‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 3)Chapitre 70 sur 96 · CHAP. VI. — NEUVIÈME PERSÉCUTION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

CHAP. VI. — NEUVIÈME PERSÉCUTION GÉNÉRALE

Dn noble gallo-romain, Venerandus, également disciple de Jésus- Christ, fut attaché à un poteau où les archers d'Aurélien le câblèrent de flèches. Cependant l'heure du châtiment était venue pour Aurélien. Une invasion de barbares dans la Vindélicie ' arracha ce prince aux cruelles exécutions dont il épouvantait la Gaule. Encore une fois la victoire couronna ses drapeaux : les soldats romains se baignèrent dans un sang qui n'était pas celui des martyrs. Mais une nouvelle insurrection des Perses, en Orient, ne permit pas à l'empereur de jouir en paix de son triomphe. L'armé'" romaine fut immédiatement dirigée sur la Thrace et l'Asie-Mineure. Déjà elle avait dépassé Bysance. Aurélien, monté sur son char, se dirigeait vers Héraclée, lorsque deux de ses familiers, Mnestheus, son secrétaire, et un Arabe, Mucapor, dont il avait fait son valefc de chambre favori, le poignardèrent. Le sang impérial ruissela sur les roues, et vint remplir les deux ornières sur le chemin. A la nouvelle d'un attentat de ce genre, commis au milieu d'une armée romaine sur un prince victorieux, l'exaspération des soldats fat au comble. Mnestheus et son complice turent mis à la torture, lis avouèrent que, depuis quelques jours, l'empereur avait acquis la certitude de concussions exercées par eux. Ils avaient voulu prévenir sa vengeance. On les fit dévorer tout vivants par une meute de chiens. Un temple magnifique fut élevé à la divinité d'Aurélien, au lieu même où ce dieu couronné venait de recevoir la mort.

20. La huitième persécution générale était finie. Mais les Romains n'avaient plus d'empereur. L'armée fit prier le sénat de se charger de l'élection. Les sénateurs étaient alors présidés par un consulaire, Marcus Claudius Tacite, descendant du grand historien de ce nom. Esprit juste et ferme, cœur noble et droit, Tacite représenta à ses collègues le danger qu'il y aurait pour l'empire à user de la prérogative que l'armée leur reconnaissait. « Un empereur, dans les temps actuels, dit-il, ne peut s'appuyer que sur l'amour et la fidélité des légions. Laissez donc à celles-ci le soin de dési-

1 Province romaine, qui comprenait le Wurtemberg et la partie occidentale de la Bavière actuelle. Auguste y avait fondé la cité d'Augusla Vin'leHcoruin ';Augsbourg) qui en devint le chef-lieu.

4L12 PONTIFICAT DE SAi:<T EUTYCUIEN (^73-283).

gner elles-mêmes leur mperalor. » Cet avis fut adopté; on renvoya à l'année l'élection que l'armée avait dévolue aux patriciens. Trois fois cet échange de déférence "^ inouïes se renouvela. Enfin, le 25 septembre 273, le sénat se laissa 'uincre par un dernier message, où les prétoriens juraient de i^pecter l'élu du patriciat. D'une voix unanime, les sénateurs élurent Tacite : « J'ai soixantedix ans, leur disait celui-ci. Je ne peux plus marcher. — N'importe! répondirent-ils; ce ne sont point les pieds, c'est la tête qui commande ! » — On revêtit le septuagénaire de la pourpre impériale, et le préfet de Rome, iElius, du haut de la tribune du Champ de Mars, notifia l'élection en ces termes: (c Soldats et Quirites, vous avez un empereur élu par le sénat et reconnu par toutes les urmées. C'est l'illustre Tacite. Jusqu'à ce jour il avait servi la République par ses conseils, il va maintenant la gouverner par ECS décrets.» — Cette forme de notification est encore aujourd'hui celle gui s'emploie à l'élection des papes, souverains temporels de flome. Quoi qu'il en soit, l'avènement de Tacite fat accueilli par une explosion d'allégresse universelle. Les édits de persécution furent rappelés ; l'ordre fut rétabli dans les finances que les folles constructions d'Aurélien avaient compromises; un décret rendit la liberté à tous les esclaves de la couronne; enfin des lois sompliiaires furent opposées au débordement du luxe et delà mollesse. Tacite avait profondément médité les écrits de son illustre aïeul. il les tenait en si hautt; estime qu'il obligea toutes les bibliothèques à en faire l'acquisition. Dans sa pensée , un des meilleurs moyens de réformer les mœurs , consistait à élever les intelligences en les soumettant à la forte discipline du génie. Il ne méconnaissait cependant point la force et la salutaire influence des principes religieux- Païen lui-même, et fort zélé pour le culte des dieux, il se montra lavorable au christianisme, dont il semble avoir compris, théoriquement du moins, l'immense portée sociale. Voici ie tableau de lu situation de l'Église 'situs le règne de Tacite et de ses successeurs immédiats, tel qu'Eusèbe nous l'a tracé : « On vit alors, dit cet historien, resplendir, dans tout l'éclat de son libre rayonnement lu religion véritable et divine que Jésus-Christ était

CUAl'. ■«. i. — NEUVIEME PERSECUTION GENERALE. 4l!j

venu annoncer aux hommes. Elle florissait à la fois dans le monde romain et chez les nations les plus barbares. La bienveillance des empereurs était telle qu'ils choisissaient des chrétiens pour les envoyer en qualité de proconsuls et de préfets dans les provinces. Par respect pour leur foi, ils les exemptaient de l'obligation d'assister aux sacrifices idolâtriques. Leurs palais étaient remplis de fidèles. Ils laissaient à leurs officiers de tout grade, à leurs affranchis comme à leurs esclaves , la liberté entière d'accomplir leurs devoirs religieux; ils prenaient plaisir à s'entretenir avec eux dea dogmes et des cérémonies du christianisme; en toute occasion, ilâ vantaient la fidélité des chrétiens et ne cachaient pas une certainft prédilection à leur égard. C'est ainsi que le chrétien Dorothéequi occupa le poste le plus élevé dans la magistrature proconsulaire, jouit fort longtemps de la faveur des princes. Il en fut de même du célèbre Gorgonius, et d'un grand nombre d'autres, qui professaient comme eux la foi de Jésus-Christ. Les évêques, dans chaque Église, étaient entourés de respect et d'hommages, non plus seulement par les simples particuliers, mais par les gouverneurs eux-mêmes. Aussi la multitude des âmes qui venaient se réfugier à l'ombre de notre foi divine fut immense. Les temples chrétiens se multipliaient dans toutes les villes, et chaque jour le nombre des conversions les rendait insuffisants. On fut obligé d'à bandonner les anciens édifices, trop étroits pour les nouveaux fidèles, et d'en construire de plus vastes. Rien ne semblait devoir arrêter ce magnifique élan ; ni la haine des païens; ni la malignité du démon; ni la perversité des hérétiques. Mais, quand le succès même eut amené le relâchement au sein des fidèles; quand ils commencèrent à se diviser en partis rivaux; quand on les vit sengager dans des querelles intestines; que des évêques luttaient contre des évêques, des églises contre des églises , enfin quand la fraude, l'hypocrisie, la corruption furent à leur comble, alors la main du Dieu tout-puissant se leva pour la vengeance, et la dernière persécution, plus terrible que toutes les précédentes, passa son niveau sur tant de tête» coupables. Ce fut la réalisation de la

