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de sa vieillesse et consolation de ses maternelles douleurs. Elle était chaque jour témoin des miracles qui s'opéraient par l'intercession du thaumaturge. « Au nombre des infirmes qui accouraient à la basilique, dit saint Grégoire de Tours, on remarquait un jeune homme frappé d'une surdi-mutité accidentelle. Il se nommait Théodemund. Sa ferveur ne se lassait point. Agenouillé des journées entières près du saint tombeau, on voyait ses lèvres s'agiter dans une prière continuelle, et des larmes couler sans cesse de ses yeux. Quand les spectateurs émus de sa misère lui donnaient quelque aumône, il la distribuait aussitôt à ses compagnons d'infortune et de pauvreté. Cela dura trois ans. Un jour, averti par une vision divine, il vint se placer devant le maître-autel, et là, se tint debout, les yeux et les mains levés vers le ciel. En ce moment un flot de sang noirâtre s'échappa de sa bouche et coula longtemps. On eût dit, à voirie ruisseau ensanglanté tombant de ses lèvres, qu'il avait la gorge coupée par un fer invisible. Il faisait effort et se penchait à terre pour se débarrasser de cet afflux de sang. Enfin il se releva : l'ouïe et la parole lui étaient revenues, et de nouveau, les yeux et les mains levés au ciel, il s'écria : Grâces immortelles vous soient rendues, très-bienheureux Martin ! C'est vous qui rouvrez mabouche si longtemps fermée. A vous mes louanges pour jamais ! — La foule, qui remplissait la basilique, éclata en transports d'allégresse. La bienheureuse Clotilde voulut prendre soin de l'adolescent. Elle le fit admettre dans l'école qu'elle entretenait à Tours. Théodemund s'y distingua par son application et sa piété. En quelques mois il apprit et récitait de mémoire toute la série des psaumes. Dieu en fit plus tard un clerc accompli, qui rendit de grands services à l'Église '. » Clotilde elle-même était devenue thaumaturge. « A l'époque oii les princes francs, ses fils, dit Grégoire de Tours, se livraient des combats fratricides, il advint que Childebcrt et Théodebert, à la tête d'une armée, se mirent en marche contre Clotaire. Celui-ci, désespérant de résister à leur attaque, s'enfuit avec les siens dans la forêt d'Arelaunum ^, oii il cher-
^ Greg.Turon., De mirac. S. Martini, lib. I, cap. vu; Pair, lat., tom. LXXI, col. 921. — * C'était la forêt dite aujourd'hui de Bretonne ou de Routot,s\it les bords de la Seine, près de Caudebec.
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chaà se couvrir par de grands abattis d'arbres. Mais cet expédient était d'un faible appui; le prince fugitif ne comptait plus que sur la miséricorde de Dieu. Cependant la bienheureuse reine Clotilde, à cette nouvelle, courut au tombeau de saint Martin. Nuit et jour prosternée, elle demandait à Dieu de mettre fin à la guerre impie que se faisaient ses enfants. Les deux rois alliés eurent bientôt découvert les traces de Clotaire ; ils cernèrent la forêt, se préparant à livrer bataille le lendemain. A l'aube du jour, au moment où les soldats allaient se ranger en bataille, un effroyable ouragan se déchaîna soudain, enlevant les tentes, les armures, les casques, bouleversant tout le camp. Aux éclats de la foudre se mêla bientôt une grêle de pierres qui tombait des nues. Rois, chefs et soldats, tous se jetèrent la face contre terre, se couvrant le dos de leurs boucliers. Les chevaux épouvantés s'enfuirent dans toutes les directions. Quelques-uns se retrouvèrent le lendemain à vingt stades de distance. Cependant Childebertet Thierry, accablés sous les coups de la vengeance divine, se repentaient de leur entreprise. Le Seigneur nous punit, disaient-ils, d'avoir médité la mort de notre frère ! — Il est remarquable, en effet, que l'ouragan ne fit aucun mal au camp de Clotaire. La paix intervint entre les trois princes ; et le peuple, d'une voix unanime, ajoute Grégoire de Tours, attribua cet heureux événement aux prières de la reine Clotilde et à l'intercession du bienheureux Martin ^ » Ce miracle de l'amour maternel fut le dernier acte de sainte Clotilde sur la terre. Elle s'endormit dans le Seigneur, le 3 juin 545. Ses fils Childebert et Clotaire lui donnèrent la sépulture dans le tombeau de Clovis, à la basilique parisienne de saint Pierre et saint Paul 2. Outre le monastère qu'elle avait fondé à Tours, Clotilde fit construire, dans la villa mérovingienne de Calœ (Chelles), un couvent qui devait plus tard servir d'abri à une autre reine des Francs, sainte Bathilde. A Auxerre, elle avait
' Greg. Turon., Hist. Franc, lib. III, cap. xxviii; Patrol. lat., tom. LXXI, col, 262.
