‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 4)Chapitre 36 sur 77 · tome. 78. Severianus, évêque de Gabala. — 79. Discours de saint Jean · texte numérisé non relu

tome. 78. Severianus, évêque de Gabala. — 79. Discours de saint Jean

Chrysostome au retour de son voyage en Asie. — 80. L'archidiacre Sérapion et l'évêque de Gabala. — 8i. Modération, douceur et patience de saint Jean Chrysostome. — 82. Intervention de l'impératrice Eudoxia. — 83. Discours de saint Jean Chrysostome de Rçcipiendo Severiano. — 8i. Discours de Severianus de Pace. — 85. Saint Porphyre de Gaza et le saint anachorète Procopius- — 86. Saint Porphyre de Gaza et saint Jean Chrysostome. — 87. Deux audiences impériales d'Eudoxia. — 88. Caractère d'Kudoxia. — 89. La vigne de la veuve. — 90. Lettre de saint Jean Chrysostome à Eudoxia, — 91. Fête de l'exaltation de la Saints-Croix à Constantinople.

§ I. Décrets de saint Innocent I»

1. « Innocent, né à Albano, ditle Liber Pontifîcalis, &\6gea quinze ans, deu.K mois et vingt jours. II adressa à l'iî^glise univeiselîe des constitutiou^ sur les règles monastiques et sur l'admission au sein de l'Église des catéchumènes juifs et païens. Il découvrit à Rome l'exiftence de nombreux seitaires Cataplirygiens. Il prit des mesures pour faire exiler ces hérétiques et interner les autres dans des monastères. Il condamna l'hérésie de Pelage et de Celestius. Contrairement à la doctrine de ces sectaires, il maintint la nécessité du baptême pour les enfants nés de parents chrétiens. Dans le même temps, il dédia à Rome la basilique des saints Gervais et Protais, érigée en exécution du testament de Vestina, patricienne illustre, par les soins des prêtres Ursicin et Léopardus et du diacre Lybianus. Le testament de Vestina était conçu dans ce sens qu'on devait vendre tous ses bijoux et toutes ses parures à prix d'expert, pour employer la somme qui en proviendrait à la

SÎ4 i'O.NTlFICAT Ûïï SAIKT INNOCENT I (101-417).

construction de la basilique des saints martyrs. La somme qu'on ob- !ÎQt fat suffisante, et l'église fat parachevée des fondements au somlûeLAlia de répondre au vœu de l'illustre donatrice, le très-bienheureux innocent attacha à cette fondation un ^«Vu/ws romain. IU'enrichit îuî--,- dice parses offrandes personnelles. Il offrit à ce temple du Seigneur deux patènes d'argent, pesant chacune quinsa livres; douze lampadaires d'argent, pesant chacune quinze livres; deux burettes (wTins) du même métal, pesaat chacune vingt livres; une amphore d'urgent [pliarum cantharun/) ^ouv le vin, pesant vingt-deux livres; jçaatre candélabres d'argent pour la cire, pesant cliacin trente-cinq ÎJTres ; un ciboire d'argent [lurrim ') avec sa patène et une colombe ^orée, pesantletouttrente livres. Pourlebaptistèredu nouveau litubtë^ il orfrit un cerf d'argent qui versait l'eau par la bouche, du poids de vingt-cinq livres ; un vase d'argent pour l'huile du chrême, jetant cinq livres; un autre de môme métal et de même poids, |>our l'huile des exorcismes ; deux patènes de quatre livres chaque, pour le chrême; une coupe d'argent ciselé, de dix livres; cinq ca? Mees d'argent, de trois livres chaque; trois amphores d'argeni jQur le baptême, de deux livres chaque, et beaucoup d'autres îiehes présents, tels que : des aiguières [a^jiM mam'les) d'argent, ■es seize livres chaque; seize lampadaires de bronze, de dix livres chaque; vingt candélabres de mêœe métal pour la cire, pesant idïacun quarante livres. Il constitua au titulus, en dotations foncEères, les maisons contigiies à la basilique Lybiana, d'ua revenu Ée trente-deux solidi ; la maison des bains ia clico saluHs, de quatre- TÎngt-huit solidi et trois as ; la possession Corras au territoire de Cîusium, de soixante-onze solidi et trois as ; la possession Corviana, même territoire, d'un revenu annuel de quatre-vingt-huit solidi {pctùCjinta octo)\ la possession /^««(/anens/s au territoire de Fonda, areec ses attenances au nombre de quinze, d'un revenu annuel de cent quatre-vingt-un solidi et trois as; la possession Fùjlynœ au territoire de Cassin, de soixante-trois solidi ; la possession Antojftana, au territoire de Lodi, de quarante-deux solidi de rente; la

f Turns. Vas in quo Christi corpus asservabafur in tunium extguarum figwam ^jmalum. (Ducaage, Gloss. infini, et mediœ lalinit.).

"ÎKAP. i:i. — litC^XrS DE SAi:\T lUuOCENT I, 265

possession Amandasia, auparavant léguée par l'illustre Veslioa. à sa cousine, au territoire de Vegetanus [Veji ^), d'une rente de f*^raDiB-six solidi ; les maisons d'Emeritus, in cliuo Manvurri, dui.s rîntérieur de Rome, proche la basilique, d'un revenu de soixantedouze solidi ; la maison in cîivo Patricii, donnant in vico longo, et qu'on désigne d'ordinaire sous le nom de domus od lacum, d'iia revenu de quatre-vingt-deux solidi; la maison dite de la cathedra lojÂdea Floriana, de cinquante-huit solidi; le moulin de Castor in vico longo, de soixante-un solidi; le bain du Temple in vico longo, de quarante ; l'octroi du tiers des grains et du tiers-once {siliquas trts et uncias très) de ia porte ^'omentana, valant dix-sept solidi. Innocent ordonna de jeûner le jour du samedi, en sou-'enir du jeûne que les apôtres gardèrent ce jour-là pendant que le Seigneur resta dans le sépulcre. 11 constitua les prêtres Leopardus et Paulin dan3 le gouvernement de la basilique de la bienheureuse martyre Agnès, et voulut qu'ils employassent leurs soins à k décorer con- Tenablemenf. Le testament de Yiestina avait déjà désigne ces deux prèlres pour présider à réuificatiou du titulus des saints Gervaiset Protais. En quatre ordinations faites au mois ce décembre, Innocent consacra trente prêtres, douze diacres, et cinquante quatre érêques destinés à diverses églises. Il fut enseveli au cimetière de rUrsus Pileatus, le v des calendes d'août (28 juillet 4i7). Apiès loi, le siège épiscopal resta vacant vingt-deux jours. »

t. Le lecteur aura déjà remarqué une coïncidence significative, «BÎre le Liùer Pcntificaiis et l'inscription de Siricius, récemment découverte par "Si. de Rossi, au sujet du prêtre Leopardus. On ne pourra certainement pas dire que l'inscriptioa :

SALVO SIRICIO EPISCOP© ECCLESIAE SANCTAS ET ILICIQ LEOPARDO ET MAXIMO PRESBB.

Ibt connue d'Anastase le Bibliothécaire qui ne la mentionne miîma |as. Et quand, par impossible, on voudrait supposer qu'elle lui

*Teji, aujourd'hui Isola Farnese, daus les États de l'Église,

2CG ro:>TiF;c.\r u;-: .-aim- i.\.Mi;:r:.\T i (iOl-ilT).

