XIV
Dieu, le Saint-Esprit est Dieu, il en résulte que le nom de Dieu est un prédicament propre à la substance divine. Je raisonnerai de même pour les autres attributs : vérité, bonté, incommutabilité, justice. Il en sera autrement pour les termes qui conviennent séparément à chacune des trois personnes, mais ne peuvent s'appliquer substantiellement à toutes les trois ensemble. Car celui qui est le Père ne transmet ce vocable ni au Fils, ni à l'Esprit- Saint. Ce nom n'est donc point propre à la substance. Les vocables Père, Fils, Saint-Esprit, n'appartiennent point à la divinité substantialùer, mais seulement ad aliqidd. Dites-moi, je vous prie, ce que vous pensez de cette théorie et si vous la trouvez conforme à la rectitude de la foi. S'il vous survient quelques objections, considérez-les mûrement, en vous pénétrant des principes philosophiques que j'expose; aidez-moi à concilier la raison et la foi ^ »
Lettres 39. Telle est cette lettre de Boèce au diacre Jean. Evidemment
Trinitate&i cc u'cst poiut ici uu ouvragc, au scus propre du mot , mais une naturis in simplc lettre, une consultation d'un ami à un ami. Elle forme pourtant le second des traités théologiques de Boèce. Il en est de même du premier qui porte pour titre : « Comment la Trinité est un seul Dieu et non trois dieux. » En voici le début : « Anicius Manlius Torquatus Severinus Boèce à Quintus Aurelius Memmius Symmaque, homme clarissime, ex-consul et patrice, son beau-père. — J'ai longtemps médité sur cette question. Maintenant que, dans la mesure de ma faible intelligence éclairée par les lumières de la foi, j'ai pu formuler une réponse en termes philosophiques courts et précis, je vous l'adresse avec plus d'empressement de connaître le jugement que vous en porterez, que de confiance dans ma découverte. La difficulté de la matière est grande. Mais je n'ai point travaillé pour le public, c'est à vous seul et à quelques rares amis que je destine ces pages. En ce temps, d'ailleurs, on n'aime point à voir creuser ce sujet divin '^. Vous me direz
' Boet., Vtrum Pater et Filius et Spir. Sanct. de Divinitate substantialiter prœdicentur; Patr. lat., tom. LXIV, col. 1301. * Celte phrase de Boèce fait allusioa à l'arianisme officiel du roi Tiiéodoric.
Christo.
ClIAP. lY. — BOÈCE. 291
cependant si vous trouvez que j'ai bien résumé, dans la concision du langage dialectique, la doctrine que j'ai puisée dans les récits du bienheureux Augustin '. » Après ce prologue , Boèce traite la question d'après les formules syllogistiques empruntées, comme dans la lettre précédente, à la dialectique d'Aristote. Même procédé pour une autre consultation sur la question des deux natures en Jésus-Christ. « Anicius Manlius Torquatus Severinus Boèce à Jean, diacre de l'Église romaine. — Je vous ai vainement attendu hier pour vous entretenir de la question qui s'est agitée dans le synode. Yous avez été retenu par vos occupations : de mon côté, les affaires de l'État me prendront demain toute la journée. Je vous écris donc à la hâte les pensées qui me sont venues sur ce sujet. Vous vous rappelez qu'on a donné lecture d'une lettre dans laquelle les eutychéens d'Orient reconnaissent que le Christ est de deux natures, mais non en deux natures. Les catholiques ne font pas difficulté d'admettre ces deux propositions, et les croient également vraies. Cette nouvelle subtilité me frappa, et je cherchais dans ma pensée quelle pouvait être la différence entre ces deux conjonctions. Cela me paraissait devoir être le nœud de la difficulté, puisque l'auteur de la lettre, un évêque, y insistait avec tant d'énergie. Tous les membres de l'assemblée protestaient qu'il n'y avait là aucune difficulté ; on parlait beaucoup, mais au milieu de tant de paroles rien ne me paraissait décisif. Les arguments proposés étaient loin de me satisfaire, mais je n'avais pas la présomption de traiter une matière que je n'entendais pas. Je gardai le silence, et j'avoue que le verbiage stérile des orateurs me pesait. Cependant, je réussis à m'absorber dans mes réflexions, et, me dégageant de tout le bruit extérieur qui frappait mes oreilles, je méditai sérieusement sur la question. Enfin le jour se fit dans mon âme, je crus apercevoir clairement la vérité dégagée de tous les nuages de l'erreur eutychéenne. Vous allez en juger vous-même par l'exposé que je vous adresse. Si vous le trouvez irréprochable, gardez-le avec mes autres lettres dont vous
Dans la bouche d'un évêque, tel que le Boethus inconnu de la critique moderne, elle n'aurait aucun sens.
» Boet., De Trinit.; Pair, lat., lom. cit., col. 1249.
