CHAP. V. — NOUVELLES INTRIGUES, 5S
10. Le patriarche d'Alexandrie était, on le voit, un habile nomme, a T'opendant, continue Socrate, il poursuivait ostensiblement l'exameu de la cause d'Héraclide, dans l'espoir d'y trouver de nouveaux griefs contre Jean Ghrysostome. Mais Héraclide était absent; on le jugeait sans l'entendre. Les griefs articulés contre lui se réduisaient à une plainte signée de quelques clercs subornés, les« quels se plaignaient d'avoir été incarcérés à Éphèse par un abus de pouvoir de leur métropolitain. L'opinion publique à Gonstantinopla se prononçait ouvertement contre une semblable procédure. On disait qu'il était inouï de juger et de condamner an évèque sans l'entendre. D'autre part, la faction de Théophile soutenait qu'un tel procédé était parfaitement légitime, que les accusateurs devaient être reçus à formuler leurs plaintes et que, s'ils en démontraient la véracité, l'évêque, même en son absence, pouvait et devait être condamné. Le conflit entre la population byzantine et les émissaires du patriarche d'Alexandrie dégénéra bientôt en une guerre déclarée. De part et d'autre, on se battit avec acharnement. Il y eut des morts et des blessés. Théophile, épouvanté, prit la fuite *. » — Tel est le récit du novatien Socrate. Celui de Sozomène est un peu plus détaillé et présente sous un jour plus compréhensible l'enchaînement des faits. « Le patriarche d'Alexandrie aurait voulu, dit Sozomène, formuler une dénonciation canonique contre Ghrysostome, sous prétexte que cet archevêque, sans attendre une sentence de réhabilitation, avait publiquement fait acte de juridiction épiscopale et prononcé une homélie dans la basilique des Apôtres. Mais il ne se sentait pas assez fort pour hasarder une ftelle démarche. Il craignait de mécontenter la cour et les patriciens qui venaient, pour apaiser l'émeute, de rappeler spontanément Ghrysostome de l'exil. Dans cette situation, il se promit d'arriver au même résultat par une voie détournée, et fit instruire I& oause d'Héraclide, persuadé qu'il y trouverait plus d'un prétexte pour renouveler les accusations antérieures et corrobora la sen* tence de déposition prononcée contre Jean Ghrysostome. Mais une
• 8ocrat.> ibid., cap. xni. , • -
TÎolente opposition se manifesta. Les partisans de Chrysostomo déclaraient qu'il était contraire à toutes les règles du droit ecelé- Biastique et '^'sil déjuger un évoque sans l'entendre, et de procéder contre i^y à son insu et en son absence. De leur côté, les Égyptiens que le patriarche avWL amenés en grand nombre et qui remplissaient le faubourg de C:.aîcédoine soutenaient que Théophile avait raison. Ils menaçaient d'égorger quiconque se permettrait d'avoir un autre avis. Les matelots alexandrins, plus habitués aux luttes du poignet qu'à celles de la théologie, se jetèrent sur les contradicteurs. Une affreuse mêlée s'engagea, et il resta sur ie terrain un certain nombre de morts et de blessés. Severianus de Gabala et les autres évêques de son parti s'enfuirent aussitôt, Théophile, malgré l'état de la mer qui était alors menaçante, s'embarqua la nuit suivante avec tous ses Égyptiens et son fiimeux protégé Isaac qui ne le quittait plus. Le lendemain, on n'eût pas trouvé un seul membre du conciliabule eu Chêne dans tout le faubourg ce Chalcédoine *. »
H. « Or, continue Sozomène, la navigation de Théophile fut plus heureuse qu'il n'aurait pu l'espérer. Un vent favorable le conduisit au port de Géras, petite cite de la côte d'Egypte, à quinze stades* de Pelusium. L'évêque de Géras venait de mourir, ,^js avaient élu pour lui succéder un vénérable solitaire, qui vivait -yans une grotte voisine, et se nommait Nilammon. Cet homme de Dieu s'était renfermé vivant dans sa caverne ; il en avait muro l'entrée, et refusait obstinément la dignité épiscopale qu'on voulait lui conférer. Toute la population assiégeait inutilement cette porte qui ne s'ouvrait pas. Théophile vint lui-même et dit au solitaire : Dieu lui-même m'envoie pour vous sacrer. Résignez-vous donc à la volonté du ciel. — Nilammon lui répondu : Mon père, vous ferez demain tout ce que vous voudrez d» moi. Laissez-moi seulement cette lournée pour me disposer à quitter ma celiulç, — Le lendemain donc, Théophile revint, accompagné de tout le peuple. — ^Ouvrtt, dit-il au solitaire. — Je suis prêt, répondit Nilammon,
îBoxoœ.» lib. Vin, cap. svii. — - Huit kilomètres environ.
