‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 4)Chapitre 62 sur 77 · XI · texte numérisé non relu

XI

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nius, également vendu à la faction moyennant l'évêché d'Hérai,lée. Ils se présentèrent devant l'homme de Dieu et lui dirent : Lo syiasde vous mande l'ordre suivant : Comparaissez à notre tribunal pour vous Justifier des charges qui pèsent sur vous. — Chrysostome 02 daigna point leur adresser la parole. Il fit transmettre par quelques évêques la réponse suivante, adressée au synode luimême '. ^uel ordre prétendez-vous donc observer dans cette étrange procédure? Tous persistez à me donner pour juges des hommes que j'ai récusés comme mes ennemis personnels, et vou& me faites citer par mes propres clercs ! — Les deux évêques envoyés par Chrysostome en arrivant au synode furent accablés d'outrages. On leur arracha leurs vêtements, on les flagella. Puis chargés de fers, ils furent jetés sur un navire qui les conduisit en exil. A l'heure où je parle, je ne sais encore ce qu'ils sont devenus *. n

20. Tel est le récit de Palladius. Cet évêque, renfermé alors, avec les autres prélats fidèles, dans le tridinium du palais épiscopal de Constantinople, ne pouvait savoir ce qui se passait au faubourg de Chalcédoine, dans le conciliabule du Chêne. La nouvelle . chronique de Théodore de Trimithunte nous présente la contrepartie très-exacte de la narration de l'évêque d'Iîélénopolis et ne nous laisse rien ignorer des divers incidents qui se produisirent au sein de l'assemblée. Le parallélisme entre les deux hagiographes se soutient avec une telle précision que la véracité de l'un se con- > trôle par celle de l'autre, et réciproquement. « Après que le questeur impérial eut fait observer que la présence de Chrysostome était nécessaire, dit Tliéodore de Trimithunte, le concile députa à l'archevêque de Constantinople deux des clercs qu'il avait luimême déposés précédemment et chassés de l'Église. Ils lui signifièrent d'avoir à se présenter au synedrium -. Mais Jean transmit cette réponse : Vous agissez en opposition avec toutes les règles cano-

fipallad., Soc. cit., col. 29.

« Nous reproduisons le terme même da chroniqueur. Dans sa pensée, ce mot était l'équiYaleat du Sauliédrin, ou synagogue, de la passion évangé» li<]ue.

CnAP. IV. — CONCILIABDLE DU CnÈKE.

niques. Vous prétendez me donner pour juges des tiommsa qui se sont noloirement déclarés mes ennemis, et qui ont réanî toute une faction contre moi. — Les évêques du parti de Jean refusèrent de môme de se rendre au conciliabule, en disant: Quel scandaîe de voir ainsi diviser par un schisme l'Église pour laquelle Jésus-Christ a versé son sang! C'était à Théophile de venir avec les prélats de son parti se joindre au concile légitimement assemblé, sous la protection des lois, dans cette capitale, et non d'essayer, comme autrefois Caïn, d'attirer traîtreusement un autre Abel dans la cam" pagne. Théophile n'est entouré en majeure partie que d'évêques d'une seule province, la sienne propre, tandis que nous sommes assemblés ici de toutes les provinces de l'Orient, et que nous comptons sept métropdiitains, outre les quarante évêques dont notre synod^3 est composé. Il serait donc de toute justice que le plus grand nombre entraînât le plus faible, quand même nous n'aurions pas la supériorité avouée du rang hiérarchique et de la provenance différente de chacun de nous, laquelle établit clairement notre impartialité dans le débat. Nous vous disons donc à vous, patriarche d'Alexandrie : Si vous ignorez ces choses, prenez la peine de les apprendre. Si, les connaissant, vous persistez dans votre conduite tyrannique, sachez que la justice divine vous atteindra et que vous expierez cruellement un jour ces violences infernales '. »

47. Évidemment Théodore de Trimithunte avait sous les yeux, au moment oii il écrivait, les pièces authentiques dont il faisait une analyse si fidèle. Un siècle et demi après la mort de Chrysoslome, il tenait exactement le même langage que Palladius, témoin oculaire de ce drame fameux. Une telle concordance à travers les âges est pour nous la garantie de l'irrécusable véracité du nouveau îhroniqueur. Théodore de Trimithunte avait donc entr" k-s sains les actes aujourd'hui perdus de cette inique asserahî^c '^a Chêne. Le cardinal Maï, avec le sens exquis de l'antiquité dont il a donné

* Theoiox'. Trimithuut., De vita S. Chrysost., n" 20; Patr. grcec^ tom. XLVIIj, col. 74.

