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178 HISTOIRE M L'ÉGLISli 1)1 MANS.
trois cents ans; mais elle ne paraît pas avoir donné origine à une paroisse , comme la précédente.
Néanmoins, dans la suite , chacune de ces maisons a\ ant acquis un développement et une importance propres , elles devinrent indépendantes d'Avesnières et ne relevèrent directement que de l'abbaye du Ronceray. De son enté le monastère d'Avesnières se maintint longtemps , malgré les guerres et les autres calamités dont il eut plus d'une fois à souffrir. Le sanctuaire de la Mère de Dieu prit de jour en jour plus d'importance dans les habitudes religieuse des Manceaux envers sa sainte patronne. Après l'abbaye d'Évron, aucun autel consacré à Marie dans les limites de notre diocèse ne reçut autant de vœux et d'hommages que celui d'Avesnières. Jusqu'à nos jours, la foi des fidèles qui le fréquentent y obtient des grâces abondantes. Ces faveurs signalées portèrent de nombreux bienfaiteurs, mais surtout les habitants de Laval, et plus particulièrement les seigneurs qui se succédèrent dans ce fief, à augmenter le prieuré; aussi fut-il presque toujours gouverné par des religieuses sorties des plus illustres familles. Dès l'origine , on vit les pauvres habitants du pays venir abriter leurs demeures près du sanctuaire de la Mère de Dieu ; les religieuses obtinrent la permission de fonder un bourg avec différents privilèges pour les manants qui viendraient s'y iixer, entre autres le droit d'usage dans la foret de Concise (1).
Quant aux religieuses elles-mêmes , elles suivaient la règle de saint Benoit, avec les constitutions propres à la maison du Ronceray, et qui étaient d'une grande austérité. Dès le xne siècle l'usage s'y introduisit de n'admettre que des filles d'extraction noble du côté du père et du coté de la mère. La clôture et les grilles qui s'établirent successivement dans la plupart des maisons religieuses de
(1) Mémoire de Perette de MontLeron, Ms. de M. La Bcauluère, publié en partie dans la Province du Maine, 1846, 1847. - Maucourl de Bourjolly, Histoire de Laval, t. I, p. 112. Ms. de M. La Bcauluère.
femme», ne furent jamais connues dans celles du Ronceray ni dans celles qui en dépendaient. C'est ainsi que les religieuses d'Avesnières se sont toujours acquittées de l'office divin dans le chœur même de leur église, quoiqu'il n'ait jamais eu aucune clôture. Fidèlement attachées aux anciennes traditions, les religieuses du Ronceray et celles d'Avesnières, de Bonchamp, de Saint-Pierre-de-la-Poterie, de Sainte-Marie-Madeleine de Gohémon , conservèrent jusqu'à la fin, dans leur profession religieuse, le rite du Pontifical pour la consécration des vierges. Cette belle et imposante solennité , pratiquée durant les premiers siècles dans toutes les Églises , était dès le xme siècle tombée en désuétude dans presque toute la chrétienté , si Ton excepte l'abbaye du Ronceray et ses dépendances (1) , et quelques autres monastères.
Nous reviendrons sur plusieurs faits qui touchent le prieuré d'Avesnières : contentons-nous d'ajouter ici quelques détails qui ne se rattachent à aucun autre événement. Une charte de ce cloître semble prouver qu'il fut desservi pendant quelque temps par des religieux et par des religieuses. On sait que ces monastères doubles étaient assez nombreux dans nos contrées au xie et au xne siècle. On connaît le nom du supérieur des moines, qui se nommait Milesende (2). Guérin de Saint - Berthevin , dont nous avons déjà parlé , lit à diverses époques des dons considérables au prieuré d'Avesnières ; il lui accorda l'église du lieu, permit de bâtir un bourg, et céda le droit de paissage pour les porcs dans sa forêt (3). Une fille de ce seigneur ayant reçu le voile dans ce prieuré , il fit de
(1) Hélyot, Histoire des ordres monastiques et religieux, 4e part., chap. xxvn.
(2) Milesendis prior ejusdem loci. — Cartulariwu beatœ Mariœ Caritatis Andegavensis, n° 364. — Une autre charte, du même cartulaire, n° 367, semble indiquer Ja même chose; on y lit : Adam de Malo Campo scriptor cartule. — Au n° 363 on trouve encore un Guacius canonicus sanctsc Maria;. — N° 387, Ascclinus ccllcrarius.
(3) Ibidem, n°» 360, 365, 366, 368.
180 HISTOIRE DE L'ÉGLISi; DU MANS.
nouveaux dons (1). Les religieuses se montrèrent trèsreconnaissantes, et lui prêtèrent une somme d'argent fort considérable, cinq cents sous (2) , lorsqu'il partit pour le pèlerinage de Jérusalem (3). Toutefois, soit (pie ce baron ait été d'une mobilité de caractère extraordinaire, soit qu'on le confonde avec l'un de ses successeurs du même nom, il est certain que les religieuses d'Avesnières eurent plusieurs fois à défendre leurs droits contre lui (4), et contre son fils Hubert (S). Au temps qu'Eusébie gouvernait la communauté, Guérin entreprit de ressaisir tout ce qu'il avait donné volontairement. L'abbesse du Ronceray, nommée Théburge , Odon, abbé de la Couture , Geoffroy, doyen du Mans, Guy de Laval, Cécile, femme de ce seigneur, Guérin son fils, et beaucoup d'autres personnages s'assemblèrent dans le verger situé près le chevet de l'église, afin de juger cette affaire. Guérin fut obligé de confesser son tort; mais Hubert , son fils , exigea un coursier pour confirmer les droits des religieuses (6).
Outre les seigneurs de Laval Guy II et Hamon (7), on compte encore parmi les premiers bienfaiteurs du prieuré d'Avesnières Hersende , fille d'un drapier de Laval , qui était mariée et obtint la liberté de se faire religieuse (8) ; Hamon Crispus, qui donna en mourant l'église de Saint- Pierre de Clauso -Monte (9); Foulques de Bugnon, qui donna une partie de l'église de Bonchamp à la condition que les religieuses recevraient et instruiraient sa fille (10) ;
(1) Cartularium beatœ Mariœ Carit. Andeg., n° 369.
(2) Au pourvoir actuel de l'argent, cette somme équivaut à 1 4,100 fr. •le notre monnaie.
(3) Cartularium beatœ Mariœ Carit. Andeg., n° 369. — (4) Ibidem, nœ 367, 368. - (5) Ibidem, u° Zl \ .
(6) Ibidem, n° 367.
(7) Ibidem, n0!> 36-2, 403, et passim.
(S) Ibidem, n° 374. — [9) Ibidem, n° 377. — (ÎO) Ibidem. n° 402.— Suivant un tilrc île 15:t2, déposé aux archives de Maine-et-Loire, In prieure d'Avesnières avait le droit de prendre tous les cierges qui étaient offerts dans l'église de la Cassine, en Konchamp, chaque année le jour de sa.int Barthélémy.
enfin le chapitre de l'Église du Mans , qui fit abandon des droits qu'il pouvait pre'tendre sur les églises de Bonchamp et de Mareil, à l'occasion de la réception que les religieuses firent d'Agathe, fille de Guillerme de Ruillé-sur-Loir. De plus les chanoines contractèrent une confraternité et communauté de prières avec les religieuses d'Avesnières (1).
Le même intérêt qui unissait le seigneur de Laval à l'abbaye du Ronceray, l'attachait aussi à celle de Marmoutier. Jean, l'un de ses fils, venait d'y consacrer son existence à Dieu , à l'âge de vingt-neuf ans. Il est touchant de voir à toutes les époques la fidélité avec laquelle les habitants du Maine conservaient le souvenir des relations de saint Martin avec notre pays. Par dévotion pour cet illustre évêque, par attachement pour les moines qui desservaient le principal sanctuaire qu'il eût fondé, beaucoup de riches Manceaux établirent des prieurés qui en dépendaient; d'autres, en plus grand nombre, y choisirent leur sépulture. C'est ce que firent pendant un long espace de temps les seigneurs de Laval. Guy Iï voulut établir un chœur de ces moines près de son château, sous le vocable de saint Martin. Il avait probablement le désir d'y attirer son fils Jean, comme sa fille Agnès était venue fixer son séjour à Avesnières (2). Dans ce but, il concéda à l'abbé et aux religieux de Marmoutier un terrain considérable près de sa forteresse, qu'il faisait reconstruire dans le même temps. Il leur permit d'y fonder un bourg, d'y établir des marchés; il leur abandonna la juridiction sur les habitants du bourg et sur une partie des vendeurs et des acheteurs qui fréquenteraient les foires et les
(1) Cartularium beatœ Mariœ Carit. Andeg., n° 405.
