‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 5)Chapitre 91 sur 103 · COAP. VIII. — LETTRES PONTIFICALES · texte numérisé non relu

COAP. VIII. — LETTRES PONTIFICALES

2. Les difficultés que rencontra l'élection de Pelage, difficultés Difficultés

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dont le Liber Pontificalis nous retrace un tableau si anime et si vivant, tenaient à des motifs fort complexes. Kn première ligne, les dissidents, comme on vient de le voir, alléguaient les prétendus outrages que le pape Vigilius aurait eus à souffrir de son archidiacre, devenu ainsi complice de la mort de son prédécesseur. Une pareille calomnie, non pas seulement répandue à l'état de sourde et vague rumeur, mais accréditée au point de séduire l'immense majorité du clergé, du sénat et des fidèles les plus pieux, s'explique fort naturellement par l'attitude de Justinien. On se rappelle que l'empereur avait formellement désigné l'archidiacre Pelage comme le pontife de son choix, et qu'il aurait voulu le substituer à Vigilius du vivant même de ce dernier. Narsès, le victorieux général qui commandait à Rome au nom de Justinien, avait également manifesté toutes ses sympathies en faveur de Pelage. En succédant à la monarchie des Goths, les empereurs byzantins reprirent, vis-à-vis des élections pontificales les malheureux errements de Théodoric, d'Amalasonthe et de Totila. Voici comment, d'après le Liber diurnus, les choses se passaient. « A la mort du pape, l'administration du siège apostolique sede vacante était confiée aux trois plus hauts dignitaires ecclésiastiques de Rome, savoir : l'archiprêtre, l'archidiacre,

Vivit in arce poli cœlesti luce beaius,

Vivit et hic cunctis per pia facta locis, Surgere judicio certus, dextramque tenenlem

Angelica partem se rapiente manu.

Virtutum numeret titulos Ecclesia Dei,

Qaos Ventura lit scecula ferre queant.

Hector apostolicœ fidei, veneranda retexit

Dogmata, quœ clare constituere patres.

Eloquio curans errorum schismate lapsos,

Ut veram teneant corda placata fidem.

Sucravit multos divina lege ministros,

Nil pretio faciens immaculata manus, Captivas redimens, miseris succurrere promptus

Puuperibus, nunquam porta negare sibi.

Tristia participons, lœti moderator opimus,

Alterius gemitus credidit esse suos.

(Patr. lat., tom. LXIX, col. 393.)

566 PONTIFICAT DE SAINT PÉLaGE I (000-06O).

et le primicier des notarii. Ceux-ci notifiaient le décès du pontife au gouverneur, ou exarque, résidant à Ravenne, et gouvernant l'Italie au nom de l'empereur. Après les funérailles, on indiquait un triduum de jeûne et de prières, et l'on procédait ensuite à l'élection du successeur. Le clergé, le sénat, le peuple, les soldats de la garnison y prenaient part. Le choix était ensuite porté à la connaissance de l'empereur, dont on sollicitait et dont on attendait l'approbation. On le notifiait également à l'exarque, aux juges, à l'archevêque et à l'apocrisiaire de Ravenne, pour qu'ils l'appuyassent de leur crédit près de la cour de Byzance. Lorsqu'enfin l'approbation impériale était arrivée, le pontife élu recevait la consécration épiscopale ; il faisait sa profession de foi à l'autel de saint Pierre, et il publiait une encyclique à toutes les églises du monde pour notifier son avènement '. » Il n'est point ici question de la taxe imposée par les rois Goths : mais il est certain par d'autres documents que le tarif de la fameuse table de marbre affichée à la porte du Vatican ne cessa d'être invoqué par les exarques de Ravenne comme un précédent en leur faveur. Ainsi l'usurpation de Théodoric et de ses successeurs en matière d'élections pontificales se perpétua sous les empereurs de Byzance. La tyrannie fut déplacée ; elle passa des Goths aux Grecs : mais en changeant de titulaires, elle ne perdit rien de son despotisme. Qu'il se soit trouvé à Rome, et en grand nombre, des hommes sages et consciencieux qu'une ingérence aussi odieuse révoltait, nous n'en sommes nullement étonné ; le contraire seul aurait droit de nous surprendre. Mais l'élection de Pelage avait encore, par un autre côté , un caractère qui devait être suspect aux occidentaux. La condamnation des trois C/iapitres, à laquelle le nouveau pape, en qualité d'archidiacre de Vigilius, avait souscrit, passait pour une apostasie déguisée, pour un abandon du concile de Chalcédoine. Ce dernier point souleva les esprits contre Pelage. Nous le savons par le témoignage de Victor de Tunnone, un martyr de cette cause

1 Lib. diurnus Roman, pontificum, cap. ii; Patr. lat., tom. CV, col. 27-38. Cf. Sommier, in Lib. Pontif. notœ; Patr. lat., tom. CXXVIII, col. 621 ; Mabillon, Ordo Romanus, Comment, praevius; Patr. lat., tom. LXXVIH, col. 915.

