‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 5)Chapitre 74 sur 103 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

cheval, et comme il faisait froid, car on était alors aux derniers jours d'automne, il se cliaufFait de loin au brasier. Les habitants craignaient que le saint ne livrât les coupables à la justice ; mais il se contenta de dire : Puisqu'on ne peut éteindre le feu, il aura du moins servi à nous réchauffer. — Puis il reprit : Dieu seul punira les coupables. Eux et leur race porteront un signe delà vengeance céleste. — Or, quelques jours après, les incendiaires furent atteints de l'infirmité qu'on nomme le goitre. Elle s'est perpétuée héréditairement dans leur famille. A l'heure où j'écris, continue l'archevêque de Reims Hincmar, il y a encore à Celtum, et je les ai vus, quelques descendants de ces incendiaires. Ils continuent à porter le sceau de la punition divine. Ainsi autrefois, en Israël, la race de Giézi, maudite par Elisée, se transmettait la lèpre *. » Ce n'étaient pas seulement des populations grossières, et encore à demi barbares, qui exerçaient la patience du saint homme. Il eut à subir les outrages de quelques-uns de ses collègues dans l'épiscopat. A la prière de CloviS, Rémi avait ordonné un prêtre, nommé Claudius, lequel tomba plus tard dans des fautes graves. Le saint évêque crut devoir user d'indulgence envers ce malheureux : au lieu de le dégrader, il se borna à lui infliger une pénitence dans un monastère '. Le coupable profita de la mansuétude du pontife pour s'enfuir, emportant avec lui tout ce qu'il put dérober des biens de l'église. Peut-être se réfugia-t-il dans quelque diocèse voisin, où il porta le scandale de ses mœurs dépravées. Toujours estil que les trois évoques Iléraclius de Paris, Léon de Sens, Théodose d'Auxerre, écrivirent à ce sujet une lettre collective que nous n'avons plus, mais dans laquelle ils ne ménageaient pas l'injure à saint Rémi. Voici la réponse du bienheureux : « La charité ne s'éteint jamais, dit le grand Apôtre 3; je crains pourtant, à la lecture de votre lettre, que la charité ne soit morte dans vos cœurs. Une simple prière que je vous ai adressée au sujet de Claudius, soulève votre indignation contre moi. Vous affectez de ne pas lui

Ulincmar,, Vil. S. Remig., cap. LViii; Patr. lat., tom. CXXV, col. 1170. Cf. tom. H de cette Histoire, pag. 641. — ^ Hist, littéraire de la France, t. 111, pag. 1^9. — 3 I Cor., xni, 8.

CUAr. YI. — nAGIOGRAl'niE DES GAULES. 451

donner son titre de prêtre. Il l'est cependant. Je ne nie pas ses fautes, mais vous convenait-il d'oublier à ce point sinon le peu que je suis, du moins mes cheveux blancs et mon âge? Il y a cinquantetrois ans que je suis assis sur un siège épiscopal, et nul ne m'a jamais parlé comme vous le faites. Vous dites qu'il vaudrait mieux que je ne fusse jamais né. Oui, cela eût sans doute mieux valu pour moi, car personne ne m'aurait infligé ce terme outrageant de transgresseur des lois divines. C'est moi qui ai ordonné le prêtre Claudius; je l'ai fait sans aucune espèce de contrat simoniaque; je l'ai fait sur le témoignage du très-excellent roi Clovis, le défenseur de la foi catholique, le père de notre patrie, le héros de nos contrées, le vainqueur des nations païennes. Vous dites qu'une telle ordination fut contraire à la discipline canonique. Mais à cette époque Claudius était irréprochable. Il a failH depuis, il a commis un sacrilège; néanmoins j'ai usé de miséricorde et je vous ai priés de l'admettre à la pénitence. En agissant ainsi, je me suis souvenu de la parole divine : a Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive *. » Est-ce que votre sainteté n'admet point de pénitence pour les lapsi? Dieu nous a établis non pour jeter les âmes dans le désespoir, mais pour les amener au repentir; non pour exercer un ministère de fureur, mais un ministère de charité. Vous me dites qu'un certain Celsus, ami et confident du coupable, a disparu avec lui, emportant des sommes dont vous me rendez responsable. Vous ne savez s'il est encore vivant ou non, mais vous voulez que je le cherche. S'il est mort, irai-je le rappeler des enfers? Je n'ai nulle connaissance des biens qu'il a emportés et cela ne me regarde pas. Vos prétentions sont impossibles et vos actes impies. Vous m'appelez dérisoirement Jubilœus; vous rougirez peut-être un jour d'avoir insulté aux années d'un évêque votre frère, dont vous devriez par charité encourager et soutenir la vieillesse -. )> — Une autre insulte du même genre vint au vénérable patriarche de la part de Fulco, jeune

» Ezeo.h,, XXXIII, 2. — s S. Remig., Epist. ni: Pair, lat., tom. LXV, col. 9GG et seq.

