Histoire de l'église depuis la creation
1. Développement providentiel du Dogme Rédempteur dans le monde. — 2. L'action de Dieu sur l'homme laisse subsister dans son intégrité la libe.-té humaine.— 3. Synchronisme de l'époque de Josué, par M. Daunou. -= 4. Apparition des théogonies mythologiques. — 5. Le polythéisme est mi problème insoluble pour la philosophie rationaliste. — 6. Il semble que le délai de la rédemption soit inconciliable avec la sagesse et la boulé «le Dieu. — 7. Réponse à cette objection d'après saint Paul et saint Thomas d'Aqum. — 8. Le polythéisme antique fut l'expérience nécessaire et universelle de l'impuissance de la raison humaine.— 9. A aucune époque les moyens de salut n'ont manqué aux hommes.
10. Cup d'œil sur la situation géographique de la Terre promise. — 11. On a voulu assimiler la conquête du pays de Ciiauaan aux colonies
8 illSTOIKE DE l'ÉGLIÎjE. — lY'' ÉPOQUE. — EUE DE JOSUE (1605-1380),
grecques ou phéniciennes. — 12. Véritable caractère de la conquêt'i juivCé Sa légitiuiité. — 13. Première communication du Seigneur à Josué. — 14. Caractère de l'élection de Josué. — 15. Serment d'oLéissance prêté à Josué par le peuple d'israél. — 16. Les deux émis-aires juifs à Jéricho. Rahab. — 17. Situri'iou de Jéricho. — 18. Passage du Jounîain. — 19. Théorie de M. E. Rena'î.i propos du passage duJourdiin. Réfutation iu système rat'Vjualiste. — 20. Circoncision du peuple juif, sons les murs le Jéricho. Portée historique et philosophique de ce fait. Première pâque iii Judée.— = 21. Vision de Josué sous les murs de Jéricho. — 22. Prise de Jéricho. — 83. Silence de M. Renan sur la prise de Jéricho. — 2i. Explication naturaliste de la prise de Jéricho, par M. Munk. — 25. Echec de l'armée juive devant la ville d'Haï.— 26. Révélaliou du crime d'Achan. — 27. Caractère du crime d'Achan. — 28. Punition d'Achan. — 29. Seconde expédition contre Haï. Prise de cette ville. Mort du roi d'Haï. — 30. Le supplice du roi d'Haï était juste et légitime. — 31. Souvenirs historiques de Sichem. — 32. Assemblée natiouaie des Juifs à Sichem. — 33. Jlalédictions prononcées du haut du mont HébaL — 34. Bénédictions prononcées du haut du mont Garizim. — 35. Stratagème des Gabaonites. Leur ambassade à Josué. — 36. Soumissioa des Gabaonites. Châtiment de leur fraude. — 37. Réponse aux rationalistec qui dénaturent le cai-actère de la guerre de Chauaan, et reprochent aux livres saints d'autoriser le massacre universel des vaincus. — 38. Coalition des contrées méridionales de la Palestine contre Josué. Victoire de Josué. Le soleil arrtlé par son ordre. — 39. Discussion du miracle de Josué arrêtant le soleil. — 40<'L'ne plaisanierie de Voltaire à propos de Josué. — 41. Les Juifs anciens et l'historien Josèphe lui-même ont pris au pied de la lettre le m-cit du miiacie de Josué. — 42. Traditions universelles concernant la réalité du miracle de Josué. — 43. Mort des rois coalisés. — 44. Coalition du nord de la Palestine contre Josué. Victoire d Israël près du lac Méiom. — 45. Extermination de la race gigantesque des Euacim. — 40. Les Chananeens vaincus par Josué émigrcnt sur la côte d'Afrique. — 47. Vieillesse de Josué.
g 111. PARTAGE DE LA TEailS PBOMISE ENTRE LES DOCZE TAIBL'S.
48. Caleb. Il est mis en possession de Cariath-ArLé. — 49. Premier partag* provisoire de la tribu de Juda. — 50. Partage de la tribu d'Ephraïm et de la demi-tribu de Manas.se, en deçà du Jourdain. — 51. Couqnêles de Caleb.
— 52. L'Arche d'alliance à Silo. Partage définitif du pays de Chanuan entre les douze tribus. — 53. Partage des Lévites. Ville? de refi'ge. Partage de la famille d'Hi.bab, fils de Jéthro, et de Rahab la Chananéenne. — 54. Josui renvoie dans leur territoire, au-delà du Jourdain, les guerriers de Ruben, G«d et Maiia.>;sé. — 55. Monument de fraternité élevé par ces trois tribus sur la rive <lu Jourdain. Mouvement national pr<»vcqué par cette construcliun. — 56. r)crnièrcs instructions de Josué aux piiuccs et aux chefs de» tribus. — 57. Adieux solennels de Josué au peuple liélireu réuni à Sichem.
— 58. Alorl de Josué. Sépulcre du patriarche Joseph à Sichem. Mort da fraud-prëtre Eléa^ar.
g I. Considérations préliminaires.
1. De l'Eden au Sinaï, l'histoire religieuse du monde accuse un Dévoiop-
° ^ peiiiont pro-
éveloppemcut parfaitenieut ideutigue dans Sun essence, quoique vUentiei
* du (lo^nie
■progressif dans sa forme. L'action de Dieu sur les intelIÏGrences se rédempteur
* " ^. dans
fait sentir à cliaque génération avec la même toute-puissance, lemonda. mais aussi avec les mêmes ménagements pour la liberté humaine. L'arbre de vie ne cesse d'incliner son fruit mystérieux sous la main des fils d'Adam; mais cette main reste maîtresse d'elle-même : elle peut accepter ou refuser à son gré la révélation divine : elle peut s'étendre dans la direction du bien ou dans celle du mal, par une élection à laquelle Dieu lui-même n'impose aucune contrainte. Le Décaloguc est la formule désormais irrévocable qui résume les préceptes faits aux patriarches, et la loi primitive donnée au père du genre humain. La tente d'Abraham, d'Isaac et de Jacob s'est dilatée; désormais ce ne sera plus un homme seul qui sera honoré des communications divines et qui portera la responsabilité des espérances et de l'avenir du monde. Un peuple entier sera l'héritier des promesses, l'élu du Testament ancien, la véritable colonne de nuée, précédant la marche de l'humanité, et la dirigeant sur le chemin de la véritable Terre promise. Mais cette nation sacerdotale, ce peuple héréditaire dont la mission doit être si glorieuse, n'a pas été fatalement contraint à l'alliance divine : il l'a librement contractée; il demeurera Hbre de sa fidélité ou de son mfidéiité. Combien de fois ne le verrons-nous pas secouer le joug de la loi et résister à l'action divine? Tel il fut au désert, tel il se montrera dans la suite des âges; les sources d'eau vive qu'il demandait à la verge miraculeuse de Moïse n'ont pas éteint en lui la soif des concupiscences qui se manifestera par de nouvelles rébellions; le veau d'or de la solitude aura encore pour lui des attraits. Nous le verrons courir aux autels idolâtriques et porter à des dieux étrangers son encens sacrilège. L'aciion .u
2. Merveilleuse économie du plan providentiel de notre rédemp- rhomt." lion! Ariiance ineffable de la toute-puissante bonté de Dieu et de la l\^ievt"!'>. iibre action de l'homme ! Plus nous avançons dans le récit des évé- hVm^no.
nements passés, plus cette grande loi de l'histoire éclate à nos yeux. Eh! qu'avons-nous foit jusqu'ici en dégageant chaque page de nos Livres saints des objections dont le rationalisme les a surchargées? Cette lutte n'est elle pas l'évidente constatation des efforts libres de l'activiié humaine pour échapper à la lumière de la révélation et se croire, en se trompant elle-même, le droit de se soustraire aux bienfaits de Dieu? Il n'y a rien autre chose au fond des sophismes de l'incrédulité, rien autre chose dans la négation absolue de l'école de Voltaire, rien autre chose dans la négation plus respectueuse de la science moderne. Loin de rencontrer dans cet antagonisme persévérant un sujet de scandale et de chute, les intelligences élevées qui voudraient y rétléchir sérieusement y trouveraient la preuve la plus péremptoire de la divinité de nos Livres saints '.
