‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 5)Chapitre 73 sur 103 · CHAP. YI. — HAGIOGRAPHIE DES GAULES · texte numérisé non relu

CHAP. YI. — HAGIOGRAPHIE DES GAULES

ciples accourir sur la montagne voisine de Clermont, où il avait fixé sa retraite. Nicetius (saint Nicet) illustrait le siège de Trêves, et méritait par son courage épiscopal le surnom d'Ambroise des Gaules. Lorsque les officiers du roi Thierry étaient allés, par ordre de leur maître, le chercher dans son monastère pour l'élever à répiscopat, l'homme de Dieu opposa une longue résistance. Il fallut l'enlever de force. La nuit ayant surpris l'escorte au milieu de la campagne, les cavaliers dressèrent les tentes sur le chemin, et abandonnèrent leurs chevaux au milieu des plaines couvertes de moissons. A cette vue, Nicetius leur dit : « Retirez à l'instant vos chevaux de la moisson du pauvre ; sinon je vais vous excommunier. — Quoi! répondirent les Austrasiens, vous n'êtes pas encore évêque, et déjà vous nous menacez d'excommunication ! — Il est vrai, répartit le saint. C'est le roi qui me fait sortir du monastère pour m'élever aux honneurs de l'épiscopat. Mais je saurais au besoin lutter contre le roi lui-même, pour empêcher l'injustice et protéger les faibles. » Et il courut lui-même chasser les chevaux de la moisson. Cette conduite promettait à l'Église un caractère généreux et ferme. L'épiscopat de Nicetius ne démentit point ces belles espérances. A la mort de Thierry I (534), Théodebert son fils et son successeur, vaillant guerrier mais livré à l'emportement des passions les plus brutales, ne mettait aucun frein à ses voluptés. Marié à Wisigarde, fille du chef lombard Vacco, il s'éprit d'une patricienne d'Arvernie, nommée Deuteria, et la mit au nombre de ses épouses. Deuteria avait une fille qui entrait dans l'âge de l'adolescence. Théodebert songeait déjà à en faire la victime de ses débauches. Deuteria fit monter sa fille dans une basterne attelée à deux taureaux sauvages, qui précipitèrent la malheureuse jeune fille du haut du pont de Virdunum (Verdun) dans la Meuse '. A quelque temps de là, Théodebert, revenu à Trêves, se présenta à l'église pendant que Nicetius officiait. L'évêque descendit de l'autel, et s'avançant vers le roi : « Retirezvous, lui dit-il; ne souillez point par votre présence la sainteté des

^ Greg. Turon., Fhst. Franc, lib. IH, cap. xx-xxvi.

roviDgiens.

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augustes mystères. Si vous persistez, les cierges vont s'éteindre, et le sacrifice demeurera interrompu. » Théodebert, frappé de la majesté terrible qui brillait sur le front du pontife, se retira. Plus tard, écoutant les paternelles exhortations de Nicetius, il mit un terme aux scandales de sa vie.

Les saints 53. L'œuvrc de régénération entreprise au vi'' siècle parles thaules rois mé- maturges et les saints de la Gaule est admirable. La critique moderne trouve cependant un grief à articuler contre nos hagiographes. « Ils ne manquent jamais, dit-on, en parlant de rois tels que Théodebert, Clotaire, Childebert ou Thierry, de leur donner les titres les plus pompeux. C'est toujours, « le très-glorieux roi [gloriosissimus rex)^ le prince aimé de Dieu [Deo dileclus), cher à l'Église [Ecclesiœ sanctœ Dei chm^us.) Quoi donc ! ajoutent les rationalistes, veut-on canoniser la race mérovingienne, cette race barbare, qui se jouait à plaisir de la sainteté du serment, de la vie des hommes, de la pudeur publique, des liens les plus sacrés de la famille et du sang? » — Non, certes, pouvons-nous répondre. L'Église catholique n'a canonisé dans la famille de Clovis que des victimes, une sainte Clotilde qui pleurait sur la tombe sanglante de ses petits-fîls, une Clotilde-la-Jeune qui achetait au prix de son sang le droit de rester fidèle an catholicisme dans une cour arienne, un Clodoald échappé au meurtre de ses frères, une Théodéchilde qui renonçait aux honneurs du trône et s'envelissait vivante dans l'ombre d'un monastère. Les autres, les rois francs, ces batailleurs farouches, ces barbares touchés au front par l'eau du baptême, conservaient encore, en dépit de leur conversion récente, la nature à demi sauvage des Germains leurs aïeux. Il fallut huit siècles entiers pour civiliser les fils de Romulus. La religion de Jésus- Christ, en deux siècles, vint à bout de civiliser les Francs. Quant aux titres d'honneur que les actes donnent fort libéralement aux héritiers de Clovis, il en faut prendre son parti. Nos pères aimaient les titres, autant que le puritanisme égalitaire de notre époque affecte de les dédaigner. La chancellerie de Constantinople et de Rome dut ses meilleurs succès près des races conquérantes de l'Espagne, des Gaules et de la Germanie, à ce procédé fort

