III
148 HISTOIRE DE ! 'ÉOÎ : i DU il LN5.
Gervai* et Protais (i). Sous la direction dos moines de la Couture, le monastère de Notre-Dame d'Auvers-le-Hamon acquit de L'importance; le nombre de ses religieux augmenta, et ses richesses en même temps. La puissante maison de Laval, alliée à celle des fondateurs, le favorisa beaucoup. On lui donna de bonne heure l'église de la paroisse, dédiée à saint Pierre, et qui était d'un revenu considérable (2). Enfin la seigneurie du lieu, annexée au prieuré, fut bientôt érigée en baronnie (3).
La donation du prieuré d'Auvers - le -Hamon fut reçue par l'abbé Ascelin , qui gouvernait alors le monastère de la Couture. C'est sous la prélature de ce même personnage que l'abbaye reçut encore le prieuré de Saulges, fondé par Guy de Saulges, sous le patronage de saint Pierre (4). En leur conférant l'église-mère de Notre-Dame, celle de Saint- Pierre, le presbytère et les autres dépendances, le fondateur pose pour condition qu'on y entretiendra au moins un religieux prêtre et un nombre de moines qu'il ne détermine pas. Guy donne encore les églises de Saint-Jeansur-Erve , de Saint-Cyriaque et de Saint-Martin , de loué» en-Charnie, enfin les droits d'usage dans la forêt de Saulges ou de Charnie. Hugues de Sillé-le-Guillaume, en qualité de seigneur suzerain, autorisa ces dispositions (5). D'après ce qu'on a vu précédemment , le don de Guy de Saulges doit être considéré , non comme une fondation proprement dite, mais comme le rétablissement d'un
(1) Pièces justificatives, n° v.— Compendium hist. régal, abbat. sancti Pétri de Cultura, Ms.,Biblioth.rlu Mans,n° 91.— D. Brinnt, Cenomania.
(2) Estimée 1100 livres en 1777. Le prieuré à la même époque était de 2500 livres. — Le Paigc, t. I, p. 54.
(3) Le Gorvaisier , p. 326. — D. Bondonnet , p. 398. — Le Paige, t. I, p. 54. — Pesche, t. I, p. 61. — Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans , p. 17, 218 , et passim. — Essai historique sur l'abbaye de Soles)7ies, p. 18. — Armoiries du prieuré d'Auvers-le-Hamon : De sable à un arbre renversé de sinople.
(4) Selon Cauvin, ce prieuré de Saulges était dédié sous le patronage de Notre-Dame.
(5) Pièces justificatives, n°« xxv et xxvi.
* VULGRIN*. 243
ancien sanctuaire monastique , autrefois beaucoup plus considérable (1).
Cinquante -cinq ans environ après cette fondation, en 1205, Yves Le Franc, seigneur de Saulges, confirma rétablissement du prieuré, et lui donna de nouvelles terres. Les religieux s'engagèrent à prier Dieu, et à faire pour son âme , après sa mort, les mêmes services religieux que pour un moine prof es (2).
Le prieuré de Saint-Pierre à Brûlon vint, vers ce même temps, augmenter la puissance de l'abbaye de la Couture (3). Bouchard de Brùlon et Adélaïde sa femme donnèrent aux moines l'église de Saint-Pierre, située dans leur château , les prébendes de quatre chanoines et le droit d'établir un bourg. Après la mort du fondateur , Geoffroy etBouchard, sesiils, consentirent la donation faite par leur père, moyennant une certaine somme que les moines convinrent de leur verser. Guillaume le Bâtard, roi d'Angleterre, et Robert son fils, qui lui succéda, furent présents à cet accord passé au Mans en 1068 (4). Ce prieuré acquit dans la suite le château même de Brûlon; mais il ne jouit jamais de la seigneurie du lieu. 11 possédait aussi l'église paroissiale, dédiée à saint Pierre (5). Réduit à la fin à l'état de bénéfice simple, le prieuré de Saint -Pierre de Brûlon était encore considérable; dans le cours du xvme siècle , il fut uni au séminaire de Saint-Magloire à Paris (6). La suite de nos récits fera bientôt connaître de nouvelles libéralités de la famille de Brûlon envers l'abbaye de la Couture.
(1) Histoire de V Église du Mans, t. I, p. 362 ; t. II, p. 34 etsuiv.
(2) Historia Culturœ, Ms.
(3) Selon Cauvin, ce prieuré fut fondé en 1068 ; mais il y a erreur.
(4) Pièces justificatives , n° xxvu.
(5) La cure en 1777 ne valait plus que 700 livres, et le prieuré 1100 livres, selon Le Paige. Mais selon Cauvin le prieuré seul valait 2400 livres. Il est certain que l'un et l'autre avaient beaucoup diminué.
(6) Historia Culturœ, Ms. — Le Paige, t. I, p. 137. — Pesche, t. I, p. 242. — Essai historique sur l'abbage de Solesmes, p. 18. — Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 219, et passim.
En accordant aux moines de la Couture le droit de fonder un bourg près de leur prieuré, Bouchard de Brûlon se conformait à un usage suivi par beaucoup de fondateurs de son temps, et dont nous verrons encore d'autres exemples dans la suite. C'est ce qui a fait dire à D. Lobineau : « Il y a peu de fiefs considérables où les moines n'aient bâti de nouveaux bourgs, du consentement des seigneurs ; et la fondation des prieurés a produit cet avantage d'augmenter le nombre des Liabitants et de mettre à profit beaucoup de terres incultes, parce que ces nouveaux bourgs étaient peuplés de nouveaux habitants; et c'était l'une des premières conditions du traité que les moines faisaient avec les seigneurs. Du reste , les seigneurs leur laissaient tout l'exercice de la justice sur ces étrangers, et n'en exigeaient aucun service ni aucune corvée , si ce n'était celle de travailler à la réparation des ouvrages publics, dont ils avaient l'usage aussi bien que les anciens habitants, comme les ponts et les chaussées (1). »
Cette observation du savant historien de la Bretagne trouverait son application presque à chacune des fondations que nous racontons en si grand nombre dans cet ouvrage, mais surtout dans la période des XIe et xne siècles. Un écrivain de nos jours, qui a raconté avec talent une partie notable de l'histoire de notre diocèse , ajoute ces réflexions qui méritent d'être rapportées : « Cette période (de la seconde moitié du xie siècle), dit M. de Pétigny, fut si éminemment féconde , qu'il en est sorti plus de créations nouvelles que des huit siècles qui l'ont suivie. En même temps s'élevaient ces admirables monuments de l'art chrétien qui sont encore l'ornement et la gloire de nos cités , et ces redoutables forteresses dont les ruines mêmes conservent un imposant caractère de force et de grandeur. Alors aussi se formèrent ces puissantes associations religieuses qui, dans leur sainte indépendance } conservèrent , sous le régime de la force , les droits de l'intelligence et de la
(1) D. Lobineau, Histoire de Bretagne.
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liberté morale, et tout en gardant les traditions des lumières, des sciences et des arts, prirent une part active à la colonisation et au défrichement du pays : deux faits trop négligés par les historiens, et qui sont pourtant la véritable histoire , celle du peuple et du sol (4). »
Les seigneurs manceaux estimaient sans doute à leur juste valeur ces services rendus par les monastères; mais, éclairés par une foi vive , ils appréciaient beaucoup plus encore les prières , les austérités et les autres œuvres de piété qui sont l'essence de la vie religieuse. Ce qui prouve que tel était le point de vue où ils se plaçaient, c'est que, non contents de favoriser les développements de la vie monastique par des offrandes pécuniaires et territoriales , beaucoup renonçaient à une vie brillante dans le siècle pour s'ensevelir dans le cloître. Les abbayes de Saint-Calais, de Saint-Vincent et de la Couture dans le diocèse du Mans , celles de Marmoutier à Tours, de Saint-Aubin et de Saint- Serge à Angers , et d'autres encore, reçurent à la même époque un bon nombre de nobles descendants des plus grandes familles de notre province.
