XI. iQ
843 PONTIFICAT DE SAINT ANASTASE I (.'ÎIÎQ-'ÎUÎ;.
quand ils s'en aperçoivent, il est trop tard. Toujours est-il que le premier ministre reçut à Gonstantinople une requête du patriarche de Jérusalem, lequel lui dénonçait un moine nommé Jérôme, récemment arrivé d'Italie, ancien secrétaire du pape Damase, comme un brandon de discordes, un fanatique, un révolté, qui s'était retiré à Bethléem et profitait de Thospitalité qu'on lui avait accordée pour mettre la Palestine en feu. La réponse ne se fît pas attendre. Rufîn expédia au comte Archélaiis, gouverneur de Syrie, l'ordre d'appréhender le moine Jérôme et de le dé» porter en Ethiopie. Cette promptitude de décision tenait à un système politique dont saint Jérôme, pas plus que le patriarche, ne pouvait se douter. Rufîn méditait en ce moment sa levée de boucliers contre Stilicon. II songeait à une scission entre les deux empires d'Occident et d'Orient. Il se berçait de l'espoir d'arracher la prééminence au ministre d'Honorius, et plus tard la suprématie religieuse des églises orientales à l'évoque de Rome. Tout ce plan, savamment coordonné dans sa tête, lui paraissait fort réalisable. On sait comment cette tête tombait, quelques jours plus tard, sous le glaive des soldats de Gaïnas. Le courrier qui apporta au gouverneur de Palestine le décret d'exil contre saint Jérôme, fut presque immédiatement suivi d'un autre message annonçant la mort du premier ministre. Archélaûs, honnête fonctionnaire, se garda bien d'exécuter Tordre d'un chef qui ne vivait plus. Il le montra pourtant à saint Jérôme, lequel se désolait de n'être pas exilé. «C'est un vrai chagrin pour moi, écrivait-il, que le décret impérial ne puisse plus être exécuté. J'y aurais gagné la couronne ^e l'exil. Néanmoins, si Jean de Jérusalem per^ siste à vouloir me proscrire, il le peut sans recourir à l'autorité des magistrats. Qu'il me touche seulement du bout du doigt, et je m'en irai aux extrémités du monde. On peut chasser un moine de sa patrie, on ne saurait l'exiler de l'univers : Domini est terra et omnis pîenitudo ejus *. » .
>S. Bieronym., EfM* LXSmt tair, loi., tom. XXII, col. 742; ?salm^ zxiu, 1.
63. Ce dernier trait fit une impression profonde sur l'esprit du comte Archélaiis. Par état, ce fonctionnaire exécutait, chaque année. un certain nombre d'édits de proscription. Il n'avait jamais rencontré, parmi les malheureux qui lui tombaient sous la main, des sentiments pareils à ceux qu'exprimait Jérôme. Archélaiis voulut connaître par lui-même les établissements monastiques de Bethléem dont on parlait tant, et dont le patriarche poursuivait si obstinément la ruine. Il vint, et son admiration fut grande. Son parti fut bientôt pris. Toutes les précédentes querelles lui semblèrent ua malentendu qu'une simple entrevue suffirait à dissiper. En conséquence, il expédia un message au patriarche, le priant de le venir trouver à Bethléem, où il voulait le réconcilier avec Jérôme. « Je vais passer trois jours danscette solitude, ajuuta-t-il. Profilez de ma présence, pour mettre finà une discussion qui a duré trop longtemps.» La surprise de Jean de Jérusalem et celle du prêtre Rufin, à It*. réception de la lettre d' Archélaiis, ne sauraient se décrire. « Oa approchait de la fête de Pâques (396), dit saint Jérôme. Le patriarche répondit, par le retour du courrier, qu'il arriverait le lendemain. Cependant les religieux accouraient en foule pour assister à cette séance, qui devait présenterun intérêt exceptionnel. Le jour parut; mais, au lieu du patriarche, ce fut un nouveau messager qui survint et remit une lettre à Archélaiis. Une femme, je ne sais laquelle, était malade à Jérusalem. L'évoque ne pouvait pas la quitter. Quelle dérision ! En vérité, parce qu'une femmelette avait la migraine ou des vapeurs, il fallait déserter la cause de l'Église, tromper l'attente de tant d'hommes, de tant de chrétiens, de tant de moines, réunis pour entendre une parole de paix ! Archélaiis écrivit de nouveau au patriarche. Trois jours de suite i) lui adressa la même invitation, de plus en plus pressante. L'évêque répondait que la malade avait eu, toute la nuit, des vomissements affreux. Cette nausée nous valut une déception complète, et le gouverneur de Palestine nous quitta •, n
