CHAP. VIII. — LETTRES PONTIFICALES
que s'est transmise l'hérédité du siège apostolique par la succession de l'épiscopat : c'est en moi qu'à l'heure actuelle se concentre l'immutabilité de la chaire du prince des apôtres. Cessez donc, vous et les fidèles confiés à votre direction, de soupçonner la foi que je professe. Par la grâce de Dieu je n'ai jamais abandonné la doctrine apostolique, telle que l'ont proclamée les conciles de Nicée, de Constantinople, d'Éphèse et de Chalcédoine. Toutes leurs définitions sont demeurées inviolables ; je n'en ai rien retranché, je n'y ai rien ajouté, rien changé. S'il vous reste sur ce point quelques difficultés à éclaircir, venez sans crainte me les exposer; car, suivant la parole de l'Apôtre, nous sommes toujours prêts à rendre compte de notre foi : Ad satisfactionem omni poscenti nos rationem de eâ qv.œ in nobis est spe '. »
6. Les Gaules n'étaient pas restées étrangères à la défiance gêné- Lettre de ralement excitée par les décrets du v'^ concile œcuménique. Voici àChiideberti en quels termes le pape s'en expliquait dans une lettre au roi Childebert. « Rufinus, l'ambassadeur que votre excellence a député près du siège apostolique, nous informe des calomnies répandues contre nous dans quelques-unes de vos provinces. On prétend, ce qu'à Dieu ne plaise, que nous avons admis des nouveautés contraires à la foi catholique. Il n'en est rien. Depuis la mort de l'impératrice Théodora , l'Église n'a plus à craindre l'hérésie eutychcenne en Orient. Les questions décidées naguère à Constantinople à propos des trois Chapitres, concernaient non pas la foi proprement dite, mais des personnages morts depuis longtemps. Comme il serait trop long de vous expliquer tout le détail de cette affaire dans une simple lettre, nous députons à votre excellence le sous-diacre de l'Église romaine Homobonus, lequel est chargé de toutes nos instructions à cet effet. En attendant, pour calmer votre inquiétude et celle de nos frères et coévêques des Gaules, nous croyons devoir vous déclarer solennellement que nous anathématisons quiconque s'écarterait de la doctrine enseignée dans la lettre du pape Léon de bienheureuse mémoire, doctrine que le
1 1 Petr., m, 15; Pelag. I, Epist. v; Pair, lat., tom. LXIX, col. 499.
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concile de Chalcédoine, à la suite de ce grand pontife, a reçue par sa définition '. Nous condamnons, réprouvons et anathématisons quiconque y changerait un mot, une syllabe, et voudrait en dénaturer le sens. Dès lors votre celsitude , ainsi que nos frères et coévêques des Gaules, devront se tenir en garde contre les rumeurs calomnieuses mises en avant par quelques imposteurs. Déjà lors de notre séjour à Constantinople, d'indignes faussaires adressaient d'Orient en Italie des lettres apocryphes qu'ils signaient de notre nom, et dans lesquelles nous étions censé nous plaindre qu'on venait d'attenter à l'intégrité de la foi catholique. Maintenant on fait circuler ces lettres mensongères, œuvre de quelques orientaux partisans de Nestorius, qui se disent chrétiens et ne sont que des hérétiques ou des apostats. Ces courtes indications que nous adressons à votre excellence suffiront pour que, dans l'ardeur de votre zèle pour l'unité catholique, vous ne permettiez plus aux artisans d'imposture de continuer leurs indignes manœuvres. Il n'est que trop vrai, selon que vous le rappelez dans votre lettre, que nous avons eu, durant notre séjour en Orient, à subir une dure persécution. Ce fut moins le fait de l'empereur lui-même, que le résultat des intrigues ourdies de son vivant par l'impératrice Théodora. Quant aux reliques des apôtres et des saints martyrs que votre excellence nous avait demandées une première fois, nous les avons déjà remises à quelques religieux du monastère de Lérins, qui sont maintenant en route. Celles que votre ambassadeur nous demande encore de votre part seront portées par le sous-diacre Homobonus ^. » Lettre 7. Lcs quatre années du pontificat de saint Pelage I furent entiè-
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dei'éiagei. suscités par 1 affaire des trois Chapitres, et a laire reconnaître les décisions du v" concile général. Par ses exhortations, ses lettres, ses discours pleins de mansuétude et d'humilité personnelle, il réussit à préserver l'Occident des malheurs d'un schisme. Sa cor-
1 Ab nia fide quàm beatœ recordationis papa Léo in suis epistolis prœdicavit, et quam Chalcedonense concilium, sequens eumdem prœsulem, édita definitione suscepit. (Tom. cit., col. 402.)
