CHAP. VII. — ADMINISTRATION TONTIFICALE
tion de notre dévouement filial. Daignez, je vous en prie, nï'informeren détail des persécutions dont vous avez été victime, afin que je puisse en instruire nos frères et coévêques des Gaules. Hélas ! que nous arrivera-t-il à nous-mêmes, vénérable père, quand on traite ainsi le souverain pasteur, le vicaire de saint Pierre? Cependant ne perdez point courage et fortifiez-vous dans le Seigneur. Au milieu de cette horrible tempête, le bras de Dieu est assez puissant pour rétablir le calme. Priez pour nous, très-bienheureux pape '. » Les vœux du saint évoque d'Autun ne devaient pas se réaliser. Le diacre Liberatus nous apprend que Silvôre, après quelques mois de séjour dans les îles Pontia, fut embarqué de nouveau et conduit à Patare en Lycie. L'évêque de cette ville, ému d'une respectueuse compassion pour les infortunes du vénérable pontife, se rendit à Constantinople, et reprocha à l'empereur les indignes traitements qu'il faisait subir au chef de l'Église. Justinien feignit d'ignorer ce dont on lui parlait. Il affecta le plus profond étonnement et déclara qu'il croyait Silvère mort depuis plusieurs mois. Sincère ou non, cette réponse de l'empereur provoqua un crime. On dit que l'impératrice, de concert avec Antonina, soudoya un vétéran, nommé Eugène, qui poignarda le pontife (20 juillet 538). Depuis quelques mois déjà, le diacre Vigilius siégeait à sa place sur le trône de saint Pierre.
PONTIFICAT DE VIGILIUS.
§ I. A^tlministratioii Pontificale»
6. Vigilius, né à Rome, dit le Liber Ponfificalis, eut pour père le Notice consul Jean 2, Il siégea dix-sept ans, cinq mois et vingt-six jours. ^^à^ù^kT Le patrice Vilisarius (Bélisaire) continuait la guerre contre le nou- poluficaiis. veau roi des Goths Guitigès (Vitigès). Ce dernier tomba entre les mains du maître des milices Jean, surnommé le Sanguinaire, et fut anjené à Rome au patrice Bélisaire et au pape Vigilius, dans
Silver., Epist. n; Pafr. lai., lom. LXVl, col. 86. ' Ex pâtre Johanne consule. Les deux consuls des années 498 et 499 portèrent le nom de Jean. On les distingua l'un de l'autre par le surnoni de Scytha donné au premier, et celui de Gihbux au second. On ne sait si la mention du Liber Ponfificalis se rapporte à l'un des deux. Peut-être le père de Viyilius XIV. 30
466 PONTIFICAT DE VIGILIUS (337-553).
la basilique Julia. Tous deux lui promirent par serment, au nom de l'empereur Justinien, qu'il aurait la vie sauve s'il consentait à se soumettre. On le conduisit donc à Constantinople. L'empereur le créa comte et patrice, et lui assigna sur les frontières de la Perse un gouvernement où il finit ses jours. L'empereur et l'impératrice apprirent de la bouche de Bélisaire les détails de la soumission de Rome et de l'élection du pape Vigilius. Ils témoignèrent leur satisfaction au généralissime et le comblèrent de louanges. Bélisaire fut ensuite envoyé en Afrique pour une expédition contre Gondar, roi des Vandales, qui venait de relever le drapeau de l'indépendance. Bélisaire ne fut pas moins heureux dans cette nouvelle guerre. Gondar se prêta à des négociations trompeuses, il fut mis à mort, et toute la province africaine rentra sous la domination de la république '. Le patrice Bélisaire, chargé de la dépouille des Vandales, revint à Rome ; il offrit au bienheureux Pierre apôtre, par les mains de Vigilius, une croix d'or enrichie de pierres précieuses, du poids de cent livres, sur laquelle il avait fait inscrire le nom de ses glorieux combats. Il donna également les deux grands lampadaires {cerostatas) d'argent doré, qu'on voit encore aujourd'hui devant la confession du bienheureux Pierre apôtre. Bélisaire fit beaucoup d'autres largesses, et distribua de nombreux secours aux pauvres de Rome. Il fonda un xenodochium (hospice) sur la via Laia; il reconstruisit et dota richement le monastère de Saint-Juvénal sur la voie Flaminienne. — En ce temps, l'impératrice Théodora écrivit au pape
vivait-il encore au moment où son fils montait sur le trône pontifical, après tant d'intrigues et de violences. En effet, les fastes consulaires relevés par M. de Rossi sur les monuments épigrapliiqiies portent pour l'année 538 la uientioa d'un troisième consul du nom de Jean et surnommé l'Oriental:
FL. IOHy\NNE ORIENTALE.
