‹ Histoire de l'Eglise du Mans (volume 4)Chapitre 12 sur 43 · III · texte numérisé non relu

III

210 HISTOIRE LE J/ÉGLlSi; 1)1 31ANS.

Gervais semblait appelé à conduire désormais à son gré la province; le jeune comte Hugues, reconnu seul chef du gouvernement par les seigneurs et tous les hommes libres, était entièrement soumis à ses volontés. Le prélat lui fit épouser Berthe , fille d'Eudes II, comte de Blois, veuve d'Alain III, duc de Bretagne, mort en 1040, et mère de Gonan II. Geoffroy Martel vit cette alliance avec le plus cruel déplaisir, parce qu'elle donnait au jeune Hugues des alliés intéressés à défendre son indépendance , et disposant de forces suffisantes pour parvenir à ce but (1). Aussi le comte d'Anjou considéra le mariage du comte du Maine comme une déclaration de guerre. Au moment où le jeune Hugues était parti avec ses hommes d'armes pour se rendre près de Berthe et célébrer ses noces, Geoffroy Martel, voyant le Maine sans défense, rassembla à la hâte ses milices et fit une irruption dans notre pays. Il dirigea sa principale attaque du côté de Château-du-Loir , sans doute pour tirer une vengeance personnelle de l'évêque Gervais, et annoncer hautement qu'il y avait entre eux un duel à mort. Château-du-Loir était la principale forteresse du fief patrimonial de l'évêque du Mans; aussi se trouva-t-il pourvu d'une garnison suffisante pour le défendre d'un coup de main. Geoffroy Martel, l'un des plus grands capitaines de son siècle, ne parvint pas à se rendre maître de la place comme il l'avait espéré , mais il fit le dégât dans les environs. Le bourg situé au-dessous du donjon et la collégiale de Saint-Guingalois furent saccagés et livrés aux flammes (2). Réduits à la dernière indigence, les chanoines de Saint-Guingalois furent obligés de se disperser pour ne pas mourir de faim. La collégiale ne fut plus desservie que par un petit nombre de clercs , et l'office divin ne se célébra plus avec la dignité convenable. La désolation de ce sanctuaire dura jusqu'en l'année 1070, où un neveu de notre évêque appela les moines de Marmoutier pour le relever (3).

(1) D Bouquet, t. XI, p. 136.

(2) D. Mabillon, loc. cit. — D. Bouquet, t. XI, p. 136.

(3) D. d'Achery, Spicilegium, t. X, p. 296 et seqq.

Toutefois , les soldats angevins, ne pouvant se rendre maîtres du fort de Chàteau-du-Loir , entreprirent un siège dans les règles.

Pendant ce temps-là, Tévêque Gervais ne se donnait aucun repos; il cherchait de tous les côtés les moyens de recouvrer son patrimoine et de repousser le comte d'Anjou hors des frontières du Maine. Il parvint à faire embrasser ses intérêts par le duc de Normandie. Geoffroy Martel ne se laisse pas effrayer ; il traverse le Maine le fer et la flamme à la main, et vient fondre sur le Passais. Il s*empare facilement des châteaux de Domfront et d'Alençon, et y met des garnisons. Le duc Guillaume le Bâtard accourt aussitôt pour reprendre ces places. Il commence par cerner Domfront et fermer tous les passages ; il vole ensuite à Alençon, où la garnison angevine, craignant d'être traitée avec rigueur, lui ouvre les portes et le reconnaît maître de la ville et du château. 11 retourne ensuite à Domfront avec la même célérité ; les habitants se rendent à lui, et les troupes de Geoffroy Martel se retirent. Après cette expédition aussi rapide que glorieuse , le duc , sentant la nécessité de garnir de plus en plus sa frontière du côté du Maine, se rend à Ambrières, et y bâtit un château dont il ne subsiste plus aujourd'hui que quelques pans de murailles (4).

Tandis que la guerre ravageait la partie du diocèse voisine de la Normandie , les Manceaux cherchèrent à

(1) Li trei chastel furent jus mis Mais maintenant ne targa plus,

D'entour Donfront, dont je vos dis, Fist à Ambreres tôt mener,

Que faire i aveit fait H duc ; Chastel novel i vont fermer....

Benoît , Chronique des ducs de Normandie, édit. Franc. Michel, t. III, p. 103 et suiv. — Willelmus Gemeticensis, Historia, lib. VII, c. xvm, apud D. Bouquet, t. XI, p. 44. — Gesta Guillelmi ducis Normanniœ, ibidem, p. 84. — Les historiens modernes ne s'accordent pas entièrement sur la date des faits que nous rapportons. Cfr. Y Art de vérifier les dates, t. XIII , p. 55 et suiv. — Odolant Desnos, Mémoires sur Alençon, t. I , p. 124. — Les notes de D. Bouquet et de M. Franc. Michel. — De Pétigny , Histoire archéologique du Fendomois. — Bodin , Recherches historiques sur l'Anjou, t. I, p. 225, et passim. — Godard-Faultricr, l'Anjou et ses monuments, t. II, p. 7 et 8.

212 HISTOIRE DE i/ÉOLlSE DU MANS.

détourner le fléau en faisant des courses sur les terres du comte angevin. Ils se portèrent précipitamment sur le Vendomois ; car Nihard de Montoire, par la trahison dont nous avons parlé plus haut, s'étant rendu homme-lige de l'évêque du Mans, les troupes de celui-ci pouvaient facilement arriver jusque dans Vendôme même. Les moines de la Trinité, jugeant le danger si voisin, et ne se croyant plus en sûreté flans l'abbaye , demandèrent à Geoffroy Martel un refuge à Angers , et il leur donna l'église de Tous-les- Saints. On peut juger par ce seul fait avec quelle vigueur l'évêque Gervais et le jeune comte Hugues, qui commandaient en personne les soldats manceaux, poussaient les hostilités contre leur redoutable rival (1).

Geoffroy Martel, serré de près par ses ennemis, sentit le besoin de ramener à lui le vassal dont la trahison avait été cause d'une partie de ces désastres. Il réussit facilement dans son dessein; car Nihard était doué d'assez de perspicacité pour savoir toujours distinguer à temps le côté du plus fort. Néanmoins, il se fit encore payer très-cher cette nouvelle défection; et, pour satisfaire à ses exigences, Geoffroy fut obligé de reprendre une partie des terres qu'il avait données à l'abbaye de la Trinité dans la forêt de Gastines (2).