* Pelag. I, Epist. ix; Patrol. lat., tom. LXIX, col. 402, 403.
ClIAr. YIII. — LETTRES PONTIFICALES. 573
respondance nous a conservé d'admirables traits de charité et de modestie. Voici par exemple ce qu'il écrivait à l'évêque d'Arles, Sapaudus : « Nous avons reçu la lettre de votre fraternité, et nous rendons au Seigneur notre Dieu les plus humbles actions de grâces pour les sentiments d'inviolable affection que vous nous témoignez. Les éloges que vous me donnez avec tant d'éloquence prouvent toute la bonté de votre cœur, mais ils me font rougir, ne sentant rien en moi de ce que vous y trouvez. Je m'applique à moi-même la parole d'un ancien : L'éloge mérité est une gloire, non mérité un châtiment : Sicut vera lam ornât, sic falsa casiigat. Les bienveillantes appréciations de votre charité sont fort audessus du peu que je vaux. Mais, du moins, priez le Seigneur notre Dieu de me rendre tel que vous me dépeignez '. » Sapaudus, successeur de saint Aurélien sur le siège d'Arles, appartenait à une famille sénatoriale. Placidus, son père, était gouverneur de l'antique Provmcia, qu'il administrait au nom de Justinien. Le pape fit remettre le pallium à Sapaudus ^, et en même temps il lui disait : (( Veuillez nous servir d'intermédiaire près de notre fils le trèsmagnifique patrice Placidus, votre père. Priez-le de nous faire passer le plus tôt possible, soit par un exprès, soit par le retour de notre envoyé, les rentes provenant des possessions de notre Église dans les Gaules. Nos domaines d'Italie ont été tellement dévastés qu'ils ne produisent plus rien ^. Je désirerais, s'il est possible, que le patrice, votre père, employât une partie des sommes qu'il aura touchées pour nous à l'achat de vêtements, saies {saga), tuniques, cuculles et manteaux, tels qu'on les fabrique dans votre province à l'usage des pauvres gens. Il nous les expédierait par l'un des navires qui font le trajet de Marseille à Rome. Dans la détresse oii
1 Pelag. I, Epist. viii; tom. cit., col. 401. — ^ Pelag. I, Epist. xi; tom. cit., col. 406.
5 Ut quod de pensionilus possessionum Ecclesiœ nostrœ collectum est, aut per suum hominem aut per ftnrum nobis dignetur dirigera portilorem; quia Italiœ prœdia ita desolata xunt, ut ad recuperationem eorum nemo sufficiat. {Patr. lat., tom. cit., col. 405.) Ce passage est intéressant à noter comme une confirmation indirecte de l'authenticité des donations faites à l'église romaine par CoDslaulin le Grand. (Cf. tom. IX de cette Histoire, pag. 177.)
574 PONTIFICAT DE SAINT PELAGE I (5oo-o60).
nous sommes en ce moment, j'aurais ainsi de quoi distribuer des secours à la multitude des indigents. » Ce fut dans l'exercice de cette charité pastorale que mourut saint Pelage I, le 2 mars 560.