Du temps que l'abbé Ascelin gouvernait l'abbaye de la Couture, Patrice de Chaources (2) s'étant fait moine cà la Couture , transmit au monastère , du consentement de ses deux fils, le domaine de Lavaré près de Vibraye (3). Peu de temps après, un parent de Patrice nommé Raynault, s'étant consacré à Dieu dans le même monastère , donna une chapelle dédiée à saint Denys et située près du château de Pont-de-Gênes , des terres, des vignes et des droits féodaux (4-).
Le moine Avesgaud était l'un des religieux les plus remarquables de l'abbaye de la Couture, au temps de l'abbé Ascelin. Issu d'une race puissante dans le Maine, et
(1) De Pétigny, Histoire archéologique du Pendomois, p. 220.
(2) Sur l'illustre famille île Cliaources ou de Souivhes , voir Pesche, t. VI, p. 225 el suiv.
(3) Compendium historiœ nbbativ saneti Pétri de Cultura,
(4) Ibidem.
vraisemblablement de la famille de Beliême, dans laquelle le nom d'Avesgaud était fréquent, ce religieux cultiva les lettres avec avantage. Il recherchait la société des personnes les plus doctes , et son goût pour la vertu et les occupations libérales lui valut l'amitié de saint Anselme, depuis abbé du Bec et archevêque de Cantorbéry. Avesgaud lui écrivit dès avant Tannée 1061 , pour le prier de se charger de l'éducation d'un neveu qu'il chérissait tendrement. Il finit sa lettre , qui montre une grande familiarité avec le docte solitaire du Bec, en lui demandant quel service l'abbé ou les moines de son monastère peuvent désirer de lui, et en le priant de lui désigner un lieu où ils pourront se rencontrer (I). Quelque pressante que fût la lettre d'Avesgaud , elle n'obtint pas le succès qu'il en attendait. Son illustre ami exposa, dans une réponse aussi humble que spirituelle , les raisons qui l'empêchaient de se charger de l'éducation d'un jeune seigneur, dont les soins étaient incompatibles avec l'enseignement des hautes sciences, auquel se livrait alors saint Anselme (2).
De très-graves autorités mettent Avesgaud au nombre des prélats qui ont gouverné l'abbaye de la Couture , et prétendent qu'il succéda à l'abbé Ascelin (3). Ce sentiment n'est peut-être pas suffisamment appuyé. Toutefois il est certain que saint Anselme s'exprime en lui parlant dans les termes les plus respectueux (4-). Quoi qu'il en soit, l'abbé Ascelin , sous lequel l'abbaye de la Couture obtint un si haut degré de prospérité, vécut jusqu'en 4072, et mourut le 2 février (5).
(1) Baluze, Miscellanea , t. IV, p. 477. — Patrologie, édit. Migne, t. CXLUI.col. 1431 et 1432.
(2) Sancti Anselmi opéra, lib. I, epist. xvi.
(3) Mabillon, Annales 0. S. B., lib. LXI, nom. 41. — D. Rivet, Histoire littéraire de la France , t. VIII, p. 76. — Essai historique sur l'abbaye de Solesmes , p. 18. — Hauréau, Histoire littéraire du Maine, t. IV, p. 48.
(4) D. Briant, Cenomania , Y Histoire de l'abbaye de la Couture, Ms., Cauvin, Géographie... ne donnent pas à Avesgaud le rang d'abbé.
(5) Histaria Culturœ. — Necrologium sancti Pétri de Culturat Ms.
VULGRIN. 24-7
Foulques Ribole, membre de Tune des familles les plus puissantes du Maine, et qui se signala par de pieuses largesses en laveur de plusieurs monastères, mais principalement de la Couture , donna à l'abbaye d'Évron , du consentement de Béatrix, son épouse , et de Hubert, leur fils, l'église et le prieuré de Saint-Pavin-des-Champs, sous le" patronage de la sainte Vierge, avec les dîmes et les prémices qui en dépendaient. Ce don se fit en présence de l'évèque Vulgrin, des principaux dignitaires de l'Église du Mans et de plusieurs seigneurs de la province (1). Le monastère d'Évron était alors gouverné par l'abbé Daniel. Ce prélat eut pour successeur Guillaume , qui souscrivit, en 1066, la charte de fondation de l'abbaye de la Sainte- Trinité, à Caen. Guillaume vivait encore vers l'an 4072 (2).
Les dons que l'on vient d'énumérer, et d'autres encore offerts aux monastères du diocèse du Mans pendant le court épiscopat de Vulgrin , n'épuisèrent pas les générosités des pieux Manceaux. On fonda plusieurs prieurés dépendant des abbayes des diocèses voisins; mais les offrandes les plus considérables furent pour Marmoutier. Ce monastère, que protégeait toujours le souvenir de saint Martin, soutenait heureusement l'héritage que lui avaient légué ses premiers habitants, sous le double rapport de la vertu et de la science. Hugues Pradel (3) et Emma sa femme qui appartenaient vraisemblablement à la famille de Giroye , originaire de Bretagne et si fameuse dans les annales du Maine et de la Normandie (4) , donnèrent, en l'an 1060, à l'abbaye de Marmoutier, l'église de la Sainte-Trinité, qu'ils avaient commencé de bâtir, et celle de Saint-Célerin ,
(1) Gcrault, Notice historique sur Evron, p. 136.
(2) Tdem, loc. cit. , p. 12.
col. 61 1).
(3) Bratel, Braislel, Brutel, Bresteau.
(4) Ménage, Histoire de Sablé, part. I, p. 2, 3, et passim. — Odolant Desnos, Mémoires sur Alençm, t. I, p. 108, 117, 119, 123, 135, et passiin. — Le Voyageur français, t. XXXVII. — De Lestang, Dissertation sur les incursions normandes dans le Maine, p. 65.
248 HTSTOTRE DE l/ÉGLISE DU MANS.
situées Tune et Pautre sur le territoire de Saint-Célerin-le- Geré (4), près de Montfort-Je-llotrou, avec trois métairies sur cette même paroisse, le Moulin-aux-Moines et quelques autres dépendances. D'abord fondé seulement pour trois religieux, ce prieuré ne tarda pas à être occupé par une communauté florissante. Plusieurs moines méritèrent par leurs travaux un rang distingué. Parmi les bienfaiteurs, on distingue Mathilde ou Mahaut, fille de Gautier ou Guillaume d'Aloie (2), et épouse de Geoffroy de Mayenne. Elle se rendit à Marmoutier, demanda d'être associée aux prières des religieux, et leur donna des droits considérables, entre autres le passage libre sur toutes ses terres.
En 1090, Guillaume Pradel (3) entreprit de vexer les solitaires de Saint-Célerin. Us portèrent plainte à Hoël, alors évêque du Mans, qui excommunia ce seigneur. Guillaume rentra en lui-même , vint se présenter à son évêque aux fêtes de Pâques , promit de faire satisfaction aux religieux , demanda et obtint l'absolution des censures qui avaient été fulminées contre lui.
La seigneurie de la paroisse de Saint-Célerin-le-Geré et celle de la paroisse de la Chapelle-Guillaume au Perche furent annexées à ce prieuré (4). La fuie ou colombier du prieuré, encore debout, indique par sa forme terminée en 1er à cheval la supériorité du prieur sur tous les nobles et seigneurs du pays. La conventualité se maintint très-longtemps à Saint-Célerin ; ce prieuré fut possédé en règle par des personnages appartenant aux premières familles du pays : Pierre de Hérissé, Philibert d'Assé, Matthieu cFAndigné, Philippe de Laurière. Vers la fin du xvie siècle, il
(1) Sanctus Serenicus. — Ecclesia sancle Trinitatis de sancto Serenico et ecclesia ipsius ïancti Serenici. — Cartularium Majoris Monasterii.
(2) De Aloïa.
(3) Bradel.
(4) D. Martène, Histoire de Vabbaye de Marmoutier, part. 1, t. I, p. 456, 514, Ms.