A'J'i PONTIFICAT DE SAINT EUTYCHIEN (275-283).

p;iiole de Jérémie : « Dieu, dans sa colère, a lancé la foudre sur la fille de Sion, et abattu la gloire d'Israël •. »

21, L'empereur Tacite ne fit que passer sur le trône. Malgré son grand âge, il crut devoir partir pour l'Orient et se montrer à l'armée que la mort d'Aurélien avait laissée sans chef. Use fit accompagner, dans ce voyage,, de Florien, son frère , auquel il venait d'accorder le titre et la dignité de César. Les soldats accueillirent avec des acclamations leur empereur septuagénaire. Sous ses ordres, ils remportèrent une victoire sur les Goths. Mais le vieillard avait trop présumé de ses forces. Il mourut d'épuisement et de fatigue (les autres disent de poison), à Tarse, en Cilicie (mars 276), après six mois seulement de règne, Florien se fit immédiatement proclamer à la succession laissée vacante par son frère. Une devait pas en jouir longtemps. Les légions d'Orient cantonnées à Antioche avaient alors à leur tête un général fameux, Probus, qui s'était couvert de gloire dans l'expédition d'Aurélien contre Zénobie et qui avait étoufîé l'insurrection d'Egypte. Les soldats de Probus, en apprenant la mort de Tacite, coururent arracher ime clilamyde de pourpre dans un temple voisin, et forcèrent leur général à s'en revêtir. Une acclamation unanime s'élevait de toutes les poitrines : « Vive l'empereur Probus ! que les dieux lui soient propices! » — Seul, le héros de cette ovation militaire protestait contre elle. « Vous ne savez ce que vous faites, disait-il aux soldats. Vous n'aimerez pas mon commandement, car je ne sais point vous flatter.» — On ne l'écoutait pas, et Probus, empereur malgré lui, écrivait le soir même à Capito, préfet du prétoire : a Me voici César, sans que je l'aie voulu. On m'expose à des haines, à des jalousies implacables, et je suis dans la triste nécessité de soutenir un rôle que les soldats m'ont imposé de force. » L'armée d'Antiûche se mit aussitôt en marche contre l'armée de Cilicie. Probus suivait plus qu'il ne dirigeait. Mais il n'y eut pas même de bataille. Les soldats de Florien égorgèrent leur malheureux empereur et vinrent se ranger sous les drapeaux de Probus. Celui-ci ne se

t 3erem., Thren., Il, t ; Euseb., RisU eccles., lib. VIII, cap. r.

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croyait pas encore véritablement César. II écrivit au sénat. « C'esÈ à vous, de ïuger s'il convient que je règne. Ordonnez à ce sujet dans la plénitude de votre indépendance ; faites, si vous le voulez, complètement abstraction de ma personne. » Le sénat confirma le choix de l'armée. Probus régna donc, il en était digne; mais son mérite et son talent devaient précisément abréger son empire p* sa vie (mai 276).

§ II. RIanës.

22. Au moment où la politique humaine se préoccupait d'une nouvelle invasion des Perses sur les frontières de l'Orient, l'Église était menacée d'une invasion plus formidable, venue de la patrie de Zoroastre. La ville de Gharres, l'antique capitale de la Mésopotamie, placée entre la Perse et l'empire romain, fut le point de jonction où la doctrine du manichéisme se produisit pour la première fois et s'affirma en face de l'Église, avec la prétention de régénérer les âmes et de conquérir l'univers. Au temps de Tacite et de Probus, le gouverneur de Mésopotamie était un chrétien fervent, nommé Marcellus. Gharres était le siège de sa résidence ; l'évêque de cette ville, Archelaiis, disciple de Grégoire le Thaumaturge, réunissait à la science des docteurs le zèle et la vertu des saints. Unis dans un pieux concert, l'évêque et le magistrat donnedent, dans cette cité patriarcale, l'exemple de l'hospitaUté antique joint au dévouement de la charité chrétienne. Un jour, les troupes romaines, qu'on dirigeait sur tous les points de la frontière pour y combattre l'insurrection, ramenèrent sept mille prisonniers , une population tout entière , reste des nombreux massacres dont les campagnes avaient été le théâtre. La plupart étaient païens. L'évêque Archelaûs sollicita leur liberté. Mais les malheureux captifs étaient la propriété des soldats qui les avaient conquis. Le gouverneur paya, de ses propres deniers, tout ce que les vainqueurs lui demandèrent. Il pourvut à la subsistance de cette foule affamée pendant son séjour à Gharres, et, comme autrefois Abraham» il voulut les servir de ses propres mains. Touchés de ce

Satot

Archeîaû»,

Charres.

Marcclius.

gouvernrii!

de MÉsofaitaniif. Lettre de Maiitf ;i Uarcellu6.

»'-<XTIFiCAT DE SA)NT EUTYCHIEN (275-283).