(■2) Wiiydo,eastriquodappcllatur Vallis, inpago Cenomanensi,condifor et possessor, Majori Monasterio burgum apud idem caslrum, cum omnibus consuetudinibus, dédit, ad portam Rkedonenscm, seu occident alem... . . . Idquc douasse de occasione Johannis iilii , nuper eiFecti monaclii; consentientibus uxore sua Rotruda et filiis Haimonc, Gervasio, Guidone et Agnete, et Galterio iilio Rotiudi... Maucourt de Bourjolly , Mémoires historiques sur Laval, t. I.
182 histoire !>k l'église di
marchés établis par les moines; il leur donna enfin le droit de prendre le bois nécessaire pour leur usage el pour les bâtiments qu'ils auraient à construire dans sa forêt de Concise , et il les affranchit de tout droit de péage sur ses terres et sur ses rivières. De son côté, l'abbé et le chapitre de Marmoutier s'engagèrent à édifier un monastère et à y entretenir un nombre suffisant de religieux pour y célébrer l'office divin (i). Le seigneur de Laval ne mit aucun retard à l'exécution de ses promesses, et le nouveau cloître s'éleva avec rapidité. L'église que bâtirent les moines venus de Marmoutier subsiste encore presque tout entière , mais malheureusement profanée par des usages domestiques. Après l'église de Notre-Dame-de-Prix, elle est le plus ancien monument religieux de Laval, et il est triste de voir l'abandon où. la laisse une population qui conserve encore quelques faibles restes de la foi des premiers temps. Sa forme est celle des anciennes basiliques à trois nefs, terminées par trois absides: plan traditionnel auquel Marmoutier restait encore fidèle, et qu'il propageait dans nos provinces. Sans présenter de grandes proportions , elle offre cependant des caractères qui annoncent une certaine magnificence; elle conserve le cachet de ces moines constructeurs du xne et du xme siècle , qui possédaient à un si haut point le secret d'imprimer à toutes leurs œuvres un caractère hiératique que des influences moins sacrées firent trop tôt disparaître.
Le prieuré de Saint-Martin de Laval n'eut jamais une très-grande existence ; les revenus en furent toujours médiocres : ce qui s'explique facilement par la présence sur les mêmes lieux, et avec des conditions d'antériorité, du prieuré de Notre-Dame-de-Prix. Malgré cet état humble et obscur, le prieuré de Saint-Martin fut habité jusqu'au xvne siècle par un certain nombre de religieux qui produisirent par leurs exemples et leurs instructions des fruits abondants de salut parmi les populations, dont ils étaient aimés et
f !N Voir Pièce? justificativi
vénérés. Ils ne furent pas cependant toujours à l'abri des tempêtes que l'esprit de cupidité leur suscita quelquefois. Hamon, fils de Guy II et de Borthe de Blois, ayant succédé à son père dans la seigneurie de Laval en l'an 1048, essaya aussitôt de dépouiller les moines de Saint-Martin des concessions faites par son père et par son frère Jean. Dans l'emportement des passions, si ordinaire aux hommes de son temps, Hamon menaçai t de se livrer aux excès 1 es pi us graves, lorsque son frère lui fit entendre le langage de la justice et delà religion. La voix fraternelle toucha le coeur du fier Hamon ; il avoua ses torts , confirma aux religieux les concessions faites par sa famille, et y ajouta même un terrain dans la forêt de Concise, sur les bords du Vicoin (1), pour y construire un moulin (2).
Dès Tannée 1024 , c'est-à-dire antérieurement à l'établissement du prieuré de Saint-Martin , et même avant l'entrée de Jean de Laval à l'abbaye de Marmoutier, Guy II avait fait une fondation importante en faveur de l'abbaye de la Couture. A une petite distance de son château se trouvait une église vénérable par son antiquité , par les souvenirs qu'elle rappelait aux habitants de la contrée, puisqu'elle avait été le premier sanctuaire dans lequel leurs pères avaient adoré le vrai Dieu; et malgré son éloignement du centre de la population, elle avait conservé le titre et les prérogatives d'église paroissiale, par suite du respect que l'on était accoutumé de porter aux monuments primitifs. Cette église était celle de Prix (3). Guy II, voulant assurer la décence du service divin que réclamait la dignité de ce sanctuaire , et en même temps pourvoir aux besoins spirituels de la population, qui s'était agglomérée sous les créneaux de son donjon, donna cette église
(1) In bosco Conciso... in fluvio Vulcano.
(2) Cartulaire du prieuré de Saint-Martin de Laval, M s. de M. La Beauluère. — VArt de vérifier les dates, t. XIII, p. 109. — Duchcmin de \illiers, Essais historiques sur Laval, p. i25. — Boullier, Recherches historiques sur la Trinité de Laval, p. 257, et passitn.
(3) Histoire de VÈglise du Mans, {. \\, p. /i09.
aux religieux de la Couture, qui y fondèrent un prieuré sous le nom de Notre-Dame-de-Prix. Les prérogatives de ce monastère furent très-étendues, parce qu'il était seul alors dans ce lieu. Lorsque les églises du Bourg-Chevreau et de la Trinité furent établies, soit par Guy II lui-même, comme quelques historiens le pensent, soit par ses premiers successeurs, elles furent des dépendances de 1 "église de Prix. Le droit pastoral sur toute la population de Laval appartenait aux religieux de ce monastère, et ils l'exerçaient par eux-mêmes ou par des prêtres séculiers qui étaient comme leurs vicaires. La difficulté extrême de maintenir le clergé dans la décence convenable au caractère sacerdotal, avait dès lors porté les supérieurs ecclésiastiques et les fondateurs à régler ainsi l'administration d'un grand nombre de paroisses. Lorsqu'en 1040 les moines de Marmoutier, sur l'invitation du sire de Laval, fondèrent leur prieuré et leur bourg dé Saint-Martin , les religieux de la Couture crurent leurs droits lésés; ils réclamèrent, et la discussion n'était pas encore terminée en 1061, comme nous le dirons dans la suite (1).
Enfin Guy II et son fils Hamon augmentèrent les revenus du prieuré de Notre-Dame d'Auvers-le-Hamon, qui était alors florissant et nombreux (2). Déjà des liens particuliers unissaient les prieurés de Prix et d'Auvers-le-Hamon; plus tard ils furent unis plus étroitement encore. Vers l'an 1050, Guy d'Avoise, l'un des héritiers du fondateur, confirma les dons de ses ancêtres et les augmenta. Cette ratification fut reçue par Asselin, abbé de la Couture, en présence de l'évêque Gervais , d'Avesgaud, abbé de Saint- Calais, de Raoul de Vaige, de Robert d'Entrames, de Guillaume d'Antenaise, de Henri de Pezé, et de plusieurs autres seigneurs de la province (3).
(1) Mémoires manuscrits du cabinet de M. La Beauluèrc.
(2) Armoiries du prieuré de Notre-Dame à Auvers-lc-Hamon : De sable à un arbre renversé de sinople.
f3) Cartulaire de V abbaye de la Couture, et Histoire de la Couture,
Le xie siècle lut particulièrement fécond en établissements monastiques dans la partie du diocèse que l'on nomme le Bas-Maine , correspondant à peu près au département de la Mayenne. On remarque qu'ils se multiplièrent surtout dans l'ancien doyenné de Laval , où jusqu'à ce temps ils avaient été moins nombreux que dans les autres cantons du diocèse. La civilisation s'y était introduite plus lentement; cette contrée même n'était pas encore aussi peuplée que les autres de notre province. Désireux d'y attirer une population plus forte , et pour satisfaire à leur piété , les barons qui étaient devenus maîtres de cette ancienne marche de la Bretagne, invitèrent les moines à venir s'y établir. Ils leur firent des concessions de terres , leur permirent d'y bâtir des cloîtres, une église, et d'y établir un bourg. Bientôt on vit une population industrielle et agricole se fixer autour du monastère. Il y eut avantage pour tout le monde : les droits fiscaux des seigneurs augmentèrent en proportion du nombre de leurs sujets et des travaux qu'ils entreprirent. Les manants trouvèrent à leur disposition toutes les ressources que procurent le rapprochement, la société et les échanges. Dans d'autres lieux, en moindre nombre, les églises étaient déjà fondées ; mais elles attirèrent davantage les habitants des campagnes lorsqu'elles furent desservies par les moines. C'est ainsi que les églises de Saint-Berthevin, Courbeveille (1), sous le patronage de saint Sulpice, la Gravelle (2) , sous le patronage de saint Jacques , Houssay (3), sous celui de saint Sulpice , Loiron (4), sous celui des saints Gervais et Protais, Montigné (5), sous celui de la sainte Vierge , Ruillé-le-Gravelais (6), sous celui de saint Méen et de saint Sulpice , furent fondées ou augmentées
Mss. de la bibliothèque du Mans. — Pièces manuscrites du cabinet de M. LaBeauluèrc. — Boullier, op. cit., p. 12. — Le Paige, Dictionnaire historique du Maine, t. I, p. 54. — Pesche, Dictionnaire de la Sarthe, t. I, p. 61. — Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 222. (1) Curtis villa. — (2) Gravclla. — (3) Huxedus. — (4) Loiron. — (5) Montigncium. - (6) Ruiliacus.