292 PONTIFICAT DE SAINT JEAN I (o23-o26).
faîtes collection. Sinon, renvoyez-le moi avec les additions, retranchements ou corrections que vous jugerez nécessaires, et je le réviserai '. » Boèce entrait ensuite dans le vif de la question; il commençait par définir selon la méthode aristotélicienne les termes de nature et de personne ; il caractérisait la différence entre l'un et l'autre, se référant aux ouvrages du philosophe de Stagyre et à la traduction latine qu'il en avait donnée lui-même. Enfin, après avoir démontré contre Nestorius l'unité de personne en Jésus- Christ, et contre Eutychès la distinction des deux natures dans le Verbe incarné, il ajoutait : « Reste maintenant à démontrer que, selon la doctrine catholique, on peut soutenir également que le Christ est de et en deux natures. Etre de deux natures peut se dire en deux sens, le premier quand nous parlons d'un composé produit par le mélange de deux substances ; ainsi l'hydromel, composé de miel et d'eau. Mais dans ce premier sens, les deux substances mélangées se confondent, et ni l'une ni l'autre ne conserve son identité propre. Or, c'est dans ce sens qu'Eutychès entend que le Christ est de deux natures. Mais il y a un autre sens qui s'applique aux composés produits de deux substances, sans que les substances soient confondues ; par exemple, nous disons tous les jours une couronne de diamants et d'or. Ici l'or ne se confond point avec les pierreries, ni réciproquement; chacune des deux substances conserve son identité dans le produit composé de l'une et de l'autre. Or, comme la foi catholique nous apprend que les deux natures subsistent intègres et parfaites dans la personne du Christ, il est évident qu'on peut dire, selon la seconde signification indiquée, que le Christ est de deux natures aussi bien que en deux natures ^. »
Authenticité ^0. Ccs cxcmplcs suffirout pour donner au lecteur l'idée du prothéoiogiques cédé dialectiquB de Boèce, dans sa correspondance relative aux ^ °^'^' discussions ariennes et eutychéennes, si vivement agitées de son temps. Pour tout homme de bonne foi, il ne saurait être douteux
' Boet., De personâ et duabus naturis , proœmium; Pair, lot., tom. LXIV. col. 1341.
* Boet, De persond et duabus naturis , cap. vu; Pair, lat., tom. cit., col. 1351.
cnAr. IV. — BOÈCE. 293
que Boèce employait des formules avant lui inusitées en théologie, et que pour la première fois il appliquait aux démonstrations du dogme chrétien les règles aristotéliciennes du raisonnement. Depuis Tertullien jusqu'à saint Fulgence , nous n'avons jusqu'ici rencontré dans aucun des pères de l'Église, pas même dans les œuvres de saint Augustin, un exemple de cette argumentation péripatéticienne. Or, il est incontestable que Boèce fut le premier qui ait apporté à Rome la dialectique d'Aristote. En sorte que, si Boèce n'est pas l'auteur des pages chrétiennes qu'on vient de lire, il faut supposer qu'elles se sont écrites seules, car à l'époque de Boèce il n'y avait pas en Occident d'autre homme capable de transporter ainsi le langage philosophique dans les discussions de la foi. Cette induction qui suppose, pour apparaître dans toute sa netteté, une étude quelque peu approfondie des œuvres et du style de Boèce, pourrait ne point sembler au lecteur aussi décisive qu'elle l'est à nos yeux. Nous ajouterons donc une autre preuve matérielle : c'est que tous les manuscrits qui nous ont conservé ces opuscules de Boèce, je dis tous, sans exception aucune, portent pour nom d'auteur Anicius-Manlius-Torquaius-Severinus-Boetius. Tous portent les suscriptions à Symmaque, beau-père de Boèce, ou à son ami, le diacre de l'église romaine, Jean. Tous enfin, dans le corps môme de la lettre, relatent des faits qui ne peuvent convenir qu'à Boèce et à ses deux correspondants. La critique moderne a bien senti qu'il y avait là une présomption fort grave contre sa thèse. M. Ch. Jourdain croit éluder l'objection en insinuant qu'après tout son évêque africain, le Boethus inconnu auquel il voudrait faire honneur des pages qu'on vient de lire, aurait pu se familiariser avec les procédés d'Aristote et les appliquer le premier à la théologie chrétienne. Mais, dans ce cas, son Boethus ne serait pas un inconnu , car c'est précisément la conquête de la dialectique grecque au profit du génie latin qui a fait de son vivant la gloire de Boèce; c'est l'application de cette dialectique à la théologie qui lui a valu, après sa mort, dix siècles de règne incontesté dans les écoles du moyen âge. Et pour achever de réduire au néant une hypothèse toute chimérique, comment Boethus, un évêque africain.
phique.