* Voir pour l'histoire des reliques de sainte Clotilde le savant travail de M. Henri Congnet, doyen du chapitre de Soissons, inséré dans l'ouvrage du P. Gay, intitulé : Suinte Clotilde et les origines chrétiennes de la nation et monarchie françaises, pag. 362-872.
réédifîé en l'honneur de saint Germain, la basilique oii reposaient les restes de ce thaumaturge. Non loin de Rouen, à Audelenis (les Andelys), elle avait érigé l'église de Notre-Dame. A Rouen même, elle fit construire la basilique des douze Apôtres, qui prit plus tard le nom de saint Ouen; enfin, à Calais, elle fonda un monastère de religieux augustins, un hospice pour les pauvres et une scola (coll'ége) pour les enfants de la ville.
Premières 17. Notre siècle, si fier des progrès de la civilisation moderne, des.siédard. Oublie trop Ics grandes œuvres fondées dans la Gaule mérovingienne par l'influence du christianisme. Chacun de nos saints était à la fois l'homme de Dieu et l'homme du peuple. L'évêque de Noyon, Médard, qui avait reçu les serments rehgieux de Radegonde, était un disciple de saint Rémi et continuait les glorieuses traditions de son illustre maître. « Médard, disent les actes, appartenait par son père Nectardus, un des leudes du roi Childéric, à la forte race des Francs. Sa mère, Protagia, était une gallo-romaine. Ils habitaient au territoire des Veromandui (Vermandois) leur domaine du pagus Saleniiacus (Salency). Tous deux étaient des chrétiens fervents. Médard, élevé dans la vertu, donna de bonne heure des preuves de la plus tendre charité. Un jour qu'adolescent il se rendait à la scola de la ville voisine, sa mère lui remit une étoffe riche et neuve, pour la porter à un habile ouvrier qui devait la transformer en un manteau pour le jeune étudiant. Médard rencontra sur son chemin un aveugle demi-nu, et lui jeta l'étoffe sur les épaules. S'il lui arrivait de passer le jour à la garde du haras paternel, il distribuait aux pauvres toute la nourriture qu'on lui avait préparée pour lui-même, et rentrait le soir à jeun dans la maison paternelle. Un trait de son adolescence fut remarqué. II avait pour condisciple, à la scola des Veromandui, un jeune homme de son âge, nommé Éleuthère. Tu feras partie un jour de la comitiva (comtes francs), lui dit-il, et à trente ans tu seras évêque. — En effet, Éleuthère, après avoir brillé à la cour, fut élu à trente ans évêque de Tornacum (Tournay), et mérita les honneurs que l'Église rend aux saints *. On cite encore du jeune Médard un épi-
» Fortunat., Vit. S. Medardi, cap. ii; Pair, lat., tom. LXXXVIII, col. 535.