3. Avec Moïse mourant sur le sommet du mont Abarim, en face de la Terre promise, s'était close l'ère solennelle des temps primitifs, dont le grand prophète avait été l'historien fidèle et l'écho glorifié. On n'a point assez insisté, au point de vue de la science historique propi émeut dite, sur la valeur des livres de Moïse et sur la lumière qu'ils ont répandue sur les origines du monde. Il est plus facile d'attaquer la révélation qu'il ne serait aisé de se passer de son témoignage. L'un des savants de nos jours, qui ont réuni à l'éiudilion des âges précédents l'indépendance moins enviable,
' Nous ne i)Ouvons qu'indiquer cet argument sans le développer. M. de Blaistre l'avait déjà signalé. Il serait en effet impossible au Coran , par exemple, s'il était soumis depuis quatorze siècles à l'analyse de la science, de la philosophie, de la critique historique et d'une raison imp;irtiale, de subsister un instant de plus. Mais, nul parmi les disciples de Mahomet n'a jamais songé à discuter le Coran. L'épée du prophète a monté la garde autour du livre sacré; quand l'épée tombera, la foi au Coran disparaîtra de même. Or la Bible n'cst protégée contre la critique humaine par aucune épée; elle a conquis la foi universelle aux premiers jours du christianisme, malgré tous les elForls conjurés d'un pouvoir formidable et d'une société hostile. Elle n'a pa* ce^sé d'être attaquée depuis; et, aujourd'hui comme au temps de Poriihyre et de Celse, elle trouve encore des adversaires aussi ardents, aussi implacables. Qu'on explique, si l'on peut, comment dix-neuf siècles de critique n'ont i\x faire justice de quelques centaines de pages, qui devraient être écrasées sous riafinit multiti'de des discussions dont elles furent l'objetl
selon nous, de ce qu'on est convenu d'appeler l'esprit moderne, M. Daunou *, a écrit au sujet du synchronisme de l'histoire sainte avec l'histoire profane, des pages qu'il est utile de mettre sous les yeux du lecteur. Elles tranchent par leur gravité et leur solennel enseignement avec le ton frivole et superficiel auquel on nous a trop xiabitués depuis. « Aux yeux d'une saine critique, dit M. Dau- B nou, il ne peut rien rester du tout ni des seize premiers âges ou » lougam indiens, ni des dynasties divines ou semi-divines de la » Chine, du Japon et de l'Egypte, ni des énormes supputations » chaldéennes , ni même des calculs plus modérés des anciens » Perses. C'est prendre un soin superflu et puéril que de vouloir s retrouver quelque vérité dans ces fictions, en transformant en » mois ou en jours les années que ces peuples accumulent par mil- » liers, par myriades, par millions, à l'entrée de leurs annales. » L'unique fait à retenir est que, à l'envi l'un de l'autre, ils se sont » eQorcés de reculer leurs origines dans la plus profonde nuit des » siècles, et qu'en remplissant cette tâche ils sont retombés presque » tous dans une sorte de canevas commun, dont les données les » plus ordinaires sont une division des temps en quatre âges, une » succession de trois dynasties : celles des dieux, des demi-dieux et
1 On nous permettra de reproduire ici l'appréciation suivante des Etudes historiques de M. Dauuou, par un apologiste dont nous avons eu plus d'une fois l'occasion de citer les paroles : « M. Daunou, le plus savant historien de » notre époque, esprit froid et méthodique, qui va aux faits, aux dates, avec » une patience, une précision et une dextérité admirables, il u publié un I) Cours détudes historiques, en vingt ot quelques volumes; c'est l'ouvrage » élémentaire de cette science, fait de main de maître; qui ne l'a pas lu et » étudié n'a pas le droit de parler histoire. » 11 réunit « nou-ëeulemeut la » science de l'écrivain, mais encore un caractère qui impose par le calme, la » certitude de pi-ofondes études désintéressées, et par la dignité. — 11 ajouta » à tant de qualités une hostilité connue et persévérante contre le christiak nisme, un esprit philosophique, qui put le rendre digne de l'amitié de » Voluey,* ^ainsi) la philosophie ne le désavouera pas! » (Tripard, Moise, tom. I, pag. 470.) Nous ne pouvons que nous associer à ce JugemeriC, eu faisant toutefois observer, pour rétablir la vérité tout entiiire, que le Court d'études historiques n'a été publié qu'après la mort de M. Dai'uou,parM. Tait landier, avec le concours de MM, Guérard et Natalis de Wailly (Paris, Fir« min Didot, 20 vol. in-8*, 1842-1849).
6 msToraE de l'église. — iv* époqoe. — eue de jos'jé (I6U0-I08O).
> des hommes, certaines combinaisons ou progressions de nom- » bre, des périodes de six mille ans, de vingt-qualre mille, de
> soixaute-Joiize mille, et surtout de quatre cent trente-deux mille, » immenses espaces qu'ils laissaient presque entièrement vides B même de fictions et de nomenclatures. Nous ne saurions aper--
> cevoir, dans ces vains amas de chiffres, aucune image, aucuns B linéaments de l'histoire; ce n'est pas même encore de la mythoï logie proprement dite. L'imagination orientale n'a jamais pu être » assez féconde pour peupler et animer tant de siècles. Celle des 9 physiciens modernes s'est exercée sur la formation du globe, » sur ses développements, sur les métamorphoses qu'il a dû subir » avant de prendre ses formes actuelles. De leur côté, les anti- » quaires ont recherché dans les monuments l'ordre des signes » zodiacaux, et en rapprochant ces figures du calcul de la prcces- » sion des équinoxes, ils ont cru découvrir les indices d'une anti- » quité déjà très-haute au moment où les douze constellations ont » reçu les noms qu'elles ont continué de porter. Ecartons tous ces » systèmes, et ne craignons pas de dire que la science historique t et nos croyances religieuses s'accordent à rejeter toute date » précise supérieure à sept mille ans avant l'ère vulg;iire. Cet » espace même de sept mille ans, avons-nous en effet de quoi le t remplir? Non, Messieurs, et si nous ne voulons pas y laisser de t trop vastes lacunes, nous en retrancherons presque la moitié : D vous savez que les Livres sacrés nous le permettent. Les variantes » que présentent, relativement aux nombres d'années, les textes,
> les versions et les commentaires de ces livres sont telles qu'il
> nous est loisible de compter de la création au déluge, ou deux » mille deux cent soixante-deux ans, ou seulement mille six cent
> cinquante-six; et du déluge à la sortie d'Egypte, au xv* siècle
> avant notre ère, plus de deux mille ans ou moins de huit cents. » — Nous ne connaissons dans les seize cent cinquante-six pre-
> mières années, d'autres faits que ceux qui nous sont révélés par 1) les huit premiers chapitres de la Genèse : savoir, la création du » monde, dix générations d'Adam à Noé, et sous ce deruier le
CONSIDÉRATIONS PllÉLl MINA IRES. 7
» déluge nniversel. Ici les histoire^ profanes ne fournissent rien qui » soit digne d'une attention séineuse, sinon les contre-épreuves » qu'elles nous offrent de cette première partie de l'iiistoire s;vcrée. » Ainsi Sanchoniaton chez les Phéniciens, et Bcrose chez les Chal- » déens, comptent dix générations, l'un de Protogone à Magus, » l'autre depuis Aiorus jusqu'à Xisuthrus, qui échappe seul, dans n un vaisseau, au naufrage du genre humain. — En transformant » de simples débordements de fleuves ou de golfes en cataclysmes » considérables ou même universels, les Grecs en ont puisé l'idée » et le détail dans les récits de Bérose sur Xisuthrus, récit calqué » lui-même sur la tradition sacrée des Hébreux. — L'âge suivant » se divise en deux sections à peu près égales, l'une de Noé à la » vocation d'Abraham, l'autre d'Abraham à la sortie d'Egypte. -* » Il s'agit maintenant de reconu.itre, dans les histoires profanes, )) les articles susceptibles de se classer dans les deux sections de » ce même ûge. En Chine, il se peut qu'Yao ait précédé Moïse de » trois, quatre ou cinq siècles, et que la dynastie Chang, qui a suivi » celle du H ta, eût déjà commencé lorsque les Juifs sortaient de » l'Egypte. Dans tous les cas, on doit avouer qu'à de telles épo- » ques, la chronologie chinoise est loin d'être constante et suiïisara- » ment éclaircie. La même obscurité règne dans les annales égyp- » tiennes : foiCL-s de nous contenter de conjectures plausibles, nous » rapprochons aussi Menés de Noé; nous partageons les rois et les » dynasties qui viennent après Menés en deux listes parallèles, en » sorte qu'il y ait un royaume de Thèbes ou de la Haute-Egypte, » et un royaume de Memphis, c'est-à-dire du Delta ou de l'Egypte- » Inférieure. Du reste, nous n'entreprenons point d'établir l'ordre » et la succession ni des monarques de Memphis, ni de ceux de » Thèbes; il n'en existe que des tables confuses et inconciliables : » parmi tant de noms, aucun ne s'attache à une époque fixe, au- » cun ne rappelle de grands souvenirs. — Chez les Assyriens, Bé- » lus, divinisé sous le nom de Bel ou Baal, semble être le même n personnage que Nemrod, arrière-pe lit-fils de Noé. On peut pl»- » cer à peu de distance de son règne la construction de la tour do » Babel ou de i'observaloire des astronomes chaldéens. Mais à par-
> tir de ces temps, nous distinguons aussi le royaume de Babylone
* de celui de Ninive sans essayer de rédiger des catalogues cliro- » nologiques des monarques : trop d'incertitudes et de contradic- » tiens embarrassent ces nomenclatures *. »
ApptriUon 4, Ainsi parle, au nom de la science historique, dans ce qu'elle -
ieeTln'ogo- -^ 1
nie*niyiho- a de plus élcvé et de plus indépendant, le docle continuateur de
lofiquei.
l'Histoire littéraire de France. Pour lui, la chronologie et ses données les plus exactes se coordonnent d'après les Livres de Moïse , les^euls qui dégagent les origines de l'humanité des légendes et des fables dont les mythologies polythéistes les ont environnées. Singuhère destinée de nos Livres saints d'être tout à la fois la lumière du monde, et l'objet des plus ardentes critiques du monde; de porter le llamboau de la vérité à toutes les intelligences, et d'être trop souvent répudiés dans leur enseignement religieux, objet principal de leur révélation, par les esprits les plus disposés à s'incliner devant leur autorité historique ! M. Daunou termine les appréciations qu'on vient de lire par une revue synchronique de l'état religieux du monde au temps de Moïse, o C'est réellement dans le B cours de cet âge, dit-il, qu'on voit éclore en Egypte, en Grèce et 0 en certaines contrées de l'Asie, le culte des divinités païennes du » premier ordre : c'est alors qu'apparaissent les noms de Saturne , » de Jupiter, de Pluton, de Neptune, d'Apollon et de Bacchus; de » Junou, Cybèle, Diane, Cérès, Vénus et Minerve, ou bien d'au- » très noms qui ne sont en effet que des synonymes ou des traduc- » tions de ceux-là. Tous ces dieux ne recevaient point partout les » mêmes hommages. Un culte s'établissait quelquefois sur les » ruines d'un autre; les détails des querelles sacerdotales, des ï guerres religieuses, ont été transformés en aventures des divi- A nités ei^3s-mèmes, et ont ainsi contribué à modifier et compléter B leurs légendes. Il faut réunir beaucoup d'anciennes notions d'his-
• toire, d'astronomie, de physique et de morale pour y démêler » les divers éléments du système mythologique *. »
• Daunou, Cours cTEludet historiques, tom. VI, l'« leçon, pag, 4-8.
• Idem, i'Àd.f tom« VI, Chronologie positive, 1^» leçon, pag. 10.