(De Rossij Inscrip. christ, urb. Rom., tom. I, pag. 611.)
1 Et redada est Africa sub rempublkmyi. On sait que les Césars d'Occident et d'Orient avaient soigneusement conservé le nom de respublkn, tout en confisquant la chose. Cette expression est donc encore de celles qu'un contemporain seul pouvait employer, et qui prouvent l'authenticité du Liber Pontificalis.
CDAr. Yll. — ADMINISTRATION PONTIFICALE. 4G7
Vigilius en ces termes : Venez à Gonstantinople, et mettez à exécucution la promesse que vous nous avez faite de rétablir le patriarche Anthimos sur son siège. — A Dieu ne plaise, repondit Vigilius, que je commette une telle iniquité ! Autrefois j'ai parlé et agi témérairement. Aujourd'hui je reconnais ma faute : je ne consentirai jamais à rappeler un hérétique canoniquement déposé. Tout indigne que je puisse être, je suis cependant le vicaire du bienheureux Pierre apôtre, comme le furent mes prédécesseurs, les trèssaints Silvère et Agapit , qui ont prononcé la condamnation d'Anthimos. — Les Romains commencèrent alors à dénoncer Vigilius à Tempereur. C'est lui, disaient-ils, qui a fait injustement déposer le très-bienheureux pape Silvère. Nous sommes contraints de déclarer à votre piété qu'il agit d'une façon tyrannique envers les Romains, vos sujets. Nous l'accusons positivement d'homicide. Dans un mouvement de fureur, il s'est emporté un jour contre son notarius, et lui a donné un soufflet si violent que le malheureux est tombé mort à ses pieds. Pour marier Vigilia sa nièce à l'héritier du consul Asterius ' il a fait expirer sous les verges un
jeune romain, fils d'une veuve de notre ville ^. — Après avoir reçu ces dénonciations calomnieuses, l'Augusta fit partir pour Rome le scribo ^ Anthemius, avec cet ordre : Saisissez-vous de la personne
' Nous trouvons en 494 le consulat d'Asterius. Il s'agit probnblement du fils ou du petit-fils de ce personnage.
* Il y a dans le texte trois lacunes successives qui ne permettent pas de saisir le sens de cette accusation portée par les Romains contre Vigilius : Item dédit neplem sunm Vigilium Asterio consuli.... filium mulieris viduœ.... quo casu faciente [?).... f'ecit eum teneri nocte, et tamdiu cœdi quamdiu vitam finiret. Dans l'état actuel de la science, et jusqu'à ce que de nouvelles découvertes paléographiques nous apportent quelques éclaircissements sur ce fait particulier de l'histoire du pape Vigilius^ il nous est inapossible de savoir à quel épisode il est fait ici allusion. Du reste, le lecteur saisira parfaitement un point que nous avons déjà fréquemment rappelé à son attention. Si Anastase le Bibliothécaire eût été l'auteur du Liher Pontificalis, il n'y aurait pas inséré des lambeaux frustes et inintelligibles comme celui-ci. Anastase le Bibliothécaire s'est donc contenté de publier les manuscrits qu'il avait sous les yeux, sans chercher ni à dissimuler leurs lacunes, ni à les suppléer.
3 Quo audilo, Augusta rnisit scrihonem Anthemium. Le titre de scribo, tombé en désuétude à l'époque d'Anastase le Bibliothécaire, ne pouvait être inventé par ce dernier, qui vraisemblablement en ignorait l'existence avant de