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tomba en commende : Charles de Beaumanoir, évêque du Mans, en prit possession en 1632 ; il le transmit à son neveu Philibert Emmanuel. L'abbaye de Marmoutier , vers ces derniers temps , céda le prieuré de Saint-Célerin à celle de Saint-Florent de Saumur, qui le posséda jusqu'au renversement des monastères (1). Nous reviendrons bientôt sur ce prieuré , en parlant de l'un de ses religieux.
Le territoire où se voient aujourd'hui les paroisses de Bouère (2) , Grez-en-Bouère (3) et Saint-Charles-de-la- Forêt (4) , ainsi que tout l'espace sillonné par le Fondereux et la Taude, avait été autrefois couvert d'une forêt nommée forêt de Bouère. Vers le milieu du xie siècle une partie notable de ces bois existait encore; cependant on y avait commencé quelques défrichements, qui s'étendirent par les travaux des moines. Les religieux y furent d'abord appelés par Foulques de Bouère, qui fonda clans cette paroisse , du consentement de Simon , son iils , un prieuré pour trois moines, et le dounaà Fabbaye de Marmoutier, en le mettant sous le patronage de saint Gyr et sainte Juliette. Foulques, qui tenait la seigneurie de Bouère de son père Auger, la transmit à son fils Simon, et se fit religieux dans l'abbaye de Marmoutier, où il vécut assez longtemps. Simon confirma plus tard les dons faits par son père. Robert le Bourguignon, seigneur de Sablé, et Avoise sa femme , contribuèrent puissamment au développement de ce prieuré par la concession qu'ils lui firent de plusieurs terrains incultes , que les moines défrichèrent. C'est ainsi que ce monastère, bientôt assez nombreux, devint un
(1) En 1777, ce prieuré n'était plus estimé que 4500 livres, et la cure 400 livres. — D. Martène, Histoire de l'abbaye de Marmoutier, part. 1, t. I, fol. 456. — Chronique de la paroisse de Saint-Célerin, Ms. — • Chronique de Notre-Dame de Torcé, Ms. — Le Paige, t. I, p. 154. — Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 121, 219, et passim. — Idem , Statistique de l'arrondissement du Mans, p. 157. — Pcsche, Dictionnaire de la Sarthe, t. V, p. 144 et suiv.
(2) Bariacus, Doeria, Boueria magna.
(3) Griviacus , Gressus.
(4) Sanctus Carolus de Fores ta.
250 HISTOIRE T)ïf j/ÉGI.ÏSE DU MANS.
centre de colonisation monastique et agricole, auquel on est redevable de la fertilité de cette contrée M). 11 ne
faut pas oublier que si notre pays est aujourd'hui dans un état de souffrance par suite du déboisement de son territoire, Ja situation était toute différente au xi" siècle; les travaux entrepris pour réduire discrètement les forêts et les grands amas d'eau en terres labourables étaient alors les plus avantageux à la société, les plus nécessaires pour l'assainissement du pays et Ja civilisation de ses habitants.
Aussi les seigneurs s'estimaient-ils heureux lorsqu'ils possédaient quelque colonie monastique près de leurs châteaux. Bérenger, seigneur de Saint-Loup (2), près de Grezen-Bouère, donna tous ses biens à l'abbaye de Marmoutier, et s'y fit religieux. Ce fut l'origine du prieuré de Saint- Loup , dont Salomon de Sablé augmenta bientôt après le domaine, en se consacrant lui-même à Dieu dans l'abbaye fondée par saint Martin. Hugues, fils de ce dernier, s'étant rendu, l'an 10G8, au chapitre de Marmoutier, confirmâtes dons offerts au prieuré de Saint-Loup, et s'engagea à le défendre contre tous ceux qui voudraient en usurper les biens. Il fut admis à la participation des prières du monastère , dont il se montra constamment le protecteur. Guy de Grez-en-Bouère en est encore regardé comme l'un des principaux bienfaiteurs (3).
(1) D. Marlène, Histoire de V abbaye de Marmoutier, t. I, pari. I, p. 376, Ms.— Ménage, Histoire de Sablé, part. 1, p. 77, 131, et passim.
— Le Paige, Dictionnaire historique du Maine, t. I, p. 118. — Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 219, et passim. — Le prieuré de Saint-Cyr de Bouère était estimé en 1777, 2800 livres, et la cure 900 livres.
(2) Sanctus Lupus.
(3) Le prieuré de Saint-Loup était estimé en 1777 1200 livres, (500 seulement selon Le Paige), et la cure qui en dépendait, 300 livres.
— D. Martcnc, Histoire de V abbaye de Marmoutier, t. I, part. 1, p. 412. — Le Paige. Dictionnaire historique du Maine, t. I, p. 530.
— Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 222, et passim. Cauvin se trompe en plaçant ce prieuré à Saint-Loup-du-Gast.
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Le prieuré de Notre-Dame de Torcé-en- Vallée (I) lut fondé par Bouchard, fils de Faucher de Crapon, pour deux moines. Albert, abbé de Marmoutier, reçut ce don, consistant en l'église paroissiale avec ses dîmes, sépultures et autres droits. Cette donation fut ratifiée par Hamelin , fils du fondateur, en la cour du comte Herbert II, à Beaumont-le-Vicomte , en présence de Gautier et Geoifroy de Mayenne, qui, en qualité de seigneurs suzerains, la confirmèrent également. Dès l'époque de cette fondation , l'église de Notre-Dame de Torcé était l'un des sanctuaires les plus vénérés de la Mère de Dieu , et le but d'un pieux pèlerinage, qui n'a cessé depuis ce temps d'être fréquenté par les populations du Maine, du Perche, de la Normandie, de l'Anjou et des diocèses même les plus éloignés de la Bretagne. Au nombre des personnages remarquables qui sont venus s'y agenouiller, et qui y ont laissé des marques de leur piété , on compte saint Barthélémy, abbé de Marmoutier, Rotrou, seigneur de Monfort-le-Rotrou , Martin de Montmorency, seigneur de Loresse, Gonthier de Baigneux, évêque du Mans, probablement le roi de France Philippe -Auguste, et enfin Louis XIII en l'année 1614. A la fin du xme siècle , une association , sous le nom de confrérie de Notre-Dame, fut établie dans cette église; les Souverains Pontifes, pour la favoriser, accordèrent de nombreuses indulgences, et les pèlerins s'empressèrent de faire inscrire leurs noms sur les registres des confrères. Le monument dans lequel la gloire de la Mère de Dieu n'a cessé d'éclater même de nos jours n'offre rien de remarquable. Une partie fut reconstruite au xvic siècle par deux prêtres habiles dans l'architecture religieuse , Guillaume Gaillard , prêtre de la paroisse de Sentier, au diocèse de Chartres, et Denys Lambert, prêtre de Torcé. Cette église fut ornée de vitraux peints assez remarquables
(1) TorciacuSj Torceyum , Trace ium , Torciacus, Torceium juxta Malum Stabulum. —Aujourd'hui on semble avoir adopté la dénomination de Notre-Dame-de-Torcé.
282 HISTOIRE LE j/ÉGLISE DU MANS.
par des moines de Marmoutier, et entre autres par Dom André Rapicault , qui fut prieur de Torcé , de d560 à 1583 (I).
Outre les fondations mentionnées en faveur de l'abbaye de Marmoutier, il faudrait , si l'espace nous le permettait , rappeler un grand nombre de donations moins considérables , par lesquelles la piété des Manceaux pour saint Martin et les moines qui habitaient son monastère se signala à plusieurs reprises. Contentons-nous de rappeler le prêtre Robert, qui donna tous ses biens aux religieux du prieuré de Saint-Hippolyte de Vivoin (2).