5. Nous le i)ensons comme le savant professeur et nous déclarons ^ Poiyth*.
J '^ isme est n»
qu'il n'est peut-être pas, pour le rationalisme mode>ne, de pro- ^^J'^'^i^f^*',,^ blême plus ardu que celui du polytliéisme. Comment expliquer },^gP^^{°*°j. d'une manière naturelle cette tendance universelle de l'iimnanité i'»»" à se créer à la fois des dieux dans toutes les contrées de l'univers? Cadmus arrive eu Grèce à peu près à l'époque où Moïse sorL d'Egypte; il s'établit dans la Béotie, et Sémélé , sa fille, donne le jour à Bacchus, divinité future qui aura des autels sur tous les points du globe touchés par les armes d'Alexandre ou celles des Romains. Par quel procédé d'intelligence l'humanité fut-elle amenée à cette bizarre invention des apothéoses ; car enfin, la raison humaine avait, à cette époque comme aujourd'hui, le fond de logique, de sens intime, de vérité pratique qui forme comme son essence. On n'a rien dit de sérieux quand on s'est conlenté de rejeter sur la prétendue grossièreté des esprits un fait aussi singulier et aussi universel. Depuis le Nemrod adoré en Assyrie sous le nom de Bel, jusqu'à Jupiter, ce fils dénaturé qui sort de l'Ile de Crète pour détrôner Saturne son père, et dont le crime heureux sera glorifié par l'encens de milliers de générations, c'est, chez tous les peuples, dans tous les pays, la même soif de divinités particulières et présentes, la même tendance à les instituer, la même propension à les adorer. Le cri des Israélites au désert : Fac nobîs Deos qui nos prœcedant * , est réellement le cri de l'humanité antique. Il s'échappe, à travers l'histoire, comme la protestation de toutes les consciences, comme le besoin de toutes les nations, comme l'aspiration de tous les cœurs. Pour les Chaldéeus, un Dieu dans le soleil et les astres; pour les Égyptiens, un Dieu dans toutes les incarnations humaines, dans l'Isis, le Typhon ou l'Osiris, un Dieu dans toutes les forces prctectrices ou terribles de la nature; pour la Chine, le Japon et l'Inde, un Dieu dans les diverses transformations de Bouddha, de Brahma et de Vishnou; pour la Grèce et Rome, un Dieu dans toutes les personnifications des verlus et des vices, des énergies physiques, des particularitéiB atmosphéri-
< Exod.f cap. xxu, 1. Vuir tom. | de cette Histoire, pag. 636.
10 mSTOIRE DE L'ÉGLISt. — IV' ÉPOQUE. — ÈRE DE JOSl'É (1605-loSO).
ques, des phénomènes de la nature; partout éclatent le même besoin de divinités tutélaires, la même foi à leur protection, à leur puissance, à leur action sur le monde et sur l'homme! A nos yeux, ce fait universel est la conséquence de la foi commune du genre humain à un Rédempteur. Supprimez cette tradition primitive, e.t le polythéisme reste à jamais un problème insoluble, li semble qu5 6. Ici nous rencontrous une objection qui se posait di^ià en face Ré.in ftion (lu génie catholique de S. Augustin et de S.Thomas, et qu'une des
rinri
liai,:, rivic il voix les plus éloquentes de notre époque avait aussi à résoudre
•agcsse et 11 ■^
bonté de devant l'auditoire le plus intelligent du monde. « Dieu, dit-on.
Dieu. i <-> 7 7
» veut sauver tous les hommes; il le veut comme un Dieu veut ce . » qu'il veut, avec une puissance et une sagesse souveraines, mises n au service d'une souveraine bonté. Il le veut du commencement » à la fin, hier, aujourd'hui, demain, toujours, et par conséquent » il a dû préparer à cette race, qu'il a bénie sans exception, des » moyens universels et permanents de salut. Est-ce là ce que nous » voyons? Nous voyons, au contraire, le genre humain abandonné )) pendant des siècles aux hasards de sa perversité. îMille ans se «> passent : où est le Christ sauveur?... où est le salut? Le genre » humain se précipite dans une corruption qui n'a plus de remède; » des cultes infâmes y déshonorent l'idée de Dieu, et font de ses f> autels une école de débauche consacrée par la piété; les tyran- » nies dignes de pareils cultes inaugurent leur règne contre le » droit et le bon sens, et l'univers semble une proie livrée au triple D démon de la folie, de la servitude et de l'impudicité '. «Telle est l'objection dans toute sa force; voici la réponse de l'enseignement catholique : elle est le véritable programme de l'histoire du moiidc.sa philosophie la plus élevée et la plus vraie, parce qu'elle est divine.
ee»e*'o"r)?cc. *'' " A.u.ssi longtemps que l'héritier, le fils du maître, dit saint •ai"D° 13 a " ^^^iiJl» demeure à l'état d'enfance, il ne paraît pas avoir de diifé- "«TAqui^" )» rencc avec l'esclave, quoiqu'en réalité il soit le dominus, le sei-
< II. p. Lacordaire, Conférences de Noire'Dnme Je Paris, tom. IV, année 1851, pag. IIG.
» gneur de tout l'héritage : mais il reste sous la domination des » tuteurs et des chargés d'aflaires jusqu'à l'époque fixée par le » père de famille. Il en fut ainsi du genre humain dans son «n-. t fance, alors qu'il était courbé sous la servitude des éléments de B ce monde. Mais quand la plénitude du temps fut arrivée, Dieu » envoya son Fils, né de la femme, né sous la loi, afin de racheter 1) ceux qui vivaient sous l'esclavage de la loi, afin de nous appeler » à l'adoption des enfants *. » Le paganisme antique fut donc, pour parler comme saint Paul, l'époque d'enfance où l'iiumanité dans ses langes se courba sous ia servitude idolâtrique des éléments et des énergies de la nature. L'heure de la majorité n'avait pas sonné encore pour le genre humain. Que fût-il arrivé, par exemple, si l'incarnation de Jésus-Christ avait eu lieu au temps du Sinaï, à l'époque où les colonies égj^ptiennes et phéniciennes allaient peupler les côtes de THellade ou de la Grande Grèce? Est-ce qu'en ce temps de diflusion des races, le grand fait de la rédemption n'eût pas été absorbé dans l'ombre qui couvre les origines des nations? est-ce qu'il n'eût pas disparu comme un météore éphémère au milieu de la nuit des temps mythologiques? Est-ce que le rationalisme moderne n'aurait pas trouvé, dans cette antiquité reculée et dans ces ténèbres d'un âge presque impossible à reconstituer par l'histoire positive, une ressource pour échapper à la divine action du Rédempteur, et pour nier l'avènement du Désiré des nations? Lorsque nos voyageurs vont heurter du pied, sur le sol de l'Egypte, une de ces pierres gigantesques chargées d'inscriptions en langue inconnue, est-ce qu'ils ne se plaignent pas tous de l'ignorance historique qui n'a pu sauver de Toubli ie nom des rois qui dressaient cette pierre au frontispice de leurs palais? S'il eût fallu attendre pour ex» pliquer l'Evangile que M. Champollion eût retrouvé la clef de l'idiome hiéroglyphique dans lequel il eût été écrit, est-ce que l'Evangile au* rait été, comme il l'est, la lumière du monde? Nous sommes donc forcés d'en convenir, le genre humain n'était pas mûr alors, pour que le Fils de Dieu vînt y récolter sa moisson spirituelle des âme*.
» S. Paul, Epist. ad Galat., oap. iv, 1-5.
12 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. —IV* ÉPOQUE. —ÈRE DE JOSl'É (1603-1580).
En Chine, dans l'Inde, ce grand fait qui devait dominer tous les siècles, tous les pays, n'eût pas obtenu plus de retentissement qu'une des manifestations légendaires de Visbnou. Dans l'HelIade, il n'eût été qu'un phénomène mythologique pareil aux apothéoses de Jupiter, de Neptune ou de Pluton. Sur les côtes de l'Asie-Mineure, dans cette Troie chantée par les poètes, il eût rencontré peut-être, à quelques siècles de distance, un Homère, qui l'aurait mêlé à tous les rêves de la fable, à toutes les inventions d'une complaisante et multiple théogonie. Chez les Juifs eux-mêmes, le Sauveur des nations eût été emprisonné comme dan^ une forteresse, et fût demeuré inconnu aux autres nations. La doctrine de saint Thomas d'Aquin est donc ici comme toujours l'expression la plus adéquate, la formule la plus profonde et la plus énergique de la vérité. « La » cause de la déchéance, dit ce grand génie, avait été l'orgueil; » l'homme ne devait être racheté qu'après avoir eu le temps de x> mesurer l'abime de son humiliation et d'apprécier le besoin d'un » Sauveur. C'est donc avec raison que la Glose, commentant la » parole de saint Paul : Ordinata per Angeles in manu Mediatoris *, » s'exprime ainsi : « Ce fut par un grand et sage décret de la Provi^ u dence divine que le Fils de Dieu ne descendit pas sur la terre immé^ n diatement après la chute d'Adam, s En effet, Dieu laissa d'abord s l'humanité aux seules forces de son libre arbitre, sous la loi de » nature, pour lui apprendre à mesurer sa faiblesse na'.ive. Après » celte première épreuve, quand l'homme se sentit défaillir sous » sa propre impuissance, il reçut la loi écrite; mais sa faiblesse » continua encore à se manifester, non par la faute de la loi elle- » même, mais par le vice radical de la nature hum une; jusqu'à ce » que, pleinement convaincu désormais de son infirmité, l'homme 0 en appelât enfin à son médecin céleste, et réclamât le secours ds B kl grâce. D'ailleurs, dans la gradation ascendante qui mène au » bien, l'imperfcclion précède le parfait. C'est ce qui faisait dire à D saint Paul (I Cor. xv, 46) : a Le spirituel ne pi'end pas d'abord 9 possession : l'animal précède; le ^oirituel ne vient qu'en second lieu, n
• 8. Paul., Calai., cep. m, 9-1».