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sode où sa précoce charité obtint du ciel un miracle. Un jour Nectardus, son père, obligé de faire un voyage et emmenant avec lui la plus grande partie de ses serviteurs, le chargea de veiller pendant son absence à la garde des chevaux au pâturage. Dans l'après-midi, un guerrier franc vint à passer. Il portait sur l'épaule une selle et une bride, et poursuivait à pied sa route. Pourquoi voyagez-vous ainsi? lui demanda Médard. — Le cheval que je montais, répondit l'inconnu, est tombé mort à quelque distance d'ici. J'ai dû l'abandonner, et je me suis chargé duharnais jusqu'à ce que je puisse me procurer une autre monture. Mais je n'ai point d'argent sur moi. — Le jeune homme dit à l'étranger : Voici des chevaux. Choisissez celui qui vous conviendra, et ne vous fatiguez pas davantage. — L'inconnu remercia Médard, accepta son offre, sella l'un des chevaux qui paissaient dans la prairie et s'éloigna. Au retour de Nectardus, un serviteur vint relever Médard de sa faction. Les chevaux furent comptés : il en manquait un. Le jeune homme avoua simplement ce qui s'était passé. Son père vint lui-même et commençait à lui faire de vifs reproches. Mais en comptant de nouveau, il se trouva que pas un des nobles coursiers ne manquait à l'appel. Mon fils, dit alors Nectardus, tout ce que j'ai est à toi. Dispose de tous nos biens selon ta volonté, et prie Dieu que ta mère et moi nous ayions part à la grâce et à la bénédiction du ciel '. — En avançant en âge, Médard ne se sentait plus d'attrait que pour les choses de la piété. Il ne quittait pas les oratoires des saints et les temples du Seigneur. Ses parents le confièrent à l'évêque de Vermand, Alomer, qui reçut ses premiers vœux, l'engagea dans la cléricature et plus tard lui conféra l'ordination sacerdotale. Prêtre à trente-trois ans, Médard eut la douleur de perdre son père et sa mère. Sa sœur avait elle-même consacré à Dieu sa virginité. Il revint habiter avec elle la villa de Salency. Ce fut alors qu'il institua la fête si connue sous le nom de la Rosière, pour laquelle il détacha de ses terres patrimoniales un petit domaine qui garda jusqu'à la Révolution française le titre de Fief de la Rose, et dont les re-
> Radbûd., Vit. S. Medardi, cap. v; Pair, lut., tom. CL, col. 1501.
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venus, é-valués à vingt-cinq solidi d'or, servaient chaque année à doter la fille la plus vertueuse du pays. La sœur de saint Médard fut la première qui, à l'élection des habitants, reçut des mains de son frère le chapel de roses. Cette année-là, les vingt-cinq solidi d'or furent distribués par la noble rosière aux pauvres de Salency ^ Les quelques années de sacerdoce passées par saint Médard dans son pagus natal furent marquées par des épisodes que les actes ont soigneusement enregistrés, et qui nous peignent au vif l'état des mœurs à cette époque. Un soir d'automne, à l'époque des vendanges, un violent orage éclata sur la contrée. La nuit fut horrible; un voleur en profita pour s'introduire dans la vigne de l'homme de Dieu. Il coupa autant de raisins qu'il put, et à l'aube du jour il se disposait à enlever le fruit de son larcin. Mais saisi d'une paralysie soudaine, il tomba sur le sol sans pouvoir se relever. Médard, averti du fait, vint le relever, le bénit, et sans autre châtiment, lui fit donner une abondante provision de raisins. Un autre voleur déroba quelques ruchers d'abeilles dans le verger de Médard. Les jardiniers et les gardes ne s'étaient point aperçus de cette soustraction qui avait eu lieu la nuit. Le lendemain, les abeilles vengèrent leur premier maître: elles poursuivirent le ravisseur jusqu'à ce qu'il fût venu confesser sa faute au bienheureux Médard et en obtenir le pai'don. Une autre fois, un larron déroba une génisse; il remplit de foin la clochette [tintinnabidum) attachée au cou de l'animal, et s'enfuit avec sa proie. Mais la clochette n'en persista pas moins à se faire entendre. Le coupable fut saisi, et amené aux pieds de Médard, qui lui donna une large aumône et le renvoya converti. L'armée des Francs, sous la conduite de Clotaire, vint à traverser le fleuve de Sumina (la Somme), pénétra dans la forteresse de Noviomagus (Noyon), et pilla toute la contrée jusqu'à la rivière d'Isara (l'Oise), emmenant des files innombrables de chariots remplis de butin. Médard se présenta aux déprédateurs, au moment où ils arrivaient à Salency. Il leur parla avec tant de force et d'éloquence qu'ils déchargèrent tous les chai'iots, abandonnèrent leur proie, et se retirèrent -. »
> Cf. Mémoire kist. relatif à la fête de la Rosière, in-12. Paris, Simon, 1755. * Fortuaat.,Fj7. S. Medurdi,cap. iy-vin',Patrol. lat., tom. LXXXVIII, col. 537.
