CHAP. V, — SECOKD EXIL DE CHRYSOSTOME
pas suffisamment mis en lumière et les aient laissé», au risque de compromettre la mémoire de saint Jean Chrysostome, dans une périGffibre calculée de façon à voiler le rôle souverain d'* saint siège dans cette retentissa-ite controverse. Quoiqu'il en soit, Chrysostome était déjà immolé par ses ennemis à Constantiaople, alors que Rome prenait si noblement sa défense. Le dram» s'était ter« miné avec la même hypocrisie d'un côté et la même noblesse di l'autre. « Le cinquième jour après la fête de la Pentecôte (404), continue Palladins, Acacius de Bérée, Severianus de Gabala, Anti* chus de Ptolémaïs et Cyrinus de Chalcédoine se rendirent att palais. Auguste empereur, dirent-ils à Arcadius, vous tenez directement de Dieu votre autorité souveraine. Vous ne relevez de personne et tous vous doivent obéissance. Votre volonté constitue la loi. Ne soyez pas plus miséricordieux que ne le sont les prêtres, ni plus doux que les évêques. Déjà nous avons solennellement protesté que nous répondions sur notre tête de la légitimité de la sentence portée contre Chrysostome. Cependant vous épargnez encore ce grand coupable, et votre indulgence pour lui peut nous perdre tous. — Tel fut le langage de ces évêques, dignes successeurs des Caïphes hébreux. D'ailleurs ils ne se contentaient point de semblables paroles, leur or avait corrompu les courtisans et frayé la voie du crime. L'empereur accueillit leur requête. Il expédia le notaire Patricius au bienheureux Jean, avec ordre de lui dire : Acacius, Antiochus, Severianus et Cyrinus ont assumé sur eux la responsabilité de votre condamnation. Recommandez donc à Dieu le soin de vos ct^^ires et quittez sur-le-champ cette église et cette ville. — Au moment oii ce message lui était communiqué, nous étions, tous les évêques et moi, réunis dans le triclinium de sa demeure. L'homme de Dieu, après cette injonction formelle, ne crut pas devoir résister. 11 se leva, en disant : Venez, allons prier ensemble l'ange de cette église, avant de nous en séparer. — Personnellement on eût dit qu'il était heureux de cette nouvelle -épreuve, et qu'il ne s'en affligeait que par amour pour son peuple. En ce moment, un patricien dévoué et fidèle s'approcha et lui dit : On «aot de m'avertir queTiasolent et brutal Lucianus s'est embusqué
&?ec une poignée de soldats dans l'édifice voisin des Thermes. 11 s'apprête à venir vous arracher de force à votre demeure. Cependant le peuple commence à se soulever. Si vous êtes résolu à partir, faites-le secrètement pour éviter une collision qui serait terrible. — Jean se pencha alors sur le visage de quelques évêques et les embrassa en pleurant. Quand nous fûmes arrivés au sacrarium (sacristie), il voulut nous embrasser tous, mais la douleur le suffoquait et il se déroba à nos adieux. Attendez-moi quelques instants , nous dit-il. Je vais me reposer un peu. — Il entra alors dans le baptistère et manda Olympias qui ne quittait jamais l'église, avec les diaconesses Pentadia, Procla et Sylvina la veuve du bienheureux Nebridius. Venez, mes filles, leur dit-U, et écoutez une dernière fois votre père. Selon toute apparence, les choses de cette vie ont pris fin pour mei. J'ai consommé ma course et vraisemblablement vous ne reverrez plus mon visage. Je ne vous demande qu'une grâce , c'est de conserver pour cette église le dévouement dont vous lui avez donné jusqu'à ce jour tant de preuves. Celui qui, sans briguer l'htnneur de l'épiscopat et malgré sa résistance, sera porté par le suffrage de tout le peuple à ia tête de cette église, celui-là recevez-le pour pasteur et inclinezvous sous sa bénédiction, comme vous le faisiez pour Jean. L'église en effet ne saurait subsister sans un évêque. Maintenant, mes chères filles, je vous laisse à la miséricorde de Dieu : Souvenezvous de mei dans vos prières! — A ces mots, elles tombèrent aux pieds du bienheureux, fondant en larmes. Jean fit signe à l'un de ses prctres : R,elevez-les , lui dit-il , et reconduisez-les à leurs ceiluies, pour qae leurs cris ne soient pas entendus par le peuple. — Les saintes feaunes se calmèrent à ces paroles, retinrent leurs sanglots et se laissèrent eonduire. Jean sortit alors de la basilique de Sainte-Sophie par la perte orientale (car rien en lui ne sentait rOccident (le déchn). Or à la porte opposée qui donnait sur l'occident, là ©ù se trouve le grand vestibule de l'édifice, le cheval que Jcar avait coutume de monter stationnait comme pour l'attendre. Lu. foule s'y était portée, croyant que ce serait de ce côté que SvirtinùL l'archevêque. Les heures s'écoulèrent sans qu'il parût. Il
