‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 4)Chapitre 32 sur 77 · CHAP. II. — LES PÈRES DD DÉSERT · texte numérisé non relu

CHAP. II. — LES PÈRES DD DÉSERT

41. Une autre histoire, non moins touchante., 4tait celle d'Abraham, pieux ermite, né près d'Edesse, sur le sol patriarcà* de la Mésopotamie. Abraham avait été l'ami et le contemporain de saint Ephrem, qui nous a conservé sa biographie. Jeune, riche et instruit, sa famille le fiança à une noble et opulente héritière. Vainement il déclarait à ses parents qu'il n'aspirait à aucune félicitt terrestre et qu'il voulait consacrer sa vie au Seigneur. Il ne put fléchir leur volonté, et, comme lui-même, par déférence pour eux. et par respect pour le précepte divin du Décalogue, n'osait leur résister ouvertement, le mariage fut célébré. Mais le soir des noces, Abraham parla à sa jeune épouse des charmes de la virginité avec, une telle force et une telle onction, qu'il la détermina à renoncer elle-même aux espérances du siècle. Pour lui, se dérobant par une issue secrète, de la maison paternelle, il s'enfonça dans le désert de Syrie. Ayant trouvé une grotte naturelle, au flanc d'un rocher, il s'y établit, et en mura l'entrée, ne laissant qu'une étroite ouverturepar la quelle les passants lui jetaient, de temps à autre, quelques morceaux de pain. Après deux mois de recherches, ses parents découvrirent le lieu de sa retraite. Ils accoururent au désert, suppliant Abraham de renoncera ce qu'ils appelaient son extravagance et sa folie. « Eh bien, leur dit-il, puisque c'est la folie de la croix qui conduit au ciel, voudriez-vous me la voir échanger contre la prétendue sagesse qui conduit à l'enfer? » Le saint ermite passa cinquante ans dans sa prison volontaire. Durant un si long espace de temps, il n'en sortit que deux fois. La première, pour obéir à l'évêque d'Edesse, qui voulut, malgré sa résistance, lui conférer l'ordination sacerdotale, et qui le supplia ensuite d'aller évangéliser une bourgade de son diocèse, restée jusque-là païenne, lui -promettant qu'après cette mission il serait libre de retourner à sa cellule, Abraham se dévoua à l'œuvre de charité qui lui était imposée. Après trois ans de luttes, d'efibrts, et de persécutions héroïquement supportées, le saint avait triomphé de tous les obstacles. Il ne restait plus un seul idolâtre dans le village, où, à soiv arrivée, il n'avait pas rencontré un seul chrétien. Abraham revint à sa gr&tle, rcsolu de ne la plus quitter. Mais la charité devait l'en

PONTIFICAT DE SAIM A^'ASTASE I (oU9-4Ul).

faire sortir une seconde fois. Ses parents étaient morts. Un frère, qu'iJ ^vait dans le monde, les suivit au tombeau, laissant une fille nommée Marie, jeune orpheline dont la naissance avait coûté la vie à sa mère. L'enfant se réfugia près d'Abraham. Le solitaire l'établit dans une cellule vois!ne de la sienne, et l'éleva avec une sollicitude et une tendressa vraimerï paternelles. Marie faisait chaque jour des progrès dans la vif upirituelle. L'amour de Dieu et le désir de se consacrer tout er :îère à lui faisaient l'unique objet de ses préoccupations. Un jour vint pourtant où le démon renversa d'an seul coup un édifice de tant d'espérances. Un jeune religieux s'était fixé dans cette solitude, pour y vivre sous la conduite de saint Abraham. Il remarqua la beauté de la pieuse recluse : ils disparurent tous deux. La malheureuse, bientôt abandonnée par son lâche séducteur, courut cacher sa honte à Antioche et se livra aux plus infâmes désordres. Elle acquit, en ce genre, une lamentable célébrité. Sa maison était l'une des plus somptueuses de la grande ville. Un soir, un inconnu, à l'extérieur élégant et recherché, se présenta au milieu du cercle de jeunes oisifs qui entouraient la courtisane. Nul ne pouvait dire qui il était; mais ses manières nobles, la distinction de son esprit jointe à un 'air imposant et mojestueux, ne permettaient pas de se hasarder à lui adresser une question indiscrète. Il venait d'ailleurs s'asseoir à un foyer d'oii l'on n'excluait personne. Tous les visiteurs se retirèrent successivement. Quand il fut seul avec la pécheresse : « Marie, lui dit-il, je suis Abraham. Je viens chercher la brebis égarée, pour la ramener au bercail ! » Une explosion de larmes répondit à ces paroles inattendues. Marie se jeta aux pieds du saint, s'arrachant les cheveux, déclarant qu'elle était indigne de pardon, Abraham l'encouragea dans son repentir, la consola, et la détermina à réparer courageusement les scandales de sa vie passée. Cette nuit-même, la somptueuse maison d'Antioche demeura vide. Maria avait repris le chemin du désert; elle y vécut quinze ans dans la pénitence et les larmes. Abraham reçut son dernier ttoupir (îiïiâ »»çvécut encore cinq ans.

CHAP. II. — SAIiM JEROME ET RUFIN,

42. La conversion de sainte Zoé avait lieu vers le rnêm'' temps, et dans des circonstances aussi extraordinaires. Zoé était à Cécarés ce que Marie était à Antiocbe. Or, il y avait dans une solitude voisine, un anachorète, jeune encore, nommé Martinien, dont la sainteté était déjà éclatante. Une pensée diabolique traversa l'esprit de Zoé. Déguisée en mendiante, elle se présenta, durant une nait d'hiver, à la cellule de Martinien, et le supplia de lui donner un asile jusqu'au jour suivant, s'il ne voulais la trouver, le lendemain, morte de froid. Le solitaire y consentit. Il alluma un feu de sarment et fît asseoir l'étrangère. Zoé, se débarrassant alors des haillons d'emprunt qui la couvraient, apparut à Martinien dans l'éclat de son luxe et de sa beauté. Profitant de la surprise du premier moment, elle essaya ses moyens de séduction. Le solitaire prêtait Tûreille à cette voix enchanteresse. Tout à coup il se lève, prend une poignée de sarments, et la jette sur le foyer. La flamme s'élève pétillante et le solitaire y plonge ses jambes jusqu'aux genoux. « Que faites-vous? s'écria Zoé. — Je veux voir, répondit Martinien, comment je pourrai supporter les feux de l'enfer, moi qui allais m'exposer à les subir durant toute une éternité ! » Pendant qu'il parlait, !a flamme dévorait ses chairs vives, les nerfs et les muscles. Ses brûlures furent telles qu'il ne recouvra jamais l'usage complet de ses jambes. Kpouvantée à ce spectacle, la pécheresse demanda pardoQ à Dieu et à son serviteur. Elle courut s'enfermer, pour le reste de s-s jours, dans le monastère de Sainte- Paula, à Bethléem.

§ IV. Saint Jérôme et RuGn.

43. En terminant ce bouquet, rapidement cueilli parmi les fleurs du désert chrétien, nous invitons le lecteur à comparer l'état actuel de l'Egypte musulmane, avec la prospérité féconde dont elle jouissait au iv* sièclp. On a tant redit, de nos jours, que monachisme et fainéantise étaient synonymes ! Eh bien I voilà les faits. L'histoire eu main, noua rencontrons parto) .c les prodiges du travail accomcagnant les prodiges de la vertu, sous l'influence des ordres religieux. Saint Jérôme et Paula, avec leur colonie de nobles roaari.ijf "

visitèrent les établissements de Nitrie, de Scété et des Cellules. Ce fut sur ce modèle que s'élevèrent les monastères fameux de Bethlée.'ii, les ans pour les hommes, sous la direction de saint Jérôme, les Eîïires pour les femmes, sous la conduite de sainte Paula. L'illustre docteur, retiré dans une grotte voisine de colla de la Nativité, écrivait à saint Augn.slin : « Je me tiens cachi: dans cette caverne, devenue pour moi le paradis. J'y pleure mes fautes, en attendant le jugement. » Au lieu d'occuper son temps à tresser des corbeilles, comme les solitaires de la Thébaïde, Jérôme étudiait l'hébreu, le chaldaïque et le syriaque ; il achevait, sur les textes originaux, la traduction de la Bible. Les rabbins les plus distingués de Tibériade et de Lydda l'aidaient de leurs conseils. D'ailleurs, ils se faisaient chèrement payer. Barrabas, l'un d'eux, mit ses leçons à plus haut prix que les autres, 11 faut dire aussi que la fréquentation de Jérôme l'exposait à toute l'animadversion des juifs, ses coreligionnaires. Un jour, il faillit être lapidé par eux, sous prétexte qu'il trahissait la cause d'Israël, en communiquant la science sacrée à un docteur des Goîm (Gentils). De son côté, Jérôme voyait d'indignes calomniateurs publier partout sa prétendue apostasie. « Le secrétaire du pape Damase, disait-on, est devenu un digne membre de la synagogue de Satan. A l'exemple des Juifs, ses amis et ses maîtres, il préfère Barrabas à Jésus-Christ! » Sans se décourager devant les efforts de la haine et de l'envie, Jérôme poursuivait, avec une ardeur infatigable, l'œuvre qu'il avait entreprise. Ses austérités et ses jeûnes étaient dignes de Nitrie et de Scété. 11 ne prenait qu'après le coucher du soleil l'unique repas de la journée, et ce repas consistait en un peu d'herbes cuites à l'eau et un morceau de pain cuit sous la cendre. Jamais de viande, ni de vin. Levé dès l'aurore, il partageait ses heures de prière comme elles l'étaient déjà de son temps pour les clercs, selon la règle que nous avons vue suivie il Miiun pa salai A-iiiiini-, . Le reste du temps, et la majeure partie de la nuit, étaient employés à l'étude. Jérôme ne reculait devant aucun travail. Les habitants de Bethléem le supplièrent d'ouvnr une école de grammaire pour l'éducation de leurs enfants.

Le grand docteur y consentit. C'était un genre d'apostolat qui devait être fécond en fruits de salut, pour les jeunes intelligences dont la direction lui serait confiée. Bientôt, les disciples accoururent de tous les points de l'Orient, et se pressèrent aux leçons de cet illustre maître. Jérôme ne crut pas que la vision célèbre, dont nous avons parlé précédemment *, dût l'empêcher d'expliquer Homère, Cicéron, Platon et Virgile, à ses jeunes néophytes. L'envie s'attacha de nouveau à cette conduite de Jérôme et l'incrimina avec une âpreté sans égale. « Nierez-vous, lui disait un de ces calomniateurs, que, dans un portefeuille, laissé parmégarde ù Jérusalem, où vous étiez alors, on ait trouvé un dialogue de Platon, traduit en latin par Cicéron? Etait-ce donc là ce que vous aviez juré au tribunal de Dieu, dans la vision fameuse où le juge suprême vous reprochait d'être cicéronien?» — «Les gens qui m'attaquent, répondait Jérôme, ne lisent pas plus la Bible qu'ils n'ont lu Cicéron ni Platon. Ils auraient trouvé, dans Moïse et les prgphètes, plus d'une chose empruntée aux livres des Gentils. Et qui donc peut ignorer que Salomon proposait des questions aux philosophes de Tyr et répondait aux leurs? Saint Paul lui-même n'a-t-il pas cité, dans son épître à Tite, un vers d'Epiménide -? N'a-t-il pas, dans sa première épitre aux Corinthiens, inséré un vers de Ménandre^; et enfin, dans son discours à l'Aréopage, au milieu de l'Agora d'Athènes, n'a-t-il pas emprunté en témoignage la fin d'un vers hexamètre d'Aratus *? Et que dirais-je des docteurs de l'Église ? Ils sont tous

* Cf. tom. X de cette Histoire, pag. 410.

« Le vers d'Epiménide auquel saint Jérôme fait ici allusion a été en effet textuellemeat reproduit par l'Apôtre (Tit., I, 12) :

KpîJTSi; àeî ■i^'JJa-c'xi., xaxà ôïipta, YauTÉpe; àpyaf, Cretenses semper mendaces, malœ bestice, ventres pigri.

8 Le vers de Ménandre, emprunté pHi- saint Paul (1 Cor., Zî% est eeloi^ci <t>9£(pou(7iv ïjOy) xp^ô'^t' ôixtXi'at xaxaî. Cormmpunt mores bonos colloquia mala.