Bientôt après , Gervais tomba dans un piège préparé vraisemblablement par les conseils de son ancien vassal. Appelé à une conférence par Geoffroy Martel, sous prétexte de traiter de la paix , et après les plus belles protestations, il s'y rendit sans défiance et fut retenu prisonnier. Ce guetapens eut lieu vers l'an 1044 ou 1045 (3). La captivité du prélat se prolongea pendant plusieurs années (4); les

(1) De Pétigny , loc. cit.

(2) D. Martène, Thésaurus nov. anecd., t. I, col. 159. — D. Bouquet, t. XI, p. 635.

(3 D. Mabillon, Vêlera analecta, t. III, p. 306*. — D. Bouquet, t. XI, p. 136, 635. — Selon M. de Pétigny , l'évêque Gervais fut fait prisonnier au commencement de Tannée 1049; mais nous suivons Topinion de VArt de vérifier les dates, t. XIII, p. 90.

(4) Sept ans selon D. Martène, Ampliss. collect,, t. I, col. 437 (b).

Églises de France s'émurent de voir le diocèse çlu Mans sans chef spirituel, et le comte d'Anjou pousser l'audace jusqu'à porter la main sur un pontife du Seigneur. Le Pape saint Léon IX étant venu à Reims en l'année 1049, y réunit et présida un concile pour la réforme des mœurs. Plusieurs évêques voisins du Mans y assistèrent : Yves II de Séez, Eusèbe d'Angers, Pudicus de Nantes. On y convoqua une seconde assemblée qui devait se tenir à Mayence ; le comte d'Anjou y fut cité pour comparaître, et menacé d'excommunication s'il ne rendait la liberté à l'évoque Gervais (1). Geoffroy Martel s'inquiéta peu des menaces du concile. Délivré du seul adversaire qui pût lui tenir tête, il ne s'occupa que de pousser plus avant ses conquêtes dans le Maine. Le jeune comte Hugues, quoique privé de son guide habituel , se défendit pendant quelque temps avec courage ; et Geoffroy Martel livra plusieurs assauts infructueux à la ville du Mans. Désespérant de s'en rendre maître, il y mit le feu à plusieurs reprises, et livra au pillage de ses soldats tous les lieux qu'il put prendre aux environs (2). Quel devait être l'état du reste de la province, lorsque la capitale se trouvait réduite à de telles extrémités? Aussi, connaissant l'infériorité de ses forces, le comte Hugues II mourut de chagrin et de langueur le 7 avril 1051 , laissant de son mariage avec Berthe, Hubert II, qui lui succéda, et une fille dont on ignore le nom, et qui fut mariée à Geoffroy, seigneur de Mayenne (3).

(1) Vocaverunt ( Patres concilii ) et Gozfridum Andegavensem, usque ad Synodum futuram Moguntiœ, ibi excommunicandum , nisi relaxarct quem captum tencbat domnum Gervasium, qui tune erat présul sedis Cenomanicac... Baronius, Annales ecclesiastici , ad an. 1049. — Labbè, Concilia, t. IX, col. 1036, 1049.— D. Mabillon , Acta Sanctorum O. S. B., soocul. vi, part. I, p. 720. — D. Bouquet, t. XI , p. 523, 635.

(2) Tempore vero Hugonis , Gaufridus Martellus urbem Ceoomanicam sœpe injecto igné cremavit , sœpe militibus suis cam in prœdam distribuit. — Gesta Guillelmi ducis Normaniœ, apud D. Bouquet, t. XI, p. 83. — Gfr. ibid., p. 633.

(3) L'Art de vérifier les dates, t. XIII, p. 91. — Cfr. Trouillard de Montfcrré , Mémoires des comtes du Marne, et Guyard de La Fosse , Histoire des seigneurs de Mayenne, p. 10.

Avant de mourir, le jeune comte s'était signalé par quelques actes de piété envers saint Julien. 11 donna au chapitre toutes les coutumes de deux bourgs, savoir Mantula ou la Mue-Saint-Aubin , qui représentait probablement la seigneurie de la paroisse de la Chapelle-Saint- Aubin, près du Mans (1), et Dauart (2); aussi les chanoines inscrivirent Hugues au rang de leurs principaux bienfaiteurs, et en firent mémoire tous les ans au jour anniversaire de sa mort (3).

Après le trépas de leur comte , les habitants du Mans livrèrent eux-mêmes leur ville à GeoiFroy Martel, qui entra par une porte , tandis que la veuve du malheureux Hugues sortait par l'autre , portant dans ses bras son fils en bas âge, devenu l'héritier légitime du comté du Maine. Geoffroy Martel ne méconnut pas cependant les droits de cet enfant ; mais il prit en main l'administration du comté et la conserva jusqu'à sa mort; c'était ainsi que sa politique habile savait se contenter de la réalité du pouvoir, lorsqu'il n'y pouvait joindre le droit (A).

La province entière du Maine s'était soumise ; mais la place de Château-du-Loir tenait encore pour son seigneur captif, et luttait seule contre toutes les forces du comte d'Anjou. Le siège dura sept ans, pendant lesquels l'intrépide fidélité des habitants ne se démentit pas. Les Angevins essayèrent à plusieurs reprises de détruire la forteresse par les flammes ; mais ils ne réussirent qu'à ruiner les ouvrages avancés. Une foi vive soutenait le courage des hommes de Château-du-Loir; ils promenaient autour des remparts les reliques des saints patrons de leurs églises , et se croyaient invulnérables sous cette égide sacrée ; mais lorsqu'ils virent que leur comte était mort, que leur évèque restait

(1) Cfr. Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans , p. 395, 396. Mantula sancti Albini et Mantula sanctœ Maria'-. (i) Ce bourg a probablement disparu.

(3) Martyrologium capituli Cenoman., Ms., fol. 47, r.

(4) VArt de vérifier les dates, t. XIII, p. 9t. — De Pétigny , Histoire archéologique du Vendomois, p. 195.

dans les fers, et que le Ciel ne faisait pas de miracle en leur faveur, le désespoir s'empara de leurs esprits , et ils battirent avec rage les statues des saints, qu'ils accusaient de les avoir mal servis (J).

