I. ADMINISTRATION PONTIFICALE
6. Notice de Vigilius d'après le Liber Pontificalis. — 7. Preuves d'authenticité intrinsèque. — 8. Une lettre apocryphe de Vigilius. — 9. Lettre de Vigilius à saint Césaire d'Arles. — 10. Lettre de Vigilius à Auxanius, successeur de saint Césaire. — 11. Lettre à Aurelianus, successeur d'Auxanius.
§ II. BELLUM GOTHICniI.
12. Vitigès et Bélisaire. Siège de Rome par les Goths. — 13. Massacre de Milan. Fin du règne de Vitigès. Départ de Bélisaire pour l'Orient. — 14. Retraite de Cassiodore. Monastère de Vivaria. — 13. Avènement de Totila. — 16. Totila et saint Benoît. — 17. Prise de Naples par Tolila. — 18. La peste de cinquante-deux ans. — 19. Prédiction de saint Benoît sur Rome. Retour de Bélisaire en Italie. — 20. Siège et prise de Rome par Totila.— 21. Retourde Bélisaire à Rome. — 22. Départ de Vigilius pour Constantinople. Rappel de Bélisaire.
§ II f. MORT DE SAINT BENOIT.
23. Le mont Cassin durant la guerre. — 24. Martyre de saint Placide. Discours de saint Benoît. — 23. Députation de l'évêque du Mans au mont Cassin. — 26. Fondation du monastère de Glanfeuil par saint Maur. — 27. Sainte Scholastique. — 28. Mort de saint Benoît.
§ IV. l'origénisme et les trois chapitres.
29. Réveil de l'origénisme en Orient. — 30. Alliance des origénistes avec les cutychéeus. Décret de Jusliuien contre Origèns. — 31. Intrigues de Théodore de Césarée. Question des trois Ch.apitres. — 32. Édit de Justinien contre les trois Chapitres. Adhésions et résistances. — 33. Arrivée du pape Vigilius à Constautinople. Mort de Théodora. — 34. La question de personnes et celle de la foi. Judicatum du pape Vigilius. — 33. Réclamations en Orient
CnAP. VII. — rONTIFICAT DE SAINT SILYERE.
et en Occident contre le Judkatum pontifical. — 36. Proposition d'un concile œcuménique. — 37. Nouvelles intrigues eutycliéennes. Déposition de Théodore de Césarée. — 38. Violences contre Vigilius. Retraite du pape à Chaleédoiue. — 39. Soumission des eutycbéens. Retour du pape à Constantinople. — 40. Mort de Mennas. Saint Eutychius, patriarche de Constantinople.
§ V. ne CONCILE DE CONSTANTINOPLE, V^ ŒCUMÉNIQUE.
41. Conventions entre le pape et Justiuien en vue du futur concile. — i2. Justiuien viole ses promesses, l^" conférence du concile. Vigilius refuse de le présider. — 43. II^ conférence. Nouvelles instances au pape; nouveau refus. — 44. Ille conférence. Lecture de la profession de foi. — 43. iV* conférence. Examen des écrits de Théodore de Mopsueste. — 46. \^ conférence. Pouvoir de l'I^glise d'anathématiser les morts. Examen des œuvres nestoriennes de Théodoret. — 47. VI* conférence. Examen de la lettre d'Ibas. — 48. Comtilutum du pape Vigilius. — 49. Vll^ conférence. Communication frauduleuse de Justiuien au concile. — 50. VIll» conférence. Décrets. Condamnation des trois Chapitres. — 51. Condamnation de l'origénisme. — 52. Excommunication du pape Vigilius par l'empereur Justiuien. — 53. Emprisonnement de Vigilius. Narsès. Mort de Totila et de Teïas. Extinction de la monarchie des Goths en Italie. — 54. Message de Narsès et supplique du clergé romain à l'empereur. Vigilius en liberté. — 55. Condamnation des trois Chapitres par Vigilius. — 56. Confirmation par le pape et œcuménicité du V= concile général. — 57. Mort de Vigilius.