» —Le premiei homme formé du limon de la terie eut les instincts » terrestres; le second Adam descendu du ciel fut céleste. — Une » troisième raison se tire de la dignité même du Verbe incarné. « Plus était grand, dit saint Augustin, le juge qui devait faire son )) apparition^ plus la série des prophètes chargés de l'annoncer au )) monde, comme des hérauts publics, devait être longue et solennelle. » » Enfin, il fallait qu'il en fût ainsi pour que la ferveur de la foi ne i> perdît rien dans la suite reculée des âges, où se fût cachée son » origine; et c'est Jésus-Christ lui-même qui nous suggère cette » raison, quand il dit (Luc,xviii, 8) : « Quand le Fils de l'homme » fera son dernier avènement, pensez-vous qu'il trouve encore de la foi » sur la terre ^? »
8. Qu'on veuille méditer cette doctrine de l'Ange de l'Ecole , on y trouvera la réponse la plus solide et la plus irréfutable à l'objection des critiques superficiels qui prennent plaisir à chercher à l'œuvre de Dieu des défauts et des lacunes. On comprendra que l'expérience de la faiblesse et de l'impuissance du génie humain ne pouvait être plus complète, plus entière, plus convaincante. Toutes les philosophies de l'antiquité auront déployé les ressources de leur morale, les efibrts de leur dialectique, les tijéories les plus brillantes de leur imagination. Le monde se sera peuplé de toutes les divinités écloses du caprice des cerveaux humains; le sang des victimes aura rougi tous les autels. Dans un autre ordr^ d'idées, la gloire, la puissance, la civilisation, le luxe des arts et de l'indueti'ie se seront développés dans un progrès matériel incontestable ; absolument comme le regard suit dans l'adolescence l'épanouissement de toutes les facultés intellectuelles, de toutes les énergies physiques qui vont bientôt transformer l'enfant d'hier et composer la virilité de l'homme parfait. Mais au milieu de ce progrès matériel, l'humanité, par tous les échos de ses philosophes, de ses orateurs, de ses sages, de ses savants accusera unanimement le vide de ses théories, le néant de ses doctrines, leur impuissance à l'apaisement d'une seule ûme. Elle mendiera partout le pain céleste
Le polythéisme antiqno fut l'expérience nécessaire et universelle de ': impuissance de la raisoH humaine.
• S. Thom. Aquinat., Summ. Tkeolog., pars 3*, quasat. 2», articul. 6 in mediOb
lî HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — IV* ÉPOQUE. — ERE DEJOSCÉ (i605-lo80).
A anenne époqae les Moyens de •aiut n'ont ■aoqué aui
des intelligences, plus nécessaire à sa vie que le pain matériel dont se nourrit le corps; et nul ne se lèvera pour rompre à cette affamée de vérité, de foi et de révélation. divine, le pain de la rédemption et du salut, jusqu'aux jours où la plénitude des temps sera accomplie. Alors, quand le genre humain, au lieu de chercher à. se fractionner en d'infinies variétés de nations et de peuples, se sera concentré sous l'épée victorieuse de Rome; quand il aura appris la langue universelle de ses maîtres; quand il aura conspiré, de tous les points du globe, à cette gigantesque unité de domination, qui ne s'est vue qu'en cette seule circonstance: alors le Verbe éternel, le Fils de Dieu consommera, dans la « plénitude du temps n le plus éclairé, le plus lumineux de l'histoire du monde, l'alliance de Dieu avec les hommes. Son incarnation apparaîtra au centre des deux mondes, comme le fait le plus facile à constater, le plus notoire, le plus solennel, le plus éclairé de toute l'histoire, et l'humanité passera sous son impulsion tout^-puissante, des langes de l'enfance et des défaillances de la jeunesse, à la virilité divine de la gifice et de la foi.
9. Mais si long qu'ait été l'intervalle entre la promesse et l'avénement du Rédempteur, le monde n'avait pas manqué un seul instant des moj-cns indispensables de salut. Nous ne saurions trop insister sur cette vérité capitale, à laquelle saint Thomas d'Aqnin a aussi flonné sa formule rigoureusement théologique : Quolibet tempore insh^ucti sunt hommes divirdtus de agendis , secundum guod e7'at expediens ad salutem electorum *. La loi naturelle fut inférieure à la loi mosaïque , celle-ci fut inférieure à la loi de grûce et d'amour apportée par Jésus-Christ; mais toutes deux avaient à leur sommet Ja grande révélation du Médiateur à venir. Or la foi à ce Médiateur, jointe à l'accomplissement des préceptes de la loi naturelle ou de la loi mosaïque, suffisait à la justification des ûmes, dans lo monde antique *. Ainsi parle le Docteur angélique , résumant l'enseigne-
•8. Thoinis Aquinat., Summ. Jheolog., 2» 2a, quœst. CLXxrv, artic. 6 cap, • Fi'lei Mulioloris per r/unm juslificali sunt and'qui paires, sicut etiarn nos jut^ Uficamur [Summ. Tlieolog., 1» 2*, quaest. xcvm, artic. 2 sub fiuej.
ment de saint Paul sur cette question fondamentale. A la lumière de cette doctrine, l'histoire nous apparaît dans son éclatante et radieuse unité, convergeant de ses deux pôles vers le centre divin de la rédemption, vers la grûce de Jésus-Christ sauveur, dont la plénitude a rejailli par l'espérance ou par la foi sur tous les points de la durée et de l'espace , sur toutes les intelligences droites et les consciences pures, qui ont clierché et qui chercheront à jamais le salut et la vie divine. Entre le Verbe créateur et le Yerbe incarné s'était placé le Verbe révélateur qui, dès le jour de la déchéance, avait fait entendre ù l'humanité la promesse de réhabilitation. Dominé par cette parole solennelle, le monde ancien se précipite à la rencontre du Messie désiré, du Sauveur attendu; l'erreur idolâtrique, qui semble attarder sa marche, n'est au fond qu'une protestation immense, universelle de foi commune à un médiateur divin; et quand Jésus-Christ, l'envoyé des collines éternelles, aura enfin accompli en sa personne les figures et les promesses, et réalisé les espérances du monde, les autels du polythéisme éteindront leurs feux sacrilèges, le sang des \ictimes cessera d'inonder la terre, et le règne da Dieu sisr l'âme, règne de paix, de grâce et d'amour, sera fondé à jamais.*
Il était nécessaire d'établir dogmatiquement ces vérités trop peu comprises de nos jours, avant de continuer, avec Josué, notre voyage historique au-devant de Jésus Rédempteur. l£n reprenant le récit de l'établissement du peuple Juif dans la Terre Promise, nous allons suivre le développement du plan providentiel qui préparait, dans la patrie des Hébreux, le berceau divin de Bethléem ' et ces deux noms de Josué et de Jésus, ayant la même signification de Sauveur, ouvriront et fermeront ce livre, comme ils ont ouvert et fermé l'histoire de la Judée.
§ II. Conquête de la Terre promise
10. Les Hébreux avaient fait retentir, pendant trente jours, les ,urif sitnaplaines de Moab de leurs gémissements et de leurs chants de deuil. phrqfe*(fe7â Les tentes étaient restées dans l'ordre où Moïse les avait établies ^mLe."^"'
!6 HISTOIRE DE l'Église. — iv* époque. — ère de josdI (160o-1o80).
lui-même, au dernier campement, avant la bénédiction suprême du législatr.'y mourant. A l'orient du Jourdain, dans l'angle formé par les montajmcs d'Arabie à l'est, le lac Aspbaltite au coucbant, et les régions des Ammonites au septentrion, sur ce sol déjà conquis, où les tribus de Ruben, de Gad et de Manassé avaient obtenu du prophète une patrie définitive, toute la nation réunie attendait le signal des combats. Au delà du tleuve s'étendait, baignée par les 3aux de la grande mer, celle que nous appelons Méditerranée, la patrie si longtemps cherchée, la terre promise aux fils d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Quand on considère au point de vue géographique la situation de ce pays appelé dans l'histoire à de si hautes destinées, il est impossible de n'y trouver pas, dans sa topographie particulière et dans ses rapports avec l'ensemble du monde, des traits saillants qui expliquent, jusqu'à un certain point, l'élection glorieuse dont il fut l'objet. Le désert égyptien au sud, la chaîne du Liban au nord, la Méditerranée et le désert arabique à l'est et à l'ouest l'isolent, comme une oasis privilégiée; elles lui forment un rempart naturel qui protégera le développement des institutions spéciales du peuple Juif, et lui permettra d'établir et de conserver sa nationalité forte et puissante. On comprend, à première vue, que le choix de cette patrie exclut toute idée d'agrandissement et de conquêtes. Si la Judée avait dû, dans le plan providentiel, devenir un centre de domination matérielle pour le monde, elle n'aurait pu atteindre ce but que par le développement de sa marine, en utilisant pour le commerce ou les accroissements de sa puissance navale, la ligne de ses côtes depuis Gaza jusqu'à la Phénicie. Géographiquemont elle pouvait sembler prédestinée à la même inliuence maritime que celle des Tyriens ou des Carthaginois. N'avait-eile pas comme eux un accès toujours ouvert par la Méditerranée dans tous les golfes de la Grèce, de lllalie, de la Gaule, de l'Espagne et de l'Afrique? Ne pouvait-elle, confiant ses voiles aw souffle des vents, toucher d'une main les limites septentrionales de celle mer dont les eaux baignent et séparent l'Europe et l'Asie, de l'autre atteindre les déserts de l'Atlantide? Enfin, plus favorisée que 7'yr et Curtliuge, ne pouvait-elle, en faisant un etlbrt au midi,
CONQUETE Di: LA TERRE ÏROMISE-
communiquer par le golfe Arabique, qui s'avançait comme pour provoquer la conquête, jusqu'à cet océan Indien, la grande route de l'Asie méridionale, dont les flots auraient déposé à ses pieds les richesses du soleil des tropiques et des montagnes de l'c /-îMais le peuple juif était prémuni contre ces tentations de l'agrandissement et de l'ambition dominatrice par un ensemble d'institutions et de lois qui le fixaient au sol de la patrie. Nous l'avouons, s'il eût été un peuple ordinaire, suivant dans son développement la marche spontanée, l'essor libre et indépendant de ses énergies fécondes et vitales, il est probable que telle eût été son histoire. Les Phéniciens l'auraient eii pour rival; comme eux. il aurait peuplé de ses colonies le littoral de la Méditerranée; il aurait fondé d'autres Carthages, et un jour les trirèmes de Duillius auraient rencontré les vaisseaux hébreux sur les rivages de la Sicile. Mais il n'a jamais rien essayé en ce genre. Il ne lui manqua pourtant ni le courage, ni la persévérance, ni le sentiment d'un noble et généreux patriotisme : comme race, il fut l'une des plus fortement trempées dont l'histoire ait gardé le souvenir. II faut donc reconnaître qu'il reçut une discipline particulière et une mission spéciale, et qu'il se montra fidèle aa principe de son institution et au but surnaturel de son élection divine, malgré tontes les soUicitations de l'ambition et de la gloire, de la cupidité et de l'amour des richesses, si puissantes sur les autres nations. Les privilèges de sa situation exceptionnelle servirent aux autres peuples, et demeurèrent inutiles pour lui. Placé « au confluent des affaires humaines, » il vit passer tour à tour sur sa tête les empires de Babylone, de Persépolis, d'Alexandre et de César. Tous les peuples furent en communication par la guerre, le commerce ou la conquête, avec ce peuple choisi, qui portait la vérité. Les navires étrangers, les armées victorieuses, les marchands de tous les points du monde foulèrent les chemins qui conduisaient jusqu'à lui ; seul il demeura invinciblement attaché à Jéru- ; salem, sa patrie; transporté par la captivité sur les rives étran- I gères, il s'asseyait au bord des fleuves inconnus et pleurait au soai venir de Sion.