Les abbayes de l'Anjou entretenaient également de fréquents rapports avec les habitants du Maine; l'évêque Vul grin et le comte Geoffroy Martel encourageaient hautement ces relations si favorables à leur politique , en même temps que conformes aux vues de leur piété. Raoul, vicomte de Beaumont , donna à l'abbaye de Saint-Serge l'église de Saint-Remy de Mauge, le fort de Montrouveau, et différents fonds de terre situés en Anjou. Ce fut à l'occasion de la sépulture de sa femme Emma (3). Ce seigneur avait fondé soixante ans plus tôt le prieuré de Saint-Hippolyte de Vivoin (4) , qui était présentement très-florissant , et il l'avait donné à Marmoutier. Vers 1057, il créa le prieuré de Luché (5) , sur les bords du Loir. Les
(1) Bilard, Analyse des documents historiques, etc.,n° 313 à 333. — D. Martène, Histoire de l'abbaye de Marmoutier, t. I, part. 1.— Lochet, Notice historique sur le pèlerinage de Notre-Dame-de-Torcé, 1845. — Le Paige, Dictionnaire historique du Maine, t. II, p. 541. — Pesche, Dictionnaire de la Sarthe, t. VI, p. 344 et suiv. — Cauvin, Statistique de l'arrondissement du Mans, p. 166. — Tdem, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 226 et 524. — Dans les derniers pouillés le prieuré est estimé 1500 livres, et la cure qui en dépendait 700 livres.
(2) Le Paige, t. I, p. 81. — Pesche, t. VI, p. 577 et suiv.
(3) D. Martène, Thésaurus novus anecdotorum, t. I, col. 185. — Le Paige, t. I, p. 80.
(4) 11 est assez probable que les historiens ont confondu deux personnes en une seule.
(5) Lucheium, Luchiacum.
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concessions de Raoul furent assez considérables et suffisantes pour entretenir une communauté ; mais elles furent peu de temps après augmentées par le sénéchal Foulques, dont le fils se consacra à Dieu sous l'habit monastique dans l'abbaye de Saint-Aubin. Foulques lui-même mourut dans le cloître , entre les bras de son fils, et revêtu du même habit. Girard, qui portait aussi le titre de sénéchal, et qui se fit moine à son tour , Vivien , seigneur du Lude, proche parent du fondateur, Engelbaud, Amelin, Adélaïde, sœur de Geoffroy de Sablé , Hamelin d'Antenaise , Ermengarde , vicomtesse du Lude , Hubert de Porrienna avec sa femme, et plusieurs autres seigneurs du Maine furent bienfaiteurs de cette maison. Nous verrons plusieurs évêques du Mans en prendre la protection, et les Souverains Pontifes eux-mêmes , Urbain II en 1097 , Eugène III en 1152 , confirmèrent la possession de ce prieuré entre les mains des moines de Saint- Aubin (1). Ce prieuré était sous le patronage de saint Etienne, et conserva toujours une véritable importance (2).
Roger, sire de Montgommery, et Mabille de Bellême, sa femme, fondèrent, en l'année 1060, un prieuré à la Roche-Mabille (3), dans le Passais, en faveur de l'abbaye de Saint-Martin de Séez , dont ils étaient les restaurateurs. Ils le placèrent sous le patronage de saint Pierre et de saint Nicolas , et ils lui assignèrent pour dot la dîme de leurs moulins, plusieurs fonds de terre, et divers droits. Près d'un siècle plus tard, en 1151, Guillaume, comte de Ponthieu , confirma à l'abbaye de Saint-Martin l'église de Saint-Nicolas de la Roche-Mabille (4). Les travaux des
(1) Bilard, Analyse des documents historiques, etc., n°« 243 à 278.
(2) Le prieuré de Luché était estimé 4000 livres , la cure qui en dépendait 500 livres. — Le Paige, t. I, p. 543. — Pesche, t. II, p. 675. — Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 222, 382.
(3) Cornes Rogerius et Mabilla uxor ejus, Deo et sancto Nicolao de Hocha annuerunt decimam molendinorum oppidi Rupis, et decimara census ejusdem castri .. Sed ecclesiam sancti Pétri... Gallia christiana, t. XI, Instrum., col. 151-153.
(4) Gallia christ., ibidem, col. 720.
$54 HISTOIRE DE [/ÉÔLfSE I»U MANS.
moines qui habitèrent re cloître durent être fréquernttient contrariés par les guerres presque continuelles qui désolèrent Je Passais. Dans le cours du xvme siècle, le prieuré de Saint-Pierre et de Sain^Nicolas de la Hoche-Mal >il le fut réuni à l'abbaye de Saint-Martin de Séez. Du reste , on prétend que cet établissement avait d'abord été une collégiale; mais les moines ne tardèrent pas à y prendre la place des chanoines (1).
La tradition, d'accord avec les monuments, attribue la part principale en cette fondation à Mabille de Bellème. Cette femme , qui avait hérité des talents et du génie de sa famille, était, dit-on, chargée de la défense des frontières normandes du côté du Maine. Elle fit construire la forteresse qui domine la vallée de la Roche-Mabille et la rivière du Sarthon. Elle fit aussi élever l'église de Saint- Pierre , qui subsiste encore tout entière , et qui renferme plusieurs particularités remarquables ; nous nous contenterons de signaler des fonts baptismaux en manière de bassin , pour le baptême par immersion ; cette forme s'était conservée dans le diocèse du Mans pendant le xne et probablement une partie du xine siècle (2).
ïl y avait alors généralement moins de tendance dans les esprits à faire des fondations en faveur du clergé séculier, dont la vie inspirait peu de respect et de confiance. On remarque cependant, à l'époque où Vulgrin gouvernait l'Église du Mans, que quelques dons furent offerts au chapitre de l'église cathédrale. Le plus considérable de tous est un hommage de la piété de Guy 11 de Laval, dont nous avons déjà rapporté les fondations en faveur de Marmoutier et du Ronceray. Ce seigneur avait reçu de l'évêque Gervais, son beau-frère, les droits d'autel sur toutes les terres relevant de son château de Laval. Dans sa vieillesse,
(1) Le prieure estimé 145 livres en 1777, et la cure qui en dépendait, 600 livres. — Le Paige, t. II, p. 451. — Cauvin , Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 225, 438, 480.
(2) Cfr. Le département de l'Orne archéologique et pittoresque.
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reconnaissant tout ce qu'une pareille propriété renfermait de contraire aux loi? de l'Église eïde la justice, il voulut y renoncer. Il est certain que i evêque Vulgrin avait contribué par ses remontrances à faire naître des inquiétudes dans l'âme du vieux baron. Le seigneur de Laval pouvait se reprocher encore d'autres infractions aux lois de la discipline : ainsi il avait fait prisonnier Robert, seigneur de Vitré , au moment où celui-ci revenait d'un pèlerinage de la terre sainte , sous l'inviolabilité que conférait la qualité de pèlerin, et il n'avait consenti à briser ses fers que lorsque Ynogen de Fougères , mère du prince captif, eut payé une forte rançon (1). Une telle action faisait encourir au coupable les censures de l'Église. Effrayé donc du poids de ses péchés , Guy restitua les droits d'autel sur toutes ses terres à Notre-Dame, aux saints martyrs Gervais et Protais, et à saint Julien confesseur, c'est-à-dire aux saints patrons de l'église cathédrale du Mans, et à l'évêque Vulgrin. Ses fils Hamon , Guy et Gervais , consentirent à cette restitution qui devait être perpétuelle, mais qui ne fut pas entièrement gratuite ; car le clergé fut obligé de verser une somme de trois cents sous de deniers (2). L'évêque Vulgrin dut encore contracter l'engagement de faire célébrer pour Guy, après qu'il serait mort, trente messes dans chacune des abbayes tant de chanoines que de moines du diocèse, et d'en célébrer lui-môme trois à l'intention du défunt. Guy ajouta encore une autre clause : il avait luimême inféodé les droits d'autel à des chevaliers qui en percevaient les revenus; il réserve donc certains privilèges pécuniaires pendant le reste de leur vie. Ce traité fut négocié en présence du comte du Maine Herbert II et de plusieurs personnages puissants du pays (3).
Deux frères, Raoul et Geoffroy, d'accord avec leurs familles, abandonnèrent à Saint-Julien et à ses chanoines
(1) VÂrt de vérifier les dates, t. XIII, p. 109,
(2) En monnaie actuelle cette somme équivaut à peu près à 8400 fr.