1. « Silverius né en Campanit-, dit le Liber Puntificalis^ eut pour père Hormisdas évêque de Rome (lequel avait été marié avant d'entrer dans les ordres). Il siégea un an, cinq mois et onze jours. Il fut élevé, sans délibération ni suffrages, sur la chaire de saint Pierre, par l'ordre du tyran Théodat. Ce prince, à force d'argent et de menaces, vint à bout d'imposer Silvère au clergé romain. Il alla jusqu'à déclarer que quiconque ferait la moindre résistance aurait la tête tranchée. De la sorte il n'y eut point d'élection canonique , les prêtres ne donnèrent pas leurs voix selon l'ancien usage, et l'on ne rédigea point le décret qui doit toujours précéder le sacre. Cependant, bien que Silvère eût été ainsi promu sous l'empire de la violence et de la terreur, le clergé ratifia plus tard son élection et les prêtres la souscrivirent, dans le but d'éviter un schisme et de maintenir l'unité catholique. Dieu permit que, deux mois après, le tyran Théodat fût mis à mort, et
Notice de saint Silvère
d'après le
Liber Ponti-
ficalis.
l'on éleva Guitigh (Vitigès) sur le pavois K Vi tiges s'installa à Ravenne, et contraignit la fille d'Amalasonthe à l'épouser. Justinien auguste, déjà indigné du meurtre de la mère, ne put supporter l'outrage fait à la fille. Son généralissime et patrice Vilisarius ^ (Bélisaire) délivra toute l'Italie de la captivité des Goths. Il commença par soumettre la Sicile, où il demeura quelque temps. Mais en apprenant que les Goths s'étaient, contre le vœu de Justinien auguste, choisi un nouveau roi, il s'avança dans la Campanie, et mit le siège devant Naples qui refusait de lui ouvrir ses portes. La cité fut prise d'assaut; le patrice dans sa fureur, égorgea les Goths, massacra les citoyens, permit le pillage à ses soldats, et n'épargna pas même les églises. Sous les yeux des épouses et des mères, on mettait à mort les maris, les enfants, sans distinction d'âge ni de sexe ; on tua les prêtres, les serviteurs de Dieu, les vierges consacrées au Seigneur. Cependant Vitigès s'avança à la rencontre du patrice jusque sous les murs de Rome, et une guerre terrible ensanglanta la vil|e sainte. Bélisaire y entra le lY des ides de décembre (10 décembre 536), et les Goths s'enfuirent dans la direction de Ravenne. Le patrice plaça des gardes, rétablit les fortifications, répara les fossés et les tours; il agissait de la sorte au nom des Romains : pro nomine Romano ^. Vitigès reparut sous les murs de Rome le ix des calendes
* Nous avons déj'à plusieurs fois noté dans le Liber Pontificalis les traits particuliers qui dénotent intrinsèquement l'authenticité de sa rédaction. Nos lecteurs remarqueront ici l'expression : levatur rex Guiliges. Le double JV, se prononçant comme un Gh et donnant le nom de Guitiges au lieu de Vitigès, terme consacré depuis, ne pouvait s'inventer après coup. Il fallait être contemporain pour écrire ainsi. Le levatur rex, allusion à la coutume des races barbares de consacrer une royauté nouvelle en élevant sur le pavois le chef élu, est encore un détail caractéristique auquel ou n'aurait pas songé trois siècles plus tard.
2 Même observation pour le nom de Bélisaire, que les Italiens du temps prononçaient Vilisarius, le U et le F ayant la même valeur, et Vt] de Br)),i- (7a(jtoç représentant notre y et ayant le son de Vi. On remarquera aussi le soin avec lequel le nom de Justinien est constamment accompagné du titre officiel d'Auguste.
