CHAP. IV. — BOÈCE
mariée à la fleur de l'ùge à un époux digne d'elle. Dans l'espace d'un an, elle eut la douleur de le perdre et demeura veuve. Son rang si élevé dans le monde, sa fortune, sa jeunesse, tout l'invitait à contracter une nouvelle alliance; il ne manquait pas de gens empressés à l'y déterminer. Les médecins eux-mêmes intervinrent, avec les injonctions de leur prétendue science. Mais rien ne put ébranler la résolution de Galla. Les secondes noces qu'elle se préparait dans sa pensée étaient celles qui se contractent avec Dieu. On les commence dans le deuil, mais elles aboutissent à la joie éternelle, tandis que les unions de ce monde commencent par la joie et finissent dans les larmes '. » — Rome tout entière fut attentive à la lutte qui s'engageait entre Dieu et le monde dans l'âme de l'illustre veuve. Déjà sa sœur Proba, la plus jeune des filles de Symmaque, avait solennellement pris le voile des vierges. On se demandait si l'aînée suivrait l'exemple de la cadette, si de trois sœurs, les plus nobles et les plus riches héritières de l'Italie, une seule, l'épouse de Boèce, continuerait à porter dans le siècle le poids d'une fortune et d'un nom également considérables. Saint Fulgence , alors exilé en Sardaigne, écrivit à Galla une lettre que nous avons encore, et qui ne fut certainement pas sans influence sur le résultat définitif. Voici quelques passages de cette lettre : <( A l'illustre dame , sa fille en Jésus-Glirist , la vénérable Galla, Fulgentius, serviteur des serviteurs du Christ, salut dans le Seigneur. — Le diacre que j'avais envoyé à Rome, m'apporte à la fois la nouvelle de la mort de votre époux, et la résolution sainte que vous a inspirée celui qui « est la voie, la vérité et la vie -, » le Dieu qui ménage à ses fidèles les dons de la béatitude infinie au prix de douleurs momentanées, les attirant de la terre au ciel par la disposition de sa paternelle bonté. Ce n'est pas en vain que a dans ses jugements incompréhensibles et ses voies impénétrables ^ » le Seigneur a rappelé si promptement de son pèlerinage terrestre à la patrie des cieux ce modèle des époux dont
» S. Greg. Magn., Dialog., lib. IV, cap. xiii; Pair, lut., tom. LXXVII, col. 340. — î Joan., XJV, 6.-3 Rom., xi, 33.
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la religion était sincère et pure, le cœur vraiment humble, les mœurs si douces, les œuvres miséricordieuses, la vie une innocence presque immaculée. Dieu l'a rappelé à la fleur de son âge pour le faire triompher avec le Christ, pour vous étabUr vousmême dans la condition de ne songer plus ici-bas qu'aux choses du ciel, pour que, suivant l'expression de l'Apôtre, « vous soyiez sainte de corps et d'esprit '. » Croyez donc sans hésitation à la parole du Seigneur , fondez sur ses promesses une espérance pleine d'amour, afin que vous puissiez accomplir le bien qui vous est ordonné. L'Apôtre vous apprend , au nom de Dieu même , les sentiments que vous devez avoir au sujet de la mort de votre époux. « Nous ne voulons pas , frères , vous laisser ignorer la vérité sur les fidèles endormis dans la paix, de peur que vous ne succombiez à la douleur, comme ceux qui n'ont pas d'espérance. La même foi qui nous montre Jésus-Christ ressuscité d'entre les morts, nous enseigne que Dieu appelle au royaume du Christ ceux qui sont endormis dans l'amour de son nom -. » Ne vous laissez donc pas entraîner à une affliction qui dépasserait les bornes prescrites à la foi chrétienne. Vous n'avez point perdu votre époux, il vous a devancée au ciel ; sa jeunesse n'a pas été prématurément flétrie, elle fleurit au contraire dans les jardins de l'éternité. « Consommé dans le bien, il a fourni en peu d'années une longue carrière. Son âme était agréable à Dieu ; voilà pourquoi le Seigneur s'est hâté de la soustraire du milieu de l'iniquité^. » L'Écriture ne pouvait mieux nous apprendre que la perfection du chrétien ne se mesure pas à la durée de la vie. Pour savoir ce que vaut devant Dieu l'âme d'un défunt, il ne faut pas compter le nombre de ses années, mais considérer la manière dont il a vécu. Si longue que soit une vie mauvaise, elle ne fait que multiplier les fautes du pécheur et aggraver la peine qui l'attend. Si courte que puisse être la vie d'un juste, elle n'en conquiert pas moins la gloire immortelle. Ne vous affligez donc pas de ce qu'il vous a précédée de quelques jours. Songez seulement à achever votre vie mortelle de
' I Cor., VII, 34. — * I Thess., IV, 13-14. — » Sap., iv, 13, 14.