(3) Livre Blanc, n° 183.
les droits qu'ils prétendaient dans l'église d'Assé-lo-Bérm-
gcr. Ils y joignirent quatre arpents de vigne, pour lesquels ils reçurent cinquante-cinq sous de deniers (1), et stipulèrent certains services religieux qui seraient faits pour eux après leur mort. Robert le doyen, Engelbaut le prêchante , et beaucoup de chanoines consentirent cet acte avec L'évêque Vulgrin (2). On doit remarquer encore sur ce contrat certaines formules du droit romain , et la présence d'un corps de ville existant au Mans à cette date (3) . Les professeurs dont nous avons parlé précédemment enseignaient peutêtre encore à cette époque dans la ville du Mans; leurs leçons pouvaient d'ailleurs* avoir laissé des souvenirs; et il est en outre assez remarquable de rencontrer ces traces du droit municipal dans notre province , à la veille du soulèvement communal, si mal compris jusqu'à ce jour par la plupart des historiens.
L'évêque Vulgrin employait tous les moyens de la persuasion pour faire restituer au chapitre les propriétés qui lui avaient été enlevées par la force ou la ruse. Ce qui se passa relativement à la seigneurie de l'un des faubourgs de la ville et à la propriété d'une vigne, donne une idée assez claire des dangers que couraient les biens des Églises à cette époque. Ce faubourg et cette vigne, qui avaient appartenu à un clerc nommé Noël, étaient depuis longtemps du domaine de l'église cathédrale ; mais ils avaient passé depuis entre les mains d'un nommé Landry, en vertu d'un contrat injuste et illégitime. L'évêque Gervais parvint à faire reconnaître les droits de son Église par Goscelin, frère aine de Landry, et après la mort de celui-ci la restitution en fut faite sur l'autel majeur de la cathédrale , et devant un nombre convenable de témoins. Mais Goscelin mourut bientôt après, et Hugues, son jeune frère, ne voulut point reconnaître ce que celui-ci avait fait ; loin de là, employant
(1) En monnaie actuelle cette somme peut être évaluée à 1550 fr.
(2) Livre Blanc, n° 111. — Biblioth. Impér., fonds latin, n° 5211 B.
(3) Videntibus quoque et audientibus bonis viris compluribus...
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la violence il ressaisit cette propriété. Enfin, vaincu par les prières et les remontrances de l'évèque Vulgrin , il fit une restitution complète à Saint-Julien, demanda des prières pour lui et ses proches , et les chanoines lui remirent la somme alors assez considérable de sept livres de deniers (l). Il déposa l'acte de reconnaissance sur l'autel de Saint- Julien, en présence de levêque Vulgrin et de plusieurs témoins, dont le plus remarquable était l'archevêque de Reims, Gervais , revenu au Mans après que Geoffroy Martel lut entré à l'abbaye de Saint-Aubin (2).
On le voit, le chapitre ne recouvrait la jouissance de ses anciennes propriétés que par de nouveaux sacrifices. La source du plus grand nombre de ces pertes était la négligence avec laquelle les lois primitives de la discipline étaient appliquées. Si les chanoines eussent été appelés à délibérer sur l'administration des propriétés de l'église, cette honteuse et coupable dilapidation n'eût pas eu lieu. Toutefois la grande dévotion que l'on avait généralement pour saint Julien contribuait à neutraliser le mal, en provoquant des restitutions plus ou moins complètes. Cette piété envers l 'apôtre du Maine attira des dons bénévoles
(1) Sept livres de Tan 1060, selon leur valeur relative , équivalent à 3942 fr. de notre monnaie.
(2) Notuin... Hugonem, filium Landrici, beato Juliano dimisisse et in perpetuuni annuisse quoddam burgum, prope menia Cenomanica urbis situm, simulque vineara Natalis cleriei ; et accepisse a canonicis vu libres denariorum. Istud autem burgum, a proprietale ipsorum canonicorum olim abstractum, Landrico, patri cjus, injuste fuerat concessum. Post cujus obitum, Goscclinus, predicti Hugonis fratcr major, natus ex altéra matre, ejus sancte Cenomanensis Ecclesie, suasu et cxhortatione donmi Gervasii, eo tempore episcopi, recognoscens, burgum supradictum sancto Juliano sponte reddidit.Mortuo vero ipso Goscelino, predictus Hugo, ejus junior, burgum illud calumpnians invasit. Postea tamen , precibus et ammonitione domni Wulgrini, Cenomanensis episcopi, canonicis burgum illum cum vinea Natalis cleriei reddidit, posuitque donum super altare sancti Juliani, sub presentia domni Vulgrini, episcopi, et testium subscriptoruin: Domni Gervasii, Remensis archiepiscopi ; Hcrberti, filii Albcrici, Widonis Exoriatoris Villaui, Fulcodii vicarii. Livre Blanc, n° 115. — Biblioth. Imper., fonds latin, n° 5215 B, fol. 17.
dé toutes les classes de la société, I >rsqne l'évéque Vulgriû et le chapitre entreprirent de reconstruire l'église cathédrale. Depuis i'épiscopat de Mainard , cette vénérable basilique n'avait reçu cpie des soins insuffisants pour en assurer la conservation; les rivalités continuelles entre les prélats de la maison de Bellême et les comtes du Maine, avaient lait perdre de vue cette œuvre , à laquelle se rattachaient tant de précieux intérêts. On élevait cependant de toutes parts des églises plus grandes et plus belles que celles qui les avaient précédées. Le Maine conserve encore de nombreuses traces du zèle avec lequel les fidèles se portaient à construire de nouvelles demeures àDieu. Lorsqu'il s'agissait de l'église- mère, de la basilique de saint Julien, il ne pouvait y avoir d'indifférents. Aussi, dès les premiers jours de son épiscopat, Vulgrin, qui arrivait au Mans précédé de sa renommée , et après les monuments dont il avait décoré le diocèse d'Angers , rencontra une vive sympathie pour le projet qu'il forma tout d'abord de relever et d'agrandir l'église cathédrale. De si vastes plans ne pouvaient s'exécuter sur-le-champ ; il fallut premièrement réunir une grande quantité de matériaux , après quoi le prélat songea à se mettre à l'œuvre. On construisit d'abord la nef, et, vers l'an 1060, on jeta les fondements de la croisée et du cancel ; mais enlevé par une mort soudaine et prématurée, l'évêque Vulgrin, qui traçait les plans et dirigeait les travaux , n'eut pas le temps d'achever son œuvre de prédilection. On verra plus tard par quelles circonstances il ne subsiste presque aucune trace des travaux de cet habile architecte dans l'édifice actuel de la cathédrale.
Entre les princes qui contribuèrent à la construction de l'église Saint-Julien, Guillaume le Bâtard fut le plus généreux; il donna pour cela en 1063 cent livres anglaises (1), et en ajouta trente pour les chanoines (2). Pour lui marquer sa reconnaissance, le chapitre inscrivit le prince normand
(1) Au pouvoir actuel de l'argent, cette somme équivaut à 56320 fr.
(2) Soit 16896 fr. de notre monnaie.
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dans son Nécrologe , étions les ans il était offert des prières à Dieu pour son Ame (I). Cette circonstance mentionnée par l'histoire semblerait prouver que la construction de l'église Saint- Julien fat l'œuvre spontanée de toute la population : les grands y contribuèrent sans doute ; mais le peuple surtout y apporta son dévouement et ses bras.