468 PONTIFICAT DE VIGILIUS (o37-OOo).
de Vigilius partout où vous le rencontrerez, sauf dans la basilique de Saint-Pierre. Excepté ce lieu d'asile, arrêtez-le partout ailleurs soit au Latran, soit au palais, soit dans n'importe quelle église. Faites-le embarquer sur un navire et amenez-le-nous. — Le scribo Anthemius vint à Rome ; il se saisit du pape dans la basilique de Sainte-Cécile, le x des calendes de décembre (22 novembre 546). Vigilius fut arrêté avec la connivence des Romains. C'était le jour anniversaire de sa naissance; il distribuait des aumônes au peuple, lorsque la foule se jeta sur lui et le remit à Anthemius. Celui-ci le fit aussitôt embarquer sur le Tibre. La populace en voyant s'éloigner le navire, criait : Amen! Amen! — On jetait au pontife des pierres, des éclats de bois, des chaudrons [cacabos '). C'est toi qui nous as valu la famine ! criait-on. C'est toi qui nous amenais la peste ! Tu n'as jamais fait que du mal aux Romains. Puisses-tu trouver là-bas une récompense digne de tes forfaits! — Les clercs dévoués à Vigilius l'avaient accompagné. On débarqua d'abord en Sicile dans la cité de Catane, où Vigilius put, au mois de décembre, faire une ordination d'évêques, de prêtres et de diacres. Parmi les nouveaux ordonnés, ayant choisi le prêtre Ampliatus pour administrer les biens de l'Église, et l'évêque Valentin pour gouverner le clergé en son absence, il les renvoya à Rome. Puis prenant congé de la multitude des clercs qui l'avaient suivi jusque-là, il s'embarqua pour Constantinople, où il arriva la veille de la Nativité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Justinien vint à sa rencontre : l'empereur et le pontife s'embrassèrent en pleurant. Cependant le peuple conduisit processionnellement Vigilius à la basilique de Sainte-Sophie, en chantant ces paroles liturgiques : Fcce advenif dominator Dominus ^. Durant deux années, les contestations se
l'avoir rencontré dans les manuscrits du Liber Pontificalis. Or, au v« et au vi« siècles, on donnait le titre de scribo à certains fonctionnaires de la chancellerie inapérialej chargés de porter à l'étranger les dépêches officielles et d'en surveiller l'exécution. (Cf. Altaserra , In Lib. Pontif., notae ; Pair, lat,, tom. CXXVIII, col. 584.)
* Nous ne reculons pas devant ces expressions caractéristiques, parce qu a notre avis elles sont autant de notes irréfragables d'authenticité.
^ On sait que ces paroles forment encore aujourd'hui l'Introit de la messe de l'Epiphanie, selon le rit romain. On les trouve textuellement reproduites
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prolongèrent au sujet du patriarche Anthimos. On mettait sous les yeux de Vigilius l'engagement écrit de sa main, par lequel il avait promis de rétablir l'intrus. Mais le pape refusait de l'exécuter. Dans sa douleur, il invoquait la mort comme l'expiation de sa faiblesse passée. Un jour il dit à l'empereur et à l'impératrice : Le mot de mon prédécesseur se vérifie encore : Je trouve ici, au lieu de princes chrétiens, un Dioclétien et une Eleutheria. Faites de moi ce que vous voudrez ; je n'ai que trop méznté les tourments que j'endure. — Un des courtisans lui donna un soufflet en plein visage, et lui dit : Assassin! ignores-tu à qui tu parles? Oublies-tu que tu as mis à mort le pape Silvère, et que tu as fait expirer sous les verges le fils d'une pauvre veuve? — Vigilius épouvanté s'enfuit dans l'église de Sainte-Euphémie, et enlaça ses deux bras autour de la colonne de l'autel. L'impératrice Théodora l'en fit arracher. On lui attacha une corde au cou; en cet état, il fut traîné comme un criminel par toutes les rues de la ville. Enfin on le jeta dans un cachot, oii on ne lui donna pour toute nourriture qu'un peu de pain et d'eau. Les clercs romains qui l'avaient accompagné furent envoyés aux mines. Cependant les Goths d'Italie s'étaient donné un nouveau roi, dans la personne de Badua, surnommé Totila. Celui-ci vint faire le siège de Rome. La famine fut telle dans la ville qu'on y tua des enfants pour se repaître de leur chair. Totila entra à Rome par la porte de Saint-Paul, le treizième jour de janvier, indiction xvi (547), Durant ^oute la nuit, il fit sonner de la trompette dans les rues de la ville, afin que les habitants pussent se réfugier dans les églises, car il voulait les soustraire au massacre des soldats. Totila vécut avec les Romains comme un père au milieu de ses fils. Quelques sénateurs seulement prirent la fuite, savoir : Techeus, Albinus et le patrice Basilius, qui se retirèrent à Gonstantinople, oii l'empereur les accueilUt avec bienveillance et les combla de faveurs. Justinien fit alors passer en Italie l'eunuque et chambellan Narsès. Celui-ci livra bataille aux Goths. Dieu lui donna la victoire; Totila fut tué avec une multitude de ses guerriers. Le
dans le Liber Antiphonarius de S. Grégoire le Grand {Pair, lat., tom. LXXVIII, col. 649).