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simple et très-inoffensif. Un titre d'honneur est une invitation permanente à rester honorable. Les hommes sont ainsi faits; on ne changera pas leur nature. A force de répéter aux rois francs qu'ils étaient « glorieux, aimés de Jésus-Christ, et chers à l'ÉgUsc, » on leur apprenait à chercher la véritable gloire, à servir dignement Jésus-Christ, et à respecter son Éghse. En fait, les monastères, les basiliques, les fondations pieuses de cette époque si féconde en œuvres, furent pour la plupart dotés parles rois francs. Si les mœurs privées de ces princes étaient encore loin de répondre à la sainteté de leur foi, du moins ils savaient rougir de leurs excès et au besoin les réparer noblement. C'est en vain qu'on chercherait dans leur vie l'unité constante de l'indifférence ou de la haine en matièi-e de religion. Des passions ardentes les entraînaient en sens contradictoire, mais le fond de leur cœur était toujours religieux.

34. Voici par exemple comment fut élevée la jeune Radegonde, Education cette captive de Thuringe, amenée dans la villa royale d'Atteiœ dlgônde à^" (Athies), et destinée à devenir la femme de Clotaire qui avait déjà ^d'Audl!^ six autres femmes. « On lui donna des maîtres vertueux qui la formèrent à l'étude des lettres, dit Fortunat son secrétaire et son biographe. Elle méditait les enseignements des Grégoire et des Basile, admirait la pénétration d'Athanase et la suavité d'Hilaire, les foudres d'Ambroise, les éclairs de Jérôme et les flots abondants de l'éloquence d'Augustin. Telles étaient ses lectures, aliments spirituels de son âme, délices de son cœur *. Tous les travaux ordi- • naires de son sexe lui devinrent bientôt famihers. Mais les idées et la conversation de la jeune fille étaient fort au-dessus de son âge. Elle confiait à ses compagnes le désir ardent qui lui faisait ambitionner la couronne du martyre. L'Église de Dieu n'avait point alors à souffrir de persécutions sanglantes; mais les vœux de Radegonde ne devaient pas moins se réaliser un jour d'une façon qu'elle ne pouvait encore prévoir. La pieuse adolescente

' Fortunat., Miscellan., lib. Vlll, carm. i; Patrol. lat., tom. LXXXVIll, col. 263