§ II. Dagiograpliie des Ganles»
Saint Maur 8. Lcs Gaulcs étaient alors la contrée où la foi évangélique fai- Th'éSebert Sait Ics progrès les plus éclatants, a La partie de l'Anjou où se à Gianfeuii. tj^Q^y^it Glanfcuil, dit M. de Montalembert, était échue en partage à celui des petits-fils de Clovis qui régnait à Metz et sur l'Austrasie, et qui s'appelait Théodebert. C'est à lui que dut s'adresser le vicecomes Florus pour obtenir d'abord l'autorisation nécessaire à l'établissement de Maurus et de sa colonie bénédictine, puis celle de s'enrôler lui-même dans leur congrégation. Théodebert ne consentit à se séparer d'un de ses principaux officiers qu'avec peine, et après avoir lui-même visité le nouveau monastère. Il s'y rendit avec toute cette pompe que la race de Clovis avait si longtemps empruntée aux traditions de l'empire abattu ; mais tout revêtu de sa pourpre, dès qu'il aperçut Maurus, le roi franc se prosterna devant le moine romain, comme Totila s'était prosterné devant Benoît, en lui demandant de prier pour lui et d'inscrire son nom parmi ceux des frères. Il présenta son jeune fils à la communauté, se fit désigner spécialement ceux des moines qui étaient venus du mont Cassin avec l'abbé, demanda leurs noms, et les embrassa ainsi que leurs frères. Puis il parcourut les lieux réguliers, mangea avec les moines au réfectoire, et voulut, avant de partir, que le chef de ses scribes rédigeât sur l'heure et scellât de son anneau la donation d'un domaine du fisc qu'il destinait au monastère. Florus obtint ensuite que le roi servît de témoin à sa prise d'habit. Après avoir ajouté de nouvelles largesses à sa première donation *, Florus affranchit et dota vingt de ses esclaves; puis, déposant sur l'autel son baudrier militaire, il s'agenouilla devant le roi qui, à la prière
1 Nous avons parlé de la première donation de Florus au chapitre précédent, pag. 500.
et Clotaire I.
CHAr. YIII. — nAGIOGRAPniE DES GAULES. o7o
de l'abbé, lui coupa une première mèche de cheveux; les autres seigneurs achevèrent de le tonsurer complètement. Au moment de quitter le monastère, le roi voulut revoir son ami revêtu du froc ; il l'exhorta à honorer ce nouvel habit comme il avait honoré la vie séculière, puis se jeta dans ses bras et y resta longtemps en pleurant, avant de s'éloigner muni de la bénédiction de l'abbé *. Voilà donc comment le roi franc et le moine bénédictin firent connaissance, et ces deux forces qui vont fonder la France, la diriger et la représenter pendant de longs siècles, les voilà en présence pour la première fois -. »
9. Les relations de saint Maur avec les autres rois francs ne fu- saim Maur rent pas moins affectueuses. « Clotaire I, disent les actes, appelait souvent Thomme de Dieu à ses conseils, et témoignait la plus grande bienveillance pour le monastère. Un jour Maurus lui envoya deux frères pour l'entretenir de quelques affaires qui intéressaient la communauté. Le roi accueillit favorablement leur requête, puis il s'informa avec soin des libéralités faites à Glanfeuil par ses prédécesseurs. Après en avoir entendu l'énumération : Je ferai davantage encore pour vous, dit-il, puisque Dieu m'a donné plus de richesses et de puissance 3. » Au moment oii il parlait ainsi, Clotaire I se trouvait en effet réunir sur sa tête tous les domaines partagés autrefois entre les enfants de Clovis. Childebert, roi de Paris, était mort sans enfants en 558. Théodebert d'Austrasie, prématurément enlevé par une maladie soudaine, en 547, n'avait laissé qu'un fils, Théodebald, âgé alors de cinq ans, et qui mourut lui-même en 553. L'unité de la monarchie franque s'était, par suite de ces extinctions, reconstituée en la personne de Clotaire L Il ne faudrait pas cependant attribuer à cette expression d'unité monarchique l'idée d'une concentration de puissance absolue, telle qu'on la vit plus tard exercée par Louis XÏV. Les seigneurs francs voyaient dans les princes mérovingiens des chefs militaires et électifs beaucoup plus que des rois. Ainsi Clotaire I, ayant à châtier une défection des Saxons qui refusaient de payer le tribut annuel de cinq
^ Fauitus, Vit. S. Mauri, cap. xlix-lit. — ^ Moines d'Occident, tom. 11, pag. 280-282. — 3 Vit. S. Maur., cap. lviii.