* S. HieroDym., Contra Joarm. Eieroioi.i cap. xxx« 5 Pàtroi. iàt. tom*
244 PONTIFICAT DE SAIMT AlNASTAsli 1 (3Ui)-4iJij.
64. Jean de Jérusalem avait essayé d'an autre arbitrage. Celui du comte Archélaûs aurait abouti à une réconciliatia^k à laquelle le patriarche n'était point encore décidé- '•*^ «waC:^du moyen auquel il eut recours était habile. Hiéraj»r^":::^T^~;3?5ttt, il ne pou- •çait se soumettre à l'autorité du métropolitain de Gésarée. On sait qu'au contraire il soutenait, vis-à-vis de celui-ci, une lutte de préséance, dans laquelle il avait de son côté le droit. En effet Gésarée, métropole administrative de la province de Palestine, voulait se prévaloir de cet avantage purement civil et le faire étendre à l'ordre religieux. Cette prétention, qui fut celle de Byzance et de tant d'autres localités devenues tour à tour le siège d'un gouvernement de quelque importance, était absolument inj aste en droit canonique. Ajoutons qu'elle était d'une suprême inconvenance vis-à-vis de l'Église de Jérusalem, cette cité qui avait eu l'incommunicable honneur d'être le théâtre de la passion, de la mort et de a résurrection glorieuse du Sauveur. Le patriarche n'était donc nullement disposé à en appeler au métropolitain de Gésarée. Il adressa sa requête au patriarche d'Alexandrie, Théophile, dont le siège avait été reconnu, par les pères de Nicée eux-mêmes, comme le premier de rOrient, et le second du monde entier : celui de Rome les primant tous. Jean de Jérusalem invitait Théophile à prendre connaissance des faits, à examiner la question dogmatique, et à prononcer une sentence définitive. Il se plaignait amèrement, on le conçoit, des procédés de Jérôme à son égard. Il justifiait sa propre conduite en attribuant les mesures de rigueur qu'il avait cru devoir prendre à un zèle désintéressé mais vigilant pour les doctrines de l'orthodoxie dont le grand Origène avait été l'un des plus fermes et des plus illustres défenseurs; tandis qu'on voulait, disait-il, flétrir ce puissant génie et le mettre au rang des hérésiarques. Il y a lieu de croire que Rufin ne fut pas étranger à la rédaction de cette lettre- Rufin, nous l'avons dit, tenait son Origéuisme de Théophile lui-m5me. On pouvait facilement prévoir que le patriarche d'Alexandrie, qui s'était toujours montré jusque-là si favorable à l'Origénisme, saisirait avidement l'occasion de frapper un coup décisif f Q condamnant les solitaires de Bethléem et ea donnant gain do-
CHAP. II. — SAI^T JÉRÔME ET RUH/«. 24ï>
cause à l'évêque Jean. Aussi saint Jérôme, apprenant ce recours à Théophile , s'écriait « : Voyez la loyauté d'un pareil appel ! Oa prend pour juge de la controverse celui qui Ta le premier soa^fivée ! » L'inquiétude était grande dans les monastères de Bet'ûléem; et les mesures qui suivirent bientôt ne furent guère propres à la diminuer. Théophile accueillit la requête du patriarche de oéritjalem. Il délégua immédiatement, pour aller sur les lieux prendre connaissance des faits et juger définitivement en son nom, le prêtre Isidore, celui qui devait bientôt entrer en concurrence avec saint Chysostome pour le siège de Constantinople. Isidore était, en ce moment, aussi Origéniste que Théophile lui-même. Aussitôt qu'il eut reçu sa mission, il prit la route de Palestine, Chemin faisant, il rédigea à la hâte deux lettres, l'une destinée au patriarche de Jérusalem, l'autre au prêtre Yincentius, solitaire à Bethléem. Il les confia à un courrier, qui devait le précéder de quelques jours et annoncer sa prochaine arrivée. Mais, dans sa précipitation, il se trompa d'adresse : en sorte que la lettre qui fut remise à Vincentius était précisément celle qu'Isidore écrivait au patriarche, et réciproquement. Ce fut un véritable coup de foudre, à Bethléem, quand on lut, cette missive qu'une erreur de suscription y avait inopinément portée. Isidore prévenait le patriarche qu'il accourait afin de lui rendre bonne et prompte justice. «J'informe Vincentius et les solitaires de Bethléem de maprochaine arrivée, disait-il, alla qu'ils aient à se disposer à une soumission complète, s'ils ne veulent être traités en rebelles et chassés de leur monastère. — Ce n'est point à Jérôme que j'ai adressé mon intimation, ajoutait-il. Nous ne reconnaissons pas ce prêtre. Tous les arguments qu'il a produits contre Origène sont de misérables niaiseries. Les plaintes dont il a fait retentir l'univers entier sont des calomnies indignes. Comme la fumée se dissipe dans l'air, comme la cire se fond sur le brasier, ainsi vont disparaître les ennemis de la vraie doctrine ecclésiastique. Ils ont trop longtemps abusé de la crédulité des âmes simples * !» — Saint Jérôme, à la lecture de ce message, s'écria :;
* S. Hieron., Contra Joann. Hierosolym», cap. xxxvil-XXXlX.
246 rONïIFICAT DE SAINT ANAalASE I (309-401).
« Voilà donc cet Hippocrate, qui débuta par une amputation ! Il commence par me retrancher mon titre de prêtre. Sans doute il n'apporte que sa trousse de chirurgien. ïl aura oublie de se munir d'emplâtres et de collyres * ! » En euct Isidore ne comptait poini user de ménagements vis-à-vis des solitaires de Bethléem. Il ne les visita qu'une seule fois, à son arrivée en Palestine. «Son apparition dans notre monastère, dit saint Jérôme, fut celle non d'un prêtre, mais d'un évoque, et du plus fier de tous les prélats. Nos robes déchirées et nos misérables vêtements contrastaient avec sa tenue d'une élégance irréprochable. Je lui demandai de m'exhiber ses pouvoirs de légat. 11 me répondit q'i'il les avait laissés à Jérusalem, et qu'il était d'ailleurs tort inutile de les produire. — Quoi ! ra'écriai-je, les ambassadeurs des princes montrent leurs lettres de créance, et les légats des patriarches refusent de fournir les leurs! Mais, si je ne vois pas la commission qui vous confère les pouvoirs de légat, comment puis-je vous admettre en cette- qualité? — Isidore ne s'arrêta point à ces formalités accessoires. Il prouva qu'il était dûment délégué, en en faisant de suite les fonctions. Comment poavezvous prétendre que Jean soit hérétique, me dit-il, quand vous avez CGramuniqué si longtemps avec lui? — Mais, répondis-je, je ne savais pas alors qu'il fût entaché d'hérésie. Ce sont les lettres et les avertissements du vénérable évoque Epiphane qui me l'ont appris. — Epiphane lui-même, reprit Isidore, a communiqué avec le patri'arche de Jérusalem; il s'est assis à sa table, acceptant son hospitalité, et de plus il a célébré en sa présence les saints mystères. — Eh bien! repris-je, peut-être en ce moment Jean n'était-il pas encore hétérodoxe. On ne naît pas hérétique, on le devient; et surtout on ne pourrait être convaincu d'une erreur qu'après l'avoir Kolenncllement affichée. Vous qui portez le surnom d'Hippocrate chirétien, vous devriez savoir que c'est la peste qui fait le pestiféré ^ ! » Go. Isidore avait beau refuser à saint Jérôme son titre de prêtre : il n'était pas de force à lutter avec un tel jouteur. La conférence fut interrompue, et le légat, fort courroucé, reprit le chemin
• S. Hieronym., lib. Conlr. Joan. UiarosQUjm., cap. xxsiï. — » îbid.