CUAP. V. — NOUVELLES LX£L,<ai;i:ii. 55gt
Mais- . de grâce, adressons d'abord une prière à notre Dieu. — La louio s'agenouilla et se mit en prières ; mais, durant l'oraison, lo Boiitaire avait rendu l'âme. On attendit longtemps, sans ue la porte s'ouvrît. 0:ï pî-enait patience, respectant le recueillement de l'anachorète. Enfin , comme le jour s'écoulait , après l'avoir appelé inutilement, on démolit l'entrée de la grotte et l'on trouva le saint agenouillé, les bras en croîs. Ce n'était plus qu'un cadavre. On l'ensevelit avec grand honneur au lieu même où il était mort. Une église, encore aujourd'hui très-fréquentée, s'éleva sur son tombeau. C'est ainsi que Niîammon obtenait de Dieu la grâce de mourir, plutôt que d'accepter le fardeau de l'épiscopat dont sa modestie se croyait indigne ', »
12. u Cependant, poursuit le chroniqueur, Jean Chrysosiome recueillait chaque jour de nouvelles preuves de l'amour de son peuple. Soixante évoques réunis en ce temps à Coustautinople cassèrent les injustes décrets rendus par le conciliabule du Chêne. Après cette réhabilitation solennelle, Chrysostome consentit enfin à célébrer les saints mystères, à conférer des ordinations et à remplir tous les autres devoirs de la charge épiscopale. Jusque-là, il s'en était abstenu, se bornant exclusivement au ministère de la parole. Ce fut à cette époque que son archidiacre Sérapion fut élu pour le siège épiscopal d'Héraclée, en Thrace. Jean le sacra de sesmains - » — Cette halte entre deux tempêtes ne dura que deux mois. « La réconciliation d'Eudoxia avec le saint pontife n'avait été qu'un expédient de la peur, une hypocrisie nouvelle ajoutée à tant d'autre» lâchetés. L'impératrice ne se consolait pas d'avoir acheté de ses larmes le triomphe d'un ennemi. La vengeance, ajournée et condensée dans son cœur, n'y bouillonnait que plus fort. Il ne manquait pas d'ailleurs autour d'elle de courtisans et de valets pour en attiser la flamme. Une circonstance inattendue la fit éclater ^, u
* Sozomen., lib. VIII, cap. xvii, — * Jd., ibid, — » M. Martia d'Agôe^ ife S. Jean Chrysost., pag. 422.
5(i0 PONTIFICAT DE SAINT INNOCENT I (401-417),
13. Quelques semaines après, Arcadius fit ériger sur e forum, en fiice de la basilique de Sainte-Sophie, une statue d'argent représentant l'Augusta, son épouse, vêtue de ia pourpre impériale. Le Tiiédestal de la statue était une colonne monolithe de porphyre. 75 On voit encore aujourd'hui cette colonne, dit Sozomène, sur la façade méridionale de la basilique, en avant du palais sénatorial. » ,,stte remarque de l'historien nous fait conjecturer que la statue elle-même avait déjà disparu. Sans doute, le trésor de l'empire en avait eu besoin dans l'intervalle, et le métal précieux avait reçu une autre destination. Quoi qu'il en soit, l'inauguration du monument fut accompagnée du cérémonial païen usité en pareille circonstance. On organisa des jeux de gladiateurs, des courses de chars, des spectacles publics avec mimes et danseurs. Le voisinage de l'église aurait dû imposer quelque réserve à ces exhibitions scandaleusement idolâtriques. Le novatien Socrate n'hésite pas à blâmer énergiquement ce retour officiel aux usages païens. Mais il prétend qu'une démarche préalable de Chrysoslome auprès d'Eudoxia aurait suffi pour faire changer le programme. « L'archevêque, dit-il, avec le talent de persuasion qui lui était familier, aurait facilement obtenu des princes une faveur de ce genre *. n Nous croyons au contraire que non-seulement la démarche de Chrysostome n'aurait eu aucun résultat, mais que la démonstration projetée par la cour avait uniquement pour but de braver son autorité épiscopale. C'est du moins ce que dit Sozomène en termes explicites. Toujours est-il (lue la fête païenne eut lieu, et que le grand orateur, du haut de la chaire sacrée, stigmatisa avec son énergie ordinaire ces spectacles licencieux. Nous n'avons plus le discours qu'il prononça en celte circonstance. 11 nous est donc impossihia ^'apprécier à leur juste valeur les travestissements dont il fut l'objet de la part de la cour. « On fit croire à l'impératrice, dit Sozomène, que l'archevêque avait outragé publiquement sa majesté souveraine et cherché à soulever le peuple contre elle. Eudoxia prit feu à cette nouvelle. Le ressentiment qu'elle conservait du
> fiocrat, Hist. eccles., lib. VI^ cap. xviii.