Cependant saint Léon IX ne perdait pas de vue l'évêque du Mans; après avoir inutilement menacé Geoffroy Martel, il porta contre lui la sentence d'excommunication en l'année 1050 (2). Le comte d'Anjou ne se rendit pas encore; et il parait que la sentence fut aggravée dans un nouveau concile : car les états soumis au pouvoir du rebelle furent frappés d'interdit ; le clergé suspendit la célébration publique des offices et ferma les églises. Il n'y eut que le chapitre de Saint-Martin de Tours qui ne jugea pas convenable d'interrompre entièrement le service divin (3) ; peut-être d'autres corps ecclésiastiques du Maine et de l'Anjou imitèrent-ils la révolte des chanoines de Saint-Martin ; les documents anciens n'en font nulle mention ; ce qu'il y a de certain , c'est que le comte ne relâcha pas son prisonnier. A la fin, Gervais apprit dans son cachot que les barons manceaux avaient éconduit la veuve désolée du comte Hugues et ses jeunes enfants , et qu'ils s'étaient soumis au joug de son ennemi. Cette nouvelle le réduisit à une extrême tristesse, à laquelle le disposaient d'ailleurs les longues souffrances de sa captivité. Les soucis avaient abattu la fermeté du prélat guerrier. Ne conservant plus aucun espoir de relever son parti, il voulut du moins racheter sa liberté, et ne l'obtint de Geoffroy Martel qu'à la condition de céder Château-du-Loir , et de s'engager sous serment à ne jamais rentrer dans la ville du Mans, tant que Geoffroy vivrait (4).

(1) De Pctigny , loc. cit.

(2) (Léo papa)... eodem anno excommunicavit Gaufredum Martelluin proptcr Gervasium episcopuni , quem tenebat captum. Chronicon sancti Mu, vcatii, apud D. Bouquet, t. XI, p. 219.

(3) Chalmel, Histoire de Touraine , t. I, p. &®B.

(4) D. Manillon, Vètera ona/ecta , t. III, p. 327 \ — D. Bouquet . I XI, p. 136.

216 histoire ue l'église du mans.

Dépouillé de son patrimoine et ne pou\ant remonter sur son siège, Gervais s'éloigna de sa patrie avec douleur. Il alla se jeter dans les bras du duc de Normandie, avec lequel il avait déjà contracté alliance, et que les nouvelles injures du comte d'Anjou irritaient de plus en plus. Le duc Guillaume le Bâtard prit part à la disgrâce du prélat, que toutefois il avait négligé de secourir , malgré ses engagements (1). Pour subvenir à son dénûment, il lui remit de grandes sommes d'or et d'argent avec des présents magnifiques de toute nature et des châteaux forts. Pendant son exil, Gervais parut plusieurs fois à la cour du duc normand^ Saint-Évroul, et autre part; il y fut toujours traité avec les plus grands honneurs. Par son esprit cultivé , ses vues nobles et généreuses, son courage, ses manières distinguées, l'évêque du Mans gagna de plus en plus l'affection du duc Guillaume, qui chercha par tous les moyens à adoucir pour lui les douleurs de l'exil (2). Le roi Henri Ier lui témoigna de son côté une grande bienveillance; ce prince eût voulu le protéger contre les violences du comte d'Anjou; mais il n'osait se commettre avec un vassal aussi puissant, qui se proclamait lui-même l'Invincible. Cependant il eut à cœur de témoigner à Gervais qu'il l'estimait et déplorait son triste sort , en réclamant souvent l'aide de ses conseils. A la mort de l'archevêque de Reims, Guy de Ghâtillon, il fit plus encore pour le protégé de Guillaume de Normandie : il l'appela sur le siège de Reims; et cette nomination ayant été sanctionnée par les suffrages des clercs et des laïques du diocèse , Gervais renonça à celui du Mans , et prit possession de son archevêché , le 1 5 octobre de l'année 1055 (3).

(1) D. MabilloH, loc. cit. — D. Bouquet, loc. cit.

(2) Dum Cenomanensium episcopus erat, et curiam Wilhelmi ducis Normanorum , cui valde familiaris crat , crebro expeteret , apud Uticiim sœpe fuit honorifice susceptus. Orderic Vital, Historia ecclesiast. Norman., lib. III, p. 484.

(3) D. Mabillon , Vêlera analecta , t. III, p. 307 *. — D. Bouquet , t. XI, p. 523. — Gallia christiana, t. IX, col. 98.

Des préoccupations un peu séculières et les difficultés que lui suscitèrent les ruses et les intrigues inépuisables du comte d'Anjou pendant tout le temps qu'il occupa le siège du Mans, empêchèrent Gervais de se livrer exclusivement aux soins de l'Église , de faire briller les hautes qualités qu'il avait reçues pour le gouvernement ecclésiastique, et le zèle dont il était doué pour le maintien de la doctrine orthodoxe. Sur le nouveau théâtre où il fut désormais placé, n'ayant plus les mêmes obstacles à vaincre , ses grands talents répandirent le plus vif éclat. Nous ne pouvons nous dispenser de faire connaître, au moins d'une manière succincte , les actions de Gervais sur le siège métropolitain de Reims.

L'événement le plus éclatant de tout son épiscopat fut le sacre du roi de France Philippe Ier. Henri, père du jeune prince , ayant résolu, à l'exemple des rois Robert et Hugues Capet , de faire couronner de son vivant son fils Philippe , Gervais écrivit au Pape en son nom propre et au nom du monarque pour l'inviter à venir remplir luimême la fonction du couronnement (1). Malgré les instances des princes français et de l'archevêque, le Souverain Pontife ne jugea pas à propos de faire le voyage, et Gervais fut chargé de le remplacer. La cérémonie s'accomplit à Reims avec le plus splendide appareil, le jour de la Pentecôte, 23 mai 1059. Il s'y trouva vingt-quatre évêques , au nombre desquels étaient les légats du Saint-Siège, vingt-neuf abbés , et la plupart des grands vassaux de la couronne. Après avoir expliqué au jeune prince la foi catholique, et reçu son serment, Gervais prit en main le bâton pastoral, et prononça un discours dans lequel il représenta comment l'élection et le sacre du roi appartenaient de droit à son siège , depuis que l'apôtre des Francs avait baptisé et sacré Glovis. Il ne manqua pas de dire que le Pape saint Hormisdas, en envoyant à saint

(1) Vita sancti Lietberti, episc. Camcrac, apud D. d'Achcry, Spicilegium, t. IX, p. 693. — D. Bouquet, t. XI, p. 481.

Rémi le bâton que lui Gervais tenait présentement dans ses mains, lui avait conféré ce pouvoir, avec la primatie de toute la Gaule. Faisant ensuite allusion au pallium qu'il avait reçu du pape Victor II, il ajouta que ce pontife lui avait confirmé le même pouvoir à lui-même et à son Église. Après ce discours, par la permission du roi Henri, il élut pour roi de France le prince son fils, Philippe , âgé de sept ans. Cette élection fut confirmée par les suffrages respectifs des évêques, des abbés, des seigneurs, des chevaliers et par les acclamations de tout le peuple (1).