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tant de preuves, n'en doutait pas, et iî estimait que la découverte de ce précieux manuscrit jetait un jour tout nouveau sur le conciliabule du Cl-éne dont nous n'avons plus que les extraits conservés par Photius *. Nous sommes complètement de cet avis et nous n'hédtons pas à accepter les indications du nouveau chroniqueur, même lorsqu'elles sembleraient contredire en quelque point celles de Palladius. Ainsi, ce dbr/iitr aJ.iiiié que Chrysostome refusa péremptoirement de se rendre de sa personne au sanhédrin de ses ennemis. Trois fois de suite, l'illustre archevêque repoussa les instances qui lui furent faites à ce sujet, d'abord par les deux évêques lybiens Paul et Dioscore, puis par un notaire impérial et enfin par les deux clercs de Byzance Engi-nius et Isaac, sur la tête desquels cette trahison devait poser une mitre, il est donc certoin pour mous que Chrysostome ne mit pas le pied au conciliabule du Chêne et qu'il ne sortit point de son triclinium durant ces lamentables dé])ats. Cependant Théodoî'e de Trimithunte, avec la même simplicité de style, la même ingénuité, la même bonne foi candide et intègre dont sa narration nous a déjà fourni tant d'exemples, afTirme que Chrysostome comparut devant l'assemblée, qu'il y fat coufi-onté Kvec Théophile et qu'on les y interrogea l'un et l'autre. Ainsi que le lecteur en jugera bientôt, cette partie très-importante de la nouvelle chronique ne laisse pas soupçonner la moindre trace de légende ni d'interpolation fuite à plaisir. On y reconnaît à première vue des citations prises sur les procès-verbaux et reproduites telles que le chroniqueur les a trouvées dans le document original qu'il analysait. Mais, chose remarquable et que le lecteur pourra aussi constater, c'est que, dans cette prétendue comparution de Chrysostome au sanhédrin du Chêne, on ne cite aucune réponse de Chrysostome. Tous les autres interlocuteurs parlent : ils tiennent exactement le langage qui convenait à leur situation ou à leur rôle. Seul Chrysostome garde le silence. Le seul mot qu'on lui fait prononcer est une protestation qu'il ne veut pas se défendre. InterpelltS directement, il devrait formuler un

« Mal, Monitum in opuscul. Iheodor. Trimithunt. ; ibid.^ col. 58.

miAP. IV. — cnvciLÎABTJLE DD CnÈNS.

oui OU un non, faire âa. moins ua geste soit de dénégation soit d'.-ïsscntiaieut, mais on a soin de faire couvrir sa voix par des acclamalions parties du sein de l'assemblée. Celte altitude est d(''jiî siuç^-ulièrcment caraetérislique. Une autre particularité ne l'est pas îDcins. A l'approche du pi'étendu Clirysostome comparaissant devant l'assemblée, la séance cesse d'être publique. L'interrogat^^iî se fait à huis clos par les commissaires d'Arcadins. Cinq évéqcs^ de chaque parti sont seuls admis avec les officiers impériaux à cette délibération secrète. Un tel luxe de précautions pourrait mettre sur la voie d'une fraude jusqu'ici inédite, ra;iis parfaitement vraisemblable et conforme au génie connu de l'intrigant Théophile, On se rappelle que Palladius indique positivement que cinq députés, les évoques Lupianas, Démétrius, Eulysius, et deux prêtres, Germain et Sévère, portèrent le message collectif du tricUniurn épiscopal de Byzance et la lettre personnelle de Chi-ysostome nu conciliabule du Chêne. Évidemment ces personnages officiels n3 franchirent pas le détroit qui séparait la ville du faubourg de Chalccdoine sans éveiller autour d'eux l'attention publique déjà si profondément surexcitée. La foule dut les suivre, comme au temps de la Passion, ut videret finem. Ce fut donc un cortège imposant qui dut se présenter à la porte du monastère du Chêne, et les évêques qui y étaient réunis purent croire que Jean Chrysostome arrivait en personne. La foule surtout put le croire. Or, pour Théophile, il importait que non-seulement la plèbe byzantine, mais le monde catholique tout entier le crût^^'est qu'en elTet aucun jugement canonique ne pouvait être iqfrfdu contre an accusé, évêque ou clerc, sans débat contradictoire. Cette règle était absolue et l'est encore aujourd'hui, car le droit ecclésiastique n'a pas varié sur ce point. En matière de doctrine, le livre incriminé peut paraître seul, parce que seul il constitue le cor|>a du délit et qu'il porte en soi-même ou son apologie ou sa condamnation. Mais dans une question de fait, soulevée du vivant d'un accusé, l'accusé luimême doit paraître soit en personne, soit par délégués, soit pas des mémoires justificatifs. Telle est la législation canonique. Nos elviUsations modernes l'ont adoptée en matière civile et c'est un