* L'hémistiche d'Aratus, cité par saint Paul, dang eon discours à l'AréO» page (Act. Apost., xvii, 28), est celui-ci t

Toù yâp xai yâvo; èajièv.

Jpsius enim et genus sumus.

nourris des anciens qu'ils réfutaient. Ces grands hommes avaien/ appris de David qu'il faut arracher le glaive aux mains de l'ennemi et ccupsr la tête de Goliath avec so^ propre poignard. Ils avaient lu, dans /e Deutéronome, ce précepuD du Seigneur? «Vous raserez la tête de la femme captive; vous lui couperez les sourcils et les ongles; vous lui ferez quitter sde vêtement étranger, et vous pourrez alors en faire votre épouse*. » Et que fais-je donc autre chose, lorsque, commentant la littérature profane, je transforme son élégance et sa beauté, et les consacre comme des captives au service du Dieu d'Israël *? » Toutes ces critiques injustes ne détournaient point Jérôme de sa grande œuvre. Dans le cours des quatre années 392 à 396, il publiait successivement la traduction du livre des Rois, d'Esdras et de Néhémie, des Psaumes, de Job, des Proverbes, du Cantique des Cantiques, de la Sagesse, d'Isaïe, Ézéchiel, Jérémie, Daniel, et des douze petits Prophètes. Il les faisait suivre de deux ouvrages infiniment précieux pour l'exégèse biblique : le Traité des lieux ei des noms hébreux, et celui des Questions hébraîqueSj où toutes les difficultés de géographie, de chronologie et d'étymologie étaient élucidées. L'envie s'acharna encore sur ces travaux, d'une érudition gigantesque. Hélas ! à quoi l'envie ne s'attaquet-elle pas? On disait donc que le solitaire de Bethléem pillait impitoyablement les Hexaples d'Origène, les commentaires d'Eusèbe de Césarée, et qu'il se faisait une gloire posthume, au détriment de ses devanciers. Saint Jérôme, à tort selon nous, crut devoir répondre à ces insectes haineux dont les piqûres irritaient son génie. La meilleure réponse qu'il aurait pu leur faire, eût été le silence. Des travaux sérieux, consciencieusement entrepris et laborieusement exécutés, se défendent d'eux-mêmes contre une malignité jalouse et impuissante. Saint Jérôme ne fut pas de cet avis. Voici ce qu'il répondait, dans la préface des Questions hébraïques, au moine Luscius (le Louche). « Incriminé comme Térence, dit-il, je vais l'imiter un peu et faire aussi mon prologue '. Un certain Lucius

* Dêuter., XXI, 10-13. — 'S. Hieronym., Epist. Lxx ad Magnum orator. urbia ttomœ; Patr. lat., tom. XXII, col. 664-665. — » Allusion au prologue de Téjreace, dftna VÀndrimm,

Lanuinus, évidemment l'ancêtre de notre Luscius, accusait Térenca d'avoir volé le trésor public de la littérature, en pilléint les œuvres de Ménandre et des autres poètes grecs. Virgile, I3 cygne ùe Mantoue, fut aussi traité de spoliateur, pour avoir glissé dans ses chants quelques vers d'Homère. Il rc pondait triomphalement : « Oui, mais il faut être fort pour arracher la massue aux mains d'Hercule ! » Le même reproche fut adressé au grand Cicéron, le soleil de la langue latine, ce roi des orateurs, qui plane au sommet de l'éloquence romaine. On lui intenta, comme à un concussionnaire, une action en revendicatioa de la part des Grecs, Que suis-je, moi, à côté de tels hommes, dont la gloire devait écraser l'envie, et que l'envie a tourmentés dans leur gloire ? Je puis me consoler, obscur et petit comme je suis, d'entendre grogner autour de moi Timmoude troupeau des jaloux, qui veulent fouler aux pieds les perles, afin que personne ne les ramasse. Ou plutôt je prends mon parti, je travaille, j'interprète les Écritures, et me soucie peu des fantômes et des larves, dont la nature est, dit-on, de murmurer la nuit dans quelque coin, pour faire peur aux petits enfants '. a

44. Cependant, l'établissement provisoire dans les grottes de Bethléem s'était peu à peu converti en un vaste monastère, bâti à mi-côte et muni d'une tour de refuge, précaution qui n'était pas superflue à une époque d'invasions perpétuelles. Sous la protection de cette tour, un hospitium immense avait été construit pour les pèlerins, les étrangers, les visiteurs et les pauvres, « Si Joseph et Marie daignaient revenir à Bethléem, disait Paula, il y aurait cette fois une place pour eux dans le diversorium - ! » Audessous du monastère des religieux, Paula établit dans la plaine celui des femmes. Mais il fut bientôt insuffisant, et il fallut en construire deux autres. L'affluence devenait de plus en plus considérable, an point que Vhospitiurn, la tour de refuge, le bâtiment des hommes, tout était tellement plein que Jérôme écrivait : >> La multitude romaine semble s'être donné rendez-vous à Bethléem. Sî

» S. Hieronym., Quest. hebraic.^ Praefat.; Pair. laU, tom. XJUU, col. fl33.«> * S. Hieronym.^ Epist. Lxxx^v.

Joseph et Marie revenaient, ils auraient autant de peine à se loger que la première fois ! » La priera et l'étude se partageaient les heures, dans cette florissante retraite. Bien que la règle générale fut celle des cénobites, les recîus travaillaient et mangeaient isolément, mais ils faisaient ToraL-jua ea commun. Le signal de la prière était donné au chant de Valkluiu. C'était comme le prolongement des concerts angéliques, autour de la grotte delà Nativité. L'alleluia était devenu le cri de famille des solitaires de Bethléem. On écrivait de Rome à Paula, que sa petite-fille, née du mariage de Toxotius avec Leeta, et portant le même nom que sa graud'mère, commençait déjà à balbutier la première parole qu'on lui eût apprise : Valleluia. Les heures canoniales des matines, à minuit; prime, au lever de l'aurore; tierce, à neuf heures du ruatin; sexte, à midi; none, à trois heures; vèt)re3, au coucher du soleil, étaient régulièrement observées. On y psalmodiait le Psautier, divisé de telle façon que chaque jour il était récité intégralement. Chacun était tenu de le savoir par cœur, et d'apprendre en outre chaque joar quelque autre passage des Écritures. C'est ainsi que se rôaîisaieiit le précepte et l'exemple de Paula, dont l'Ecriture faisait Tunique étude : Et somno cadentem pagina sancla suscipiat. La psalmodie et l'oraison se faisaient dans les chapelles des quatre monastères. Mais on n'y célébrait point le saint sacrifice. Bien que Jérôme fût prêtre, ainsi que Vincentius, qui était venu de Rome avec lui, « ces deux modèles d'humilité, dit saint Epiphane, ne voulaient point exercer les fonctions sacerdotales. Ils s'en croyaient modestement indignes *.» Chaque dimanche, toutes les communautés se rendaient processionnelleraent à l'église de Bethléem, pour y assister avec les autres fidèles aux divins offices. Les prêtres de cette église appartenaient à la juridiction de l'évêque de Jérusalem ; ils étaient chargés de la direction spirituelle des religieux et de3 religieuses.

45- La Palestine et le monde entier applaudissaient à ces merveilles de sainteté, de science et de mortification. Il y avait cepen»

* S. Epiph.,£'pj«f. ad Joann. Hierosol:; Patr. grac, loin. iHIJ, col. 381.

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dant, à Jérusalem, un prêtre, un moine, que la réputation de Jérôme •t les succès de sa pieuse colonie blessaient profondément, "^ar une coïncidence singulière, cet envieux avait passé jusque-là et avait réellement été, depuis vingt ans, l'un des plus ardents admirateurs et l'ami le plus dévoué de saint Jérôme. C'était Rufin, ce moine d'Aquilée, que Jérôme avait jadis connu en Dalmatie, et avec lequel il avait noué des relations d'amitié et d'estime réciproque, <ui devaient se ter-miner par une éclatante division. La jeunesse ic Rufin ne fut pas, comme celle de Jérôme, nourrie dans i'étude et les lettres, rs'é, vers 343, d'une famille pauvre des environs d'Aquilée, Rufin ne commença son éducation littéraire, dans îe monastère de cette ville où saint Jérôme fut élevé lui-même, qu'après avoir déjà passé l'âge de l'adolescence. Mais il racheta, par un travail sérieux et assidu, les lacunes de ses premières années. Il se fit lui-même : et, à force de persévérance, il devint l'un des historiens ecclésiastiques les plus estimés. La différence de caractère et de génie, entre saint Jérôme et lui, n'en demeura pas moins tranchée. Ce qui était chez l'un le fruit spontané d'une nature vraiment littéraire, fécoade en aperçus nouveaux, pétillante de saillies, étîncelante de verve et parfois même excessive dans sa surabondance , était chez l'autre le produit lent et pénible d'un labeur toujours soutenu, toujours fructueux, mais toujours difficile. Ilufin avait d';iilieurs illustré par sa vertu le nom qu'il s'était fait dans la science sacrée. Devenu prêtre, il avait exécuté, à Jéïusalem, quinze ans avant saint Jérôme, ce que celui-ci entreprenait à iJeLhléeiTJ. De concert avec sainte Mélanie, il avait visité les Thébaïdes, à l'époque où Valons, dans sa fureur arienne, venait -de donner l'ordre d'enrôler tous les solitaires dans les cadres de l'armée impériale. Plus de cinq raille de ces proscrits furent nourris au désert, par ses soins, aux frais de l'illustre patricienne. Arrêté avec elle pour crime de rébellion, il ne put, comme elle, invoquer les titres consulaires de sa famille pour échapoer aux persécutions du gouverneur. Il réussit pourtant à se dégager de ses mains et ne quitta les solitudes de Nitrie, théâtre de sa charité, qu'après ies avoir vues refleurir en paix et y avoir éteint les germas de dis- XI. i4

Sension religieuse que le schisme paulinien d'Antioche et les controverses des Pneamatomaques y avaient fait éclore. Avec sainte Mélanie, 2I était revenu (383) se lixer à Jérusalem. Un monastère d'hommes fut étabh sur le mont des Oliviers, et se vit bientôt peuplé d'une foule de religieux. Mélanie prit la direcliou d'un second monastère, bâti pour les femmes, au pied de la montagne sainte. Jérôme inscrivait cet événement dans le Chronicon qu'il publiait à cette époque, et appelait Mélanie : a Une autre Thécla, qui renouvelait les prodiges de sainteté du siècle apostolique. »

46. Or, en 392, quand saint Jérôme fut venu, à son tour, avec Paula, Eustochium, et toute une nouvelle colonie de moines et de rehgieuses, s'établir à Bethléem, la fondation de Rufm perdit un peu de son prestige ets'écHpsa devant linstilution naissante. C'est le sort de toutes les choses humaines. Rufm ne s'avoua peutêtre pas le sentiment de secrète envie qui lui mordait le cœur. Peut-être, car les passions sont ingénieuses à s« tromper ellesmêmes, peut-être croyait-il que l'antériorité créait un droit exclusil: dans le gouvernement des âmes, comme dans les codes civils, et que nul ne devait élever de monastères à Bethléem, parce qu'il en avait lui-même fondé deux à Jérusalem. Quoi qu"il en soit, une lutté d'influence, sourde d'abord, mais réelle, commença à se dessiner entre les établissements monastiques du mont des Oliviers et ceux de la grotte de la Nativité. Une nouvelle édition de la Chronique de saint Jérôme parut. La phrase élogieuse, consacrée primitivement à sainte Mélanie, en avait été retranchée. Dans le même temps, saint Jérôme publiait son catalogue des hommes illustres : Liber de viris iliusfribus K On y remarquait une foule de célébrités contemporaines, encore vivantes, telles que : Phœbadius évêque <â'Agen, Didyme d'Alexandrie, Optât de Milève, EpiphaneOl de SalaEaine, Ambroise de Milan, Jean Chrysostome, etc. Le nom de Rufm ne figurait point parmi ces illustrations d'origine et de nationalité diverses. On remarqua cette absence, d'une part, et I

» ê, HHfooyai,, Patr, Jat., tom. XXIU, coL 602-720.