3 (;'est encore là une remarque qu'un contemporain seul pouvait écrire. En effet, depuis que les rois goths s'étaient établis à Ravenne, Rome était devenue une sorte de ville libre, où l'on ne pouvait même en temps de guerre
CnAP. VII. — rONTIFICAT DE SAINT SILVÈRE. 437
de mars (20 février o37), dans l'intention de livrer bataille au patrice. Il établit son campement de l'autre côté du pont Milvius {Ponte-Molle), et commença le siège. Bélisaire, enfermé dans la ville avec son armée, jura de mourir pour la défense du nom romain. Le blocus était rigoureux; toutes les communications furent interceptées. Dans les campagnes environnantes, les propriétés particulières, les domaines du fisc, les terres appartenant à l'Église furent indistinctement dévastés par les Gotlis et livrés aux flammes. Les habitants étaient impitoyablement mis à mort. Les uns périssaient par le glaive, d'autres par la faim, d'autres par les maladies. Les églises, les reliques des saints martyrs furent incendiées. A l'intérieur de la ville, la famine sévissait; on dut payer l'eau qu'on buvait, car l'ennemi coupait les aqueducs des fontaines publiques. Chaque jour se livraient des assauts sanglants. Le port d'Ostic était au pouvoir de l'ennemi ; le siège dura une année entière. Enfin le vénérable patrice Bélisaire fut vainqueur; il mit en déroute le roi Vitigès et la multitude des Goths, les forçant à se replier sur Ravenne. Ce jour-là fut un jour de triomphe pour le nom romain. Cependant une disette générale se faisait sentir dans toutes les provinces voisines. Elle fut si affreuse que l'évêque de Milan, Dacius *, mandait au pape qu'on avait vu en Ligurie des mères réduites à dévorer leurs enfants. Bélisaire après sa victoire se rendit à Naples, pour y organiser l'administration; puis il revint à Rome, où il fut de nouveau accueilli avec honneur par le seigneur pape Silvôre, et l'c fixa dans le palais du
introduire de soldats. Théodat avait été obligé de demander une autorisation au sénat romain pour établir son quartier général dans la cité; il avait dû prendre l'engagement de payer les vivres, munitions, provisions de tout genre, au prix marchand.
1 Dacius, eidscopus civUatis Mediolanensis. Cette expression du Liber Pontificalis est encore une preuve intrinsèque d'authenticité prise sur le fait. L'évêque de Milan était métropolitain de la Ligurie, de même que saint Rémi à Reims était métropolitain de la Gaule septentrionale. Cependant, ni Dacius de Milan ni saint Rémi de Reims ne sont désignés par les auteurs contemporains avec le titre d'archevêques, parce qu'en effet les métropolitains d'Occident ne commencèrent à porter ce titre que sur la fin du vi» siècle. (Cf. Patr. M., tom. LXV, col. 904, not. 2.)
4o8 PONTIFICAT DE SAINT SILVÈRE (536-538).
mont Pincianus (Pincio), le jour des ides de mai indiction xv° (15 mai 538) ' . Or, à cette époque, le diacre Vigilius était apocrisiaire de l'Église romaine à Constantinople. L'impératrice Théodora avait toujours conservé son attachement au patriarche Anthimos, déposé comme hérétique par le très-saint pape Agapit ; elle ne pouvait souffrir le serviteur de Dieu Mennas élu à sa place. Aussitôt la promotion de Silvère, elle se concerta avec Vigilius, et d'après le conseil de ce dernier, elle écrivit une lettre au pontife oîi elle employait les prières et les supplications. Hâtez-vous, disait-elle à Silvère, de venir à Constantinople; si ce voyage vous est impossible, du moins rétablissez le patriarche Anthimos. — A la lecture de ce message, le bienheureux pape poussa un profond soupir. Voilà, dit-il, un incident qui me coûtera la vie ! — Toutefois, plein de confiance en Dieu et en la protection du bienheureux apôtre Pierre, il répondit à Théodora en ces termes : Auguste impératrice, je ne puis me prêter à ce que vous exigez de moi. Jamais je ne réhabiliterai un hérétique, opiniâtre dans son erreur et juridiquement condamné. — h'Augusta indignée fit partir le diacre Vigilius pour l'Italie et lui remit cet ordre à l'adresse du patrice Bélisaire : Faites naître une occasion de vous saisir de la personne du pape. Vous le déposséderez du pontificat, et l'enverrez à Constantinople. Vous le ferez remplacer par l'archidiacre Vigilius, qui nous est dévoué, et qui a pris avec nous l'engagement de rappeler le patriarche Anthimos. — Bélisaire, à la réception de ce message, dit : J'exécuterai les ordres qu'on me donne. Mais ceux qui veulent la mort du pape en répondront devant Notre- Seigneur Jésus-Christ. — On produisit de faux témoins qui déposèrent en ces termes : Il est à notre connaissance que le pape Silvère correspondait avec le roi des Goths pour trahir les Romains. Une fois entr'autres, il lui fit parvenir ce message : Trouvez-vous cette
* C'est la première fois que nous trouvons dans le Liber Pontificalis la mention chronologique de l'Indiction. On appelait ainsi une période de quinze anSj qui, selon l'opinion la plus probable commença l'an 313 de Jésus- Christ et fut établie par Constantin après la victoire qu'il remporta sur Maxence. Le mot inrliction veut dire édit : on l'appliqua spécialement à l'édit par lequel les empereurs fixaient tous les quinze ans la répartition de l'impôt. L'année 538 tombait la dernière de la xv^ indiction, en remontant à la date d'origine 313.