I8G histoire i>e l'église du mans.
par les moines de l'abbaye de Marmoulier. Dans chacun de ces lieux ils établirent une petite celle, composée au moins de deux ou de trois moines, pour surveiller les propriétés; mais surtout pour instruire les colons voisins et leur administrer les sacrements. Quelques-unes des églises que nous venons de nommer existaient antérieurement , comme celles de Courbeveille et de Ruillé-le-Gra vêlais; mais ce n'étaient que des chapelles particulières, et elles ne pouvaient être d'une grande utilité aux pauvres habitants des campagnes.
Les mêmes motifs portèrent les moines de Saint-Jouinde-Marne à fonder de petites colonies à Beaulieu (1) et à Saint-Cyr-le-Gravelais (2). L'abbaye de Saint- Aubin d'Angers établit ses religieux à Quélaines et à Saint-Gault (3) ; Saint -Florent de Saumur, à Cossé- le -Vivien; Évron, à Saint-Germain-le-Fouilloux (4) ; Saint-Serge d'Angers, à Astillé (5); Saint-Vincent du Mans, àNuillé-sur-Vicoin(6); enfin l'abbaye de la Couture, au Genest (7) et à Grenoux(8), et l'on vient de voir que des religieux du même monastère desservaient déjà toute la ville et le château de Laval, par leur prieuré de Notre-Dame-de-Prix. Suivant une opinion assez probable, la paroisse de Saint-Mélaine (9), aujourd'hui remplacée par celle de Saint-Vénérand (10), ne tarda pas beaucoup à se former sur la rive gauche de la Mayenne, et elle fut confiée aux chanoines réguliers de l'abbaye de Toussaint d'Angers. Les moines construisirent de nouvelles églises dans presque tous les lieux où ils s'établirent sur le territoire de Laval ; la plupart ont été détruites au moins en grande partie; mais celle de Grenoux, dédiée à saint Sulpice , fait une heureuse exception.
Si nous pouvions parcourir les autres contrées du diocèse , comme nous venons de le faire pour la localité
(1) Bellus locus. — (2) Sanctus Cyricus. — (3) Sanctus Gullus. — (4) Fol. — (5) Hastiliacus. — (6) Neœilleyum super Viconium. — (7) Genestum. — (8) Grenoz.
(9) Parrochia sancti Melanii.
(10) Sanctus Venerandus.
de Laval , nous y verrions également les églises s'élever partout par les mains laborieuses des enfants de saint Benoit ; nous verrions les moines faire régner autour de leur demeures l'instruction , l'agriculture et l'industrie qui fïorissaient dans les cloîtres. L'abbaye d'Évron , entre autres , à cette époque où elle jouissait d'une grande prospérité , fonda des colonies dans tous les lieux qui l'environnaient : à Moulay(l), ïsé (2), la Basoche-Montpinçon (3) , Bais {A) , Châlons(5) , Champgénéteux (6) , Châtres (7) , Saint-Christophe-du-Luat (8) , Gesnes(9), Sainte- Gemme-le-Robert (10), Néau (11), Sainte-Suzanne (12), Torcé-en-Charnie (13), Trans (14), Viviers (15), et Youtré(16). Les autres monastères agirent de même, et en peu d'années tout le diocèse se trouva couvert d'établissements monastiques. Comme le dit un auteur de nos jours, dépositaires des plus nobles débris de l'ancienne civilisation , les moines ne dédaignèrent point de recueillir, avec la science et les arts de l'esprit, la tradition des procédés mécaniques et agricoles. Une abbaye n'était pas seulement un lieu de prières et de méditation, c'était encore un asile ouvert contre l'envahissement de la barbarie sous toutes ses formes; ce refuge des livres et du savoir abritait des ateliers de tout genre, et ses dépendances formaient ce qu'aujourd'hui nous appelons une ferme-modèle ; il y avait là des exemples d'industrie et d'activité pour le laboureur , l'ouvrier , le propriétaire. Les moines qui se répandaient au milieu de nos campagnes et de nos vastes forêts pour y former ces petits prieurés dont nous avons parlé, et beaucoup d'autres, portaient avec eux les traditions des travaux de l'intelligence et de ceux des champs, qui font la vie des peuples civilisés. Sur chaque terre où ils avaient commencé quelque entreprise de culture
(1) Auliacus. — (2) Ausciacus. — (3) Balgiacus. — (4) Bandiaca, — (5) Caladunnum. — (6) Campus Genestosus. — (7) Castra. — (8) Sanctus Christopkorus de Luato. — (9) Gêna. — (10) Jona. — (11) Nigellus. — (12) Sancta Susanna. — (13) Tortiacus. — (14) Tridens. — (15) Vivaria (16) Vulteriacus
et de colonisation, les cabanes des hommes <le travail, lites, colons, serls ou esclaves, groupées autour de la croix qu'ils avaient plantée d'abord, croissaient bientôt en nombre , se peuplaient davantage , arrivaient à former un hameau. Bientôt, la population augmentant, le a illage se transformait en paroisse (1).
Ce mouvement eut diverses époques, très-marquées dans le diocèse du Mans : le ixe et le xr siècle furent deux de ces époques les plus fortement caractérisées. A la première , le clergé séculier travailla beaucoup ; à la seconde, on ne reconnaît presque exclusivement que l'œuvre des moines. Le ixe siècle vit les colonies religieuses et agricoles s'établir de préférence dans le Bas-Vendomois , le Passais et autres parties plus rapprochées de la capitale de la province; le xie, au contraire, fut surtout fécond pour le Bas-Maine et l'ancienne Charnie. Mais ces études que nous pourrions faire sur le travail social qui s'opérait alors dans la province du Maine , sous l'influence de l'Église, et principalement des monastères, nous entraîneraient trop loin du récit des événements. Toutefois, nous devons encore insister sur quelques fondations , et les présenter avec certains détails, afin de mettre le lecteur en état de juger des autres établissements sur lesquels nous ne pouvons nous étendre aussi longuement.
Parmi les prieurés donnés à l'abbaye de la Couture, sous l'épiscopat de Gervais , il faut compter celui de Roezé (2), sur les bords de la Sarthe. Le fondateur se nommait Lodon; c'était un seigneur fort riche, qui dota magnifiquement le nouveau monastère. Il accorda d'abord l'église et la seigneurie du bourg de Roezé, avec différents fonds
(1) On trouve dans les Commentaires de D. Martène et de D. Galaiet sur la Règle de saint iïenoît, de curieux détails sur la conservation des traditions agricoles et industrielles dans les monastères. Voir aussi un remarquable travail de M. Beugnot sur les Municipalités rurales en France , publié dans la Revue française , août, septembre et octobre 1838.
(2) Rosfiacus.
GERVA1S. 189
de terre aux environs de leglise de Marsillé (1); deux anciennes basiliques, Tune située daus la forêt de Longaunay (2) , sous le patronage de la sainte Vierge, l'autre, sous le patronage de saint Martin , au lieu nommé Milletray (3). Ces deux sanctuaires avaient été autrefois desservis par des moines, et ils étaient tombés entre des mains laïques. Lodon donna encore d'autres fonds de terre, des moulins, des vignes et différents droits. Quelques-uns de ses vassaux concoururent , suivant la coutume, à la dotation du monastère. Renaud, fds de Drogon de la Suze (4), lui transmit l'église de Saint-Julien, dans le château de la Suze. Plus tard , Guy de la Suze accorda la remise de plusieurs droits et coutumes, et conlirma aux moines de la Couture la possession de l'église de Roezé dédiée à saint Pierre, à la condition d'y entretenir un certain nombre de moines pour y célébrer les offices de jour et de nuit. La charte fut signée par l'évêque Gervais, le comte Hugues II, Geoffroy fils d'Hammon, l'archidiacre Hugues et son frère Odon , Renaud, fds de Drogon, et Herbert, fils du fondateur. Le comte Hugues donna lui-même des bois et des terres au prieuré de Roezé, et sa charte fut signée par Herbert , fils de Lodon , Guy de la Cropte (5) , Auger de Montmirail , Robert le Chasseur, Frotmund le Forestier (6) . Puis elle fut confirmée par l'évêque Gervais, Girald , chantre , Renaud , chantre, Durand , trésorier et doyen, Hubert, doyen, Salicon, doyen, Christophe, doyen , Hugues , archidiacre. Trois abbés, Adélard, Herbert et Fredicus, signèrent, ainsi que plusieurs seigneurs laïques (7). Vers la même époque, Rerladius fonda près de Saint- Longis, autrefois nommé la Boisselière , le prieuré de
(1) Ecclesiam de Mavsiliaco, cura dimidia mansura terre... — Marsillé ou Marsilly, Icitc située sur le territoire de Roezé.
(2) Longus Aldus.
'3) Milletreus.
(4) Secuza.
.'j Spelunca. — (6) Et M. de Lunte.