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désormais perdue, et qui se fit exiler par Justinien plutôt que de consentira anathéraatiser les trois Chapitres. De tous les côtés donc rinfluence de Justinien était fatale à l'Église.

3. Et pourtant Pelage avait prodigué à la ville de Rome les gages Les schis-

matiques hos

les plus précieux de dévouement et d'amour. Durant l'invasion de tiies au

... . concile de

Totila, quand la famme sévissait avec toutes ses horreurs, c était Cocstanii-

Pélage qui avait épuisé toutes les ressources de son ingénieuse cbarité pour donner du pain aux malheureux. Envoyé plus tard en ambassade près du roi des Goths, il avait déployé un courage vraiment héroïque. Enfin, dans la basilique de Saint-Pierre, il avait désarmé le roi vainqueur par son éloquence insinuante et persuasive. Malgré tant de bienfaits, les Romains n'hésitaient pas à repousser Pelage, dès que celui-ci se présentait à eux, comme le protégé de Justinien, le complice de la mort de Vigilius, le détracteur du concile de Chalcédoine. Ces calomnies tombèrent devant les nobles et loyales explications du nouveau pape. Rome se soumit; mais il y eut de schismatiques résistances dans certaines églises d'Afrique, d'Italie, des Gaules et de la Grande-Bretagne. Les évêques africains, réunis en concile, prirent hautement la défense des trois Chapitres, et déclarèrent qu'ils se séparaient de la communion de Pelage. Ils écrivirent en ce sens à l'empereur Justinien. Facundus, évêque d'Hermias, publia douze livres consacrés à la justification des trois Chapitres *. Justinien dut exiler les rebelles. De ce nombre furent le métropolitain de Carthage Reparatus, et Victor de Tunnone. Ce dernier, dans la Chronique qu'il nous a laissée, se compare aux martyrs de la foi. « L'auteur de ce livre, dit-il, après avoir été incarcéré et flagellé à Sala, à Valericum et au monastère de Mandra, fut d'abord relégué dans une île déserte de la Mauritanie, puis amené à Alexandrie et jeté dans un cachot du fort Dioclétien, avec Théodore, évêque de Cebarsusa -. !) Un diacre de Carthage, Liberatus, celui-là même qui avait porté à Rome, sous le pontificat de Jean II, la lettre synodale

1 Facund. Hennian., De Defensione trium Capitul., lib. XII; Patrol. lai., tom. LXVII, col. 527.— « Vict. Tunun., Chronic; Patr. lat., tom. LXVIII, col. 960.

Dople.

du concile de 535 *, embrassait ouvertement le schisme, et écrivait pour le défendre ^.

Les visiteurs 4. En Italie l'agitation n'était pas moins grande. Pelage fit partir

apostoliques . . , , .

en Italie, pour Ravcnnc et les provmces septentrionales deux visiteurs apos-

Lettres de

S. Pelage I toliques, le prêtre Pierre et le notaire Projectus. Il les recommandait

ft Narsès. . ,

à la protection du patrice Narses en ces termes : a Leur mission a pour objet de réprimer les tentatives anti-canoniques de quelques pseudo-évêques, qui ne craignent pas de violer toutes les règles de l'Église et de déchirer l'inviolable unité de la foi. Si mes envoyés trouvent une résistance trop opiniâtre, ils devront amener les coupables à notre tribunal. Voilà pourquoi j'adresse, avec mes salutations paternelles à votre glorieuse personne, la prière de soutenir de tout son pouvoir les délégués du siège apostolique. N'ayez aucun scrupule de conscience à intervenir dans cette affaire. Les lois divines et humaines sont ici d'accord ; elles veulent que la puissance séculière réprime les fauteurs de désordre, qui déchirent l'unité de l'Église et troublent injustement la paix du monde ^. » Dans une autre lettre à Narsès, le pape disait encore : « Ne vous arrêtez point aux objections de quelques esprits frivoles. Ils prétendent que l'Église se fait persécutrice, quand elle réprime les excès et qu'elle travaille au salut des âmes. Il n'y a de persécuteur que celui qui forcerait à faire le mal. Mais punir le mal déjà fait, prévenir celui qui pourrait se faire encore, ce n'est pas de la persécution, c'est de l'amour. S'il n'est point permis de punir les méchants, ni de les ramener à la pratique du bien, il faut abolir la double législation divine et humaine qui prescrit des peines pour les méchants et établit des récompenses pour les bons. Or, que le schisme soit un mal, que les schismatiques doivent être réprimés par la puissance séculière, les saintes Écritures et les règles fixées par nos pères nous en donnent la certitude. Voici le texte même d'un canon du concile de Chalcédoine : « Quiconque se séparant de la communion cathohque excitera des troubles dans l'Église

1 Cf. pag. 394 de ce volume. — ^ Liberatus, Breviarium causœ neslor. et eutrjchian. ; Patr. lat., tom. LXVIII, col, 9G9. — ^ Pelag. I, Epist. i ; Patr. lat., tom. LXIX, col, 394.