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façon à le rejoindre dans l'éternelle vie '. » Fulgcnce exhorte ensuite la noble veuve à renoncer à tout autre mariage, pour se consacrer désormais uniquement au Seigneur. Il ne lui dissimule pas les pénibles devoirs de la vocation religieuse, le détachement absolu, le renoncement à soi-même, la profession de la pauvreté, la pratique des œuvres de miséricorde. Quand il arrive aux mortifications corporelles , il s'exprime ainsi : « Je ne m'étendrai pas longuement sur les préceptes relatifs au jeûne et à la prière. Si Dieu le permet, j'ai l'intention de traiter ce point d'une manière spéciale, ainsi que je l'ai promis dans une précédente lettre ^ à votre sœur Proba, cette illustre servante de Jésus-Christ, que dans ces derniers temps la providence du Seigneur a donnée à la ville de Rome pour être un modèle accompli de virginale humilité. Son exemple vous touche de trop près pour que vous ne songiez pas à l'imiter. Fille de trois générations de consuls, élevée au sein d'un luxe presque royal, son humilité et son obéissance sont telles qu'on ne s'aperçoit plus qu'elle ait jamais eu le droit de commander, tant elle est ingénieuse à se chercher elle-même des supérieurs qui lui commandent. Le Dieu à qui elle a consacré la virginité de son corps et de son cœur, avait daigné revêtir lui-même la forme d'esclave pour accomplir notre rédemption. A l'exemple de ce divin Maître, Proba s'est faite la servante de tous, afin d'être admise avec le groupe des vierges sages dans les tabernacles éternels. A quel degré ne pousse-t-elle point la mortification des sens, la charité pour les pauvres, la modestie, la piété, la ferveur dans la prière? Yous la voyez chaque jour, et ce spectacle en dit plus à votre cœur que ne pourraient faire toutes mes paroles. Voilà le miroir spirituel que je vous propose , et l'exemple domestique de la perfection que vous devez atteindre ^. »
» S. Fulgent., Ad Gall. vid., Epist. u; Patr. lat., tom. LXV, col. 311-313. — * Nous avons encore celte lettre de saint Fulgence, De virginitaie atque humililute; Patr. lat., tona. cit., col. 324-339.
3 S. Fulgent., Epist. ii; ibid., col. 320, 321.
L'image 33. Les conseils de saint Fulgence devaient triompher, à la suite
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àheSanctœ d un événement miraculeux qui eut un retentissement immense.
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porticu. Mort u La Charitable veuve , disent ses actes , avait coutume chaque
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Gaiia. jour de laire asseoir douze pauvres a sa table. Elle pratiquait cette œuvre pieuse en mémoire de Jésus-Christ et des apôtres, que la vierge Marie servait elle-même. Or, un jour que toute sa famille réunie près d'elle prenait part avec douze indigents à ce repas hospitalier, on vit apparaître sur le buffet de la salle une image resplendissante de lumière, représentant la vierge Marie portant dans ses bras l'enfant Jésus. Le vénérable pontife Jean, informé du prodige, vint le contempler de ses yeux. Toute la ville de Rome en fut témoin. L'image se conserve encore aujourd'hui dans le palais de Galla, transformé en une basilique qui porte le nom de Sancta Maria inporticu ^ » — Après cet éclatant témoignage de la faveur divine, Galla n'hésita plus. « Elle déposa les parures et les ornements du siècle, dit saint Grégoire le Grand, pour se consacrer au service du Seigneur, dans un monastère voisin de la basilique du bienheureux Pierre apôtre. Elle y vécut de longues années avec une admirable simplicité de cœur, dans une oraison continuelle et la pratique d'une charité inépuisable. Quand l'heure fut venue oii le Dieu toutpuissant qu'elle avait si héroïquement servi, voulut lui donner la récompense de ses longs travaux, elle fut atteinte d'un cancer au sein. Une nuit, durant la fatigante insomnie que lui causaient ses souffrances, le bienheureux apôtre Pierre lui apparut. Loin de l'effrayer, cette vision la transporta d'une joie sainte; elle dit à l'Apôtre : Quoi, seigneur, serait-il vrai? Est-ce que mes péchés me sont remis? — Avec un doux sourire, et en inclinant la tête en signe d'assentiment, Pierre lui répondit : Vos péchés vous sont remis. Venez maintenant. — Galla se rappelant alors une religieuse de son monastère, nommée Benedicta, liée avec elle d'une affection sainte, reprit : Seigneur, je vous prie, obtenez que Benedicta monte avec nous au ciel. — Non, ce n'est pas elle qui doit vous accompagner : elle vous rejoindra dans trente jours. — Puis il lui nomma
* Bollaûd., Act. S. Galice, 3 octob., pag. 156.