Ménage, Histoire de Sable, 1repart., p. 351.
1(.m HISTOIRE DE L'ÉGLISE DU MANS.
Saint-Longis, qu'il donna à l'abbaye de Saint-Vincent. Cet établissement subsista jusqu'à la destruction des ordres religieux; il devint considérable ; mais dans les derniers temps il était réduit, comme le précédent, à l'état de bénéfice simple (1).
D'autres seigneurs, comme Raoul de Beaumont, vicomte du Maine , signalèrent leur piété par des dons offerts aux monastères de l'Anjou. En 1050 environ, il donna à l'abbaye de Saint-Florent de Saumur une colliberte (2). En 1048, Emma, femme de ce même Raoul , étant morte, fut ensevelie dans l'abbaye de Saint-Serge d'Angers, et à cette occasion son mari fit un don considérable (3) . L'année précédente , c'est-à-dire en 1047 , l'évêque Gervais , Vulgrin, abbé de Saint-Serge, et Frédéric, abbé de Saint-Florent, accompagnés de tous les abbés du diocèse d'Angers , rendirent les devoirs de la sépulture à Hubert, évoque de cette ville, dans l'abbaye de Saint-Serge (4).
Malgré la faveur dont les moines étaient universellement entourés, ils ne laissaient pas d'être quelquefois victimes de la violence des barons. Un état de guerre continuel, un défaut presque complet de culture intellectuelle, et une indépendance effrénée accoutumaient les esprits aune brutalité que le sentiment religieux ne parvenait pas toujours à réprimer. Heureusement la foi était vive au cœur de ces hommes d'armes, et le remords succédait prompte ment au crime. Parmi les nombreux exemples que fournissent nos annales, nous nous bornerons à citer celui d'Osmond,
(1) D. Colomb, Histoire des évêques du Mans, p. 4o2. — Le Paige, Dictionnaire historique du Maine, t. I, p. 522. — Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 222.
(2) Marchegay, Archives d'Anjou, t. I. — La charte citée se trouve dans le Livre Noir de Saint-Florent, qui doit être publié dans le Spici~ legium Solesmense.
(3) D. Martène , Thésaurus novus anecdotorum, t. 1, col. 184.
(4) Hubert était de Vendôme, et non de la famille de Beaumont-le- Vicomte, comme le disent quelques historiens ; mais il était oncle d'Emma . femme de Raoul de Beaumont. D. Martène, loc. cit.
GERYA1S. 491
seigneur de Gouë (1), dans la paroisse de Fougerolles (2). Ce seigneur, avec Hamon de Landivy, mit à mort dans l'église même de Saint -Martin- de -Landivy , le prêtre Géraud, attaché au prieuré de Notre-Dame à Saint-Marssur-la-Fustaye. En punition de ce crime, Gervais, évêque du Mans, condamna Ossnond à payer cinq sous de rente à perpétuité aux moines de laFustaye (3).
Ce même Osmond avait cependant signalé sa piété par plusieurs actes de générosité. Étant allé en pèlerinage avec sa femme à l'ermitage de Notre-Dame-du-Pont-Aubray (4) , il donna aux serviteurs de Dieu qui y habitaient une pièce de terre et vingt-cinq sous (5) pour refaire la porte et le côté gauche de leur église, qui avaient été frappés de la foudre; et pour prier Dieu pour lui, sa femme et l'âme de son père Arnulphe. Ce fait est des dernières années du Xe siècle (6).
On voit que dès lors le sanctuaire de Notre-Dame-du- Pont-Aubray était visité par la piété des fidèles. 11 n'a pas cessé depuis ce temps d'être cher aux populations voisines, mais plus particulièrement aux Manceaux et aux Bretons. Situé dans la paroisse de Landivy, sur le ruisseau de l'Airon(7), il se trouve au milieu d'une chaîne de petites montagnes et dans un site escarpé et très-pittoresque. Comme presque tous les monticules qui bornent les provinces de la Bretagne, de la Normandie et du Maine, celui-ci fut couvert d'une forteresse à l'époque des guerres qui divisèrent si longtemps ces différents états. On y reconnaît encore aujourd'hui de nombreux restes des anciens travaux de fortification. Le sanctuaire dédié à la Mère de Dieu est lui-même
(1) Sur la famille de Gouë, l'une des plus anciennes du Maine, voir Le Paige, t. I, p. 285, 345 et passim.
(2j Fougerolœ, Fulgarolœ, Fulgcrolœ. — Landivaium.
(3) Ms. du chartrier du château de Gouë, et Ms. de M. l'abbé Locbet.
(4) On écrivait autrefois le Pont-au-Bré.
(5) En monnaie actuelle, 704 fr.
(6) Ibidem.
(7) Airon, Dairon, Déron, Léron, Dévron.
192 HISTOIRE JJE L'ÉfiLlSE DD .MANS.
assis sur remplacement d'un camp. Il présente les caractères des monuments de la fin du xie ou du commencement du xne siècle. Mais le culte de la sainte Vierge en ce lieu remonte à une date plus reculée. Desservi longtemps par des ermites, la foule des pèlerins était telle , que de bonne heure on sentit la nécessité d'y adjoindre un hospice, qui subsistait encore au milieu du xvie siècle (i).
Depuis cette époque si malheureuse pour la foi , le concours des pèlerins a beaucoup diminué à Pont-Aubray , mais surtout de nos jours. La Mère de Dieu n'a cependant jamais manqué d'y répandre des grâces abondantes sur ceux qui l'ont invoquée en ce lieu privilégié. Nous ne pouvons nous dispenser de rappeler la guérison de Jeanne Le Royer, dite en religion sœur de la Nativité, religieuse converse au monastère des Urbanistes de Fougères, dont la vie et les révélations ont fait quelque bruit. Elle raconte elle-même qu'ayant été attaquée dans son enfance d'une maladie nerveuse qui ressemblait beaucoup au mal caduc , elle fut conduite, vers l'an 1740 , à Notre-Dame du Pont- Aubray , et qu'elle y recouvra subitement une santé parfaite (2).
L'évèque Gervais s'associait complètement aux sentiments sympathiques de son peuple pour la vie monastique. Par des démarches actives, il fit recouvrer à l'abbaye de Saint -Aubin d'Angers plusieurs églises dans notre diocèse, et chercha à lui en assurer la paisible jouissance contre de nouvelles tentatives de la part des laïques (3). A l'exemple de notre prélat, Robert le Bourguignon, seigneur
(1) Lhermelin, Voyage historique et descriptif sur les confins des départements de la Manche, d'Ille-et-Vi laine et de la Mayenne : contenant des documents inédits sur ces contrées, Paris, Matignon, 1837. — On peut voir aussi un article de M. de La Pylaie, dans Y Investigateur, journal de l'Institut historique, janvier 1837. — Badiche, Du Petit Maine et de sa franchi se, dans le même journal, avril 1849, p. 97-1 17.
(2) Vie et révélations de la sœur de la Nativité, t. III, p. 10, édit. de Paris, Baucé, 1817. — On peut voir sur la soeur de la Nativité. Y Ami <!<• la Religion, t. XXIII, p. 321-385, et t. XXIV, p. 193.
(3) Biblioth. Impér., collection D. Housseau, n° 427.
de Sablé, favorisa tous les monastères situés sur ses terres, et en particulier l'abbaye de Marmoutier, à laquelle il concéda des droits fort avantageux (\ ).
Nous terminerons ce qui concerne les monastères du diocèse à l'époque de l'évèque Gervais , par le récit du rétablissement de l'abbaye de Saint- Julien-du-Pré. Après les ravages du ixe siècle , ce sanctuaire était resté abandonné ; sous l'épiscopat de Gervais , une femme pieuse , nommée Lezeline , entreprit de le faire sortir de ses ruines ; elle le releva, y mit des religieuses de Tordre de Saint-Benoît, et donna une partie de ses biens pour leur aider à subsister. Les chanoines de la cathédrale contribuèrent à cette restauration par l'abandon de certains droits; et, en signe de reconnaissance, les abbesses du Pré étaient obligées de se rendre au chapitre de Saint-Julien assemblé la veille de la fête de ce saint apôtre, pour demander aux chanoines l'un d'entre eux pour officier dans leur église abbatiale en la solennité; cet usage cessa en l'année 1426. Depuis ce temps-là, les abbesses et leurs religieuses étaient seulement tenues d'envoyer leur chapelain faire de leur part la même requête au chapitre, qui commettait un chanoine pour faire l'office. La mense fie l'abbaye était d'environ vingt mille livres; elle possédait les prieurés de Saint- Julien, à Moncé-en-Sonnois (2), et de Rougemont, à Saint- Pavin-des-Champs , fondé en 1691, sous le patronage de la sainte Trinité. Son domaine féodal se composait des seigneuries de Crannes , de Saint-Georges-des-Bois , d'une partie de celle de la paroisse de Gourdaine dans la ville du Mans, et de plusieurs autres fiefs (3). Ce monastère partageait en tiers, avec le curé et le seigneur , les dîmes de la
(1) Pièces justificatives, n° xxn.