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radiafion du nom de sainte Mélanie, de l'autre, comme des symotomes de discorde. Les ouvrages du solitaire de Bethléem jn-nieut alors une vogue dont celle de Sulpice-Sévère pourrait à pp>;.i.- uuus donner l'idée. Jérôme avait beau supplier ses amis de ne pas communiquer ses ouvrages. « Gardez ceci pour vous, mandait-il à l'un

d'eux, et fuites en sorte que les envieux ne l'aperçoivent pas. n

« Lise/i-moi en cachette, écrivait-il à un autre, et sauvez-moi du. public. Ne donnons pas d'indigestion à ceux qui n'ont pas faim. Quant aux impuissants qui crient toujours contre les auteurs sans rien produire eux-mêmes, leur critique me devient insupportable. » Malgré ces recommandations, les livres de Jérôme se répandaient par tout l'univers. On les arrachait aux libraires d'Alexandrie, de Rome et de Constantinople. Les copistes ne suffisaient pas à les reproduire. Tous les échos de la renommée s'er préoccupaient, avant môme qu'ils eussent paru; des bords d\, Pihin à ceux de l'Euphrate, on s'abordait en se demandant : « Quafait Jérôme ? »

47. Ce n'était pas pour obéir à un sentiment de mesquine ja^ lousie, ni de ressentiment personnel, que l'illustre docteur avait supprimé Téloge de sainte Mélanie dans le nouveau texte de sa C/iran'/pie, et omis celui de Rufin, dans le De viris illustribus. Un fait plus grave venait de se produire, intéressant non pas seulement i'anioLir-pfopie individuel, mais la foi elle-même dans ce qu'elle avait de plus fondamental. Nous avons parlé précédemment des erre;;rs doctrinales renfermées dans les écrits d'Origène * soit qu'elles eussent été réellement enseignées par ce grand homme soit qu'elles fussent le fait des hérétiques qui avaient plus d'une fois et notoirement interpolé ses ouvrages. Depuis un siècle la réputation d'Origène avait considérablement grandi. Son norû itait revendiqué par les Alexandrins, comme une gloire nationale. Ses commentaires sur l'Écriture étaient lus quotidiennement par les moines des Thébaïdes. On se rappelle * que quatre points principaux résumaient les erreurs répandues dans les ouvrages

* Cî. tom. yill de cette Histoire, pag. 81-H3.

d'Origèiie : 1° La préexistence des âmes ; 2" la non éternité des peines de l'enfer; 3" la non résurrection des corps; 4° enfia le symbolisme absolu de l'Ancien Testament, dont la parole devait toujours être interprétée dans un sens allégorique et jamais dans le sens liUéraî. Ce fut surtout ce dernier point qui suscita, dans les monastères de Nitrie, vers l'an 392, les plus vives controverses. Les partisans de l'Origénisrae soutenaient que les Écritures ne sont qu'un symbole perpétuel, dont l'Esprit de Dieu révèle à chacun, selon ses mérites et sa science, le secret véritable. Les adversaires, répondant à une exagération par une autre non moins condamnable, prétendaient que tout, dans l'Ecriture, doit être pris au pied de la lettre. La discussion se concentra tout entière sur les paroles fameuses de la Genèse : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance *. » — On ne saurait trouver, disaient les Origénistes, une justification plus complète du système symbolique qu'il faut appliquer à l'Écriture. A moins de prétendre que Dieu a une forme matérielle, dont le corps humain serait une image et une reproduction en raccourci, il est impossible d'entendre ce passage de la Genèse selon le sens étroit de la lettre. — Cette conclusion était juste et vraie. Mais les adversaires étaient loin de vouloir en convenir. Au lieu d'admettre cette observation pour un passage en particulier, comme ils avaient la certitude que le principe du symbolisme était faux dans son application générale, et eu cela ils étaient à leur tour dans le vrai, ils s'obstinèrent à maintenir que même le texte genésiaque : Faciamus hominem ad iiHuginem et similitudincin nostram^ devait être entendu au pied de la lettre. L'histoire de l'Ancien Testament, disaient-ils, est pleine des manifestations divines faites aux patriarches et aux prophètes. Chaque fois que Dieu s'est révélé de la sorte à ses serviteurs, il leur est apparu sous une forme humaine. Sans doute, nous ne prétendons pas que cette forme fût matérielle et grossière, comme notre corps mortel. Nous savons qu'un esprit n'a pas d'organes. Mais il n'en est pas moins vrai que la forme sous laquelle Dieu

* Gtn.f \, 26.

CHAi'. li. — oAiiSr JÉRÔME ET RUFIN. 213

sVst conslarament manifesté, est celle-là. Donc, avec la différence qui duit toujours être réservée entre l'esprit et la matière, nous CTiaititt'i-ons qi)o, dans un mode bien plus relevé que cel\ que nous pouvons i'Oîr!])i-i'ndre, Dieu est réellement le type substantiel dont ''homnir; it;p:uduit la ressemblance et l'image. C'est ainsi que nous comprenons le mot de la Genèse, et que nous lui conservons son sens litt(';ral. — On donna le nom d'Anthropomorpbites à ces adversaires outrés de l'Origénisme, qui, pour éviter une erreur, tombaient dans une autre non moins grave. Le fameux solitaire, Sérapion le Sindonite , dont nous avons plus haut retracé les austérités et les vertus, était d'abord anthropomorphite. Lorsque le patriarche d'Alexandrie, dans une lettre-circulaire adressée à tout le clergé séculier et régulier de TËgypte, eut solennellement condamné cette hérésie, Paphnuce, VabOas de Nitrie, communiqua cette sentence à ses religieux. Sérapion, et il n'était pas le seul, protesta contre la décision archiépiscopale. Elle était, disait-il, contraije à la tradition, et subversive des vrais principes. Paphnuce soutenait la thèse opposée; mais ses arguments n'eurent aucun effet sur l'esprit de Sérapion. La discorde régnait donc dans les royaumes de la paix et parmi ces hôtes du désert, dont la plupart étaient des saints. Tant il est vrai que l'autorité hiérarchique et doctrinale est nécessaire dans l'Église, sous peine de voir s'éteindre le flambeau de la foi I Ajoutons, comme observation accessoire, que les soHtaires de Nitrie et de Scété, tout en tressant leurs nattes de palmier et leurs corbeilles de jonc, ne restaient étrangers à auune des questions philosophiques, intellectuelles et rehgieuses ui agitaient leur époque, et que ces artisans, au métier en pparence vulgaire, étaient réellement l'éUte des intelligences contemporaines. « Or, dit Cassien, pendant que le Sindonite étal* dans ces dispositions, et qu'on ne parlait de rien moins que de se séparer de la communion du patriarche d'Alexandrie, un diacre Cappadocien, fort savant, du nom de Photinus, arriva à Nitrie. Sa réputation théologique l'avait devancé au désert. Paphnuce l'accueillit avec une vive allégresse, et le pria d'exposer, le dimanche suivant, en présence de tous I'"'" frères réunis, la vérité sur la, con-

2'14 rO>'TîFICAT DE SAINT ANASTASE I (399-401).

troverse actuelle. Photinus y consentit. Ce fut une circonsivnce vraiment solennelle. Tous les cénobites de Nitrie et de Scolé, tons les ermites des Cellules étalent réunis. Paphnuce, s'adressani au diacre, lui posa cette interrogation : Comment les églises catholiques de l'Orient, que vous avez parcourues, expliquent-elles le mot de la Genèse : Facîainns hominem ad imagincm et similitudinem noslram? — Photinus répondit que non-seulement les églises orientales, mais toutes celles de l'Occident, et en premier lieu celle de Rome, étaient unanimes à interpréter ces paroles non pas dans le sens littéral qui donnerait à Dieu une forme substantielle, une figure visible, un corps même spiritualisé, ayant quelque analogie avec le nôtre, mais dans le sens uniquement spirituel qui investissait l'âme humaine, en premier lieu, de la domination réelle sur le monde terrestre, image de la domination souveraine de Dieu sur la création tout entière, et en second lieu, des facultés intellectuelles de la volonté, de la raison et de l'amour, ressemblance éloignée, mais réelle, avec Tauguste Trinité. Photinus parla longtemps et fort éloquemment dans ce sens. Au milieu de son discours, Sérapion, fondant en larmes, vint se prosterner devant toute l'assemblée, et, frappant sa poitrine : J'ai péché, dit-il. Je confesse mon erreur. Mais, hélas! je l'avoue, on vient de m'enlever l'image de mon Dieu! Comment l'adorerai-je maintenant?» «»- Si quelque jeune théologien était tenté de sourire, en entendant cette simple et na'ive exclamation, nous le prierions de réfléchir que probablement il n'a jamais été honoré de l'une de ces manifestations surnaturelles où Dieu se révèle à ses serviteurs ; tandis que le patriarche de Nitrie, comme autrefois Abraham, Isaac et Jacob, avait souvent eu le bonheur de voir Dieu face â face, et de converser avec lui sous la forme humaine, la seule accessible à notre faiblesse, et que le Seigneur empruntait pour lui parler. L'exemple de Sérapion le Sindonite entraîna la conversion de ''•^us les Anthropomorphites de la Théba'ide. Mais les monastères de l'Heptanomide, voisins d'Alexandrie, se montrèrent moms dociles. Ils éclatèrent unanimement contre la circulaire da patriarche et traitèrent celui-ci d'hérétique et d'apostat.,

CHAP. II. — SAINT JÉBOME ET RUFIN. ilâ

48. Théophile n'était ni l'un, ni l'autre. Sa mesure contre l'Anthropomorphisma n'avait rien que de parfaitement orthodoxe. Mais i"! n était pas irréprochable an point de vue fort différent de VOi'igéRîsme. La gloire toute alexandrine d'Origène l'avait séduit. Indépendamment du point de vue théologique, le patriarche n'envisageait, dans la renommée universelle d'Origène, que le côté par lequel cette réputation versait un nouvel éclat sur son siège épiscopal. 11 était origéniste à Alexandrie, comme on serait, par «xemple, un admirateur exclusif de Bossuet à Meaux. Ici et là, ce culte de deux incomparables mémoires est également explicable, et, en un certain degré, également légitime. Toutefois, la vérité est bien plus haute encore que le génie d'un homme, n'importe lequel, et il faut savoir lui sacrifier même l'amour-propre patriotique et les sympathies nationales. Or, Théophile était origéniste dinstinct. Quand sainte Mélanie et lUifin avaient parcouru l'Egypte, Théophile leur avait recommandé l'étude des écrits d'Origène. îl pouvait, en leur faisant cette invitation, s'appuyer sur l'exemple ée saint Jérôme lui-même, lequel, à chaque page de ses livres, citait les Hexaples d'Origène, les commentaires bibliques d'Origène, les homélies et les 'Eï,nyritiY.<x. d'Origène. Il est vrai que saint Jérôme puisait dans l'arsenal du docteur alexandrin des armes pour fortifier sa propre orthodoxie, et se gardait bien d'en extraire les cureurs évidentes (jui s'y étaient glissées, soit du fait même d'Origène, soit à la suite des interpolations hérétiques dont elles avaient été l'objet. Rufin ne fut pas si judicieux. Moins profond dogmatiste que saint Jérôme, il prit au pied de la lettre la recommandation du patriarche Théophile, et, de retour à Jérusalem, îi se plongea dans l'étude des œuvres d'Origène. L'Apologie de "»,e grand homme, composée par le martyr saint Pamphile, tiit sa pi ^ mière lecture. !J en donna bientôt une traduction latine. Succesi, » vement, il passa aux divers traités du docteur alexandrin. A ES^uit qu'il se familiarisait avec ?e puissant génie, il en subissau" de plus en plus le charme, et bientôt Rufîn fut complètement origéniste. Cela n'intéressait encore que sa propre personnalité, et l'histoire n'aurait pas i ie montrer bien sévère à son égard, s'il n'eût cherché

à faire du prosélytisme. Sa première conquête, transitoire il est ?rai, fut sainte Mélanie, qui s'éprit un instant de ces doctrines fantastiques! Bientôt, il eut un second adhérent dans la personne de l'évêque Jean de Jérusalem, lequel devait, comme sainte Mélanie elle-même, l'abandonner plus tard.