CnAP. II. — SAI>-T JÉRÔME ET RUFI>. 2 il
de Jérusalem. On s'attendait à une sentence écrasante. T.îais, dons jours après, arrivait à Bethléem un courrier envoyé par saint Epiphaae. Il remettait à Jérôme une lettre ainsi conçue : « Au seiçncur bien-aimé, notre frère et fils, le prêtre Jérôme, salut dans le Seigneur.— Je reçois à l'instant du patriarche d'Alexandrie, avec prière de vous la transmettre sur-le-champ, une ,xrculaire adressée à tous les catholiques de l'univers. Elle porte condamnation explicite des erreurs accréditées sous le nom dOrigène. Il est juste que vous en soyez averti le premier, vous qui luttez depuis si longtemps, et avec tant d'énergie, contre cette perverse doctrine. Le Dieu Tout-Puissant a permis que cette racine d'impiété, qui infestait la cité d' Alexandrie, lût enOn découverte et proscrite. Elle va maintenant disparaître du monde entier, cointne ces planics parasites qu'arraclie le laboureur et qu'il fait sécher au soleil, avant de les jeter au four. Sachez donc, fils bien-aimé, qu'on vient de jeter au vent la racine d'Amalcc, et que le troplîée de 1r croix triomphante vient d'être élevé avec honneur sur la montagne de Raphidini ! De môme qu'autrefois l'armée d'Israël obtenait l'avantage, quand MoTse étendait ses bras suppliants vers le ciel ; ainsi lo Seigneur a fortifié, en ces derniers jours, l'esprit de son serviteur Théophile. L'Église d'Alexandrie vient d'arborer l'étendard de la foi contre les erreurs d'Origène. Pour ne pas allonger inutilement cette lettre, ni retarder davantage votre joie, je me borne à vous expédier la circulaire que m'adresse Théophile. Grâces immortelles soient rendues au Seigneur qui m'a fait vivre assez longtemps pour être témoin du triomphe de la vérité, et pour entendre de la bouche dun si grand poniife la confirmation des doctrines que j'ai toujours soutenues! Je vous salue avec allégresse, dans le Seigneur, vous, et les saints qui habitent votre monastère *. »
66. Un pareil revirement semblait inexplicable. Quinze jours auparavant, Théophile avait écrit au pape saint Siricius ^397), pour lui dénoncer comme hérétiques l'évêque de Salamine et saint îérôrae. De plus, il avait signifié à tous les solitaires de Nitrie et
« S. Epipn., Bpist. ad Hieronym., Patr. grœc, tom. XLIII, col. 391-392.
de la Maréûtide d'avoir à tenir comme orthodoxe la doctrine d'Origène. sous peine d'être chassés de leurs monastères. Enfin, les instructions qu'il avait données à Isidore, outre qu'elles étaient formellement ( rigénistes, accusaient de plus une violence et une amertume qui dépassaient toutes les bornes. Il avait sufO, pour convertir Théophile, d'un grave incident survenu dans l'intervalle. On se rappelle que ce pjitnarche avait proscrit Tx^nthropomorphisme dans les diocèses d'Egypte. Jusque-là il avait cru, de fort bonne foi, que les adversaires de Torigénisme étaient anthropomorphites, et réciproquement. Or, comme l'idée d'un Dieu matériel, pourvu d'organes humains pareils aux nôtres, révoltait sa pensée, il croyait remplir le devoir de sa charge en poursuivant impitoyablement les adversaires d'Origène, qu'il supposait tous anthropomorpj:iites. Avec l'ardeur et l'absolutisme qui faisaient le fond de son caractère, la lutte qu'il soutenait à ce sujet en Egypte était mille fois plus ardente encore que celle qui s'était déclarée en Palestine entre saint Jérôme et Jean de Jérusalem. Or, un jour, tous les moines d'Alexandrie qu'il poursuivait comme anthropomorphites quittèrent leurs monastères, et vinrent le trouver dans son palais d'Alexandrie, au nombre de huit ou dix mille. Une telle affluence, avec l'irritation qu'entraînent toujours les mesures violentes, prit bientôt la physionomie d'une véritable émeute. Le peuple criait que le patriarche persécutait les saints. On ne parlait de rien moins que de mettre le feu à la maison épiscopale, et d'égorger Théophile. Celui-ci voyait grossir l'orage, et n'était pas médiocrement inquiet. Il faisait alors les réflexions les plus sérieuses sur le danger qu'il peut y avoir à pousser les esprits à l'extrême, et à se croire tout permis parce qu'on peut tout. Dans cette perplexité, il résolut de se montrer aussi gracieux, vis-à-vis des mécontents, qu'il avait été jusque-là sévère. Il donna l'ordre d'introduire en sa présence la députation des religieux. Quand ils furent entrés, il les salua le plus aimablement qu'il put, et leur dit : « Je suis heureux de vous voir, mes pères. En contemplant votre visage vénérable, je crois voir la face de Dieu lui-même!» — Le patriarche usait à dessein de celte expression biblique, persuadé qu'aile ton-