iS HISTOIRE DE l'Église. — iv= époque. — ère de joscé (1605-1380). Onarouin \l. Tout UH peuple Concentré dans sa patrie, sans l'agrandir ni
astimilerla . .
oonqnêtedu la quitter jamais, voilà le rôle historique de la nation juive; maia
pays de Cha- . , . . . .
naan par les la prisG dc possessiou d'un sol QUI devait inspirer une afiFection si
llcbrenianx . . ,. .
colonies cxclusivc n'cst pas moins extraordinaire. Nous avons suivi déjà le
precaues on
t'béiiiêiennef. développement à travers les siècles de la pensée nationale qui reportait dans l'avenir toutes les espérances, tous les vœux, tous les efforts vers la patrie lointaine. Il nous faut maintenant nous placer au point de vue des modernes vulgarisateurs qui ont voulu assimiler la conquête juive à une colonisation ordinaire, pareille à celle d'Inachus dans le Péloponèse, des Phocéens sur la côte méridionale de la Gaule, de Dardanus au bord de l'Hellespont, Les antiques colonies dont l'histoire a gardé le souvenir, offrent, dit-on, une frappante analogie avec les essaims de jeunes abeilles que le printemps voit se détacher de la ruche maternelle, sous la conduite d'un chef entreprenant et aventureux. Le berceau qui a nourri cette turbulente jeunesse est devenu trop étroit pour son ardente activité; d'un vol audacieux, elle s'empare des champs de l'air, plane quelque temps au hasard et vient enfin se reposer sous un abri inconnu à ses pères, où le travail lui rendra bientôt Les trésor» de l'héritage abandonné. Cette comparaison ne mancjue pas dc justesse : des deux côtés c'est la même surabondance de sève et de vie exubérante qui jette l'essaim et la colonie liors du foyer paternel; des deux côtés c'est le même enthousiasme qui groupe le» hardis aventuriers autour d'une royauté nouvelle et incontestée; des deux côtés aussi c'est l'imprcvu qui domina les résolutions et fixe seul le terme d'un voyage dont les hasards n'ont pu être ni talculés, ni surtout conjurés à l'avance. Combien de ces essaims populaires eurent le sort de leurs frères aériens, et périrent dans quelque tempête inconnue, sur leurs frêles esquifs? Combien échouèrent sur une plage déserte, sans laisser de trace dans l'histtÂrel D'autres, plus heureux, réussirent à se créer un nom et une patrie. Ils sont les élus du succès et de la gloire; en lisant aujourd'hui le récit de leurs héroïques aventures dans les vers consacrés à .leurs exploits par quelque poète des anciens jours, nul ne songe à
demander à cette témérité heureuse de quel droit elle venait, par une invasion soudaine, troubler la paix des preruiers habitants de la contrée, leur imposer sa domination par la force des armes, ou la contraindre du moins par une coaction morale à lui livrer uile part de sa place au soleil, un coin de terre pour y créer la nouvelle patrie. C'est qu'en efïet, à ces origines du droit, le droit luimême prenait sa racine dans la nécessité, droit suprême qui précéda tous les autres. Nous l'avouons donc, c'est avec un sentiment mêlé de surprise et de pitié, que nous avons lu de graves dissertations toutes lemplies de textes empruntés à Grotius ou h Puffendorf sur le droit des gens et le droit de paix et de guerre, où l'on prétendait appliquer à l'époque de ces grandes migrations des races les théories rétrospectives de jurisprudence, consacrées depuis la fixation des races. Chose bien digne d'attention! Le même phénomène s'est présenté deux fois dans sa généralité, à 'deux époques solennelles de l'histoire du monde. Ce qu'on appelle, dans le langage classique, l'invasion des Barbares, ne fut pas autre chose qu'une grande migration des races se répandant par essaims sur le monde étiqueté et parqué de la domination romaine. Nous voudrions savoir s'il est jamais venu à la pensée d'un publiciste sérieux d'opposer à ces légions septentrionales, comme une barrière à leur besoin d'expansion et de soleil, un texte du Digeste ou des Pandectes? C'eût été, il faut en convenir, un rempart bien fragile. Plus haut donc que les vulgaires appréciations de la politique humaine, plus haut que la vue des publicistes, des jurisconsultes et des hommes d'Etat, la Providence semble tenir sous sa main, dans la réserve mystérieuse de l'avenir, des races longtemps obscures, dédaignées, ou opprimées par d'insouciants vainqueurs, jusqu'au jour où l'abus d'un côté, et la multiplication progressive de l'autre, ayant suivi une marche parallèle, le flot comprimé fait irruption, renverse toutes les digues et prend possession de l'ancien monde lubmergé.
12. La conquête du pays de Chanaan par la race juive n'eut aucun des caractères des colonies antiques; elle ne fut pas davantage l'explosion d'une barbarie soudaine au sein d'une civilisatio
20 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — IV* ÉPOQUE. — ÈRE DE JOSUÉ (lGOo-1580).
supdrieure : on ne saurait lai trouver d'analogue ni dans les migrations primitives, ni dans les événements de la grande invasion qui a précédé nos temps modernes. Ici encore l'histoire du peuple hébreu ne ressemble à aucune autre histoire. Nous avons prouvé plus haut que la race juive, transplantée sur le sol égyptien, y avait les yeux déjà fixés sur la patrie désignée à l'avance; que rien n'est livré au hasard dans le voyage qui rapproche le peuple de cette terre promise; que le signal du départ est imposé au peuple; que l'expédilion est organisée par Dieu lui-même , a bras étendu, comme parle l'Ecriture; que chef et peuple sont les instruments d'une volonté souveraine, contre laquelle ni la révolte, ni l'insubordination, ni la lassitude, ni les obstacles ne réagissent jamais au point de faire manquer le succès de l'entreprise, et qu'ainsi l'expédition juive n'a rien de commun avec les essaims errants des émigrations spontanées, livrées à tous les hasards d'un voyage enthousiaste, sans but irrévocablement assigné à leurs efibrts. Il n'y a donc rien là qui convienne aux colonisations antiques. Ce n'est pas davantage la force brutale de la barbarie qui triomphe comme aux 111^ et IV* siècles de notre ère, et qui engloutit une civilisation supérieure. La force matérielle était du côté des Chananéens; inférieurs en nombre, les Juifs n'avaient d'autre supériorité que celle de l'élément religieux et de la civilisation puissante, développée en eux par l'institution du Sinaï, C'est ici qu'apparaît manifestement le côté divin de cette histoire. Une tribu fugitive, sans autre appui que la promesse faite à ses aïeux, se présente pendant quarante années à la frontière d'un pays peuplé par des races puissantes, semé de viUes fortes, gardé par de nombreux soldats. Cette tribu pendant quarante ans annonce publiquement la mission divine qui lui a été confiée; elle doit punir les crimes des Chananéens (( qui ont achevé de combler la mesure de leurs iniquités*. » La dépravation chananéenne rappelait en effet les monstruosités
« C'est ce que le Seigneur lui-même avait dit à Abralinm, en lui annonçant 1p8 deslinées de sa race : Generatione autem quarlà icicrlenlur hùc : necdum enim comfileta sunt mtquitaies Amorrhceorum usque ad prcesens iempus. Gtmt,, «lap. IV, 16.
des siècles antédiluviens, de même que la stature colossale do quelques-unes de ces peuplades était le dernier souvenir des gigantesques scélérats qui avaient épouvanté la terre. Le dieu Soleil, le BaalouBel assyrien, s'était changé, sur la terre de Clianaan, en cet effroyable dieu du feu, représenté par une statue de bronze incandescente, à laquelle on dévouait chaque jour des enfants pour offrande *. « C'est pour anéantir ce culte abominnhle, dit Moïse, et 9 pour venger de tels crimes que le Seigneur va détruire ces peu- » pies, sous le glaive d'Israël ^. » A l'horrible et sanglante divinité du feu, les Chananéens avaient donné une compagne céleste, cette fameuse Aslarté ou Astaroth phénicienne, la Mylitta des Babyloniens, dont les bois sacrés couvraient le sol de la Palestine. Qu'on hse dans Hérodote ^ à quelle dégradation la famille humaine en était arrivée, chez ces peuples dont la religion prescrivait comme des actes de vertu les plus révoltantes infamies, et l'on comprendra pourquoi Moïse, qui ordonne aux armées Isiaélites de respecter avec tant de soin le figuier, l'olivier, ou l'amandier des campagnes, insiste cependant avec une énergie impitoyable pour l'anéantissement de tous les bois sacrés d'Aslarotti *. « A ce? nations * dépravées, dit parfaitement un récent historien, Dieu n'envoie > plus le feu de Sodome, bien qu'elles soient aussi criminelles, » mais l'arme d'extermination de sa colère, le [icuple chargé de » sa vengeance, Israël ^. » La race de Sem, dont le Seigneur n'a pas cessé a d'habiter les tentes,^ » revient doue, en la personne du peuple juif, pour repousser la barbarie dout la race de Gham menaçait la terre, et pour terminer définitivement la lutte commencée après le déluge entre le Chussite Nemrod, et le Sémite Assur^. C'est ainsi que le doigt de Dieu apparaît dans l'histoire du monde, au-dessus des efforts libres et indépendants des passions humaines; celles-ci ont leurs heures de triomplie et l'œil du vul-
* Diodor. Sicul., liv. XX, cap. xiv. — * Deuter., cap. xvii, 9-18. — 3 flerodot., Historiarum lib. 1; Clio, cap. CXCKC. — * -Exorf., cap. xxxiv, 13; Deuter., cap. Ml, 5; xn, 3; xvi, 21. — » M. Tripard, Moite, tom. II, pag. 385. — • Genêt., Mp. IX, 27. — ' Genêt., cap. l, 10, 11.
