CHAP. I. — PREMIERS TRAVAUX DE SAINT AUGUSTÎ
nastère, aille chercher qui il voudra pour recevoir son testament;' ce ne sera pas Augustin. » Il préférait le travail manuel, pou| ia grande majorité des religieux, à celui de l'étude et des sciences. Le milieu dans lequel il vivait explique et justifie cette prédilection. « On voit arriver, disait-il, pour embrasser la profession monastique, tantôt des esclaves, tantôt des affranchis d'ancienne date, ou des gens à qui leur maître vient d'accorder la liberté pour qu'ils se fassent moines. Ces paysans, ces ouvriers, ces plébéiens unt tous fait l'apprentissage des plus rudes travaux corporels. Les refuser serait un crime, car beaucoup d'entre eux ont déjà donné de grands exemples de vertu. Mais aussi il faut leur ménager une occupation en rapport avec leurs aptitudes. Conviendrait-il que tous ces robustes ouvriers, devenus moines, restassent oisifs, quand à côté d'eux on voit travailler d'anciens sénateurs? Ces paysans ont-ils le droit de faire les renchéris, là où viennent immoler leurs xichesses les seigneurs de si vastes patrimoines? » Saint Augustin exposa successivement ses idées, comme fondateur d'ordre, dans trois ouvrages intitulés : De opère monachorum ', de Quœstionibus LXXXIll -, et enfin Régula ad servas Dei ^. « Il avait, dit M. de Montalembert, fondé à Hippone un monastère de femmes, et lui avait donné pour supérieure sa propre sœur. Ce fut pour calmer les dissensions qui y avaient éclaté et pour prévenir tout désordre A l'avenir, qu'.Vuguslin rédigea la fameuse Règle qui porte son nom. Ecrite en 423, divisée en vingt-quatre articles et destinée primitivement à de simples religieuses africaines, elle fut ressus- ■citée sous Charlemagne et devint alors le code fondamental d'une branche immense de Tordre monastique. Elle a serv" de base aux constitutions d'une foule de congrégations, et principalement des -chanoines réguliers, qui ont porté jusqu'à nos jours le nom de saint Augustin. Lorsque, huit siècles après la ruine de l'antique Rome -et l'invasion des barbares, saint Dominique voulut créer au sem de r£:glise triomphante une nouvelle milice, pour parer à de nouveaux
» S. August., Pair, lut., tom. XL, pag, 547. — » Ibid., pag. 9. — • T. KXXIIi^ 4>ag. 1377.
dangers, il n'hésita point à adopter pour règle la constitution que* le plus grand des pères de l'Eglise avait donnée à un modeste couvent de religieuses. L'institut monastique peut donc revendiquer la gloire de celui qui a été déclaré le plus célèbre et le plus grand des théologiens, le père et le maître de tous les prédicateurs du saint Évangile, et qui se place entre Platon et Bossuet, entre Cicéron et saint Thomas d'Aquin, au premier rang de ces rares esprits qui planent sur les siècles. C'est dans les exercices et les austérités de la vie claustrale que se forma définitivement cet homme, aussi grand par la pensée que par la foi, par le génie que par la vertu, né pour exercer sur son temps et sur tous les temps l'ascendant le plus légitime ^ »
9. De sa laborieuse retraite, l'illustre docteur suivait avec une ardeur infatigable le mouvement des esprits, et servait la cause de la vérité par l'apostolat du livre, en attendant celui de l'action. Il publia alors ses traités de Quantitaie animœ et ds Genesi contre les erreurs du Manichéisme, et le magnifique discours (/e Vey^a Reh~ gione, où il prouve que l'autorité et la raison doivent irrésistiblement conduire tous les esprits sincères à embrasser la foi de l'Église catholique. L'activité de cet immense génie était prodigieuse. Comme pour se délasser de ces travaux plus sérieux, il dictait alors , aux heures de conversation familière et comme en se jouant, les six livres de Musica et celui du Maître. Ce dernier est un dialogue entre Augustin lui-même et son fils Adéodat. « Toutes les pensées qui sont discutées ici, dit-il, ont été réellement formulées par cet adolescent. Il avait seize ans à peine et m'étonnaitpar la profondeur de son génie. Que de choses admirables la grâce avait fait éclore dans cette jeune âme! Vous me l'avez promptement repris, ô mon Dieu, mais son souvenir me laisse sans appréhension; son enfance, son adolescence, sa jeunesse avaient la maturité de l'homme fait. Nous l'avions associé à notre vie , comme vous l'aviez associé à la grâce de notre baptême. 11 était ûigne de vous' ! »
t M. de Montalembert, les Moines ^Occident, tom. l, ■ 8. August., Coiifess., lib. IX, cap. vi.