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évêque récemment élevé sur le siège de Tungres. Voici la lettre que saint Rémi lui écrivait : «Votre béatitude a pris soin de m'outrager, avant même que je la connusse. J'ignorais encore votre promotion à l'épiscopat, lorsqu'on m'apprit que vous l'aviez inauguré par une insulte à mon égard. Beau début, en vérité ! Mais cet essor de vos ailes naissantes est peut-être le fait de la témérité plus que celui de la réflexion. Donc, vous vous êtes cru le droit d'envahir l'église de Mosomagus (Mouson), laquelle relève de la juridiction métropolitaine de Reims. Avant même de savoir ce qui vous appartenait, vous avez mis le pied sur le territoire d'autrui ; vous y avez institué des lévites, ordonné des prêtres, nommé des archidiacres, un primicier des écoles, un maître de chœur. Tout cela, sans même m'avoir vu, et plût à Dieu que vous eussiez songé à vous voir vous-même ! Si votre sainteté ignorait les règles canoniques, elle aurait dû se mettre en devoir de les apprendre avant de commencer à les violer. Prenez garde, en spoliant le prochain, de perdre ce qui vous appartient à vous-même. Certes, ce n'est pas que je veuille vous empêcher de travailler au salut des âmes qui me sont confiées. Indigne pasteur, je ne puis suffire à ma tâche; aidez-moi donc, si vous voulez, mais n'envahissez pas mon troupeau *. » — Nous ne savons si les jeunes évêques qui avaient le triste courage d'affliger l'homme de Dieu se repentirent. «Le saint leur pardonna, dit Hincmar, et n'opposa plus que la patience à tant d'injustices. Sa prière était continuelle, il passait les jours et les nuits à chanter les louanges du Seigneur. Il avait rédigé son testament selon les formes canoniques, léguant tous ses biens aux églises -. Enfin il s'endormit dans la bienheureuse paix, le jour des ides de janvier (12 janvier 533), laissant une mémoire immortelle. Il fut durant

* S. Remig., Epist. iv; tom. cit., col. 968.

2 Parmi les objets précieux légués à l'église de Reims, se trouvait un calice donné par le roi Clovis, et sur lequel saint Rémi fit graver les vers suivants ;

Hauriat hine populus vitam de sanguine sacro, Inj'eclo œternus quem fudit vulnere C/iristus. Remigius reJdit Domino sua vola sacerdos.

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sa vie l'apôtre des Francs; depuis sa mort il est resté leur protecteur *. » Il eut pour successeur le vénérable Romanus, abbé de Mentuniacum (Mantenay-Saint-Lyé) près Troyes. Comme autrefois saint Germain d'Auxerre et saint Loup, Rémi avait fondé dans sa ville épiscopale un monastère qui devint une pépinière de grands hommes et de saints. Le plus illustre d'entre eux fut Theodoricus (saint Thierry), patron de l'Austrasie. Son père était à la tête d'une bande de barbares nomades qui désolaient les confins des Vosges et des Ardennes. Prévenu dès son enfance par la grâce divine, Thierry devint un modèle de vertus, dans cette atmosphère de crimes. Engagé malgré lui dans les liens du mariage, il persuada à sa femme d'entrer dans une communauté, et se retira lui-même au monastère de Reims, sous la direction de saint Rémi. Ordonné prêtre, il commença son apostolat par la conversion de son père. Des miracles plus éclatants le signalèrent bientôt à la vénération universelle. Un jour, le roi Thierry fit mander en hâte l'évêque de Reims pour une de ses filles qui se mourait. Il arriva que saint Rémi, malade lui-même, ne put se rendre à l'invitation royale; mais il fit partir à sa place le prêtre thaumaturge. A l'arrivée de celui-ci, le palais était tout en larmes ; la jeune malade venait d'expirer. Thierry fit avec l'huile sainte les onctions accoutumées sur le cadavre, et la morte ressuscita. Le thaumaturge survécut quelques mois seulement à saint Rémi; il rendit son âme au Seigneur le 1" juillet o33. Le roi Thierry voulut porter lui-même sur ses épaules jusqu'au lieu de la sépulture, le corps du bienheureux prêtre ^.

' Hincmar., Vit. S. Remig., cap. LXi; Patr. lat., tom. CXXV, col. H73. — 2 Bolland., Act. S. Theodoric, l jul.

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