22 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — IV*^ ÉPOQUE. — ÈRE DE JOSlÉ (I6O0-I08O).
paire, ébloui par le succès du moment, cherche on vain sous les trophées des victoires éphémères le décret de la Providence, jusqu'au jour où les crimes ayant comblé la mesure, tous les yeux pou\ent lire la sentence définitive, écrite à la dernière heure. Ici la sentence, ainsi que le fait observer saint Thomas d'Aquin, fut enregistrée par Moïse : Bellum Domini contra Amalec a generatione in cjenerationem '.
jrr-jliire - IS. « La vnix du Seigucur se fit donc entendre ' à Josué, fils M^nn^du de Xun, serviu.-ur de Moïse, après la mort du grand prophète: àjosué^ « Moïse, mou serviteur, est mort, dit Jéhovah; lève-toi, franchis le Jourdain à la tête de tout le peuple, et entre dans la terre que je donnerai aux fils d'Israël. Le sol sur lequel vous allez poser le pied, depuis le désert de Sin jusqu'au Liban, à l'Euphrate et à la mer Intérieure, sera votre conquête, ainsi que je l'ai promis à Moïse ; là s'arrêteront vos limites. Aussi longtemps que tu vivras, la victoire couronnera tes effoi'ts; aucune des peuplades qui vous entourent ne résistera à votre bras. J'étais avec Moïse, je serai avec toi, je ne t'abandonnerai, je ne te délaisserai jamais. Armetoi de force et de courage; car c'est toi qui partageras à mon peuple la terre que j'ai promise à ses aïeux. Sois ferme et courageux; garde fidèlement et fais observer toute la loi que vous a trausruise mon serviteur Moïse; ne t'en écarte ni h droite ni à gauche, qu'elle soit le tlambeau qui éclaire et dirige toutes les actions. Que le volume oii elle est écrite ne te quitte jamais : méditele jour et nuit, afin d'exécuter ponctuellement et de faire accomplir chacune de ses prescriptions. C'est ainsi que tu marcheras avec
* S. Thom. Aquiaat., Summ. Theolog., !• 2*, quaest. cv, artic. 3 c; Exod, cap. xvir, 16.
* Nous croyous devoir noter ici les paroles de Cornélius a Lapide, sur la iiatnre de cette couinuuiication divine: Quoties in veteri Testamento Deus dici' 'Ur apparuisse vel locutus esse, non ipse per se, sed per anr/plum id p^neditit. Porr0 Anrjelus hic locutus est Josue, vel locutione spirituali, ohjiciemio menti ejut no^ tiones verbonim Itorum, eo modo ac si Josue Deum ipsum jirœsentem logtientem audiisset, aut locutione cor porali in assumpto corpore appareus et ore tenus loqufns ad Josue; utrumlibet enim est probabile (Goroel. a Lap., Corn, in Jos., toiu. III, pag, 5, édit. Vives).
CONQCKTB DE LA TERWE PROMISE 23
sogesse et inteiligence dans ta voie *. Encore une fois, je te l'ordonne, sois courageux et ferme, ne tremble pas, ne crains pas, car le Seigneur ton Dieu est avec toi, et te protège dans toutes tes entreprises 2. »
il. Ces paroles sont l'investiture du nouveau pouvoir en Israël. je"'ee*i^a La succession de Moïse était un lourd fardeau; mais les ambitieux d«Ji>«é« lie calculent jamais la responsabilité des charges: ils n'en aperçoivent d'ordinaire que les honneurs et les prérogatives. Dans une société purement humaine, la mort du grand homme que pleuraient les fils de Jticob eût ouvert des brigues scandaleuses, et éveillé les prétentions d'une foule de concurrents. Ici rien de semblable. Josué, déjà désigné par le prophète mourant comme l'élu du Seigneur ^ pour acht;ver l'œuvre de la conquête , attend que la volonté de Dieu se manifeste à lui d'une manière plus formelle encore : il ne songe point à se prévaloir, en faveur d'une autorité qui lui sera peut-être disputée, de la parole saci'ée de Moïse; il ne rassemble point ses partisans; il ne cherche pas à agir sur l'esprit de la multitude, et ne court pas au-devant du pouvoir qui s'offre à lui. 11 y a plus, La parole que lui adresse le Seigneur peut nous révéler la nature des sentiments qui agitent l'âme de Josué. Dieu insiste jusqu'à trois fois pour vaincre les scrupules et les secrètes terreurs du nouveau chef. Confortare et esto robustus, lui dit-il à trois reprises, et à chaque fois Dieu lui-même prend soin d'apporter à son serviteur un nouveau motif de confiance. 11 lui montre d'une part le noble but qui couronnera ses efforts : « Arme -toi de » courage et de force parce que tu partageras à mon peuple la s terre que j'ai promise à vos aïeux; » de l'autro, le moyen de supporter la charge accablante du gouvernement, d'élever son intelligence et son cœur à la hauteur de sa mission, et de ne pa» fléchir sous le poids d'un peuple tout entier : « Sois courageux et
* Il faut convenir que l'influence de la loi mosaïque u'a point encore subi au t?mps de Josué la longue éclipse dont parle M. Renan (Voir cette singulière affirmation, tom. I de cet ouvrage, pag. 602).
» Josue, cap. i, 1-9. — » Deuter., cap. xxxi, i-8; tom. I de cette Hisioirt, pag. 72C.
24 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — IV* fPOOUE. — ÈRE DE JOSUÎ (lCOo-1580).
» ferme; tu méditeras jour et nuit la loi donnée par Moïse, et ains » tu iiiarcheras avec sagesse et intelligence dans ta voie : Tune » diriijes viam tuam et intelliges eam; » et enfin, comme s'il restait encore une dernière et invincible frayeur dans cette âmo généreuse : (( Je Ki l'ordonne encore une fois, ajoute la voix divine, soii » ferme et courageux; ue crains plus, ne tremble plus; car le Sei- » gncur ton Dieu est avec toi. » Voilà l'élection qui appelle les âmes fortes; voilà l'humilité qui convient à ceux que la Px'ovidence réserve aux grandes choses!
Serment 15. Le ScigneuT a parlé, son serviteur va agir. L'action n'aura
i'obéiss-vnce . , • , . . . -, , • ^ t , -, r ^, ,^ .-
préié à Josué plus ricn dcs hesitations et des terreurs qui ont précède l élection,
par le peuple .,.. , ., ...
d'Israël, parce que 1 autorité ainsi acceptée revêt, dans celui qui en est investi, un caractère vraiment surnaturel, et s'illumine aux yeux des subordonnés d'un reflet divin. « Josué transmit alors ses ordre» aux princes des tribus : Parcourez le camp, leur dit-il, passez devant chaque tente et dites au peuple : Préparez des approvisionnements et des vivres, parce que dans trois jours vous franchirez le Jourdain, et poserez le pied sur la terre dont le Seigneur vous a promis la possession. — S'adressant ensuite aux lils de Ruben et de Gad, et à la demi tribu de Manassé : Souvenez-vous, leur dit-il, de l'engagement que vous avez contracté avec Moïse, le serviteur de Dieu. Le Seigneur vous a donné, à vous les premiers, une patrie et le repos après tant de fatigues. Vos femmes, vos enfants, vos troupeaux resteront dans cette contrée, qui vous a été partagée par Moïse; mais tous les guerriers de vos tribus marcheront en armes, et franchiront le Jourdain; ils combattront à la tête de leurs frères, jusqu'à ce que le Seigneur leur ait donné aussi à eux, comme il l'a déjà fait pour vous, une patrie et le repos après la victoire. Alors, quand le Seigneur nous aura mis en possession de la Terre promise, vous reviendrez habiter défini tivement la contiée qui vous a été assignée par Moïse, sur cette rive orientale du Jourdain. — Ainsi parla Josué et tous lui répondirent : Nous exécuterons vos ordres, nous irons partout où vous nous enverrez. Notre obéissance pour vous sera ce qu'elle fut pour Moïse. Ainsi Duisse le Seigneur notre Dieu être avec vous comme il fut avec
CONQUETE DE Là TERRE PROMISE,
ce grand prophète ! Si quelqu'un osait résister à vos paroles et enfreindre vos prescriptions, qu'il soit puni de mort. Pour vous ayez courage et agissez éneigiquement *. »
16. Pendant que le peuple d'Israël reconnaissait ainsi l'autorilé du nouvel élu de Dieu, et que l'armement et l'approvisionnement du camp hébreu se poursuivaient avec ardeur, la sollicitude de Josué avait déjà pourvu, par une habile mesure, aux exigences de la situation militaire ^. Se souvenant du premier voyage d'exploration en Palestine exécuté quarante années auparavant, et dont il avait fait partie lui-même, il voulut se ménager la ressource immédiate d'une semblable expédition, tout en prévenant, par le silence et le secret, les fâcheuses conséquences de la mission précédente. Ce fut donc à l'insu de tout le peuple ^ qu'il fît partir de la plaine de Sétim deux espions habiles et intelligents : « Allez, leur dit-il, et faites avec soin la reconnaissance de Jéricho et de son territoire. Les deux envoyés réussirent à traverser le fleuve par un gué; ils s'introduisirent à la fin du jour dans la ville de Jéricho, et trouvèrent un asile chez une femme nommée Rahab, dont la maison était appuyée au mur d'enceinte. Cependant leur arrivée ne put échapper à la vigilance des soldats chananéens. On vint donc dire au roi de Jéricho : Deux Israélites ont pénétré, à l'approche delà nuit, dans la ville; ce sont des espions. Des soldats se pré-
Lea iaw
émissaire»
rich».
Bahtk.
^Josue, cap. i, 10 ad ultiiu.
' Ainsi que le fout oliserver Tornielli et Maês, l'envoi des explorateurs chargés d'éclairer la marche de Josué et de lui faire connaître la position de Jéricho, dut précéder l'ordre donné au peuple de se préparer au passage du Jourdain (Toruiell., Annal, sacri, tom. I, pag. 601; Masius, Comment. inJosue, cap. I et II. Cornélius a Lapide est du même sentiment).