fut connue, cet auteur, s'il eût, comme on l'a souvent rcpaté, créé de toutes pièces le catalogue pontifical, n'aurait pas manqué d'- ;.3cnrelt /ioin du prêtre Leopardus sous le règne de Sincius, et non sous celui de saint Innocent I. Redisons-le donc, car plus nous avançons dans notre course à travers les âges, plus la vérité devient saisissante et manifeste : Anastase n'est pas l'auteur du Liber Pontificalis. Il l'a publié, édité, absolument comme nous pourrions aujourd'hui éditer !a « Chanson de Roland, » sans en être pour cela l'auteur. Ajoutons qu'il fallait vraiment un parti pris d'aveuglement volontaire, de la pai't des .inciens critiques, pour s'y méprendre. Quelle fertilité d'imagination n'aurait-il pas fallu à Anastase le Bibliothécaire pour inventer une série de présents, mobiliers et immobiliers, tels que ceux dont Innocent enrichit la basilique romaine des saints Gervais et Protais! Et à quoi bon d'ailleurs cette énumération fastidieuse, où il était si fiieilf à un faussaire ignorant de glisser à son insu quelque anachronisme de style qui eût trahi la fraude? Ainsi, au temps d'Anastase le Bibliothécaire, on se servait déjà du terme ciljoriftm pour indiquer le vase sacré oii l'on conservait les espèces eucharistiques. Cependant la notice de saint Innocent I parle un autre langage. Elle désigne cet objet exactement comme on le nommait au y* siècle : turrim argenteam, cum pntenâ et colunhà dcam^alà. En sorte que nous ne doutons pas qu'Anastase, au ïx* siècle, transcrivant cette expression, ne fût embarrassé lui-même pour lui donner son véritable sens, et n'eût de bon oœur accueilli les renseignements d'un érudit comme Ducange, lequel n'existait pas encore. A ce propos, on nous permettra de signaler encore ici l'étrange légèreté des prétendus érudits qui ont si longtemps nié sans preuve l'authenticité du Lihcr Pontificalis. La notice de saint Innocent I parle longuement du titidiis romain dédié par ce pontife en l'honneur dessainia Gervais et Protais. Rien n'était plus facile que d'interroger la liste monumentale des basiliques romaines, pour savoir si cette construction avait laissé sur le sol de la ville éternelle d'autres traces que cette mention hagiographique, La confrontation du livre écrit avec les monuments lagidaires est chose simple et n'exige aucun effort d'ima-

CnAP. HT, — IjfiCHKTS DE SATNT I^-^"CCE^■T I.

gination. Les œuvres de saiat Ambroise, conniies et acceptées de tout le monde savant, ne laissent aucun doute sur l'époque 6\i culte public des protomartyrs de Milan, Gervais et Proîais. Dh-î ors, il était certain que si une basilique érigée sous leur vocable à Rome, et si richement dotée par Innocent I, avait existé jamais dans lei conditionsdecriT.es par le IJô'^- [*onti(ïcalis, on devait nécessairement en retrouver la trace dans les âges subséquents. Cependant nul ne songea à ce procédé à la fois si facile et si concluant. Ce qu'on nevoulut point se donner la peine de faire, aux .wi et xvii" siècles, nous l'avons fait aujourd'hui, et nous avons constaté : 1° que le titulus des saints Gervais et Protais et de leur père saint Vital existoencore en ce moment, après vingt restaurations successives, dansl'enceinte de Rome, près de Saint-André du Quirinal; 2' qu'il a été un titre cardinalice jusqu'en lo'Jo, époque où le pape Clément VIII ayant donné ces bâtiments aux Jésuites dut natuicilement supprimer le titre d'honneur qui y était attaché; l* euiin que la France et l'Angleterre auraient dû se montrer d'autant moinsoublieuses vis-à-vis de ce titre cardinalice créé par Iniîoccnt î^ que les deux derniers titulaires furent : l'un, cet héroïque Fischer, évoque de Ilocbester, précepteur d'Henri VIII, décapité plus lord par son propre élève; l'autre, Jean du Bellay, successivement évêque de Bayonne, Paris, Limoges et Bordeaux, favori de François I", et lieutenant général du royaume pendant la campagne da roi-chevalier contre Charles-Quint en Proveoce (lo36). Cette date était précisément ci'î'.e nii les tentuiiafeurs de Mc»gcebour.îî accumulaient contre le ZiT-'.r l'ont iftcalis, de même que contie tous les auîres monuments de la tradition romaine, les plus grossières invectives et les plus injustes calomnies. Nous croyons pour notre part que Jean du Bellay, cardinal sous le titre des Sim/s Vital^ Gervais et Prntais, eût beaucoup mieux fait, au lieu de changer quatre fois de siège épiscopal, de se préoccuper un peu plus de faire connaître l'authenticité du titre cardinalice dont il était d'ailleun' si fier. Mais, certes, il ne se doutait pas alors qu'un évêque, prince de la sainte Église romaine, eût autre chose à faire qu'à s'amuse^ des iaaobles bouffonneries de Rabelais, et à couvrir de son ma»»

teau de pourpre cet indigne personnage! Voilà pourtant comment la vraie tradition, celle qui repose sur les faits et les monuments, s'est perdue peu à peu dans notre terre des Gaules, jusqu'à ce que, réveillée par les orages révolutionnaires, la conscience des historiens et des archéologues modernes songeât à reprendre en sou?œuvre des études trop longtemps négligées, et se remît, comme autrefois Clovis, à vénérer ce qu'on avait si légèrement touroô e\} dérision.

3. Les diverses décrétalos attribuées par le Liber Pontificalis à saint Inuoeent I nous ont presque toutes été conservées. Aussitôt après son avènement, le nouveau pape écrivait à Anysius, légat du saint siège en Illyrie, pour lui confirmer ses pouvoirs. « Le Christ Notre-Seigneur, disait-ii, a daigné rappeler à lui, trop promptcment pour nous, l'évèque Anastase, de sainte mémoire. La vertu de ce grand pontife était mûre pour le ciel. Les hommes n'étaient plus dignes d'en jouir, et notre siècle se voit enlever ce miroir de pureté, ce modèle de doctrine, qui dirigeait le peuple de i)ieu par l'autorité du gouvernement ecclésiastique. La Providence divine, dans sa miséricorde, n'a pas voulu laisser plus longtemps i3 troupeau de Jésus-Christ sans pastear. Par le consentement unar:°me des évoques, du clergé et du peuple romain, dans un accord que ménageait sans doute, du haut du ciel, le bienheureux Anastase, j'ai été élu, malgré mon indignité, pour m'asseoir surle siège apostolique. C'est à vous le premier, vous qui avez toujours rempli si fidèlement les obligations d'un vrai serviteur de Dieu, que je notifie mon avènement. Mes prcdéc'jsseurs d'illustre et sainte mémoire, Damase, Siricius et le Lienlieureax Anastase vous ont délègue, t".. s leurs pouvoirs dans la province d'IIlyrie. ]Ma médiocrité n'eu ngira tas autrement, et je m'empresse de vous confirmer dans cette charge. Successeur de ces grands homines, je m'ho- Eorerai toujours de maintenir leurs décisions et de glorifier en votro personne le talent et la vertu *. »

4. Lea ccnstitutions adressées par saint Innocent! à l'Eglise universelle, dont la notice du Liber Pon'.ificalis fait mention en ces

* Innocent. I, Epist. i ; Pair, lut., tom. XX, co.'.. 463-'.6j,

cflAP. iiï. — ûi^cr.LTS DE s.u:;t i:ïr;ocENT i. 269

termes : Hic ccnstifuium fecit de omni ecclesio. et de regtciis monaste' rionnn et de fudœis et de poganis, se rapportent à deux décrétales ds ce pape, qus nous avons encore et dont l'auihenticite n'a jamais été eonlestce. La première fut rédigée en réponse à une consultation de Yictricius (saint Yictrice), évêqiie delacitôde Rothomagus (Rouen). Yictrice, né sous le règne de Constantin le Grand, avait débuté, comme saint Martin de Tours, par la carrière des armes. Ké au sein du paganisme, il ne se convertit à la foi chrétienne que sous Julien l'Apostat dont il servait le drapeau. Yraisemblahlement, ce furent les violences de ce prince contre les fidèles de Jésus-Christ, qui déterminèrent la conversion de Yictricius. Toujours est-il que, le jour pu la lumière de la vérité brilla sur son âme, Yictricius se montra cligne du martyre. Pendant une revue militaire, il sortit des rangs, s'avança vers le tribun et lui présentant son baudrier et son glaive : « Prenez ces armes, dit-il, et confiez-les à d'autres. Je ne veux plus servir d'autre maître que Jésus- Christ! )> Réglementairement, Yictricius avait accompli le temps fixé par son engagement militaire. Il était donc en droit de réclamer son congé. Nous avons déjà fait observer que saint Martin, dans une circonstance analogue, avait agi de môme. Cependant la démarche de Yictricius, se produisant à l'époque où déjà l'empereur Julien avait consommé son apostasie et proscrit officiellement la religion chrétienne, fut considérée comme une protestation attentatoire aux édits du prince et punie comme un crime de lèse-majesté. Les cours martiales fonctionnaient, chez les Romains, avec plus de rapidité encore que chez nous. Elles n'étaient gênées par aucune formalité préalable, puisque le tribun seul, séance tenante, devait prendre connaissance de l'affaire et prononcer un jugement léfinitif, sans appel, exécutoire à l'heure même. Le tribun usa de son pouvoir ; il fit flageller le soldat chrétien. Quand le corps de Yictricius ne fut plus qu'une plaie, on le jeta dans un cachot parsemé de pierres aiguës, sans litière, ni paille. Ces rigueurs n'é< branlèrent pas le courage du néophyte. Il persista à se dirt chrétien et fat condamné à la décapitation. En le conduisant au lieu du supplice, l'exécuteur insultait sa noble victime. II lui touchait le