Berait agréablement à l'oreille de gens qu'il croyait tous aathroporaorphites. Mais il se trompait. Les solitaires comprir'înt parfaitement l'allusion. « En supposant que nous fussions antbropomorphites, comme vous le croyez, dirent-ils, les paroles ds votre salutation seraient contre vous. Mais nous ne le sommes pas, iDien que nous ne soyons pas non plus origénistes. La vérité catholique se trouve entre ces deux extrêmes. Etudiez-la, et vous ne tarderez pas à la découvrir. » Théophile, fort heureux de se tirer d'un mauvais pas au moyen d'une promesse si facile à faire, jura qu'il examinerait la question avec tout le soin qu'elle comportait. Il eut le bon esprit de tenir parole. Quelques jours après, une lettre encyclique adressée, comme le disait saint Epiphane, à tous les évêques du monde, portait condamnation par le patriarche d'Alexandrie des erreurs accréditées sous le nom d'Origône. Défense fut faite aux solitaires de Nitrie de retenir dans leurs monusLères les écrits pubhés sous le nom de ce grand docteur. En même temps, un courrier expédié à Jérusalem ordonnait à Isidore d'employer toute son influence pour réconcilier l'cvêque Jean avec saint Jérôme. Tels étaient les événements qui avaient déterminé le revirement subit dont la nouvelle avait si agréablement surpris les solitaires de Bethléem. La réconciliation solennelle entre le patriarche et saint Jérôme eut lieu le lendemain. Rufln lui-même ne put résister aux supplications de sainte Jîélanie, qui le conjurait de sacrifier ses ressentiments au bien de l'Eglise. Il consentit à un rapprochement. Jean de Jérusalem célébra, dans la basilique de l'Anastasie, une messe solonncll*^ où Jérôme et Ilufin reçurent ensemble de sa main la communion. Mais l'échec que venait de subir le prêtre d'Aquilée était trop mortifiant pour qu'il put le supporter au lieu même où il l'avait reçu. Quelques jours après, 'iafin quittait, avec l'inlcution lU: n'y plus revenir, son monastère J8s Oliviers et s'embarquait pru,. Llutne (o'J8).
G7. I! y .".rriva la dernière année du pontificat de saint Sincme. Ce pontife lui délivra des lettres de communion, avec lesquelles Rufm partit pour Aquilce, sa patrie, dans le dessein de reprendre CD sous-œuvre l'aflaire de l'origénisme, et de gagner en Occident^
%oO PONTIFICAT DE SAINT ANASTASE I (399-401).
contre saint Jérôme, la bataille qu'il venait de perdre en Orient. Il commença par éditer la traduction latine du llepl '4?/.ajv, ea prenant soin, comme il le dit lui-même, d'en retrancher les passages qui lui semblaient par trop hétérodoxes et de corriger les autres à son gré. Puis, quand cette première œuvre fut terminée, il écrivit sa fameuse Apologie contre Jérème^ que toute l'antiquité s'est accordée à nommer : Les invectives de Rufln contre Jérôme. Déplorable aveuglement de l'araour-propre et de l'esprit de parti!
68. Cependant, le patriarche Théo^^hile venait ae réunir à Alexandrie un concile où les erreurs accréditées sous le nom d'Origène étaient anathématisées, ainsi que leurs principaux fauteurs, en tête desquels figurait îlufin. Les actes de ce synode furent envoyés à Rome, où le pape saint Anastase venait de succéder à Siri-cius. Anasta?e confirma les décrets du concile alexandrin en ce qui concernait îa question dogmatique: puis il invita Rufin à venir exposer lui-môme sa doctrine et à se justifier, s'il y avait lieu, des erreurs qui lui étaient rp/)rochée3. Rufm n'obéit pas. Il répondit que depuis trente ans absent d'Aquilée, sa patrie, il ne prétendait point s'arracher si lot au bonheur de la revoir; qu'au surplus, simple traducteur d'Origène, il n'avait jamais entendu se faire le complice des erreurs que ce grand homme avait pu commettre, ni de celles que d'audacieux interpolateurs lui avaient prêtées; qu'enfin, muni d'une attestation d'orthodoxie délivrée par Siricius, il se croyait parfaitement en règle vis-à-vis de sa conscience. Cette réponse laissait supposer bien des sous-entendus et des équivoques. Suint Jérô;ne envoyait dans le même temps à Rome une traduction littérale du iisol 'Vp/.wv, où tous les passages supprimés, affaiblis et corrigés piir Rufin étaient rétablis dans leur intégrité. Cette traduction fidèle ne pouvait plus laisser de doute. Le nepl '^pyw^> tel qu'il se trouvait répandu partout sous le nom d'OrigènCj éouit très-réellement un livre kérétique. Il articulait nettement les quatre erreurs doctrinales dont nous avons si souvent parlé, savoir: la préerdstence des âmes, la non-éternité des peines de l'enfer, la négation du dogme de la résur-
CÏÏAr. I!. — SAINT JÉRÔME ET RUFIN, 231
roction des corps, et l'interprétation allégorique à donner à tout l'ensemble de l'Ancien Testament La traduction authentique du livre d'Origène fit encore mieux comprendre à Rome le danger qu'une telle œuvre, accréditée sous le nom de l'un des plus illustres pères de l'Église, pouvait faire courir à la foi. En conséquence, saint Anastase proscrivit absolument cet ouvrage. L'empereur Honorius sanctionna la mesure du pape par un édit spécial. Ce double décret, ecclésiastique et civil, fut si universellement exécuté qu'en ce moment il ne nous reste pas un seul exemplair© complet du Dspl 'àpxwv dans le texte original, et que la version latine faite par saint Jérôme ne s'est elle-même jamais retrouvée. Ceux qui s'imaginent que VInd<:x est une institution récente, imaginée par les Papes du moyen âge pour favoriser leurs prétentions à la suprématie dogmatique, feront bien de noter cette décision du pape saint Anastase I, en l'an 400 de notre ère.