nobie traitement, les prisonniers se jetaient en pleurant aux pieds du saint évêque et du gouverneur son ami. Ils demandèrent le baptême; en échange d'une courte captivité, ils reçurent la liberté des enfants de Dieu. Quand Marcellus les renvoya dans leur pays, il remit à chacun d'eux les vivres et l'argent nécessaires pour le voyage. Si, au point de vue chrétien, cette conduite était admirable, elle ne l'était pas moins au point de vue purement politique. En confiant la direction de toutes les provinces à de tels gouverneurs, les Césars auraient réussi, mieux qu'avec leurs armées, à "maintenir la subordination dans l'empire. Le nom de Marcellus était donc béni en Orient ; la réputation de sa clémence et de sa paternelle bonté s'étendait jusque chez les Perses. Ce fut en cette circonstance quïl reçut la lettre suivante : a Manès, apôtre de Jésus-Christ, et tous les saints et vierges qui sont avec moi ; à Marcellus, mon fils bien-aimé, grâce, miséricorde, paix, de la part ile Dieu le Père et de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Que la main île lumière vous préserve des maux du siècle présent, de ses dangers et des pièges du prince du mal, Amen. J'ai appris avec ;,oie que votre charité est grande, mais il m'est douloureux de ne point voir votre foi conforme à la vraie doctrine. Envoyé de Dieu pour redresser le genre humain qui s'égare, j'ai cru nécessaire de rous écrire pour le salut de votre âme et le bien spirituel de ceux jui vous entourent. Apprenez donc, mon fils, à discerner l'erreur qu'enseignent les docteurs vulgaires. Ils disent que le bien et le mal, la lumière et les ténèbres, la chair et l'esprit, viennent du même principe, et se confondent incessamment l'un avec l'autre. Comment peuvent-ils soutenir que Dieu soit l'auteur et le créateur de Satan et de ses mauvaises œuvres? Ils ont été plus loin encore ; ils ne rougissent pas d'affirmer que le Verbe, fils unique du Père, • est né d'une ftM^.irne, nommée INIarie; qu'il a été formé de la chair et du sang, piMcipes de corruption et de mort. Je n'insiste pas davantage en ce moment sur leurs autres erreurs, me réservant do le faire quand je serai prc'S de vous. Je ne doute pas de l'empressement avec lequel vous embrasserez la vraie doctrine, aussitôt que vous l'aurez connue. Du leste, ce n'est point par îa contrainte',

OilAl-. VI. — MANES. 497

comtniîles autres docteurs, c'est par la persuasion que je préteudi communiquer la foi. »

23. Quel était ce Manès, « apôtre de Jésus-Christ, envoyé p.r la main de lumière? » Nul ne le connaissait à Cliarres. L'évêqi:. Archelaiis, en lisant un tel message, aussi plein d'arrogancque d'impiété, témoignait son indignation. On interrogea le poi tiMir do la lettre. Il se nommait Turbo, et se disait disciple tiû Manès. Mon maître, dit-il, est l'incarnation du Saint-Esprit descendu sur la terre. Telle est la signification du nom de Manaclum (Paraclet), qu'il a pris récemment. Rien, dans sa naissance, ne pouvait faire prévoir la destinée céleste qui l'attendait. ]Ma;s l'Esprit souffle oii il veut. Issu d'une famille pauvre de Chaldée. le jeune Cubric fut vendu à l'âge de huit ans comme esclave. Une femme de Ctésiphon l'acheta, l'affranchit et l'adonta pour son fils. Elle-même était veuve du fameux Térébinthe, ceBouddb;i de la Perse, né d'une vierge et nourri par un ange, dans les montagnes de ce pays. Térébinthe, en montant aux cicux, avait laissô pour héritage les livres sacrés qui renferment la vraie doctrine. Le jeune Cubric se nourrit de la méditation de ces livres ; il s'en appropria toute la substance. L'Esprit-Saint descendit enfin sur lui dans sa plénitude, et, ce jour-là, l'ancien esclave fut transformé en Manachem. Il apparut comme la sagesse de Dieu même. Les Persans, dont il combat les superstitieuses croyances, l'appel- ;<'rit parfois le Zendik, l'impie; mais, en dépit de leur hostilité, ils ae peuvent cependant méconnaître la sublimité de sa doctrine, son caractère surnaturel et sa prodigieuse science. Ils le désignent tantôt comme le plus puissant des mages, tantôt comme al Thanaivy, l'apôtre des deux principes, tantôt comme al Nakasch, le peintre ; car il excelle dans l'art de la peinture. Il n'est pas moins habile médecin, il guérit toutes les infirmités par la vertu de ses prières. Naguère, le roi de Perse l'a mandé près de l'un de ses fils, atteint d'une maladie mortelle. Turbo n'ajoutait sans doute pas que la science de son maître avait échoué dans la cure du jeune prince, lequel était mort entre les mains de l'imposteur. Cet événement avait désillusionné le roi. Manès fut jeté en prison ; mais il tua son Yiii. 32

geôlier et réussit à gagner les déserts de l'Arabie. Tels étaient les antécédents de Manès, quand il écrivait sa lettre au gouverneur de Charras. Marcellus lui répondit en ces termes : « A Manès, salut. J'ai reçu votre lettre. Selon ma coutume, j'ai donné l'hospiti\!ito à votre messager, Turbo. Mais je ne comprends rien à ce que vous m'écrivez. Venez donc vous-même expliquer plus clairement votre doctrine. Adieu. »

24. Le saint évêque Archelaiis avait insisté près du gouverneur, son ami, pour lui faire adopter l'idée d'une conférence publique avec Manès. De son côté, l'orgueilleux hérésiarque l'accepta de grand cœur. Son arrivée en Mésopotamie fut un événement. Son costume, non moins étrange que sa doctrine, frappait l'imagination des multitudes. Des brodequins à paillettes d'or et à talons fort élevés rehaussaient sa taille. Une jambe enveloppée d'une étoffe de pourpre, et l'autre de bandelettes vertes, symbolisaient le dogme des deux principes. Un manteau, également de deux couleurs, flottait sur ses épaules et donnait à sa démarche quelque ihose d'aérien. Sa tête était coiffée de la mitre d'honneur des sages de la Perse; il tenait à la maia droite un long bâton d'ébène, S'''.;s le bras un long rouleau de parchemin écrit en lettres d'or . en caractères babyloniens. Tel se montrait, semblable à un -;itrape, l'esclave Cubric, devenu l'hérésiarque sexagénaire Manès, ^3 père du manichéisme. Le gouverneur avait eu soin de réunir à f^iiarres les personnages les plus instruits et les plus considérables de la province. Pour écarter tout soupçon cle partialité, il avait ciioisi ceux d'entre eux qui étaient païens et les avait nommés "liges de la controverse qui allait s'engager entre Manès et le saint < vêque. Cet honneur fut dévolu au grammairien Menippus, au Kiédecin iEgialée et à deux rhéteurs Claude et Cléobule. Une im- ;:iense assemblée se pressait dans l'enceinte du prétoire. Les I iges donnèrent la parole à Manès. Il se fit un silence solennel; [•: docteur étranger parla ainsi : « Hommes frères, je suis le lîisciple du Christ et l'apôtre de Jésus. Le nom de Marcellus est béni dans toutes les contrées que j'ai parcourues. J'ai entendu îe concert d'éloges qui célèbre partout les vertus de cet illustre