eût-il pu écrire au patrice Symmaque une lettre oii il le nommait son beau-père? Est-ce que le Boethus africain, l'évêque exilé de la critique moderne, avait épousé avant d'entrer dans les ordres une fille de Symmaque? Mais Symmaque n'eut que trois filles, Rusticiana, épouse de Boèce, sainte Galla et sainte Proba dont nous avons raconté l'histoire. A quel titre donc le Boethus inconnu aurait-il pu se dire gendre de l'illustrissime consul Symmaque? Il faut en convenir, Boèce fut chrétien •. Analyse de 41. (( Mais alors, demandent les critiques, pourquoi dans sa priiion phiioso- son de Pavie, écrivant ou dictant les pages de son immortelle Co)isolation philosophique, n'a-t-il pas une seule fois prononcé le nom du Verbe incarné? Il allait mourir, et de quelle mort ! Les supplices réservés aux premiers martyrs attendaient le philosophe, le patrice, l'ex-consul chrétien du vi" siècle, et cependant le nom de Jésus- Christ, son Sauveur, son Dieu, ne tombe pas une seule fois de ses lèvres !» — H y a, dans cette prosopopée, une inexactitude de fait et une erreur de droit. Le fait est que Boèce n'était pas enfermé dans les quatre murs d'un cachot, au moment où il composait le De
1 Pour ceux qui voudraient approfondir davantage encore l'intéressante question du christianisme de Boèce, nous reproduisons ici un passage de la thèse déjà citée plus haut. La critique allemande conteste l'authenticité des traités théologiques de Boèce à un autre point de vue. « Elle se demande avec étonnement comment Boèce pourrait être l'auteur de ces traités, vu que dans les ouvrages de logique il traduit l'où^ta d'Aristote par substaniia, tandis que dans les traités théologiques o-j.ai% est traduit par essentia, oyffiwdiç par subsistentia, OnoaTadi; par substantia, et TrrpoawTrov par persona. (Boet., De duab. nat., loc, cit., col. 1344.) N'est-il pas évident que l'auteur aurait abandonné la terminologie d'Aristote pour embrasser la terminologie des pères ecclésiastiques? A-t-il donc voulu faire jactance de ses connaissances dans les lettres grecques? Et on conclut de ces raisons et d'autres semblables que Boèce n'est pas l'auteur de ces traités théologiques. (Obbar., Prolegom., cap. ii, pag. xxvin, XLVi.) Pour nous, nous déclarons qu'il nous est impossible de concevoir comment on peut tirer une telle conclusion de semblables prémisses. N'est-il pas évideut que Boèce, parlant théologie, ne pouvait se servir que des termes théologiques? L'arianisme avait poussé si loin ses subtilités, les sectaires usaient de tant d'artifices pour dissimuler leurs sentiments hétérodoxes à l'aide de l'ambiguité des termes, qu'il u'était pas nécessaire d'être l'esclave de la vanité et de l'orgueil pour se piquer de précision; il suffisait d'avoir l'amour de la vérité et le désir fort légitime d'être compris par le lecteur. » (Toussaint, De la philos, de Boèce, pag. 20.)
cnAP. lY. — BOÈCE. 293
ConsolationeK II ne croyait pas non plus ù rimminence de son supplice. Le vaste sujet de composition qu'il s'était tracé en est la preuve. Rien ne pouvait lui faire supposer que Théodoric, après trente années d'un règne si grand par la justice, la clémence, la modération, dût souiller à ce point sa gloire. Un bannissement plus ou moins long, des persécutions dirigées contre sa famille, la confiscation de ses biens provoquée par l'avidité d'un Conigast, d'un Triguilla, d'un Opilio, ses accusateurs, telles étaient uniquement les perspectives qu'entrevoyait dans l'avenir l'exilé de Ticinum 2. En droit, l'absence du nom du Christ dans la Consolation philosophique était nécessitée par le plan même que se proposait l'auteur et qu'il n'eut pas le temps de compléter. Ce n'est point ici une hypothèse gratuite, comme celles dont la critique moderne se montre si souvent prodigue. Les témoignages les plus formels de Boèce lui-même nous en fourniront bientôt la démonstration. L'exilé de Ticinum, condamné sans avoir été entendu, arraché à la tendresse de sa famille et de ses amis, au sénat qui le comptait avec Symmaque son beaupère pour l'un de ses plus illustres membres, à la ville de Rome, à ses études chéries, à sa bibliothèque où il aimait à discourir des choses
1 Cette observation, historiquement fort juste, est de M. Judicis de Mirandol. Elle s'appuie sur ce texte formel de la Consolation : Quam multos esse conjectas, qui sese cœlo proximos arbitrentur, si de fortunée tuce reliquiis pars eis minima contingal! Hic ipse locus, quem tu exsilium vocas, incolentibus patria est. (t Combien de gens se croiraient ravis au ciel, s'il leur échéait une part, si mince fût-elle, des reliefs de ta fortune! Ce pays même, que tu appelles un lieu d'exil, pour ceux qui l'iiabilent est une patrie. » {De Consolât., 1. H, pros. IV ; Patr. lat. , tom. LXlil, col. GS3.) « Tous les commentateurs, dit M. de Mirandol, représentent Boèce écrivant le livre de la Consolation entre les quatre murs d'un cachot. Le passage que nous venons de citer ne confirme pas cette tradition. Si Boèce, en effet, eût été incarcéré, la philosophie, son interlocutrice, eût-elle été bien venue à lui dire que la ville qu'il appelait un lieu d'exil était une patrie pour ceux qui l'habitaient? « Soit, n'eût pas manqué de répondre Boèce, mais ceux dont tu parles sont libres, et moi J3 suis dans les fers. » 11 est donc très-vraisemblable qu'après sa condamnation il avait été relégué à Pavie, avec défense de s'éloigner de cette ville, et que dans les premiers temps du moins, la rigueur n'avait pas été portée plus loin à son égard. » (M. de Mirandol, La Consolation, notes, pag. 350.)