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une autre malade qui était appelée à partager immédiatement sa couronne, ôr Galla et cette religieuse expirèrent en effet à la môme heure. Trente jours après, Benedicta montait également au ciel *. »
36. Telle était la famille du patrice Symmaque, telles étaient les Témoignages belles-sœurs de Boèce. Comprend-on ce qu'eût fait un païen dans isIjorTde un milieu si fervent, si religieux, si catholique, si saint? La critique act^èsde^Lbt moderne aura beau multiplier les dénégations; il lui est impossible faveu'^r^dn de supprimer un ensemble vraiment formidable de témoignages "^^dTBoècr" contemporains, de monuments, de lettres, de traditions confirmant tous le christianisme de Boèce. Alcuin avait rangé les écrits de Boèce parmi ceux des Pères de l'Église, dans sa bibliothèque d'Yorck. Il cite les opuscules théologiques de Boèce dans son traité de la Procession du Saint-Esprit, et l'appelle « un homme érudit dans les sciences divines et philosophiques -. » L'on peut supposer sans présomption, que les ouvrages de Boèce avaient été importés dans la Grande Bretagne, soit à l'avènement du moine Théodore sur le siège archiépiscopal de Gantorbéry, soit à la suite des différents voyages du vénérable Benoit Biscop à Rome, « d'oii il rapporta chaque fois un grand nombre de livres pour la bibliothèque de l'école fondée par Théodore 3. » Ceci se passait un siècle et demi tout au plus après la mort de Boèce, et chacun conviendra que cet espace de temps n'avait pu suffire à effacer de la mémoire des hommes un souvenir traditionnel qui se rattachait au fait important du supplice de Boèce, souvenir si profondément gravé dans le cœur des habitants d'Italie *. Comme surabondance de preuves, nous pourrions citer encore les textes précis de la
*S. Greg. Magn.j Dialog.. Jib. IV, cap. xiil; Pair, lut., tom. LXXVII, col. 341. Sainte Galla est honorée le 5 octobre, et Proba, sa sœur, vulgairement connue sous le nom de sainte Preuve, le 5 septembre.
* Boethius quoque vir in divinis necnon et in philosophicis voluminihus eruditus. (Alcuin., De process. S. Spirit.; Pair, lat., tom. CI, col. 76. Poern. de Pontif. Eborac; ibid., col. 843.)
' Stolberg, Vie d'Alfred le Grand, pag. 133. — * Toussaint, De la philosophie de Boèce, Louvain, 1848, pag. 22.
Chronique d'Adon ', de Y Histoire des Francs par Aimoin -, d'Hincmar de Reims ^. Mais pour nous tenir strictement dans les limites chronologiques posées par la critique moderne elle-même, il suffira de répondre à l'objection tirée du prétendu silence gardé par Isidore de Séville sur Boèce, dans son Catalogue des écrivains ecclésiastiques. Tout le monde sait que nous n'avons plus la collection complète des ouvrages d'Isidore de Séville. Un grand nombre de ceux qu'il a composés ou sont perdus entièrement, ou ne nous sont parvenus que mutilés. Les divers éditeurs de l'illustre évêque ont tous pris soin d'en faire la remarque. Son Catalogue des écrivains ecclésiastiques entre autres n'est point complet. Mais il nous en reste un abrégé authentique résumé par Honorius évêque d'Autun, vers l'an 1100, à l'époque oîi les œuvres de saint Isidore de Séville étaient encore intactes. Or, voici comment s'exprime Honorius d'Autun, dans son IIP livre des Ecrivains ecclésiastiques « tiré, dit-il, de l'ouvrage d'Isidore, ex Isidoro sublectus. » — (( Le patrice et consul Boèce a écrit un livre de la Trinité, un autre de la Consolation philosophique. Il a traduit du grec en latin divers traités sur l'arithmétique, la musique, la géométrie, l'astronomie, et exposé les règles de la dialectique. Il fut mis à mort par Théodoric, roi des Goths *. » Le silence d'Isidore de Séville est donc une supposition toute gratuite de la critique moderne. Mais ce n'est pas tout. Un témoignage contemporain de Boèce, étranger à toutes les préoccupations politiques, sans connivence possible ni avec les goths de Théodoric, ni avec les grecs de Justin le Vieux, une légende du désert, les actes de saint Placide, disciple de saint Benoit, disent formellement que Boèce était l'un des hôtes habituels
• Symmachum et Boelium consulares viros pt'o catholica pietate Theodoricus occidii. (Adon., Chronic, ad ann. 519; Pair, lat., tom. CXXIII, col. 107.)