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clergé de Rome s'adressa à Narsès, le priant d'intercéder près de l'empereur afin que le pape Vigilius, s'il vivait encore, fût renvoyé à Rome, sinon qu'on rappelât du moins les prêtres et les diacres exilés pour sa cause. Justinien et ses conseillers, dans la joie du triomphe de leurs armes en Italie, accueillirent favorablement cette requête. Les proscrits furent rappelés de Gypsa et de la Proconnèse, et ramenés à Constantinople. L'empereur leur dit : Voulezvous reprendre Yigilius pour votre pape? Je ne m'y oppose point. Sinon vous pourriez élire l'archidiacre Pelage, et ma protection ne vous ferait pas défaut. — Ils répondirent unanimement : Que votre piété se laisse fléchir. Rendez-nous Vigilius, et lorsqu'il plaira à Dieu de le rappeler de ce monde, nous ne perdrons pas de vue vos recommandations en faveur de l'archidiacre Pelage. — Justinien les laissa partir tous avec le pontife. On arriva à Syracuse en Sicile. Là, Vigilius mourut de la pierre. Son corps fut transféré à Rome, et enseveli à Saint-Marcel sur la voie Salaria, dans la catacombe de Priscille. En deux ordinations, au mois de décembre, Vigilius avait ordonné quarante-six prêtres, seize diacres et quatrevingt-un évêques destinés à diverses églises. Le siège épiscopal demeura vacant vingt-six jours '. »
Preuves 7. Telle est l'importante notice consacrée à Vigilius par le Liber
InSSue.^ Ponti/icalù. L'authenticité de cette analyse historique peut se justifier non moins par ce qu'elle dit, que par ce qu'elle ne dit pas. Ainsi tous les détails relatifs aux événements d'Italie que le rédacteur contemporain avait eus sous les yeux, sont confirmés jusqu'aux moindres incidents par les autres historiens. Mais à partir de l'arrivée de Vigihus à Constantinople, le rédacteur de la notice n'a plus aucun renseignement précis; et cela devait être, puisque les relations entre Rome et Constantinople étaient interrompues par l'avénement et les victoires de Totila. Voilà pourquoi la notice confond les persécutions que Vigilius eut à subir de la part de Théodora avec celles qui furent directement le fait de Justinien. La notice ne parle point et ne pouvait parler du concile tenu alors à By-
1 Lib. Pontif., Notit. LXi, Vigilius; Patr. M., tom. CXXYIII, col. S78.
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zance ; elle ne dit rien ni des constitutions publiées par Vigilius, ni des édits impériaux, ni de la fameuse controverse des trois Chapitres. Tout cela ne fut connu que plus tard à Rome, où Yigilius ne rentra point vivant. Si l'on se place au contraire dans l'hypothèse trop longtemps admise que le Liber Pontif.calis ait été l'œuvre d'Anastase le Bibliothécaire, comment expliquer que cet auteur n'ait pas même, dans la notice de Vigilius, prononcé le nom du v^ concile œcuménique tenu à Constantinople du vivant de ce pape? Non-seulement, au ix" siècle, époque oii vivait Anastase le Bibliothécaire , tous les ecclésiastiques instruits savaient qu'un concile avait eu lieu à Constantinople et que ce concile était le v^ œcuménique, mais Anastase le Bibhothécaire l'ignorait moins que personne, lui qui en traduisant en latin la Chronologie grecque de saint Nicéphore, écrivait ces paroles : « Sous le règne de Justinien le Grand, fut célébré à Constantinople le saint concile v'' œcuménique ^ » Anastase le Bibliothécaire avait été envoyé en Orient par le pape Nicolas I (858-867), afin d'y relever sur les procès-verbaux authentiques le texte exact du vu" concile général tenu à Nicée en 787 -. Quelques années après, il publiait également une traduction latine, approuvée par le saint-siége, des actes du viii'' concile général, tenu en 869 à Constantinople même. Donc Anastase qui donnait à ces deux conciles leur numéro d'ordre exact de vii^ et de viii* œcuméniques, ne pouvait ignorer l'existence du v'' concile qui les avait précédés. Croire maintenant que s'il eût écrit la notice consacrée à Vigilius parle Liber Pontificalis, il aurait omis de mentionner un fait si considérable, nous paraît une impossibilité morale de premier ordre.
8. Le Liber Pontificalis n'est donc pas l'œuvre d'Anastase le Bi- Une lettre
' apocryphe de
bliothécaire. Cette conclusion déjà si souvent énoncée par nous, Vigiiius. ressort avec une évidence toujours plus saisissante, à mesure que nous avançons dans l'étude de ce monument ecclésiastique. Il est un autre point sur lequel la notice de Vigilius garde le silence, et
* Sub Justiniano Magno sancta Comtantinopolitana ^ynodus quinta. (Anastas. Bibliothec, Interprétât, chronoloy., S. Nicephor.; Patrol. lat., tom. CXXXl, col. 330. — 2 Auastas. Bibliothec, Elogia; Patr. lat., tom. CXXVII, col. 17.