COU, à l'endroit où le glaive devait bientôt s'abattre. « Quel dommage, disait-il, de livrer une si belle tôte pour un scélérat juif, mort il y a trois cens ans! » — Soudain, l'exécuteur fut frappé de ■cécité. On mit cet accident sur le compte d'une insolation, et le cortège funèbre continua sa marche. Chez les Romôir.s, l'exécuteur îi'était point un personnage officiel : chaque soldat en faisait les fonctions à tour de rôle. On ne pouvait donc jamais, comme chez nous, manquer de bourreau. Cependant Victricius, dont les mains étaient retenues par des chaînes de fer tellement serrées quelles pénétraient dans la chair vive, pria les soldats de relâchev un peu ses liens. On ne fit q'ue rire de sa requête. Le prisonnier, levant ■alors les yeux au ciel, pria avec ferveur. Soudain les chaînes se rompirent et tombèrent à ses pieds. CeLte fois, il était impossible d'attribuer le miracle h un coup de soleil. Yictrieius fut conduit près du général, à qui l'on raconta ce qui venait de se passer. Celui-ci déclara que la punition avait été suffisante, et que le vétéran était admis à jouir de son congé. A'ictricias profita de la liberté qui lui était rendue pour retourner dans sa patrie, et évangcliser les iVîorins et les Nervieas. On croit qu'il fut ordonné plus tard évêque de PlOucu par saint Siriciu.s. Quoi qu'il en goit, ce fut en cette qualité qu'il adressa au pape Innocent I une consultation, dont la réponse était conçue en ces termes :

5. « Innocent à Yictricius, évêque de Rothomagus, salut. Bien que toutes les règles ecclésiastiques vous soient parfaitement connues, vous qui honorez par votre vertu et vos mérites la dignité épiscopale dont vous êtes revêtu, cependant, puisque vous vous êtes adressé à l'Église romaine pour en obtenir une règle de conduite, je me conforme à vos désirs et je vous adresse une série d'instructions rédigées selon l'esprit de la discipline apostolique, afin que les peuples de votre patrie sachent très-exactement les pratiques ^ ia vie chrétienne, telles que l'Église romaine les fait partout observer. Votre dilection se chargera de communiquer ce rescrit ftux provinces limitrophes et ti leurs évoques nos frères. Il leur servira, dans le gouvernement des âmes, comme un manuel et un directorium uniforme. Le saint apôtre Pierre, eu la pers(?!îne du-

CnAP. III. — DÉCRETS DE SAINT ES'NOCENT I. 2Tt

quel le Christ fonda l'apostolat et Tunité épiscopale, nous a transr mis, comme première règle, de laisser à chaque évêque dans son diocèse le soin de prendre d'abord connaissance des causes criminelles, ou des simples délits concernant les clercs. C'est donc à l'évêque que ce devoir incombe, ainsi que vous le faites très-justement observer, dans la lettre oii vous nous demandez les règles d'administration que suit l'Église romaine. Il ne s'agit donc point ici d'imposer à nouveau des obligations arbitraires à votre clergé; mais il faut lui rappeler celles que la tradition des apôtres et des pères nous a transmises, et qui pourraient avoir été négligées par ignorance ou par faiblesse. Saint Paul nous dit en effet, dans son Épître aux Thessaloniciens : Slate et teneie traditiones ncstras, quas tradidi vobit sive per verfjum, sive per epistolam *. C'est là un précepte qui doL stimuler votre ardeur et votre zèle, afin qu'un jour vous puissies vous présenter sans reproche au tribunal de Dieu. Vous n'ignorez pas le mot de l'Évangile : « On exigera plus de celui qui a reçu davantage. » Ainsi ce ne sera pas seulement de nos propre^ actions qu'il nous faudra rendre compte, mais de Tadministra» tioa des fidèles de Jésus-Christ et de la manière dont nous les aurons instruits et dirigés. Il s'est trouvé des évêques qui, sans nul souci de la tradition et de l'honneur de leur ministère, se sont appliqués uniquement à capter, par une coupable indulgence, la faveur populaire, foulant aux pieds le sentiment de la crainte de Dieu. Nous ne saurions, même par notre silence, nous rendre complice de leur aveuglement, et c'est ici qu'il faut décrier avec David : « Tu voyais un voleur et tu courais te joindre à lui - ! » Voici donc les principes généraux qu'un évêque catholique ne doit jamais perdre de vue.

I. « Aucune ordination épiscopale ne peut être faite sans l'assentiment du métropolitain. L'élection doit d'oilleui'' avoii* été confirmée par une sentence publique des évêques de la province. L'ordination épiscopale ne peut être conférée par un évêque seul, afin qu'elle ne puisse être entachée du soupçon de clandestinité ou de

» il Ihessai. u. — « Fsûitu. xLix, 18.

/aveur arbitraire. Ce point a été réglé et défini par îe synode de Niccc.

II. H Le néophyte qui, après son baptême, s'engage dans la milice, ne doil point être admis ensuite à la cléricature.

Iil. « Si quelque conflit ou discussion s'élève entre les clercs soit de l'ardre supérieur soit de l'ordre inférieur, la cause doit être portée d'abord au jugement du concile des évoques delà province. C'est ainsi que l'a statué le synode de Nicée. Il n'est donc permis à personne de se soustraire à cette juridiction canonique, pour ver courir à la décision d'évêques étrangers. Il n'y a d'exception que pour l'appel à l'Église romaine, laquelle conserve sa prééraiaen.cc dans toutes les causes. En dehors de cette exception, le clerc qtd déclinerait la compétence du concile de sa province doit être déposé. S'il s'agit de causes majeures, on doit, selon la règle da synode de Nicée, en référer au siège apostolique, après que les évoques de la province auront rendu leur jugement.

lY. « Un clerc ne peut être admis à contracter mariage. Déjà l'ancienne loi * avait posé le principe de cette règle. L'Évangîie l'a portée à sa perfection. Ceux qui veulent dévouer leur vie &a ministère sacerdotal ne doivent point être engagés dans les embarras d'une famille.

V. « Le laïque marié avant ou depuis son baptême ne pcat être admis à la cléricature, tant que vit son épouse. Car ie baptême, qui remet tous les péchés, ns dissout pas le lîea eoajugal.

Yï. « Celui qui a été marié en secondes noces ne doit point être admis aux ordres. C'est le mot de l'Apôtre : Unîus uxoris vmttn -. Il en est qui prétendent éluder cette règle au moyen d'iSDe inter-

1 La p.irole de l'Ancien Testament à laquelle saint Innocent 1 fait allusion e?t celle-ci : Sacerdos uxorem virginem acdpiat, non vidtiam, non cjeciam (Levit., SXi, 13-14; Ezecb., XLiv, 22).

■^ Un "^umarquera cette interprétation traditionnelle et authentique, fiila par u:i pape àya v« siècle^ à propos d'une parole que les protestants de uo8 jours s'ob?tinent à entendre comme si saint Paul avait exigé que cîi&<îae prêtre eût une femme. Ce contre-sens, malheureusement trop intéressé, «o trouve dans tous les écrits de propagande protestante (I Tiinoih., n\, 1).

nUAP. m. — DECRETS

^ ÀOR erroBée. Ils disant : Si un homme, avant son baptêoM, «lé Hsarié et qa« svk première femme étant Tenue à mourir il en ait épousé une autre, le baptême survenu dans l'intervalle a fait disparaître l'empêchement canonique. Cet hemme se trou,), par rapport à l'admissibilité aux ordres, dans la condition d'un seul et unique mariage. Or, j'ai déjà dit que le baptême ne dissout pas le lien conjugal. Ne serait-il p;is absurde, en effet, de prétendre qu'un mariage antérieurement contracté deviendrait nul par le fait du baptême? il faudrait donc déclarer que les enfants nés avant le baptême de leur père sont illégitimes ! Ce serait de la démence

VII. « Nul évêque n'a le droit d'ordonner un sujet qui n'appartient pas à son église, sans le consentement de l'évêque diocésain. Le synode de Nicée défend également d'admettre un clerc qui aurait été chassé de son propre diocèse.