69. Saint Jérôme répondit à Vlnvectiœ de Rufin par deux livres à'Apolof/ie, où la verve, l'inspiration, l'ironie fine et mordante, ne font pas plus défaut que dans les autres ouvrages du grand docteur, îilais, dès ce moment, l'opinion publique, qui avait pris une part si vive à la controverse avant qu'elle eût été tranchée, ne s'y intéressait plus maintenant qu'elle était dogmatiquement finie. Dans toutes les métropoles de TOrient, on avait tenu des conciles provinciaux qui successivement avaient condamné l'Origénisme. Jean de Jérusalem lui-même avait présidé une assemblée de ce genre. L'histoire doit à ce ■» iliiarche la justice de dire qu'après sa réconciliation avec saint Jérôme il ne songea plus à reprendre ses errements despotiques vis-à-vis dagranddoctour.Pourprévenirmêma la possibilité de nouveaux conflits, il exigea que Jérôme acceptât le titre officiel de parochus de Bethléem. Les temps étaient biea changés. Malgré sa répugnance à excjcer las fonctions sacerdotales, Jérôme se prêta h celte combinaison. Désormais il ne lui était plus permis d'écrire, comme autrefois : « Exilés de la grotte sacrée où naquit le Sauveur, nous la considérons de loin d'un œil d'envie, et nous la voyons se remplir d'hérétiques, pendant que les fidèles
adorateurs de Jésus-Christ n'obtiennent pas la faveur d'aller y prosternet Teur front '. » Cette fois, il en avait la clef, mais on ne dit pas qu'il en ait jamais exclu personne.
'ÏO. Une autre action de Jean de Jérusalem nous paraît encore très-méritoire. Elle prouve que si, dans rôgarement d'une passion aveugle, il était capable des plus grandes violences, il savait du moins conserver pour ses amis, même après leurs disgrâces, une affection sincère. Cette qualité ji'est pas commune, et l'historien doit la signaler, quand il la rencontre par hasard sur sa route. Jean de Jérusalem avait dû la plus grande partie de ses mécomptes à rinfluence que îlufîn avait su prendre sur son esprit. Maintenant que cette influence avait cessé, que les torts causés par elleavaienl. été réparés par une rétractation aussi noble que généreuse, etqus Rufin lui-même semblait abandonné de tout l'univers, Jean de Je* rusalem ne l'oublia pas dans sa détresse. Il écrivit directement au pape saint Anastase, pour l'intéresser en faveur d'un prêtre qui avait pu s'égarer, mais qui n'en possédait pas moins des qualités solides et de réelles vertus. Il demandait au pape s'il était vrai que Rufin eût été personnellement l'objet d'une condamnation nominale, de la part du saint siège. Voici la réponse d'Anastase : a Votre langage est celui d'un évêque parlant d'un prêtre que vous avez aimé. Je loue le sentiment qui vous l'a inspiré, et je rends grâces à Dieu des éloges que votre sainteté daigne m'adresser à moi' même, malgré mon peu de mérite. Laissez-moi vous dire que, vous aussi, vous êtes en ce moment l'objet de l'admiration de l'univei^s, et que vos derniers actes ont jeté sur votre épiscopat une splendeur qui ne s'efTacera plus. Quant à Rufm, au sujet duquel vous me consultez, c'est à sa propre conscience, éclairée par la lumière couveraine de la grâce et de la vérité divines, que je laisse la décieion. Les écrits d'Origène qu'il a traduits en langue latine, sont-ilg réellement l'œuvre d'Origène? Je ne le sais. Mais ce qui est certain., c'est ffae, tels qu'ils apparaissent dans cette version, même
* S. Hieronya»^ ISb. contra Joann. Dierosol. ; Patr. lat., toa. XXIII, «01. as*.