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gouverneur. Dès lors, Je n'eus plus qu'un seul désir, celui d'exposer la vérité à ses yeux et de lui prouver qu'il s'égare, en suivant la religion d'Archelaûs. Du reste, c'est à vous tous qua j'apporte les promesses du royaume et l'héritage du siècle futur, quand je viens les offrir à un homme qui tient en sa main la clef de vos cœurs. Je suis le Paraclet, dont Jésus annonçait l'avéne» ment et dont il disait « qu'il convaincrait le monde touchant le péché et touchant la justice '. » Paul fut envoyé avant moi; mais, comme il le déclarait lui-même, « sa science n'était que partielle^ son esprit de prophétie n'était qu'incomplet ^. » Il m'était réserva de remplacer, par la perfection absolue, ce qui était relatif et partiel. Recevez donc ma parole. En le faisant, vous trouverez le salut; sinon vous serez la proie des flammes éternelles. Autrefois ies blasphémateurs Hyménée et Alexandre furent livrés au pouvoir de Satan '. Mais né vous apercevez-vous pas que vous êtes vousmêmes coupables de blasphème, quand vous dites que Dieu, le Père de Jésus, est le créateur de tout ce qui existe ; l'auteur de tous les maux, la cause efficiente de l'injustice, du désordre et de l'iniquité? Quoi, de la même source, vous prétendez tirer à la fois de l'eau douce et de l'eau salée! Quelle absurde théorie! A qui voudrez-vous croire? A vos maîtres, ces évêques qui vivent dans l'abondance et les délices, sans souci de la vérité, ou au Sauveur, le Christ Jésus, qui disait dans l'Évangile : « Un bon arbre ne saurait produire de mauvais fruits, pas plus qu'un mauvais arbre, de bons *? n Ailleurs, et comme pour confirmer ce principe, il ajoutait que « le diable, père du mensonge et de l'homicide, existait dès le commencement; que les ténèbres avaient toujours lutté ( ontre le Verbe éternel; enfin, que le prince du siècle était le Dieu de ce monde, ce Dieu qui aveugle les hommes et les détourne du culte évangéhque. Voilà donc ce Dieu du mal, Dieu éternel. Dieu do ce monde. Vous ne le confondrez pas, certes ! avec le Dieu bon. Le Dieu du mal se nomme Satan; il est le créateur, la -cause première de tous les maux. Il n'a rien de commun avec le

» joan., xv\, 8. — * Cor., xiii, 9. — » î Timoth., vu, 30. — * Matlb., vxi, 18.

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Dîp'j da bien, Père de notre Rédempteur et Sauveur. La loi ancienne, les prophéties, furent l'œuvre du principe malfaisant. Voilà pourquoi vous y rencontrez tant de notions indignes de Dieu, tant de faits oii la concupiscence s'étale avec ses tentations. Le Créateur nous y apparaît avec une faim et une soif insatiables ôe chair et de sang. Ce fut là un artifice de Satan qui voulait ainsi se faire accepter comme le Dieu véritable. Père du Christ. Donc, de toutes les Écritures, il ne nous faut accepter que l'Évangile, C'est une erreur déplorable de retenir à la fois le Testament ancien avec le Testament nouveau, sous prétexte que le premier était la figure du second. Par ce mélange du bien avec le mal, on ne réussit qu'à corrompre et à dénaturer le bien. Il faut couper le vieux rameau pourri, qui transmettrait à tout un arbre la gangrène et la mort. L'Évangile l'a dit : a La loi et les prophètes ont cessé à l'époque de Jean-Baptiste '. » Comment donc persistez^ vous à vous abriter sous un toit en ruines? Paul ne dit-il pas •. « Si je venais à réédifier ce que j'ai détruit, je serais un prévaricateur 2?» — En ce moment, Manès s'arrêta, comme pour attendra ([u'on discutât ses principes. Mais les juges l'mvitèrent à continuer l'exposition de son système, et il reprit en ces termes : «Je dis qu'il y a deux natures éternelles et coexistantes, l'une bonne, l'autre mauvaise. La première, le bien par essence, habite une région inconnue et supérieure ; la seconde, le mal absolu qui règne en ce monde visible, dont il a fait un immense ergastulum où toutes les créatures sont captives sous sa domination. C'est le mot de Jean TÉvangéliste : «Le monde entier repose dans le malin'. » S'il repose dans le malin, il n'est donc pas en [Dieu. Dès lors, notisommes contraints d'admettre qu'il y a deux séjours distincts, aussi bien que deux principes ; le séjour du bien oîi réside le Dieu bon, et le séjour du mal où le principe mauvais a créé le monde. L'idée li'un Dieu unique, principe du bien et souverain du monde, est inadmissible. S'il n'y avait qu'un Dieu, il remplirait tout de sa

' Luc, svi, !6. — ' Gal.j II, 18. Acla disputationis S. Archelal cum ManetCf cap. liUi Pa(r. grcsc, tom. X, col. 1431. — * 1 Joan., v^ 19.

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substance. Or, où placerez-vous les créatures contingentes, faibles, caduques, éphémères, périssables? Au sein du Dieu éternel? Mais ce serait absurde. Comment un Dieu immortel aurait-il pu créer la mort; comment aurait-il pu engendrer la corruption? Songez au mode de reproduction de l'espèce humaine, et dites, si vous l'osez, que tant de turpitudes réunies soient Vœuvve du Dieu de toute pureté. Ah ! quand on a écrit qu'Adam, notre premier père, avait été fait à l'image et à la ressemblance de Dieu, on disait plus vrai que vous ne pensez. L'homme, créé par le principe du mal, ressemble en effet à son auteur. Cependant, il y eut dès l'origine un mélange du mal avec les éléments du bien qui s'opéra au profit de la nature humaine. Si vous voulez savoir comment sa produisit ce mélange, je vais vous l'apprendre *. »

25. « Les juges interrompirent Manès. Avant de procéder à l'ex- objection position de ce nouveau sujet, dirent-ils, il faut d'abord que la Embarras d* question des deux prmcipes coéternels soit élucidée. La parole Sa défaiteest à Archelaûs pour répondre à cette première partie de la controverse. — Le saint évêque se leva et dit : Malgré les impiétés e^ les blasphèmes que vient d'accumuler avec tant d'assurance notra adversaire.... — Yous l'entendez, s'écria Manès. Il a prononcé le mot d'adversaire ! Il y a donc deux principes opposés. — Archeîyiis, profitant avec bonheur de cette brusque interruption, .^epriti 11 me semble qu'il y a ici une évidente folie. Dans une controverse publique, je donne à mon contradicteur le nom d'adversaire; mais je n'admets point pour cela la coexistence de deux natures opposées et éternelles. })Ianès, vous nous apportez, dites- vous, une doctrine sublime. r\Ialheureusement rien ne peut tenir dans votre système. Ce n'est point par l'opposition essentielle et radicale dQ votre nature que vous êtes pour nous un adversaire ; c'est tout simplement par un défaut de logique. Tous les TOurs on voit un adversaire de la veille se laisser convaincre par de solides arguments et devenir un adhérent du lendemain. Si vous réussissiez h me démontrer la vérité de votre système, ou réciproquement s(;

♦ Act. disput., cap. siv.