aval^ pris l'autre route. Avec lui l'ange de l'Église byzantine était «xilé *. a
§ rv. Mort de saint Cbr^^sostome^
22. a Cet ange, continue Palladius, ne pouvait rester témoin de la profanation des basiliques transformées en théâtres où les princes et les puissants venaient étaler le scandale de leurs iniquités. Oui, c'était bien un théâtre. Comme autrefois le peuple juif et les païens devant la croix du Sauveur, on sifflait, on insultait, branlant la tête avec des railleries sacrilèges, l'innocence, la vertu, le courage des martyrs. » Un épouvantable phénomène vint pourtant interrompre ces exhibitions scandaleuses. Pendant que la foule était réunie dans l'église de Sainte-Sophie, un jet de flammes s'élança soudain du trône oîi Jean avait coutume de s'asseoir ; « Il s'éleva comme une colonne ignée, laquelle ne rencontrant point d'obstacles, atteignit la voûte de l'édifice et s'attacha aux lambris de la voûte. Bientôt un incendie immense embrasa tou„ le monument. Par malheur, les portes étaient fermées. Une multitude de victimes périrent dans les flammes. Chose plus extraordinaire encore, ajoute Palladius, quand la voûte de la basilique se fut écroulée, le feu vainqueur s'élança dans l'air libre, puis, se repliant en arc et respectant les maisons intermédiaires, vint consumer le palais sénatorial situé dans une rue adjaceote -. » • — Le caractère miraculeux attribué à l'événement par le pieux évêque d'Hélénopolis n'aurait rien en soi d'incroyable. Mais les autres chroniqueurs contemporains ne s'accordent pas à le reconnaître. Ainsi le novatien Socrate, avec un laconisme brutal, se contente d'enregistrer le fait en ces termes : « Le jour même du départ de Tarcbevêque , les Joannites mirent le feu à la basilique qui fut entièrement incendiée. La flamme poussée par un vent d'est trèsviolent atteignit la curie où le sénat tient ses séances et con^ciir.j ce palais. Ce désastre eut lieu le XII des calendes de juillet, soua
» Pallad., loc. cit., col. 35. — « Pallad., loc. cit., col. 35, 36.
zi. 37
l3 consulat d'Honorius VP et d'Aristenetus (20 juin 404j. Je crois inutils d'entrer dans le détail des vengeances terriLles que le préfet de Constantinople, le païen Optatus, exerça contre les amis de Jean, à propos de cet incendie. Il en mit à mort un très-grand nombre et assouvit sous ce prétexte la rage dont il était animé contre tous les chrétiens en général, par haine de leur religion '. » On le voit, pour le novatien Socrate, lïncendie de la basilique a'eut rien que de fort naturel. Ce furent les catholiques qui rallumèrent de leurs mains, afin de se brûler eux-mêmes. Cette versioQ est complètement inacceptable. Un sectaire pouvait seul en admettre la vraisemblance. Heureusement nous avons poar contrôler son récit le témoignage d'un autre chroniqueur contemporain, qui seul, croyons-nous, a dit la vérité sur le fait en quest.<)n. « Au sortir de l'église, écrit Sozomène, Chrysostome se livra aux mains des soldats impériaux, et se dirigea avec eux vers le port. Sans être reconnu, il monta sur un petit navire qui devait le transporter en Bithynie, lieu fixé pour son exil. Comme l'église était rempHe par la foule du peuple, le^ enaemis de Chrysostome craignant que le bruit de l'enlèvement ne vînt à se répandre et que la multitude ne se jetât à la poursuite de l'archevêque, firent immédiatement fermer les portes de la basilique^ Dans la réalité, la nouvelle s'ébruita promptement et la foule qui stationnait dans les rues adjacentes se précipita vers le port, dan» l'espoîr d'empêcher l'embarquement. Mais il était trop tard. Déjà le navire fendait les ondes. Au retour, la multitude trou\a toutes les portes gardées par des soldats. Chacun se dispersa donc isolément dans la crainte d'un massacre général. Mais la scène qui se passait à l'intérieur de la basilique fut bien autrement épouvantable. Lassée d'attendre en vain et persuadée qu'on la trompait, la foule qui y était enfermée s'élança vers les portes. A coups de pierres, à force de bras, on cherchait à Icb ébranler Tout à coup une flamme s'élança dans l'intérieur, consuma tout l'édifice avec les malheureux qu'il contenait. L'incendie s'étendit au vaste
« f^ACrat., Hist. eccles., lib, VI, cap. xviii.