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18. « L'évêque de Vermand, Alomer, étant venu à mourir, le Episcopat
.,.,-» et mort de
clergé et le peuple, d une commune voix, élurent a sa place le prêtre s. Médard. de Salency. La foule accourut pour enlever Médard à sa retraite, mais le bienheureux refusa l'honneur qu'on voulait lui décerner. Je suis indigne de l'épiscopat, s'écria-t-il. — Et il fondait en larmes. La multitude consternée éclata en gémissements et en sanglots. Dans cette lutte entre l'humilité d'un saint et les désirs de tout un peuple, ce fut le peuple qui l'emporta. Médard se laissa conduire devant le bienheureux Rémi, qui lui imposa les mains et lui donna la consécration épiscopale. La cité de Vermand, dévastée parles invasions successives des Vandales et des Huns, n'était plus qu'une ruine. Médard se fixa à Noviomagus (Noyon), dont les remparts mieux fortifiés offraient un asile plus sûr aux populations du Vermandois. Son ancien condisciple, Éleuthère, vérifiant la prédiction dont il avait lui-même été l'objet, devenait évêque de Tornacum (Tournay). Il mourut prématurément, et Médard fut appelé à présider les funérailles de son saint ami. Quand les obsèques furent terminées, un jeûne de trois jours fut indiqué pour se préparer à l'élection nouvelle. Le peuple et le clergé se rassemblèrent ensuite dans la principale éghse : plusieurs noms étaient désignés aux suffrages; on commençait à les discuter, lorsque, par une inspiration subite de l'Esprit-Saint, toutes les voix se réunirent dans une acclamation unanime : Médard, évêque de Noyon et de Tournay ! disaient le clergé et le peuple. Cette fois encore Médard essaya de résister; mais le roi, les leudes, le clergé, la population tout entière firentintervenirle métropolitain saint Rémi, et Médard dut accepter ce double fardeau. Il se fit bénir à Tournay comme à Noyon. Les Flandres comptaient encore de nombreux idolâtres. Le saint évêque, à pied, la croix à la main, parcourut toutes ces contrées. En quinze ans de labeurs, il vint à bout de les convertir à la foi du Christ. Dans chaque village, il bâtissait des églises, instituait des prêtres, établissait des monastères et des écoles. Les fatigues de cet apostolat épuisèrent ses forces. Un jour vint où le bon pasteur, frappé d'une maladie incurable, s'alita pour ne plus se relever. Il était alors à Noyon. A cette nouvelle, on accourut de toutes parts
près de son lit de douleur. On eût dit des milliers d'enfants qui venaient pleurer leur père. A ce moment, le roi Clotaire, trahi par son fils Chramne, revenait de la contrée des Bretons où il avait vaincu et brûlé dans une chaumière ce fils dénaturé. En apprenant la maladie du saint pontife, Clotaire précipita sa marche. Il arriva à temps pour recevoir une dernière bénédiction de l'auguste vieillard. Puis, se penchant à son oreille, il lui demanda s'il avait des ordres à donner pour sa sépulture. Roi des Francs, et vous tous qui m'entourez, dit Médard, je vous prends à témoins que je veux être enterré ici même, au milieu de mes enfants. — Clotaire le supplia de permettre que son corps fût déposé dans la résidence royale à Soissons. Le bienheureux pontife se rendit à ce pieux désir. Il commença ensuite une prière qu'il acheva au ciel. Ses lèvres se fermèrent. Il avait émigré vers le Seigneur (8 juin 345). Clotaire porta sur ses épaules les dépouilles mortelles du saint évêque jusqu'à la sortie de Noyon. Elles furent déposées au village de Grouy, près de Soissons, où un monastère et une église furent construits pour les recevoir *. »
saiut Ger- 19. Dans le même temps, un autre saint pontife illustrait le siège ""de Wri^."° épiscopal des Parisii. Gomme le thaumaturge d'Auxerre, il se nommait Germanus (Germain), et en faisait revivre les vertus et la gloire. Fortunat, qui nous a laissé les actes de saint Germain de Paris, semblera peut-être fort étrange à la délicatesse de notre siècle. Nous n'hésitons cependant pas à reproduire son récit. Les enseignements qui en ressortent n'ont jamais été plus nécessaires. « Le bienheureux Germain, dit-il, naquit au territoire d'Augustodunum (Autun), vers l'an 300. Son père se nommait Eleutherius et sa mère Eusebia. Tous deux étaient de noble race et honorés dans le pays. Eusebia relevait à peine de couches, lorsqu'une nouvelle grossesse se déclara, à son grand désespoir. Elle essaya de faire mourir, à l'aide du poison, l'enfant qu'elle portait dans son sein. Le poison n'eut point d'effet; elle chercha à étouffer ce que le poison ne tuait pas. Ces tentatives monstrueuses furent vaines, et
* Fortunat. et Radbod., Vit. S. Medard., loc. cit.