502 rUAliilCAT DE SAI.NX EL-TÏCUiEN {-J. i o-Zt^ù ] .

, . . .L.s le bonheur de vous racuciier à la r>j), nous c^»S3erlo^;^ d'ètrÈf l'un pour l'autre des adversaires. C'est que les créatures riiist^nnabîes agissent dans la plénitude de leur libre arbitre; elles ont in faculté de changer de sentiment; elles ne sont donc point opposées par nature, ni fatalement soumises à la domination de l'un ci li'.î l'autre des deux principes que vous supposez cocternels. RéP.i'-chissez-y. Ces deux natures que vous avez inventées les supposa/.vous convertibles ou non? — Cette question surprit Manès. Il lîiv meura quelque temps sans répondre. Si je dis qu'elles sont co!ivertibles, pensait-il, on me rétorquera le mot de l'Évangile: « Niiî mauvais arbre ne peut produire de bons fruits. » Si je décliin> qu'elles ne le sont pas, je ruine d'avance le système du mclaiiye réciproque des deux natures qu'il me reste à exposer. Enfin, après quelques minutes d'hésitation, il fit la réponse suivante : Les dnix natures ne sont pas susceptibles de conversion en leurs contrair.'s,. mais elles le sont en ce qui leur est propre. — Quoi ! reprit Arciielaûs, ignorez-vous donc la valeur même des termes philosophiqiu's que vous employez? Vous affirmez que les deux natures sont incunverlibles en ce qu'elles ont de contraire, mais qu'elles sont convertibles en ce quelles ont de propre. Et moi je réponds que ce qui se convertit, ou se change en ce qui lui est propre, ne sort pas de soi, ne change pas et ne se convertitpas. Pour qu'il y ait conversion d'un être, il faut que cet être sorte de ce qui lui est propre et arrive à ce qui lui est étranger. — Les juges déclarèrent que cette réponse d'Archelaiis exprimait rigoureusement la vérité philosophique. La convertibilité, dirent-ils, suppose en effet dans un être le changement eu ce qu'il n'était point. Ainsi un pa'ien qui se convertit au christianisme alîjare ce qui lui était propre. Tant qu'il offre des sacrifices et firf'iiente les temples des dieux, il n'est pas chrétien, il n'est pas convcrli. Persistez-vous, dirent-ils à Manès, dans votre réponse au ;| sujet de la convertiLùlité? — Manès garda le silence *. » — Le grand '• secret de l'hérésiarque, celui qu'il avait hâte de promulguer et aunt les juges de la controverse avaient retardé l'exposition, n 6- '

* Act. disptiL^ -ap. ivi.

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tait autre que la théorie un peu modifiée des anciens gno?tiques. Selon les docteurs surannés de la Gnose, le cor{)s humain était l'œuvre d'un démiurge inférieur, mais son âme était une émanation du principe divin. Manès, en écartant les fatigantes généalogies d'éons qui n'étaient plus de mode, avait cependant retenu le principe d'émanation gnostique pour l'âme humaine, et l'avaiî: accommodé à son système de dithéisme absolu. Il professait don^^, que le corps humain était l'œuvre du Dieu mauvais, et l'âme celle du Dieu bon. Archelaiis combattit éloquemment cette erreur. «En considérant, dit-il, la merveilleuse harmonie qui règne entre lo corps et l'âme, il est impossible d'admettre que l'un n'ait pas ét6 fait pour l'autre et que chacun soit l'œuvre d'un principe opposé, ou ennemi. Ce sera, si vous le voulez, un navire construit ^jar un habile architecte, pour résister à la fureur des vents et des flots. L'âme est le pilote; elle tient tellement les organes sous sa dépendance qu'elle s'en sert et les manœuvre à son gré. Supposez que le corps ait été créé par un Dieu méchant et jaloux, est-ce qu'il serait l'instrument docile de l'âme émanée du Dieu bienfaisant? Est-ce que les rapports qui unissent l'esprit et le corps seraient aussi constants, aussi intimes?» Passant ensuite à la notion théologique du mal, la saint évoque établit que le mal n'est ni une substance, ni un être positif, mais seulement la privation d'un plus grand bien. Les ténèbres sont l'absence, le défaut de lumière. Un défaut, une absence, une négation, ne sauraient constituer une nature éternelle et coexistante à Dieu, u Quant à la perversité de Satan, dit-il, elle se conçoit aisément par la chute de cet être spirituel, mais créé, qui occupait jadis le premier rang dans les chœurs angéliques. Il n'y a que Dieu qui, par nature, soit éternel et inaltérable. Nulle créature ne lui est consubstantielle ; dès lors, nulle créature n'est exempte d'altération, ou de défaillance. Comment Manès pourrait-il le nier, lui qui regarde l'âme comme une parcelle de la substance divine et qui admet néanmoins avec nous que l'âme peut pécher?» Passant ensuite à l'étrange prétention de l'hérésiarque qui se donnait comme l'incarnation de l'Esprit-Saint, Archelaiis reprit: «Avant d'usarper un pareil titre, il ne vous souvint donc pas. ô Manès, de

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la parole de l'Apôtre : « Fissiez-vous des miracles; voire pouvoir alla-t-il jusqu'à ressusciter les morts, dès l'instant que vous nous prêchez un autre Christ, vous tombez sous l'anafchème? » Mais enfin, tout apôtre de Satan que vous soyez, qu'avez-vous fait de prodigieux jusqu'ici? Où sont les morts de quatre jours ressuscites à votre voix; les hémorrhoïsses guéries; les aveugles-nés dont vous ayez ouvert les yeux? Vous a-t-on vu nourrir des multitudes avec trois morceaux de pain; ou marcher sur les flots résistants des mers? Persan, vous parlez l'idiome de votre patrie; vous ne savez ni le grec, ni le latin, ni Fégyptien; vous n'entendez point ceux qui les parlent. En fut-il ainsi de l'Esprit-Saint, quand il se reposa sur les apôtres? Ne leur communiqua-t-il pas le don des langues? En vérité, Marcion, Yalentin , Basilide et les autres hérésiarques v'atteignirent jamais une pareille démence. Nul n'osa dire : Je suis :î Paraclet, TEsprit-Saint, la troisième personne de l'auguste Triîitél C'est que l'avènement de l'Esprit-Saint promis par le Sau- . eur est un fait depuis longtemps accompli à Jérusalem, sous le •"ègne de TJbère, en faveur des douze apôtres qui reçurent l'efîu- ■i on de l'Esprit-Saint, et qui, depuis, l'ont transmis à l'univers. Il ne saurait donc plus y avoir d'autre avènement de l'une des personnes divines que celui qui suivra la consommation finale, quand le Fils Cci liiomme apparaîtra pour juger l'univers. Or, je vous le demande, est-ce là l'attitude de Manès qui vient capter les âmes frivoles, séduire les ignorants, tromper les simples? A Dieu ne plaise que nous abandonnions la véritable doctrine de Jésus-Christ, pour embrasser les rêveries de ce visionnaire, de ce faux prophète, de cet apôtre menteur! » — L'assemblée témoigna par ses applaudissements qu'elle partageait la croyance d'Archelaûs. Le gouverneur romain embrassa publiquement le saint ôvêque, et détachant >t chlamyde proconsul" Ire, l'en revêtit, Manès quitta brusquement ^- prétoire. Les enfants de la ville lui jetaient des pierres. Ce fut /your l'hérésiarque une pompeuse défaite. Turbo, son disciple et fcon messager, déclara qu'il abjurait ses erreurs passées. Il s'attarîia au saint évêque Archelaûs, qui l'éleva plus tard au diaconat. 2tj. Cependant Manès n'était point découragé. En quittant la