(2) Estimé 600 livres.
(3) Armoiries de l'abbaye du Pré : D'azur à un saint Julien, êvêque. xètupontiiicalement, posé à sénestre, et donnant sa bénédiction sur un vase, à dextre d'une femme à genoux el les mains jointes, le tout d'or, sur une terrasse de même.
ut. J3
paroisse de Huillé d'Anjou, et présentait à treize cures dans le diocèse du Mans.
Les premières abbesses, après la restauration, furent Luce, Obérède, Guiburge Irc, au temps d'Hildebert, Guiburge II, Agnès lre, Elisabeth. Lanceline , Bazilie, qui consentit avec toute sa communauté à la présentation que l'évêque Hugues de Saint-Calais fit en 4 143 de la chapelle de l'hôpital du Sépulcre ; Pétronille , qui eut un différend avec Odon , abbé d'Évron, relativement à l'église de Brée ; Hodéarde, qui eut un procès avec Raoul, abbé de la Pelice ; Hadvise, que l'on voit transiger avec René, prieur de Saint- Victeur; Thomase de Gorrot et Julienne, démissionnaire. Toutes ces dernières supérieures du Pré eurent des intérêts à débattre avec le prieuré de Saint- Victeur ; au temps d'Hadvise, la cause, après avoir été jugée par l'évêque du Mans et Pierre , abbé de Beaulieu , fut portée devant le pape Innocent III ; celui-ci nomma l'évêque de Saint-Malo pour terminer ce procès , qui finit par un compromis (4).
(1) Cartularium sancti Victoris Cenom. M s. tle.Gaignières. — Doni Brian t, Cenomania. — Le Paige, t. II, p. 206, 213. — Pesche, t. III, p. 3,49, 363, t. IV, p. 536. — Gauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 196, 223, 225, et passim.
GERVAÎS. 1 95
SUITE ET FIN DE i/EPISCOPAT DE GERVAIS.
Louables institutions de l'évêque Gervais en faveur du chapitre du Mans.
— Dons et restitutions en faveur de ce corps. — Offrandes de l'évêque Gervais. — Testament de ce prélat. — Amitié de saint Odilon, abbé de Cluny, et de l'évêque Gervais. — École de la cathédrale. — Lanfranc à l'abbaye de la Couture. — Les grammairiens Robert, Arnaud et Hubert.
— Le Maine est ravagé par la guerre. — Hostilités nouvelles entre l'évêque Gervais et le comte Herbert Baccon. - Gervais fait accorder le droit de régale à Geoffroy Martel. - Il forme une alliance avec le comte de Blois et le duc de Bretagne.— Geoffroy Martel se lie avec Herbert Baccon.— Gervais soulève le Maine contre celui-ci. — Geoffroy Martel ravage la province et assiège Ghâteau-du-Loir. — 11 prend Gervais par trahison, le retient dans les fers et l'oblige à renoncer à l'évêché du Mans. — Gervais à la cour de Guillaume le Bâtard, duc de Normandie.
— Il monte sur le siège de Reims. ~ Il sacre le roi Philippe Ier. —
— Son administration et ses grandes aumônes. — Estime que les Papes faisaient de lui. — Ses écrits. — Miracles opérés dans le Maine par saint Mélaine. — Mort de Gervais. — Mort de Geoffroy Martel.
Le chapitre de la cathédrale participa à la prospérité de tous les établissements religieux du diocèse sous l'épiscopat de Gervais. Ce grand prélat avait conçu les plus nobles projets pour relever l'antique éclat de notre clergé, et il les eût sans doute réalisés, si de malheureuses divisions n'étaient survenues trop promptement. Jaloux de marcher sur les traces de saint Aldric , il avait résolu de rétablir la vie commune dans le chapitre. Cette sainte institution venait de succomber entièrement sous révoque Avesgaud, qui en avait l'ait disparaître les derniers vestiges, en partageant les revenus du trésor de la cathédrale en prébendes. L'un des premiers soins de Gervais, pour parvenir à son but, fut d'augmenter les dépendances du cloître canonial. Les chanoines étaient sans doute plus nombreux alors qu'au ixe siècle ; ils appartenaient d'ailleurs pour la plupart aux familles les plus puissantes de la province. On y reconnaît h cette époque des membres des maisons de
HKi HISTOIRE DE LÉGLI8E DD MANS.
Bellême (D , Lucé (&), Saint-Calais [3), Assé-le-RibouJ (4), Laval, Milesse (5), Sablé (6) , Mayenne (7) , Martra(8), Antenoise (9) , et autres moins considérables. Il était convenable de leur offrir une demeure en rapport avec leur noble origine. Mais en construisant de nouvelles maisons canoniales, Gênais fit relever l'ancienne église de Saint- Sauveur, qui se trouvait dans l'enceinte du cloître, et il la lit décorer avec la magnificence qu'il montrait dans toutes ses œuvres. En attendant que les chanoines pussent y loger et y prendre tous leurs repas à une table commune , notre évèque rétablit déjà quelque chose de la vie régulière. Il voulut que les oblations faites dans l'église cathédrale fussent distribuées chaque dimanche aux chanoines et aux chapelains de l'évêque assidus au service divin, et aussi aux moines de Saint-Vincent : tant l'union était intime entre le chapitre et le monastère. Gervais exclut positivement de ces distributions les clercs infidèles à la résidence (10).
Les fondations d'anniversaires étaient l'une des premières sources de la richesse des chapitres ; notre évêque en fonda quatre dans son église, un pour son oncle Avesgaud , et en général pour les évoques du Mans, ses prédécesseurs, un autre pour son père Haimon, un troisième pour sa mère Hildeburge, et enfin un quatrième pour lui-même. Il assigna pour la rétribution de ces pieux services la moitié des revenus de l'église cathédrale, des autels, oblations et dîmes, tous les cens qui étaient levés sur les faubourgs, revenus que le grand trésorier percevait antérieurement ; il n'y a d'excepté que la somme remise par l'évêque à Farchichapelain lorsque le prélat chantait la messe. Gervais renonça encore à tout ce qui pourrait lui appartenir des ornements offerts à l'église,
(I) Martyrologe Ms , fol. 52, v. — v2j Livre Diane, n<> 179.— (3) Ibidem.
— (i) Ibidem, n° 181. -(5) Ibidem, n° 113. — (6) Ibidem.— (7) Ibidem.
— (8) Ibidem. — (9) Ménage, Histoire de Sablé, part. I, p. 166.
(10) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p 307 \ — Éartyrologium capifali Cenomn^rnsis , ad iv non . julii.
ainsi qu'aux droits d'autel dans les lieux dépendants du chapitre. Prenant ensuite sur son propre patrimoine, il donna aux chanoines la terre et le fief de Gué-Bernisson (1), dans la paroisse dePontlieue> sur la rive droite de l'Huisne ; l'église de Parigné-FÉvêque (2) , sur le territoire de Loudon ; toutes les coutumes et redevances féodales auxquelles le chapitre était tenu envers le père du prélat , pour ses terres relevant de Château-du-Loir ; le manoir que son père possédait à l'est de la ville du Mans, avec un bois et d'autres dépendances (3).
Gervais s'acquit encore de nouveaux titres à l'affection et à la reconnaissance du chapitre en lui faisant restituer certaines églises et des terres qui lui avaient été enlevées injustement; les principales étaient les églises de Saint- Ouen-en-Belin (4) , de Saint-Martin-de-Laigné, aujourd'hui Laigné-en-Belin (5) , de Mursane dans la Quinte (6) , de la ChapeJle-Saint-Aubin(7), de Sainte-Gemme-sur-Sarthe (8) près Ballon, de Pruillé-le-Gaudin (9), de Moncé (10), et la seigneurie de la paroisse qui était attachée au fief de Curteaura. Parmi les terres rendues au chapitre par l'influence de l'évèque Gervais , plusieurs étaient situées dans la Gastine du Belinois, ou petite Champagne du Maine (11). On
(1) Benais.
(2) Ecclesiam quaudam, ... in (erritorio Ledunis sitam, Patriniacum vocatam...
(3) Livre Blanc, n° 177. — Gesta Gervasii , apud D. Mabillon , Vêlera annlecta, t. III, p. 204*. — Marttjrologium capituli Cenomanensis, fol. 91, v., et seq. (iv non. julii, xvm kal. febr. )
(4) Ecclesia sancti Audoeni in Belino.
(5) Latiniacus.
(b) Ecclesia de Mursena infra Quintam Cenomannicam.
(7) Ecclesia sancti Albini cum terris...
(8) Ecclesia sancte Gemme super fluvium Sarlc.
(9) Ecclesiam deProliaco cum eadem potestate Curteauram vocatam.
(10) De Montiaco. Livre Blanc. — Martyrologium capituli Cenomanetuiê, ad îv non. julii.