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sera anathématisé. S'il persiste dans sa révolte, la puissance séculière le traitera comme un séditieux '. » Le bienheureux Augustin s'exprimait ainsi : « Il faut parfois agir contre les schismatiques avec une juste rigueur, et leur être utile malgré eux en les punissant. C'est ainsi qu'un père châtie son fils, et ne perd point l'amour paternel. Il ne voudrait pas frapper, mais il est obligé de le faire pour redresser et guérir un esprit qui sans cela resterait incurable ou incorrigible 2. » Vous voyez, par le témoignage de cet illustre évêque, quel est l'esprit de l'Église, lorsqu'elle est obligée de frapper ses enfants rebelles. Employez donc dans le même sens votre autorité de gouverneur chrétien. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, il se trouv-e des obstinés qui résistent à vos ordres, adressez-les sous bonne garde au très-pieux empereur. S'ils conservent quelque scrupule au sujet des canons promulgués l'année dernière par le concile universel de Constantinople, c'est au siège apostolique qu'ils doivent, selon l'usage de tous les temps, envoyer quelques-uns de leurs prêtres d'élite, capables d'exposer la difficulté et d'en comprendre la réponse. Telle est la ligne de conduite qu'ils ont à suivre, au lieu de déchirer en aveugles le corps du Christ notre Dieu, c'està-dire la sainte Église catholique ^. » — En tenant ce langage, le saint pape s'appuyait sur la législation de l'empire chrétien, telle que Théodose et Constantin le Grand l'avaient faite. Nous croyons donc inutile de relever ici les reproches d'intolérance que le libéralisme moderne a plus d'une fois articulés contre saint Pelage. Évidemment les États qui se refont païens ne mettent ni l'hérésie ni le schisme au nombre des crimes prévus et punis par la loi civile. Quoi qu'il en soit, Narsès qui connaissait parfaitement le code Justinien, n'hésita plus à sévir contre les évêques schismatiques. Ceux-ci répondirent par une sentence d'excommunication contre le patrice. Narsès, et c'est à sa gloire que nous le disons, s'inquiéta sérieusement de cette mesure dont il était l'objet. Chrétien sincère, il comprenait la gravité d'une excommunication. Le

' Concil. Chalcedon., Ad. iv. — * S. Augustin., Enchiridion da fide, spe et caritate, cap. LXU; Pair. îat., tom. XL, col. 2G6. — ^ S. Pelag., Epist. 11 ; Patr. lat., tom. LXIX, col. 395.

pape dut le rassurer par une nouvelle lettre *. Les deux évêques, Paulin d'Aquilée et le successeur de Dacius sur le siège de Milan, lesquels avaient fulminé contre Narsès la sentence d'excommunication, furent conduits sous bonne garde à Gonstantinople ^. Lettre de 5. La uécessité de ces actes de vigueur, où l'autorité séculière

s. Pelage I . .-,, . ,,.,. ,,.

aux évêques venait en aide a la puissance ecclésiastique, apparaît clairement dans la correspondance que saint Pelage entretenait alors avec les évêques de Toscane Gaudentius, Maximilien, Géronce, Justus, Térence et Vitalien. Ceux-ci mettaient à défendre le schisme une telle bonne foi qu'ils s'adressèrent au defensor de l'Église romaine, Jordanis, le priant d'intervenir près du pape afin de le déterminer à casser les décisions du concile de Gonstantinople. Voici en quels termes saint Pelage leur répondait : a Le defenso?^ Jordanis m'a fidèlement transmis votre requête. Avez-vous pu oublier les prérogatives du siège apostolique au point de me croire capable d'autoriser moi-même un schisme dans l'Église? A Dieu ne plaise que le siège de Pierre, établi pour garder le dépôt de la foi, se laisse entraîner par le mouvement populaire , selon les caprices de l'opinion! En vous parlant ainsi, Dieu m'est témoin que je ne songe point à ce qu'il y aurait pour moi personnellement d'injurieux dans une pareille pensée. Je suis prêt à supporter, dans un sentiment d'humilité et de mansuétude, tout ce qui peutm'être désagréable à moi-même. Ce qui me confond, c'est la bonne foi avec laquelle vous prêtez les mains à un schisme, en vous séparant de l'Église catholique. Le très-bienheureux Augustin d'illustre mémoire, s'appuyant des paroles mêmes de Notre-Seigneur, place le fondement de l'Église dans le siège apostohque. Il déclare schismatiques ceux qui repoussent l'autorité ou se séparent de la communion du pontife romain. Il ne connaît d'autre Église que celle qui a ses racines dans la pierre fondamentale. Comment donc pouvez-vous croire à la possibilité de rester dans la communion de cette Éghse, lorsque vous supprimez mon nom dans la célébration des saints mystères? Quelque indigne que je puisse être, c'est en mon humble personne

1 S. Pelag.j Epht. ni; tom. cit. — ^ s. Pelag., Epist. iv; tom. cit.

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