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exerçait dans le palais un ministère de charité. Elle réunissait les petits enfants des alentours, prenait plaisir à leur laver le visage, à peigner leur chevelure. Elle rangeait elle-même les escabeaux, et faisait asseoir ses jeunes convives autour d'une table chargée des restes de quelque royal festin. Avant le repas, elle leur présentait l'eau, suivant l'usage, et les servait. Un jeune clerc, du nom de Samuel, l'aidait à instruire cette troupe d'enfants. Une croix de bois à la main, il les conduisait au chant des psaumes dans l'oratoire. Radegonde avait pour les saints autels un culte religieux, elle en essuyait les marches et les gradins avec son voile, et recueillait respectueusement cette poussière, sacrée à ses yeux ^ » La royale orpheline n'oubliait cependant pas le souvenir de ses malheurs. Ses chaînes, pour être dorées, n'en étaient pas moins pesantes. Longtemps après, dans des vers que Fortunat nous a conservés, elle traçait un tableau pathétique des sentiments qui agitaient alors son âme. « Chacun a eu son sujet de larmes, disait-elle ; mais moi j'ai pleuré pour tous; j'ai pleuré les morts, j'ai pleuré les survivants. Mes yeux se ferment, mes plaintes se taisent; mais la douleur ne se tait pas dans mon âme. J'écoute si le vent m'apportera quelque heureuse nouvelle, mais aucune ombre de mes proches ne vient s'offrir à moi. Amalafred, te souvient-il encore de la petite Radegonde? Fils plein de douceur du frère de mon père, tu remplaçais ce père que je n'avais plus; tu me tenais lieu d'une mère, d'un frère, d'une sœur. Aujourd'hui l'Orient te possède et l'Occident me retient, moi sur les rives de l'océan, toi sur les bords de la mer Rouge. Un monde entier sépare ceux qui ne se quittaient jamais -. » Telle était la jeune vierge que Clotaire, vers l'an 538, annonça le dessein d'épouser. Les noces royales devaient être célébrées en grande pompe à Soissons. Mais, à cette nouvelle, Radegonde, suivie de quelques-unes de ses femmes, quitta pendant la nuit la villa d'Atteiœ, et disparut. Des cavaliers envoyés dans toutes les directions, s'élancèrent à sa poursuite. On atteignit

1 Fortunat., Vit. S. Radegund., cap. ii; Patr. îat., tom. LXXXVlll; col. 496.

2 Id., De excidio Thuringiœ, lib. 1; tom. cit., col. 428.

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la fugitive à Beralcha (Biache) sur les bords de la Somme, et on la remit comme une victime à Clotaire ^ Epouse et reine malgré elle, Radegonde ne faisait que changer de prison -.

55. A cette époque, Saint Rémi, l'apôtre des Francs, avait ter- Mort de

^ ^ . \ . ^ saint Rémi.

rainé sa glorieuse carrière. Peut-être s'il eiàt été encore vivant, son influence aurait-elle protégé l'orpheline de la Thuringe contre les violences de Clotaire. Son épiscopat, le plus long dont l'histoire ait gardé le souvenir, avait duré soixante-quatorze ans ^. Rémi né en 437, élevé au siège de Reims en 459, mourut dans sa quatre-vingt-seizième année en 533. La seule infirmité de sa vieillesse fut la perte de la vue; mais loin de s'en affliger, dit son biographe, le saint évêque bénissait Dieu qui lui ménageait ainsi l'occasion d'exercer quotidiennement la vertu de patience. L'ingratitude et l'injustice des hommes lui réservaient de plus cruelles épreuves. « Comme autrefois le patriarche Joseph, ajoutent les actes, Rémi fut averti par une révélation céleste que la famine succéderait à une année d'abondance où les récoltes avaient été magnifiques. En prévision de ce désastre, il fit réunir toutes les moissons coupées dans les villas épiscopales; on les disposa en metas (moyettes) autour de la bourgade de Celtum (Cernay), qui appartenait à l'église de Reims. Le charitable pasteur ménageait ainsi des ressources à son peuple pour la future disette. Or, les hommes de Cernay ont toujours été séditieux et rebelles, ajoute le chroniqueur. Un dimanche qu'ils avaient bu outre mesure, ils se dirent les uns aux autres : Que nous veut ce Jubilœus? (C'est ainsi ' qu'ils nommaient dérisoirement leur évêque presque centenaire.) Prétend-il faire de Celtum une forteresse, axec ses moyettes en guise de tours? — Parlant ainsi, ils mirent le feu aux meules de blé. L'incendie dura toute la nuit. L'évêque accourut, descendit de

^Fortunat., Vit. S. Radegund., cap. ii.

* Les biographes modernes de sainte Radegonde ne nous paraissent pas avoir attaché assez d'importance au fait de la contrainte matérielle et morale qui la jeta dans les bras de Clotaire. On verra plus loin pourquoi nous insistons sur ce détail.

3 Voir la promotion de saint Rémi au siège de Reims en 439, tom. XIII de cette Histoire, pag. 374.

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