(11) ïerrasque illas de Wastma. Cfr. Cauvin, Géographie vncicnnc du diocèse (tu Mans . p. 330.
I(J8 HISTOIRE itli L'ÉGLISJi bl MANS.
y distingue aussi Ville -Germeiz, aujourd'hui Vi lie -Germain (1), métairie située entre Trangé et la Chapelle-Saint- Aubin , la terre de Marcé (2) en la paroisse de Montoire dans le Bas-Vendomois , la seigneurie d'Assé-le-Bérenger (3) , deux moulins , qui subsistent encore sur la Sârthe,près de la ville du Mans,, et qui font revivre le nom et le souvenir de ce généreux évèque , et enfin la seigneurie de l'un des faubourgs du Mans (4).
Pour donner plus de solidité à ses dispositions en faveur de l'Église, Gervais obtint un diplôme royal consenti par le roi Henri Ier (5). Lui-même, dans la suite, renouvela et confirma la plupart de ces dispositions dans son testament. Par une des clauses de cet acte, l'évèque Gervais voulait qu'il fût lu tous les ans dans le chapitre ; et en effet , plus d'un siècle et demi après sa mort , les chanoines le firent transcrire sur le Martyrologe destiné aux usages de la cathédrale (6).
Le pieux désintéressement de l'évèque Gervais était encouragé par saint Odilon, abbé de Cluny, l'un des
(1) Villa Germeiz.
(2) Marciacus. — Nous avons suivi l'interprétation donnée par Cauvin ; mais peut-être s'agit- il en ce lieu de Marcé au-dessous du Mans, près du Petit-Saint-Georges , dont il est parlé dans une charte du Mont-Saint-Michel , Gallia christiana, t. XI, Instrum., col. 107.
(3) Aciacus cum potestate.
(4) Livre Blanc, n° 115. — Gfr. Le Gorvaisier, p. 350.— Le Paige, t. I , p. 422, t. Il, p. 387. — Il faut cependant reconnaître que l'évèque Gervais agit contre les intérêts de son Église lorsqu'il engagea à son beaufrère , Guy II de Laval, tous les autels situés sur les terres de ce seigneur. — Notum sit quod Guido de Walle sue terre altaria que ex dono domni Gervasii presulis tenuerat , beato Juliano et domno Wulgrino Genomanensi episcopo , volentibus filiis suis Hamone scilicet et Guidone et Gervasio , in perpetuum reliquit. Actum in testimonio et conspectu Herberti comitis, videntibus Hugone de Ateniaco et pluribus aliis. — Biblioth. Impér., fonds latin, n° 5211 B. — Livre Blanc, n° 133.
(5) D. Mabillon, Vetera analecta , t. III, p. 305 ». — D. Bouquet, t. XI, p. 135.
(6) Martyrologium Ecclesiœ Cenomanensis,ïe\. 01, t., et seq. (îvnon. jul.)
hommes les plus éminents du xie siècle par la sainteté Je sa vie , l'éclat de ses miracles, les lumières de son intelligence , la haute influence qu'il exerça sur toutes les classes de la société.
L'amitié d'un tel homme n'est-elle pas le plus grand éloge pour celui qui la posséda? Notre évèque Gênais eut cet avantage, et il sut l'apprécier à sa valeur; aussi, dans son testament , il constate que c'est à l'instigation de ce grand abbé qu'il a pris les dispositions généreuses qu'on y voit. S'étant rendu à l'abbaye de Cluny , Gervais assista à un chapitre général ou synode, dans lequel siégeaient plus de cinq cents évêques ou prêtres, que la vénération pour un lieu aussi saint y avait attirés. L'évêque du Mans avait apporté son testament, et il le fit confirmer par cette nombreuse assemblée, qui prononça la peine d'excommunication contre tous ceux qui y porteraient atteinte. L'original de cette pièce se voyait encore dans les archives du chapitre du Mans, au xvne siècle (1).
Suivant une autre version qui, du reste, ne contredit pas la précédente, saint Odilon s'était rendu au Mans, en faisant la visite de ses monastères. Cluny possédait dès lors quelques prieurés dans le diocèse, entre autres à Reaumont-le-Vicomte , le prieuré de Saint-Pierre et Saint-Paul, dont nous parlerons dans la suite. Ce serait donc dans notre ville que saint Odilon aurait confirmé les dispositions prises par l'évêque Gervais. On croit qu'Arnoul II, archevêque de Tours, neveu d'Avesgaud et cousin de Gervais, Hubert de Vendôme, évèque d'Angers, le comte Geoffroy Martel, Geoffroy, doyen de Saint-Martin de Tours, et un grand nombre d'autres personnages se réunirent au Mans à la même occasion, et confirmèrent aussi de leur signature les dispositions prises par notre prélat (2).
On dit aussi que Gervais adopta avec empressement la
(1) D. Mabillon, Vêlera analecta , t. III, p. 309*. — D. Marlot , Histoire de Reims, loc. cit.
(2) Livre Blanc, n« 177.
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fête de la Commémoration des morts établie par Bainl Odilon dans ses monastères, et que l'Église du Mans fut Tune des premières à la célébrer.
Gervais offrit encore à la cathédrale un don digne de sa munificence. Il possédait un magnifique Evangéliaire ; les miniaturistes et les calligraphes du ixe siècle n'avaient rien épargné pour en faire l'un des plus beaux monuments de l'art carlovingien. La plupart des dessins de ce manuscrit sont empruntés à l'architecture de l'époque, et reproduisent des édifices que le temps a détruits. Une suite de portiques pleins d'élégance offraient au calligraphe un champ où celui-ci a tracé les canons évangéliques d'Eusèbe. Les motifs d'architecture présentés par ce manuscrit peuvent donner une idée des constructions que saint Aldric fit élever sur une si grande échelle dans la ville et le diocèse du Mans (1). Après avoir fait, pendant huit cents ans, lune des principales richesses du trésor de Féglise cathédrale du Mans , le manuscrit de l'évêque Gervais a passé à la Bibliothèque du Roi à Paris , après le pillage de l'église par les Huguenots en 1562. Depuis cette époque, il a perdu sa magnifique couverture enrichie d'or et de pierres fines (2).
Le chapitre du Mans comptait dans son sein plusieurs chanoines capables d'apprécier la valeur d'un si précieux don. Le savoir y était honoré ; la science y ouvrait la voie aux premières dignités, et un grand nombre de jeunes clercs suivaient les leçons de théologie et de belles-lettres que des chanoines leur donnaient dans l'école de la cathédrale. Le modérateur de cette école était encore Ermenulphe , qui continua à la diriger au moins jusqu'en l'année 1040. A ce maître habile succéda Robert, surnommé
(1) M. le comte Aug. de Bislard , dans son admirable Histoire de la peinture dans les manuscrits, a reproduit quatre pages de TÉvangéliairedu Mans. Cfr. D. Guéranger , Institutions liturgiques, t. 111, p. 313, 363, 367, 379.
(2) L'Évangéliaire de l'évêque Gervais fut acheté au Mans en 1 56 i . Il porte à la Bibliothèque Impériale le n° 261, ancien fonds Colbert.
le Grammairien , homme aussi recominandable par la gravité de ses mœurs , sa modestie et sa vertu , que par sa doctrine , qui le faisait admirer de tout le monde. Ses grandes connaissances et son application constante à instruire ses nombreux disciples renouvelèrent presque toute la face du diocèse, et procurèrent au clergé de la cathédrale en particulier un renom qui distingue notre pays pendant ce xie siècle. Ce docte personnage ne se contentait pas de stimuler l'ardeur des clercs placés sous sa discipline, il encourageait les moines à se livrer aux études sacrées. Pour donner plus de poids à ses exhortations , Robert augmentait généreusement les bibliothèques des monastères par l'offrande de manuscrits précieux. Ce grammairien enseignait au Mans antérieurement à Tan 1010; il occupa encore sa chaire pendant de longues années , mais enfin, étant mort avant la translation de Gervais sur le siège archiépiscopal de Reims, il fut remplacé par Arnaud , son neveu. Ce nouveau scholastique était en tout digne de tenir la place de son oncle , qui l'avait formé par ses exemples et ses leçons à la vertu et à la science (1). Il remplit la tache d'instruire le clergé du diocèse et de diriger Fécole de la cathédrale, jusqu'en Tannée 1067, où il fut élu évêque du Mans après la mort de Vulgrin (2).
Sur ces entrefaites, l'ardeur pour les études sacrées dut être excitée au Mans par la juste opposition qu'éveilla l'hérésie de Bérenger, archidiacre d'Angers. L'évèque Gervais fut l'un de ses plus redoutables adversaires (3). Ce fut
(i) Arnaud portait le titre de grammairien dès le temps de l'évêque Gervais. Livre Blanc , n° 179. — Cartulaire de Tabbaye de Vendôme, apud D. Martène, Thésaurus anecdot., t. I, col. 158.