Gervais traita magnifiquement, aux frais de son épargne, tous les assistants; l'usage ne Fobligeait à faire aucune dépense , si ce n'est à Fégard de la persomie du roi. Pour lui exprimer toute sa gratitude au sujet de cette brillante réception , Philippe Ier lui confirma la dignité d'archi chancelier (2). Gervais en exerça sur-le-champ les fonctions, en souscrivant les lettres du jeune prince. Il fit aussi confirmer par le nouveau monarque les droits et privilèges de l'Église de Reims. Depuis l'archevêque Hincmar, on n'avait pas vu de successeur de saint Rémi aussi zélé pour les prérogatives de son siège. Gervais ayant accompagné le roi à Paris, souscrivit, l'année suivante 1060, la fondation du monastère de Saint- Martin -des- Champs. C'est clans ce pieux asile , membre de l'abbaye de Cluny , que se retira le vieux roi , et qu'il termina ses jours, dans le cours de la même année (3).

Le mérite de Gervais Félevait trop au-dessus du plus grand nombre des évêques de France, pour n'être pas bientôt connu et apprécié à Rome. Il lui concilia l'estime et l'amitié des Papes et des cardinaux; Victor II, Etienne IX, Nicolas II et Alexandre II donnèrent à Gervais des marques non équivoques de leur confiance en son zèle , sa science et sa vigueur sacerdotale. Le prélat avait mérité cette

(1) D. Bouquet, t. XI, p. 32, 33, 443, 481

(2) Ibidem, p. 33.

(3) Ibidem, p, 365, 399, 529.

distinction par la manière généreuse dont il s'était associé tout d'abord aux efforts des Papes pour la réforme de l'Église, que déshonorait presque partout le vice de la simonie. Témoin des abus qui se commettaient en France, il eût désiré que Victor II, à l'exemple de saint Léon IX, fût venu à Reims tenir un concile national pour y remédier. Il avait même pris à cet égard quelques mesures avec le Pontife. Mais Victor étant mort après un trop court pontificat, Gervais parla de son projet à Etienne IX , dans sa lettre de félicita tion. Le Pape lui fit une réponse remplie de marques d'affection et d'estime , et il le pressa d'accompagner à Rome le légat Hildebrand, qui fut depuis saint Grégoire VII , et qui , après avoir parcouru toute la France pendant deux ans , devait y retourner vers les fêtes de Pâques de l'année 1058 (1).

Nicolas II , en montant sur le trône de saint Pierre, hérita du zèle de ses prédécesseurs pour la réforme de nos Églises, et résolut d'y venir travailler lui-même. La puissance séculière, qui avait déjà entravé les efforts de saint Léon IX, et qui continuait de se montrer ombrageuse, mit des obstacles à ce voyage. Gomme Gervais avait beaucoup de part à la confiance du roi, on lui attribua la mauvaise volonté de celui-ci à l'égard du Souverain Pontife. La calomnie trouve trop souvent le moyen de se faire jour, et le zèle de Gervais lui avait fait trop d'ennemis intéressés à le décrier. Nicolas se laissa surprendre, et mit le diocèse de Reims en interdit. Gervais, fort du témoignage de sa conscience, fit observer rigoureusement l'interdit, et envoya immédiatement au Pape des personnes capables de l'éclairer et de le faire revenir sur la décision qu'il avait prise. Nicolas, qui n'avait eu pour motif de sa conduite que l'amour du bien, rendit promptement à l'archevêque la justice qu'il méritait, et prit à tâche de lui faire oublier ses rigueurs passées (2).

(1) Epistola Stephani Papou ad Gervasium , apud Labbe , Concilia, t. IX, col. 1088.— Du CbeSne, t. IV, p. 198.- 1). Bouquet, t. XI, p. 491 .

(2) Du Chesne, t. IV, p. 206. — Labbe, Concilia, t. IX, col. 1097. — D. Bouquet, t. XI, p. 494, 498.

Sur ces entrefaites mourut le roi Henri Ier , laissant le trône à Philippe Ier, âgé seulement de huit ans. La jeunesse du nouveau roi effraya l'archevêque de Reims, et il écrivit au Souverain Pontife pour le prier de couvrir de son immense autorité le royaume de France. « La France est votre patrie, lui dit Gervais, vous vous devez à elle. Vous nous faites honneur par votre prudence et vos autres vertus; c'est de notre pays que vous êtes sorti pour devenir le chef de Rome et du monde (1). » Nicolas II n'eut pas le temps de remplir les desseins de l'archevêque; car il mourut l'année suivante, après un court, mais glorieux pontilicat, durant lequel il donna à notre prélat plusieurs marques de la plus haute confiance. Ainsi , dans un de ses messages, il le charge de faire des représentations au roi Henri; en d'autres circonstances il lui enjoint de procéder contre les évêques de Reauvais et de Senlis, accusés de simonie, et celui de Verdun , prévenu d'avoir causé plusieurs dommages considérables à son Église (2).

Nicolas II eut pour successeur Alexandre IL Gervais ne tarda pas d'écrire à ce Pontife, pour le féliciter de son avènement ; il lui exprime le regret que ressentaient les Églises de France du schisme de Cadaloûs, et l'avertit qu'à la faveur des désordres causés par ce schisme, la simonie, combattue si vigoureusement par ses trois prédécesseurs immédiats, faisait de nouveaux progrès. «Nous avons vu par votre lettre , lui répondit Alexandre , que votre fraternité est vivement émue des maux de sa mère , la sainte Église romaine, et que s'il était en votre pouvoir vous viendriez la visiter (3).» Il lui apprend ensuite la chute de Cadaloûs , et après avoir loué l'ancien évêque du Mans de son zèle, il le charge de terminer de concert avec l'archevêque de Sens l'affaire de l'évêque d'Orléans, accusé d'avoir acheté son évéché, et celle de Rainaud, abbé de Saint-

(1) Epistola Gervasif. , apud Du Chesnc, t. IV, p. 206, 207.

(2) I). Bouquet, t. XI, p. 492 et seqq

(3) Ibidem, loc. cit.

Médard de Soissons, qui se maintenait dans sa prélature malgré la sentence de déposition portée contre lui au concile de Reims (1).