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Germain vit le jour. Dieu voulait que la mère fût sauvée par le fils que cette mère répudiait. De bonne heure, Germain fut éloigné de la maison paternelle. On le confia à des parents qui habitaient le Castrum Avallonis (A vallon). Germain fréquentait les écoles en compagnie du jeune Stratidius son cousin. La mère de ce dernier reprit l'œuvre manquée d'Eusebia. Un jour, elle remit à la servante deux fioles d'eau rougie que celle-ci devait donner aux enfants à leur départ pour l'école. Dans l'une se trouvait un poison violent destiné à Germain. La servante se trompa et remit à Stratidius la fiole empoisonnée. L'effet ne tarda point à se produire. Stratidius se débattit dans des convulsions effroyables. Sa mère fondant en larmes reprochait à la servante sa méprise. A force de soins, l'enfant fut sauvé, mais le poison laissa sur son visage des plaques blanchâtres qui ne s'effacèrent jamais. A la suite de cet incident, Germain quitta Avallon et se rendit à Lausia (Luzy) *, oii il fut recueiUi par un saint anachorète, nommé Scopilio. Celui-ci éleva l'enfant dans des sentiments de foi vive et de fervente piété. Sa cellule était à un mille de distance du vicus, ce qui ne l'empêchait pas, durant les plus rudes chaleurs de l'été ou les froids les plus rigoureux de l'hiver, de venir avec son jeune pupille assister aux offices du jour et de la nuit dans l'église. Après quinze années de séjour à Lausia, Germain fut ordonné diacre parle bienheureux Agrippinus, évêque d'Autun^, et trois ans après élevé au sacerdoce. Plus tard, le pontife Nectaire, successeur d'Agrippinus, plaça Germain à la tête du monastère de Saint-Symphorien d'Autun. Le nouvel abbé se distingua par son abstinence, ses veilles, ses aumônes. Un jour qu'il avait distribué aux pauvres toutes les provisions, il ne resta pas un seul pain pour le repas des religieux. Ceux-ci se révoltèrent contre Germain, qui fut obligé de se renfermer dans sa cellule. Là, pleurant amèrement, il adressa sa prière au Seigneur. En ce moment, arrivait à la porte du monastère une pieuse matrone, nommée Anna; elle s'était fait suivre de deux
' Luzy est actuellement un chef-lieu de canton du département de la Nièvre, à sept lieues de Château-Chinon. — * Agrippinus monta sur le siège d'Autun vers l'an 525. Nectaire lui succéda vers l'an 540.