49. Pour le moment, Jean de Jérusalem était un véritable prosélyte. Ce prélat, avant son ordination, avait successivement donné dans les erreurs d'Arius, puis dans celles des Pneumatoraaques. L'abjuration sincère qu'il avait faite, entre les mains de l'Église, prouvait en favb'jr de ?a bonne foi ; mais de pareils antécédents ne laissaient pas supposer une grande capacité théologique. Rufin n'était donc pas lui-même fort habile, en cherchant à se couvrir derrière une autorité doctrinale si discutable. Quoi qu'il en soit, Piufm ne vit pas le danger. Les doctrines de l'Origénisme, dont il possédait le secret, assuraient son crédit près de l'évêque. Celuici, de son côté, avait besoin, en ce moment même, d'un homme aussi influent que Rufin, pour l'appuyer dans une lutte de juridiction, fort légitime d'ailleurs, qu'il soutenait contre le métropolitain de Césarée, lequel revendiquait à tort la prééminence administrative sur le siège patriarcal de Jérusalem. Cette question d'indépendance hiérarchique tenait au cœur de l'évêque. Rufin, servant à la fois ses propres antipathies et les ressentiments du patriarche, lui fit observer que Jérôme était en relations épistolaires suivies avec le métropolitain de Césarée, et qu'une telle conduite prouvait assez le peu de cas qu'on faisait de son autorité patriarcale dans les monastères de Bethléem. La calomnie était habile. Jean la prit au sérieux, sans réfléchir que Jérôme entretenait un commerce de lettres avec presque tous les évêques du monde bien avant qu'il fût venu se fixer en Palestine, et que ses lettres au métropolitain de Césarée n'avaient aucune espèce de rapport avec la question de préséan ' actuellement agitée. Mais les hommes sont ain?< faits. La pabaion personnelle les aveuglera toujours.

50, Les choses en étaient là. Une défiance malveillante et une jalousie à peine dissimulée avaient pris la place des sentiments de concorde et d'amitié dans les cœurs, lorsque survint à Jérusalem n^

CDAr. II. — SAINT JÉIIOME ET ^XFI^•. 217

moine alexandrin, Aterbius, chargé par ses confrères les Anthropomorphites de parcourir l'Orient pour y étudier l'état des esprits au point de vue de la controverse suscitée par l'Origénism^. Aterbius assista à quelques-unes des homélies de l'évêque Jean. îl n'eut pas de peine à y aécouvrir la trace des erreurs attribuées à Origène. Il s'en ouvrit à Rufin, lequel lui déclara, avec une certaine hauteur, qu'en Palestine, évêque, clergé et fidèles, tous professaient rOrigénisme et s'en faisaient gloire, «o Jérôme, lui-même, ajouta-til, pense comme nous sur ce point. » Aterbius accepta cette calomnie. Sans prendre la peine de poursuivre davantage son en< quête, ni de se mettre en relations avec saint Jérôme, il se résolut à un coup d'éclat. Le dimanche suivant, en présence de tous les fidèles réunis dans la basilique constantinienne, il lut un manifeste dans lequel il dénonçait le patriarche Jean, les prêtres Rufin et Jérôme comme entachés d'hérésie et fauteurs des doctrines impies de l'Origénisme. Jean de Jérusalem voulut faire saisir le moine séditieux, mais Aterbius parvint à s'échapper et publia son manifeste dans toutes les églises de Syrie et d'Egypte. Saint Jérôme, averti de cet éclat, accourut immédiatement à Jérusalem et protesta, devant les fidèles et le clergé réunis, que, pour ce qui le concernait personnellement, il réprouvait les erreurs accréditées sous le nom d'Origène, qu'il ne les avait jamais enseignées, et que, tout en citant à l'occasion les travaux exégétiques de ce grand docteur, il avait toujours eu soin de réserver, au point de vue de l'orthodoxie, les erreurs qui avaient pu être introduites par les hérétiques dans les ouvrages publics sous son nom. La profession de foi de saint Jérôme était explicite; elle satisfit pleinement les auditeurs catholiques. On s'attendait à une déclaration analogue de la pnrt de Jean de Jérusalem et de Rufin; mais elle n'eut pas lieu. Tous deux gardèrent le silence Rufin se ren-» fermait dans son monastère des Oliviers, et nr? se laissait voir à personne. Le patriarche, obligé par ses fonctions de paraître en public, montrait un visage courroucé, se plaignait hautement de ce qu'il appelait le coup de tête de Jérôme, et ne se rétractait pas (392J,

51. On conçoit facilement quelles devaient être les préoccupations et l'anxiété générales en Palestine, dans des circonstances si difficiles, et vis-à-vis d'une situation aussi tendue. Cependant l'Esprit «, paix qui avait déserté le monastère des Oliviers et la demeure patriarcale de Jean de Jcrusaleni, continuait à se reposer sui les établissements de Bethléem. Jérôme, fort du témoignage de sa conscience et du devoir génércu.-^eraent accompli, ne semblait pas se douter des orages qui grondaient autour de sa pieuse retraite. Il dictait, en ce moment, sa fameuse lettre à Népotien, sur les devoirs du sacerdoce. Népotien était un jeune dalmate, neveu d'Héliodore, évêque d'Altinum (Elten en Westphalie). Son oncle le pressait de se consacrer au Seigneur. Népotien hésita longtemps; il reculait devant la responsabilité d'un tel ministère. Enfin, quand il eut pris le parti de la soumission, il s'adressa à saint Jérôme, pour en avoir une règle de conduite. Le grand docteur lui répondit en -ses termes : « Vous me demandez, mon bien-aimé Népotien, de ■;ous tracer brièvement une règle de conduite. Vous voulez savoir îDmment un laïque qui se fait moine ou clerc devra se comporter Jans sa profession nouvelle, pour se tenir droit dans le chemin du Christ, et ne pas incliner, de côté ni d'autre, sur l'abîme du désordre et du péché. Il me souvient qu'à votre âge, au sortir de l'adolescence, alors que j'essayais au désert de réfréner les passions qui débordaient dans mon âme, je m'adressai à votre saint oncle, Héliodore, pour lui demander les conseils que vous réclamez aujourd'hui de moi. Ma lettre était toute chaude de larmes ; elle était écrite avec cette emphase de rhétorique juvénile, oii le sentiment s'exagérait par la description et se couronnait des fleurs de l'école. Maintenani mes cheveux ont blanchi, les rides ont labouré mon froct. Comme le bœuf dont parle Virgile, j'ai blanchi sur le sillon :

Frigidus obsistit circum prœcordia sanguis *,

ie puis dire à mon tour :

Omnia fert œtas^ animum quoque,..,,*

I Tirg., Georg., lib. II.

CHAP. II. — SAINT JÉROIvIE ET RUFIN. 219

OU bien, si vous le voulez, ces autres vers du même poëte :

Nunc ohlita mihi tôt carmina, vox qvoque Mœrin Jam fagit ipsa '

Mais c'est as:^ez d'érudition profane. Écoutez les enseignements de l'Écrilure. Drwid annos nntus sepfuarjintct, h'dlicosub qnonriam vir ^ seneciule friy.sccnte^ non poternt caleferi. Quœritnr itaqve pndla de universis finiOus h/ael, Ahisay Sunamilidis, quœ senile corpus cabffaceret. Quelle est cette Sunamite, épouse et vierge, chaste dans l'union conjugale, sainte dans la charité? Entendez le pacifique Salomon ; il va vous la dépeindre. « Mon fi!s, dit-il, cherchez la sagesse, acquérez à tout prix l'intelligence. Quand vous l'aurez obtenue, ne l'abandonnez jamais; aimez-la et elle sera votre sauvegarde. Environnez-la d'honneur et elle vous glorifiera vous-même ; elle couronnera votre front de gloire; elle fora vos délices, votre sûreté et votre paix '. » Voilà, mon bien-aimé, la véritable Sunamite. Avec l'âge, toutes les autres vertus vont déclinant chez les vieillards. Les jeûnes, les veilles, les aumônes, les c/iQweunzVe *, les pèlerinages, les fatigues de l'hospitahté, le soin des pauvres, l'assiduité à l'oraison, la visite des malades, le travail des mains, toute activité enfin s'anéantit dans un corps épuisé. Seule, la sagesse augmente avec l'âge et s'accroît dans le déclin de tout le reste. Voilà ce que je tiens à vous dire, ô mon bien-aimé, afin, comme parlait le bienheureux Cyprien, de vous transmettre l'avis qu'on adresse aux forts et non pas une lettre de rhéteur. Écoutez donc la parole d'un de vos frères dans le sacerdoce, père par l'âge, ami par le cœur, lequel vous a vu naître, vous a suivi, dès les jours de votre «enfance, e* voudrait faire profiter votre jeunesse de l'expérience que lui ont valu les années. Je sais que votre oncle, le bienheureux Héliodore, ce pontife de Jésus-Ghrist, vous a nourri dans la science des saints; que chaque jour ses exemples vous entretiennent dans la noble discipline des vertus. Accueillez toutefois ces avis que je vous

» Virgil., Eglog. VIII. — « Proverb., iv, 5, 6, et 599. — » Xà{xat-e<5vii ; Goo« cher sur la dure.

adresse en toute humilité. Ils pourront faire de vous le modèle des clercs, après que votre bienheureux oncle vous a déjà rendu le modèle des moines. Clarc, tel est le nom qu'un serviteur de l'Église doix étudier d'abord, pour en comprendre la haute signification et le 23ns mystérieux. Etymologiquement clerc vient du grec x).îipoî [sors)^ parce qu'en effet, d'une part, les clercs sont la portion d'héritage {sors) que le Seigneur s'est réservée, et, d'autre part, que le Seigneur lui-môme est exclusivement leur partage. Donc l'or, l'argent, les vastes domaines, les meubles précieux, toat cela est étranger au patrimoine du clerc. Le Seigneur seul est son partage. Donc encore, je vous prie, mon bien-aimé, et vous supplie de ne jamais confondre la cléiicature de Jésus-Chiistavec la mince du fiècle ; de ne pas chercher sous l'étendard du Dieu crucifié les lucra sœcnli. N'ayez jamais plus que ce que vous possédiez, quand vous vous êtes fait clerc. Yotre table, si vous en avez une, doit «^tre celle des pauvres et des étrangers, si vous voulez que Jésus-Christ ne dédaigne pas d'être lui-mêrae votre convive. Yous avt>x ouï parler de clercs entendus aux atlaires de ce monde, qui de pauvres son: devenus riches, de paysans se ?ont faits grands seigneuj's; fuyezles comme la peste. Dans la petite cellule que vous habite/,, v.'t recevez jamais de femmes, ou du moins fort rarement. J.t-s vierges du Seigneur, les servantes du Christ, n'eu connaissez aucijne, ou aimez-les toutes également. Ne demeurez jamais avec elles sous le même toit. Ne présumez point de votre vertu. Vous n'êtes ni plus saint que David, ni plus sa ue que Salomon. N'oubliez jamais que le premier habitant de FEden en fut dépossédé par une femme. Si vous êtes malade, faites-vous soigner par quelque saint frère, ou bien encore par votre mère, par votre sœur. Que si leur assistance vous fait défaut, l'Église nourrit la vieillesse de pauvres veuves. Employez-les. Elles ont besoin d'aumônes : votre maladie sera pour elles l'occasion d'un gain légitime, et pour vous celle d'une charité bien faite. Combien n'en ai-je pas vu qui, faute de cette précaution, en guérissant quant au corps, sont devenus malades quant à l'âme ! Periculose tibi minislrat, cujus vuUum freauenter at» tendis. Le tête-à-tête, en secret, et sans témoins, évitez-le touioura.

CHAr. II. — SAINT JÉRÔME ET RUFIN. 221.