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cents vaches consenti au profit des rois austrasiens, dut marcher contre eux avec son armée. Cette démonstration suffit pour effrayer les rebelles. Ils apportèrent au roi des paroles de soumission, mais les guerriers francs les chassèrent sans vouloir les entendre. Les Saxons revinrent encore, offrant la moitié de tout ce qu'ils possédaient, et Clotaire dit à ses leudes : « Renoncez, je vous prie, à votre projet, car le droit n'est pas de notre côté. Si vous voulez absolument aller à ce combat, je ne vous suivrai pas. » Eux alors, irrités, se jetèrent sur lui, déchirèrent sa tente, l'accablèrent d'injures, et, l'entraînant de force, voulaient le tuer. Il les suivit donc, mais ils furent battus *. Ces mœurs encore barbares et cet esprit indompté des guerriers francs nous font comprendre l'alliance instinctive de la race mérovingienne avec les évêques et les moines, dont l'influence civilisatrice devait peu à peu incliner sous le joug de la foi ces courages fiers et indociles. Retraite 10. Le saiut abbé de Glanfeuil contribua pour une part considé-
La peste dans rablc à l'œuvrc de la tranformation des Francs, que les colonies bénédictines devaient si glorieusement continuer après lui. Maurus vit jusqu'à cent quarante religieux réunis sous sa direction. « Il y avait trente-huit ans qu'il dirigeait la sainte communauté, dit son biographe. Il la voyait féconde en vertus non moins qu'en sujets, et il rendait grâces au Dieu tout-puissant des progrès de ses chers disciples. Se souvenant alors de la prophétie du bienheureux Benoît, il comprit que sa mort était proche et voulut s'y préparer par une retraite absolue, dans la cellule qu'il s'était construite près de l'oratoire de Saint-Martin. Il convoqua les frères, leur communiqua son dessein et les pria de se choisir un abbé qui les gouvernerait à sa place. Non, répondirent-ils en pleurant, nous ne le choisirons pas. Puisque nous avons la douleur de vous perdre, désignez vous-même celui qui doit vous remplacer. — Le bienheureux se laissa toucher par leurs prit^res ; il choisit un noble et parfait reUgieux, Bertulfus, son disciple bien-aimé, fils du vicecomes Florus. Ce choix fut ratifié par les acclamations de la com-
1 Greg. Turou., Hist. Franc. Epitomata per Fredegarium, cap. li; Pair. lat. tom. LXXI, col. 592.
les Ganles.
CHAP. VIII. — nAGIOGRAPniE DES GAULES. 577
munauté tout entière. L'homme de Dieu fît asseoir Bertulfus sur la chaire abbatiale, et lui rappela avec une effusion paternelle la tendresse et la sollicitude qu'il devait apporter à sa nouvelle charge. Puis il se retira dans sa cellule, retenant seulement auprès de lui deux frères, Primus et Anianus. — Pour nous, ajoute le biographe, il nous défendit de quitter le nouvel abbé, ordonnant que nous fussions ses assistants pour veiller par nos conseils à ce qu'il ne s'écartât jamais du sentier de la sainte règle *. » Libre enfin de jouir de la solitude qu'il s'était préparée, saint Maur y passa deux ans et demi dans la contemplation des choses du ciel. Durant cet intervalle, la peste, qui ravageait alors le monde, sévissait cruellement dans les Gaules. Un navire venu d'Espagne l'avait apportée d'abord à Marseille. L'évoque de cette ville, Théodore, était à la cour de Ghildebert, quand la triste nouvelle lui parvint. Il se hâta de retourner au milieu de son peuple, et, comme plus tard son successeur Belzunce, il se multiplia pour combattre le fléau. En quelques mois, les victimes de la contagion furent si nombreuses qu'on put craindre un dépeuplement complet. Les survivants ne voulaient pas quitter un seul instant leur évêque, afin de mourir du moins entre ses bras. Il s'enferma avec eux dans l'enceinte de l'église de Saint-Victor, passant les jours et les nuits en prières pour désarmer la colère de Dieu. La province d'Arles fut également décimée. Nous avons dit plus haut que la capitale des Arvernes, Clermont, fut épargnée du vivant de Gallus, son saint évêque. Après la mort de celui-ci, le fléau fit une irruption soudaine, et dans un seul jour on compta trois cents cadavres. Cantinus, indigne successeur de saint Gai, s'enfuit lâchement. Il revint pour les fêtes de Pâques, croyant que tout danger avait disparu ; mais il fut soudainement frappé et mourut le vendredi saint (566). A Reims, les populations épouvantées accouraient au tombeau de saint Rémi, et imploraient avec confiance la protection de l'apôtre des Francs. Le voile qui recouvrait son tombeau fut porté en procession autour de la ville. Le circuit tracé dans cette pieuse cérémonie devint comme une
• Faustus, Vit. S. Maur., cap. LXIII.