-Boetius quant disertus fuerit in litteris sœcutaribus, quamque fuerit catholicus ex ejus comprobalur codicibus. (Aimoin, De gest. franc, lib. II, cap. i; Patr. lat., tom. CXXXIX, col. 661.)
' Boetius catholicus et sapientiœ ac scientiœ multœ philosopfius. (Hiacmar, Op. omnin, Paris, 16i5, tom. II, pag. 60.)
* Honor. Augustod., De script, eccles., lib. III, cap. xxii; Patr. lai., tom. CLXXIl, col. 224.
Boèce.
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du patriarche des moines d'Occident, et qu'en apprenant le départ de ce dernier pour le Mont-Cassin, le prétendu païen de la critique moderne s'empressa d'accourir à ce nouveau séjour de saint Benoit '. Tous ces faits constituent une certitude historique. M. du Roure l'avait franchement reconnu : les nouveaux Bollandistes d'accord avec leurs aînés, déclarent qu'on ne saurait désormais élever sérieu?ement un doute sur ce point ^.
37. Le lecteur nous pardonnera d'y avoir tant insisté. La tradi- Liste des tion ecclésiastique est chose trop sérieuse, surtout lorsqu'elle fanes de intéresse le culte public rendu à un saint, pour que nous puissions l'abandonner sans défense aux attaques des démolisseurs modernes. Le temps vient, et il est déjà venu oii l'on comprendra que l'Église catholique, la gardienne des traditions, n'est point une dépositaire infidèle. Ajoutons d'ailleurs que nulle figure de l'histoire ne se prêtait moins que celle de Boèce à une confusion de nom et à une erreur posthume. En effet, la célébrité dont jouissait ce grand homme de son vivant, ne fut rien en comparaison de l'influence qu'il a exercée après sa mort. On peut dire qu'il fut réellement le père de la théologie scolastique, et ses traductions d'Aris-
1 BoUand., Act. S. Placicl., o octob. Qu'on nous permette à ce propos de citer encore M. du Roure. « C'est à Subiaco, nous ne le conjecturons pas sans motifs, dit-il, que Boèce venait s'inspirer pour la composition des écrits qu'il dirigeait contre l'arianisme. » {Hist. de Théodoric, tom. II, pag. 99.) M. ilu Roure, dans toute cette partie de son ouvrage, montre une érudition véritable. Il avoue d'ailleurs qu'il a puisé ses renseignements à une source trop dédaignée par la critique moderne. « Nous avons, dit-il, tiré plus d'un secours de la Vie de Boèce, par D. Gervaise, Paris, 1713, in-12, ouvrage qui ne nous paraît pas avoir été estimé à sa juste valeur. » {Histoire de Théodoric, pag. 106, note.) L'ouvrage de Gervaise n'est maiheureusement pas accompagné de notes et de renvois aux sources. Il en résulte que c'est un travail gigantesque que de reconstruire les pièces justificatives absentes. Nous l'avons essayé dans une certaine mesure et nous déclarons que toutes les assertions de Gervaise sur lesquelles nous avons cherché à établir uu contrôle se sont trouvées rigoureusement justifiées. Un travail ex professa sur cette matière devrait tenter quelques-uns de nos érudits.
* Bollaud., 23 oct. Prœtcrmiss. inBoet. Les nouveaux Bollandistes déclarent que le christianisme de Boèce ne saurait plus maintenant être contesté et ils renvoient à un ouvrage fort remarquable de Bosslsio : Memoria inlorno alla saniita di Boezio. Pavia, in- 4°, 1855.