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des nombreux emprunts qu'on a faits à l'Église, sans se soucier de iuî en témoigner nulle reconnaissance. Quoi qu'il en soit, pour condamnei- Ghrysostome avec une apparence quelconque de li^galité, le conciliabule du Chêne devait dire dans ses procès-verbaux que Ghrysostome avait été personnellement entendu. Il le fallait, sous peine d'encourir les protestations non pas seulement de tout le clergé catholique, mais des légistes itupériaux ei2x-mcmes, des commissaires d'Arcadius qui savaient aussi bien les canons que les textes du code Théodûsien. Nous croyons doue qu'on se servit de la présence des évêques délégués par Ghrysostome afin de simuler cette comédie d'un débat contradictoire et qu'on ne rougit pas dans les procès-verbaux de poser carrément le nom du grand archevêque, comme si Ghrysostome eût comparu en personne. Enfin nous croyons que Théodore de Trimithunte a reproduit ce passage des actes du conciliabule sans se douter lui-même de la fraude. Telle est notre appréciation individuelle. Nous regrettons d'être le premier à signaler aux critiques français la nouvelle chronique découverte par le savant cardinal romain. Mais puisqu'il en est ainsi, force nous est bien d'ouvrir la voie et de soumettre humblement nos conjectures à l'appréciation du public. Voici du reste la narration de Théodore.

48. « Le questeur Aquilinus, dit-il, intima à Jean Ghrysostome l'ordre de comparaître. Si voua ne venez pas, lui mandait-il, et û les débats contradictoires ne peuvent s'établir en notre présence, aux termes de la loi, nous serons obligés de vous condamner comme contumace. Si vous consentez à paraître et que vous réduisiez à néant les griefs articulés contre vous, nous serons les premiers à poursuivre le châtiment de vos calomniateurs. — Jean Sjisît donc avec une grande foule de peuple. Les juges exigèrent alors ans l'on fît sortir tous les partisans de Théophile et qu'on ne laissas point non plus entrer ceux de Jean, L'un et l'autre ne devait être assisté que de cinq évêques. Alors le très-sage Aquilinus GJfSîît pris place au tribunal avec les antres commissaires impériaux, dit: l^u'on introduise les religieux de Nitrie qui ont déposé «a mémoire contre Théophile. — Ges religieux furent intFoduila.