t.iUi-. II. — SAI^T JÉRÔME ET BUFIIC 253
avec le nuage qui les enveloppe, ils semblent faits pour renverser la saine doctrine que nous ont transmise les apôtres. Si donc Rafia proL'lamait explicitement qu'il réprouve les erreurs présenî^cs sous le nom d'Origène ; s'il déclarait qu'il ne les g traduites ^ue pour en faire mieux connaître le danger et en inspirer plus dliorreur, j'approuverais lluOn. Mais si le traducteur a prétendu se faire le complice de l'auteur qu'il interprète ; s'il a voulu, par cette traduction latine, propager davantage encore des doctrine» perverses, alors il s'est associé volontairement et sciemment à une œuvre de mensonge ; il s'est heurté de front contre la vérité catholique qui est une, et qui prime tout, parce qu'elle nous vient directement des apôtres. A Dieu ne plaise que l'Église romaine, à qui appartient la discipline de la catholicité, autorise une pareille manœuvre l Pour ma part, je ne sanctionnerai jamais, fût-ce indirectement, une doctrine condamnable. La Providence du Clirist Notre-Seigneur, veille sur son Église dispersée aux quatre coins du monde. Elle ne permettra pas que nous autorisions nulle part des erreurs qui altèrent l'intégrité de la foi, renversent le fondement des mœurs, scandalisent les fidèles, et sèment partout les dissensions, les haines et les querelles violentes. Nous vous transmettons un exemplaire de la lettre que nous avons écrite à ce sujet à notre frère Vénérius, l'évêque de Milan. Vous y trouverez l'expression fidèle de nos sentiments et de notre croyance. Le traducteur des œuvres d'Origène peut donc, en ce qui le concerne, songer luimême à mettre sa conscience en règle. Je ne me préoccupe point de cette question individuelle. Je ne redoute même pas beaucoup lo mauvais effet que la traduction latine elle-même pourrait produire; J'ai pour obligation de veiller à la garde de la foi évangélique ; je ne ferai point défaut à ce devoir de ma charge. De tous les points de l'univers, s'il en est besoin, je convoquerai les membres épars du corps de l'Église, ou du moins mes lettres iront ies trou» Ter, pour les prémunir contre les dangers d'une doctrine nuageuse, qui, sous prétexte de piété, ruine les âmes. Je ne veux point terminer cette épître sans vous faire part d'une mesure gui m'a comblé de joie. Les augustes empereurs viennent d'interdire àtoaa
leurs sujets, par un décret spécial *, la lecture des livres d'Oiigène. C'est v cela aussi que s'est bornée notre propre sentence. Quant à Rufin, c'i?çt à vous, frère bien-aimé, d'examiner sérieusement s'il s'est borné au simple rôle de traducteur, et s'il n'a pa^embrassé les doctrines accréditées sous le nom d'Origène. Dans ce cas, la complicité deviendrait coupable. D'ailleurs, je dois ajouter a ne je ne sais pas et ne tiens nullement à savoir où est Rutin, ni ce qu'il fait. C'est à lui de voir où il se pourra faire absoudre -. »
75. Telle est cette épître de saint Anastase I à Jean de Jérusalem. Bien que son authenticité n'ait jamais été mise en doute par personne, et qu'elle ait été admise sans conteste par les plus fougueux adversaires des prétendues Fausses Décrétales, nous croyons cependant qu'elle est à peu près inconnue en France et que la plupart des lecteurs éprouveront, en la trouvant ici, la surprise d'une nouveauté. C'est qu'aussi, il faut bien le dire, la conspiration du silence, qui s'était faite à une certaine époque autour des monuments de la suprématie romaine, procédait avec une ha bileté incroyable. Veut-on savoir comment l'érudition d u xvii* siècle s'y prit pour étouffer la voix éloquente de saint Anastase proclamant l'autorité doctrinale, disciplinaire, administrative du siège de Rome sur toutes les églises de l'univers? Dans des Prolerjornerui plus longs que la lettre elle-même et écrits en un latin hérissé d'une technologie toute scolastique 3, on examinait gravement la question de savoir si la condamnation implicite prononcée par Anastase contre Rufin était latœ ou seulement ferendœ scntentiœ. Après une lourde discussion, on finissait par déclarer qu'Anastase avait condamné Rufin in modum ferendœ senteniiœ. On con-
> Eu Orient, comme en Occident, Ips décrets étaient toujours rendus an nom collectif da» deux empereur» Arcadius et Honorius, bien qu'ils ému» liassent parfois exclusivement de l'un ou de l'autre, sans qu'il y eût eu participation directa du collègue couronné. Tel est le sens des paroles du pape «aint Anastase, qui attribue aux deux empereurs ce qui était uniquement rœnvre d'Honorius»
• S. Anast., Episi. ; Pair* lot*, tom. XX, col. 68-7i — ^ ibid., Prolegom.
çoit que le lecteur, après aToir dévoré cette fastidieuse élucubration, devait se dispenser avec grande joie r.s lire la lettre ellemême, n y aurait trouvé cependant bien iiutre chose que ce3 dislinclions savantes, dont nous ne, jions pas d'ailleurs l'importance spéciale au point de vue scolastique. Il y aurait trouvé ce qu'on méconnaissait partout en France, et en Allemagne à cette époque, savoir : que les papes du moyen âge n'avaient pas usurpé, par un empiétement abusif, le droit de juger définitivement en matière dogmatique; que les souverains pontifes du iv* siècle exerçaient ce droit pleinement, ostensiblement et sans réclamatioa aucune ; qu'ils correspondaient avec toutes les églises du monde ; qu'ils signifiaient leur décision souveraine aux patriarches d'Orient comme aux évêques d'Occident; qu'ils jugeaient définitivement les auteurs, même en leur absence; qu'ils condamnaient leurs livres et qu'ils avaient un tribunal de l'Index. Si, dans leur dissertation préliminaire, en tête de l'épître de saint Anastase, les érudits dit XVII" siècle avaient eu la franchise d'indiquer ces grandes choses, nous croyons que l'attention pubhque aurait été plus éveillée sur la lettre pontificale et qu'ils eussent rendu au catholicisme un biea autre service que celui qu'ils voulaient rendre à la théologie scolastique par leur discussion sur le latœ ou ferendœ sentcntiœ.