Il faut prévenir jusqu'à l'ombre au soupçon. Point da ces meaua présents, mouchoirs, dentelles, broderies, mets friands, accompagnés de lettres d'envoi. Est-ce que l'amour de Jésus-Christ connaît ce? sortes de choses? Oh ! quelle récompense Dieu réserve dans les c'ieux aux prêtres qui n'ont point espéré de récompense ici-bas! Oh ! que de sueurs honteusement perdues à poursuivre d'inutiles richesses ! Plût à Dieu qu'on mît autant d'ardeur à rechercher la perle précieuse dont parle l'Evangile ! Lisez souvent la sainte Ecriture ; ou plutôt que ce livre sacré ne quitte jamais vos mains. Pratiquez ce que vous devez enseigner aux autres. Que votre conduite ne démente pas vos discours. Autrement, en vous entendant prêcher dans l'église, les fidèles se diraient tout bas : Pourquoi ne fais-tu pas toi-même ce que tu nous recommandes ! En vérité, c'est un beau prédicateur que celui qui, le ventre plein, parle de la loi du jeûne I Dans un prêtre du Christ, la bouche, le cœur, les mains doivent s'accorder pour enseigner la même doctrine. Soyez soumis à votre pontife, aimez-le comme le père de votre âme. L'amour, c'est le privilège du fils, la crainte est le sentiment des esclaves. Pour vous en particulier, le pontife a plus d'un titre à votre tendresse : il est à la fois, moine, évêque et oncle, un oncle qui vous a élevé dans la science des saints. D'ailleurs, je ne veux pas non plus vous le dissimuler. Les évoques doivent se souvenir qu'ils sont prêtres et ne pas affecter l'attitude de dominateurs. Qu'ils traitent donc les clercs avec les égards dus à la cléricature, s'ils veulent que les clercs leur rendent à eux-mêmes l'honneur dû aux évêques. C'est le mot de l'orateur Domitius à un consul : « Si vous voulez que je vous traite en prince, commencez d'abord par me traiter en sénateur. » Quand vous prendrez la parole dans l'église, ne recherchez pas les applaudissements du peuple, mais ses sanglots et ses gémissements. Les larmes des auditeurs sont la couronne du prédicateur. Le discours d'un prêtre doit être pEirsemé des textes de la sainte Écriture. Ne tombez jamais dans la déclamation, la scurrilité, ni le bavardage. Montrez-vous un interprète sérieux 'te la parole sacrée, un docte commentateur des mystères divins. Laissez les sots faire parade d'uae élocutioa facile, où l'alïondance et la

rapidité des paroles couvrent la nullité du fond. Rien n'est plus ordinaire q^l■3 de surprendre ainsi l'admiration de la multitude illettrée et ignorante. Cardez-vous de ces triomphes qui sont de "véritables défaites. Quant à l'habillement, quelle que soit sa couleur, blanc ou noir, il ne doit être affecté ni comme luxe ni comme abjection. L'extrême, d'un côté ou de l'autre, serait également répréhensiblc. Il en est qui font parade d'un vêtement sordide. J'épargne pour les pauvres! disent-ils; et souvent ils épai-gnent pour la satisfaction d'une avarice lamentable. J'estime qu'il est préférable de recevoir moinj d'aumônes pour les pauvres que de les quêter sous cette forme hideuse. Il y a une autre sorte d'abw.?. On trouve des évêques qui édifient de vastes églises, avec de superbes colonnades, des autels éblouissants, où le marbre, les pierreries et l'or étincellent. Toute leur attention est absorbée par ces soins matériels, et pendant qu'ils construisent le temple extérieur, ils négligent l'examen des vocations sacerdotales et le choix des ministres de Jésus-Clîrist. Qu'on ne me dise pus, en manière de justification, que Je temple de Jérusalem était riche, que la table de propiticition, les lampes, les encensoirs, les coupes, les patènes y étaient d'or massif. Je le sais aussi bien que qui que ce soit. Mais je n'ignore pas non plus que nor:S servons maintenant un DJeU crucifié, aux yeux duquel toutes les richesses de la terre sont de la boue, et que Tor qu'il préfère pour ses ministres est celui d"une ».on?cicnce pure. Yoilà pouî-quoi encore je vous recommande de n<i p"'.at inviter à vos repas les séculiers, et surtout les puissants du monde. Il est inconvenant de voir à la porte d'un prêtre du Christ, ce l)i'!U qui vécut pauvre et mourut sur une croix, des licteurs et des i';icti or n aires attendre que leur consul ou leur général ait achevé, dans cutte sacerdotale demeure, un festin plus splendide que celui qu'ils eussent trouvé au palais. Vous me direz qu'en agissant y'.n.-i, vous vous ménagez, en faveur des pauvres et de l'Église, les faveurs du magistrat. Croyez-moi, un juge du siècle Rui'a plus do déférence pour votre sainteté que pour voire luxf>; pour votre moîlification que pour l'étalage de vos richesses. Et j'il était assez malbeureux pour ne prêter l'oreille aux misères dçs

pauvros et aux réclamations des prêtres que le veiî'e à la main, '1 laudrait n en tenir aucun compte et se rappeler le mot :•: l'il'*, iturs ; Melivs r.st confidere in Domino quam confidere în houiine. Pour vous, n'oubliez jamais la loi sacerdotale du Lévitique, confirmée Par l'Apùtre : « 'Jaand ils servent à l'autel, les ministres du Sei- Joueur ne doivent boire ni vin ni sicera *. » Sous cette dénomination de sicera, la langue hébraïque comprenait toutes les boissons termentces qui peuvent prucurer l'ivresse, telles que le liquiae qu'on obtient avec le blé, celui qu'on tire du sjî des pommes (cidre) , celui que les barbares fabriquent avec là décoction du miel (iiydromel), celui qu'on exprime en pressant les fruits du palmier (vin de palme), ou en laissant fermenter de l'eau avec des fruits secs. Donc tout ce qui enivre et fait perdre la raison, évitez-le, comme le vin lui-même. Certes, quand je vous parle ainsi, je n'entends point proscrire, par un anathème insensé, les choses que Dieu a créées pour notre usage. Je sais que les Pharisiens donnaient à Notre-Seigneur lui-même l'injurieuse épithète de (jotalor vini -, Je sais que saint Paul ordonnait à son disciple Timothée de réconforter par un peu de vin son estomac délabré. Ce n'est donc point l'usage légitime que je défeo 's. Mais il faut observer les proportions d'âge, de santé, de tempérament, si l'oîi veut prévenir l'abus. De même pour le jeûne. Imposez-vou5-Ie dans la mesure où vous le pouvez supporter. Point de superstition : mais pureté, chasteté, modération, simplicité et discipUne. J'en vois qui se feraient scrupule d'user d'huile à la collation, mais auxquels il faut des figues de Carie, des noix fraîches, de la fîeur de farine, du miel, des pistaches, et que sais-je? On loice la culture des jardins pour fournir à ces délicats le moyen de jeûner à leur aise, lléias ! à la poursuite de ces prétendues délices, iis peident le royaume d^i cieux! On me dit qu'il c-n est de jil::s raffinés encore, lesquels prétendent s'affranchir de toutes Isa règles de l'humaine nature. Ceux-là ne mangent même plus de pain et ne boivent même plus d"eau. On leur sert une décoction

^Levit., X. — *AIatth.,iu S

gubstantiftils de légumes hachés, et ils la boivent à petites gorgées, non danp ":!es coupes, mais dans une coquille d'huître. 0 honte 1 Ne rougissons-nous pas de ces inepties? Ne prendrons-nous pat en horreur ces ridicules superstitions? Il est donc vrai qu'on recherche la gloire jusque dans la pratique de l'abstinence! Mon bienaimé, sachez-le, le jeûne des vaillants consiste dans le pain et l'eau. Mais, comme c'est le lot commun des mortels de vivre de pain et d'eau, les raffinés dédaignent cette sorte de jeûne. Pour vous, n'ayez nul souci de l'opinion que les hommes se font de vous. « Si je voulais plaire aux hommes, dit l'Apôtre, je ne serais plus le serviteur du Christ '. ') A travers la bonne et la mauvaise renommée, à droite et ù gauche, le soldat du Christ marche, sans s'enorgueillir des éloges, sans se déconcerter des injures, calme dans la prospérité, patient dans l'adversité, aussi indilTérent à la tristesse qu"à la joie. N'allez donc pas afficher vos prières à l'angle de chaque rue, pour que le peuple, en vous voyant, s'écrie : Quel saint ! Point d'atîectation. Ce que Dieu veut de vous, c'est la prudence, la justice, la tempérance et la force. Ne les affichez pas, mais pratiquezles. Gardez-vous surtout du prurit de la langue et des oreilles; je veux dire : Ne faites jamais de médisances et ne souffrez jamais qu'on en fasse devant vous. La détraction est le vice le plus odieux et cependant le plus commun. Mettez une garde autour de vos lèvres. Sachez qu'on vous jugera d'après la sentence que vous aurez portée contre votre frère, et qu'on vous condamnera çelon la rigueur de la condamnation que vous aurez prononcée contre lui. Une autre obligation fort délicate de votre ministère est celle de visiter les malades, de connaître les intérieurs et de posséder tous les secrets. Oh ! conservez chastes, non-seulement vos veux, mais votre langue ; non-seulement votre langue, mais votre cœur Que jamais la maison voisine n'apprenne par vous ce qui se passe dans la maison d'à côté. Jadis Hippocrate faisait jurer à ses disciples, avant de les admettre à ses leçons, un secret ab- €olu. Il leur imposait, comme une loi professioimelle, le silence.

• Galat., I, 10.

Combien pbis ne devons-nous pas suivre rigoureusement ce pré* cepte, nous à qui Jésus-Glirist a remis la médecine des âmes, noua qui devons embrasser, dans une égale tendresse, tous les chrétiens 1P Qu'ils nous trouvent donc toujours fidèles à leurs douleurs, ces chrétiens dont le salut nous est confié. Qu'ils nous trouvent là, mais non à leurs festins, car on méprise bientôt le clerc qai ne sait pas refuser une invitation à dîner. Ne provoquons jamai? des invitations de ce genre et acceptons-les rarement. Je ne sais pourquoi, mais c'est un fait : celui qui vous prie vous estime moins aus. sitôt que vous avez accepté. Plus vous le refusez, plus il vous vénère. Une autre règle est celle-ci ; Prédicateur de la continence, ne vous faites pas l'entremetteur de mariages. De quel front un prêtre s'occuperait-il à disposer une vierge à contracter une première alliance, ou une veuve à en contracter une seconde? J'en dis autant des prêtres et des clercs qui se font procureurs de biens, administrateurs dé domaines. Quoi donc! eux qui doivent par état professer le détachement des choses de ce monde, deviendraient des hommes de lucre pour le compte d'autrui? Non, noa! Le meilleur dispensateur, parmi les clercs, est celui qui vide tous ses sacs d'argent entre les mains des pauvres *. »

52. Telle est cette épître fameuse que l'antiquité chrétienne avait surnommée le « code des clercs : » Clerkomm codex. Népotien, à qui elle était adressée, se montra digne d'avoir saint Jérôme pour ami et pourmaître. Neveu d'un évêque, et par conséquent associé aux travaux et aux sollicitudes d'une administration considérable, Népotien avait besoin de conseils spéciaux, qui eussent été inutiles a un prêtre placé dans les conditions ordinaires. C'est là précisément ce qui expUque les allusions fréquentes que le docteur de Bethléem faisait aux devoirs et aux obligations de l'épiscopat. D'ailleurs, Héliodore était avancé en âge. Autour de lui, chacun prévoyait que son neveu deviendrait son successeur, et, ce qui esf plus rare, chacun le désirait sincèrement. Jérôme lui-même par« tageait cette espérance. Mais le Seigneur avait d'autres vues sur

* s. Hieroaym., EpisU ui, passim ; Pair., iat., tom. 2X11, col. bll-Sitir XI. 15

Népotien. Les grandeurs qu'on lui préparait sur la terre ne devaient pas se réaliser. Il était mûr pour le ciel. Atteint d'une maladie de poitrine, le jeune prêtre d'Altinum fat bientôt réduit à l'extrémité. Tout le clergé, tous les fidèles de la ville se pressaient autour de sa couche funèbre. Il souriait à chacun, et disait qu'il était heureux de mourir. Avant de recevoir î'ordinatior sacerdotale, il ivait éîc capitaine dans les armées de Théodose. « Que je suis heureux, disait-il, d'avoir quitté le service de l'empereur peur telui de Jésus-Christ, le maître des empereurs ! Peut-être il m'eût allu attendre de longues années ma retraite de vétérance, et voilà |ue le Seigneur, après deux ans passés dans sa milice, daigne m'appeler au lieu de son repos î » Le vénérable évêque Héliodore se tenait au chevet du mourant. Il fondait en larmes. Népotien prit sa main, et, la baisant, lui dit : c Mon père, faites apporter les ornements sacerdotaux dont vous m'avez revêtu le jour de mon ordination.»— Ce désir fut immédiatement satisfait. On étendit sur la couche funèbre ces insignes sacrées. Népotien les considéra d'un œil rayonnant de joie, puis il dit à son oncle : « Je vous en supplie, au nom de /a tendresse que vous m'avez toujours témoignée, envoyez cette tunique à Jérôme, mon père par l'âge, mon collègue par la dignité. Je vais mourir. Reportez sur lui toute l'affection que vous aviez pour votre neveu *. »

53. Au moment où ce legs d'une amitié sainte parvenait au solitaire de Bethléem, la querelle de l'Origénisme avait pris des proportions considérables. Nous avons dit précédemment que saint Epiphane, en acceptant le siège métropolitain de Salamine, s'était réservé la direction du monastère fondé par lui à Eleuthéropoiis % sur la route de Jérusalem à Hébron. Epiphane, en apprenant les ravages que faisaient en Palestine les erreurs accréditées sous j» nom d'Origène, trembla pour l'orthodoxie de ses chers religieux. Le grand homme, qui avait étudié si profondément le caractère el les manœuvres des hérétiques de tous les temps, et qui les avait si

a s. HieroD. , EpisU lx ad Belîodor. — « Cf. tom. X de celt« Bittoire,

CnAP. II. — SAINT JÉÎvOME ET RUFIN.