palais du sénat, placé au midi de la basilique et le r(5duisit en cendres. Les deux partis s'accusèrent mutuellement de ce désastre. Les persécuteurs de Chrysostome soutenaient que les Joaiw/tes avaient ainsi voulu se venger de l'injuste sentence proîîoncée par le synode. Ceux-ci au contraire protestaient contre une pareille calomnie et déclaraient que le feu ne pouvait avoir été mis que par leurs adversaires, afin de les brûler vifs dans la basilique oh ils étaient renfermés en si grand nombre *. » Il résulte ' clairement de ces paroles de Sozomène que toutes les recherches faites pour connaître l'auteur ou les auteurs de l'incendie demeurèrent infructueuses. Dans la situation où se trouvaient les esprits à Constantinople, il était fort naturel que les deux partis en lutte se rejetassent mutuellement la responsabilité d'un pareil désastre. Mais, pour l'historien impartial, ces sortes de récriminations intéressées n'ont aucune valeur. Ou l'incendie fut un accident fortuit et involontaire, mais parfaitement explicable au milieu de l'agitation effroyable qui se produisit parmi la foule renfermée dans la basilique, alors qu'on se fut aperçu que le^ortes étaient fermées; ou le feu fut mis par une main criminelle. Dans ce cas, l'axiome du droit se présente tout d'abord à l'esprit : Is fecit cui prodest. Or il est évident que l'immense multitude des partisans de Chrysostome renfermés dans la basilique n'avaient aucun intérêt à se brûler eux-mêmes, tandis que leurs adversaires trouvaient là une occasion de satisfaire leur rage et d'assouvir leur vengeance. Habitués au crime, ils ne pouvaient être retenus par aucune espèce de scrupule. Il y a donc tout lieu de croire que l'incendie de la basilique fut leur œuvre. Cette probabilité se confirme à nos yeux par les communications adressées parallèlement à Rome par les évêques des deux partis. Voici comment s'exprime à ce sujet le diàcre de l'Église romaine, Théodore. « Quelques semaines après que le bienheureux pape Innocent eut expédié sa double réponse au patriarche Théophile et à l'archevêque de Constantinople, dit-il, nous \îmes arriver le prêtre byzantin Théotecne, chargé de remettre au
* Sozom., Bist. eccles,, lib. VIII, cap. xkll.
5S0 rONTIFICAT DE SAINT INNOCENT I (401-417).
souverain pontife une lettre synodale signée de vingt-cinq à trente évêques amis de Jean, lesquels notifiaient que Chrysostome avait été injustement expulsé de son église par la force armée, qu'il avait été exilé à Cucusa, et que la basilique de Sainte-Sophie avait été réduite en cendres. Le bienheureux pape Innocent versa des larmes de douleur en apprenant ces tristes nouvelles. Il remit à Théotecne une lettre pour Chrysostome et pour les autres évêques de sa communion. Il les exhortait avec l'effusion de la plus tendre charité à persévérer dans la voie de la justice et à supporter avec patience d'aussi cruelles épreuves. Il leur mandait que tous ses efforts pour leur venir en aide avaient été jusque-là paralysés par le mauvais vouloir de certains personnages puissants *, » — Telle fut la correspondance échangée alors entre le saint-siége et les évêques fidèles à la cause de Jean. Ceux-ci annonçaient au souverain pontife que la basilique de Sainte-Sophie avait été la proie des flammes. Mais ils n'accusent personne en particulier de cet incendie dont l'auteur était inconnu. S'ils l'eussent provoqué eux-mêmes, évidemment ils se fussent bien gardés d'appeler l'attention du pape sur un fait aussi criminel, ou du moins ils auraient pris les devants pour détourner d'eux les soupçons, soit en rejetant l'inCendie sur leurs adversaires, soit en le mettant sur le compte d'un accident fortuit. Pour quiconque connaît le cœur humain c'est là une certitude morale. Cependant les évêques ne font rien de tout cela. Ils disent ce qu'ils savent, ils exposent le fait dans sa réalité, et ne lui cherchent pas d'explications. L'innocence seule a cette simplicité d'allures. Le crime s'y prend autrement « Quelques jours après, continue Théodore, vint une espèce de naie, dont l'aspect avait quelque chose de repoussant, et qui ne savait pas un mot de latin. Il se ftiisait appeler Paternus (ïlâiepvo;) et se disait prêtre byzantin. Le nom seul de Chrysostome le faisait entrer dans des ajccès de rage. Il éclatait en injures quand on le prononçait devant lui. Il étarJ porteur de lettres signées par Acacius de Bér ée, Antio-
* Pallad., Dialog, de vita S. Joann. Chrysost.\ cap. iiij Patr, graec, t.XLYlIj col. 13.
CHAP. V. — MORT DE SAI^'T CHRYSOSTOME. 58î
ehus de Ptolémaïs, Paul d'Héraclée, Cyrinus de Chalcédoine, Severianus de Gabala et quelques autres. Jeaa Chrysostome y était taloranieusement accusé d'avoir fait mettre le feii b. la basilique de Sainte-Sophie, au moment où il la quittait. Gelxâ accusatioQ nous parut si évidemment fausse que le bienheureux pape Innocent ne daigna pas même y faire réponse. L'envoyé reprit donc la route de Constantinople sans aucune espèce de lettre du saintsiége *. » Cette narration du diacre Théodore ne laissera, je crois, aucun doute dans un esprit impartial. Le pape Innocent I avait deviné l'intrigue et prévenu le jugement de Thistoire.