72. Rufin vécut encore jusqu'à l'an 410. On ne sait s'il profita du solennel avertissement que lui donnait saint Anastase, et s'il sa préoccupa de mettre ordre à sa conscience. Nous avons de lui dea protestations d'orthodoxie et une profession de foi qui ont laissé la question incertaine. Il eût été mille fois plus heureux pour lui d'avoir moins d'amour-propre littéraire, et d'imiter la touchante simplicité du bienheureux Porphyre, lequel édifiait alors la ville de Jérusalem et la Palestine. Porphyre était originaire de Thessalonique, où sa famille tenait le premier raag par son antiquité, sa fortune et la considération universella dont elle jouissait ea Macédoine. A vingt-cinq ans, il renonça à tous les avantages qu'une telle situation pouvait lui promettre pour l'avenir. Son édu-r cation, dirigée par les maîtres les pl«s habiles de cette époque, avait été complète. Il possédait à fond la littérature grecque et la»
25G PONTIiac.'v. UE SAIST ANASTASS I (399-401).
tine, et, plus tard, cette érudition le servit merveilleusement dans ses controverses avec les païens et les hérétiques. Mai'j il n'y songeait point alors. II s'arracha à sa famille et à sa patrie pour aller s'ensevelir dans les Thébaïdes de Scété (373) Après cinq ans d'une vie d'austérités et de mortifications surhumaines, sa santé fut si gravement compromise que l'abbé du monastère lui ordonna de quitter cette retraite. « D'ailleurs, lui disait-il, la Providence de Dieu se réserve de vous employer un jour plus dilectement au service de son Eglise. » Porphyre obéit. Il se fit transporter à Jérusalem, oià il arriva si faible qu'à grand'peine il lui fuè possible de se traîner à la basilique du Saint-Sépulcre, afin de vénérer le tombeau sacré du Sauveur. Cependant la piété du malade triompha de l'épuisement des forces physiques. Chaque matin, Porphyre, appuyé sur un bâton, venait à l'église pour y recevoir la sainte eucharistie. Au milieu de ses souffrances, il montrait un visage rayonnant de joie. Marc, son disciple et son biographe, a trouvé une expression charmante pour peindre la sérénité angélique de son maître. « Il semblait, dit-il, que Porphyre souffrît dans un corps qui n'aurait pas été le sien, » Le bienheureux apprit à Jérusalem la mort de ses parents, lesquels lui avaient laissé un somptueuri héritage. Il fit aussitôt partir Marc pour Thessalonique, avec ordre de vendre ses domaines et d'en distribuer le prix aux pauvres. Le disciple éprouvait une douleur immense de quitter son maître dans l'état d'infirmité où il se trouvait. Il craignait de ne le plus revoir sur la terre. Quel ne fut pas son étonnement lorsqu'à son retour, trois mois après, Phorphyre vint à sa rencontre, plein de santé, de vigueur et de force, et présenta à ses baisers des joues fraîches et venneillesl La stupéfaction du disciple était au comble. « Ne soyez pas surpris du changement que vous voyez, lui dit Porphyre en souriant. Dieu a la puissance de ''•uArir les incurables. » Et comme Marc lui demandait le détail d'une gaérison si merveilleuse. Porphyre répondit : « Il y a quarante ^'ours, j'éprouvai une crise si violente que, sur le Calvaire où je m'étais traîné selon nâon habitude, je m'évanouis. Tous mes m^.'mbre? avaient la rigidité d'un cadavre. Ou me cr'-.t mort.
CUAr. II. — SAÎXÏ JÉRÔME ET RUFIX. SÎT
Cependant reori esprit étràt plus vivant que jamais. îî me sprabîaîf voir Jésiis-Clirist iiliaché à la ci'oix, ayant à sa droite îe boa larron. Seigneur, nVécriai-je, souvenez-vous de Lsoi wiur, votre royauiTih .' — A peine avais-je prononcé ces paroles que îe Seigneur ordonna au bon larron de venir à mon secours. Celui-ci s'approcha, no prit par la main, et aie conduisit au Sauveur. Descendant alors de la croix où il était attaché, Jésus me dit : Prenez ce bois et gardez-le toute votre vie ! — Je cbargeai la croix sur mes épaules. En ce moment, la vision disparut. Je repris mes sens ; j'étais guéri! • Yers l'année 393, Jean de Jérusalem, en usant avec Porphyre exa*toinerit comme saint Epipharie avec Paulinien, se fit amener lô jinheureux, et, malgré sa résistance, lui conféia l'ordination sacerdotale. Il le chargea ensuite de la garde du reliquaire de la vraie Croisu ]*orphyre accepta avec transport cette mission qui comblait totss r \s vauix. Il s'établit dans uns cellule du presbyteiium contigâe au lieu oa l'on conservait le précieux dépôt, et ne quittait plus ce trésor sacré. Cependant, en 393, au moment oii la discussion m- . lativô à la préséance métropolitaine entre Jérusalem et Césarée éUiit le plus ardente, l'évêque de Césarée adressa à Jean un message. Il le priait de lui envoyer pour quelques jours Porphyre à. Césarée. «Il avait, disait-il, besoin de conférer avec le bienheureax et de le consulter sur certains passages de l'Écriture. » Jean de Jérasaleai consentit à cette demande, à la condition expresse quelesaîat ne resterait que septjours à Césarée. L'ordre imprévu de se disposer au départ troubla d'abord Porphyre. Mais il se résigna bientôt et dît : « Que la volonté de Dieu soit faite ! » Le lendemain matin, à l'heure du départ, il dit à Marc : «Allons, mon frère, visiter encore une fois les Lieux-Saints et adorer la croix du Sauveui", Nous n«* les reverrons plus de longtemps ! » — Comme le disciple parais sait surpris d'un tel langage, puisque leur absenca était Iî mitée à sept jours, le saint ajouta : « Cette nuit, le Seigneur m'est apparu, et m'a dit : Prends le trésor de la Croix qui avait {( '» confié à ta. garde. Je veux te donner une épouse. Elle est pauvre, et bien d'autres la dédaigneraient. Mais sa foi et sa piété la recoia^ mandent à mon amour. Aie soin de l'orner de vertus nouvelles. XI. 17
2aS PONTIFICAT DE SAINT ANASTASE l (309-401).