VIII. « Ceux qui reviennent au sein de l'Église, après avoir abjuré les erreurs des Novatiens ou des Montanistes, doivent seulement recevoir l'imposition des mains, et non la réitération du baptême. Car ce sacrement, dès qu'il a été conféré au nom du Christ, est valide, quand même il eût été administré par la maiD des hérétiques. Il faut cependant noter ici un point spécial. S'il SS trouvait, parmi ces hérétiques convertis, d'anciens catholiques qui auraient consenti à recevoir un nouveau baptême des Novatiens ou des Montanistes, on ne les recevra à la communion orthodoxe qu'après une longue et salutaire pénitence.

IX. « Les prêtres et les lévites qui auraient été admis aux ordres du vivant de leur femme, doivent, à partir du jour de leur ordination, cesser tout rapport conjugal avec elle. Il est écrit : « Soyez saints, parce que moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint *. » Sous l'ancienne loi, les prêtres ne quittaient pas le Temple, durant la période de leurs fonctions sacerdotales. Nous en avons un exemple célèbre dans la personne de Zacharie. Bien qub l'usag-e au mai'iage leur eût été octroyé pour la perpétuité de Uurs fa- <milles, lesquelles devaient toutes descendre de la race d'Aaron, U

» LeviL. XI, î*.

n'en est pas moins certain qu'ils étaient obligés au célibat pendant le tensps fixé. pour leur ministère actif à l'autel du Seigneur. Combien plus les prêtres et les lévites de la loi nouvelle, ne sont-ils pas astreints à cette loi de la pureté, eux dont le ministère n'est pas intermittent, mais quotidien, dont le" fonctions ne sont jamais suspendues? A dater de leur ordination,"ils doiven f, donc observer le célibat.

X. « Les moines qui sont promus au sacerdoce ne sont pas pour cela relevés de leurs vœux précédents. Leur promotion dans la hiérarchie ne saurait être pour eux un moyen de déchoir de leur sainteté première. Telle est la règle antique. Il faut la maintenir.

XL « Il arrive souvent qu'on veut élever aux ordres ceux de nos frères qui ont le titre de curiales^ ou qui exercent d'autres fonctions publiques '. Il faut craindre que leur promotion ne soit pour eux une cause de regret, si l'empereur, en raison même de leur caractère clérical, vient à les révoquer. On sait que les dignités civiles emportent avec elles des prérogatives soit de lucre, soit d*lionneur, dont le démon se sert pour captiver les âmes. La préséance des jeux, des spectacles publics, des cérémonies officielles, n® laisse pas que d'avoir de l'attrait. Vous n'avez pas oublié, frère Inea-aimé, que, durant votre voyage à Home, j'ai eu plus d'une fois l'occasion d'aller avec vous solliciter l'empereur, en faveur de quelques-uns de ces clercs qui se voyaient sur le point d'être révoqués de leurs fonctions civiles, précisément à cause de leur promotion au sacerdoce.

XII. « Quant aux femmes qui ont sollicité l'honneur de devenir les épouses de Jésus-Christ, et qui ont reçu solennellement le voile de la main des prêtres, si elles venaient à rompre leurs engagenents, soit pour se maner, soit pour vivre dans le désordre, il ne faut les admettre à la pénitence qu'autant que celui pour lequel elles ont violé leurs vœux aurait lui-même renoncé au monde. En

1 Voici l'article de Diicange sur les Curiales : Idem ac decuriones. Maxime vgro sic a} pellal, apud jurisconsullos, qui curialium oneribus -il prœslalionibus ^ant obncvii et adscripii. Curiales etiam dicuntur 1* palatini, magnâtes, regum $t^iales et cetteri qui principum curias sectanlur ; hommes de cour, courtisans; !• appariiores, iidtmque servientes; sergents. Interdum etiam sumilur Curiali» fro comité suMÎs, gttiiUe courtoie.

effet, puisque nous stigmatisons coinrae adultère la femme qui, da vivant d'un premier mari, en épouse un second; puisque nous ne l'admettons à la pénitence qu'après la mort de l'un ou. ' l'autre, combien plus ne devons-nous pas le faire pour celle ^ », après avoir engagé sa foi à rép'=''ix immortel de nos âmes, n'a pas eu honte de convoler à une alliance humaine?

XIII. « Quant à celles qui, sans avoir encore reçu le voile, ont cependant embrassé la vie religieuse, si elles viennent à rompre leur engagement et à se marier, on les soumettra à une péiiiLence de quelque temps, car elles avaient été les fiancées de Dieu. Or, dans les contrats humains, on tient pour indissoluble un engagement raisonnable, pris de bonne foi. Combien plus n'en doit-il être pas ainsi pour une promesse faite à Dieu lui-même? Une telle violation doit donc être punie. L'apôtre Paul, en parlant de quelques veuves qui avaient rompu leur serment de viduité, les condamne, quia primam fidem irritam fecerunt '. Que faut-il donc penser des vierges qui ont violé la foi de leurs premiers serments?

« Telle est, frère bien-aimé, la règle canonique. Si elle est religieusement observée par tous les pnHres de Jésus-Christ, les ambitions scandaleuses cesseiont, la discorde se taiia, les hérésies et les schismes ne lèveront plus la tête, l'empire de Satan sera renversé , l'harmonie universelle régnera dans l'Église, l'iniquité vaincue demeurera impuissante, la vérité de la doctrine fleuiira dans la ferveur de la charité, la paix que le prêtre a constamment sur les lèvres triomphera dans tous les cœui-s. Ainsi se réalisera la parole de l'Apôtre : Unis dans la foi, unis dans l'amour, nous demeurerons tous inviolablemunt .-ittachés au Christ, sans jamais rien qui sente «n nous l'esprit ri^ contention ou de vaine gloire ; ne cherchant point à plaire aux hommes, mais à Dieu 5eul *, à qui soient 1?. gloire et l'honneur dans les siècles des siècles. Amen. Donné le xv des calendes de mars (15 février), sous le consulat Yl* d'Honorius Augusie et d'Aristenœtus '. » (404.)

» I Timoi/i., V, 12. - * Philipp., Il, 2, 3. — « S. Innocent., Epitt. n; Pair, lat., toin. XX, col. iG3-4«l.

6. Telle est, dans son intégrité, cette charte pontificale, la première page du livre d'or où l'Église de France, fidèle aux instructions d'Innocent I, et réalisant par d'héroïques vertus les leçons qu'elle recevait à son berceau, a inscrit depuis tant d'exemples glorieux, tant de noms illustres. iVous avons déjà dit que jamais l'ombre d'un soupçon ne s'est élevée contre l'authenlicité de ce rescrit apostolique adressé à saint Victi'ice de Rouen, et c'est avec bonheur qu'il nous est permis de l'admirer dans sa simplicité majestueuse, sans avoir à le défendre contre dinjustes attaques. Voilà donc comment parlait un souverain pontife, en l'an 404, aux évêques des Gaules. Après cela, qu'on dise, qu'on répète, qu'on imprime, qu'on proclame par tous les manuels d'enseignement, par tous les organes de la publicité, par toutes les trompettes de la renommée, que le célibat ecclésiastique est une invention papiste d'un moine nommé Hildebrand, monté, en 1073, sur la chaire de saint Pierre, avec la présomption arabitieu.-e de se créer une influence despotique et de fonder l'omnipotence pontifi-

* C'est là une accusalioa tellement banale qu'elle court maintenant les rues. J'avoue, pour ma part, que je n'ai jamais compris comment un pontife, supposé ambitieux, aurait pu fonder la moindre espérance de réussite sur une obligation aussi dure que celle du célibat. Qu'est-ce qui a fait le succès du schisme de Photius en Orient, des hérésies de Luther et de Calvin eu Occident? Sans contredit, ce fut l'abolition du célibat ecclésiastique. Cela est tellement vrai qu'aujourd'hui encore c'est là l'obstacle le plus puissant qui retient dans l'hérésie et le schisme des bommes d'ailleurs théoriquement convaincus de la vérité du catholicisme. A un autre point de vue, il faudrait ne pas connaître le cœur humain pour admettre que, si la loi du célibat était d'invention arbitraire, si elle ne s'appuyait que sur le caprice d'un homme, jamais cette loi n'eût été adoptée, jamais elle n'eût persévéré, jamais elle n'eût fait un seul pruséiyle. Ce qui trompe les protestants et les gchismatiques, disons-le hautement ar nous avons pour principe de ne jamais rien dissimuler, c'est qu'ils se persuailent que le sacerdoce catholique élude en pratique la loi dont il se couvre en théorie. Eh bien ! nous en appelons à la conscience de tous les prêtres catho'iques et au témoignage de toutes les nations où ils exercent leur ministère sacerdotal, c'est là une monstrueuse calomnie. On sait partout qu'un prêtre peut tomber, mais, partout où un prêtre tombe, il est le premier à reconnaître qu'il a forfait à son devoir, e^ /es fidèles, tout en déplorant sa faiblesse et eu implorant pour lui la miséricorde de Dieu, pensent et parlent de même. Voilà la vérité sans phrases, et c'est cette vérité qui fait la force iadumptable du c«thoUcUme.