23. Le synode byzantin n'était pas resté inactif. Aussitôt après l'expulsion de Chrysostome, un simulacre d'élection avait eu lieu, et l'on avait intronisé sur le siège métropolitain un octogénaire dont le nom s'est déjà trouvé sous notre plume, peirmi les faux témoins qui vinrent déposer contre Chrysostome au conciliabule du Chêne. C'était le prêtre Arsacius, frère de l'ancien patriarche Nectaire. On avait habilement caressé les passions ambitieuses de ce vieillard, pour le décider à déshonorer ses cheveux blancs et à autoriser de son nom des intrigues dont vraisemblablement il ne se douta jamais. « Cependant, ditSozomène, les fidèles orthodoxes refusèrent absolument de communiquer avec cet intrus. Ils se rassemblaient clandestinement dans les maisons les plus écartées des faubourgs, afin d'y assister à la synaxe, et ne mettaient plus le pied dans les jbasiHques. L'empereur en fut averti. Il envoya un tribun militaire avec des soldats pour dissiper ces rassemblements. A coups de bâtons et de pierres on se rua sur les fidèles; on en saisit quelques-uns des plus illustres pour les jeter en prison. Mais ainsi qu'il arrive toujours, quand dû confie à la soldatesque des missions de ce genre, ce furent les femmes qui se virect en butte à la poursuite la plus achcirnée. On les arrêtait de préférence ; on leur arrachait leurs bijoux, leurs ceintures, leurs colliers» on les dépouillait de leurs vêtements; on les outrageait de la façon la plus
1 Pallad., Dialog, de vita S. Joatm. ChrysosU, cap. m ; Pair, grcec, t. XL VII, •0I.IS.
582 rû^-nncAT de saint innocent i (401-417).
ignoble. Ces expéditions barbares ne firent que redoubler rattachement du peuple pour son archevêque. Dans l'impossibiliLé de se réunir pour la célébration des saints mystères, les fidàlcs ne scrtaieL^ plus de leurs maisons; on ne les voyait ni au fornm, ni aux Hier Jies : la cité ressemblait à un immense désert. Ceux que leur ran^, leur condition ou leur fortune désignaient plus particulièrement à la vengeance impériale prirent le parti de quitter Constantinople et de s'exiler volonlaireraent eux-mêmes. De ce nombre fut une patricienne de Bithynie, nommée Nicareta. Elle était originaire de Nicomédie. Son immense fortune, sa chanté, le vœu de virginité qu'elle avait fait dès sa jeunesse au Seigneur l'avaient rendue chère à toute la population byzantine. Au milieu des saintes femmes qui s'étaient consacrées à la vie monastique, elle se distinguait par une humilité, une prudence, une austérité de mœurs ■et un dévouement à toute épreuve. Le patrimoine que lui avaient laissé ses ancêtres avait été considérablement diminué par d'injustes procès et des revendications de toute nature. Mais, à force de soins, de vigilance et d'économie, Nicareta avait fini par le reconstituer à peu près en entier. Elle était alors avancée en âge. Tous ses revenus étaient consacrés au soulagement des pauvres. Sa charité ingénieuse avait trouvé un moyen d'être plus bienfaisante encore, La sainte femme avait fondé une pharmacie où elle préparait elle-même les divers médicaments et les distribuait aux malades nécessiteux. Ses connaissances en médecine étaient telles que souvent elle guérissait des infirmités réputées incurables par les praticiens. La grâce divine s'attachait à toutes ses entreprises et les faisait réussir. J'ai eu le bonheur de conuciître personnellement cette sainte femme, ajoute Sozomène, et je déclare qu'il est impossible de trouver réunies à la fois tant de vertn et tant d'humilité. Cependant elle ne se mettait jamais en avant. Sa modestie était telle que, dans une capitale où elle a pendant plus de quarante années semé les hienfaits, elle pouvait traverser les places pu-j bliques sans être reconnue. Tant elle avait soin de se tenir cachée et de dissimuler ses bonnes œuvres. C'est au point qu'elle ne voulut jamais se faire admettre au nombre des diaconesses, ni prendro
ran^ parmi les vierges officiellement consacrées au Seigneur. Bien souvent Chrysostoine l'en avait suppliée ; mais elle s'y refusa tou"»
jours ^ »
24. « Ces diverses mesures avaient jeté la consternation dans tous les esprits, ajoute Sozomène. Il n'y avait jlus lieu de craindre une émeute, puisque nul n'osait se montrer même dans les rues. Ce fut alors qu'Optatus -, préfet de la ville, ayant fait dresser son tribunal au milieu du forum, annonça qu'il allait procéder à une enquête sur l'incendie de la basilique et du palais sénatoriaL Cet •Optatus était païen, et, comme tel, il trio mp liait des malheurs da rÉo-lise. Le lecteur Eutropius, un de ceux qui avaient été ordonnég par Ciirysostome, comparut devant cet idolâtre et fut sommé da dénoncer les incendiaires qui avaient mis le feu à Sainte-Sopbie. On le flagelia à coups de nerfs de bœuf; on lui infligea le supplice de la bastonnade; oo lui déciiira les joues et les cotes avec des ongles de fer; enfin, quand tout sou corps ne fut qu'une plaie, oq lui brûla les chairs vives et saignantes avec des torches enflam- mées. Au milieu de cet horrible supplice le généreux confesseur proféra toujours la même parole. Je ne sais, disait-il, qui a mis le feu à la basilique. — On le reporta du tribunal à la prison, où il expira la nuit suivante. — Le lendemain, la diaconesse Olympias donna un exemple d'héroïsme non moins mémorable. Pourquoi avez-vous incendié la basilique? lui demanda Optatus. — Moi! s'écria-t-elle. Ce n'est point là mon rôle. J'ai passé toute ma vie et dépensé toute ma fortune à construire ou à réparer les temples de Jésua- •Christ, mon Dieu! — Je connais très-bien tous vos antécédents, répliqua le gouverneur. — Eh bien, alora, lui dit-elle, si c'est comme accusateur que vous prétendez incriminer ma vie, descendez de ce tribunal, venez vous asseoir au banc des témoins, et appelez un auti-e juge pour entendre la c&use- — Or, on