C'est ma sœur de prédilection que je te con/î*! Ainsi m'a parlé le Seigneur, continua Porphyre. Je crains bien d'être chargé des péchés ^03 autres, moi qui voulais passer ma vie à expier les miens! Mais il faut se soumettre à la volonté de Dieu.» — Porphyre se prosterna, en pleurant, devant les trésors sacrés qu'il allait quitter pour toujours. Il ouvrit l'étui d'or qui recouvrait la croix sainte, et pria longtemps, les yeux baignés de Iftrnios. Puis, refermant le reliquaire, il en prit les clefs et les portH à Jean de Jérusalem. S'agenouillant alors devant le patriarche, il lui deinanda sa bénédiction, et se mit en route avec Marc et trois autres de ses disciples. Ils arrivèrent à Gésarés un samedi soir. Le métropolitain les accueillif avec honneur, et les fit asseoir à sa table. En appelant près de lui le bienheureux Porphyre, l'archevcque avait un autre dessein que de rentretenir de questions d'exégèse. L'évoque de Gaza était mort ré c en? ^n en t. Le clergé et les fidèles de cette ville avaient prié le mèi:ropolitain de les aidt;r à lui donner Porphyre pour successeur. Leurs députés étaient il Gésarée, attendant le saint. Mais ils Ke gardèrent bien de se montrer encore. Après le repas, l'archevêque s'entretint de choses spirituelles avec ses hôtes, puis il leur fit prendre quelque repos jusqu'à l'heure de l'office de la nuit (matines). Ils assistèrent, avec le clergé de Gésarée, à la psalmodie nocturne qui fut ^suivie des autres heures canoniales, jusqu'à ce <ju'enfin lamessesolennelle du dimanche commençât. Encemoment, les députés de Gaza entourèrent Porpii^'re, et, l'amenant aux pieds du métropolitain, ils prièrent celui-ci de procéder à la consécration épiscopale. Yainement Porphyre voulut protester, et de son indignité personnelle, «t du défaut d'élection canonique, et de la violence qui lui était faite. Toute l'assemblée, clergé et peuple, répondait à chacune de ses paroles par l'acclamation ananime, usitée dans les élections de cette époque : « Il est digne ! C'est l'élu de Dieu! » Porphyre se soumit enfin. Durant toute la cérémonie, le saint ne cessa de pleurer. Il était évoque de Gaza (396).
73. Le rescrit adressé à Jean de Jérusalem, etportantcondamnation des erreurs de l'origénisme, fut le dernier acte du pontificat de saint Anastase I. Ce pontife mourut en l'an 401, après deux années seu-
CHAP. II. — SAINT JÉRÔME ET RDfIN, 25^
îement de règne. L'histoire ne nous a point conservé les détails d'ane mort si rapprochée de la date d'avènement. Le Liber Pontificalis se borne à nous apprendre que le saint pape reçut la sépulture in cœmeten'o suo ad Ursutn Pileatum. Cette singulière dénomination d'Ursus Pileatus semblait une énigme à jamais indéchiffrable. Aucun monument écrit ne la mentionnait. En 1391, à l'époque où l'on creusait les fondements du maître-autel actuel de Saint- Pierre de Rome, on exhuma une table de marbre qui recouvrait un tombeau chrétien. Sur le revers de ce marbre, on lisait une inscription qui expliquait enfin la déaignation étrange du Liber Poïîtificalis, et révélait à rérudition du xvj'= siècle l'existence depuis longtemps oubliée d'un joueur de paume, du nom ù'Ursus, célèbre au temps de Yerus, collègue impérial de Marc-Aurèle (161-169). C'était là une justification fortuite du Liber Pontifîcalis. Elle aurait dû mettre les critiques sur la voie d'une étude plus sérieuse et plus impartiale de ce catalogue traditionnel. Mais une découverte isolée ne réassit pointàchangpr le courant hostile qui entraînait alors les esprits. On continua à soutenir que le Liber Pontifîcalis avait été créé de toutes pièces par l'imagination féconde du bibliothécaire Anastase, en 888. L'heure de la vérité n'était pv int encore venue. Quoi qu'il en soit, voici l'inscription Relative au joueur de paume Ursus Pileatus, trouvée en 1591 dans les substructions de la basilique vaticane :
Vr.SVS TOGATYS VITREA QVI PRIJIYS PILA. LVSI DLCEM'ER CVM METS LVSORIBVS
lavda?;te rorvLO maximis clamoribvs
THEUMIS TP.AIANI TUEUMIS AGRIPPA ET TITt MVLTVM ET NERONIS SI TAMEX MIIII CREDITIS EGO SYH ORANTES CONVENITE PILICREPI STATVAMQYE AMICI FLORIBVS VIOLIS ROSIS FOUÛQVE MVLTO ADQVE VNGVENTO MARGIDO ONERATE AMANTES ET MERVM PROFVNDITE NIGRYM FALERNVM AVT SETINYM AYT CAECVBVM VaSVMQYE CANÎÎS ^fOCE CONCOB^ -«^BNEM
POHTIFICAT DE SAINT AXASTASE I (399-iÛl).
HILAREM lUCOSVM PILICEEPVM SCHOLASTICYM QTI VIGIT OMNES AKTECESS0RE3 SYOS SENS7 DECOSE ADQUE ARTE SYPTILîSSIWA :iY>'G VESA "VERSV VERBA DICAMVS SENES SVM VICTVS IPSE FATEOR A TER COKSVLE TERO PATRO^'0 >'EC SEJIEL SED SAEPIVS CYIYS LIBEÏÏTER DICOR EXODIARITS ^
- Aisastas. Bibliotbec, Liber Pontificalis; Paîrol. iat, tom. CXXYIIl, flOL ihi, Noi.