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qu'un historien de date récente n'aurait pu laisser dans l'ombre. On se demande en effet comment Vigilius, l'apocrisiaire infidèle qui avait trempé dans la conjuration ourdie contre le pape Silvère, qui avait signé à Constantinople et laissé aux mains de Théodora l'engagement écrit de rappeler Anthimos, qui s'était fait en Italie l'instrument de l'astucieuse Antonina, qui avait envoyé en exil un vénérable pontife son prédécesseur, on se demande, dis-je, comment un tel homme, intrus la veille, pouvait le lendemain, en vertu d'une élection régulière, devenir pape légitime. La notice contemporaine ne le dit point, parce qu'à cette époque tout le monde le savait. La crainte de Théodat avait imposé au clergé romain un pape non élu, en la personne de Silvère. La crainte de Bélisaire et de ses armes victorieuses imposa le nouveau pape Vigilius. A chaque revirement de la fortune, ballottée entre les Grecs de Justinien et les Goths de Théodat, de Yitigès, de Totila, Rome subissait la loi du vainqueur : ou prix de quels sacrifices sanglants? nous le dirons bientôt, mais toujours en demeurant ferme dans sa foi, la seule couronne que toutes les forces rivales, déchaînées contre la vieille capitale du monde, ne réussirent point à faire tomber de son front. Silvère, installé de " force par un roi arien, mourut comme un martyr. Vigilius, installé de force par les intrigues de l'eutychéenne Théodora, devint l'imitateur du pontife dont il s'était fait le bourreau. Il expia par une héroïque constance les fautes de son ambition. « C'est là, dit Baronius ', un véritable miracle. L'intervention divine est éclatante, et l'on peut dire, comme à l'époque des rois d'Israël : Voici maintenant Saûl au rang des prophètes ^ ! » En prenant possession de l'héritage de saint Pierre, Vigilius fut en effet investi d'un esprit nouveau ; il déploya une vigueur vraiment apostolique; pape il fit oublier les erreurs et les fautes de l'archidiacre. Deux lettres qu'il adressa, l'une à Justinien, l'autre au patriarche légitime de Constantinople Mennas, sont un éclatant témoignage de son orthodoxie. Il y déclare que sa foi est la même que celle des papes Gélestin, Léon, Hormisdas, Jean et Agapit, ses prédécesseurs. Comme eux, » Ba.toa., Annal, eccks., toin. VU, pag..;241. — * I Reg., x, 11.
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il reçoit les quatre conciles œcuméniques et la lettre de saint Léon le Grand ; avec eux, il anathématise les partisans d'Eutychès, et nommément l'intrus Àntliimos, qui prétendait se maintenir malgré les règles canoniques sur le siège patriarcal de Constantinople (17 septembre 540 '). Une profession de foi si nette et si catégorique n'a point empêché quelques historiens de présenter la croyance de Vigilius comme suspecte. Le diacre Liberatus de Carthage et l'évêque Victor de Tunnone citent une lettre que Vigilius, au début de son pontificat, aurait adressée à Anthimos, pour l'admettre à la communion. Tous les critiques sérieux s'accordent à rejeter cette pièce comme apocryphe ; elle porte d'ailleurs avec elle des preuves évidentes de supposition. Comment par exemple admettre qu'un pape, s'adressant à des évêques les eût appelles ses seigneurs? Telle est pourtant Fénormité que la prétendue lettre porte en tête de sa suscription : Dominis et in Christi charitate cunjunctis fratribus T/ieodosio, Anthimo et Severo episcopis, Vigilius episcopus ^. Toute l'histoire de la chancellerie