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barrière invisible qui repoussa la contagion. Le fléau dévastateur ne pénétra point dans l'intérieur de la cité. Nicetius obtint, pour sa ville épiscopale de Trêves, la même faveur que saint Gai à Glermont. Dans ces tristes conjonctures, quatre évêques de la province dite Lyonnaise IIP, saint Euplirone de Tours, saint Félix de Nantes, Domitianus d'Angers et Domnolus (saint Domnole) du Mans, adressèrent aux peuples de leurs diocèses une lettre collective pour les engager à fléchir par la pénitence le courroux du ciel. « Filsbienaimés, disaient-ils, enfants de la grâce divine, fruits de la bienheureuse Église, génération baptisée, possession du ciel, membres du Christ, élus du royaume oia vous attend une palme qui sera notre couronne à nous-mêmes, le temps est venu, dans ce péril imminent, de vous adresser un avis salutaire. Nous succombons sous le poids de nos péchés. Il n'est plus pour nous d'autre refuge que dans la miséricorde de Dieu. Ce grand Dieu ne nous la refusera pas, lui qui a daigné mourir pour nous. C'est la pénitence que nous prêchons. Elle sera le commun remède. Ceux d'entre vous qui sont fiancés et dont le mariage n'est point encore accompli, feront une œuvre méritoire de retarder leui-s noces. Non pas certes que nous devions oublier la parole de l'Apôtre, qui recommande en termes si formels la sainteté de l'union conjugale. Mais nous croyons qu'en l'occurrence actuelle il est de notre devoir de vous donner ce conseil : d'une part vous attirerez sur vous, par la mortification et la pureté des sens, la grâce divine; d'autre part, vous laisserez venir le temps où votre union sera sans danger môme corporel. Que si l'heure de la fin du monde a sonné, et que tous nous devions émigrer de cette vie, du moins nous paraîtrons revêtus d'une parure immaculée au tribunal du souverain Juge. Nous vous exhortons en outre à imiter l'exemple du patriarche Abraham, en oflrant au Seigneur la dîme de vos biens, afin qu'il daigne vous maintenir sains et saufs en possession du reste, a L'aumône éteint le péché, disent les Écritures, faisons donc l'aumône, et nous serons purifiés '. n Et pourquoi n'offririons-nous pas à ce grand Dieu une part des biens
' Ecoles., ïii, 33 ; Luc, xi, 41.