nuit près du Latran, à la porte Asinaria : je vous livrerai la ville et le patrice Bélisaire. — Le patrice n'ajoutait aucune foi à cette déposition; il savait que les témoins étaient soudoyés. Cependant, par crainte de l'impératrice, il se prêta à ce qu'on voulait. Le bienheureux pape Silvère fut mandé au palais Pincianus. Les clercs qui l'accompagnaient n'eurent pas la permission de le suivre dans l'intérieur des appartements; ils furent retenus entre le premier et le second velariuni (antichambre). Silvère fut conduit dans la salle dite Mausolée, où se trouvaient le diacre Vigilius, la patricienne Antonina étendue sur un lit de repos, et son mari Bélisaire assis à ses pieds. Antonina interpella le pontife en ces termes : Ditesmoi, seigneur pape, quel mal avons-nous fait à vous et aux Romains, pour que vous ayez conjuré notre perte et entrepris de nous livrer au pouvoir des Goths? — Comme elle parlait encore, Jean, diacre du premier quartier de la ville, pénétra dans l'appartement, se précipita sur le pontife, lui arracha le pallium qu'il portait au cou, et l'entraîna dans une pièce voisine, où Silvère fut dépouillé de ses autres ornements et recouvert d'un habit de moine. Cependant Sixtus, sous-diacre régionnaire du sixième quartier, vint au velariuni et dit aux clercs : Le seigneur pape est déposé; on va l'enfermer dans un monastère. — A cette nouvelle, ils s'enfuirent tous. Le bienheureux Silvère fut remis entre les mains de l'archjdiacre Vigilius, qui le fit déporter dans l'île de Pontia. Il y fut nourri d'un pain de larmes et abreuvé d'une eau d'angoisse. Il y mourut en confesseur de la foi, et y reçut la sépulture le xii des calendes de juillet (20 juin 538). De nombreux miracles s'opérèrent sur son tombeau. En une ordination faite au mois de décembre, Silvère avait consacré quatorze prêtres et dix-neuf évêques destinés à diverses églises. Après sa déposition, le siège épiscopal fut vacant vingt-cinq jours '. »
2. Quiconque voudra étudier cette page du Libe)' Pontificalis, y Engagements reconnaîtra des marques évidentes d'authenticité intrinsèque. Nous vigiiius visen avons indiqué quelques-unes dans des notes spéciales ; le lec- rimpératrice teur n'aura pas de peine à deviner les autres. Un contemporain