» Vigil., Episf. IV et v: Pair, lat., tom. LXIX, col. 21-26, * Voici le texte complet de cette prétendue lettre pontificale : Dominis et in Christi Dei Salvatoris nuslri charitate conjunctis fratribus Tkeodosio, Atithimo et Severoepiscopis, Vigilius episcopus. Scioquideuiquia ad sanclitamvestram ardeafidei meœ credulitas, Deo adjuvante, pervenit : sed quia modo gloriosa filia mea patricia Antonina christiayiissima desideria mea fecit impleri, quod fratemitati vestrœ prœsentia scripla transmitterem . Salutans ergo vos gratia qua nos Deo nostro Christo Salvatori conjunginiur, nte eam fidem quam tenetis, Deo adjuvante, et ienuisse et tenere significo; sciens quia illud inter vos prœdicamus et legimus, ut et anima una sit et cor unum in Deo. Provectus mei, qui vesier est, Deo adjuvante, nuniiare vobis guudia maturavi ex meo animo, sciens fruiernitutern vcstram. quœ optabat libenter amplecti. Oportet ergo ut hœc quœ vobis scribo nullus agnoscat; sed magis tanquam suspectum me sapientia vestra ante alio^ existimet habere, ut facilim possim hœc quœ cœpi operari et perfico'e. Orate pro nobis Deum, mihi frutres in Christo Domino nostro charitate conjuncti. ^Libérât , Breviar.; Patr. lat., tom. LXVIII, col. 1041.) Victor de Tunnone, dans sa Chronique {Patr. lai., tom. cit., col. 957) reproduit celte lettre avec des variantes assez nombreuses. Le lecteur découvrira facilement les motifs qui l'ont fait rejeter au nombre des pièces apocryphes. Viyilius demande lui-même le secret à ses complices. Il leur recommande d'affecter vis-à-vis de lui une suspicion hypocrite, afin de ménager son crédit dans l'opinion et de lui donner le temps d'arriver plus sûrement à la réalisation de ses desseins, c'est-à-dire à la rébabilitalion d'Anttiimos. Or, on ne voit pas qu'en aucun temps, depuis sa promotion au souverain
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romaine proteste contre une pareille formule qui n'a jamais été employée par un pape s'adressant à des évêques. Comment d'ailleurs supposer que Vigilius se fût contredit d'une façon si grossière? S'il eût voulu admettre à sa communion l'hérétique Anthimos, il aurait naturellement dû s'en faire un mérite auprès de l'impératrice Théodora qui l'en sollicitait; tandis qu'au contraire il répondit aux instances de Théodora par un refus net et formel. Liberatus et Victor de Tunnone, ainsi que nous le verrons bientôt, étaient des schismatiques qui se séparèrent de la communion de l'Église après le Y*^ concile œcuménique et la condamnation définitive des t7'ois Chapitres. Ils sont les seuls qui aient jamais parlé de la prétendue lettre de Yigilius. Tous deux la reproduisent, mais avec des variantes qui accusent la main d'un faussaire. Les actes de Vigilius furent soumis, durant la persécution dont ce pape fut la victime, au contrôle le plus haineux et par conséquent le plus sévère; cependant personne ne releva contre le pontife exilé, bafoué, emprisonné, une lettre qui aurait justifié dans une certaine mesure la conduite des bourreaux. C'est donc avec grande raison que Bossuet lui-même, dans la fameuse Defensio clerî gallicani, passe sous silence la prétendue lettre de Vigilius, sans y faire la moindre allusion •, 9. Nous avons encore un certain nombre de lettres authentiques, adressées par Vigilius à divers évêques de la catholicité ; elles sont, comme pensée et comme style, bien différentes de la pièce apocryphe rapportée par les deux schismatiques africains. Voici en quels termes le pape répondait à une consultation de saint Césaire d'Arles relative à la pénitence que le roi Théodebert implorait de l'Église, après les scandales dont nous avons parlé plus haut ^ : (( A son frère bien-aimô Césaire, Vigilius. Notre glorieux fils, le roi Théodebert, s'est adressé à nous par l'intermédiaire de son ambassadeur, l'illustre Moderic; il nous demande
pontificat, Vigilius ait jamais rien fait pour arrivera cette réhabilitation. Son courage à la repousser lui valut au contraire l'emprisonnement et l'exil. Cette prétendue lettre pontificale n'est rien autre chose qu'un apocryphe supposé par les schismatiques et répandu sous son nom par leurs adhérents. * Bossuet. Defens., pars, m, lib. Vil, cap. xx. Édit. Vives, t. XXII, p. 48. — 2 Cf. p. 445 de ce volume.