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ville de Charres, il s'était rendu dans un village voisin, nommé conf/rence Diodoride. Là il défia publiquement le prêtre qui dirigeait cette eiure Arcne-

,,..,> n, »ii ■. laiis et Manti

pauvre chrétienté a une conférence. Archelaus, prévenu a temps, àDiodoridu. earriva au moment où la controverse allait s'engager. L'hérésiarque ne put dissimuler sa surprise. « Quoi ! lui dit l'évoque, vous êtes la Paraclet, l'incarnation de l'Esprit-Saint, et vou» n'avez pas eu en cette qualité la prescience de mon arrivée ! » — Manès éclata en injures et en récriminations. Il reprochait au saint évêque es l'avoir outragé gratuitement, dans la conférence de Charres. Archelaus, sans relever cette sortie de l'hérésiarque, se contenta de lui répondre, avec le plus grand sang-froid : « D'après votre doctrine des doux principes, vous n'avez pas le droit de vous plaindre. II est en mon pouvoir de vous combattre, de même qu'il est en mon pouvoir de me faire votre adhérent. Savez-vous quel parti j'embrasserai? Si vous ne le savez pas, vous n'êtes point le Paraclet. Si je me déclare converti par vous, que deviendra votre doctrine de la dualité inconvertible? Car, si je suis d'une nature contraire à la vôtre, comment demandez-vous que je me soumette; et si j'ai l'esprit d'obéissance, comment craignez-vous que je résiste? Voua affirmez que le mal est absolu ; que le méchant est condamné à l'être toujours, soyez donc fidèle à vos propres principes et ne cherchez plus à convertir personne. — Manès restait silencieux devant ces arguments ad hominem. Archelaus lui demanda alors s'il admettait que Jésus-Christ iïït véritablement, comme homme» né de Iq. Vierge, mère de Dieu, qsotôxo-j? — Non, répondit l'hérésiarque, Jésus-Christ ne fut point réellement ce qu'il paraissait. Vous en avez la preuve dans l'Évangile. Quand sa mère et ses frères demandent à lui parler, il les repousse. Au contraire, lorsque Pierre le proclame Fils du Dieu vivant, Jésus-Christ accueille la réponse de l'Apôtre : « Bienheureux êtes-vous, dit-il, Simon, fils de Jonas, parce que vous ne parlez point le langage de la chair et uu sang. » Donc Jésus ne se regardait point comme le Fils de Marie. Il ne le fut qu'en apparence et selon la chair corruptible. » — Archelaus réfuta victorieusement cette erreur renouvelée des Pocètes, et rétablit le dogme théologique de l'incarnation sur la

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base de l'union hypostatique des deux natures, divine et humaine, on Jésus-Chiist. En terminant, le saint évêque rappela à son auditoire jommtnt l'Église, constituée en une hiérarchie immortelle, conserve et transmet lu vérité par une tradition ininterrompue, qui remonte aux apôtres instruits par le Sauveur, et inspirés par l'Esprit de Dieu, A cette majesté de l'enseignement traditionnel il compara les tentatives des hérésiarques, prédécesseurs de Manès. 27. « Croyez-vous, dit-il, que la doctrine de ce Persan soit nouvelle? Non. Longtemps avant lui, au siècle même des apôtres, à côté de Marcion et de Gérinthe, un sophiste pythagoricien, du nom de Scythianus, essaya de remettre en honneur le principe dualiste , en l'introduisant dans le symbole chrétien. Riche et éloquent, Scythianus se fixa en Egypte, il y fonda une école florissante. Térébinthe, l'un de ses disciples, hérita des erreurs et du ci'jdit de son maître. 11 formula les doctrines de la secte en quatre livres, intitulés : Les Mystères; les Chapitres; les Évangiles; le Tré- .«ir. Avec ce bagage d'erreurs, il parcourut la Babylonie, pénétra dans la Perse et se donna comme une incarnation nouvelle de la divinité, comme un Bouddha supérieur. Les mages Persans, dans de aombreuses conférences, le réfutèrent. Parcus, un des plus illustres docteurs de ce pays, et Labdacus, fils de Mithra, démas- (juèrent plus d'une fois les impostures de Térébinthe. Mais celui-ci ciiassé d'une ville pénétrait dans une autre; il propageait parmi le peuple ses folles doctrines de la métempsycose. Il disait comment les âmes, après des migrations infinies dans le corps des animaux, ou dans la sève des plantes, remontaient ensuite dans les deux astres visibles, la lune et le soleil, pour aller enfin se réunir, en une région supérieure, à la substance même de la divinité du bien. Il racontait, d'un ton de prophète, les luttes chimériques et les combats que se livraient les deux principes coéternels. On le voyait chaque matin monter sur la plate-ferme de la maison qu'il habitait. Là il invoquait à haute voix, sous des noms étranges, les princes de "air, qu'il nommait les sept élus. Un jour, il se laissa tomber de la plate-forme. La veuve qui lui avait donné l'hospitalité le releva mort. Kilo héritait ainsi des livres de l'hérésiarque.