1 Sozomen., Hist. eccles., lib. VIII, cap. xxiii.
* Oa se rappelle que Socrate nous a déjà prévenus qu'il ne ^î^îûiï pas in» «ister Bar les cruautés commises contre les catholiques par ce gouverneur paîea. Ce que Socrate aurait souhaité ensevelir daas le silence et l'oubli cous est révélé par SozomèQe.
n'avait pas trouvé un seul témoin pour venir déposer contre Olympias. L'accusation portée contre elle était donc insoutenable. Optatus le comprit et n'insista plus sur le fait de l'incendie. Changeant doac de propos, il feignit une grande commisération pour Olympias et pour les saintes femmes qui l'accompagnaient. Yous avez tort, leur dit-il, de repousser la communion du vénérable évêque Arsacius, votre légitime pasteur. C'est insulter gratuitement à son mérite et à sa vieillesse. Croyez-moi, cessez d'agir ainsi ; vous obéirez à votre conscience et vous serez à l'abri de toutes poursuites. — Quelques-unes des diaconesses cédèrent à ses instances. Mais Olympias lui répondit : Vous m'avez arrêtée sous l'inculpation calomnieuse d''un Incendie dont je suis innocente.Vousêtes vous-même contraint d'abandonner l'accusation faute de preuves. Cependant je demande à me justifier complètement de ce grief. Vous êtes obligé de le maintenir ou de me mettre en liberté. Quant à communiquer avec tel ou tel évêque, un païen tel que vous n'a aucunement le droit de donner un conseil à une chrétienne telle que moi. — Optatus, fort embarrassé, ne savait quel parti prendre. Il finit par mettre Olympias en liberté sous caution, lui enjoignant de faire préparer sa défense par des avocats et de se tenir prête à comparaître de nouveau à la première réquisition. L'illustre veuve fut donc relâchée, et quelques jours après, Optatus la condamnait sans autres formalités à payer une somme considérable à titre d'amende. — On amena ensuite au tribunal le prêtre Tigrius. Les soldats lui arrachèrent ses vêtements, le flagellèrent, et après lui avoir attaché les pieds et les mains, retendirent sur le chevalet, et lui rompirent les membres. Tigrius était d'origine barbare. La guerre l'avait fait tomber encore enfant au pouvoir des Romains. Il avait été vendu comme esclave, on l'avait mutilé pour en tirer un meilleur prix. Il était devenu la prcpriété d'un patricien qui avait reconnu son mérite et lui avait laissé la liberté *. Chrysostome l'avait successivement fait passer par tous les degrés
* L'accusation formulée contre Chrysostome par le conciliabule du Chêne et relative à une ordination sacerdotale conférée à un esclave qui n'avait pas produit ses lettres de manumissio.
de la cléricature , et enfin l'avait promu au sacerdoce. II avait découvert chez lui une aptitude merveilleuse pour l'apostolat à exercer vis-à-vis des pauvres, des étrangers, des malheureux, des esclaves et des malades. Optatus l'envoya à la mort *. »
25. « Sur les entrefaites, continue Sozomène, deux rescrits pontificaux, émanés du pape saint Innocent I, arrivèrent à Constantinople. L'un était adressé à l'archevêque exilé, l'autre au clergé et aux fidèles de Byzance. Voici ces deux lettres : A notre bien-aimé frère Jean, Innocent, évêque de Rome. Bien que la vertu ne doive attendre que de Dieu seul sa couronne et sa récompense, laissezmoi cependant vous adresser ce témoignage de toute notre sympathie. Je charge le diacre Cyrinus de vous le transmettre. Il importe que l'injustice ne se croie pas le pouvoir d'exercer sa tyrannie sans que le langage de la vérité se fasse entendre. Je ne veux point vous adresser d'exhortations. Vous savez mieux qu!') personne, vous le docteur illustre et le légitime pasteur de tant dû peuples, vous savez, dis-je, que l'épreuve et la persécution atteignent de préférence les hommes les plus vertueux. Le Seigneur le permet ainsi pour faire éclater leur coarage invincible et pour apprendre au monde que la conscience d'un juste est au-dessus de toutes les adversités. Celui qui combat pour Dieu et pour la justice supporte toutes les afflictions. On peut l'accabler, on ne saurait jamais le vaincre. Son esprit et son cœur, nourris de la méditation des Écritures, planent au-dessus de toutes les attaques et de toutes les trahisons. L'Écriture, eu effet, lui présente le spectacle des saints continuellement persécutés, triomphants toujours, et achetant au prix des épreuves du temps la couronne de l'éternité. Frère bien-aimé, puissent ces considérations apporter quelque adoucissement aux amertumes de votre exil ! La consciencb du bien accompli sous les yeux de Jésus-Christ, notre divin maître, telle est la force indomptable sur laquelle repose la vertu persécutée ». 9
* Sozom., Hist. tfcc/w., lîb. Vin, cap. xxiv. — * Sozom.j Bist.ecclea., lib. VIIV ^eap. xzTi.