Alexandre pressa souvent Gervais de faire le voyage de Rome, dans le désir de profiter de ses conseils pour le, gouvernement de l'Église universelle. Plus d'une fois il alla jusqu'à lui envoyer la décision de certaines affaires qui avaient été portées à Rome. L'attachement de Gervais pour la chaire de saint Pierre était tendre et sincère ; il répondait dignement à l'estime et à la confiance dont les Papes l'honoraient. Leurs succès faisaient le sujet de sa joie , comme leurs disgrâces l'objet de ses douleurs. Telle est l'idée que donne de Gervais sa correspondance avec le Saint-Siège.

Comme archichancelier et tenant l'un des premiers rangs clans le royaume , ce prélat fît paraître le caractère le plus noble et le plus dévoué. Après la mort du roi Henri Ier, l'État se trouva dans un grand danger; Gervais était sur le point d'exécuter un voyage à Rome, objet de ses désirs les plus ardents ; mais il ne crut pas pouvoir s'éloigner au moment du péril, et sa présence contribua à conjurer l'orage (2). Il implora le secours du Siège Apostolique pour empêcher le mariage de la reine veuve avec Raoul, comte de Valois, qui allait ouvrir une nouvelle source de désordres (3). Il reprit avec la vigueur d'une vertueuse indignation Baudouin, comte de Flandre, tuteur du jeune Philippe Ier, et les autres administrateurs du royaume, de ce qu'ils n'apportaient pas assez de vigilance dans les fonctions qui leur étaient confiées , et en particulier dans l'affaire du mariage projeté de la reine (4).

Dans le gouvernement de son diocèse , Gervais témoigna

(1) Labbe, Concilia, t. IX, col. 118. — D. Bouquet, t. XI, p. 499 et seqq.

(2) D. Bouquet, t. XI, p. 499, et passim.

(3) Ibidem, toc. cit.

(4) Du Cbesnc, Historien Franc, script., t. IV, p. 207. — D. Bouquet, t. XI, p. 499.

928 HISTOIRE DE i/ÉGLISE BU MANS.

un grand zèle pour la justice et beaucoup de fermeté pour soutenir la vigueur de la discipline; ce qui lui attira plus d'une persécution. 11 obligea Manassès, comte de Porcien , à se reconnaître son vassal pour les terres qu'il tenait de l'Église de Reims. Il eut quelques démêlés assez vifs avec Godefroy, duc de Lorraine, et avec deux des chanoines de son Église , Amaleric et Manassès , homme violent et étranger à toute culture , et qui fut cependant son successeur dans le siège de saint Rémi. L'amour de Gervais pour la justice lui avait fait déclarer une haine irréconciliable à la simonie. Quelque commune qu'elle fût alors dans toutes les Églises, il était si vigilant et si énergique à la combattre , qu'il en fit disparaître presque jusqu'au germe de son diocèse.

Ce grand prélat ne montra pas moins d'ardeur pour extirper jusqu'à la racine l'hérésie des Sacramentaires. Les Souverains Pontifes, qui connaissaient sa foi active et sa piété profonde, lui recommandèrent de travailler fortement à étouffer ce monstre dans sa province, avant qu'il y eût pris de l'accroissement. Sur cet article comme sur les autres, l'archevêque de Reims mérita bien de l'Église (1).

Ce fut la piété de Gervais qui attira son attention sur plusieurs sanctuaires de Reims, dont il répara les ruines. L'état déplorable dans lequel était tombée l'abbaye de Saint-Nicaise lui arracha des larmes ; il entreprit aussitôt de la restaurer , et dès l'an 1056 il jeta les fondements de la célèbre basilique que devait achever Libergier, et que le marteau des Vandales de notre siècle n'a pas respectée. Il y rétablit et y fit fleurir la règle et l'esprit de saint Benoît (2).

En 1059, il fonda l'église et l'abbaye de Saint-Denys dans l'un des faubourgs de la ville archiépiscopale , et il y

(1) Du Boulay, Historia Univers. Parisiens., t. I, p. 424.

\t) D. Mabillon, Annales 0. S. B., lib. LXl, num. 18. — D. Marlot, Metropolis Remensis historia, t. II, p. 113, 122. — Idem, Histoire de Reims, édit. franc., t. III, p. 154 et suiv. — D. Rivet, Histoire littéraire delà France, t. VII, p. 577.

plaça des chanoines réguliers, sous la règle de saint Augustin. C'est la première lois qu'il est parlé de cette règle comme ayant été observée en France par un corps de communauté. Le Pape Nicolas II avait fait un décret en faveur des chanoines réguliers, et l'archevêque Gervais est regardé comme le premier instituteur de cet ordre en France , comme Nicolas II l'est en Italie (l).

Par ses soins paternels et ses pieuses libéralités , l'ancien évêque du Mans releva encore d'autres églises en diverses parties du diocèse de Reims (2) . L'église métropolitaine de Notre-Dame de Reims et l'insigne abbaye de Saint-Remi l'ont toujours regardé comme un de leurs bienfaiteurs. Il fit aussi quelques donations à l'abbaye de Saint -Hubert en Ardenne, en considération du bienheureux Thierry, abbé de ce monastère, avec lequel il était uni par les liens d'une étroite amitié. Gervais eut le bonheur d'être lié avec les personnages de son siècle les plus éminents en sainteté. Il honorait particulièrement les moines, qui furent à cette époque l'instrument le plus actif dont la Providence se servit pour terrasser l'hérésie simoniaque. Un auteur contemporain a remarqué que les conseils salutaires de l'abbé de Saint-Hubert contribuèrent beaucoup à corriger ce qui pouvait rester encore de dur et de hautain dans l'humeur et les manières de l'archevêque (3).

Appréciateur éclairé des avantages que la science offre au clergé , Gervais rendit aux écoles de la cathédrale de Reims l'éclat dont elles avaient brillé au temps du fameux archevêque Gerbert. Il fixa dans sa ville métropolitaine, en lui conférant un canonicat, saint Rruno, depuis fondateur de l'ordre des Chartreux (4). Les vertus et l'enseignement

(1) D. Mabillon, loc. cit., num. 35. — D. Marlot, loc. cit., p. 138- 140. — D. Rivet, p. 578. — D. Bouquet, t. XI, p. 356.

(2) D. Marlot, loc. cit., p. 123. — D. Rivet, p. 578.

(3) D. Mabillon, Acta Sanctorum 0. S. B., t. IX, p. 572.— Idem, Y et cm analecta, t. I, p. °256.