chevaux chargés de pain. Le lendemain elle renouvela cette largesse et envoya un chariot rempU de blé. A partir de ce jour, les moines respectèrent leur abbé comme un thaumaturge. A quelque temps de là, un frère nommé Amandus, s'étant rendu au grenier à foin avec une lampe allumée, y mit le feu par mégarde. En un instant la flamme s'éleva jusqu'au ciel. Or, le bienheureux Germain prenait alors son repas du soir. Il saisit au foyer de la cuisine une marmite pleine d'eau, monta au grenier en chantant V Alléluia, puis, traçant le signe de la croix, il versa quelques gouttes d'eau sur la masse embrasée. Elles suffirent pour éteindre subitement un incendie, qui aurait demandé en toute autre circonstance un fleuve tout entier. Le bienheureux Agricola, évêque de Cabillonum (Châlons-sur-Saône) ', avait un cubicularius (valet de chambre) qui tomba gravement malade et bientôt fut à toute extrémité. L'évêque fit partir aussitôt un messager à Autun, priant le bienheureux Germain d'intercéder près du Seigneur en faveur du moribond. Germain se prosterna près du tombeau de saint Symphorien et pria. Or, quand le messager rentra à Cabillonum, il vit accourir à sa rencontre le cubicularius parfaitement guéri. Il arriva que Germain fut obligé de [se rendre à Châlons pour y entretenir le roi Théodebert de certaines villas appartenant à l'église d'Autun, dont la libre jouissance était disputée par quelques spoliateurs. En posant le pied dans le palais, l'abbé s'inspira de son amour pour saint Symphorien. L'Esprit de Dieu répandit sur son visage une telle majesté que, sans même attendre la fin de la requête, le roi accorda au bienheureux abbé tout ce qu'il demandait. Il prit ses conseils pour ce qui regardait le salut de son âme. Germain, doué d'un esprit prophétique, avertit le roi de se préparer à paraître bientôt devant Dieu, parce que sa fin était proche. Théodebert reçut cette communication de la bouche du saint, comme si elle lui fût venue d'un un ange du ciel. Il fit pieusement ses dernières dispositions et mourut quelque temps après (548). Un miracle non moins si-
' L'épiscopat de saiat Agricol de Châloa-sur-Saône dura depuis l'an 532 jusqu'à l'an 580.
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gnalé eut lieu au pagus Alisiensis (Alise). L'épouse du noble Vulfalius, nommée Destasia, était à l'agonie. Depuis deux jours, elle avait perdu la parole et la connaissance. On n'attendait que son dernier soupir. En ce moment, un prêtre, qui était allé chercher des eulogies près du bienheureux Germain, ouvrit de force les dents serrées de la malade et y introduisit quelques gouttes de la liqueur bénite. Aussitôt la respiration se rétablit, les yeux se rouvrirent, le visage se colora, et la moribonde rendue à la vie se leva sur son séant, et devant les assistants étonnés rendit grâces au bienheureux Germain de saguérison. Depuis lors, ajoute Fortunat, cette femme n'a jamais manqué à pareil jour d'offrir au tombeau de saint Symphorien un tribut annuel pour la rançon de sa vie. C'était près de ce saint tombeau que Germain passait toutes les nuits en prières, et que Dieu se communiquait à son serviteur par des révélations prophétiques. Dans une vision, un vieillard vénérable lui apparut et lui présenta les clefs de la ville des Parisii. — Que signifie ce présent? demanda Germain. — Je vous apporte, répondit le vieillard, les clefs d'une ville dont vous serez le protecteur et le père. — Quatre ans après, l'évêque de Paris étant venu à mourir, le clergé et le peuple élurent unanimement Germain pour son successeur. Le roi Childebert joignit ses instances aux leurs pour vaincre la résistance du pieux abbé. L'ordination pontificale eut lieu ; mais, ce que fut le nouvel évêque, quelle charité, quel zèle infatigable il déploya dans sa charge pastorale , les grandes choses qu'il accomplit, nulle langue humaine ne saurait le redire, car toutes ses œuvres furent au-dessus de la nature humaine. Pontife par les fonctions, il resta moine par le genre de vie. Ses abstinences, ses veilles, ses macérations redoublèrent. Vieillard, il passait en prières et sans feu les nuits de l'hiver, affrontant les glaces de l'âge et celles de la saison. La plus robuste jeunesse n'aurait pu résister à cette fatigue. Germain s'oubliait lui-même dans la victoire qu'il voulait remporter sur son corps : on eût dit qu'avec la dignité épiscopale lui était survenue une indigence plus grande. Dieu seul, qui les a comptées, sait le chiffre des aumônes qui passèrent par ses mains dans celles des pauvres, et qui prove-