CUAP. III. — DECRETS DE SAINT INNOCENT i;

cale sur ia loi inconnue auparavant du célibat des clercs ' ! Qu'oq dise encore, si l'on se sent ce courage rétrograde, que les papes da moyen âge ont inventé à leur profit les appels en cour de dôme, pour augmenter leur puissance et grossir leur trésor! Oui, tout cela s'est dit et redit, et l'on croit faire preuve d'érudition et d'indépendance en répétant ces mensonges historiques. Tant il est vrai qu'on a laissé sciemment, volontairement, par calcul, et de parti piis, un voile d'ignorance peser ^jr res origines de nos institutions les plus saintes, de notre discipline la plus sacrée 1 Et l'on a fait tout cela au profit d'ambitions monarchiques qui sont tombées aujourd'hui, et au détriment de l'autorité légitime des pontifes romains, laquelle se tient seule debout au milieu des ruines accumulées par nos révolutions. Saint lîinocent I parlait du célibat ecclésiastique absolument comme en parle aujourd'hui Pie IX. Il affirmait cette loi en face des montanistes, comme Pie IX l'affirmi aujourd'hui en face dos protestants. Cataphryges ou luthériens, le nom a beau changer, l'cîrreur est restée la même. Les uns et les autres ont voulu faire trôner la volupté dans l'Église de Jésus-Christ; les uns et les autres ont été frappés d'anathème. Les premiers ont disparu ; il en sera de même des seconds, et l'Eglise, contre laquelle les portes de l'enfer ne prévaudront jamais, survivra aux hérésies contemporaines comme elle a survécu à celles du passé. 7. Au temps des centuriateurs deMagdebourg, on était tellement peu versé dans la science chronologico-ecclésiastique qu'on se révoltait à propos de la mention faite au Lifter Ponhficalis des règles données par s;iint Innocent 1 pour les vocations monaa» tiques, et exprimées par cette brève formule : Bic consiilutum fscîi de regulis monasterînn/w. Luc de Holstein, l'un des plus ardsnts fauteurs du luthéranisme, s'écriait : IJinc apparet imperitia scriotorts '. « On peut voir par cet exemple, disait-il, l'ignorance du compilateur posthume et apocrypt.a qui a forgé le Liber Pontifkalis. Est-ce qu'il existait des moines en Occident, à l'époque d'Innocent I? » L'érudition protestante n'allait paa plus loin. Quand

> Anast. Bibliother^ Lib, Pontif.; Pair, lat., tono. CXXVIII, col. 14*.

aujourd'hui, profitant des lumières que la science historique, archéologique et chronologique a si largement développées, nous noua reportoiis à ces outrecuidantes invectives d'un autre âge, ce n*esft ni une pensée ae dédain, ni un sentiment de courroux qui s'empara de notre âme, c'est une profonde et sincère compassion pour tant d'égarés de bonne foi, qui croyaient alors avoir un motif scientifique et sérieux pour se séparer de la vérité et rompre avec l'ÉglisQ romaine. Très-certainement il y en eut qui agirent alors avec sincérité, et qui se crurent le droit -le la science vraie contre l'ignorance et l'anachronisme avérés. Hélas ! ils se trompaient. L'histoire était contre eux, pendant qu'ils invoquaientsontémoignage contre la tradition romaine. Peut-être, s'ils eussent voulu plus sérieusement réfléchir à la parole de Notre-Seigneur : Ecce ego vobiscumsum, ont' nibns diehus, usque ad consummationem sœculi *, ils auraient compris que l'Église, fondée sur la tradition, ne pouvait pas avoir enseigné pendant douze cents ans une erreur même purement historique. Ils auraient compris que la vérité est une; qu'elle se présente à l'esprit humain sous des aspects différents, par la raison que l'esprit humain est borné et qu'il ne peut embrasser qu'un seul horizon à îa fois ; mais que, malgré ces différents aspects, la vérité demeure indivisible, et que dès lors Jésus-Christ, vérité substantielle, résidant dans son Église, ne saurait avoir d'éclipsé, ni affirmer d'un côté le mensonge pendant qu'il enseignerait de l'autre la vérité. Les pères de la réforme et ses premiers adeptes auraient pu raisonner de la sorte. Convenons toutefois que les catholiques, leurs adversaires, leur faisaient la partie belle. Les uns, sous prétexte de gallicanisme, déclaraient que pendant douze siècles les papes avaient inventé, publié, propage et maintenu de fausses décrétales, dans le tout di'lchrir leur autoi'ité nsnrpatrice. Les autres, sous prétexte d'éruditi )' j pure, proclamaient que les monuments de rantiquitè> romaine étaient remplis d'anachronismes, d'erreurs flagrantes et d'absurdités palpables. D'autres enfin, et ceux -a ont aissé de nombreux héritiers dans notre monde moderne, sous

» Uaith., xxviii, 10.

CUAP. ill. — DÉCRETS DE SAIM^ WNOGENT I* 279

prétexte que le miracle est tout au plus acceptable dans l'Évaa^le, mais qu'il ne doit pas se montrer ailleurs, supprimaient, au nom .de la raison pure, tous les actes des saints, toutes 'es passiones marfyrum , tous les récits hagiographiques, comme un recueil d'impostures pieuses ou de contes de bonnes femmes. Ne nous étonnons donc pas du succès de Luther et de Calvin. Tout conspirait pour eux, même ceux qui les combattaient. Maintenant, les rôles sont changés, et la vérité, contre laquelle nul génie humafn ne saurait prescrire, se fait jour à travers les attaques directes de la réforme et les connivences mdirectes de ses trois alliés : le gallicanisme, le jansénisme et le rationalisme.

8. Aujourd'hui, par exemple, il n'est plus permis au moindre eafant de nos écoles d'ignorer qu'à l'époque d'Innocent I des monastères très-florissants existaient dans les Gaules, et que le Liber Pontifîcalis ne commettait point d'anachronisme en indiquant d'une manière sommaire que ce pape avait eu à tracer des règles d'administration concernant les ordres religieux. En effet, depuis la fondation des monastères de Ligugé et de Marmoutiers par l'illustre thaumaturge saint Martin, la Provence venait d'être dotée d'institutions de ce genre par saint Honorât et par Cassien. Au midi de la Gaule, vis-à-vis de la cité actuelle de Cannes, deux îles, séparées l'une de l'autre par un étruit bras de mer, portaient alors le nom de Lerinœ (Lérins), Strabon nous rapporte qu'habitées jadis par un corsaire fameux, appelé Lero, elles en avaient retenu le vocable. Vers la fin du iv* siècle, elles virent aborder sur leurs plages désertes un ermite et une vierge de Jésus-Christ. C'étedent Hoooratus (Honorât) et Margareta (Marguerite), sa sœur. L'un et l'autre avaient 50us leur direction une colonie d*^ "eligieux et de femmes consacrées au Seigneur. Margaen'te s'établit daus l'île qui porte aujourd'hui son nom; Honorât fixa ses religieux dans l'île voisine. Après ce partage fraternel, la s-^paration la plus absolue entre les deux royaumes monastiques fut prononcée. Les pêcheurs de Provence racontent encore aujourd'hui que Marguerite n'" pouvait mettre le pied dans l'île des religieux, dont l'accès était mterdil aux femmes. Elle se bornait donc à prier son frère de venir loi-