C'était au milieu des troubles de ce temps que les travaux de l'église cathédrale s'étaient poursuivis. Deux ans seulement après la mort de Geoffroy Martel, en 1062, mourut le comte du Maine Herbert II , ne laissant qu'une fille nommée Marguerite, fiancée en bas âge à Robert, fils aine de Guillaume le Bâtard. Cette jeune princesse mourut avant la célébration du mariage , le 42 décembre 1063, et fut enterrée dans l'abbaye de Fécamp, au diocèse de Rouen (2). On raconte que des miracles ont éclaté à son tombeau, comme signe de la sainteté de cette enfant (3). Ce fut en considération de cette alliance commencée, et pour se venger du comte d'Anjou, dont il avait éprouvé les procédés despotiques et hautains, que Herbert transmit en mourant le comté du Maine à Guillaume de Normandie , recommandant aux Manceaux de le reconnaître pour leur seigneur, s'ils désiraient assurer la paix de leur pays (-4). Après la mort du comte Herbert, Berthe sa mère retourna en Bretagne, où elle finit ses jours au mois de juin 1085(5).
Alors commencèrent les guerres civiles et étrangères entre les divers prétendants au comté du Maine. Gauthier, comte du Vexin et de Meulan , avait épousé Biothe, fille de Herbert Éveille-Chien et tante de Herbert II (6) ; il était
(1) Martijrologium capituli Cenomanensi s, Ms.,3Ldàiemix septembres.
(2) Gallia christ iana, t. XI, col. 205.
(3) Le Corvaisier, Vies des évéques du Mans, p. 358.
(4) Orderic Vital, apud D. Bouquet, t. XI, p. 231.
(5) D. Morice, Histoire de Bretagne, t. I, p. 74. — VArt de vérifier les dates, t. XIII, p. 91.
(6) Le P. Anselme , Histoire généalog, des grands offic. de la couronne, t. Il, p. 266.
260 HISTOIRE DE i/ÉGLJSE LU MANS.
le plus éloigné des prétendants; mais il était soutenu par le comte d'Anjou Geoffroy III, dit le Barbu, par Geoffroy de Mayenne, troisième du nom, Hubert de Sainte- Suzanne , et Hugues de Sillé-le-Guillaume , seigneurs des plus puissants du pays. Gauthier accourut dans le Maine , dès qu'il eut reçu la nouvelle de la mort de Herbert II ; il y lut bien reçu et gagna en peu de temps l'affection des habitants (1).
Un autre prétendant était Azzon (2), marquis de Ligurie ou de Gênes, qui avait épousé Hersende , sœur aînée du dernier Herbert , et était le plus proche héritier ; mais il manquait de force pour se soutenir. Jean de La Flèche , mari de la seconde sœur d'Herbert, nommée Paule, était un autre aspirant au comté ; mais il n'avait ni droits ni forces. S'il réunissait quelques partisans dans le diocèse , ils étaient peu nombreux et jouissaient de peu d'autorité. Tout au contraire , Robert, fils de Guillaume le Bâtard, duc de Normandie , disposait de troupes considérables , et trouvait, sinon dans la population, du moins dans le clergé un parti dévoué. Il est vrai que ses titres n'étaient pas considérables , puisque sa fiancée Marguerite , la dernière des filles de Herbert II , était morte avant la célébration du mariage; mais il fondait moins ses prétentions sur cette alliance que sur la donation du comte Herbert IL
C'était, comme nous l'avons dit, par haine du comte d'Anjou, et pour ne pas le voir s'emparer de ses états, que Herbert avait transmis sa succession au duc de Normandie. Geoffroy le Barbu trouvait dans cette conduite un nouveau motif d'exciter les Manceaux contre les Normands; aussi Gauthier et Biothe purent se fortifier dans le Maine et opposer une formidable résistance au duc de Normandie, lorsqu'il vint en 1064 à la tête d'une puissante armée pour s'emparer du comté. Les Normands parcoururent la province
(1) Orderic Vital, apud D. Bouquet, t. XI, p. 231, 232. — Ibidem, p. 632, 634.
(2) Kilo, Azso, Atho.
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le 1er et la flamme à la main, et se rendirent maîtres des principales places. Ils vinrent ensuite assiéger la ville du Mans , où ils trouvèrent les citoyens prêts à la défense. La colère du duc Guillaume en lut irritée ; elle se communiqua à tous ses soldats, qui se portèrent aux dernières violences. Ils ravagèrent les environs de la ville , et mirent plusieurs fois le feu aux faubourgs; mais on parvint toujours à réteindre. Cependant il se forma de la division dans la ville; une partie des habitants inclinaient à se rendre. A la tête de l'école de la cathédrale se trouvait depuis longtemps un homme d'un génie étendu et souple ; fier et hautain avec ses égaux et ses inférieurs, il était soumis et adroit avec ses supérieurs. Déjà en possession d'une réputation fort étendue, il avait brillé dans les conciles par sa doctrine et son éloquence. Il se nommait Arnaud (1); et nous le verrons occuper la chaire de saint Julien après la mort de l'évèque Vulgrin. Né au diocèse d'Avranches , il avait habité le Mans dès ses premières années; son oncle, le célèbre Robert le Grammairien, l'avait formé dans les lettres et la vertu. Après la mort de ce savant directeur des écoles de la cathédrale, Arnaud lui avait succédé dans cette charge , qui donnait une grande autorité dans la ville et dans toute la province. On pouvait le regarder comme le second personnage de l'Église du Mans; peut-être même son caractère entreprenant, ses richesses qui étaient considérables, le don de la parole qu'il possédait en un degré éminent, lui donnaient-ils plus d'autorité dans le pays qu'à l'évèque luimême; c'est ce qui semble résulter du fait que nous allons rapporter. D'ailleurs, les écoles des cathédrales réunissaient un grand nombre d'écoliers , surtout lorsqu'elles avaient l'avantage, comme celle du Mans, de voir une suite de maîtres, distingués par leur mérite , se succéder pendant longtemps à leur tête. L'enseignement qu'on y distribuait n'était pas celui des éléments des sciences, mais il embrassait, outre les belles-lettres, les sciences philosophiques et
(t) Arnnldus, Arnauldus, Harnaldus, Ernaldus.
262 HISTOIRE LE i/ÉGLISE 1>U MANS.
théologiques. Ces écoles réunissaient par là même des clercs d'un âge avancé , et qui jouissaient dans la cité d'une influence réelle.
Prévoyant les malheurs qui menaçaient la ville du Mans, si elle s'opposait à l'entrée pacifique du duc Guillaume , le modérateur Arnaud prit sur lui une initiative hardie. Après avoir réuni tous les clercs et les religieux de la cité , il se rendit solennellement au-devant du duc de Normandie, et l'introduisit ainsi dans la place. Les habitants, sous le coup de la surprise et de l'autorité qu'exerçait le clergé, reçurent Guillaume le Bâtard et son fils Robert avec des démonstrations peu sincères , il est vrai, de soumission et de respect (i). L'évêque Vulgrin ne parut pas dans ces événements; ses antécédents le liaient trop intimement aux intérêts du comte d'Anjou. Guillaume emmena Gauthier et Biothe en Normandie; ils ne survécurent pas longtemps à leur infortune, car ils périrent par le poison, dans la tour de Falaise, où ils avaient été renfermés (2).
(1) Dux cum magno robore rebelles expetiit, Genomannicam urbera, civibus ultro se dedentibus, cum ingenti tripudio recepit • eique domnus Ernaldus ejusdera urbis praesui, cum clericis et monacbis revestitis, textus crucesqueferentibus,bonorabiliter obviam processit.Orderic Vital, p. 488.