«dmirablement dépeints dans son immortel ouvrage : Adversus hœ' reses ', savait combien il importe d'opposer, dès le début, une résistance énergique aux efforts des sectaires, si l'on veut prévenir d'incalculables désastres. Il accourut à Jérusalem, enireliat le patriarche des bruits qui couraient e., Palestine sur l'appui qu'i' prêtait ouvertement aux fauteurs de l'Origénisme. Jean répondit d'une manière évasive. Il ne voulait ni se rétracter, ni heurter de front un évêque tel qu'Epiphane, dont la réputation de vertu et de science était tellement répandue que le peuple ne l'appelait jamais que « le saint. » L'hospitalité qu'il lui donna, dans sa demeure, fut donc pleine de démonstrations obséquieuses. Il se montrait avec lui en public. Il l'invita même à l'accompagner dans une ■visite pastorale qu'il allait faire à Béthel, et le pria d'y officier pontificalement. C'était un moyen indirect de répondre au manifeste d'Aterbius, et de se justifier de l'accusation d'hétérodoxie, en prouvant qu'il était en communion avec Epiphane, l'adversaire le plus déclaré de l'Origénisme. Un incident survenu durant cette excursion fournit au patriarche un prétexte dont il se servit plus tard pour taxer d'exagération le zèle du saint évêque. Voici comment Epiphane lui-même, dans une lettre à Jean de Jérusalem, raconte le fait : « Nou? étions partis ensemble pour aller célébrer les divins mystères à Eéthel. Chemin faisant, comme nous traversions la petite bourgade d'Anablatha, je vis une lampe qui brûlait devant un oratoire. Je demandai ce que c'était. On me dit que c'était l'église du lieu; et j'entrai pour y faire ma prière. Or, sous le portique, et fermant l'entrée, je trouvai un voile de toile peinte, sur lequel était figurée l'image d'un Christ ou de qaelque saint : car je ne me rappelle plus très-exactement le sujet. Qf^oi qu'il en soit, je déchirai cette toile, et, rappelant aux gardiens qui m'entouraient la prohibition de l'Ancien Testament qui défend d'exposer dans le temple de Dieu des images de ce genre; je leur dis : Prenez ce lambeau d'éfoËTe, rt employez-le à ensevelir un mort. Celc vaudra mieux que de le

^ fatr.g^cec.f tom. XLI integr. et tom. XLII, col. 1. — Tïfc

laisser ici ! — Cependant, je les entendais murmurer centre moi. S'il voulait déchirer notre tenture, disaient-ils, il serait juste au moins qu'il nous ea rendît une autre! — Bien volontiers, leur répondis-je. — Et je leur promis en effet de remplacer le voile que je venais de détruire. Or, dans le rapide séjour que je lis en Palestine, il ne me fut pas possible d'accomplir ma promesse. Maintenant, de retour en Chypre, j'ai pu faire l'acquisition que je méditais. Je vous envoie donc, à vous, évêque de Jérusalem, la tenture que je me suis obligé de fournir à l'église d'Anaulatlia. Veuillez la faire agréer par le presbyterium du lieu, en échange de celle que j'ai lacérée. Le lecteur que je charge de cette commission ▼ous la remettra en main propre. Je vous prie, en outre, de donner des ordres, pour qu'à l'avenir, dans les églises soumises à votre juridiction, l'on n'expose plus d'images de cette sorte, lesquelles fournissent aux scrupules religieux du peuple de Palestine un prétexte indigne de l'Église du Christ. Je terminerai cette lettre par un autre avis non moins important. Défiez-vous ed Pallade. 11 fut autrefois notre ami, et maintenant il a besoin de la miséricorde de Dieu, car il s'est fait le prédicateur et le propagateur des doctrines d'Origène. Veillez donc à ce qu'il ne continue pas plus longtemps à pervertir le peuple fidèle confié à vos soins. Je vous soubaite toutes sortes de prospérités dans leSeigneur '. » 54. Pallade, dont saint Epiphane fait ici mention, était le futur évêque d'Hélénopolis, le célèbre auteur de VHùioria Lausiaca 2, « Histoire des moines de Nitrie, » dédiée au préfet Lausus, d'oîi ce surnom de Lausiaca. Pallade venait d'accomplir son pèlerinage dans les Thébaïdes égyptiennes. Il y avait rencontré Evagrius du Pont, et le saint abbé Paphnuce, lesquels, en haine de l'anthropo- JDttorphisme, s'étaient fait origénistes, de nom beaucoup plus que de fait. Car ces illustres solitaires, exclusivement préoccupés de la controverse actuelle sur le Faciamus hominem ad imaginem et similitudinem nostram, ne prétendaient en aucune façon se rendre soli-

* s. Epiphaa., Epist. ad Joann. Hieros.; Pair, grœc, t. XLIII, col. 330-398.

• PaUadiug, Bistoria Lausiaca; Pair, lat., tom. LXXllI, col. 1066-1218. '

daires des erreurs fondamentales de l'Origénisme, qu'ils ne connahssaienc môme pas. Pallade, jeune encore, ardent comme on l'est à cet âge, et d'ailleurs tout plein d'admiration pour les merveilles de sainteté qu'il venait de voir à Nitrie, lors de son arrivée à Jérusalem, au plus fort de la discussion théologique soulevée en[re saint Jérôme et Rufin, n'avait pas hésité un seul instant à prendre parti pour ce dernier. A ses yeux, Jérôme était un anthropomorphite d'autant plus dangereux qu'il était plus illustre. Pallado crut donc remplir un devoir de conscience, en se déclarant l'adversaire de Jérôme, Rufin l'entretenait soigneusement dans ces idées hostile?. La tactique du solitaire des Oliviers consistait à susciter au raoiini de Betliléem le plus d'ennemis possible, sauf à se cacher lui-môme derrière toutes ces recrues qu'il faisait savamment manoeuvrer sur le champ de bataille. Saint Epiphane n'avait pas été dupe do cotte stratégie, et il la dénonçait commo une hypocrisie scandaleuse.

oo. Mais le grand évoque de Salamine n'av;iit point été aussi bien inspiré dans sa conduite à Vorutoriurn d'Anablatha. La voile déchiré dans cette église n'avait pas seulement une valeur matérielle qui se pouvait facilement compensar par une restitution de prix égal; il avait une valeur théologique incontestable : il représentait un dogme, celui du culte des images saintes. Ce dogme était adopté par l'Eglise universelle. Les catacombes de Piome offraient, sur chacune de leurs parois, les images du Bon Pasteur, de la Yierge, de saint Pierre, de saint Paul et des Apôtres. Nous avons vu saint Basile, en Cappadoce, prier, dans son oratoire, devant l'image de saint Mercurius, patron de cette province. Epiphane était-il donc iconoclaste? Ce grand évêque, ce « saint, » comme on l'appelait, avait-il l'esprit si étroit qu'il confondît la vénération des images et des reliques avec le culte de « latrie, » dû à Dieu seul. Nullement : et c'est là un point qu'il importe de mettre en lumière, à notre époque où le protestantisme, héritier des doctrines iconoclastes des empereurs de Byzance, affiche la prétention de répudier comme une idolâtrie le culte des images. Saint Epiphane n'était ni protestant, ni iconoclaste. Tout simple-

230 PONTIFICAT DE SAINT ANASTASE I (399-40 î).

ment, il était de son temps et de son pays, c'est-à-dire, qu'il était né en Palestine, d'une famille juive, et qu'il savait mieux que personne à quel point ses anciens coreligionnaires de la Judée témoignaient d'horreur pour les représentations, images, peintures ou sculptures des églises chrétiennes; eux qui demeuraient toujours sous l'empire de la parole du Décalogue : Non faciès tibi sculptile, npque omnem similitudinem, quœ est in cœlo desvper et quœ in terra deorsu7n, nec eorum quœ ^cnt in aquis sub terra, non adorabis ca, neque coles '. Le formalisme pharisaïque avait exagéré cette loi au point de ne pas même vouloir toucher une monnaie romaine, parce que la tête d'un César quelconque y était empreinte. Voilà pourquoi les changeurs faisaient une si belle fortune sous les galeries du temple de Jérusalem. Aucun Hébreu, digne de ce norai, n'aurait voulu payer la dîme, ni jeter son aumône dans le gazophylacium, avec une monnaie portant des signes idolâtriques. Les rois d'Israël, depuis David jusqu'à Antigone, s'étaient Lornés à inscrire leur nom sur le numisma, en l'accompagnant de divers emblèmes, tels que la coupe pleine de manne, la verge fleurie d'Aaron, la colonnade du Temple, l'arche d'alliance surmontée d'une étoile, la gerbe de blé et la grappe de raisin, la palme ou la feuille de vigne. Aucun d'eux n'avait eu la témérité d'y faire figurer une représentation humaine. Seule, la famille hérodienne, rompant avec l'antique tm^/dion, avait donné l'exemple contraire et frappé ses monnaies à Teffigie de l'ethnarque régnant et des Césars de Rome. Mais, au nombre des sacrilèges qu'on reprochait à cette famille, celui-là n'était pas le moins grand. Les Juifs avaient en horreur cette violation flagrante de leur loi, et en exécraient les auteurs. Ces détails rétrospectifs nous font parfaitement comprendre le sentiment qui animait saint Epiphane, alors qu'en pleine Judée, aux portes extérieures d'une éghse, ce grand évèque rencontrait une exhibition picturale qui semblait un défi jeté à tous les sentiments nationaux d'une population qu'il ne fallait pas chercher à irriier, mais à convertir. Tel est le sens vrai de l'iuaiw

» Exod., XX, 4-3.

dent d'Anablatha. Saint Epiphane l'établit clairement, quand il à l'évêque de Jérusalem : Decet honestatem tuam kanc magis hah sollicitudinem ut scrupvlositatem tollat quœ indigna est Ecclesiâ Chrisfi, et populis qui tibi crediti sunt -, Il s'agit donc là, non pas d'une question dogmatique, mais d'un prétexte à scrupules : scrupulositatcm; non pas d'une mesure universelle, mais d'une précaution locale, bonne à observer en présence des préjugés héréditaires en Palestine : populis qui tibi crediti sunt. Aussi Jean de Jérusalem ne songea-t-il point à incriminer la démarche du saint évêque, au point de vue doctrinal. II aurait eu cependant un facile triomphe à remporter sur son adversaire, si la question eût été posée en d'autres termes. « Vous me reprochez de tomber dans l'hérésie des Origénistes, aurait-il pu dire; et vous, dans le même temps, vou donnez l'exemple des fureurs iconoclastes! » Nul doute que Jean de Jérusalem n'eût saisi avec empressement l'occasion de riposter r>ar cet argument ad hominem, s'il eût été possible d'interpréter en ce sens l'action de l'évêque de Salamine. Mais, encore une fois, la question ne s'élevait point à une tyile hauteur. Tout ce dont le patriarche se plaignait, c'est que saint Epiphane eût tardé trop longtemps à remplacer le voile déchiré par lui, dans l'église d'Anablatha, malgré la promesse formelle qu'il en avait faite. Tel était uniquement l'objet de sa récrimination.