(2) D. Mabillon, Fêtera analecta, t. III, p. 312*.— Annales 0. S. #., lib. LVUI, num. 23; lib, LX, num. 64, et passim. — Gaufridus Vindocinensis. Opéra, p. 414. — Livre Blanc, n° 179. — Cartulaire de l'abbaye de Vendôme, apud D. Martène, Thésaurus anecdot., t. I, col. 158.
— D. Rivet, Histoire littéraire de la France, t. VII, p. 63, et passim.
— Mémoires pour l'histoiïe de Saint- Vincent , p. 33 , Ms. de la Biblioth. du Mans, n° 91.
(3) Du Boulay, Historia Uriiversitatis Parisiensis,t. I, p. 424.
202 histoire de l'église du kans.
peut-être à cette occasion que le célèbre Lanf rane , qui n'était encore que prieur du liée, lit le voyage du Mans. Il y séjourna pendant quelque temps dans l'abbaye de la Couture , et il ne crut pouvoir faire rien de plus agréable aux religieux de ce monastère, en retour de l'hospitalité qu'ils lui donnaient, que de s'occuper à la correction de quelques manuscrits. On conserve encore aujourd'hui un manuscrit de Yffexaemeron de saint Ambroise, portant sa signature et ses annotations (1). On verra bientôt plusieurs hommes distingués sortir de cette abbaye et de quelques autres du diocèse , preuve évidente que les études n'y étaient pas négligées. On est d'ailleurs en droit de le conclure en constatant la parfaite observance régulière qui se maintenait dans toute la province.
Parmi les clercs manceaux qui se sont fait une réputation à cette époque, on doit compter Hubert ou Herbert, qui enseigna d'abord à Orléans, où il eut pour disciple le célèbre Baudry, depuis abbé de Bourgueil, au diocèse d'Angers, et enfin archevêque de Dol. Après avoir enseigné à Orléans , Hubert occupa une chaire au Mans, et il y forma dans les belles -lettres un personnage nommé Audebert. 11 était surtout célèbre pour sa connaissance des lettres humaines. Baudry a composé sur sa mort un chant funèbre (2), dans lequel il fait un grand éloge de son savoir et de sa vertu. Il le regarde comme le plus habile des maîtres qui furent chargés de l'instruire. On n'est pas certain si cet Hubert est le même que le disciple de Fulbert de Chartres, qui portait le même nom, et qui est fort loué par son maître (3j.
Cependant la guerre désolait nos campagnes. Les expéditions de Geoffroy Martel et de Robert le Bourguignon, baron de Sablé, troisième fils de Renaud Ier, comte de
(1) Ms. de la Biblioth. du Mans. — On lit à la fin du volume ces mots : Lanfrancus ego correxi .
(2) Du Boulay le rapporte tout entier.
(3) Du Boulay, Historia Univers itati s Paris iensis , t. I, p. 562, r»06, 607.
Nevers, contre Guérin de Craon, en Tannée 1051 , répandaient le désordre dans une partie du Maine (4). Mais le diocèse eut beaucoup plus à souffrir des hostilités du comte d'Anjou contre le duc de Normandie. Le théâtre habituel de cette guerre fut le Passais ; et les places de Domfront et d'Alençon furent prises et saccagées plusieurs fois. Le duc Guillaume de Normandie , après avoir repris ces deux villes et avoir contraint Geoffroy Martel à se retirer, se mit en devoir de fortifier Ambrières (2), Tune des clefs de ses états du coté du Maine. Mais Geoffroy surprit Tannée normande dans un bois où il lui avait tendu un piège. Guillaume perdit en cette occasion plusieurs chevaliers de marque, « dont il fut siiré, dit une vieille chronique, qu'il courut sus de si grant force audit Geoffroy, et le férit de son épée tellement, qu'il lui froissa le heaulme, et lui coupa la coiffe , et lui trancha l'oreille , et de ce coup l'abattit par terre. Mais il fut relevé et remonté, et le comte Helye (lisez Herbert) du Mans fut prins. Lors, les Angevins et Manseaux furent déconfis, et s'enfuy Geoffroy- Martel ; depuis revint ledit duc devant Ambrières et Néel, fît faire un châtel qu'il garny de gens et de vivres pour contraindre Geoffroy Martel et ses gens (3). » Le comte d'Anjou parvint plus tard à s'emparer de la place et fit passer la garnison au fil de Tépée (4).
Tandis que ces scènes sanglantes épouvantaient les esprits, des événements plus tristes encore pour notre province, et pour l'Église en particulier, étaient sur le point d'éclater. Les hostilités se rallumaient entre Tévêque
(1) Ménage, Histoire de Sablé, part. I , p. 120-123. -- D. Morice, Histoire de Bretagne, t. T, p. 73, 74. — Barthélémy Roger , Histoire de V Anjou, p. 192.
(2) Ambrer œ.
(3) Chronique anonyme citée dans X Art de vérifier les dates, t. XIII, p. 55,56.
(4) Du Chesnc, Historiœ Norman, script., p. 187. — Gesta Guillelmi duc. Norman., apud D. Bouquet, t. XI, p. 34. — Barth. Roger, Histoire de l'Anjou, p. 190.— Le Corvaisier, Histoire des évéques du Mans,[>. 344. -— Godard-Faultrier, V Anjou et ses monuments, t. Il, p. 7-8.
204 HISTOIRE Dfi L ÉGLISE Di MAINS.
Gervais et le comte Herbert Baccoa. Toute trêve conclue
dans des vues d'égoïsme ne peut avoir une longue durée; et, il faut le dire, le concordat arrêté entre Gervais et Herbert ne semble pas avoir eu d'autre mobile. Malgré les immenses richesses et la puissance dont il pouvait disposer, l'évêque comprit bientôt qu'il n'était pas en état de résister à son adversaire. Il tenta quelques démarches pour s'assurer l'appui du roi de France Henri Ier; mais il reconnut bientôt qu'il n'en tirerait aucun secours efficace. Gervais tourna alors ses espérances d'un autre enté : faisant trop de fonds sur les ressources de son esprit, il s'engagea dans une suite de négociations dont l'issue ne répondit pas à son attente. Depuis la guerre que Gervais avait déclarée à Geoffroy Martel dès les premières années de son épiscopat, et le traité qui avait amené la déposition des armes , le prélat s'était montré fort empressé de gagner l'amitié du comte , devenu plus puissant depuis la mort de son père, et par l'acquisition de nouveaux états. Il était facile à Gervais d'oublier les anciennes animosités, puisqu'il avait retiré tout l'avantage de cette guerre; mais Geoffroy Martel ne pouvait oublier qu'il s'était vu dépouillé de la plus grande partie du Bas-Yendomois , et profondément humilié dans son orgueil. Malgré la blessure qu'il en gardait au fond du cœur, le comte dissimula; il feignit une réconciliation sincère, reçut avec honneur les messagers de l'évêque du Mans, et l'invita aux fêtes qu'il donnait. Gervais , trop confiant en la supériorité de ses lumières, se laissa surprendre à ces démonstrations, et se croyant sûr d'un aussi puissant allié que le comte d'Anjou, qui réunissait alors dans ses mains la Touraine, le Poitou et le Vendomois avec ses autres provinces, il se montra moins accommodant avec le comte Herbert Baccon. Les deux partis se provoquèrent par mille vexations réciproques, et à tout moment l'on pouvait craindre de voir une nouvelle guerre déchirer le Maine. Pour éviter de se livrer à la fortune des armes , Gervais prit un parti extrême, et dans lequel il semble avoir sacrifié l'honneur
et les vrais intérêts de notre Église et du pays, à des avantages d'un ordre inférieur. Il fit supplier le roi d'inféoder la garde de l'évêché du Mans au comte d'Anjou, pour la vie seulement de Geoffroy Martel , afin que celui-ci le protégeât plus volontiers contre les tentatives de Herbert Baccon. D'après les propositions de l'évêque, le droit de protection sur l'Église du Mans devait faire retour à la couronne , après la mort du comte Geoffroy. Ce message , qui paraissait spontané de la part de l'évêque , avait cependant été arrêté entre lui et le comte d'Anjou (I). Il est certain que depuis environ cent ans, les comtes d'Anjou et les ducs de Normandie portaient également leurs vues ambitieuses sur le Maine. Déjà en 979 , et plus tard sous le roi Robert, Geoffroy Grisegonelle avait obtenu une concession de la même nature que celle pour laquelle sollicitait présentement le vêque Gervais (2). On sait assez que ces concessions d'abord viagères devenaient bientôt héréditaires dans une famille. Ces considérations ne furent peut-être pas pesées suffisamment par l'évêque du Mans ; elles devaient cependant se présenter à tous les esprits, à cause des efforts tentés contre l'indépendance de notre province. Ce petit état, resserré entre deux puissances de beaucoup supérieures , et qui prenaient chaque jour de nouveaux accroissements , devait un jour ou l'autre tomber entre les mains de la plus forte ou de la plus habile. Les circonstances malheureuses dans lesquelles notre diocèse se trouva placé pendant tout le cours du moyen âge nuisirent beaucoup au développement des institutions civiles , et même des établissements ecclésiastiques et religieux. Tiré de son ancien orbite, dans lequel il avait prospéré, par l'action des grands corps qui s'approchaient de lui, notre pays devint un simple satellite de la Normandie ou de l'Anjou. Il en advint que la plupart des
(1) D. Mabillon, Vêlera analecta, t. III, p. 305 *. — D. Bouquet. 1. XII, p. 185
;2) Biblioth. Imper., tonds latin, n« 3839 A., in-tnl., fol. 143, 144.