' Boet., De consolât, philosoph., lib. I, pros. iv; Patrol.lat., tom. LXIII, C0I.CI7-622.
divines et humaines ^ , conçut l'idée de se présenter à ses contemporains et à la postérité tout entière comme un exemple des vicissitudes de la fortune. Il voulait ouvrir pour les malheureux, les opprimés de toutes les religions, de tous les siècles et de tous les pays, des sources de résignation et d'espérance. La çOocoçia, la sagesse, lui apparaît, comme plus tard Béatrix apparaîtra au poète de Florence. Elle commence avec lui un dialogue qui se poursuit en cinq livres, dans une prose entrecoupée symétriquement de pièces de vers résumant après chaque entretien les sentiments que la conversation a fait naître. La forme choisie par Boèce lui fut suggérée par le succès récent d'un traité didactique de Marcianus Capella, intitulé : Noces de Mercure et de la philologie -, qui avait mis ce genre de composition à la mode. Boèce procède dans un ordre méthodique. Le premier hvre de la Consolation est l'écho vibrant des plaintes amères arrachées aux malheureux par la comparaison de leur fortune passée avec l'infortune présente. Le second est l'exposé philosophique de ce qu'on nomme la fortune, c'est-à-dire inconstance, mobilité, dont nul n'a le droit de se plaindre, puisqu'en acceptant la bonne chacun doit s'attendre à rencontrer la mauvaise. Le troisième élève davantage la question et pose la définition vraie du bonheur , mot si souvent travesti par l'ignorance, les illusions, la vanité des hommes. Le quatrième établit que le bonheur véritable est uniquement le partage de la vertu : la Providence de Dieu y est opposée au fatum des anciens, et Boèce démontre qu'il n'y a point d'infortune pour l'homme vertueux. Le cinquième enfin est consacré à répondre aux objections tirées de ce qu'on appelle le hasard, à démontrer le dogme fondamental de la liberté humaine, et à concilier la notion de cette liberté avec la prescience divine. — Là s'arrête brusquement ce qui nous reste de la Consolation phi-
1 llœccine est bibliotheca... in qua meciim sœpe residens de divinarum humanarumque rerum scieniia disserebas? (Boet., De consol. philos., lib. l,pros. iv; Patr. lat., tom. LXIII, col. 615.)
^ Jlarcianus Aliuœus Feli.x Capella, écrivain latin, né à Madaure, en Afrique, vers l'an 470. Ses œuvres, le Satiricon et les Noces de Mercure, ont été éditées par Grolius, Leyde, 1559, et de nos jours par Kopp, Francfort, 1836, in-4°.
COAP. IV. — BOÈCE. 2D7
losophique. L'édifice est inachevé, Théodoric l'a décapité avec l'auteur.
42. Les divers échelons par lesquels la sagesse fait passer son in- La Consoia-
, tion philoso-
terlocuteur devaient conduire graduellement celui-ci depuis la phi- pfdque est
, un ouvragft
losophie proprement dite, rationaliste ou païenne, jusqu au terme incomplet. de toute félicité, la foi, qui ouvre sous les pas des malheureux les régions d'un bonheur inamissible. «Maintenant que j'ai placé sous tes yeux l'idée du bonheur véritable, dit la sagesse, maintenant que tu connais en quoi il consiste, j'aurai, après avoir parcouru encore quelques préliminaires indispensables, à te montrer le chemin qui seul conduit au séjour du bonheur. Je devrai attacher des ailes à ton âme, afin qu'elle puisse planer dans les hauteurs. Secouant comme un fardeau inutile le chagrin et la douleur, sous ma conduite, par mes sentiers, sur mon char (meis vehiculis), tu rentreras sain et sauf dans la patrie. Quand jeté montrerai cette patrie que tu cherches en ce moment comme une chose oubliée, tu t'écrieras : Oui, je m'en souviens, c'est bien elle, c'est la patrie de mon âme, c'est là que je fixerai mon séjour '. » Plus loin, la sagesse rappelle à son interlocuteur qu'il est temps de délaisser les questions purement philosophiques et d'aborder enfin le grand sujet tenu en réserve jusque-là. « Comme vous m'en aviez prévenu, dit l'interlocuteur, la question de la Providence est fort complexe et se he à une foule d'autres. Je vous prie donc maintenant de m'expliquer si vous croyez que le hasard soit un mot vide de sens, ou, s'il y a réellement un hasard, en quoi il consiste. — J'ai hâte, répond la sagesse, de tenir l'engagement que j'ai pris avec toi, et de t'ouvrir
* Et quoniam verœ formam beatiludinis me dudum monstrante vidisti, quo eiiam sit agnovisti, decursis omnibus quœ ■prœtermittere necessariwn puto, viam tibi que te domum reveliat osiendam. Pennns etiam tuœ menti, quibus se in altum toUere possit, affigam, ut, perturbatione depulsa, sospes in patriam, meo ductu, mea semila, meis cehicutis reverlaris.
Hue te si reducem référât via,
Quam nunc requiris immemor, Hcec, dices, memini, palria est mihi,
Hinc or tus, hic sistam gradum.
(Boet., De Cons., lib. IV, pros. i, metr. i; Pair., tom. LXIIIj col. 788-791.)
la route qui doit te ramener à la patrie. Les sujets que tu me proposes ont sans doute leur utilité ; mais je crains qu'ils ne nous détournent du but, et que, fatigué de ces ambages, tu ne puisses achever la carrière qui nous reste à parcourir. — Soyez sans inquiétude, reprend l'interlocuteur. Ce sera au contraire pour moi une allégresse sans égale de vous entendre développer des vérités dans lesquelles je fais consister mes plus chères déUces. Quand vous aurez établi préalablement chaque point de la discussion sur des preuves irrécusables, vos conclusions n'en seront que plus évidentes. — J'y consens, répond la sagesse ' ; » — et elle aborde immédiatement le problème de la conciliation du libre arbitre humain avec la prescience divine. Cette controverse termine le cinquième livre. Mais, hélas ! le temps devait manquer à Boèce, ainsi qu'il semblait le pressentir lui-même, pour aborder ultérieurement les grandes questions de la patrie des âmes, du chemin qui y conduit, des véhicula qui y transportent.