» Misit duos viros exploratores in abscondito. Jlaés entend comme nous l'expression : in abscondito. Voici ses paroles : Porrà quod scribuntur missi occulte, in ambiguë est, an ad exsequendum latenter officium spectet, au vem dam /Jopulo, neque sciscente speculatum missos ab imperatore esse, siynificet. Mihi ^.^iteriut placera solùm potest.— Cornélius a Lapide adopte le même seutimeut et le confirme par la raison que nous apportons nous-mêine : Tacite, ne id scirent tui Hebrœi qui, uti ante anrmm 38 ob missos exploratores murmururant, ita nunc rursum facde murmurare potuissent (Cornel. a Lap., Corn, in Jos., tom. III, pag. il, édit. Vives).
26 mSTOIRE DE l'église. — IV* ÉPOQUE. — ÈRE DE JOSUÉ (1605-1580).
Bentorent de sa part à la maison de Rabab : Livre-nous , lui dirent-ils, les bommes qui sont entrés cbez toi; ce sont des ennemis qui viennent reconnaître tout le pays. — Ils sont en effet entrés dans ma demeure, répondit cette femme, et j'ignorais complètement qui ils étaient. Mais après s'être reposés quelques instants, ils sont sortis un peu avant l'heure où l'on ferme les portes de 1' ville. Dans l'obscurKé, je n'ai pu voir de quel côté ils se sont dirigés.. Mettez-vous, sans perdre une minute, à leur poursuite; il est impossible que vous ne les atteigniez bientôt. — Pendant ce dialogue, Rahab avait fait monter les deux étrangers sur la terrasse de sa maison et les avait cachés sous des bottes de lin, qu'elle y faisait sécher. Les soldats chananicns, trompés par ce faux rapport, s'étaient élancés vers la rive du Jourdain, dans la direction du gué, à l'orient de Jéricho, et les portes de la ville s'étaient aussitôt refermées sur eux. Rabab s'empressa d'aller rejoindre les deux espions : Je sais, leur dit-elle, que Jéhovah vous livrera ce pays; car la terreur de votre nom s'est répandue dans tous les esprits, et a abattu tous les courages. On nous a dit que Jéhovah a desséché sous vos pieds les eaux de la mer Rouge, à votre sortie d'Egypte; nous avons appris le sort des deux rois amorrhéens, Sehon et Og, qui sont tombés sous votre glaive, de l'autre côté du Jourdain. Ces nouvelles ont jeté l'eflroi dans le pays; la consternation vous précède et vous fraie le chemin; car Jéhovah votre Dieu est réellement le Tout-Puissant Elohim du ciel et de la terre. Maintenant donc, jurez-moi par Jéhovah, que la miséricorde dont j'ai usé envers vous sera la mesure de celle dont vous userez envers la maison de mon père. Donnez-moi une sauvegarde qui assure la vie de mon père et de ma mère, de mes frères, de mes sœurs et de tout ce qui leur appartient, et délivrez-nous ainsi du sort funeste qui attend cette ville. — Les deux Israélites en firent le serment. — Notre vie, dirent-ils, répondra des vôtres. Seulement ne nous trahis point; le jour où le Seigneur nous aura livré ce pays, nous exécuterona fidèlement notre promesse, et Israël usera envers toi et les liions de miséricorde. — Hâtez-vous donc, leur dit-elle, de gagner K's inniiingues, du côté opposé aux soldats qui vous poursuivent,
CONQUÊTE DE lA TERRE PROMISE. 27
de peur qu'ils ne vous rencontrent sur la route à leur retour. Restez-y cachés durant trois jours, pour leur laisser le temps, de rentrer à Jéricho, et reprenez alors le chemin du camp. — Voulant témoigner leur reconnaissance à cette femme dévouée, les deux Hébreux lui dirent : Pour que nous puissions fidèlement accomplir l'engagement que nous venons de contracter avec toi, au jour où nous entrerons victorieux dans cette cité, souviens-toi d'attacher un ruban d'écarlate à la fenêtre par laquelle tu vas nous faire dessendre. Ce signe de reconnaissance garantira la vie de ton père, de ta mère, de tes frères et de tous les tiens, que tu auras fait réunir dans cette maison. Qu'ils ne se hasardent point ce jour-là à en franchir le seuil; dans ce cas, leur sang retomberait sur eux, et nous n'en serions point responsables; mais la vie de tous ceux qui se tiendront renfermés ici seraas'jurée sur la nôtre même. Si pourtant tu nous trahissais, si tu révélais notre passage et notre promesse, nous serons dégagés des conditions que nous venons de conclure. — Que toutes vos paroles s'accomplissent, dit Rahab; et attachant une corde à la fenêtre, elle les fit descendre le long du mur d'enceinte. Libres alors, ils gagnèrent la montagne, oii ils se tinrent cachés durant trois jours. Les soldats lassés de leur vaine poursuite rentrèrent à Jéricho; et les explorateurs, passant de nouveau le Jourdain, revinrent à Josué. Ils lui rendirent compte de leur expédition : Le Seigneur , disaient-ils , a livré tout ce pays à notre domination, et ses habitants sont plongés dans la terreur *. »
17. Ce fut après le rapport de ses envoyés que Josué avait donné sitauioa de au peuple hébreu l'ordre de se tenir prêt pour franchir le Jourdain '. Jéricho était situé, d'après Josèphe, à ime distance de soixante etades du fleuve, c'est-à-dire à environ dix kilomètres 3. En partant le matin &' Abel-Schittim *, le Sétim de l'Ecriture, les deux cxplo-
• Josuç , cap. u integr. — ^ Masius , Comment, in Josue, cap. ii. — 'Le stade des Grecs, dout Josèphe se sert ici, était uue mesure de 184 mètres 95 centimètres. — * ALel-Schittim, Plandus setim, ainsi nommé eu souvenir du deuil des Hébreux à la mort de Moïse (Voir la carte de la Terre sainte pour 1a Bible de VetKe, par Frémin, 1822}.
28 iiistoihe de l'église. — iv* époque. — ère de josue (1603-1380).
râleurs avaieut pu facilement franchir le Jourdain, parcourir la campagne voisine et arriver le soir à la ville. La plaine au milieu de laquelle s'élevait la cité chananéenne, était bornée au midi et à l'ouest par la chaîne des monts d'Ephraïm, au sud par le torrent d'Aluion, afUuent du Jourdain, et à l'est par le fleuve lui-même. La fertilité naturelle du sol, augmentée par l'irrigation des eaax du Jourdain et de l'Almon, devait donner aux deux explorateurs un échantillon magnifique de celte terre, promise à leurs aïeux, 0 où coulaient le lait et le miel. » Josèphe, en parlant de la plaine de Jéricho, lui applique une épithète empruntée à la langue païenne de la Grèce, et la nomme une a contrée divine *. » Mais ce qui dut frapper plus vivement l'esprit de Josué, dans le récit de ses envoyés, fut sans doute la nouvelle que son approche, à la tête du peuple juif, avait jeté la conslernation parmi les habitants, et que l'opinion, émue au bi'uit des miracles opéiés par la verge de Moïse, attendait de nouveaux prodiges et présageait des victoires définitives.
18. Le Seigneur ne tarda pas à justifier, par des merveilles éclatantes, les espérances de son peuple et la terreur des Chananéens. Au jour fixé pour le passage du Jourdain, tous les fils d'Israël, langés sur la rive orientale. du fleuve, entendirent la voix des hérauts qui transmirent au camp les ordres de Josué : « Quand TOUS verrez, disaient-ils, l'Arche d'alliance du Seigneur votre Dieu s'avancer, portée par les prêtres de la tribu de Lévi, ce sera pour vous tous le signal du départ. Que chacun se lève et la suive, en observant de laisser entre elle et la première colonne de l'armée un inlervalle de deux mille coudées, afin que tout le camp puisse suivre des yeux l'Arche, qui vous précédera et vous ouvrira une roule que votre pied n'a jamais foulée *. » Ces dernières paroles faisaient allusion \ la voie merveilleuse que la puissance de Dieu allait ouvrir aux hraélites à travers les eaux du fleuve. On était alors au neuvième jour du mois de nisan ^ (mars), c'est-à-dire à
*Oi?o» y(oi:.'.K Jost-ph , linll. Judaïc, 1, Yl; V, til. — « Jotue, cap. ui, 3, 4. — •Maiius, Cummcnt in Jos,, cap. ni, 1.
CONQUÊTE i)E LA TERRE PROMISE. 29
l'époque du déborclement annuel du Jourdain *. La dîfliculté pour une multitude de trois millions d'hommes de franchir le lit d'un fleuve dont la profondeur moyenne n'est pas moindre, m temps ordinaire, de trois mètres, se trouvait donc singulièrement augmentée par la circonstance du débordement qui avait couvert les deux rives. Le gué étroit et sinueux dont s'étaient servis les deux espions, et que les Arabes de nos jours, au rapport de Burkhardt, pratiquent encore, même pendant la période de la plus grande crue des eaux ', ne pouvait, on le conçoit, offrir aucune ressource à un peuple tout entier, traînant avec lui ses bagages, ses troupeaux et les lourdes charges qui auraient en un instant défoncé sous leur poids, combiné avec la résistance du courant, le lit du chenal. Rien donc ne devait favoriser le passage dans les diverses circonstances de temps, de lieux et de personnes : le doigt de Dieu devait s> ul s'inscrire à cette première page de l'histoire de Josué. — « Sanctifiez -vons, avait dit ce dernier au peuple d'Israël, parce que demain le Seigneur opérera au milieu de vous des merveilles. » — Il donna de même ses instructions aux prêtres : « Prenez, leur dit-il, l'Arche d'alliance, et transportez-la en avant du peuple, et lorsque vous serez arrivés au bord du Jourdain, arrèlcz-vous. » Josué agissait lui-même en exécution de l'ordre divin. « C'est aujourd'hui, lui avait dit le Seigneur, que je commencerai à glorifier ton nom en présence de tous les fils d'Israël; et ils appiendront que je veux être pour toi ce que je fus pour Moïse, mon serviteur. » Quand toutes ces prescriptions furent accompHes, au moment où l'immense caravane allait s'ébranler, Josué s'adressant encore une fois au peuple : « Écoutez, dit-il , la parole du Seigneur votre Dieu. Afin que vous soyez convaincus que sa Providence toujours vivante ne cesse de vous protéger ; afin que vous ;iy«z une nouvelle preuve de la vérité de sa promesse, et que vous sachiez qu'il détruira devant vons le Chananéen, l'Héthéen, l'Hévéen, le Phéréséen et toutes les tribus ennemies : voici que l'Arche d'allianee
* Isti sunt qui transierunt Jordancm mense primo, quando inundare consuevil Mt» per ripas suas. Paralipom., lib. I, cap m, 15.