même la visiter de temps en temps. Mais le saint, se reprochant le» heures consacrt'es à l'amitié, lui répondit que désormais il ne la irerraif, qu'une tV/is l'an, et il fixa pour l'époque de sa visite la sai- SûP où les CL'risiers sont en fleurs. Malgré les instances de Marguerit«, qui Lr-nuvait le délai trop éloigné, rien ne put ébranler l'austère détt;rMiiii;!!!ori d'iionorat. L'humble vierge espéra que Dieu serait moins inflexible. Elle obtint de celui qui bénit les amitiés saintes, qu'un ceiisior du livoge fleurît tous les mois. Honorât vit dans ce proiiige ia volonté manifeste du Seigneur, Chaque mois, étendant, co::Vi,\.^ jadis Elisée, son manteau sur les ondes, il traversait le détioit et venait parier du ciel à l'heureuse Marguerite. On dit encoic que le jour où Honorât, cherchant une solitude à son gré, mit pour la première fois le pied dans ces îles, la multitude des serpents qui les infestaient était telle que le saint, pour se dérober à leur poursuite, dut se réfugier sur la cîme d'un paL^iier. Là, il pria le Seigneur, et, une tempête s'étant élevée, les flots couvrirent le sol des deux îles et en balayèrent les hôtes venimeux. Quoi qu'il en soit de ces récits traditionnels, il est certain que saint Honorât et sa sœur conquirent sur le désert et les bêtes farouches cette terre inhabitée, où devaient bientôt fleurir toutes les vertus. Honor.it était né à Leuca Tullorum (Toul), cité déjà considérable, dont les Romains avaient fait une de leurs places fortes vers les frontières de la Germanie. Sa famille, d'origine romaine, avait eu l'honneur de donner des consuls à l'empire. Ses parents étaient idolâtres; jKv.it-élrc même ne vinrent-ils se fixer dans les Gaules que pour j mtcsler contre les nombreuses conversions au christianisme dont le patriciat fournit tant d'exemples sous le règne de Théodose. Si tel fut leur dessein, il ne réussit guère. Jésus-Christ, qu'ils fuyaient, devait conquérir l'un après l'autre leurs trois enfants. Honorât, le premier, se fît catéchuibène ; il reçut le baptême, avec Marguerite, sa s(ïîur. Leur exemple entraîna dans la môme voie leur frère aîné, Venantius, et ensemble ils déclarèrent leur résolution de rtinoncei- au înonde, pour se consacrer exclusivement à la contempjutioi). lionurat et Yonantius se retirèrent d'abord dans une campagne voisine de Leuca Tullorum et y vécurent en ormiteB.

CHAP. III. — DÉCRETS DE SAIIïT tNiïOCENT I.

Mais l'éclat de leur cenyersi«a avait attiré sîir eux l'attention publique : leur retraite devint bientôt un obje] de pieux pèlerinage dans toute la contrée. Pour échapper à l'empressement de la foule, les deux frères, que la mort de leurs parents avait rais en possession d'un opulent patrimoine, vendirent tous leurs biens, en distribuèrent le prix aux pauvres, et partirent avec leur sœur pour Ma.ssi]ia (Marseille), où ïùvèipe Proculus voulut les attacher à son clergé. Mais ils n'aspiraient qu'au bonheur de la solitude etdu silence. Leur dessein était d'aller visiter les monastères de rOriont, afin d'apprendre, à l'école des anachorètes de Grèce, de Bethléem et de Nitric, les secrets de la perfection érémilique. Laissant donc Marguerite dans une communauté de viera-es ils s'embarquèrent avec un saint moine, Caprasius (Gaprais), sous la direction duquel ils s'étaient placés. A cette époque, les côtes du Péloponèse et de l'Hellade étaient peuplées de religieux qui alliaient, comme en Egypte, la vie anachorétique à celle des cénobites; c'est-à-dire qu'ils passaient toute la semaine dans des grottes isolées, se réunissant seulement le dimanche pour aslîster aux saints mystères et recevoir les instructions de leur supérieur ou père [abbas). Les trois voyageurs parcoururent successivement ces retraites, où la grâce de Jésus-Christ faisait éclore des merveilles d'austérité et de mortification sur la terre classique des mollesses païennes. En arrivant à Methone (Modon) , capitale de l'ancienne Messénie, Venantius, mûr pour le ciel, rendit son âme à Dieu *. Cette mort changea le? dispositions d'Honorat. Il reprit la route des Gaules, traversa l'ïtalié et arriva à Forojulium (Fréjus), l'antique Colonia Glassensis. Leontius iygàziï Léonce) de Nîmes en était alors évêque. Entre Honorât i \ l-éonce , fi se forma bientôt une de ces liaisons dont la sainteté vé«l^f©^^)«« est le fondement. Honorât voulut se fixer définitivement v^a jt^ le diftcèse de son pieux ami. Il s'établit quelque temps, avec C'aprasius, dans la contrée sauvage qui s'appelle aujourd'hui Gaporosso, sur un rocher qu'on montre encore aux pèlerins et que la langue vul-

*0d célèbre la fête de saint Yeuantius à la date du 30 mai.

gaire da pays désigne sous lé nom de î Santa Balma de santu Honorât ' y ia sainte Baume • de saint Honorât. » Mais, comme autrefois à Leuca Tullorum, la foule se donna bientôt rendez-vous à la Balma des deux ermites. Ce fut alors qu'Honorât et son compagnon se réfugièrent dans File de Lérins. Là encore ils furent poursuivis non plus cependant par une curiosité indiscrète et stérile, mais par d'illu;4res disciples qui vinrent se mettre sous leur direction. Il fallut bâtir un monastère pour les hôtes nouveaux que l'Esprit-Saint appelait au désert. Successivement on vit arriver Lupus (saint Loup), un des proches parents d'Honorat, qui venait, de concert avec Pimeniola, sa femme, de vendre tous les biens qu'ils possédaient au territoire de Toul, lui pour s'enfermer à Lérins, elle pour entrer dans un monar,^r^re de religieuses. Maximus (saint Maxime), plus tard évoque de Reji-Albiœci (Riez); Hilarius (saint Hilaire), depuis évêque d'Arles; Jacobus (saint Jacques), depuis évêque de Centones Allobrogum (Tarentaise) ; Valerianus, depuis évêque de Gemeliensis (Cimiers-Nice) ; Aurelius , depuis évêque de Forojulium (Fréjus), firent de même. Eucherius (saint Bûcher), qui devait monter plus tard sur le siège archiépiscopal de Lyon, se distinguait au milieu de cette florissante colonie. Jeune encore, doué d'un esprit vaste et cultivé, possesseur d'un nom illustre et d'une grande fortune, il avait formé le dessein de renoncer à tous les avantages que pouvait lui offrir le monde. Mais il était marié, il avait deux enfants en bas âge : Salonius, depuis évêque de Colonia AUobrogum (Genève), et Veranus, depuis évêque de Ventia (Vence). Salonius, l'aîné, n'avait encore que dix ans. C'étaient là, outre l'attachement profond d'Eucherius pour sa femme Galla, des liens qui semblaient devoir le retenir longtemps dans le siècle. Mais la grâce d? Dieu triompha de tous ces obstacles. Gaila, non moins pieuse que son époux, se renferma dans une communauté de religieuses, et Eucherius aborda un jour à Lérins, amenant avec lui ses deux fils. Ils y furent élevés sous la

* On sait que le radical celtique Balm, d'où le latin Balma et le fraaçai* Baume, aiasi que leur dérivé Ballon, désigne une croupe montagneuse, élevéa an-desaus de deux valléei. [Cf. Du^tange,. Glossar., verbo Balma.)

direction du moine Yincentius, dont le Commonitorimn devait bientôt illustrer le nom. Salvien leur donna des leçons de rhétorique et de philosophie. Cependant leur père s'était •^infenfîé dans !e lieu le plus reculé de Tîle, où il passa quelques années sans avoir aucun commerce avec les hommes.

9. Telle était cette soif de mortifications, d'austérités et de solitude, qui dévorait alors tant de grandes ûmes. L'île des Serpents s'était rapidement transformée en un eden de sainteté, de science et de vertu. Voici en quels termes Cacher, devenu évêque de Lyon, décrivait les charmes de cette île bénie. « Entre toutes les retraites habitées par les pieux serviteurs de Jésus-Christ, dit-il, j'aime et j'honore ma chère Lérins, toujours ouverte pour recueillir dans son sein les naufragés d'un monde si fécond en tempêtes ! Elle abrite doucement sous ses ombrages les cœurs que le souffle ardent du siècle avait brûlés. Le pèlerin hal> tant y respire en paix sous l'aile du Seigneur; c'est le paradis que cette île bienheureuse, aux sources vives, aux gazons verts, aux vignes fertiles, aux fleurs et aux fruits parfumés. Elle méritait d'être choisie pour devenir le théâtre d'une discipline céleste. Elle méritait de fixer le choix d'Honorat, ce père des saints, ce fondateur en qui revit la majesté des patriarches et des apôtres. Maintenant Honorât est devenu le pontife d'Arles. Mais Lérins a gardé Maxime, grand par cela seul qu'il fut jugé digne de suc» céder à Honorât dans le gouvernement des monastères. Elle possède Lupus, ce cœur plein de mansuétude, sous le nom redoutable qui rappelle le loup de la tribu de Benjamin. Elle possède le frère ée Lupus, Vincent, cette perle incomparable. Elle possède le vénérable vieillard Caprasius, l'égal des plus illustres pères du désert. Elle possède enfin cette légion de saints anachorètes, reclus dans leurs cellules, et qui retracent sur la terre des Gaules les merveilles des solitaires d'Egypte. 0 bon Jésus ! quels saints, quels anges j'ai vus là ! Le parfum répandu du vase d'albâtre évangélique n'exhalait pas une plus suave odeur. C'était comme une atmosphère de vie céleste. Le rayonnement de l'homme intérieur illuminait les visages. Etroitement unis dans iG ©harité, déférents par

t84 PONTiFir,AT DE SAiWT ikîioce:st I (401-417).