Lk Consola- ^3. Évidemment donc Boèce réservait pour le couronnement 'plîfueesr ^^ son œuvre philosophique la magnifique exposition du dogme
"^auteur "° chrétien. Mais, est-ce à dire que dans les cinq livres, seuls achevés, de la Consolation, il tienne le langage d'un païen, ou même simplement celui d'un philosophe rationaliste? Au contraire, il s'exhale de chacune de ses pages un parfum évangéhque qui révèle la foi du chrétien sous le manteau du philosophe. Si un mot emprunté aux Écritures tombe des lèvres de la sagesse, le cœur de Boèce palpite d'une joie sainte. « Crois-tu, dit la sagesse, que rien puisse s'opposer à la volonté de Dieu, notre souverain bien? — Non, répond l'interlocuteur. — Il y a donc, reprend la sagesse, un
* Quod dudum de Providentia qucestionem pluribus implicitam esse dixisti, re experior. Quœro enim an esse aliquid oninino, et quidnam esse casurn arbitrere. Tuni illa : Festino, inquit, debitum promissionis absolvere, viamque tibi qua patriam reveharis aperire. Hœc autem eisi perulilia cognitu, tamen a propositi nostvi tramite paulisper aversa sunt. Verendumque est ne deviis fatigatus ad emetienduni rectum iler sufficere 7wn possis. Ne id, inquam,prorsus vereare. Nam quietis mihi loco fuerit ea quibus maxime delector agnoscere; simul cum omne disputai ionis tiiœ latus indubitata fide constiterit, nihil de sequentibus ambigatur. Tum illa : HJorem, inquit, geram tibi. (Boet., De ConsoL, lib. V, pros- I, loc. citv col. 829.
chrétien.
CnAP. lY. — BOKCE. 299
Dion soiiverainemont bon, qui par sa Providence dirige et dispose inni fortifer et siiaviter^. — Oui, répond l'interlocuteur. Et je l'avoue, toutes les raisons que vous venez de m'en fournir, me ravissent encore moins que ces dernières paroles que vous venez de citer ^. )) La critique moderne pourrait-elle nous expliquer comment, si Boèce eût été païen, ou simplement rationaliste, une citation d'un verset de nos Livres saints aurait suffi pour éveiller dans son âme une émotion pareille? Est-ce encore un païen ou un rationaliste qui aurait écrit les lignes suivantes : « Dites-moi, je vous prie, demande l'interlocuteur, ne réservez-vous pas des supplices à l'âme des méchants après la mort? — Oui, répond la sagesse, et de grands. Ils sont de deux sortes : les uns sont exercés avec toute la rigueur pénale ; les autres sont ordonnés par une clémence purgative. Mais ce n'est pas encore le moment de traiter ces questions^. » Enfin, est-ce un rationaliste ou un païen, qui, pour combattre la doctrine du fatalisme, aurait dit : « Si l'ordre établi dans le monde est fatal, si rien n'est laissé à l'initiative humaine, il faudra donc imputer nos crimes eux-mêmes à l'auteur de tout bien ! Que deviendront l'espérance et la prière? Qu'espérer en effet, que demander, si tous les objets de nos vœux sont enchaînés à un ordre d'événements inflexibles? Il faudra donc supprimer le seul commerce qui existe entre les hommes et Dieu, la prière et l'espérance. En effet, c'est au prix d'une juste humilité que nous méritons l'inestimable faveur de la grâce divine; c'est là l'unique moyen pour les hommes de converser avec Dieu. Avant même qu'ils aient obtenu l'objet de leurs supplications, ils trouvent
' Sap., vni, 1.
' Non est igilur aliquid quod suinmo huic bono... posiit obsistcre? Non, inqnam, arhitror. Est irjitur, inquit, summum honum quod régit cuncta fortiter, suaviter que disponit. Tum ego : Quam, inquam, me non modo ea quœ conclusa est summa rationum, verum multo magis hcec ipsa quitus uteris verba délectant. (Boet., De Consol. philos., lib. III, pros. xii; loc. cit., col. 780.)
* Sed quceso, inquam, te, nulla ne animarum supplicia post defunctum morte corpus relinquis? Et magna quidem, inquii ; quorum alia pœnali acerbitate, alia vero purgatoria clementia exercer i puto. Sed nunc de his disserers consiliumnon Cit. (Boet., De Consol. philos., lib. IV, pros. iv; tom. cit., col. 806.)