1 Lib. Pontifie, uotit. LX, S. Silverius; Patr. lat., lova. CXXVlHj col. 563.
pouvait seul écrire de la sorte, et tracer un tableau si vivant des luttes et des désastres de l'Italie. L'ambassade de saint Agapit à Constantinople n'avait été, dans la pensée de Théodat, qu'un moyen de gagner du temps et d'organiser contre Justinien une résistance sérieuse. La mort du pape, survenue dans l'intervalle, fit craindre au roi des Goths l'avènement d'un pontife moins favorable à ses prétentions qu'à celles des Grecs. C'est pour cela que par violence et sans laisser aux électeurs la liberté des suffrages, il fit élire de sa propre autorité le diacre Silvère. Le clergé refusa d'abord son assentiment ; puis il céda, dans la crainte d'ajouter aux calamités de cette triste époque les complications d'un schisme. Mais quelles que fussent les espérances de Théodat, la conduite du nouveau pape les déjoua toutes. Silvère se montra digne de succéder à tant de généreux pontifes qui avaient maintenu, au péril de leur vie, l'indépendance du saint-siége; il sut être martyr comme eux. Aussitôt que Justinien fut informé du revirement de Théodat, il transmit à Bélisaire l'ordre d'ouvrir sur-le-champ les hostilités. Le généralissime, en attaquant l'Italie, était chargé de deux missions. L'une publique et officielle, consistait à remplacer la domination des Ostrogoths par celle des Grecs; c'était la politique que Justinien voulait faire triompher par les armes de son général. L'autre, secrète et particulière, émanait de l'impératrice Théodora. Cette femme artificieuse avait jugé le moment favorable pour faire asseoir par le crédit impérial, sur le siège de saint Pierre, un pape sans conscience qui admettrait les eutychéens à sa communion. Elle crut avoir rencontré un instrument docile à toutes ses volontés dans la personne du diacre romain Vigilius, résidant alors à Constantinople en qualité d'apocrisiaire de l'Église romaine, celui-là même que Boniface II avait voulu désigner pour son successeur. Elle lui remit sept cents livres d'or et un ordre secret pour Bélisaire, par lequel ce général devait le faire élire pape. En retour, clic exigeait la promesse de rejeter le concile de Chalcôdoine et de réhabiliter Anthimos, le patriarche de Constantinople déposé par saint Agapit. VigiUus eut la faiblesse ou l'ambition d'accepter un pareil compromis. Il se rendit à Rome afin d'en poursuivre
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l'exécution; mais rien de ce qui avait été ainsi réglé ne devait s'accomplir. Vigilius, diacre, avait souscrit des engagements que, pape, il rejettera plus tard avec indignation. Éclatant exemple de cette protection divine qui veille sur l'Église et ne permet pas aux portes de l'enfer de prévaloir contre la chaire indéfectible de Pierre ! Quand Vigilius arriva à Rome, l'élection de saint Silvère était un fait accompli, le diacre prétendant se contenta de remettre à Bélisaire l'ordre de Théodora, et reprit le chemin de Constantinople.
3. Le général de Justinien, depuis son débarquement en Sicile, victoires avait marché de victoire en victoire. L'île entière s'était soumise; en ita\Te.^ il franchit le détroit, remonta l'Italie et vint mettre le siège et exil dé°s. devant Naples. Jusque-là Bélisaire avait donné au monde le spectacle d'un grand capitaine, aussi clément pour les vaincus que formidable pour les ennemis rebelles. Son caractère sembla alors se démentir. Livré tout entier à l'influence d'une courtisane nommée Antonina, qu'il avait eu la faiblesse d'épouser, il devint cruel pour flatter les instincts sanguinaires de cette femme. Naples vit tous ses habitants égorgés sans distinction d'âge ni de sexe; les prêtres furent massacrés au pied des autels ; la cité ensevelie sous ses propres ruines, demeura déserte. Après cet horrible carnage, Bélisaire se présenta sous les murs de Rome. Pour épargner à la ville éternelle les désastres d'un pareil sort, le pape saint Silvère détermina les habitants à prévenir les vengeances d'un vainqueur irrité, en ouvrant d'eux-mêmes leurs portes à l'armée impériale. Dans l'intervalle, Théodat, que sa lâcheté avait rendu odieux à ses sujets, fut mis à mort. Vitigès lui succéda dans la difficile entreprise de repousser l'invasion grecque. Les peuples d'Italie abandonnés à eux-mêmes au milieu de ces mouvements perpétuels d'armées ennemies, ne savaient pour quel parti former des vœux. Comme pour achever. la désolation de cette belle contrée, autrefois la reine de l'univers et maintenant la proie de toutes les barbaries, les Austrasiens , sous la conduite de Théodebert, tombèrent inopinément sur les provinces du Nord , promenant partout l'incendie et le carnage. Pendant que ces événements se pressaient avec une rapidité qui permet à peine à l'historien
de les saisir dans leur ensemble, Bélisaire était entré à Rome oii le pape saint Silvère l'avait fait accueillir comme un libérateur. Le souverain pontife profita du crédit que lui donnait ce service près du général grec, afin d'en obtenir des mesures réparatrices pour la malheureuse ville de Naples. Bélisaire accorda des immunités aux habitants des contrées voisines qui viendraient la repeupler, et peu à peu les traces de l'invasion s'y effacèrent. Ce fut dans ces circonstances que Vigilius revint de Constantinople avec de nouveaux ordres de Théodora. Le pape venait de répondre directement à l'impératrice, qui le soUicitait de rappeler Anthimos sur le siège de Constantinople. « Jamais, disait-il, je ne me rendrai coupable d'un pareil ciàme. Je prévois que cette déplorable affaire me vaudra l'exil et la mort ; mais je ne trahirai point ma conscience, en admettant à la communion un hérétique justement condamné par mon prédécesseur. » Saint Silvère ne se trompait point. Sa résistance lui valut le martyre, et Bélisaire, en portant la main sur l'oint du Seigneur, attira sur le reste de sa vie la vengeance céleste.