56. Epiphane le satisfit sur ce point, puisqu'il dépêcha, de l'île de Chypre, un lecteur expressément chargé de remplacer le voile d'Anablatha. Mais cet incident était déjà oublié, en présence des graves événements qui s'étaient produits dans l'intervalle. Le dimanche qui suivit le voyage de Béthel, saint Epiphane avait été invité par le patriarche à officier et à prêcher dans la basilique constantinienne du Saint-Sépulcre. Toute la population de Jérusalem s'était donné rendez-vous pour entendre l'illustre évêque. Les religieux du monastère des Oliviers étaient présents. Rufin pourtant s'était abstenu de paraître. Il lui suffisait d'avoir des intelHgsnces dans la place. Epiphane prit la parole. Avec une admirait

* S. Epipb., Epist. ad Joan. Hieros&l.; Pair, grœc.y tois. cit.^ col» SS4

netteté et une érudition accablante, il exposa, une à une, les quatre erreurs rtrincipales de l'Origénisme, et les réfuta par des arguments péremptoîres. L'évêque de Salamine se garda bien d'articuler aucun nom propre. Mais tous ses coups frappaient en plein sur le patriarche. « Celui-ci, entouré de son clergé, grimaçait un sourire cynique, pinçait les lèvres, se grattait la tête et haussait les épaules, comme par pitié pour la folie sénile de l'orateur ♦. » C'est saint Jérôme qui parle ainsi. Il était accouru de Bethléem, pour assister à cette séance solennelle. Le patriarche, cédant à un mouvement d'irritation dont il se repentit plus tard, donna l'ordre à son archidiacre de monter à l'ambon et de faire taire le saint évêque. Une scène tumultueuse succéda à cet ordre intempestif. Epiphane quitta l'Âriastasie [o'eèi aiasi qu'on appelait alors la basilique). Le peuple le suivit en foule. Tor.s les rangs, tous les âges, hommes, femmes, jeunes gens, dans un transport de vénération unanime, se pressaient autour de l'illustre orateur. Les mères lui présentaient leurs petits enfants pour qu'il leur donnât sa bénédiction; on se prosternait sur son passage; on lui baisait le* pieds; on s'arrachait les franges de son manteau. L'affluence était telle autour de lui qu'il pouvait à peine faire un pas. Jean, au désespoir, vociférait des injures contre le saint vieillard. L'interpellant avec une atroce ironie, il lui reprochait de s'arrêter exprès et de se complaire dans les hommages dont il était l'objet*. La station du soir était indiquée h l'église Sainte-Croix. La multitude s'y rendit. On erpérait qu'Epiphane parlerait encore. Mais le saint évoque, désolé de ces violences, se contenta d'assister silencieusement à la cérémonie. Jean de Jérusalem parut à l'ambon. et commença une diatribe contre les Anthropomorphites. « Sou regard était furieux, dit saint Jérôme; sa parole pleine de menaces. Il insista, avec une ironie amère, sur la simplicité rustique de es ignorants qui prennent au pied de la lettre chacune des paroles de l'Écriture, et donnent à la divinité, substanc3 immatérielle, un corps, une figure et des

1 Tu et chorus tuua. cnnino ridu, ^m-ihvfrjue contracfis, scalpantes capito, deHrtim spmni nutUnts loqucb>iiii'ni['6. Uummux m., t ôcrconlraJoann. hierosoii/mit,, c-ii. il ; Putrol. ioL, lom. -XXl.'I, col. -■M'. — • S. W.-'-ovyw., '-'vV.

membres. En parlant ainsi , il désignait, du regard et du geste, l'évêque de Salamine. Il se tenait sans cesse tourné du côté du saint vieillard, et indiquait, par toute son attitude, qu'Epiphane était l'un des fauteurs de cette ridicule hérésie. Enfin, la bouche sèche, la tête renversée en arrière, les lèvres tremblantes, vaincu par la colère et la fatigue, il cessa de parler. Epiphane l'avait écouté en silence, sans qu'on pût surprendre sur sou visage la plus légère trace d'émotion. Il se leva alors, fit un geste pour indiquer qu'il allait dire quelques mots, et le peuple, heureux d'entendre sa voix si chère, garda le plus profond silence. Epiphane s'inclina modestement, pour remercier l'auditoire de cette marque de respect. Puis, élevant la voix, il dit : « Toutes les critiques que Jean, mon frère dans l'épiscopat, mon fils par l'âge, vient d'adresser aux Anthropomorphites, sont justes et méritées. Je réprouve, comme lui, leurs doctrines. A son tour, je l'invite à faire une déclaration solennelle et à condamner avec moi les erreurs de l'Origénrsme- t^ même que je condamne avec lui celles des Anthroporaorjihites.

Ce peu de mots souleva dans l'assemblée des applaudisse.ji.nts

unauimes. Le patriarche, directement interpellé, ne jugea point à propos de répondre. En quittant l'église, saint Epiphane prit la route du monastère de Bethléem, et passa la nuit à écrire au pape Siricius, pour l'informer de ce qui se passait ' (394). »

57. La présence du « père des évêques -,» comme l'appelle saint Jérôme, était certes un grand sujet de joie pour les solitaires de Bethléem ; mais elle était aussi le prélude d'une persécution terrible. Jean de Jérusalem avait pris, à l'école des Ariens et des Pneumatomaques, des habitudes de despotisme que sa conversion n'avait pas entièrement effacées. « En une heure, je puis faire mille clercs 3? » répétait-il dans les accès de colère furieuse oij cetts

* S. Hieron., loc. cit.

• Patrem pêne omnium episcoporum. Ibid. Nous prenons ici la liberté de protester contre les appréciations d'un historien récent, qui semble avoir pris i lâche de flétrir toutes les plus illustres ménjoires du v* siècle, dès qu'elles sont environnées de l'auréole ^e la sainteté. Pour lui, S. Epiphane, « c'est la discorde théologique en persoùne » etc. (Cf. A. Thierry, S. Jérôme, t. I, p. 369.)

» Contemnis laicos^ diacoaos atgue presbyteros. Potes enim (ut gloriaris etjacti»

discussion l'avait jeté. Laïques, diacres, prêtres, il rudoyait tout Ik monde, et se montrait d'autant plus violent qu'il avait plus de torts. Saint Jérôme avait compris ce caractère emporté et fougueux. II prévoyait un orage terrible, et, pour ne pas compromettre l'avenir de ses institutions naissantes, il supplia saint Epipliane de ne pas prolongeL son séjour à Bethléem. Le saint évêque, qui venait personnellement de faire une si triste expérience des emportements du patriarche, se rendit à ses raisons. Il pra'tit le lendemain, dans la nuit, traversa incognito la ville de Jérusalem et courut s'enfernaer dans une dépendance de son monastère d'EIeuthéropolis, nommée Vetus-Ad (Vieil Ad). De là, il adressa une lettre encyclique aux religieux dépendants de sa juridiction, pour leur enjoindre derompre toute commanion avec Jean de Jérusalem, s'il ne rétractait publiquement sc3 erreurs. Le patriarche n'y était pas encore disposé. Il venait de signifier aux prêtres de Bethléem la défense d'exercer les fonctions de leur ministère vis-à-vis des religieux et des religieuses ààs moaasLcres hiéronymiens. Il y ajoutait, par une aggravation vraiment inconcevable, celle de leur refuser l'entrée de i église. Le dimanche suivant, à l'heure de lamesse, quand, d'an côté, les saintes femm;..:., conduites par Paula et Eustochium, de l'autre, les moines, ayant à leur tête Jérôme et Vincentius, se présentèrent, suivant leur coutume, aux portes de la basilique de la Nativité, on leur lut l'étrange décret du patriarche. La procession fut obligée de rétrograder, sans avoir été admise dans le temple du Seigneur. Une seconde fois, le mot de l'Évangile se vérifiait : £t non erat eis locus in diversorio. Saint Jérôme était excommunié. A la distance où nous sommes de ces événements qui émurent un instant le monde, on ne peut se défendre d'un sentiment profond dïndignation et de mépris pour ce patriarche aussi faible que passionné, aussi fougueux qu ignorant, lequel mettait ses rancunes au service de la haine de Rufin. En vérité I qu'est-ce donc aujourd'hui, devant la postérité et l'histoire, que

ias) mnnà hurà mille clercîos faeere (S. Hieronyna., lib. Cotitra Joann. Bieroml , cap. IV; Patr. lat., tom- cit., col. 358)

ce Jear» de Jérusalem lançant Finterdit contre saint Jérôme? Et qui saurait seulement que Jean de Jcrusalcra a existé, sans la déplorable persécution qu'il fit subir à un grand génie et à ua grand saint? Puissent de tels exemples profitex- à taus, en inspirant le. modération à ceux qui ont le pouvoir, la docilité à ceux qui leuF doivent obéissance !

58. Saint Jérôme se soumit r ^'injuste sentence qui le frappait. «' Nous avions parmi nous cini; prêtres, dit-il. Ils auraient pu célébrer les divins offices dans les oratoires de nos monastères. Mais, aucun d'eux n'osait assumer la responsabilité terrible du ministère sacerdotal. » Cependant, la situation devenait intolérable. Plus de confessions, plus de communions, plus de messes. La désolation était grande, parmi cette légion d'âmes saintes qui retrouvaient, sous le manteau d'un évêque, la tyrannie d'Hérode au berceau même du Sauveur. « Or, dit saint Epiphane, j'appris ces déplorables nouvelles dans le monastère de Yetus-Ad, lequel relevait uniquement de ma juridiction et n'avait rien de commua avec le patriarcat de Jérusalem, puisqu'il faisait partie du diocèse d'Eleuthéropolis. Le messager qui avait été envoyé près de moi était Paulinien, frère de Jérôme, moine comme lui, et âgé de trente ans. Depuis longtemps on avait supplié Paulinien d'accepter l'ordination sacerdotale. Il s'y était toujours refusé, dans un sentiment d'humilité que l'exemple des saints prêtres Jérôme et Vincentius autorisait d'ailleurs, puisque ces deux modèles de toutes les vertus sacerdotales avaient, par modestie, renoncé à l'exercice des fonctions de leur ordre, pour vivre en simples moines. Il n'était pas facile d'ordonner malgré lui un homme qui fuyait un tel honneur. Je fus heureux de l'arrivée de Paulinien, et je considérai comme une disposition particulière de la Providence qu'il fût venu me visiter en compagnie de quelques diacres et autres religieux de Bethléem. Donc, le lendemain, pendant .jue je me disposais à célébrer la cc^ecte ' dans l'église du couvent de Vetus-Ad, j'ordonnai aux diasres de m'amener Paulinien. Celui-ci, ignorant ce qui allait so

* C'est ainsi qu'on décigaait alors le saint sacrifice de la Meste.

passer, se laissa conduire sans défiance. Quand il fiât à mes pieds, je recommandai aux diacres de lui tenir la bouche fermée. Je craignais en effet qu'en apprenant mon dessein il ne protestât au nom de Jésus-Christ, et ne me mît par là dans lïmpossibilité d'agir. On lui tint les lèvres fermées, et, après une exhortation oîi Je l'invitai à se soumettre à la volonté de Dieu dans un esprit de filiale piété et de dévouement pooi l'Église, je l'ordonnai diacre. Puis, l'ayant relevé, je lui fis immédiatement commencer les fonctions de son ordre, en me servant à l'autel. Il se récria qu'il était indigne d'un tel honneur; que je lui avais imposé un fardeau trop lourd pour ses épaules : mais enfin il obéit. Vers la fin du sacrifice, je le fia entourer une seconde fois par les diacres, avec les mêmes précautions de leur part et une résistante plus grande encore de la sienne : puis je l'ordonnai prêtre, ei lui adressai un nouveau discours, après lequel il se laissa asseoir sur l'une des chaires du presbyterium. Je rédigeai ensuito un procès-verbal de cette ordination, et renvoyai Paulinien à eon monastère de Bethléem, avec des lettres pour les saints religieux, auxquels je reprochais de ne m'avoir jamais invité à conférer l'ordination h ce digne frère, pendant qu'ils manquaient de prêtres et que ce candidat, d'après leur propre aveu et le suffrage unanime, réunissait toutes les conditions requises pour être promu au sacerdoce * »

59. L'ordination de Paulinien fut accueillie à Bethléem avec des transports de joie. Le nouveau prêtre consentit à exercer les fonctions de son ordre dans l'intérieur des monastères. La privation des sacrements, suite funeste de l'interdit lancé par le patriarche, cessa à partir de ce jour. Mais plus l'allégresse était grande autour de la grotte de la Nativité, plus la fureur redoubla sur la montagne des Oliviers et au palais épiscopal de Jérusalem. Rufin avait espéré que le maintien de fexcommunication ferait déserter bientôt les établissements de saint Jérôme. Il avait eu comme un ■pressentiment de ce qui allait se passer. Quelques jours auparavant,