(4) Guibertus de Novigento, De vita sua, lib. I, c. XI. — Patrologie, t. CLVL, col. 853. — D. Mabillon, Annales 0. S. B., lib. LXVI, num. 63. - D. Marlot. édit. lat., t. II, p. \n.

v221 HISTOIRE I»E L'ÉGLISE DU MANS.

de ce maître habile attirèrent un grand nombre d'élèves autour de sa chaire ; il suffit de nommer entre les principaux, Odon de Chatillon, successivement prieur de Cluny, évoque d'Ostie, et entin Pape sous le nom d'Urbain II ; Robert, frère du comte Eudes Ier de Bourgogne, évoque de Langres; Lambert, abbé de Ponthière; Mainard, abbé de Cormery; et Pierre, qui gouverna l'abbaye de chanoines réguliers de Saint-Jean-des-Vignes à Soissons. Gervais se montra si libéral à l'égard des savants, qu'il a été nommé le Mécène de son siècle (1). Ce grand évêque assista au concile de Corbie en 1065, et il y signa le premier de tous les prélats les immunités de l'abbaye d'Hasnon (2).

Cependant , malgré la haute fortune à laquelle il était parvenu , l'archevêque Gervais ne laissait pas de regretter son premier siège du Mans et sa chère abbaye de Saint- Vincent. Le diocèse de Reims lui semblait un exil; et dans les chartes qu'il accorda, depuis sa translation, à l'abbaye de Saint- Vincent, il se plaint d'avoir été injustement éloigné du Maine (3).

On le vit aussi plus d'une fois regretter la distraction qu'il trouvait dans sa jeunesse à la poursuite du cerf. Ne pouvant plus se procurer cet exercice dans les plaines nues de la Champagne, et voulant du moins avoir sans cesse sous les yeux l'image du noble animal dont il avait tant de fois suivi les pas rapides, il fit couler en bronze et placer devant les portes de son palais archiépiscopal un cerf d'une immense stature (4). Sur le socle on lisait ces vers, qui sont attribués à Gervais lui-même :

Dura Cenomanorum saltus lustrare solebat Gervasius, cervos tum sufficienter habebat : Hune memor ut patriœ sit semper, condidit aère (5).

(1) Dallier, Histoire de la ville de Reims, Ms.

(2) D. Mabillon, Annales 0. S. B., t. IV, append., n° 84. — D. Bouquet^. XI, p. 111.

(3) Cartularium sancti Vincentii Cenomanensis. Ms., Biblioth. du Mans.

(4) D. Bouquet, t. XI, p. 356.

(5) Lorsque Gervais parcourait les forêts du Maine, il y trouvait des

Ce monument élevé par Gervais, en souvenir de la patrie absente, a joué un rôle considérable dans la célèbre ville de la Champagne. Dans la grande fête du sacre des rois, on le transportait dans le parvis de l'église cathédrale, et on le remplissait de vin, que Ton faisait couler au moment de l'entrée du cortège royal; ce qui occasionnait des joies bruyantes dans la foule du peuple. Le sceau de l'officialité de Reims offrait l'image d'un cerf armorié, depuis l'époque de Gervais jusqu'au xvnr9 siècle , avec l'exergue Cervus Remensis. Gervais lui-même avait adopté ce même emblème avec sa légende, comme on le voit encore sur le contresceau de plusieurs actes émanés de lui. Sur le sceau luimême était l'image de la sainte Vierge à mi-corps (1).

Gervais, étant archevêque de Reims, accorda à Éven , abbé de Saint-Mélaine en la ville de Rennes , des reliques du patron de ce monastère. Il adressa en même temps au prélat breton une lettre dans laquelle il rapporte plusieurs miracles opérés par l'intercession du saint évêque de Rennes, sous ses yeux, ou qu'il tenait de témoins oculaires. L'abbé Éven avait longtemps sollicité Gervais de lui accorder ces reliques; mais l'archevêque avait de la peine à s'en dessaisir, y étant attaché comme à un bien de famille. Cédant enfin aux instances des moines de Saint- Mélaine, il demande dans sa lettre leurs prières pour luimême , son père Haimon, sa mère Hildeburge et son seigneur le roi Henri ; puis il rapporte les miracles suivants. Son aïeule, nommée Rorans ou Rogans , se trouvant dans un village qui faisait partie de son douaire, nommé Argentré (2), peu éloigné de la ville de Laval, tout à coup un incendie se déclare et fait en un moment d'affreux ravages. Déjà les flammes touchaient les granges de Rorans,

cerfs à souhait. Il a fait poser celui-ci pour se rappeler sans cesse le souvenir de son pays.

(1) Alberic des Trois-Fontaines parle de ce singulier monument dans sa chronique, apud D. Bouquet, t. XI, p. 356. Tous les historiens de la \illc de Reims en parlent également. Louis Paris, dans son Remcnsiana, p. 618, offre quelques détails curieux.

•'%) Argent r titn.

•2*26 HISTOIRE LE L EGLISE Dl UA.VS.

voisines elles-mêmes rie L'église «lu fieu, Lorsque cette dame se rappelle qu'elle a dans ses bagages Les reliques du saint é\ ètjue de Rennes. Elle l'ait apporter la chasse, l'oppose aux flammes, qui tombent d'elles-mêmes, comme sous l'action d'une pluie subite et abondante.

Uorans, en mourant, laissa les reliques de saint Mélaine à son fils Haimon. Celui-ci les transporta en son fief de Château-du-Loir, où éclatèrent bientôt de nouveaux prodiges. Le saint pontife, par la vertu de ses ossements sacrés, rendit la vigueur à plusieurs malades , éclaira les aveugles et guérit toutes sortes d'infirmités; mais surtout il infligea des châtiments sévères à tous ceux qui eurent la témérité de faire de faux serments sur sa chasse. On voit, par la relation de notre prélat , que l'usage généralement pratiqué au moyen âge de faire prêter les serments sur les reliques des saints , n'était pas moins fréquent dans le diocèse du Mans que dans les autres provinces du monde chrétien. Lorsque Haimon allait recevoir l'hommage de ses vassaux, il se faisait suivre par l'un de ses chapelains, spécialement chargé de transporter les reliques de saint Mélaine ; et, pour témoigner de la vénération qu'elles inspiraient, on ne manquait jamais d'entretenir constamment devant elles un cierge allumé. Un jour que ce seigneur prenait son logement chez l'un de ses plus riches forestiers , le chapelain les déposa le soir sur un monceau de blé. Le cierge qui brûlait devant les reliques ayant touché la châsse , y mit le feu , le reliquaire fut entièrement consumé ; mais le voile dans lequel les reliques étaient immédiatement contenues demeura intact; et ce qui rendit le prodige plus surprenant encore, c'est que la légère étoffe était environnée de toutes parts de charbons qui s'y étaient éteints (1). Tels sont les prodiges rapportés par Gervais; on doit regretter que son écrit ne soit pas entier, on y trouverait assurément des détails intéressants sur notre province (2).