Lettre de 4. Lc rôlc joué par Vigilius dans la tragédie dont le pape saint ^au iiiaMe^ Silvère fut victime, est tellement odieux qu'on voudrait trouver •gi'us. (jans le récit du Liber Pondficalis une trace quelconque d'interpolation ou d'erreur. Malheureusement loin d'en présenter aucune, il offre tous les caractères de la véracité la plus absolue, et les autres monuments contemporains s'accordent à le confirmer. Nous avons encore une lettre écrite à Yigilius par le pontife saint Silvère, du lieu de son exil. Elle est conçue en ces termes : «Tous les évoques du monde connaissent déjà les transgressions dont vous êtes coupable. On savait que vos mains souillées pesèrent sur quelquesuns de nos vénérables prédécesseurs, pour les contraindre à satisfaire vos ambitieuses prétentions. C'est ainsi qu'au mépris de toutes les règles canoniques, du vivant de Boniface de sainte mémoire, vous aviez tout fait pour obtenir sa future succession. Peut-être eussiez- vous réussi, sans l'intervention non moins juste qu'inflexible du magnifique sénat : ou plutôt, la Providence divine ne vous permit point alors de consommer ce forfait exécrable. Mais le germe
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étouffé à cette époque s'est accru démesurément. La plaie s'est élargie, le membre s'est gangrené ; il y faudrait le fer du médecin. Hélas ! c'est contre le médecin lui-même que vous avez conspiré. Cédant à l'inspiration de l'esprit du mal, votre ambition est devenue une véritable frénésie. Vous avez outragé l'apostolique médecin, auquel a été confiée la puissance de lier et de délier ; vous avez commis un nouveau crime contre le siège de Pierre. Plus audacieux que Simon le Mage, à prix d'argent vous m'avez fait écarter, moi que le Seigneur avait investi de la charge pastorale, et vous maintenez votre intrusion sacrilège. En conséquence, par le jugement de l'Esprit-Saint et en vertu de notre autorité apostolique, nous prononçons contre vous et vos complices l'anathème solennel et nous vous déposons du titre et des fonctions sacerdotales. L'Église catholique, par la voix des Pères et par l'organe de la tradition, s'est réservé le pouvoir de châtier ainsi les usurpateurs. Au lieu de sanctionner leurs téméraires entreprises contre les droits d'autrui, elle les dépouille de leurs propres dignités. — Donné le viii des calendes de juillet, sous le principal de Bélisaire (24 juin 538 *). Moi, Cselius Silverius, pape de la ville de Rome, j'ai souscrit ce décret d'anathème contre l'intrus Vigilius. Ont souscrit également les quatre évoques de Terracine, de Fundi,
^Principe Belisario alias Basilio. Cette double désignalioDj ainsi que l'a fait très-judicieusement observer le P. Labbe^ serait fautive si elle indiquait un consulat quelconque soit de Béllsaire, soit de Basile. Ce dernier, en effet, ne fut consul qu'en l'an 541, et Bélisaire, en l'an 536. Or, la date de cette lettre est très-certainement de l'année 538, et ne saurait par conséquent s'adapter ni à la date consulaire de Basile en 541, ni à celle de Bélisaire en 536. Le P. Labbe en concluait non-seulement que cette lettreétait fausse, mais qu'elle avait été fabriquée par un imposteur ignorant et fanatique : Vervm mihi poiius hœc arguere videntur impostoris audacem insciliarn qui Basilium anno 541 consulem celeberrimum duubus miydminn annù praverterit. At de hisce Mercatoris aherraiionVjUs chronologicis jam sœpius conquesti sumus. (Labbe, Sih'er. Epist., Not.a.; Patr. lat., tom. LXVI, col. 85.) Ainsi parlait au xviie siècle le docte P. Labbe. 