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tote régnèrent sur l'esprit humain penrlant une période dix fois séculaire. Nous sommes loin cependant de possédei*' toutes les œuvres de Boèce. De ses ouvrages mentionnés par Cassiodore, il ne nous reste que V Arithmétique , la Géométrie d'Euclide, la Musique , deux Dialogues et un Commentaire sur Porphyre , les Catégories, les Prédicarnents, les Analytiques^ les Syllogismes, les Topiques et la Sophistique d'Aristote ^ Quant à la Mécanique d'Archimède, Y Astronomie de Ptolémée, les Traductions àeVl^ion, elles sont perdues et c'est là un malheur irréparable. En revanche, nous avons encore de Boèce une Rhétorique et un Commentaire sur les Topiques de Cicéron, dont Cassiodore ne parle point. Boèce avait donc conçu le vaste projet de traduire en latin les chefs-d'œuvre philosophiques des plus grands génies de l'antiquité. Il se proposait de couronner ce travail gigantesque par une concordance systématique entre Platon et Aristote. Selon lui, ces deux génies n'étaient pas aussi opposés l'un à l'autre qu'on le croit généralement : au contraire , ils s'accordaient parfaitement dans le plus grand nombre des questions de haute philosophie 2. La cruauté de Théodoric devait malheureusement empêcher la réalisation de ce programme, et priver la science d'un monument à jamais regrettable.
Opuscules 38. Toutefois, l'ensemble actuellement existant des œuvres pu- ^^(k 'Se!'^ rement philosophiques de Boèce suffit à établir péremptoirement ^^diacre de"' l'authcnticité des opuscules théologiques qui portent son nom. Ils
''^maine!" sout au nombre de cinq. En voici le titre : 1° De unitate Trinitatis 2; 2° Utrum Pater et Filius et Spiritus Sanctus de divinitate substantialiter prœdicentur "* ; 3° Quomodo substanliœ in eo quod sint, bonœ sint ^; 4° Brevis fidei christ ianœ complcxio ^ ; 5° De persona et
iBoet., Opor.; Pair, lai., tom. LXIII, LXIV.
2 His peraciis non equidem con lempserim Aristoteles Platonisque sententlas m unam quodnmmodo revocare concordiam , et in his eos non ut p/erique credunt dissenti? e in omnibus, sed in plerisque quœ sunt in philosophia maxime conscntire demonstrem. (Boet., De intcrpret., lib. I, edit. Secund., pag. 318. BasilefB, 1570.) Cf. Toussaint, De la philosophie de Boèce. Thèse présentée à l'univers, cath. de Louvaiii, 1848, pag. 82. — » Boet., 0pp. ; Pair, lat., tom. LXIV, col. 1247-1256. — * Ihid., col. 1300-1302 — s Ibid., col. 1311-1314. — « Ibid., col. 1333-1338.
CnAP. lY. — BOÈCE. 289
diiabus imluris K Le premier a neuf pages, le second deux, le troisième quatre, le quatrième cinq, et le dernier seize. Nous insistons sur ce détail pour répondre à l'objection de la critique moderne qui s'étonne que Cassiodore ne les ait pas inscrits dans la liste des ouvrages de Boèce. La raison d'un pareil silence est fort simple , c'est que les feuilles détachées auxquelles on a donné depuis le nom de Traités ihéologiques de Boèce, n'étaient que de simples lettres adressées par l'illustre consul soit à son beau-père Symmaque soit au diacre Jean , son ami , devenu plus tard le pape Jean L Cassiodore ne mentionne nulle part les Epistolœ de Boèce , ce qui ne signifiera pour personne que Boèce n'ait point écrit de lettres. Or, ce que nous appelons aujourd'hui Traités théologiques de Boèce , ne figurait de son temps que parmi ses lettres familières et ne se trouvait qu'aux mains de ceux à qui ces lettres avaient été adressées. Gomment, par exemple, citer dans un catalogue des ouvrages d'un auteur célèbre une épître ainsi conçue : « Anicius ManUus Torquatus Severinus Boèce à Jean, diacre de l'Église romaine. Je cherche si l'on peut dire que le Père, le Fils, le Saint-Esprit sont substantiellement de la divinité, et si ce prédicament est correct. Il me semble que la voie à suivre pour arriver à la solution, est de remonter aux fondements mêmes de la foi, qui renferment manifestement les principes de toute vérité dogmatique. Si je demande : Le Père est-il substance? on répond : Oui. Même question et même réponse pour le Fils et le Saint-Esprit. Or, en procédant par synthèse, je trouve que le Père, le Fils et l'Esprit-Saint ne sont pas plusieurs, mais une seule substance. Donc, la substance des trois personnes est une ; elle ne peut être en aucune façon ni séparée, ni disjointe : elle n'est pas formée d'une réunion de parties juxtaposées, elle est une sirnpliciter. Donc tous les prédicaments propres à la substance divine doivent être communs aux trois personnes. Mais pour discerner les prédicaments propres à la substance de la divinité, il faudra examiner quels sont ceux qui peuvent s'appliquer aux trois personnes prises collectivement. Ainsi, comme le Père est Dieu, le Fils est
» Boet., 0pp.; Pair., lat., tom. LXIV, col. 1338-1354.