dans la prière l'ineffable bonheur de s'unir à la lumière inaccessible. En admettant le fatalisme , l'homme désarmé retombera sur sa propre faiblesse, il n'aura plus rien qui le rattache et l'unisse au souvei'ain Maître de toutes choses. L'humanité, séparée de son principe, détachée de sa source, succombera dans l'isolement et la misère *. » Tel est donc le livre de la Consolation philosophique, monument inachevé d'un génie chrétien qui passait en revue tous les systèmes des écoles païennes pour les renverser l'un après l'autre et établir sur leur ruine la foi de Jésus-Christ. La critique moderne n'a rien soupçonné de ces grandes choses. Elle s'étonne de trouver dans une phrase isolée, à propos de la préexistence des âmes, une doctrine soutenue par Origène, et que Boèce ne semble pas répudier. Cette grave objection, si l'on voulait dogmatiquement y insister, serait bien vite résolue. Ce ne fut en effet qu'en l'an 553, plus de vingt-cinq ans après la mort de Boèce, que la doctrine d'Origène sur la préexistence des âmes fut définitivement condamnée.
innnence 44. Nous avous donc maintenant le droit de compter Boèce
de la Consolation phiin- parmi les plus illustres chrétiens, et sa mort parmi celle des mar-
sophique sur
l'esprit tyrs. Selon la judicieuse remarque de M. du Roure, « les Hvres
deXhéodoric. *' "^ ^ • , • j
de la Consolation philosophique, à mesure qu'ils s'achevaient, durent passer sous les yeux de Théodoric. Si hardi que soit cet ouvrage, il ne présente pourtant aucun des caractères d'une composition mystérieuse. En tout cas, le secret aurait été mal gardé,
» Quoque nihil sceleratius excogitari potest, ciini ex provideniia rerum omms ordo ducatur , nihilque consiliis liceat humanis, fit, ut vitia quoque nostra ad honorum omnium referatiiur auctorem, Igitur nec sperandi aliquid nec deprecandi ulla ratio est. Quid enitn vel speret quisquam, vel etiam depvecelur, quando oplanda omnia séries indeflexa cunnectit? Auferetur igitur unicum illud inter homines Deumque commercium, sperandi scilicet ac deprecandi. Siquidem jusiœ humilitaiis pretio inœsiimabilem vicem divinœ graiiœ promeremur : qui sotus modus est quo cum Deo cotloqui homi.ies passe videntur, illique inaccessœ luci, prius quoque quam impetrent, ipsa supplicandi ratlone conjungi : quœ si recepta futurorum necessitale, nihil virium haltère credantur, quid erit quo summo illi rerum principi connccli atque adhœrere possimus? Quure necesse eril humanum genus disseptum atque disjunctum suo fonte fatiscere. (Boet.,De Consol. philos., lib. V, pros. m; tom. cit., col. 812.)
CnAP. IV. — BOÈCE. 301
puisque nous l'avons. » Or, si Théodoric a lu ce livre, et il n'en faut pas douter, on conçoit que les fureurs ariennes de ce monarque se soient réveillées avec une rage nouvelle. Voici par exemple un passage qui ne pouvait trouver grâce à ses yeux, a Ma condamnation convenue d'avance, dit Boèce, fait aujourd'hui le triomphe de mes délateurs. Et cependant quel est mon crime? On m'impute une correspondance secrète, qui n'exista jamais. Si l'on m'avait accordé ce qu'on ne refuse pas au dernier des misérables, si l'on m'avait confronté avec mes calomniateurs, la vérité et mon innocence eussent éclaté au grand jour. — Quoi donc ! veut-on prétendre que j'ai conspiré? Mais cette conspiration est un rêve. Que j'ai souhaité le rétablissement de la liberté romaine? Mais un pareil rétablissement était-il donc possible? Et plût à Dieu qu'il l'eût été! J'eusse répondu comme autrefois Canius à Caligula : Si j'avais connu un tel dessein, tu n'en aurais jamais rien su : Si ego scissem, tu nescisses ! Vous vous rappelez ce qui s'est passé à Vérone quand un roi, avide de notre perte commune, voulait envelopper tous les sénateurs dans l'accusation d'Albinus. Je garantis sur ma tête l'innocence des sénateurs, celle d'Albinus, la mienne. Est-ce pour cela qu'on m'a jugé sans m'entendre, et exilé à cinq cents milles de Rome? Si j'avais, sacrilège incendiaire, mis le feu aux édifices sacrés ; si j'avais, abominable assassin, plongé le glaive dans le cœur des prêtres ; si j'avais tramé l'extermination de tous les gens de bien, on m'eût cité en personne, j'aurais été légalement entendu, confronté, convaincu, puni. Mais sans m'entendre, sans me juger, on me condamne à la proscription, à la mort peutêtre. Les délateurs accumulent contre moi les accusations d'ambition, de magie, de sacrilège. Sacrilège, moi dont la devise a toujours été 'Ettou Qzù> [Deum sequeré). Magicien, moi qui n'eus jamais que de l'horreur pour les esprits impurs, moi dont l'idéal a toujours été de devenir de plus en plus semblable à Dieu ! Ambitieux, moi qui avais banni de mon cœur toute espèce d'attache aux choses de ce monde ! Pour prévenir jusqu'au soupçon de pareils crimes, il ne fallait que jeter les yeux sur le sanctuaire d'innocence de ma maison, sur l'honneur intègre des amis qui
302 PONTIFICAT DE SAINT JEAN I (o 23-526).
m'entouraient, sur mon beau-père Symmaque, un saint, vénérable comme la sagesse elle-même '. »
Martyre 43. Sans doute, cette défense de Boèce était triomphante, mais
de Boèce.