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naient des revenus ecclésiastiques, des oblations du peuple des largesses royales. Un jour, le roi Childebert lui envoya six mille solidi d'or. Germain alla immédiatement au palais pour remercier le prince, et durant le trajet il en distribua trois mille aux pauvres qui se présentèrent à lui. Vous reste-t-il encore de l'argent? demanda le roi. — J'ai encore la moitié de ce que vous venez de m'envoyer, répondit Germain, Il ne s'est point trouvé assez de pauvres sur ma route pour épuiser la somme entière. — Seigneur, reprit le roi, distribuez tout ce qui reste. Avec la faveur du Christ, nous aurons toujours de quoi donner. — Et brisant les vases d'or et d'argent qu'il trouva sous sa main, Childebert en remit les précieux fragments à l'évêque ^ » L'aumône par excellence, à cette époque de guerres fréquentes et de servitude légale, était, nous l'avons vu, le rachat des captifs, la rançon des prisonniers faits les armes à la main, la mise en liberté des esclaves. « Jusqu'où le bienheureux Germain étendait cette œuvre de rédemption, continue Fortunat, je ne saurais mieux le dire qu'en faisant appel au témoignage de toutes les nations voisines. Les Espagnols, les Scots, les Bretons, les Burgondes, les Saxons, accouraient près du saint, afin d'en obtenir le bienfait de la délivrance. Quand il manquait d'argent pour les racheter, on le voyait s'asseoir triste et désolé, le front pensif, la parole brève et contrainte. Si dans ces circonstances il était invité à quelque festin, il faisait une collecte parmi les convives, et quand les sommes recueillies lui permettaient de racheter au moins un captif, on voyait la sérénité reparaître sur son visage. Parfois le Seigneur lui ménanageait un secours inattendu de la pa:t de quelque bienfaiteur ignoré. D'ordinaire, le saint en avait d'avance la révélation, et il disait : Rendons grâces à la clémence divine. Le prix de votre rançon sera bientôt entre mes mains. — La prédiction ne tardait pas à se réaliser; le saint vieillard, souriant avec une angélique bonté, retrouvait toute l'ardeur et la vivacité de la jeunesse pour
' Fortunat., Vit. S. Germon. Paris, episc, cap. l-xni; Patr. lat., t. LXXXVIII, col. 453-459.
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courir annoncer la bonne nouvelle à ses protégés. On eût dit que pour les délivrer il s'était fait leur propre esclave ^ — Un jour, le roi Childebert lui fit présent d'un cheval de selle, dont le bienheureux avait besoin pour ses courses apostoliques, et le pria de le garder en mémoire de lui et de ne le donner à personne. Mais le saint évoque ayant rencontré un captif dont il ne pouvait payer autrement la rançon, vendit le cheval et délivra l'esclave. La prière d'un pauvre l'avait emporté dans son cœur sur celle du roi lui-même-. » On voit que, sous l'influence du saint pontife, le roi Franc, dans la dernière partie de sa vie, cherchait à expier par des œuvres de miséricorde les crimes de sa jeunesse. Ultrogotha, sa femme, le secondait par des exemples de vertu qui devaient lui mériter l'auréole des saints. Tous deux construisirent une magnifique église en l'honneur de saint Vincent, dont Childebert, au retour d'une expédition contre les Visigoths d'Espagne, avait rapporté une relique insigne. A cette église, qui devait plus tard porter le nom de saint Germain lui-même, les royaux fondateurs adjoignirent un monastère dont l'illustre évêque confia la direction à Droctoveus (saint Droctovée), l'un des religieux qu'il avait formés lui-même à la discipline monastique à Saint-Symphorien d'Autun. Quelque temps après, Childebert étant tombé malade dans sa villa de Calae (Chelles), Germain alla le visiter. L'indisposition du prince avait pris un tel caractère de gravité, que les médecins désespéraient de le rappeler à la vie. Germain passa la nuit en prières, agenouillé près du lit. Au matin, il se leva et imposa les mains au malade. En ce moment, le roi se sentit complètement guéri. Il se leva, et fit aussitôt rédiger un acte par lequel il donnait à l'église de Paris et à l'évêque Germain la terre et le domaine royal de Calœ^ où il venait d'être l'objet de cette guérison miraculeuse. Childebert mourut le 13 décembre 358, et demanda par son testament à être enterré dans la basilique de Saint-Vincent, dédiée par Germain. Ultrogotha, qui survécut quelques années à son royal