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îO. Tout entier à la prière et à l'étude, Augustin passa trois finntes dans son monastère de Tagaste. Par une précaution qui rappehiit celle de saint Martin de Tours, il s'était fait une loi de ne point mettre le pied dans les villes épiscopales dont le siège était vacant, de peur d'attirer sur lui l'attention populaire et d'être, malgré sa résistance, porté par l'élection à l'épiscopat. Or, il y avait à Hippone {Hipjjo-Iiegia), ville maritime peu éloignée de Tagaste, un fonctionnaire impérial qui fit prier saint Augustin de le venir voir, pour conférer avec lui sur l'état de son âme. Le siège d'Hippone était occupé par Valère, pieux et saint évoque, qui jouissait de l'affection de son peuple. Augustin , ne redoutant donc aucun piège, se mit en route. Mais l'invitation du magistrat avait été habilement concertée. Un dimanche, pendant qu'Augustin assistait à l'office divin dans l'église d'Hippone, l'évêque Valère, s'adressant à l'assemblée, déclara que son âge avancé et les infirmités de sa vieillesse lui rendaient de plus en plus difficile le ministère de, Iff parole, « D'ailleurs, disait-il, vous le savez, je suis originaire de. Grèce, J'ai toujours eu quelque peine à m'exprimer en latin, et à in'accoutumer à cet idiome qui n'est point ma langue maternelle. Sa trouvez-vous pas qu'il faudrait à mes cheveux blancs un auxi- .'.iaire, un prêtre jeune, éloquent, plein de zèle, de piété et de l^jénie, qui me suppléerait dans l'exercice de la prédication?» Tous Ces regards se tournèrent aussitôt sur Augustin. La foule l'entoura et le conduisit aux pieds de Valère, en suppliant l'évêque de lui imposer les mains et de lui conférer le sacerdoce. Augustin fondait en larmes : il se mit à genoux, conjurant l'évêque, le clergé et les fidèles de ne point lui faire cette violence, de ne pas imposer sur ses épaules un fardeau qu'il se déclarait incapable de porter, u 0 Valère, ô père vénérable, vous voulez donc ma mort ' Oii es^ votre charité? M'aimez-vous? Aimez-vous votre Église? Oh oui, je sais que vous m'aimez, que vous aimez tout ce peuple. Pour lui et pour moi, ne donnez pas suite à votre projet. Tout me manque pour la mission dont vous voulez me charger ! » Sa résistance ne fit qu'accroître le désir général. Tout ce qu'il put obtenir, ce fut qu'on lui laisserait quelques mois pour se préparer à l'ordination
20 l'UMIflCAÏ DH; :i.\iNT s^tlCiCi (.iH.j-olKS;.
Sui lui fut soîennellemaiiL r.nnîcrét». à la IcLe de Pàqne? suivante (dul). A parlir de c« iiioment, Yalére taisail prGcuni- Aii.uuslia chaque diinanche. « Or, dit saint Jérôme, la couLiimB des église.' airicaincs était alors de réserver exclusiveiuent à Cévèque le ajinistère de la parole. Détestable usage, qui semblait indiquer de la part des évcv'ues une sorte de jalousie mesquine * I » — Valère ne ee préoccupa point de cette coutume africaine, ni des murmures que sa conduite provoqua de la part de quelques prélats voisins. Le sage et vénérable vieillard savait que dans les églises d'Orient, les prêtres étaient en possession de prêcher devant les évoques. Aux récriminations qui lui étaient adressées à ce sujet, il avait coutume de répondre : «Plût à Dieu que vous eussiez, comme moi, un Augustin pour iiistruire vos peuples! »
il. Nous ne pouvons que fort incomplètement nous rendre compte de la puissance de parole et des triomphes d'éloquence qui firent d'Augustin le plus grand des orateurs sacrés. Bien que les sermons qui noas restent do lui soient au nombre de plus de quatre cents, ou plutôt précisément parce qu'ils atteignent ce chiffre formidable, ils ne sauraient nous donner qu'une idée imparfaite de son éloquetice. C'est qu'ils ne furent point écrits par lui-même, mais seulement, recueillis par les poinçons furtifs des auditeurs d'iiippone. Leur lecture présente un enseigner.ienl aussi solide que v;irié. Mais l'eiret oratoire a disparu. Cet efiet était pi'Odigieux. Ainsi un jour, Augustin s'était proposé de combattre un abus invétéré, contre lex^uel avaient échoué tous les efforts de Valère. Il s'agissait des agapes, oj repas on commun, qui avaient lieu après rofiice divin, sous les portiques des églises ou dans les Ko'.iAr,-r,ota , près de la tombe des martyrs. Souvenirs des temps apostoliques, ces repas fraternels, par lesquels la charité chrétienne p'était d'abord affirmée daus le monde, avaient fini par dégénérer en assemblées scandaleuses. La sobriété n'y présidait plus, et le« Basteurf gémissaient des scènes de scandale et de désordj'o aux quelles ils doonaient lieu. « Je lus au peuple assemblé, dii Augus-
' a. HieroQym., Epistoi, ad NtjjotiOa.