humilité d'une pifté tendre et d'une espérance invincible, ie-iy démarohe était modeste, leur obéissance rapide, leur abord silencieux, leur regard plein de sérénité. On eiit dit un baUiiilon de l'armée des anges. Ils ne convoitent rien, ne désirent rien, si ce n'estle Dieu qu'ils désirent encore, tout en le possédant. Ils .isMirent à la vie bienheureuse, et ils l'ont déjà. Ils s'élancent vers le ciel, et le ciel est chez eux. Qu'est-ce en effet qu»^ le ciel? La séparation d'avec les pécheurs? Ils l'ont. La sainteté rayonnante de la vie? Ils l'ont. L'hymne sans fin chanté à la louangi» de Dieu? Ils le chantant. La société des bienheureux? Ils en jouissent. La possession du Christ? Ils possèdent le Christ. Ainsi, dans la surabondance de la grâce divine, ils goûtent, dès cette vie présente, les joies qirils espèreiit dans l'avenir. Ils tiennent déjà la réalité, bien qu'ils soirnt enr<>re âans le chemin de l'espérance. Il n'est pas jusqu'au travail qui ne soit pour eux une source immc^nse do joie, puisqu'on s'y livrant ils trouvent le Dieu qui doit en êtie la récompense. 0 Hilaire, mon i:'iftn-.Timé, quel n'est pas votre boniieur au milieu de cette céK'ste jolonie ! Je vous en supplie, ne perdez pas la mémoire d'un misérable pécheur tel que moi, et recommandez ma faiblesse aux prières de ces saints. Comme Israël, vous liahilez le désert, afin d'entrer avec Jésus dans la terre des promesses. Adieu en Jésus-Christ Notre-Seigneur '. »

10. Telle était à son berceau cette première institution monastique de Lérins, dont la règle tracée par saint Honorât ne nous est point parvenue. On voit, par l'exemple de Salonius et deVeranus, les deux fils de saint Eucher, que les monastères de cette époque offraient déjà aux familles cliiétienncs la ressource d'une éducation littéraire et pieuse pour les enfarits. Sidoine Apollinaire nous apprend que l'un desesfrè^'e^ avait été élevé à Lérins par Faustus (êaint Fauste), le futur évéque de Riez '. On aura précédemment

(I) S. En cher. De Laudo crrmi.Epist.ad Hilarlum.preshjit.Lirincns . ; Pair, lai., toiu. L, col. 7H. Le prêtre de Lérins, à qui saint Euelier écrivait cett<j lettre, était saint Hilaire, qui succéda plus tard à saiul Honorât sur le siège d'Arles.

(2)Sidûn. Apollinar., Carnx. Euch. ad Faust. Reienscm ; Pair, lat., tom. LViil, cul. T-20.

remarqué, dans un récit de Sulpice-Sévère *, qu'à Marmoutieirs les cénobites avaient un enfant, ou disciple, qui les servait. Sainte Paula, à Bethléem, en apprenant la naissance à Rome de sa petitefille, à Ifiquelle on avait donné le nom de son aïeule, faisait j Te par suint Jérôme à Toxotius et La;ta, père et mère de cet eh >*t : <i Je crains bien qu'il ne vous soit difficile, impossible même, d'élever à Home la nouvelle chrétienne selon les règles de Jésus- Christ, Envoyez-la donc à sa grand'mère Paula et à sa tante Ëustoehium, qui la façonneront plus pieusement et plus commodément. Ce sera une perle précieuse sur le lit de Marie; elle reposera dans la crèche de Jésus. Nourrie dans le monastère, parmi le chœur des vierges, elle ne connaîtra ce monde qu'à travers la vie des anges. Eustochium veut l'avoir. Confiez-lui cette petite, dont le vagissement seul est une prière au ciel pour vous. Que votre enfant Toie, aime, admire, dès ses premiers regards, celle chez qui tout est enseignement de vertu : la parole, la tenue, la démarche ! Que la nouvelle Paula soit bercée sur les genoux de l'ancienne qui recommencera, pour la petite-fille, ce qu'elle a fait si heureusement poursaproprefille. Et s'ilm'est permis d'intervenir personnellement, je vous dirai : envoyez-la moi. Je la porterai sur mes épaules ! Vieillard, je me ferai enfant avec elle, je balbutierai pour me plier à son langage, et, croyez-le, je serai plus fier de mon emploi qu'Aristote ne le fut jamais du sien ! Le philosophe avait à instruire un roi Je Macédoine, qui devait mourir à Babylone par le poison; moi, *« formerai le cœur d'une épouse de Jésus-Christ, destinée à la tîouronne du ciel *. » Le vœu des solitaires de Bethléem fat exaucé. La jeune Paula rejoignit son -lïeule et sa tante Eustochium. Elle succéda à cette dernière dans ra direction du monastère de femrae«. Il y avait donc, dès cette époque, une alliance intime entre la vieillesse pleine d'expérience des religieux et l'éducation de la jeunesse chrétienne. A l'heure oii nous écrivons ces lignes, t antique tradition persévère. Elle durera autant que l'Église, c'est-à-dire

Cf. pag. 85 de ce volume. — « S. Hieron., Epist. cvii, ad Lcetamt Trad. de M. A. Thierry : Pair, lat., tom. XXII, col. 877-87&

286 PONTiriCAT DE SAIKT INKOCENT I (401-417).

jusqu'à la consommation des siècles. Les efforts hostiles du rationalisme présent et futur, n'y pourront rien.

11. C'est d'ailleurs un fait très-remarquable, bien qu'on ne l'ait peut-être jamais signalé, que l'efflorescence chrétienne du iv' et du y' siècle, qui nous étonne par la variété, la multiplicité et surtout la succession de tant de génies, "orrespondit précisément avec l'expansion universelle du monachisme. Depuis les rochers du Sinaï jusqu'aux laures de la ïhébaïde; depuis les prairies de la Cappadoce jusqu'aux rives du Peloponèse; depuis les grottes de la Sicile * jusqu'aux îles Staechades (Hyères *), et Lerinse (Lérins) ; depuis

1 Toutes les îles de la Méditerranée, dès le temps de saint Ambroiie, étaient autant de lieux de retraite choisis de préférence par les solitaires de l'Occident. Voici un texte de VHexafnevon du grand docteur, qui le prouve sural>oudamment : Quid enumerem insulas, guas velut monilia plerumque prœtexit {mare), in quitus ii gui se abdicant ititcmperantiœ sacu/aris Ulenebris, fidocordifientice proposiio eliguni mundo latere, et vilee hujus declinare dubiof anfrantus? Mare est ergo secreium temperantiœ, exercitium continentia:, gravitatis secsssui, portus secuntaiis, iranquillilas sœculi, mundi hujus sobrieins, ium fiddlUis viris aiquedemiis inccntivum devùtionis, ut cum undurum leniter oUuentium sojw certent canins psallentium, plaudard insulœ IranquiLlo fluctuum sauctorum choro, (lyrnxis sanctorum personent. Unde mihi ut onmem pelayi pulclirttudinein comprehendam quam vidii operator? Et quid pi ura 7 Quid aliud ille concentus undurum, nisi qmdam concentus est j.hbis ? Vnde ber.e mari p/erumgue comparatur Ecclesia quœ primo inrjre>n^itis populi agmiue totis vestibulis undas vomit : deinde in orsiione toiius pieots tanquam undis reflueniibus stredet, cum responsoriis psatmo- TWH, canius vhorvm, mulierum, virgiuum, parvulorum, consonus undarum fragor résultat. S'tm illud quid dicam, quod unda peccatum abluit, et Sencii Spirilus aura salutaris asf^rat? {S. Ambros., Hexamer., lib. 111, cap. V; Pair, lat.,

tom. XIV, col. 165.)