1 Vit. S. German., cap. LXXlv; ibid., col. 476. — ^ Vit. S. German., cap. xxii; ibid., col. 462.
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époux, y choisit également sa sépulture. Clotaire I, devenu maître de toute la monarchie de Glovis, quitta Soissons et vint fixer sa résidence à Paris. Il ne parut point d'abord favorablement disposé pour le saint évêque. « Suivant la coutume observée vis-à-vis des rois, dit Fortunat, Germain se rendit au palais pour y rendre sa première visite à Clotaire. Mais, soit que les serviteurs royaux n'eussent pas prévenu leur maître, soit que celui-ci voulût afficher ostensiblement son dédain, l'évêque ne fut pas introduit. Il resta longtemps sous le vestibule ; enfin il prit le parti de se retirer. La nuit suivante, pendant que le saint priait à son ordinaire, renfermé dans son oratoire, le roi fut saisi d'une violente fièvre, accompagnée de vives et poignantes douleurs. Dès l'aube, les grands et les officiers du palais accoururent à l'église oti se trouvait Germain, le suppliant de venir par sa présence guérir le roi. Germain, sans même parler de ce qui était arrivé la veille, les suivit et entra avec une escorte d'honneur dans ce palais où quelques heures auparavant on n'avait pas daigné l'admettre. A sa vue, le roi fit effort pour sortir de son Ht de douleur. La justice divine me punit ! ditil. — Et se traînant à genoux, il baisa le bord du manteau du saint évêque, l'appUqua sur le côté oii il ressentait la douleur. Cependant il confessait sa faute et demandait pardon. En cet instant, il fut guéri, et le repentir de l'outrage fait à l'homme de Dieu devint son remède'. » Les miracles opérés par l'intercession de saint Germain s'opéraient au grand jour, et s'imposaient d'eux-mêmes à la foi reconnaissante des populations, a Ulfus, officier de la reine Chlodosinthe, fille de Clotaire et plus tard épouse du roi des Lombards, Alboin, fut saisi d'une fièvre chaude accompagnée de convulsions terribles. Il courut près du bienheureux pontife, qui le reçut dans le baptistère de l'église, et se mit aussitôt en prières. Mais le malade, au lieu de sentir du soulagement, éprouvait une soif ardente et demandait à grands cris un peu d'eau pour éteindre lincendie intérieur qui le dévorait. Nul ne lui en donna. Détachant alors son baudrier {balteum), il le jeta aux pieds du saint, en criant :
' Fortuaat., Vit. S. German., cap. xxiii; Patr. lai., tom. cit.. col. 162.
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Seigneur, vous me tuez au lieu de me guérir. C'est par vous que je meurs. Sachez-le bien, le roi, mes parents, mes amis, vous demanderont compte de ma mort. — En parlant ainsi, il se roulait sur le pavé du baptistère, pour y trouver un peu de fraîcheur. Cependant le saint continuait à prier. Soudain un doux sommeil s'empara du malade, et ferma ses paupières. Quand il se réveilla, il était guéri. Le pontife lui demanda alors ce que signifiaient les imprécations qu'il venait de faire entendre. Mais l'officier, éclatant en actions de grâces, répondit qu'il n'avait pas conscience de ce qui s'était passé durant son accès de fureur, et qu'il ne savait rien autre chose sinon qu'il avait été malade et que Germain l'avait guéri *. » A partir de ce jour, Clotaire ne cessa jusqu'à sa mort, survenue en 361, de vénérer le thaumaturge. Germain conserva son influence sur les princes mérovingiens, petits-fils de Clovis. Nous aurons l'occasion de la signaler dans les luttes sanglantes de Brunehaut et de Frédegonde. Ce n'était pas seulement aux miracles sans nombre, opérés par son intercession, que Germain devait le prestige irrésistible qu'il exerçait sur les peuples et les rois. « Son éloquence, dit Fortunat, était si persuasive, qu'à elle seule elle était un véritable prodige. Quand il parlait, non-seulement le peuple, mais les hommes les plus versés dans la littérature, demeuraient suspendus à ses lèvres. Il savait si bien faire passer ses sentiments dans l'âme des auditeurs, qu'on vit souvent des multitudes entières, converties à sa voix, se frapper la poitrine et exprimer par des gémissements et des sanglots le regret de leurs fautes. On eût dit un ange descendu du ciel, et revêtant la figure d'un homme pour attendrir tous les cœurs ^. » Tels étaient les saints évoques qui se succédaient sur la terre des Francs, pour façonner à la vertu et à la discipline de la foi la fille aînée de l'Église, la nation très-chrétienne.
' Fortunat., Vit. S. German., cap. xxi; Patr. lat., tom. LXXXVIII, col. 161. — 2 Ibid., cap. Lxxv.