• Yoii Livrts saint* vengés, par M. l'abbé Glaire, tom. II, pag. 3.
30 HISTOIRE DE l'ÉGUSE. — IV* ÉPOQUE. — ÈRE DEJOSUÉ (160o-lo80).
VOUS précédera, en vous ouvrant un chemin à travers le fleuve. Que douze d'entre vous, un par chaque tribu, se tiennent prêts avec une pierre à la main. Ils iront la déposer au miheu du lit desséché du tleuve. Aussitôt que le pied des Lévites, chargés de l'Arche sainte, aura touché la rive, les eaux inférieures s'écouleront et les eaux supérieures s'amoncelleront, comme devant une barrière invisible, et formeront une muraille liquide. » — Ainsi parla Jo3ué. Tout le peuple s'ébranla alors, quittant ses campements. Les prêtres , portant sur leurs épaules l'Arche d'aUiance , marchaient en avant. Le Jomdain était alors débordé, comme il arrive chaque année à la moisson des orges. Aussitôt que les prêtres «urent touché du pied le rivage inondé, les eaux supérieures s'accumulèrent en amont, et formèrent une masse résistante qui s'étendit fort au-delà d'Adom, la ville voisine de Sartham. Le cours inférieur du fleuve continua son écoulement ordinaire, pour aller se perdre dans la mer de la Solitude, qui porte le nom de mer Morte, laissant ainsi le lit à sec. Ce fut par celte route miraculeusement ouverte que la multitude des enfants d'Israël passa tout entière, se dirigeant vers Jéricho. L'Arche d'alliance, entourée des prêtres qui en avaient la garde, demeura au lieu où elle s'était arrêtée jusqu'à ce que tout le peuple eût achevé de franchir le fleuve '. « Douze pierres furent dérobées au lit desséché du Jourdain, pour être érigées en souvenir de ce merveilleux passage, dans la plaine de Galgala, où les tentes des Hébreux furent dressées la nuit suivante. Un monument semblable fut érigé sur la rive orientale, au lieu même où l'Arche s'était reposée *. Alors seulement les lévites, chargés de leur précieux fardeau, traversèrent à leur tour le lit desséché du fleuve; et aussitôt que l'Arche arriva iur le rivage chananéen, les eaux captives rompirent leur barrière liquide et reprirent leur cours accoutumé '. » Ce jour-là le Seigneur avait gloiilié, suivant sa promesse, le nom de Josué, son serviteur, en présence de tous les flls d'Israël. Le soir, quand les tejite» furent déployées dans la plaine autour du monument commémo-
« Josue, eap. m, 5 ad ultiiu.— * Ibid., cap. IV, 1-9. — ' Idem, ibid., 18.
tionaliste.
ratif de cette grande journée, Josué dit au pe.iple : a Le temps viendra où les enfants demanderont à leurs pères : Que sip,niiicnt les douze pierres érigées en ce lieu? Vous leur répondrez alors : Israël traversa autrefois le lit desséché du Jourdain, dont la main du Seigneur votre Dieu avait retenu les ondes enchaînées, jusqu'à ce que nous fussions passés à l'autre rive. Il a renouvelé le miracle de la mer Rouge, également ouverte sous nos pas quand nous la traversâmes. Que tous les peuples de la terre reconnaissent, à de telles merveilles, la toute-puissance de Jéliovah notre Dieu; apprenez vous-mêmes, par ces exemples, à craindre son nom sacré ^ »
19. « La critique, dit M. E. Renan, a deux manières de s'atUi- Théorie de » quer à un récit merveilleux (quant à l'accepter tel qu'il est, elle à propos da*
, , . L 1 ' .• 1 X passage da
» n y peut songer, puisque son essence est la négation du surnatu- Jourdain.
» rel) : 1° admettre le fond du récit, mais l'expliquer en tenant système ra-
» compte du siècle et des personnes qui nous l'ont transmis, des
j> formes reçues à telle ou telle époque pour exprimer les faits;
» 2° porter le doute sur le récit lui-même, et rendre compte de sa
» formation, sans lui accorder de valeur historique. » Et pour que
le lecteur ne puisse se méprendre sur la signification c[ue le docte
professeur alkribue au mot «surnaturel, » il ajoute en note : « J'en-
» tends ici par surnaturel le miracle, c'est-à-dire un acte particulier
» de la Divinité, venant s'insérer dans la série des événements
» du monde physique et psychologique, et dérangeant le cours
» des faits, en vue d'un gouvernement spécial de l'humanité ^. »
Il est clair que, pour l'habile critique, le passage du Jourdain, ainsi
que le livre de Josué le raconte, ne saurait un instant occuper un
esprit sérieux. Le récit biblique accuse ici très-nettement un mira^
de, et a l'essence de la critique est la négation du surnaturel » ou
du miracle. On voit clairement que le professeur rationaliste ne
saurait permettre à « la Divinité de s'insérer dans la série des évé-
D nements du monde physique et psychologique ; » cela « déran-
* Josue, cap. iv, 14, 19 ad ultim. —> • E. Renan, Etudes dhist, religieuse, 4« édition, 18o9, pag. 137, 138.
32 niSTOIBE DE l'ÉGUSE. — IV* ÉPOQUE. — ÈRE DE JOSL'É (ICO0-I08O).
» gérait» évidemment les calculs de la scie:ice Immaine, Mais qu'il nous soit permis de demander si la science humaine prétend avoir le dernier mot du monde physique et psycholofïique; si elle a présidé à la disposition de l'univers, si elle en assure l'harmonie, si elle en mainlient l'arrangement; si elle en a fixé les lois physiques et morales, et si elle a la mission de protéger leur inviolabilité. Le côté vif de la question est donc de savoir si la critique humaine possède une connaissance assez claire, assez précise, assez lumineuse de l'aciion divine sur le monde, pour oser dire à la Divinité : Je ne vous laisse point le droit « de vous insérer dans la série des » événements du monde physique et psychologique. » Or, loin d'avoir celte connaissance, la critique humaine, si elle conserve un reste de pudeur, avouera sans peine qu'elle ignore complètement comment l'univers a pu passer du néant à l'être; que si elle conçoit de la part d'un Dieu tout-puissant la faculté de créer, elle ne saurait cependant éclaircir le mystère qui reste pour notre intelligence dans une faculté aussi supérieure à toutes les facultés humaines. De plus elle avouera que, si la noiion d'un Dieu créateur est dôjà infin-iment au-dessus de la portée de notre esprit, le monde physique et psychologique lui-même présente de toutes parts à notre pauvre raison acs mystères dans l'ordre moral, des inconnues dans l'ordio physique. Loin donc d'avoir le droit, au nom de la critique, de reléguer la Divinité en dehors « de la série des évé- » ncments du monde physique et psychologiquo, » nous sommes forcés de convenir qu'ignorant absolument, par la seule portée de notre esprit, la nature même de Dieu, et ignorant en majeure partie, à cause de la faiblesse de notre intelligence, « les lois du monde » physique et psychologique, » que la Divinité a créés tous deux et que rinlclligence humaine n'a faits ni l'un ni l'autre, nous sommes contraints de proclamer que la négation a priori du surnaturel ou du miracle est le comble de la déraison et l'absence de toute critique. Voilà pourquoi l'histoire de l'humanité constate unanimement, par ions ses échos, la croyance universelle à l'intervention divine et à l'élément surnaturel ou miraculeux dans le monde. M. E. llenan le reconnaît sans diiikullé. « ileyne avait proclamé,
CONQUÊTE DE L>v THunu pRQMISE. 33
* dit-il, ce beau principe : A myihis omnis priscorum hominum ctm
♦ historia tum philosophia procedit *. » Ce que l'on peui traduire par ces mots : Toute histoire et toute philosophie commence dans l'antiquité par une mythologie, c'est-à-dire par une intervention avouée du surnaturel dans le monde physique et psychologique. Donc toute l'humanité a cru à une action directe, efficace, miraculeuse de Eieu sur le monde. Et loin d'en conclure, comme le fait M. Renan, que toute l'humanité a manqué de sens et de critique, nous sommes fondés à dire que le sens du surnaturel, égaré dans les sentiers de la mythologie, atteste la vérité primitive d'une intervention manifeste de Dieu sur le monde, absolument comme nous concluons qu'il y a un Dieu unique et tout-puissant, précisément parce que nous trouvons dans l'humanité le culte des faux dieux; absolument comme nous consta-tons par l'existence des fjiusses religions la nécessité d'une religion véritable. Nous ne chercherons donc pas à appliquer au passage du Jourdain les deux procédés de critique formulés par M. Renan. Ce passage du fleuve est un miracle ; il fut considéré comme tel par les Juifs, que la verge de Moïse avait habitués, depuis quarante ans, à se connaître en miracles. David le chantait comme une des merveilles du Très-Haut : Et d Jordanis quia conversus es retrorsum ^? Ce miracle assurait l'autoriK naissante de Josué, succédant au plus grand prophète qu'ait eu Israël; il se passait devant tout un peuple prévenu d'avance, et avide d'en considérer tous les détails; il répondait à l'attente générale; il était consacré p;ir un double monument, dont l'un subsistait encore au temps où fut écrit le livre de Josué : Et simt ibi usque in prœsentem diem ^; enfin il jetait la terreur dans toute la contrée habitée par les ennemis du peuple de Dieu. Ce sont là des réalités qui dérangeront longtemps encore les calculs de la critique rationaliste, en dépit de la mission essentiellement hostile au surnaturel, dont elle revendique le périlleux honneur.
ii, 1j: ■ j; Eludes d'/iisl. re/i'jieusc, pa^. liS, 149. — ' Psaûn. c.K2i"s !J. • Jo^ue, cap. IV, 9.