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esprits éminents qu'il produisit se trouvèrent comme naturellement entraînés sur un autre théâtre, pour y développer leur science, leur habileté, leur courage ou leur activité. De même les grandes institutions , les écoles, les universités, les abbayes, les chapitres, seuls secours de l'intelligence , prirent plus d'essor et d'accroissement sur un territoire plus favorisé. Si le Maine ne pouvait éviter la cruelle destinée d'être soumis à l'étranger, il est toujours malheureux pour un prélat , doué d'ailleurs d'éminentes qualités, que son nom se trouve lié au récit de l'humiliation d'une province dont la liberté devait lui être plus chère que la vie.
Geoffroy Martel comprit mieux toutes les conséquences du droit de régale qui lui était offert. Il dut même être doublement flatté de la démarche à laquelle sa politique habile venait de conduire l'évêque du Mans ; en effet , elle lui ouvrait la perspective de réaliser promptement ses desseins ambitieux sur le Maine , et elle lui donnait un allié puissant dans la maison de Bellême , qui était l'un des plus fermes soutiens des ducs de Normandie du côté qui regardait ses états.
Le roi de France redoutait beaucoup plus alors l'ambition du duc de Normandie , Guillaume le Bâtard , que celle du comte d'Anjou. Celui-ci venait même de se montrer un fidèle et utile vassal dans la guerre contre le Normand (1). Mù par ces considérations, le roi Henri donna son consentement au projet de l'évêque Gervais. La régale dont Geoffroy Martel se trouva investi sur 1 evêché du Mans, se nommait, en terme de chancellerie, droit de protection; mais elle représentait toute autre chose que ce qui est indiqué par ce nom; elle consistait principalement dans la prérogative de présenter le candidat à l'élection ; et l'on sait que la présentation équivalait presque par le fait à la nomination directe. Elle consistait encore dans le droit d'exiger le service du fief, le ressort, et autres
(1) VArt de vérifier les dates, t. XIII, p. 56.
avantages réels. Les comtes d'Anjou se firent concéder les mêmes droits sur l'Église d'Angers, et ils en abusèrent également pour exercer des exactions étranges (1). Le roi Henri ne se dépouilla pas assurément sans regret des droits dont il avait joui sur l'évêché du Mans ; mais la condition précaire de la couronne la réduisait souvent à subir les exigences des grands vassaux (2).
La démarche de Pévêque Gervais lui porta malheur. Le comte Herbert Baccon ayant appris les intrigues du prélat pour lui arracher le gouvernement de la province, et connaissant d'autre part les intentions secrètes du comte d'Anjou à l'égard de Gervais , ne craignit pas de s'adresser à ce prince pour ourdir avec lui une trame dont la perte de l'évêque devait être la suite infaillible. Les propositions du comte Herbert Baccon ne furent pas mal accueillies par Geoffroy Martel : déjà les plans de Gervais commençaient à se développer ; et son allié d'hier arrivait à comprendre que toutes les espérances qu'on avait fait luire à ses yeux, ne reposaient que sur une base mobile.
En effet, après avoir recherché l'alliance de Geoffroy Martel pour se maintenir dans son siège , Ger\ais cherchait à échapper à sa suzeraineté et à se rendre de plus en plus indépendant dans le Maine , sous le nom du jeune comte Hugues IL Pour venir à bout de cette grande entreprise, le prélat se mit en quête de deux puissants alliés , et il les trouva dans les comtes de Blois et de Bretagne. Cette liaison nouvelle de l'évêque Gervais devait, en se manifestant , exciter les soupçons et les mécontentements de
(1) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III , p. 305 \ — D. Bouquet, t. XI, p. 135, 634. — Brusscl, Nouvel examen de l'usage général des fiefs en France, p. 299 et suiv. — L\<rt de vérifier les dates , t. XIII, p. 54, 89.
(2) Il est probable que la régale ne comprenait pas encore au xie siècle toute l'étendue des prérogatives qu'elle désigna dans la suite. On sait que tout ce qui concerne son origine et ses développements est l'une des parties les plus obscures de notre ancien droit, malgré d'immenses recherche! de la part des cfinonistes et des jurisconsultes.
Geoffroy Martel. Les comtes de Mois , maîtres de la Champagne rétaien< les Adversaires Les pins acharnés des
comtes d'Anjou; depuis un siècle environ la guerre n'avait cessé que par courts intervalles entre ces rivaux de puissance (1). Les hostilités entre les comtes de Bretagne et ceux d'Anjou n'étaient guère moins anciennes et moins opiniâtres (2). Geoffroy Martel étant instruit de la nouvelle ligue qui se tramait clans le plus grand mystère, écouta favorablement les propositions d'Herbert Baccon. Avec la dissimulation profonde qui le caractérisait , le comte d'Anjou parvint à faire croire au vieux Herbert Baccon qu'il était disposé à embrasser chaudement ses intérêts contre l'évêque; mais en même temps il était fermement résolu de ne se dévouer ni à sa cause, ni à celle de son antagoniste. Dans leurs complots, disent les historiens du prélat, les seuls que nous ayons sur cette partie de nos annales, Geoffroy Martel et Herbert Baccon résolurent de dépouiller, s'il se pouvait, Gervais de son siège, et de confisquer à leur profit ses domaines paternels (3).
Mais au moment où tout semblait sourire aux vengeances du comte Herbert Baccon, et que son autorité paraissait se consolider par la main même de ses ennemis , un autre danger éclata et lui fut fatal. Gervais parvint à découvrir l'alliance formée entre le gouverneur du Maine et le comte d'Anjou; il mesura d'un coup d'oeil la profondeur du danger qui le menaçait, et il ne balança pas à recourir à un moyen extrême pour ruiner entièrement son ennemi. Au moment même où le vieux Herbert Baccon négociait avec ses voisins , Gervais remuait toute la province et minait le sol sous les pas du comte. Ayant convoqué une assemblée
(1) D. Bouquet, t. XI, p. 430, et passira. — VArt de vérifier les dates, t. XIII, p. 56, et passiui
(2) Ménage, Histoire de Sablé, part. lr0, p. 120-1-23. — I). Morice, Histoire de Bretagne, t. I, p. 73 et 74. — L' ért de vérifier les dates, t. XIII, p. 47, 54, etpassim.
(3) D. Mabillon, Vefera anaiecta. t. lil. p. 306 \ 307 *. - 1) Bon quet, t. XI, p. 135.
générale de tous les seigneurs, et même de tous les hommes libres de la province , le prélat leur représente l'urgente nécessité de s'armer et de se soulever en masse contre Herbert Baccon. Il accuse le comte de vouloir dépouiller son pupille et son neveu, le jeune Hugues, des droits que celui-ci tenait de son père. Il ajoute que le comte Hugues était en état de gouverner par lui-même ; que c'était une injustice manifeste de tenir encore en tutelle un prince parvenu à une maturité précoce et doué de qualités trèsremarquables. Le prélat ne manqua pas d'offrir à ses auditeurs le tableau le plus brillant des espérances que devait faire concevoir le gouvernement d'un souverain dont il se croyait sûr de diriger l'esprit et les conseils. Venant enfin à parler de lui-même , il exposa les motifs qu'il avait de se plaindre du comte Herbert Baccon ; il avança même que celui-ci le persécutait uniquement à cause de son dévouement connu aux intérêts du jeune comte Hugues (4). Les promesses flatteuses prodiguées par le prélat, peutêtre quelques haines anciennes contre le comte Herbert Baccon , suffirent pour allumer promptement dans toute la province l'incendie de la guerre civile. On court aux armes de toutes parts ; l'évêque est à la tête des guerriers, il fait passer dans tous les cœurs le feu qui le transporte. Le vieux comte Herbert Baccon fut surpris d'une si prompte et si universelle révolte; il n'essaya qu'une faible résistance, et prit la fuite. Se voyant abandonné des Manceaux, trahi par le perfide Geoffroy Martel, qui ne lui envoya aucun secours, par son neveu lui-même, qui, dans l'impatience de tenir les rênes du gouvernement, avait écouté les conseils de Gervais, adopté ses projets, et s'était livré tout entier à son parti , il quitta la province et alla se renfermer dans un cloître , où il termina ses jours sous l'humble et paisible habit du moine (2).
(1) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 306 *. — D. Bouquet, t. XI, p. 135, 136, 633.
(2) D. Mabillon, loc. cit. — D. Bouquet, loc. cit.