CnAP. VIII. — HAGIOGRAPHIE DES GAULES. 379
que nous tenons de sa munificence ? Les lui offrir, c'est les consacrer, non les perdre. Nous vous supplions encore, au nom de la charité de Jésus-Christ , de vous pardonner mutuellement vos offenses, et de mettre un terme à toutes les inimitiés qui ont pu surgir précédemment entre vous. Comment implorer de Dieu le pardon pour nous-mêmes, si nous ne pardonnons à nos frères? Nous venons de vous rappeler l'exemple d'Abraham et de la dîme qu'il offrait au Seigneur. Ce n'est point encore assez, et puisqu'il est malheureusement trop vrai que le fléau sur dix personnes en enlève neuf, rétablissons la proportion en sens opposé. Sur dix esclaves, qu'on en mette un en liberté, afin de conserver les neuf autres. Les familles qui n'ont point d'esclaves pourront offrir à l'évêque un tiers d'as (trimissem) pour chacun de leurs membres. Cette offrande sera fidèlement employée au rachat des captifs. Enfin, s'il en est parmi vous qui aient contracté des unions incestueuses, nous les exhortons, et au nom du salut de leur âme nous les supplions de se séparer immédiatement, pour apaiser la colère du Seigneur et préparer le retour de ses bénédictions K »
H. Le terrible fléau n'épargna point le monastère de Glanfeuil. La peste Saint Maur fut miraculeusement prévenu de son approche. Une Derui^res' nuit, comme il voulait, selon sa coutume, entrer dans l'oratoire de saint Maur. Saint-Martin, pour y répandre devant Dieu ses supplications et ses larmes, il se vit arrêter par une légion d'esprits infernaux. Leur chef lui dit : «Tu es venu d'une région étrangère, tu as entrepris de longs voyages pour nous chasser de ces lieux oii notre empire était florissant. Bientôt tu verras jusqu'oîi s'étend notre puissance de destruction. Je vais sévir contre tes religieux et les fîécimer par la mort. Je triompherai de toi, et ta communauté sera anéantie. — Dieu te confonde, Satan ! répondit le saint. Tu es menteur dès l'origine ; tu es le père du mensonge. — A ces mots , la vision disparut. Le solitaire pénétra dans l'oratoire et demanda à Dieu dans une fervente prière de lui révéler ce que signifiait la menace du démon. Un ange, éclatant de blancheur, lui apparut et
' Labbe, Concil., tom. V, col. 868.
o80 PONTIFICAT DE SAINT PELAGE I (o55-o60).
lui dit : « Pourquoi te troubler, âme bénie, à propos d'événements que le Seigneur a permis dans sa sagesse? Le diable est le père du mensonge ; néanmoins, par ses conjectures, il peut annoncer quelquefois la vérité. Ce qu'il t'a prédit, ne vient pas de lui-même ; c'est l'ordre de Dieu. Les paroles qu'il a prononcées sont vraies dans une certaine limite. Il est certain que la plus grande partie de cette congrégation sainte sera bientôt appelée à paraître devant le Seigneur : tel est le décret de la Providence. Mais il est faux que l'ennemi des âmes doive y trouver aucun sujet de triomphe. Tous les moines, fidèles à tes enseignements, attendront avec joie le moment de l'appel divin. Tu auras la consolation de les voir te précéder au ciel, où tu ne tarderas pas à les rejoindre. » Après avoir parlé ainsi, l'ange disparut. L'homme de Dieu se rendit au monastère, convoqua tous les religieux et leur apprit ce qui venait de se passer. « Fils bien-aimés, dit-il, lorsque Dieu révèle sa volonté souveraine à ses serviteurs, ce serait une révolte que d'en concevoir le moindre sentiment de tristesse. C'est lui qui appelle les hommes à la vie ; c'est lui qui les appelle à la mort. Nul ne peut échapper au décret qui frappe toute la race humaine. La sentence portée contre nos premiers parents demeure pour chacun de nous irrévocable. Or, voici que le Seigneur nous avertit que la fin de nos jours est proche. Il nous ménage par cette révélation le temps de nous purifier des fautes passées par les larmes de la pénitence et par la mortification corporelle. Scrutons avec soin nos voies et nos œuvres, comme dit le prophète; prévenons la visite du Seigneur par la confession, afin que nous puissions aborder, au chant de l'hymne triomphal, les portiques de la Jérusalem céleste, et contempler face à face la gloire du Dieu qui réjouit les saints. Voici donc, bien-aimés frères, l'heure où le jugement va commencer par la maison de Dieu. Adorons les desseins toujours justes quoique insondables de la Providence divine. Serviteurs d'un bon maître, acceptons' et révérons ses ordres. En haut nos cœurs et nos espérances ! Désormais ne laissons plus échapper la moindre imperfection dans nos œuvres, le plus léger défaut de vigilance dans notre conduite. Parvenus à la onzième heure, ne laissons pas