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F>lIo songea aux moj'ens de continuer la propagande de ses doctrines. Dans ce but elle acheta un jeune esclave nommé Cubric, l'anVanchit et le fit soigneusement instruire par les plus habiles maîtres de la Perse. Mais elle mourut avant d'avoir achevé son (cuvre. Le jeune Gubric n'avait que douze ans. Sa bienfaitrice lui laissait toute sa fortune. Il s'en servit plus tard. Le Gubric dont je \ous parle, c'est précisément le Manès que vous avez sous les veux. 11 échangea son nom servile contre le titre usurpé de Manarlinn, « Paraclet. » Sexagénaire aujourd'hui, il ne serait guère l>ns>ible, sous son costume de satrape, de deviner son origine. Mais il !ie saurait nier aucun de ces détails qui m'ont été racontés par Turbo, l'un de ses disciples. Vous ignorez de plus, mais il sait bien lui que le roi de Perse le fait rechercher pour le mettre à mort. Le fils de ce roi fut confié à Manès, qui prétendait le guérir et qui a précipité la mort du jeune prince par ses incantations sacrilèges. Emprisonné naguère pour ce crime, il a tué ses gardiens et réussi à s'évader. C'est à cette circonstance que nous devons son arrivée au milieu de nous. » — Quand l'évêque eut terminé ces singulières révélations, on attendait que Manès désavouât les faits allégués. Mais il garda le silence. Une immense acclamation se fit alors entendre contre l'imposteur, qui prit la fuite et se hâta de traverser le fleuve Sangar, pour se retirer, au désert, dans une forteresse nommée Arabion. Quelque temps après, le roi de Perse l'y fit saisir. Le malheureux fut traîné à Gandi-Sapor, l'ancienne Perscpolis, dans l'antique province d'Élam, et fut écorché vif. Sa peau, remplie de foin, fut suspendue à un gibet, près des portes de la ville. Le supplice de Manès, attesté à la fois par les historiens romains et par les historiens persans, est un fait avéré. Le récit des uns et des autres offre cependant une variante relative au motif du supplice. Les Actes d'Archelaiis disent, comme nous venons de le voir, que Manès fut condamné pour n'avoir pas guéri le fils du roi de Perse. Les sources orientales attribuent son supplice à îa vengeance des mages, irrités contre un dogmatisant qui niait la résurrection des morts, l'un des points fondamentaux de la religion de Zoroastre.

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28. Quoi qu'il en soit de ce point particulier, la doctrine de Manès survécut à son auteur, ou plutôt, par une étrange bizarrerie, elli; emprunta une force nouvelle à la mort de cet imposteur. La uite de son ignominieux supplice devint la grande fête des sectaires, la fête du BTjiAot, Cathedra « Chaire spirituelle, » par imita- Àor. sans dont'' des fêles catholiques de la Chaire de saint Pierre à Au:ioche et à iloœe. Toute une hiérarchie manichéenne f:;t oi-gn- Tii?ée d'après le même système. Le successeur de Manès le Paraclet, fut. un grand maître ou chef suprême, ayant sous ses ordres douze élus, qui tenaient la place des douze apôtres. Les douze élus sacraient soixante-douze évoques, qui ordonnaient h leur tour des prêtres, des diacres, et des ministres inférieurs. Le dogme des f:eux principes, dont nous avons entendu l'exposilion delà bouche même de Manès, dans la conférence de Charres, se complétait par une immixtion, ou mélange du bien et du mal, opérée au sein delà noation dès le premier jour. Yoici comment le Manichéisme ra- . matait l'histoire de cet étrange amalgame. Les deux principes

éternels du bien et du mal régnaient souverainement, chacun ! [is un royaume séparé et distinct, qui se subdivise en cinq Ti'-gions peuplées d'êtres innombrables, émanés de leur principe .-'spectif. Or, les princes du royaume des ténèbres, frappés de /éclat et du rayonnement que les splendeurs du royaume de lumière envoyaient à leurs yeux, devinrent jaloux de tant de gloire. Ils engagèrent une lutte acharnée pour conquérir le royaume ennemi. Le Dieu du bien, pour résister à leurs attaques, produisit un être nouveau, la Mère de la vie, qui enfanta. VBoinme primitif, rrptoTo; âvOowTroç, nommé Jésus dans les sphères éternelles. Ce Jésus, Vils de la vie, entra résolument en lice contre les puissances i'r ténèbres. Mais il fut vaincu; son armure céleste, la vie qui :■ ;rnait sa cuirasse, sa lance, son casq^ue et son bouclier tomuerent au pouvoir des puissances ae ténèbres qui se les partacî'i'ent. En ce moment, îe Dieu bon envoya au secours de snn îiéioïque et malheureux champion un défenseur créé pour la circnn -tance, V Esprit de vie, Çwv 7:vE-j|xa. Celui-ci tendit la main à Jésus, qui v;îait resté gisant sur le champ de bataille ; il le releva et l'em-

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mena dans les champs luminoux de la région du bien, en attendant qu'il pût reconquérir son armure perdue. Mais des débris de cette armure restés aux mains des princes des ténèbres, ceux-ci créèrent l'Adam terrestre, l'iiomme, notre premier père, sur le modèle du prototype Jésus, dont ils avaient eu le temps d'étudier la conformation et de remarquer la physionomie, dans la fameuse ,oataille oii ils avaient eu la chance de le vaincre. Ils ne devaient pas d'ailleurs se glorifier longtemps de leur triomphe. U Esprit de vie, aidé de la Viei-ge de lumière, revint à la charge, mit en pleine déroute les princes des ténèbres et les enchaîna au firmament. Les points lumineux que nous percevons dans la voûte étoilée, ns sont rien autre chose que les parcelles de lumière conquises autrefois par les esprits du mal. Pour assurer sa domination, l'Esprit de vie posa le Jésus céleste, et la Vierge^ dans deux navires lumineux, le soleil et la lune, avec mission de centraliser la lumière- Cependant il restait une quantité énorme de matière, que les génies du mal avaient imprégnée de parcelles lumineuses. Que faire de cet amas informe? L'Esprit de vie y songea, et se résolut à en former la terre, sur laquelle il établit l'Adam créé par les mauvais anges, cet homme primitif dont nous descendons tous et qui était resté en son pouvoir, après la bataille. Depuis ce temps, la lutte entre les ténèbres et la lumière continue sans reiûche avec des vicissitudes diverses. Ainsi la Vierge de lumière passe f/on temps à soutirer aux princes des ténèbres, captifs dans le firmament, leurs étincelles lumineuses. Les parcelles de lumière, f^ncore emprisonnées dans noire planète, sont constamment sollicitées par la lumière du Jésus rédempteur, trônant dans le soleil, et par l'action de l'Esprit de vie répandu dans l'air ambiant, lequel fait monter, sous forme de sève dans les végétaux, les principes de vitalité enfouis au sein de la terre.