(1) Jeta Sanctorum, ad dicm vi jaiwarii , Vita sancti Melanii, p. 333.

(2) D. Mabillon, Annales 0. S. /?., lin. LXIII, rium. 63. — D. Rivot.

Gervais n'était pas seulement le protecteur des savants, il était lui-même Fun des prélats les plus lettrés de son siècle. Ce qui nous est parvenu de ses écrits est peu considérable quant au nombre et à l'étendue, mais est digne de remarque pour le style. Outre la lettre du prélat à Fabbé Even , nous avons fait connaître la Relation du couronnement du roi Philippe Ier , monument important pour notre ancien droit, et qui contient le premier acte authentique relatif aux rois de la troisième race. Quoique fort succincte, cette pièce contient néanmoins, avec beaucoup d'ordre , toutes les principales circonstances de cette auguste cérémonie (1).

11 reste encore un assez grand nombre de chartes de l'évêque Gervais, soit éditées, soit manuscrites (2). Quoiqu'elles soient surtout des monuments de la piété et de la libéralité de notre évêque , elles ne sont pas indignes de tenir place parmi les titres qui lui assurent un rang distingué entre les écrivains de son siècle. Evitant les formules banales et le style barbare qui déshonorent la plus grande partie des diplômes de ce temps-là, Gervais

Histoire littéraire de la France, t. VII, p. 583. — Hauréau, Histoire littéraire du Maine, t. II, p. 106.

(1) Coronatio Philippi I, seu or do quai i ter is in regem coronatus est. Cet opuscule a été publié plusieurs fois. Voir And. DuChesne, Historiœ Franc, script., t. IV, p. 161. — D. Bouquet, t. XI, p. 32. — Labbe, Concilia, t. IX , col. 1107. — Chifflet, Histoire de Vabbaije de Tournus, preuv. — D. Marlot , Historia metropolis Remensis , t. II , p. 117.— Idem, Histoire de la ville, cité et université de Reims, t. III, p. 148. — Fleury dans son Histoire ecclésiastique , liv. LX, n° 41, a traduit cette pièce tout entière.

(2) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 307 \ — Livre Blanc, n° 177. — D. Martène, Thesaur. nov. anecdot., t. I, col. 158. — D. Marlot, t. II, p. 123. — Idem, édit. franc., t. II ; pièces just. du t. III. — Galliachrist., t. X, lnstrum., col. 24-26. — Varin, Archives administratives de la ville de Reims, t. I, part, i, p. 216. — Actes de la province ecclésiastique de Reims, t. II, p. 75, 79. — Patrologie, édit. Migne, t. CXLIII, col. 1401. •— Gauvin , Géographie ancienne du diocèse du Mans, lnstrum., p. lxxii. — Les cartulaires de Vendôme et de Saint- Vincent du Mans, Mss., contiennent plusieurs chartes de notre évêque Gervais encore inédites.

228 histoire de l'églisi: m m.ws.

(exprime avec noblesse et précision les sentiments dont il était animé. Il y emploie souvent les paroles des livres saints, et il y fait preuve d'une piété profonde, d'une foi sincère et active.

La partie vraiment capitale des œuvres de Gervais se compose des lettres qu'il écrivit aux Souverains Pontifes Etienne IX , Nicolas II et Alexandre II. C'est là surtout que l'on apprend à connaître l'esprit et l'âme de ce grand évoque , son zèle pour la pureté de la foi et le maintien de la discipline. Les réponses des Papes font apprécier en quelle estime notre prélat était à la cour de Rome (l).

Quelques auteurs rapportent que l'archevêque Gervais, se rendant à Rome sur l'invitation du pape Alexandre II , assista à un concile à Mantoue , contre l'antipape Cadolaiis, et s'y fit remarquer par sa doctrine et sa piété ; mais ce fait n'est pas suffisamment prouvé (2). De même on attribue à Gervais une Vie de saint Donatien , évêque de Reims , et cette attribution est une erreur (3). En général, Gervais n'écrivit guère que pour répondre à des besoins présents; le vaste champ que son activité avait embrassé ne pouvait lui laisser le loisir de se livrer que momentanément à des occupations littéraires , pour lesquelles il avait cependant du goût et une aptitude rare.

(1) On n'a encore publié que deux des lettres de Gervais; les autres ne tarderont pas à voir le jour, d'après les Mss. du Vatican indiqués par D. Montfaucon , Bibliotheca biblioth. manuscr., t. I, col. 18, n° 2, et col. 64, n° 2. Les deux lettres éditées se trouvent dans la collection de celles de Gerberl, Jean de Salisbcry et Etienne de Tournay, par Papire Masson. Elles ont été reproduites par Labbe, Concilia, t. IX, col. 1097. — Du Chesne, Historiée Franc, script., t. IV, p. 206, 207. — D. Bouquet, t. XI, p. 498, 499. — D. Marlof, Historia metrop. Remens., t. II, p. 120. — Mansi, Concilia, t. XIX. — Patrologie, t. GXLI1I, col. 1360.

(2) Le concile de Mantoue est plus ordinairement rapporté à l'an 1064. Labbe, Concilia, t. IX. —Mansi, t. XIX. — Wassembourg le place à l'an 1066, et affirme positivement que l'archevêque Gervais s'y trouvait; il donne aussi des détails sur son séjour à Verdun ;... mais les récits de cet bistorien sont souvent erronés.

(3) D. Rivet, t. VII, p. 585.

Gl&VAIS. 229

Après avoir occupé pendant près de douze ans la chaire archiépiscopale de Reims , Gervais tomba dangereusement malade le jour de la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul. L'hérésie de Bérenger faisant alors des progrès en France, ce grand prélat, non content de l'avoir combattue au Mans et à Reims , voulut encore en mourant protester contre cette détestable doctrine , et faire une profession de foi solennelle. Il ordonna donc de réunir tous les chanoines et les autres clercs de son Église ; et « en notre présence , dit le prévôt Odalric , qui assista à cette scène touchante , il fit sa profession de foi en bon catholique , nous priant de lui servir de témoins devant le Seigneur , qu'il croyait et confessait recevoir le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ. » L'exemple donné par Gervais fut imité par plusieurs personnages illustres de son temps. Averti qu'il avait laissé commettre quelques déprédations dans des églises de son diocèse , il promit de les réparer pleinement, si Dieu lui donnait encore quelques jours ; mais il mourut le 4 juillet suivant, en 1067, dans la soixante et unième année de son âge (1). Son corps fut enseveli dans le choeur de la cathédrale de Reims, entre l'aigle et le jubé. Sa tombe fut recouverte d'une simple table de marbre noir sur laquelle on lisait ces mots : Gervasius archiepiscopus (2). En 1645, cette tombe disparut , et fut remplacée par une épitaphe dans laquelle on réunit tous les titres de ce prélat à l'estime de la postérité (3). Gervais laissa à la cathédrale de Reims plusieurs objets d'an prix considérable, parmi lesquels nous remarquons un reliquaire de saint Julien, évoque du

(1) D. Mabillon, Annales 0. S. B., lib. LXIU, num. 6.— Idem, Acta Sanctorum 0. S. D., t. IX, p. 572, num. 26. — D. Bouquet, t." XI, p. 443. — D. Marlot, Historia metrop. Remens., t. II, p. 129. — Gallia christiana , t. IX, col. 70.