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quelle pénitence doit s'infliger un coupable qui a eu le malheur de contracter une alliance incestueuse. Dans une lettre dont vous trouverez ci-joint la copie, nous avons répondu au glorieux roi en excitant dans son âme les sentiments d'un vif repentir pour les fautes passées. Maintenant c'est à vous, dont nous connaissons la charité et le zèle sacerdotal, que nous confions le soin de fixer vous-même le temps et la forme de la pénitence, selon le degré de componction du pénitent. Vous n'omettrez point d'exhorter le glorieux roi à prendre toutes les précautions nécessaires, séparation absolue, et vigilance à l'avenir. Que le Seigneur vous garde sain et sauf, frère très-aimé. Donné la veille des nones de mars, sous le consulat du clarissime Jean (5 mars 338) *. » Cette mission près du roi d'Austrasie fut un des derniers actes de l'épiscopat de saint Césaire. Après quarante années d'un ministère fécond en œuvi'es de salut, l'homme de Dieu sentit que sa fin approchait. Il dit à ses prêtres : « Voici bientôt le jour où nous honorons la mémoire du grand évêque Augustin. Vous savez combien j'ai toujours aimé sa doctrine. J'espère célébrer cette année sa fête au ciel. » En eff'et, Césaire rendit son âme au Seigneur la veille de la fête de saint Augustin (27 août o42). Il était âgé de soixante et onze ans.
10. Le clergé et le peuple d'Arles lui donnèrent pour successeur Lettre
, .„ <•! • -\ ^^ Vigilins à
Auxanms, qui s empressa de notifier son élection au pape et de Auxarius, réclamer, outre l'usage du pallium, le titre de vicaire apostolique s. césaire. de la Provincia (Provence), dont avait joui saint Césaire. « Nos fils, le prêtre Jean et le diacre Teredius, nous apportent la nouvelle de votre ordination, répondait Vigilius. Ce nous est une grande joie d'apprendre que l'élection s'est accomplie selon les règles canoniques et conformément aux décrets des papes nos prédécesseurs. Le docteur des nations, l'apôtre saint Paul, en parlant du ministère sacré, nous apprend que a nul ne doit en usurper l'honneur, mais qu'il faut y être appelé de Dieu comme autrefois Aaron -. » C'est à la miséricorde divine de nous appeler, c'est à elle encore de nous accorder les grâces nécessaires à notre apostolat. Vous avez, bien-aimé frère, comme un encouragement
* Vigil., Epist. III ; Pair. laU, tom. LXIX, col. 21 . — s Hebr., v, 4.
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domestique l'exemple de votre vénérable prédécesseur, dont le dévouement au siège apostolique, à la pierre fondamentale posée par Notre-Seigneur Jésus-Christ, n'a jamais fait défaut. Nous n'avons aucune objection à faire à la demande du pallium que vous nous adressez, et nous sommes prêt à vous l'accorder ainsi que les autres prérogatives du siège d'Arles. Mais il nous a paru convenable d'en informer d'abord notre fils l'empereur très-chrétien, afin que votre promotion vous soit plus chère encore par l'agrément que notre prince y aura donnée '. » Cette réserve du pape Vigilius nous fait comprendre la situation politique des Gaules, durant la lutte engagée en Italie entre l'empire de Constantinople et la monarchie des Goths. Les rois francs, par leur accession à un parti ou à l'autre , pouvaient décider la victoire. Justinien l'avait compris; il n'épargna ni ambassades, ni lettres, ni présents, pour se rallier les descendants de Glovis. Théodebert fut adopté par lui comme son fils d'armes. D'un autre côté, Vitigès, le nouveau roi des Goths, forcé de rappeler les garnisons qui occupaient la Provence et d'abandonner cette riche contrée, dans l'espoir que le triomphe, s'il l'obtenait jamais, lui permettrait de la reprendre, avait cherché de même à s'assurer l'appui des Francs. Un traité signé par Théodebert semblait le lui garantir. En réalité, l'aventureux roi d'Austrasie ne voyait dans ce conflit qu'un prétexte de pillage. Deux fois il franchit les Alpes, moins pour soutenir la cause de Justinien ou celle de Vitigès, que pour offrir à ses leudes un facile butin , et enrichir ses palais de Metz ou de Trêves des dépouilles de l'Italie. L'épce des Francs n'était point encore au service d'une politique déterminée ; elle frappait au hasard, selon le caprice ou l'occasion, moins pour les agrandissements de l'avenir que pour les satisfactions brutales et cupides du présent.
Lettre 11. A Constautinoplc et à Rome on voyait les choses de plus
succes'sTuT' haut. Justinien, nous l'avons dit, travaillait à restaurer l'empire d'Occident. Il se posait d'avance en suzerain des anciennes provinces jadis possédées par les Césars. Le pape Vigilius se prêtait
1 Vigil., Epist. VI ; Patr. lat.. tom. cit., col. 2C, 27.
d'Auxanius.