« V. Epiph.. Eptst. adJoann. Uierosoî.; Pair, grœc, tom. XLIII, col. 381.

g'entretenaiil avec les prêtres Grégoire et Zenon, amis de saint Epiphane, il leur avait demandé, avec une curiosité inquiète ; « Croyez-vous que le saint évêque ordonne quelqu'un pour Eethléem? » — Grégoire répondit qu'il n'en savait absolument rien *. Cela était vrai. L'ordination de Paulinf ^ne fut en effet, comme oa vient de le voir, nullement préméditée. Elle se produisit spontanément, au milieu de circonstances que nul n'avait ni concertées, ni prévues. Mais elle était maintenant un fait accompli. Rufin mit tout en œuvre pour en attaquer la légitimité. A son instigation, le patriarche notifia aux prêtres séculiers de Bethléem la défense d'admettre à leur église de la Nativité quiconque n'aurait pas catégoriquement répondu à la question suivante : «Croyez-vous que Paulinien soit un véritable prêtre? » Cette formule interrogatoire devait être adressée individuellement à chacun de ceux qui se présenteraient au temple, et l'entrée du saint lieu interdite à ceux dont la réponse serait affirmative. L'exclusion de tous les cénobites , dirigés par saint Jérôme , était d'ailleurs maintenue dans toute sa rigueur. Le patriarche y avait ajouté une interdiction plus dure encore. Il était défendu aux prêtres de Bethléem, non-seulement d'administrer les derniers sacrements aux malades des monastères, mais d'admettre leurs morts à la sépulture chrétienne dans les Koi[i.r,T;Qpia. Ces diverses mesures, inspirées par une haine barbare, furent exécutées au pied de la lettre. Les religieux, ne pouvant se résigner à enterrer les dépouilles mortelles de leurs frères dans un sol profane, durent les déposer provisoirement 'dans une chapelle écartée, en attendant que le jour de la justice fût venu pour les morts conme pour les vivants. Rien ne semblait pouvoir fléchir l'opiniâtreté jes persécuteurs. Des phénomènes effrayants, des secousses continuelles de tremblement de terre, des météores ignés, des éclairs sinistres se succédaient presque sans interruption en Syrie et en Palestine. Le dimanche de la Pentecôte (395), à Bethléem, le soleil vers midi, s'obscurcit tout à coup. Une épaisse veneur couvrit la plaine, et les ténèbres pal-

» Patrot. grcK., tom. cit. col, 381,

pables de l'Egypte semblèrent se renouveler. On s'abordait sans se reconnaître. L'obscurité était plus intense que celle de la nuit la plus profonde, car la lumière des flambeaux, interceptée par le brouillard, était impuissante à la dissiper. La consternation fut immense. Un seul cri sortait de toutes les poitrines : « C'est la nuit éternelle qui commence! disait-on. Le jugement final va venir! » Dans cet eflroi, les consciences alarmées ne tinrent aucun compte des prohibitions du patriarche. La foule se précipita dans les monastères de saint Jérôme, comme Tunique lieu de refuge contre la colère céleste. Les catéchumènes demandaient à grands cris le baptême. Jérôme rassura cette foule éplorée. « Suivez-moi, dit-il aux catéchumènes. » — Et se mettant à leur têle, guidé par une lumière surnaturelle, plus puissante que celle des torches et des fanaux, il arriva aux portes de l'église de la Nativité. S'adrcssant alors aux prêtres qui y étaient rassemblés : « Voici, leur dit-il, des catéchumènes qui implorent la grâce du baptême. J'aurais pu les baptiser dans l'enceinte du monastère. Mais je respecte les censures épiscopales. Faites votre devoir ! » — On aurait pu croire qu'en face de la mort qui les menaçait comme les autres, les prêtres de Bethléem se relâcheraient un instant de leui* rigueur. Mais ils craignaient plus la vengeance de leur patriarche que celle de Dieuluimême. Ils firentdonc leur tirage habituel, n'admirent au baptistère que ceux des catéchumènes qui étaient de leur paroisse ou de leur parti, et renvoyèrent impitoyablement tous les autres.

60. L'obscurité se dic-cipa, et, avec elle, la terreur qu'elle avait occasionnée. Jean de Jérusalem adressa aux églises d'Orient une lettre circulaire où il protestait contre l'ordination de Paulinien. Elle est nulle, disait-il, parce que l'ordinand n'avait pas l'âge canonique. Elle estdeplus illégitime, parce quele prélat consécrateur n'avait de juridiction ni sur le sujet, ni dans le territoire où s'était faite l'ordination. C'était là, il faut en convenir, une fortmauvaiss chicane. « Paulinien a trente ans, répondait saint Jérôme : c'est l'âge où Jésus-Christ, Notre-Seigneur, commença sa mission publique; c'est l'âge où Jean de Jérusalem futlui-même sacré évêque. Si l'âge de trente ans est canonique pour l'épiscopat, il doit, a for-

cuAi». II. — SAi:,T JEttOJiE ET i.uii:;. 239-

Hori, l'être également pour le sacerdoce. » La prétendue nullité tirée du défaut d'âge canonique était donc une argutie : rien de plus. A la rigueur, on pouvait incidenter sur la précipitation avec laquelle l'ordination avait été faite coup sur coup, et, comxïie on & dit plus tard, per sallum, de clerc ai'acre, de diacre prêtre. «Mais, répondait à son tour saint Epiphane, me croyez-vous, malgré mes cheveux blancs, si dépourvu d'expérience que j'ignore les canons? Paulinien, né en Dalmatie, est-il le sujet de l'évoque de Jérusalem? Le monastère de Vetus-Ad, où je l'ai ordonné, est-il dans le territoire du diocèse de Jérusalem? Si quelqu'un avait ici une plainte à faire, ce n'est pas l'évêque de Jérusalem, ce serait celui d'Eleutheropolis. Or l'évêque d'Eleutlieropolis non -seulement ne se plaint pas, mais il m'approuve. Quoi donc! s'il m'a plu d'attacher au clergé de Salamine un sujet qui honore le sacerdoce et l'Éghse, quand je n'ai enlevé ce sujet à la juridiction d'aucun évêque, et que je l'ai arraché à la vie monastique oii il n'appartenait plus qu'à Dieu, de quel droit vient-on m'accuser d'empiétement sur la juridiction d'autrui? On me dit que j'ai usé d'une certaine violence pour l'élever au sacerdocs. Je le crois bien. Il est de la race des saints qui n'acceptent jamais le ministère sacré, miiis qui le subissent. Et plût à Dieu qu'ils fussent nombreux, dans l'Église de Jésus-Christ, ces fidèles serviteurs qui fuient les dignités avec autant d'ardeur que les autres les recherchent! J'ai donc agi, selon mes faibles moyens, dans la vraie mesure de la charité. Vraiment, quand je compare les évêques de Chypre à ceux de Palestine, je reste confondu ! 0 bénie soit la mansuétude et la bénignité de mes vénérables frères de l'île de Chypre! Elle passerait peut-être à Jérusalem pour une rusticité niaise et misérable. Tant pis pour l'op* gueil de Jérusalem ! Combien de fois ces évêques n'ont-ils pas conféré l'ordination sacerdotale, dans l'enceinte démon dincàse, à des sujets que je n'avais jamais pu réussir moi-même à faire co.2.sentîr à leur promotion! Combien de fois ils m'ont envoyé des diacres et des sous-diacres ordonnés dans ces conditions! Il me souvient même qu'autrefois je priai l'évêque Philon, de bienheureuse mémoire, et saint Theoprepius d'user de leurs pouvoirs éjsissopaux

dans toutes les paroisses de mon diocèse de Salamiae. Il paraît que cet usage blesserait Tévêque de Jérusalem. 11 n'en est pas» moins conforme à la charité de Jésus-Christ, et au véritable espri des canons *. »

61. Le patriarche ne jouait pas, dans toute cette affaire, le pluf beau rôle. Il le sentait lui-même Uufin, soa conseil et son instiga teur, le comprenait encore mieux. Pour éviter jusqu'au prétexte d'une récrimination tant soit peu fondée, saint Jérôme avait exigé que son frère, Paulinien, cause innocente de tant de controverses, quittât le monastère de Bethléem et suivît l'évêque de Chypre dans son diocèse. Une pareille déférence aurait dû désarmer le courroux du patriarche. Mais l'heure n'était pas encore venue. Il fallait que Jean de Jérusalem épuisât toutes les ressources que la passion peut suggérer à un esprit aveuglé et prévenu. De toutes parts, les témoignages les moins équivoques de sympathie et de vénération arrivaient aux opprimés de Bethléem. On leur disait ce qu'on dit toujours en pareil cas, savoir : que la persécution injuste est l'épreuve ménagée par Dieu aux plus fidèles de ses serviteurs ; que les difficultés, les luttes, les calomnies, les violences même, sont les signes de la bénédiction divine sur une œuvre naissante. Mais il ne faut pas s'y méprendre. Ces sortes d'appréciations sont à Fusage de toutes les causes. Les Gnostiques, les Manichéens, les Donatistes, €6 croyaient aussi persécutés pour la justice. Ils croyaient, comme plus tard les Jansénistes, souffrir pour la vérité, quand ils résistaient réellement à la vérité elle-même. Il faut donc rappeler ici une règle qui ne trompe jamais. Le prêtre catholique, persécuté par une autorité légitime, commence d'abord par se soumettre à cette autorité. C'est qu'en effet, le caractère propre du catholicisme est le respect pour l'autorité hiérarchique, même quand cette autorité affecte le despotisme le plus criant, la tyrannie la plus monstrueuse. Voilà pourquoi saint Jérôme, exclu de l'église de Bethléem, interdit, excommunié, s'abstint de paraître à l'église, d'exercer les fonctions de son ordre et de participer aux sacrements. Son évêque

* S. Epipba, ad Joarm, HierosoL, paes., locw ciU

CUAl». il. — SAINT JÉRÔME ET RUFIN, *241

lui détendait d'apporter au cimetière chrétien les dépOQîiîes de ses morts; saint Jérôme garda ses morts, en attendant le retour de la Justice. Son évêque contestait la validité de l'ordination de Paulinien; saiat Jérôme pria Paulinica, son frère, de quitter Bethléem pour ne point braver par sa présence la censure épiscopale. Voilà îa règle. Après cela, quand il avait poussé jusqu'à ce point robéis» sance canonique, saint Jérôme avait le droit de protester, de se défendre. Il le fit avec toute la puissance de son génie. Mais ce droit, il l'avait acheté par son obéissance môme, en accomplissant d'ai)0rd son devoir, sauf à faire ensuite triompher le droit. On oublie trop ces grandes choses de nos jours. On se persuade trop facilement que la droiture d'intention et l'innocence intrinsèque d'un acte, suffisent pour justifier les attaques les plus violentes contre l'autorité hiérarchique. En conscience, nous sommes obligé de protester contre cette tendance. Non pas certes que nous prenions ici le parti de Jean de Jérusalem contre saint Jérôme. Nous avons assez énergiquement fait connaître notre opinion à ce sujet. Mais, puisqu'il faut le dire, si le triomphe que saint Jérôme allait bientôt remporter sur Jean de Jérusalem fut si éclatant et si glorieux, ce fut précisément parce que saint Jérôme avait commencé par se soumettre à l'autorité légitime, quoique tyranniquement exercée, de Jean de Jérusalem.

62. Le patriarche exaspéré, ne trouvant m' chez les évêques d'Orient, ni parmi les fidèles, l'appui moral qu'il en attendait, et ne réussissant point à faire prévaloir dans l'opinion publique les insinuations calomnieuses qu'il mettait en avant contre saint Epiphane, prit le parti d'en appeler à l'intervention de l'empereur. On sait qu'Arcadius régnait alors à Constantinople, ou plutôt qu'il y siégeait avec le titre de souverain. En 39o, c'était Rufin le Gaulois qui était son premier ministre et qui gouvernait en son nom. L'homonymie entre Rufin d'Aquitaine et le prêtre Rufin d'Aquilée fut-elle une recommandation assez puissante pour incliner l'esprit du tom-puissant Gaulois en faveur du patriarche? On l'a dît. Cela pourrait être. Car d'ordinaire les politiques de ce monde traitent fcrt légèrement les questions religieuses. Ils ont grand tort : maia

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