(2) La tradition plaçait la tombe de Gervais dans le sanctuaire. Prosp. Tarbé, Reims, p. 284.

(3) On peut lire cette longue inscription, qui ne se voit plus à la cathédrale de Reims , dans D. Marlot, édit. lat., t. II, p. 129. — Gallia christiana, t. IX, col. 70. — Patrologie, t. CXLIII, col. 1400.

230 histoire de l'église dd iians.

Mans (1). Il est certain que notre saint apôtre était honoré d'un culte particulier dans L'Église de Reims , antérieurement même à l'épiscopat de Gervais.

Après la mort de Gervais, ses louanges furent publiées par les esprits les plus distingués de son temps , comme Guibert de Nogent, le poëte Fulcoie, Guillaume, abbé de Saint-Arnoul de Metz et de Saint-Remi de Reims > l'auteur anonyme de la Vie du bienheureux Thierry, abbé de Saint- Hubert dans les Ardennes (2). Cependant le zèle que l'archevêque avait fait paraître pour la pureté de la discipline lui avait attiré des ennemis qui le représentèrent comme le type parfait d'un tyran. Ces bruits étaient calomnieux; mais le caractère fier de Gervais leur avait donné quelque fondement. Ses ennemis se plurent aussi à répandre l'anecdote suivante : Un gentilhomme du Maine, ami de Gervais, disaient-ils , allant à Rome pour prier aux tombeaux des Apôtres, passa par Reims, et voulut visiter l'archevêque et prendre sa bénédiction. Ayant accompli son pieux pèlerinage , il se dirigea vers le Mont-Gargan. Sur le chemin il rencontra la cellule d'un ermite qui l'entretint de discours spirituels, et lui demanda s'il connaissait Gervais, archevêque de Reims. Sur la réponse affirmative du gentilhomme, l'ermite l'assura que ce prélat était mort; que la nuit précédente, étant en prières, il avait entendu un bruit en l'air accompagné de gémissements ; et qu'ayant ouvert sa fenêtre pour apprendre ce qui pouvait causer ces bruits étranges, il avait vu une troupe horrible de démons. Un d'entre eux lui avait adressé la parole pour lui dire qu'ils arrivaient de Reims, et que le sujet de leur tristesse venait de ce* que l'âme de l'archevêque Gervais, dont ils étaient déjà en possession, leur avait été ravie par deux prélats autrefois décapités dans la Gaule, saint Denys et saint Nicaise. A cette nouvelle , l'ermite s'était prosterné

(1) ... Tria filacteria, unum de ligne- crucis, aliud de reliquiis sancti Juliani, tcrtium de reliquiis sancti Martini... D. Marlot, édit. franc., t. îtl, p. 708.

(2J D. Bouquet, t. XI, p. 44;*, 48». - 1>. Rivet, t. VU, p. 580.

GfiRVAIS. 23!

en terre, et avait rendu de grandes actions de grâces à Dieu. Un magnifique vitrail du trésor de Saint-Nicaise , à Reims, représentait cette légende , dans laquelle on reconnaît une imitation de celles du roi Dagobert et des empereurs Charlemagne , Andronic et Henri II (1).

L'infatigable adversaire de Gervais, Geoffroy Martel, était mort dès le 14 novembre 1060 (2). Ce prince, qui n'avait vécu que sous les armes , consacra les dernières années de sa vie aux exercices de la piété la plus fervente. Après avoir renoncé au gouvernement de ses provinces , en présence de tous ses barons , il se rendit à l'abbaye de Saint-Nicolas , y demanda humblement l'habit de la religion , et le reçut des mains de l'abbé Adélard. Il vécut environ un an dans la pratique de toutes les vertus monastiques, et mourut en réputation de sainteté. Lorsque le pape Urbain II vint à Angers en 1096, il fit exhumer le corps de ce prince, qui avait été enterré comme un simple religieux, ordonna qu'on le transportât dans l'église de l'abbaye , et lui rendit de grands honneurs (3).

(1) D. Mai-lot, édit. lat., t. II, p. 129, 130. — Idem, édit. franc , t. III, p. 166. — On peut voir un assez grand nombre d'histoires semblables, et entre autres celle relative à Eudes Ier, comte de Blois et de Tours, racontée par un moine de Marmoutier, et publiée par Laurent Bochel, GregoriiTuron., Historiée Francorum, Varis, 1610, part. II, p. 159-193.— Alberic des Trois-Fontaines, Chronicon ad an. 1037, fait allusion à cette histoire, D. Bouquet, t. XI, p. 351. — Elle est encore racontée dans le livre de Rcstauratione Majoris Monasterii, Salmon, Chroniques de Touraine> p. 354. — Nous ne pouvons non plus nous empêcher de rapprocher de ces faits le charmant récit dans lequel sainte Térèse raconte que Don Bernardin de Mendoza dut sou salut éternel à la générosité dont il avait usé envers Tordre du Carmel, surtout en lui donnant une maison à Valladolid pour y fonder un couvent. — Voir dans l'excellente traduction des Œuvres de sainte Térèse, par le R. P. Marcel Bouix, de la compagnie de Jésus, t. II, p. 137 et suiv.

(2) D. Bouquet, t. XI, p. 270, 271, 357.

(3) Gesta consulum Andegavensium, apud D. Bouquet, t. XI, p. 270, 271 ; Chronicon Andegavense, ibidem, t. XI, p. 30, 357 et passim. — Barthélémy Roger, Histoire de V Anjou, p. 207. — Bodin, Recherches historiques sur l'Anjou, t. F, p. 225. — Godard-Faultrier, V Anjou ci ses monuments, t. II, p. 12 et 13.

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