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évidemment à la réalisation de ce plan impérial. Dans une seconde lettre à Auxanius, en lui conférant le pallium, le titre de vicaire apostolique de la Provence, et le privilège de délivrer seul des lettres formées dans toute l'étendue des Gaules, il disait : « Maintenant, votre fraternité aura le devoir d'adresser au Seigneur notre Dieu les supplications les plus ferventes, afin qu'il daigne étendre sa protection sur nos fils les très-cléments princes Justinien et Théodora. Ils ont gracieusement accueilli à votre promotion, à la requête de notre très-glorieux et excellent fils le patriceBélisaire, pour lequel nous vous demandons aussi le secours de vos prières. Nous vous exhortons encore, comme à une œuvre digne de toute votre sollicitude épiscopale, de maintenir entre le très-glorieux roi des Francs Childebert et l'auguste empereur Justinien, les rapports de bienveillance héréditaire. C'est notre devoir, en effet, de travailler à la paix et à la concorde entre les peuples, selon le mot de Notre-Seigneur : Bmti pacifïci quoniam filii Dei vocabuntur *. » — Auxanius ne jouit pas longtemps des privilèges que le pape, avec l'agrément de l'empereur, venait de lui conférer. Il mourut en 546, et fut remplacé par Aurelianus qui hérita de ses prérogatives. En les confirmant au nouveau titulaire, Vigilius lui écrivait : a Nous remettons à votre fraternité le vicariat apostolique des Gaules, avec d'autant plus de confiance que votre élection est évidemment l'œuvre de la Providence divine. Nous sommes heureux de répondre ainsi aux intentions vraiment chrétiennes du très-glorieux Childebert, roi des Francs, qui nous a transmis les témoignages les plus favorables sur votre personne. Continuez donc le ministère apostolique de vos illustres prédécesseurs avec la charité dont ils vous ont laissé l'exemple, travaillant à l'œuvre de Dieu avec un zèle réglé par la prudence, maintenant dans leur vigueur les règles canoniques et justifiant les espérances que votre promotion a fait naître. Votre charité épiscopale devra attacher le plus grand prix à entretenir l'heureuse alliance qui subsiste entre les très-cléments empereurs et notre fils le très-glorieux roi Childebert; vous souvenant de cette parole de l'Ecriture : Beali pedcs evangelisanliwn
1 Vigil., Epist. VU; Pair, lat., tom. LXIX, col. 28.
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pacem, evangelisantium bona ^ Nous tous engageons aussi à adresser une lettre d'actions de grâces à notre glorieux fils le patrice Bélisaire, pour le remercier de l'empressement qu'il a mis à informer l'empereur de votre promotion. Il a ainsi évité à votre messagerie voyage de Constantinople, en se chargeant lui-même de faire parvenir vos lettres et d'obtenir plus promptement la réponse impériale. Dieu vous conserve sain et sauf, frère bien-aimé. Donné le X des calendes de septembre, la cinquième année depuis le consulat du clarissime Basilius (22 septembre 346) -. »
§ II. Bclluni Gothicum.
vitigès 12. Cependant la guerre continuait en Italie, cette terrible guerre
Siège de dont Procopc a immortalisé le souvenir sous le nom de Bellum
Rome par les
Goths. Gotilicum. Vitigès, soldat parvenu, dans lequel Amalasonthe mieux inspirée aurait pu jadis trouver un sauveur, déployait un courage et une grandeur d'àme héroïques. Forcé d'évacuer Rome et toutes les provinces méridionales de la péninsule, il avait dit aux siens : « Faisons aujourd'hui ce sacrifice, demain viendra : Hoc âge, cras veniet, » (536.) Les soldats goths furent rappelés d'Illyrie , de la Provence , de toute l'Italie septentrionale , et concentrés sous les murs de Ravenne. Procope en évalue le nombre à cent cinquante mille hommes, chiffre exagéré à dessein peut-être par le notarius de Bélisaire; mais cette exagération même prouve les inquiétudes inspirées au générahssime par une agglomération vraiment formidable. Vitigès, à la tête de cette armée où la cavalerie dominait, se dirigea en droite ligne sur Rome, dédaignant les garnisons grecques de Pérouse, Spolète et Narnia, échelonnées sur sa route. Bélisaire essaya vainement d'arrêter cette marche victorieuse. Il se porta au confluent de l'Anio et du Tibre, avec l'élite de ses troupes. Un combat eflïoyable, qui dura une journée entière, ensanglanta les eaux des
1 Isa., LU, 7; Nah., i. 15; Rom., X, lo. — ^ Vigil., Epist. X; Pair, lai., tom. LXIX, col. 37.