(2) Idem , apud D. Bouquet , t. XI , p. 232. — Il est certain qu'Orderic Vital a commis plus d'une erreur dans ce récit. Voici du reste une preuve incontestable que Guillaume a fait la conquête du Mans avant i'épiscopat d'Arnaud , qui commence en 1067; c'est une charte de Marmoutier, sans date, il est vrai, mais qui, d'après les témoins et les signataires, a été très-certainement dressée de 1064 à 1066. Il s'agit de dons faits à l'abbaye de Tours par un habitant du Mans, nommé Abelin, fils de Gauscelin, d'abord clerc, puis chanoine de Saint-Pierre : tous les immeubles donnés sont situés dans la ville du Mans, et consistent en maisons, jardins et vignes. Les témoins sont : « Guillelmus, dux Normanornm, quin etiam sublimis nobilitas Cynomannorum, ex quibus nonnullos subter scribere providimus utillimum fore et in futurum prodesse. — Radulfus vicecomes. — Hubertus, filius ejus. — Robertus de Gastro-Lit. — Gervasius, filius ejus. — Rainaldus de Suza. — Wulgrinus episcopus. — Robertus decanus. — Tescelinus archidiac. — Ungelbertus cantor. — Ernaldus grammatic. — Herbcrtus de San Muro. — Fulcodius Scriba. — Richardus, nepos Abelini. » — Cette charte a pour titre: Carta de dono
VULGRÎN. 263
Guillaume le Bâtard, après avoir reçu le serment de fidélité des habitants du Mans, et avoir placé une forte garnison dans le château, sous l'autorité d'un seigneur nommé Honfroy, auquel il donna le titre de gouverneur du Maine, reprit le chemin de la Normandie. A peine était-il de retour dans ses états, que Geoffroy de Mayenne rallia ses milices et se mit en campagne, assisté d'Eudon, prince breton, et de Guillaume, comte de Poitou. 11 reprit Ambrières, place dont son père avait été en possession ; il s'empara même de la ville du Mans par adresse, et fit égorger tous les soldats normands (1).
Guillaume le Bâtard, instruit de ces mouvements, se hâta de revenir dans le Maine , et contraignit Geoffroy et ses partisans à faire une prompte retraite. La ville du Mans lui ouvrit de nouveau ses portes ; il en fit démanteler les murailles, et brûler une partie, croyant la rendre plus soumise en la rendant plus faible ; mais il ne fit qu'irriter les esprits, qui n'attendirent plus que l'occasion de se venger.
Pour châtier ensuite Geoffroy de Mayenne, Guillaume se rendit avec une puissante armée devant Ambrières, qu'il eut bientôt emportée (2). De là il se porta devant la ville de Mayenne. Le château passait pour imprenable, si ce n'est par la famine, à raison de sa position, de ses fortifications et de son abord inaccessible. Cette forteresse était divisée dans l'intérieur par un mur et un fossé, et formait ce qu'on appelait encore clans la suite le grand et le petit château : l'un et l'autre se trouvaient hors de l'atteinte des
domni Abelini Genomanensis. — Biblio'h. Impér., Cnriularium Mojoris Monasterii , de rébus Cenoman. — Baluze , qui a pris une copie de cette pièce : arm. m, paq. 2, n° 1, fol 21, a écrit Ernaldus de Sancto Muro. — Ungelbertus grammaticus. — Ricardus, nepos episcopi. — Ce titre est certainement antérieur à la conquête de l'Angleterre, puisque Guillaume n'y porte que le tritre de dux; il est postérieur à la conquête du Maine, en 1063, puisque le vainqueur y figure à la tête de la noblesse de la province.
(1) D. Bouquet, loc. cit.
(2) Ambreras ejus oppidum cepit. Orderic Vital, p. 488.
machines de guerre alors en usage. Déjà depuis plusieurs mois Guillaume était arrêté à ce siège (1) , et l'impossibilité apparente de réussir faisait murmurer son armée. L'habile chef eut donc recours à la ruse, pour suppléer au défaut de ses forces. Il fit pénétrer secrètement deux enfants de son camp jusqu'à la porte du grand château, où on les laissa entrer pour jouer avec ceux de leur âge. La nuit suivante ces enfants mirent le feu aux magasins; et les soldats, empressés d'arrêter l'incendie, oublièrent de garder la porte et les murs. Guillaume , à la vue des flammes, fit avancer ses troupes , et entra sans coup-férir dans la place. La garnison, alarmée de l'embrasement, et encore plus épouvantée de l'irruption subite de l'ennemi, se retira en désordre dans le petit château, qui se rendit le jour suivant. Guillaume y trouva un riche butin ; il le distribua généreusement à ses soldats , et se contenta de la gloire de cette conquête. Geoffroy de Mayenne, voyant les Normands maîtres de la place , se déguisa et s'enfuit. Ayant encore réussi à lever quelques troupes, il fut vaincu de nouveau, et contraint de se soumettre à Guillaume, qu'il reconnut expressément pour comte du Maine , et auquel il rendit hommage en cette qualité (2). Gela se passait en l'année 1064.
Les Manceaux se voyant abandonnés du capitaine qui les avait tant de fois conduits à la victoire, et contemplant le triste spectacle des ossements de leurs frères d'armes semés sur tant de champs de bataille dans tous les cantons de la province, se soumirent au duc Guillaume. Mais l'année suivante 1065 , la noblesse du Maine, à la tête de laquelle se plaça le vicomte Hubert de Beaumont , seigneur de Sainte-Suzanne et de Fresnay , résolut encore de secouer
(1) Et Meduane post diutinam obsidionem combussit. Orderic Vital, loc. cit.
(2) Le Corvaisier , Histoire des évéques du Mans, p. 360. — D. Colomb., Histoire des évéques du Mans, p. 129. — Guyard de La Fosse, Histoire de Mayenne, p. Il, 14. — Le Paige, Dictionnaire historique du Maine, t. II, p. 298,
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le joug de l'étranger. Pour réussir dans son généreux dessein, elle chercha un allié puissant, et elle crut le trouver dans le comte d'Anjou, Geoffroy le Barbu; mais elle fut trompée dans son attente. Guillaume le Bâtard, pour prévenir les effets de cette ligue , céda au comte d'Anjou la supériorité territoriale du Maine, s'en réservant l'utile et le réel. Ainsi les Manceaux eurent deux maîtres au lieu d'un, et les l'ers de l'esclavage devinrent d'autant plus pesants (1).
Pour tenir en respect la ville du Mans, Guillaume fit construire par la veuve d'un ingénieur anglais une forteresse qu'on appelait encore , du nom de cette femme, la tour de Ribaudelle (2) , dans les derniers actes du régime féodal. C'était par ce nom qu'on désignait la mouvance qui en dépendait primitivement; car ce fort avait été renversé depuis plusieurs siècles. Le duc de Normandie recula aussi les limites de la ville et fit construire de nouveaux murs d'enceinte. Il songea ensuite à employer d'autres moyens que ceux de la force pour s'assurer la soumission des Manceaux, et il témoigna une singulière piété envers saint Julien (3). Mais ni les mesures d'intimidation, ni même les bienfaits ne réprimèrent chez nos pères l'impatience du joug étranger.
C'est au milieu de commotions aussi violentes que le diocèse du Mans , grâce à la foi robuste de ses habitants, à la piété de son évêque, de ses prêtres et de ses moines, se couvrait d'édifices religieux construits avec plus de solidité et dans des proportions plus considérables que ceux dont ils devaient tenir la place. Tous les établissements élevés et soutenus par la foi prospérèrent à une époque si agitée ;
(1) Orderic Vital, loc. cit. — Trouillard, Comtes du Maine, p. 68-71. — VArt de vérifier les dates, t. XIII, p. 92.
(2) On trouve encore Orbaudelle et Orbrindelle. Ce récit de nos vieux annalistes ressemble fort à une histoire inventée pour expliquer un nom dont ils n'avaient pas l'intelligence ; en effet, on voit en d'autres villes une tour du même nom , dans une position semblable. — Voir Le Beuf , Mémoires concernant l'histoire ecclésiastique et civile d'Auxerre , édit. 1855, t. III, p. 180.
(3) Martyrologium capituli Cenomanensis, ad diem IX septembre, Ms,
les écoles de la cathédrale et des monastères atteignirent Tune de leurs plus brillantes périodes; les hospices pour les malades et les pèlerins s'élevèrent en beaucoup de lieux ; des cloîtres nouveaux surgirent dans tous les cantons du diocèse.
Le pieux Yulgrin encourageait à la fois tous ces genres de progrès. Il fit conclure, entre le chapitre de la cathédrale et l'abbaye de Marmoutier, une confraternité qui honore sa piété, et témoigne des sentiments de reconnaissance dont il était animé envers cet illustre monastère. Les chanoines cédèrent tous les droits qu'ils pouvaient prétendre sur l'autel de l'église de Vivoin , à la condition qu'ils auraient part aux prières et aux bonnes œuvres des moines de Marmoutier, et qu'à la mort de chacun d'eux on ferait pour lui les mêmes services religieux que pour un membre défunt de la communauté (l).