Deux d'entre eax avaient été récemment ordonnés prêtres par Jean Chrysostome. Aquilinus connaissait leur sainteté. Il les considéra d'un air de bienveillance et dit à Théophile: Illustre cvêque, pour quel motif, sous quel prétexte , avez-vous, à la tête d'une escouade armée d'épées et de bâtons, envahi les cellules de ces vénérables serviteurs de Dieu? Pourquoi les avez-vous cruellement frappés? Pourquoi avez-vous brûlé leur monastère? Quelle raison aviez-vous de poursuivre ainsi le prêtre Isidore auquel ils avaient donné asile? — Théophile répondit : J'ai dû les traiter ainsi parce que ce sont des hérétiques et qu'ils pervertissaient tout mon diocèse. — Mais, reprit le questeur, ne songicz-vous donc pas à la prescription de l'Apôtre : « Avertissez l'hérétique une première fois, puis une seconde, et s'il persévère rompez tous rapports avec lui *? » C'était de la sorte qu'il vous fallait agir et non pas scandaliser le monde par tant de violences et d'excès! — Théophile demeura muet à cette objurgation. Le questeur s'adressant aux moines leur dit : Vous aussi, vous n'êtes pas sans reproches. Comment, habitués que vous l'êtes à lutter contre les puissances de l'enfer, avez-vous pu montrer si peu de courage? Vous auriez dû rester dans vos déserts et ne les jamais quitter. — Nous n'avons cédé qu'à la force, dirent les moines. Sans cela rien ne nous eût arrachés à une solitude que nous habitions depuis plus de quarante ans. Notre conscience est en règle sur ce point. Nos illustres et vénérables pères Pierre et Timothée et les autres saints abbés auxquels nous avons demandé conseil, nous ont tomoigné de vive voix leur approbation et nous en ont donné des attestations écrites dans lesquelles ils daignent même se recommander à nos humbles prières. Du reste nous n'exigeons rien. On nous a flagellés, on nous a bannis. C'est à Dieu que nous laissons le soin de juger ces actes iniques. Tout ce que nous demandons, c'est qu'il nous soit permis de retourner dans nos déserts et d'y continuer notre via d'austérités et de pénitence. — Aquilinus et les hauts commissaires, ea entendant cette réponse, dirent : Votre langage est celui

« Tit., III, 10.

de véritables serviteurs de Dieu. Vous pratiquez la maxime 63 l'Apôtre : « Qui rxous séparera jamais de l'amour de Jésus-Christ *? » Recevez donc nos félicitations. Dès ce moment vous êtes libres de retourner dans vos monastères. — Les préteurs impériaux adressèrent sur-le-champ à Arcadius une demande de sauf-conduit pour les Grands-Frères. L'empereur l'accorda. Il voulut y joindre des présents considérables. Mais les moines se refusèrent à les accepter. Ils partirent donc pour retourner en Egypte. L'empereur écrivit au gouverneur de la province afin qu'on reconstruisît leurs cellules telles qu'elles étaient avant l'ii^cendie, qu'on fournît à ces religieux tout ce dont ils auraient besoin pour le voyage, et qu'on prît des mesures pour qu'à l'avenir ils ne fussent plus inquiétés. Ces divers ordres furent contresignés par l'impératrice Eudoxia '. »

49. (1 Cependant, continue Théodore de Trimithunte, le questeur Aquilinus, s'adressant à Jean Chrysostome, lui dit : N'avez-vous jamais lu le précepte de l'apôtre saint Pierre : « Craignez Dieu et, honorez le roi ^? » Comment donc avez-vous pu vous laisserj entraîner au point d'injurier publiquement la pieuse Augusta? — Severianus et les autres évêques se levant alors s'écrièrent : Longue vie à Augusta! La Proconèse * à ses ennemis! — Aquilinus les inésrrompit en disant : Laissez aux laïques ces sortes d'acclamations. jMes ne conviennent point à la gravité du caractère épiscopal. — Malgré cette observation des commissaires impériaux, le tumulte

i Rom., VIII, 35. — » Theodor.Trimithunt., 110 21, loc. cit. — » II Petr.,n,n.

* Tôic Â'jYoOgtTjÇ Tro).),à là Itt), v.al twv iyfi^ûtw a-jTvi; xr, Ilpoy.ovriCto. Cette simple exclatuatioa est à elle seule une preuve irréfragable d'authenticité. Un faussaire posthume n'aurait pu l'imaginer à distance et après coup. L'île de Proconèse, aujourd'hui Marmara, était alors désolée et sauvage. C'était là qu'on reléguait les criminels d'état condamnés à l'exil. Les rochers à pic dont elle était bordée la rendaient dangereuse pour les navigateurs. Lors de la tempête oui faillit engloutir saint Jean Chrysostome et ses compaguv^ns de voyage, Palladius nous apprend que les matelots firent les plus grands efforts pour éviter cette côte inhospitalière : 'Eîr'.YïvofjLsvou Sz cçoSpoû àvéïxou pop^fou, ço6T)6évre; oî vaytixot tva (JLïi eî; "n^v npoxowYjaov èxpiçûat, tb Ï7tap|xa ôe'vte; t^ pa).),o;j.£vTi \jr.QTç.iyoMai to ôpo; tow TptTtôvoç. (Paliad., Dialog. de vita S. Chrysost^ cap. xi'i, loc. cit., coL 50.)