elle devait exalter la colère du roi d'Italie. « On était au mois d'octobre o2o, dit M. du Roure. Théodoric envoya subitement à Eusèbe, gouverneur de Ticinum, l'ordre d'arracher à Boèce par la torture l'aveu de ses prétendus crimes, la dénonciation de ses complices, et de le mettre à mort s'il refusait de parler. Les tyrans ne sont que trop obéis. Il nous en coûte d'appeler Théodoric un tyran, mais à partir de ce moment il le mérite, et nous ne lui donnerons plus d'autre nom. La prison de Calvenzana, près de Pavie, fut choisie pour théâtre de l'exécution. Le gouverneur s'y rendit avec l'appareil qui suit les bourreaux. Boèce, exercé par une longue pratique de la vertu, vit arriver ce cortège avec le sang-froid qu'il mettait naguère à disserter sur ses malheurs. On lui demanda des aveux; il n'en fit point. Alors commença pour lui, entre les déchirements de la cliair et la fermeté de l'âme, une de ces luttes mémorables dont l'historien, par une lâche et puérile délicatesse, ne doit point sauver la vue au lecteur, dont il doit au contraire le repaître en quelque sorte, parce qu'elles sont un sublime enseignement ^. » Après une longue et sanglante flagellation, le corps de Boèce fut étendu sur la roue. Une corde enroulée à sa tête fut serrée par un treuil jusqu'à faire sortir les yeux de leur orbite. Cette torture, lentement ménagée, ne put arracher à l'illustre patient aucune révélation. Quand on le détacha de l'instrument du supplice, il vivait encore. On dit qu'il porta les mains à sa tête comme pour faire rentrer ses yeux dans leur cavité sanglante. La hache du bourreau, quelques instants après, terminait son martyre (23 octobre 325). Ainsi mourut le philosophe chrétien, l'un
' Nec conveniebat vilis^imorum me spirHiium prœsidia captare, quem lu in hanc excellentiam componebas, ut consimilem Deo faceres. Prœterea pénétrai innocens domus , honestissimorum cœtus amicorwn , socer etiam Symmachus sanctus, et œque ac tu ipsa reverendus, ab omni nos hujus criminis suspicione défendant. (Boet., De Consol. philos., lib. I, pros. IV; tom. cit., col. 622-630.)
2 Du Roure, Hist. de Théodoric, t. II, p. 209.
CnAP. IV. — MORT DE SAINT JEAN I. 303
des génies les plus complets qui aient paru sur la terre, le patrice,
rex-consuk Anicius-Manlius-Torquatus-Severinus-Boèce. Ses re- 'j
liques, soustraites d'abord aux fidèles par l'ordre exprès de Théo-
doric, furent, après la mort du tyran, portées à Pavie et déposées
dans le tombeau d'Elpis, sa première femme, sous le poi^tail
d'une église que le P. Papebroch croit être celle qu'on voyait iJH
près du baptistère connu sous le nom de Tour-de-Boèce et qui 'i
subsista jusqu'en 1384 '. Luitprand, en 723, transféra dans la basi- il
lique de Saint-Pierre-au-Ciel-d'Or les restes de Boèce. Il n'eut pas
besoin de les ramener de Sardaigne, comme le suppose la critique
moderne. Enfin, l'empereur Othon III, en 998, érigea en l'honneur
de Boèce le tombeau actuel que l'on admire encore dans l'église i
des Augustins de Pavie 2.
§ V. lYIort de saint Jean I.
46. Le crime appelle le crime. La mort du beau-père allait Le pape
1 ^ ni 1 TT ( • •■> • <• saint Jean I
suivre de près celle du gendre. Une troisième victime non à corintbe. moins auguste devait tomber auparavant. Saint Jean I s'était à°Cou"àntt embarqué avec les cinq évêques et les quatre sénateurs romains °°^ ^' choisis par Théodoric pour accompagner le pape dans son ambassade forcée près de l'empereur Justin. Une relâche eut lieu dans les parages de l'isthme de Corinthe, et le reste du trajet se fit par terre, soit que l'époque de la navigation fût passée, soit que l'état maladif du pape exigeât ce changement d'itinéraire. Quoi qu'il en soit, « le très -bienheureux pontife, dit saint Grégoire le Grand, ayant eu besoin d'un cheval pour lui
• Anonym. Vales., loc. jam cit.
' L'épitaphe ancienne de Boèce était en vers léonins, et conçue en ces termes :
Ecce Boetus adest in ccelo rnagnus, et omni Perspicuus mundo, mirm habendus homo.
Qui Theodorico régi delalus iniquo,
Ticini senium duxit in exilio.
In qua se mœstum solans dédit urbe libellum ; Post ictus gladio exiit e medio.