29. La physique de Manès ferait sourire aujourd'hui un enfant. Il n'en était pas de même au iii^ siècle. Les notions astronomiques des Ghaldéens, les rêves chers aux partisans attardés du Gnoslicisme, les combats de géants de la mythologie grecque et romaine, les doctrines pytha.çoriciennes de la métempsycose, se

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trouvaient, dans ce système, habilement fondus avec les nomf que le christianisme répétait sur tous les points du monde. Ce fat |)rcciscment là ce qui rendit le Manichéisme si populaire. La naiure entière s'animait et prenait vie, dans le conflit entre les jieux principes. L'homme jouait un rôle important dans la ba- J^iille séculaire. Il eût été facile aux génies du bien, disait Manès, de séparer, dans l'Adam ou homme primitif, la portion lumineuse qui y était captive, si, par malheur pour notre race, ils n'avaient été prévenus par l'infernale malice de leurs ennemis. Les princes des ténèbres avaient en effet, dès le premier jour, donné à Adam une compagne. Ils lui présentèrent donc Eve, la première femme, et allumèrent ainsi un foyer de concupiscence qui le corrompit pour de longues années. Il fallut que le Christ, investi d'un rayon luaiineux du soleil Jésus, vînt travailler à la rédemption de l'espùce humaine, et enfin que l'Esprit de vie, le Paraclet, en la persoane de Manès, descendît à son tour pour compléter cette œuvre laborieuse. Depuis ces deux incarnations divines, les âmes sont î;raduellement purifiées par la métempsycose. Elles transmigrent dans des corps d'hommes, d'animaux, ou de plantes, selon leur degré de perfection relative. A mesure qu'elles s'épurent, elles montent d'un échelon dans les règnes végétal et animal. Enfin q;:a.ad, à force d'évolutions successives, elles se sont réellement lî msformées, elles sont recueillies dans le navire brillant de la lune. Celle-ci, comme un vaisseau qui se charge de passagers, attend que la cargaison soit complète, et se dirige alors vers le soleil dans le sein duquel elle se vide. Pendant ces voyages réguliers, l'astre disparaît à nos regards ; il revient ensuite prendre sa place dans les régions de l'éther. II en sera ainsi jusqu'à ce qu-.'. toutes les parcelles lumineuses, éparses dans l'univers physique el moral, se soient réunies à leur centre. Alors la matière inerte sera dévorée par le feu, et la restauration de l'état primordial, c'est-àdire la séparation cibsolue des deux principes, recommencera pour toute l'éternité.

30. La morale entée sur cette extravagante doctrine se formulait en un langage mystérieux, mais fort court. Elle était rea-

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f'^rmée, disaient les Manichéens, sous les trois sceaux delà bouche, '!^' !a main et du sein, tria signacula oris, manvum et sinus. Le sceau (le la bouche condamnait l'usage de toute alimentation végétale nii animale, viande, laitage, œufs, vin, etc. Le .?ceau de la maia î' inhibait le meurtre des animaux, l'oblation des plantes, la récr.'le des fruits, etc. Le sceau du sein frappait d'anathème la géj!i''t'ation. La logique de Manès était inflexible. Dès que la matière (■;.!it l'œuvre du mal, il ne pouvait être permis ni de la reproduire p.ir la génération, ni de la multiplier par la culture, ni de se l'assimiler sous forme d'aliments. Mais alors l'espèce humaine aurait été 11 roraptement anéantie, et Manès ne voulait pas de cette conséquence rigoureuse. Voici comment il avait su y échapper. Selon leur degré (]q. purification, les hommes se divisaient en deux catégories : les auditeurs et les élus. On les rangeait dans l'une ou l'autre de ces classes, après une série d'initiations mystérieuses qui firent ea grande partie la fortune de la secte et qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours, dans les sociétés secrètes actuellement existantes. Or, un auditeur pouvait tuer les animaux, cultiver les plantes, etc. Quant aux élus, ils avaient le privilège, en les mangeant, d'affranchir les parties lumineuses captives dans les végétaux et les animaux. Plus ils mangeaient, plus ils rachetaient d'âmes. Par le même principe, pendant que le mariage était prohibé, au point de vue de la reproduction; la promiscuité était imposée comme la condition d'affranchissement des deux sexes. On conçoit dès lors les inénarrables désordres qui se cachaient au fond de ces abîmes d'iniquité. Le culte manichéen était une perpétuelle débauche, jointe à une continuelle orgie. Austère à l'extérieur, il affichait la p'-étention d'anéantir toutes les concupiscences. En réalité, une épouvantable dissolution se cachait sous ce nijorisrae de parade. Les adeptes se reconnaissaient à une certaine manière de se serrer la main. Ils formaient, au milieu du monde visible, un groupe compacte qui menaçait l'existence de toutes les civilisations. Par leur association puissante, ils attiraient les ambitieux; par leurs initiations mystérieuses, ils séduisaient les esprits téméraires ; par leurs débauches, ils gagnaient la jeunesse. Ce fut une gangrène

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qui s'attacha au corps social et ne le quitta plus. Pauliciens, Bagaudes, Bogomiles, Patarins, Albigeois, Vaudois, Templiers, tous ces nom* 'çnaintenant hors d'usage n'étaient que des rameaux poussés à travers les siècles sur le vieux tronc du Manichéisme. Aujourd'hui, d'autres dénominations ont pris la place de celles-là; mais ce sont encore les descendants de l'esclave Gubric qui, sous des vocables nouveaux, continuent à agiter le monde.

§ III. Mort de saint Eatjcbien.

31. La propagation du Manichéisme en Occident fut rapide. Les conférences pubhques de Gharres avaient donné de l'éclat au nom jusque-là inconnu de l'hérésiarque Persan. Un des actes du pape saint Eutychien eut pour but de condamner indirectement la doctrine des nouveaux sectaires. Nous avons dit qu'ils réprouvaient l'usage du vin, comme une émanation du mauvais principe. Leur sévérité sur ce point était telle qu'ils ne consacraient l'Eucharistie que sous l'espèce du pain. Dans les assemblées où ils se mêlaient aux fidèles, ils repoussaient toujours le calice qui leur était offert. Ce fut précisément pour réagir contre cette tendance que le souverain pontife, modifiant en ce point l'un des canons apostoliques, déclara par une constitution qu'il était permis de bénir les fruits de la terre, présentés à l'autel du Seigneur.

32. Cependant le règne de Probus s'écoulait au milieu de luttes sans cesse renouvelées contre les barbares. Une invasion de Gej mains et de Francs s'était répandue dans les Gaules; il fallut deux ans pour les en chasser. Un général romain, Quintus Bonosus, essaya de profiter des troubles pour renouveler l'usurpation d'Aujeolus et de Tetricus. Il prit la pourpre. C'était un de ces gloutons impériaux dont yitellias avait jadis été le type. On préiend qu'il pouvait boire curant toute une journée, sans en être incommodé. A cette intempérance, il joignait quelques talents militaires et Probus eut assez de peine à se débarrasser d'un tel rival. Enfin, J' ayant vaincu dans une sanglante bataille, sur les bords du Rhin, 3 le fit pendre et lea soldats disaient ea riant : Ce n'est pas un

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