et les cris continuèrent. Enfin Théophile prit la parole et dit ' J'ai à présenter une humble requête. Je demande pour quel molil' Jean Chrysostome a prononcé une sentence de déposition centre moi. Je demande comment il a pu se permettre de conférer Tordination sacerdotale à des religieux: connus pour hérétiques et qui s'éiuient constitués en hostilité ouverte avec moi? — Aquilinus répondit : Ce n'est pas Jean Chrysostome qui a prononcé contre vous uniî sentence d'interdit; c'est le prince des apôtres en la personne du grand pape Innocent. Tous n'avez donc en aucune laçon le droit d'incriminer telle ou telle ordination. C'est vous qui êtes l'accusé. — A ces mots, Théophile trembla et se tut. Les préteurs, s'adressant alors à Jean Chrysostome, lui dirent : Il vous faut répondre à l'accusation de lèse-majesté dont vous êtes l'objet. Pour quel motif avez-vous proféré publiquement, contre la très-glorieuse Augusta, tant et de si graves injures? — Jean répondit : Si l'on m'accuse d'avoir blasphémé contre la divinité de Jésus-Christ, c'est Jésus- Christ lui-même qui me jugera. Mais s'il s'agit d'un homme ou d'une femme, je n'ai point à répondre. — Puis, se levant, il sortit sans avoir rien dit pour sa défense. Le questeur Aquilinus dit alors aux évoques : Je n'ai point à me prononcer en matière canonique. Voyez ce que vous voulez faire, — Après avoir ainsi parlé, il se leva et quitta la salle, suivi des autres juges impériaux ^ »

30. Telle est cette scène jusqu'à ce jour complètement inconnue dans l'histoire du conciliabule du Chêne. « Après le départ des juges impériaux, ajoute Théodore de Trimithunte, Théophile rédigea avec les évoques de sa faction une formule de jugement qu'il présenta à l'empereur comme l'oeuvre de tout le synode réuni. Chrysostome y était solennellement déposé. L'empereur lut cette pièce et dit : C'est votre affaire. Vous avez jugé selon qu'il vous a convenu. Vous en serez seuls responsables. — Marianus, grand mdître du palais de l'impératrice, fut alors député près de Jsan. Il se fit accompagner des clercs précédemment déposés par l'archevêque, et signifia à ce dernier l'ordre de quitter le siège épjgcopal

' Theodor. T'aiicith., n» £5, loc. cit.

de Constantiaople. Jean leur répondit : Cette église m'a été confiée par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Je ne l'abandonnerai pas à moins que vous ne m'en chassiez à force ouverte. Je dois ce témoignage de fidéli.'é à l'épouse spirituelle que Dieu m'a donnée. — Marianus fît avancer ses soldats et Jean fut conduit en exil *. » — Ce dénoûment, raconté avec tant de laconisme par Théodore de Trimithunte, est présenté avec un peu plus de détails par Photius. « Le conciliabule, dit-il, ne s'arrêta que pour la forme sur le premier chef d'accusation, relatif à la déposition par Ghrysostome des deux diacres du clergé de Byzau'-^.e. On déclara que le fait était suffisamment prouvé, et l'on passa immédiatement à l'examen du second et du septième grief, c'est-à-dire à l'incarcération des clercs envoyés par li patriarche d'Alexandrie, et aux prétendus outrages dont Severianus de Gabala avait à se plaindre. Ce sujet fut traité longuement et avec beaucoup de véhémence. Puis on revint sur la troisième articulation, relative à la vente des vases sacres opérée par Ghrysostome. Je ne sais, dit naïvement Photius, comment l'archiprêtre Arrace, celui-là même qui devait bientôt être choisi pour s'asseoir par intrusion sur le siège épiscopal de Constantinople, eut le courage de venir déposer à propos de cette accusation contre le bienheureux Chrysostome. Les prêtres Atticus et Elpidius firent de même. Tous trois, ils affirmèrent que l'illustre archevêque avait vendu les vases sacrés de l'église et les marbres de l'Anastasie (c'était d'ailleurs, on se le rappelle, un fait de notoriété publique, puisqu'il avait eu lieu lors de la contribution forcée de Gaïnas). Après quoi, les prêtres déjà nommés et les clercs Eadœmon et Onésime requirent le synode d'abréger les formalités et de procéder immédiatement à la déposition de Ghrysostome: En conséquence Paul d'Héraclée, qui présidait cette session, recueillit les voix. La question fut posée en ces termes : L'accusé doit-il être chassé> au. siège de Constantinople? — Chacun des assistants devait à tour de rôle donner son avis. Toutes les réponses furent affirmatives. Gerontius de Niccmédie parla le premier, et Théophila