servir de monture, un noble et riche chrétien de la contrée lui en offrit un, dont les allures et le caractère étaient fort doux, et que pour cette raison il avait jusque-là réservé à l'usage de sa femme. Il fut convenu qu'au prochain relai , quand le pape en aurait trouvé un autre qui devait l'attendre, ce cheval serait renvoyé à son maître. La convention fut fidèlement exécutée. Mais au retour, l'animal ne voulut plus se laisser monter par personne, et son maître le renvoya au pontife avec prière de vouloir bien garder sa conquête. Le pape arriva heureusement à Constantinople. A la porte d'Or ', où une foule immense était venue à sa rencontre , il rendit la vue à un aveugle en lui imposant les mains -. »
Séjour (lu ■^'^' Le Liber Pontificalis nous a déjà raconté, dans son style laco- ^tantfnopie''' nique mais officiel, les honneurs prodigués par l'empereur Justin au successeur de saint Pierre. Le prince se prosterna devant le pontife, et lui fit prendre la droite sur le trône dressé à côté du sien pour le jour du couronnement dans la grande basilique constantinienne. C'est le païen Procope qui nous apprend ce détail ^. Théophane en ajoute un autre qui ne fut pas moins remarqué des Orientaux : le patriarche Épiphane, qui venait de succéder à Jean de Constantinople sur le siège de cette ville, céda son trône au pontife romain dans toutes les basiliques où celui-ci daignait se rendre. Enfin, ajoute Théophane, le pape reçut à sa communion tous les évêques d'Orient. Il ne fit d'exception que pour le patriarche d'Alexandrie Timothée, lequel refusait encore d'admettre le concile de Chalcédoine "*. Quant à l'objet pohtique de sa mission, l'anonyme de Yalois se contente de nous dire que Justin promit d'éviter tout ce qui pourrait envenimer la fureur déjà si exaltée de Théodoric; d'ailleurs le pape lui-même fut d'avis que les églises
1 La porte d'Or, située au midi de Coustantinople, s'offrait la première aux voyageurs qui arrivaient dans cette capitale par terre. Cette circonstance, jointe à celle d'une relàcLe à l'isthme de Corinthe, suppose, comme nous l'avons dit, que le reste du trajet n'avait pas eu lieu parla voie de mer. (Cf. Bolland., Ad. S. Joan. I, 27 mai, cap. i, n» 7.)
2 S. Greg. Magn., Diahg., lib. 111, cap. i\;Patr. lat., tom. LXXVJl, col. 221. ' lioUand.j loc. cit. — * Bolland., Acl., loc. cit.
CHAP. IV
ariennes déjà rendues au culte catholique ne changeraient pas de destination '.
48. Avant le retour de l'auguste ambassadeur, Théodoric était informé de tous ces détails. Le maintien des édits impériaux, et les honneurs rendus au pontife achevèrent de l'exaspérer. D'autre part, l'indignation causée en Italie par le supplice de Boèce lui ahénait tous les cœurs. Ce prince, durant trente années l'idole des Romains -, en était maintenant détesté. Son nom devint pour eux chose abominable ^. Avec l'effervescence populaire, les mesures de rigueur se multipliaient. Les délateurs, les espions, cette race d'hommes cupides qui attendent leur fortune des dépouilles d'autrui, affluaient près du tyran, aiguisant ses haines, entretenant sa colère, appelant sa vengeance sur les têtes les plus innocentes. Est-ce à une dénonciation de ce genre qu'il faut attribuer le meurtre de Symmaque? L'histoire ne nous l'a point appris. Nous savons seulement que cet illustre vieillard, le saint^ comme l'appelait Boèce, fut chargé de fers, et traîné de Rome à Ravenne. Sans procès ni jugement, sur un ordre de Théodoric, un bourreau lui trancha la tête (18 mai 526). Ses biens et ceux de Boèce son gendre furent confisqués. Rusticiana, quelques mois auparavant la plus opulente et la plus heureuse des femmes romaines, demeura orpheline, veuve et mendiante.
49. Le pontife Jean I venait de débarquera Ravenne; il fut saisi par des soldats et plongé dans un cachot. En même temps un édit royal, rédigé par un avocat juif, surnommé le Scholasticus , qui remplaçait Cassiodore dans la charge de référendaire, prescrivait à tous les évêques cathoHques d'ItaUe d'avoir à céder leurs églises aux ariens. « C'était là, dit M. du Roure, le fruit d'une exaspération vraiment folle '^. » Cet acte de démence devait rester à l'état de lettre morte. Le pape ne survécut que quelques jours à son incarcération. Il rendit à Dieu sa grande âme, dans les fers dont
Meurtre
deSymmaqne par Théodoric. Edit royal contre les catholiques.
Retour de saint Jean I à Rarenne.
Son incarcération et sa mort.
1 Anonym. Vales., Append. ad Amm. Marcell,, p. 671 . — ^ Ce sont les expressions mêmes de Procopc. — ^ Divenne pressa i Romani abominevole il nome d'esso Teoderico. (Muratori, Annal, ital., ad ann. 526.) — * Hist. de Théodor., tom. II, pag. 216.
XIY.
un tyran l'avait chargé (27 mai 526). « A cette nouvelle, dit l'anonyme de Valois, le peuple en foule accourut pour vénérer les restes du martyr. Un épileptique, ayant été saisi d'une de ses convulsions habituelles, fut approché des saintes reliques et guéri à l'instant même. Ce miracle ne fit que redoubler la dévotion des habitants de Ravenne. Les sénateurs, les grands, les officiers se mêlaient aux flots de la population. Tous voulaient posséder un objet qui eût touché le corps du bienheureux : on se partageait ses vêtements comme un trésor *. » Il fut impossible de s'opposer à la translation du pontife défunt de Ravenne à Rome. Le cortège funèbre traversa donc toute l'Itahe. En tête, marchait l'épileptique miraculeusement guéri. Le corps de Jean I fut déposé dans la basilique de Saint-Pierre, le vi des calendes de juin sous le consulat d'Olybrius (27 mai 526), jour auquel on célèbre sa fête.
1 Anonym. Vales., loc. cit.