11 était persuadé, avec tous les critiques de cette éiioque, que les décrétales publiées par Mercator étaient fausses; au lieu de chercher à élucider les difBcultés r;hronologiques de chacune d'elles, il préférait les répudier toutes, au nom même de la chronologie. Que de foison a répété depuis, sur tous les tons et dans toutes les langues connues, cet anathème à la mémoire de l'audacieui et ignorantMercator ! On supposait comme une hypothèse
de Firma (Fermo) et de Minturnes. Cette cédule a été remise à
destination par le sous-diacre Anastase '. »
Lettre de 5, L'épiscopat des Gaules ne demeura point indifférent à la capsaint Amator d'Autun au tivité du véncraMe pontife. Nous avons encore une lettre écrite à
pape. Martyre de saint saint Silvère par l'éveque d Augustodunum (Autun), saint Amator.
« Père bien-aimé, disait-il, des voyageurs venant d'Italie nous apprennent que vous avez été injustement chassé du siège de saint Pierre, et envoyé en exil. C'est pour nous une douleur inénarrable. Permettez-nous de venir en aide à votre détresse, et agréez la modeste offrande de notre pauvreté, trente livres d'argent que nous vous supplions d'accepter avec bienveillance en considéra-
toute simple qu'un écrivain du viiie siècle, surnommé Mercator, aurait eu le talent de composer d'un seul coup et de toutes pièces les diverses lettres pontificales que nous possédons aujourd'hui. Ce tour de force eût été miraculeux. Quelle science n'aurait-il pas fallu à ce faussaire p )ur varier son style, conserver la couleur locale, inventer des sujets de correspondance en parfaite harmonie avec l'histoire de chaque pontife? Comment ensuite faire accepter ces lettres toutes adressées à des milliers d'églises différentes, qui n'en auraient jamais entendu parler auparavant? Cependant on ne reculait pas devant toutes ces impossibilités. On allait jusqu'à dire que les fausses décrétales étaient un centon habilement composé de textes empruntés à tous les pères et à tous les docteurs ; en sorte que le prétendu faussaire, outre une connaissance phénoménale de l'histoire, se serait trouvé en outre posséder à fond le droit canonique, la science scripturaire et la tradition patristique. Je le déclare : si jamais ce faussaire a existé, ce fut un génie vraiment prodigieux, et tel que les siècles futurs n'en produiront pas de semblable. La vérité est que les prétendues fausses décrétales sont parfaitement authentiques. En particulier, la date consulaire de la lettre de saint Silvère se trouve aujourd'hui confirmée d'une manière fort inattendue par les travaux chronologiques de M. de Rossi. L'année o'38 est indiquée dans les monuments épigraphiques relevés par cet illustre archéologue sous la mention suivante,
PC. VILISARI.
c'est-à-dire post consvlatvm belisarii. (De Rossi, Inscript, urb. Rom., tom. I, pag. 611.) Mais le compilateur du viue siècle, Mercator, n'était ni un chronologiste, ni un cxégète, ni un canoniste de première force. Il se bornait à transcrire des textes. Le pc.viljsari, qu'il trouvait dans la lettre de saint Silvère, ne lui présentait aucun sens, et il le rendait naïvement par principe BELisARio. En sorte que l'audace ignorante qui révoltait le P. Labbe contre un imposteur chimérique, est aujourd'hui pour nous une preuve irréfragable de véracité.
' Silver., Epist. i; Pair, lai., tom. LXVI, col. 85.