1 Theodor. Trimit., n» 23, loc. cit.

CHAP. lY. — PREMIER EXIL DE CnRYSOSTO^iE. o39

d'Alexandrie le dernier. Il y eut en tout quarante-cinq suurages. On rédigea alors une lettre synodale au peuple de ConstacUnople, pour l'informer de la déposition de son arcbevêque. Pui: la seateace fut envoyée à l'empereur, avec une supplique de Geionîlas, Faustinus et Eugnomonius, lesquels demandaient à être rétablis sur leurs sièges respectifs, dont ils avaient, disaieot-iis, été injiisteraent déposés par la tyrannie de Jean. L'empereur fit sur-lschamp répondre au synode qu'il acceptait ]a. décision et la ferait exécuter. Après quoi, l'on prononça la clôture de la douzième session. Il y en eut plus tard une treizième et dernière, dans laquelle on procéda à la déposition d'Héraclide, métropolitain d'Ép'nèse*. a

§ IV. Premier exil de Chrysostome.

51. Les notes laconiquement rédigées par Photius, sur les procèsverbaux officiels, nous font assister en quelque sorte à ce conventicule oii la vénalité, l'ambition, la perfidie et la vengeance se coalisaient dans une alliance commune contre le génie et la vertu. De tels forfaits, commis par des ministres de Jésus-Christ, par des évèques, ou par des aspirants aux évèchés, ne sont pas seulement un affreux scandale, une ignominie ou un sacrilège. Sans doute, c'est là leur caractère évident, leur stigmate en quelque sorte indélébile. Mais l'historien ne doit pas s'arrêter uniquement au phénomène extérieur et comme à Tépiderme des événements- Il lui faut pénétrer plus profondément dans le vif des situations et chercher à mettre à nu les causes premières, la racine cachée des faits. Or, ce qui frappe tout d'abord l'esprit, en étudiant ce lamentable épisode de l'histoire ecclésiastique, c'est qu'il serait absolument impossible de voir se produire, au sein de l'Eglise actuelle, ua attentat analogue. En faisant une part aussi large qu'on le voudra aux défaillances individuelles, aux calculs de la vénalité, à ceux de l'ambition subalterne, aux velléités de complaisance on de flatterie pour n'importe quel pouvoir civil, jamais, en aucnn pays