26. « La îoUre aa clergé et au peuple de Constantiuopie était rédigée en ces termes : Innocent, évêque de Romej a nos frères bieu-aiiiiés les prêtres et les diacres, ainsi qu'à tout le clergé et aux fîddles de TÉglise de Constantinople soumis à îa juridiction c» i'évêque Jean, saiut en Notre-Seigoeur Jésus-Christ. — Le messaga que m'adiessiiit votre charité m"a été transmis par le prêtre Ger^manus et le diacre Gassien '. C'est avec un sentiment d'inexprimable douleur que j'ai appris les horreurs dont vous me retracez le tahleau. J'ai lu et relu ce lamentable récit où vous exposez les cruelles épreuves, les calamités qui sout venues fondre sur votre église. Parmi tant de désastres, l'uniqurt consolation estîa patience. Bientôt, j'en ai la certitude, notre Dieu mettra fin à tant de tribulations et récompensera votre dévouement. C'est la pensée qae vous m'exprimiez vous-mêmes au début de votre lettre, et vous avez ainsi prévenu ma pensée et ma ferma espérance. Jésus-Christ Notre-Seigneur ménage ainsi à ses serviteurs fidèles la seule csfnw solation efficace dans les épreuves, celle de se comparer aux saints qui les ont endurées avant nous. Mol-même, j'ai puisé un nouveau courage dans cette parole que vous m'adressiez, car votre douleur c'est la mienne propre, et je souffre toutes vos afflictions. Et qui l^ourrait d'ailleurs supporter de san^-frold les attentats dont vou» êtes victimes, ces forfaits accomplis par des hommes que leur caractère aurait dû rendre des miuistres de paix, de mansuétude et de concorde? Au mépris des lois les plus sacrées, ils ont banni de leurs sièges des évêques aussi vénérables par leur sainteté que par leur talent. Le plus illustre d'entre eux, notre frère et collègue Jean, votre évêque, a été flétri et expulsé, sans jugement canonique. Aucune accusation sérieuse n'a été produite contre lui, et d'ailleurs il n'en existe pas. Qu'est-ce donc que ce brigandage? tSans jugement, sans motif canonique, un ravît un évêque à soa siège et on lui donne un successeur! A quel tribunal pourraient être absous les misérables qui ont agi de la sorte? Nulle part l'histoire de rÉgUse ne nous présente un pareil scandale. Nos pères
* Cf. C8f»}iea est le même qui fonda l'abbuye de Saint-Victor, à Massilift {Marseille).
étaient si loia d'agir aiasi, qu'ils ne voulaient même pas admettre l'ordination d'un coadjuteur du vivant de l'évêque titulaire. .Maia qu'importe l'intrusion accomplie au milieu de vous? Elle ne confère aucun droit à celui qui Ta obtenue. L'usurpateur d'un évêché ne saurait jamais être un évêque. On a voulu s'abriter derrière i'au* torité des canons. Nous n'en reconnaissons pas d'autres que ceux de Nicée. Sur ceux-là seulement s'appuie la discipline de TÉ-^Iise catholique. Si donc on a prétendu en exhumer d'autres qui contredisent les règles de Nicée, nous déclarons quils sont l'œuvre d'une secte hérétique et que l'épiscoput catholique les rejette absolument. De quel droit viendrait-on imposer à la catholicité les élucubrations de sectaires perpétuellement occupés à renverser la foi de Nicée? Quand nous déclarons aujourdhui que ces prétendus canons sont l'œuvre de l'hérésie et du schisme, nous ne faisons que répéter les paroles du concile de Sardique, qui les avait depuis longtemps anathématisés. Et maintenant, bien-aimés frères, quel remède apporter à tant de maux? Nous n'en voyons point d'autre que la réunion d'un concile général. Depuis longtemps déjà, nous l'avions convoqué. Mais tous nos efforts ont échoué devant des volontés perverses qui subsistent encore ', et que la puissance de Jésus-Christ, notre divin maître, peut seule faire changer. Il nous faut donc attendre l'heure de la Providence : alors, tout ce qui a été fait jusqu'ici pour accabler la vertu et consterner la foi, tout cet orage actuel sera dissipé. Demeurons fermes et immuables dans notre espérance au Seigneur. Pour ma" part, depuis bien des années, je ne cesse de me préoccuper des moyens de réunir enfîa ce concile œcuménique par lequel, avec la grâce de Dieu, il nous sera donné de réparer tant de ruines. Persévérons donc quelque -temps encore dans la patience, sûrs que la justice divine interviendra en notre faveur. Sachez de plus, frères bien-airiés, qu?, déjà nous avions été informés de tous les faits, par la relation sincère que nous ea avaient faite successivement dans plusieurs enquêtes
* Ces paroles sont la ctnSrmation implicite de la véracité du chToniqueuf le Trimithunte.