2 Nous avous déjà dit, à propos de l'île Capraria, où la fiotte expéditionnaire &e Mascesil coulre Gildoû fut oblig,5e de relàcùer pendant la tempête, que •.■•s cotes de la Sardaigne, de la Corse, et de outes les îles adjacentes, étaient peuplées de cénobites chrétiens. Il en était ie même des île? i^ accljnde- (liycI.•^J Avant uiè:ue que siiint Honorât fut venu, avec s.aint Caprai:?, se fixer a Lriins, lg8 StBeehades étaient déjà habitées par des anachorètes. L'histoire de ch.icnne d» ces institutions céuobitiques ne nous a pas été conservé, ui.us leur exisleucv. »« révèle à nous au hasard des témoignages ccu temporal us, • vec cette spontauéilé imprévue qui donne aux affirmations un caractère i'i'Qutaiit pins auiheuli-iue qu'il est moius cherché. C'est ainsi que, daus sa i:.>Jlut,o XI Cas^ieu nous apprend que les Sisechadcs étaient peuplées de cé- Dolules Voici sou texte : Si vero sutv:iu,n studii vestri sîlim hœc satiare non

WF

CiiAl-. l'A. — UiiOKETS DE SAINT IKNOCEIiT I. 287

les collines de Bethléem jusqu'à celles de ligugé et de Marmoutiers^ le catholicisme s'était affirmé partout en créant des monastères. Basile et Grégoire de Nazianze avaient été moines, comme Athanase, comme Jérôme, comme Epiphane, comme Augustin, comme saint Martin de Tours, comme Sulpice-Sévère, entame Jean Chrysostonv», ; Qu'on veuille bien y réfléchir sérieusemeub. fl est impossible que ce soit là une coïncidence fortuite. La discipline religieuse est éminemment favorable à la culture intellectuelle. Sans doute, à lui seul, l'élément monastique ne saurait créer le génie, là où Tétofie manoue. Mais, à égalité de dispositions naturelles entre deux enfants, il est certain que l'éducation religieuse donnera infailliblement la supériorité à celui qui, outre l'éducation purement classique, aura reçu la discipline chrétienne. C'est qu'en effet, l'homme vaut plus par le cœur que par Tintelligence. Voilà pourquoi les monastères ont fait tant de si grands hommes.

12. Dans le même temps que saint Honorât fondait à Lérins cette pépinière d'illustres évêques qui, à leur tour, édifièrent comme une luche d'abeilles la monarchie frnnraiso, un Scythe, né dans les nioutagnes de la Thrace, «Cassien fondait, sur ces mêmes rives de la Provence, dit M. de Monlalembert, une autre métropole monastique, l'abbaye de Saint -Yictor près de Marseille. Cette abbaye fut construite au sein des grandes forêts qui avaient alimenté la marine des Phocéens. Au temps de César, elles descendaient jusqu'au bord de la mer, et leur mystérieuse obscurité avait tellement épouvante les soldats romains, que le conquérant, pour les enhardir, avait dû lui-môme prendre la cognée et en frapper un vieux chêne ^ L'abbaye s'éleva sur la grotte oii avait été inhumé le saint martyr Yictor, officier d'une légion romaine, à la fin du m* siècle ^. Elle rattachait ainsi à la sainte mémoire de ^'époque des martyrs les travaux plus pacifiques, mais rudes encore ei in-

imuli.<! emHiendce sunt, frnire.t, deit'ffermm, ut arbiiror, vestri ardoris explebunt, (Ciissian., Cu/lat. XI, Prfefat. ; Polr. lai., loin. XLIX, col. 848.)

» Kulfi, lltst. de Marseille, 1696, lom. J, pag. 26; de Ril)be, la Provence aifpoi7it de vue des bois, etc., 1857, pag. 23 (Note de M. de Monlalembert). Cf. tom. VI 11 4e cette Histoire, pag. 535, 586.

cassants, des nouveaux confesseurs de la foi K » Cassien avatt été ^,f?vé à Bethléem, sous la discip4ine de saint Jérê»ïie. Parvenu à l'âge de l'adolêsewsee, il avait visité les solitudes égyptiennes de Nitri^etdelaThébaïde, nen pas sémpleraent comme pèlerin, encore moins comme touriste, mais en s" fixant des mois entiers près des piusillu&\res habitants du désert, pour s'initier plus profondémenj aux secrets de la perfection ténobitique. Son dessein était de trans porttT en Occident les institutions monastiques ûe l'Orient. Son ami et condisciple, Germain, l'accompagna dans cette pérégrination qui dura sept années. Ensemble ils se firent tour à tour, à Panephyee et à Diolcos, les disciples des saints anachorètes Chérémon, Nebtcros et Joseph. A Scété, ils se mirent sous la conduite du saint abbé PiamiKon, partageant les dures fatigues des solitaires et s'édifiant à l'exemple de leurs vertus. Environ l'an 402, Gassien et son compagnon vinrent à Byzance, attirés par la réputation de Jean Chrysostome, lequel les attacha à son clergé, et conféra l'ordre du diaconat à Gassien, celui du sacerdoce à son compagnon. Dans ia. persécution dont le grand évêque fut bientôt victime, il les trouva noblement fidèles à sa cause et dévoués jusqu'à la mort. Il leur fît l'honneur de les députer au pape saint Innocent I, pour l'informer du lamentable état de l'église de Byzance. Après leur départ, Ghrysostome lui-même fut exilé, et tous les prêtres fidèles, proscrits. Gassien, dans l'impossibilité de retourner à Constantinople, vint s( fixer quelque temps à Lérin?, d'où il se rendit à Marseille. Ge fu' là qu'établi définitivement il fonda l'abbaye de Saint- Victor poui les hommes , et parallèlement un monastère pour les femmes. Bientôt plus de six mille disciples des deux sexes étaient réunis sous sa direskion (404-408).

13. Il y avait donc en Occident, sous le pontificat d'Innocent î, assez de moines pour que ce papo eût à se préoccuper de leur existence, et à tracer aux évêques des règles administratives à leu? égard. Pa^ conséquent, le Liber Ponlificalis n'avait pas commis l'anacûronisme qac res centuriateurs de Magdebourg lui reprochaieat.

* M. de lloDtalembert^ les Moines tfOccidtntj tom. I, pag. 2i3.

quand il avait dit de saint Innocent I : Hic constitvtum fecitde retpiHs mon aster iorum. L'anachronisme et l'ignorance étaient exclusivement du côté de la critique obstinée et malveillante qui avait pris b -fâche de renverser tous les monuments de l'Église romaine, afin devenir plus aisément h. bout de ruiner la foi catholique. C'est ainsi qu'on détruit d'abord les ouvrages avancés d'une place de guerre, avant de livrer l'assaut définitif. On riait donc de la simplicité avec laquelle l'apocryphe, inventeur prétendu du Liber Pontificalis, supposait la ville de Rome, sous Innocent I, peuplée de couvents et de monastères, absolument comme elle l'est encore aujourd'hui. Il fallait cela, disait-on, pour que le faussaire pût écrire de ce pape : « Qu'ayant trouvé dans la ville éternelle une grande quantité de Cataphryges (Manichéens), il exila les uns et renferma les autres dans des monastères. » Mvl'.os Cntapltryrjas in urbc invenit, quos exsilio et monasteriis relegavit. Que deviennent cependant ces triomphantes ironies, en présence du témoignage formel de saint Jérôme qui nous apprend qu'à cette époque, Rome était vraiment peuplée de moines et de religieuses? « Quelle joie pour nous, disait saint Jérôme, de voir que Rome est devenue une autre Jérusalem! Les nombreux monastères de vierges, l'immense multitude de religieux qui s'y consacrent au service du Seigneur, ont changé eu un titre de gloire ce nom de moine, auparavant si décrié *. »

14. On le voit, l'étude plus complète et plus approfondie des monuments de l'antiquité ecclésiastique nous ramène de toutes parts au respect de la tradition et de la prééminence du saint siège. L'an 400, le vu des ides de septembre, dix-neuf évêques de toutes les provinces d'Espagne se réunissaient en concile à Tolède, sous la présidence de Patruinus d'Emerita (Merida). Depuis l'invasion du priscillianisme dans la péninsule Ibérique, la discipline avait eu beaucoup à souffrir des divergences d'opinion, de rites et de coutumes. Certains évêques admettaient aux ordres les schismati-

* ftomam factam Hierusalem ! Crebra virginum monasteria, monachorum innumeiûbilis muUitudo, ut pro frequeniid servientium Deo, quod prius ignominim puerai, essei postea gloriœ (S. Hieronym., Epist. cxxvil, ad Principiam; Patr, Li., tom. XXII, col. 1092).

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