* PhotiCB, Myriohiblon, cod. Lix; Pair, grœc, Irm. CIII, col, H2, 118,

ùa monde, quarante-cinq évêqaes catholiques ne souscriraient aujourd'iiui, sciemment et volontairement, une sentence aussi manîfestemenL injuste que celle dont le conciliabule du Chêne assuma la responsabilité devant Dieu et devant les hommes. Pour quiconque a eu l'occasion de connaître un évêque, cela est incontestable. De nos jours, on obtiendrait peut-être le silence de celui-ci, la louange de celui-là. A force d'obsessions, on pourrait faire tomber isolément une ou deux consciences; mais arracher, pour une injustice flagrante, la signature collective de quarante-cinq évoques réunis en synode, jamais ! 11 y a donc là une différence radicale entre le caractère des deux époques. C'est la raison de cette diîTérence ou'il convient de rechercher. Au comniencemenL du v° sièc>, peu de temps après que la lutte engagée entre le christianisme et l'idolâtrie se fut dérinitiveraent close par le triomphe du premier, une foule d'ambitieux cherchèrent, dans l'Eglise et par elle, de l'influence, des dignités, de la fortune et des lîonneurs. Nous avons déjà signalé, sous les règnes de Constance et de l'alens, le despotisme avec lequel ces princes distriijuaieut les sièges épiscopauM à des intrigants notoires, à des courtisans, à des soldats, à des parvenus de tout genre. Chrétiens à peine, ces favoris étaient de suite envoyés en possession des évêchés. Cette tradition de vénalité n'était point perdue en Orient, à l'époque ce saint Jean Chrysostome. Nous en avons eu sous les yeux des preuves lamentables. Un Gerontius à Nicomédie, un Porphyre à Aatioche, et tant d'autres, sans compter Antoninus d'Ephèse et les simoniaques intrus qu'il avait consacrés, pouvaient bien porter le titre usurpé d'évêques; mais ils n'avaient ni la sainteté, ni le véritable esprit de l'épiscopat. Pasteurs indignes, les fidèles valaient mieux qu'eux. Ils opprimaient le troupeau de Jésus-Christ, et ne se maintenaienJ à sa tête qu'à force de violences et de tyrannie. C'est la, croyonsnousr la véritable, jause du succès de Théophile. ]\d!.id:us, dans son rv.xit, l3 laisse clairement entendre, u On eut, dit-il, cet horrible spectacle d'une réunion d'évêques, dont la plupart ne connaissaient pas même Chrysostome, ne l'avaient jamais vu, n'avaieai jamais eotcndu sa voix, et qui cependant, après avoir ourdi le.

CUAl". lY, — rîiE.MIEIi EXIL DS CIIRVSOSTOME. 541

trame de leurs complots, comme Faralgnée fait sa toile, poussés par une mccbancotc vraiment infernale, sansadmsttre m observations, ni conseils, et avec une audace diabolique, condamnaient dnanimeraen^ l'innocence. Leur rapport à l'empereur s'exprimait ainsi : Chrysostome, accusé de plusieurs crime* et en ayant conscience, a refusé de comparaître. Les lois canoriu^Mcs prononcent la déposition contre un contumace. Nous l'avons donc déposé. Parmi ses autres attentats, Chrysostome s'est rendu coupable du crime do lèse-majesté. Votre piété impériale daignera, nous l'espérons, chasser ce factieux et lui infliger les châtiments qu'il mérite. Pour nous, notre tâche est achevée ! — 0 trois fois misérables ! s'écrie Palladius. Vous rougissiez d'exécuter vous-mêmes l'odieuse perfidie que vous aviez conçue, préparée et menée à fin! Voii2\ rejetiez sur rem])ereur l'accfimplissement de votre crime. Ce n'es', pas la crainte de Dieu qui Vdus retenait; mais vous n'auriez pas osé vous présenter devant les hommes, ayant sur le front la tache du sang innocent ' ! »

52. Le peuple de Constanlinople protestait contre ces attentats par une invincible fidélité à son archevêque. Durant ces tristes jours oij Ton attendait d'heure en heure le dénoûment fatal Chrysostome ne quitta pas la basilique sans cesse remphe nar une foule sympathique et émue. Comme autrefois à Milan, les fidèles passaient la nuit à la porte de l'église ou du palais épiscopal, prêts à repousser l'agression, veillant à la sécurité de leur pasteur et ■de leur père. Nous avons encore deux ou trois discours prononcés alors par le grand orateur. On y sent comme un frémissement de l'anxiété générale. « Les flots sont soulevés, disait Chrysostome, la tempête gronde. Mais ne craignons pas d'ct'^e submergés, car nous sommes établis sur la pierre ferme. Avec toutes ses fureurs, la mer n'ébranle pas le rocher ; les vagues peuvent bondir en écumant, la barque de Jésus-Christ ne sombre jam?ic-. Ei qu« puis-je donc craindre? La mort? Mais le Christ est ma vis et mourir m'est uu gain. L'exil? Mais la terre, avec toute son étendue, appartient au

•Palladius, loc. cit., col. 30.