uridiques, nos frères les évêques Demetrius, Cyriaque, Eulysius et Palladius, actuellement réfugiés près de nous ' . »
27. Ces dernières paroles du pape saint Innocent I sont d'une importance capitale, au point de vue historique. Elles démontrent en effet que le fameux dialogue entre Palladius et le diacre de l'Église romaine, Théodore, fut très-réellement un procès en canonisation, et non pas, comme on l'avait ci-u jusqu'ici, une sorte de production historico-littéraire dans le génie des dialogues entre Cicéron et Atticus, avec des interlocuteurs supposés et fictifs. La critique moderne fera bien d'y réfléchir. Quoi qu'il en soit, pendant que le saint-siége élevait si courageusement la vois en faveur de l'innocence opprimée, les persécuteurs continuaient leur œuvre. Ils avaient juré de la poursuivre jusqu'au bout. Chrysostome, comme son divin modèle, devait parcourir toutes les étapes de la route du Calvaire. Tant de vertu, tant de génie, devait aboutir au Consummatum est! Il est probable qu'on ne reverra jamais sur la terre un homme aussi complet en tout genre de grandeur que le fut Chrysostome. Aucun, depuis quatorze siècles, ne l'a égalé. Il y a donc lieu de croire que les temps qui restent encore à ce globe terrestre n'en fourniront pas un second. Tant mieux, car vraisemblablement, on le martyriserait encore !
28. «Le bienheureux Chrysostome. dit Palladius, avait été chargé de chaînes et transporté par mer en Eithynie, Le préfet militaire lui avait adjoint pour compagnons de captivité les évêques Eulysius et Cyrinus. Ces deux derniers étaient, ainsi que quelques clercs, accusés d'avoir mis le feu à la basilique do Sainte-Sophie. Mais, après un mois ou deux de détention, les deux évêques et les clercs furent mis en liberté et déclarés innocents -. Quand ils eurent pris congé du bienheureux Jean, celui-ci adressa aux magistrats de Constantinople une lettre où il s'exprimait ainsi : J'ai été con-
1 Sozum., BIst. ecdei.y lib. VIII, cap. xxvi,
* On peut voir combien tous ces détails, racontés par Palladius, concordent avec la lettre du pape saint Innocent 1, citée par Sozomène. Les deux évoques, déportés d'abord en Bitbyuie avec Chrysostome, soni relâchés après deux mois de détention, et dès lors sont libres de se réfugier à Rome cous la protection du pape.
CUAP. V. — MUFa' DB SALM' CUKYiOSTOME. 589
damné sans être entendu. Je ne veux point discuter les autres griefs qui m'étaient reprochés, mais on me fait maintenant passer pour un incendiaire. On prétend que j'aurais fa:i; mettre le feu à l'église ûont Jésus-Christ m'a confié la défense. Il m'est impossible de me taire en présence d'une si monstrueuse calomnie. — Le bienheureux se justifiait ensuite avec une triomphante éloquence de cette absurde incrimination. Sa lettre n'eut d'autre effet que de redoubler la rage de ses persécuteurs. Sur un ordre venu de Constantinople, une escouade de soldats le saisirent, et le faisant marcher jour et nuit*, l'amenèrent dans la petite bourgade de Cucusa, au fond de l'Arménie, et l'y abandonnèrent. Cette place frontière, mal défendue et de peu d'importance, était constamment en butte aux attaques des barbares. Chaque année, les Isauriens la mettaient au pillage. Eudoxia avait l'espoir que durant une de ces invasions, Chrysostome serait égorgé -. »
29, « Mais, reprend le chroniqueur, les barbares respectèrent Chrysostome, Le bienheureux demeura une année entière à Cucusa (Coschan), et dans sa détresse, il donna du pain aux pauvres de l'Arménie. Une horrible lamine sévissait alors en cette contrée. Jean organisa des secours, fit appel à la charité de ses amis, et renouvela dans ce désert les merveilles auxquelles il avait habitué Constantinople. Les affamés qu'il nourrissait du pain matériel de l'aumône, devinrent bientôt plus avides encore du pain spirituel de ba parole. On accourait de tous les points de l'Arménie et de la Perse pour l'entendre. Ses succès au désert aigrissaient de plus en plus la haine fratricide de ses ennemis. Sur un nouvel ordre émané de la cour byzantine, Chrysostome fut de nouveau traîné au cœur de riiiver, par une escouade de soldats, à Arabissus, autre bourgade d'Arménie à vingt lieues de Cucusa. On avait compté qu'il mourrait en route. On espérait du moins décourager le zèle de ses admirateurs et faire cesser l'affluence du peupla autoîx de lui. Rien de tout cela ne réussit. 11 survécut à toutes les tatigues du voyage, et comme il est impossible d'enfermer la lumière sous le
1 Comment eût-il pu marcher ainsi, s'il eût été paralysé des parties iaféfieares da corps 1 — : ' PaUad., cap. vi, col. 36.
boisseai', il devint bienl.ôt aussi célèbre à Arabissus qu'à Cucusa. Tous 'tîs habitants de la contrée venaient à lui. Tout l'empire sem- Jjlalt se donner rendez-vous au désert qu'il habitait. Severijnusce Gabaîa, Porphyre d'Antioche et quelques autres évèques de Syrie, entrèrent alors dans un véritable accès de rage. On abandonnait leurs églises et leurs provinces pour aller rejoindre l'illustre exilé. Ils ne pouvaient comprendre comment un proscrit déporté au fond des montagnes d'Arménie, faisait ainsi échec à leur puissance. Jamais, sur le trône épiscopai de Constantinople, il ne leur avait paru plus redoutable. Quand on leur disait que leur vicùme était sans cesse entourée d'une foule qui ne se lassait pas de l'entendre, quand on leur i-acontait tant de prodiges de conversion accomplis par le bienheureux, ils éprouvaient une torture morale assez semblable à celle du supplice physique de la flagellation. Ils éclataient en imprécations homicides, à tel point que les clercs attachés à leur personne ne pouvaient retenir l'expression de leur étonnement. Les morts reviennent donc ! s'écriaient-ils. Chrysostome est mort pour ce monde, et cependant il épouvante les vivants. C'est un fantôme dont l'aspect les terrifie ! — Grand spectacle que celui d'un évoque exilé, jeté dans un désert, seul, sans appui, succomtant à la maladie, aux privations, à la détresse, et faisant trembler les puissants de ce monde, les princes, les prélats fastueux ! n
30. « Severianus et Porphyre, continue l'historien, envoyèrent à la cour supplier Eudoxia de les délivrer enfin de cette terreur. De nouveaux ordres furent donnés par le préfet du prétoire afin de transférer le captif à Pityonte, dans la région déserte de::, Tzanes, à l'extrémité du Pont-Euxin. Les deux soldats chargés de cette translation l'exécutèrent avec une brutalité vraiment barbare. Ils obligeaient le bienheureux à, des marches forcées, sans lui laisser un intervalle de repos. Leurs instructiont ^ disaient-ils, leur piescrivaient cette rapidité. On eût dit qu'on a\; lit stimulé leur zèîy ei f^u'on leur avait promis de l'avancement, si Tarchevêque mourait en route. Malgré cette consigne, l'un des deux, ému d'un sentiment d'humanité, donnait quelquefois à la dérobée au captif ces témoignages de respect. Mais l'autre poussait la cruauté jus-
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qu'à sévir contre quiconque regardait avec un air de commisération, le passnge du cortège. On était à la saison des pluies. Chry* Eostoine marchait à pied, tête nue, le corps brisé, mais î'âme en paix. Souvent ils devaient franchir les torrents qui barraient le pas- Eage, avvant de l'eau jusqu'à la poitrine. S'il arrivait qu'on traversait une localité offrant quelques ressources, on ne lui permettait pas d'y faire halte. Cet horrible voyage dura trois mois. Le dernier jour de ce long martyre , l'escorte fjanchit sans s'y arrêter la ville de Comane, et campa pour la nuit à cinq ou six milles (environ deux kilomètres) de la cité, près d'un oratoire élevé sur la tombe du saint martyr Basiliscus, évêque de Comane, décapité pour la foi sous le règne de l'empereur Maxirain. Chrysostome s'étendit sur un lit de paille pour y passer la nuit. Durant son fiomm-eil, Basiliscus lui apparut et lui dit : Jean, mon frère, prenez courage. Demain, nous serons ensemble. — Or, à l'heure oii le captif avait cette. vision, un prêtre, qui était attaché au service de cet oratoire, vit également en songe le martyr Basiliscus qui lui dit : Préparez tout pour recevoir les reliques de mon frère Jean, car bientôt elles prendront place à côté des miennes. Le lendemain, malgré les instances du bienheureux qui se sentait gravement malade, les soldats le firent mettre en marche dès le point du jour. Mais, après qu'on eut franchi une trentaine de stades (environ six kilomètres), Jean se trouva si faible qu'il ne put continuer la route, et comme le pays était désert, on fut obligé de le ramener à l'oratoire. Là, comme il était encore à jeun, il voulut offrir le saint sacrifice. Le prêtre lui donna des vêtements blancs et le bienheureux accomplit les saints mystères, prit le sacrement eucharistique, et s'assit pour prier. Bientôt, on l'entendit s'écrier: Gloria JJei per onmia. Ce fut sa dernière parole. Son âme s'envol* vers les cieux, et la terre compta un martyr de plus '. »
*Pallad., loc cit., col. 33,