Seigneur. La perte des biens de ce monde? Mais je n'ai rien £T3porté ici-bas, et je ne saurais rien emporter au tombeau. — A ceul qui prétendent m'accabler, ma réponse est bien r-imple. Vous croyez n'attaquer que moi, leur dirais-je, mais c'est rÉjrlise que vous attaquez. V'Dus ne réussirez qu'à illustrer le nom de votre victime, sans avoir rien gagné pour vous-mêmes. 0 homme! soisen sûr, rien n'est plus puissant que l'Église. Fais ta paix avec elle, ne déclare pas la guerre à Dieu I — Donc, mes bien-aimés, conservez le calme et la paix au milieu de cet orage. Je vous en conjure, demeurez inébranlables dans votra foi. Souvenez-vous de Pierre marchant sur les flots. Sa confiance faisait son unique force, le moindre doute Teât exposé à périr. Sont-ce des calculs humains qui m'ont fait arriver ici? Est-ce la main d'un mortel qui m'a élevé sur ce siège épiscopal, pour que la main d'un mortel puisse m'en précipiter? Quand je parlo ainsi. Dieu m'est témoin que ce n'est ni par un sentiment de vaine gloire, ni par aucune recherche d'amour-propre. Non. Je veux seulement alTermir en vous un courage qui pourrait chanceler. Cette église de Constantinople prospérait dans la paix et b, grâce du Seigneur. Le démon a voulu y jeter le désordre et le trouble. Mais rassurez-vous. L'Eglise ne consiste pas dans les murailles d'un édifice. Ce sont les fidèles qui la composent. Or, un seul fidèle suffit à déjouer tous les eflbrts d'une armée de persécuteurs, — On pourra me bannir, me tuer même, on ne me séparera jamais de vous. La mort n'atteindrait pas mon âme, et mon âme se souviendra toujours de son peuple. Et comment vous oublierai-je jamais, vous, ma famille, vous, ma vie, vous, ma gloire? Pour vous, je suis prêt à répandre jusqu'à la dernière goutte de mon sang. « Le bon pasteur donne sa vie pour Fes brebis. » Qu'ils m'égorgent, qu'ils me tranchent la tête ! Un» telle mort est le gage ds l'immortalité, l'assurance d'une union éternelle! Disons donc avec le patriarche antique : Eéni soit le Seigneur dans les siècles des siècles * ! »

» S. Joann. Chrysost., HomiUœ ante exlium; Patr. yrcec, tom. XLVII,

ç.UAV. IV. — PREMIER EXIL Î/Ë CHRTSOSTOME. S43

53. « Cependant, dit Sozomène, quand la sentence eut été prononcée par ie conciliabule, la nouvelle s'en répandit vers le soi; dans la ville et y souleva une véritable sédition. Le lendemain, au point du jour, un attroupement se forma aux alentours de la basiliaue. Le peuple faisait entendre des clameurs irritées. On demandait un concile plus nombreux pour réformer linique jugement d'une poignée d'évêques. Les officiers impériaux, chargés d'arrêter Jean pour le conduire en exil, furent repoussés une première fois. Ils revinrent à la charge. Une mêlée terrible s'engagea, et le peuple encore cette fois resta vainqueur. Cette situation dura trois iours. Mais Chrysostome était plongé dans la douleur la plus amère. D'une part, il ne voulait point donner le scandale d'une réeistance factieuse aux décrets de l'empereur; d'autre part, il rejetait absolument la responsabilité d'une émeute sanglante K » Enfin, le troisième jour, vers l'heure de midi, comme les rangs de la foule s'étaient éclaircis un peu, il réussit à quitter secrètement la de?meure épiscopale et vint se livrer lui-même aux soldats d'Arcadius» Ceux-ci attendirent la nuit pour essayer de sortir de la ville avec leur illustre prisonnier. On le recouvrit d'un manteau qui dissimulait complètement les traits de son visage, et l'escorte se dirigea vers la Corne-d'Or, où un navire était préparé. Malgré ces précautions, le peuple r-oupçonna la réalité. En un clin à'hèïl, une foule immense se mit à poursuivre le groupe suspect. Maif* les soldats accélérèrent leur marche et purent gagner le naT/îifa On leva l'ancre, et, remontant le Bosphore, on aborda le lendemain au eort d'iîifVo. à l'entrée du Pont-Eaxin. L'auguste proscrit xlevaît être conduit dans la petite bourgade de Prœaetcs, Ga Biîhynie, pour y être iuLeriiù.

»So2onien., Ub. VIÎÎ, cap. xv:n.

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