Le zèle de Yulgrin lui faisait prendre une part très-active à toutes les assemblées d'évêques, et aux conciles qui se célébraient alors fréquemment. Dès la première année de son épiscopat, nous l'avons vu aux conciles de Tours et d'Angers. En 1060, il se tint un nouveau concile dans la ville métropolitaine ; on y régla plusieurs points de discipline qui intéressaient au plus haut degré notre province (2). 11 fut présidé par le cardinal Etienne, légat en France. Il ne s'y trouva que dix prélats , tant archevêques qu'évêques , et l'on y fît dix canons contre divers abus , savoir la simonie, le concubinage des clercs , les mariages incestueux , la pluralité des bénéfices et les moines apostats. Juhel , évèque de Dol, qui se portait toujours pour métropolitain de Bretagne , fut cité par le légat ; mais on croit qu'il refusa de comparaître (3).
(1) D. Mabillon, Acta Sanctorum 0. S. B., sœcul. vi, part. 2, p. 387.
(2) Labbe, Cmcilia, t. IX, col. H08.
(3) D. Morice, Histoire de Bretagne, t. I, col. 985. — Idem, Preuves de l'histoire de Bretagne, t. I, col. 412, 442. — Christianus Lupus et l'auteur de la Vie de Lan franc soutiennent que ce concile fut célébré à Angers, dans l'église Saint-Maurice, le 1er mars 1061. Cfr. Barluélemi Roger, Histoire de l'Anjou.
VULGRIN. $67
Deux mois plus tard , un autre concile fut célébré à Angers sur les instances de Foulques le Barbu. Vulgrin et les députés de notre Église y assistèrent. Notre évêque prit part à la consécration de l'église du Saint-Sauveur et à l'inauguration du monastère auquel elle appartenait , avec Hugues de Besançon , Quiriace de Nantes et Eusèbe Brunon d'Angers. Ces prélats anathématisèrent de nouveau l'hérésie de Bérenger , source d'inquiétudes continuelles pour la France entière (1). Vers le même temps Vulgrin se rendit à Bordeaux pour assister à un concile dans lequel se réunirent beaucoup d'évèques et de hauts dignitaires ecclésiastiques , appartenant à diverses provinces. Mais au milieu de cette nombreuse assemblée , les mérites del'évèque du Mans fixèrent sur lui les regards (2).
Vulgrin mourut après neuf ans, huit mois et onze jours d'épiscopat, le 10 de mai de l'an 1064 (3). Dans ce court espace il avait rempli la carrière d'un évèque accompli. Sa dépouille mortelle fut ensevelie dans le chapitre de l'abbaye de Saint-Vincent; ses prédécesseurs reposaient dans l'église de ce monastère. Vulgrin, en mourant, fit don d'un sou d'or à chacun des chanoines (A); il fit aussi quelques largesses à sa famille, c'est-à-dire aux personnes attachées à son service; mais il ordonna que la meilleure partie de ce que pouvait contenir son épargne fût employée pour l'achèvement de l'église cathédrale. La mémoire de ce
(1) Chronicon Andegavense, apud Labbe, Biblioth. manuscript.y t. I, p. 288. — D. Briant, Cenomania. — D. Bouquet, t. XI, p. 52+, 529. (-2) Gallia christiana (nova1, t. I, col. 1195.
(3) Les Gestes des évéques du Mans attribuent à Vulgrin 9 ans ,
8 mois et 11 jours tTépiscopat dans un endroit, et dans un autre 8 ans,
9 mois et 11 jours. D. Mabillon , V&tera analecta, t. III, p. 48, 312 *, — Idem, Annales 0. S. B., lib. XLIII, num. 12.-D. Bouquet, t. XI, p. 136. — Martyrologium capituli Cenomanensis, Ms., fol. 85. — Le Nécrologe de l'abbaye de Saint-Serge à Angers marque la mort de Vulgrin au
10 mai 1065 (N. S.). -- D. Martènc , Histoire de Vubbuye de Marmoutier, Ms., t I, part. 1, p. 384.
(4) En monnaie actuelle cette somme équivaut à 28 fr., ou, s'il s'agit de monnaie du Maine, comme il est vraisemblable, à &6 fr.
268 HISTOIRE DE i/ÉGLISE LU MANS.
pieux évoque fut toujours bénie, et après sa mort , saint Barthélémy, abbé de Marmoutier, opposait sa mansuétude aux hauteurs d'Arnaud son successeur (1).
ÉPISCOPÀT D'ARNAUD (1067-1081).
Longue vacance du siège épiscopal. — Élection du grammairien Arnaud. — Alexandre II approuve cette élection. —Travaux exécutés à la cathédrale. — Soulèvement des Manceaux contre la domination normande.— L'évêque Arnaud se retire auprès de Guillaume le Conquérant; ses domaines sont pillés. — Il rentre au Mans. — Tyrannie de Geoffroy de Mayenne. — Soulèvement communal du Maine ; le clergé se met à la tête de la révolution. — Trahison de Geoffroy de Mayenne. — L'évêque est fait prisonnier , puis rendu à la liberté. — Nouvelle tyrannie de Geoffroy de Mayenne; il est assiégé, puis chassé. — Guillaume le Conquérant soumet le Maine; nouvelle révolte en faveur de Foulques le Réchin. - Guillaume , devenu maître du Maine , favorise l'Eglise et le clergé. — École de la cathédrale. — Le doyen Robert devient évêque de Chartres. — Gontier, abbé de Thorn. — Geoffroy de Gorham. — Raoul et Robert de Gorham, abbés de Saint-Alban. — Culte de saint Julien en Angleterre. — Voyage de l'évêque Arnaud à Rome. — État de la liturgie dans le Maine.— Le chapitre recouvre ses droits sur Assé-le-Bérenger , Asnières , Savigné-l'Évèque , Courgenard. — Dons de l'évêque Arnaud en faveur de la cathédrale. — Yves II , évêque de Séez ; fondation du prieuré de Sainte- G auburge à Bonnétable.
Après la mort de Févéque Vulgrin, le siège épiscopal du Mans resta vacant deux ans et quatre mois (2). Ce long intervalle fut le résultat des partis qui divisaient la province , et qui ne pouvaient s'entendre sur le choix d'un prélat. Les uns auraient voulu un évêque attaché au parti angevin ,
(1) D. Martène, Histoire de l'abbaye de Marmoutier , Ms., t. I, part. 1, p. 384.
(2) Cette longue vacance du siège épiscopal a été niée par D. Bondonnet ( Vies des évéques du Mans, p. 417 et suiv. ) et par quelques autres historiens. Elle est cependant affirmée en tète des Gesta Episcoporum Cenomanensium^ en ces termes : « Duorum annorum et quatuor mensium intervalle. » D. Mabillon, Vêlera analecta , t. III, p. 48. D'ailleurs, au lieu de discuter les raisons alléguées par D. Rondonnet , nous nous
d'autres un prélat dévoué au parti normand ; d'autres enfin appelaient de leurs vœux un homme prêt à donner des gages pour l'indépendance de la province. Ce parti était assurément le plus généreux , le plus conforme aux vrais intérêts du pays ; déjà il était possible d'apprécier ou de prévoir les malheurs dont le Maine serait accablé , tant qu'il serait soumis à l'étranger.
Pendant cette longue vacance, notre Église fut administrée par Barthélémy Ier, qui occupa le siège métropolitain de Tours depuis 1052 jusqu'au 11 avril 1067. Barthélémy fut l'un des évêques les plus recommandables de son temps. Gouvernant son Église au milieu des plus grandes difficultés, il se montra zélé pour la défense du dogme catholique attaqué par Bérenger; il seconda toutes les démarches des légats du Saint-Siège dans le but de ramener l'hérésiarque à la foi de l'Église. Cette conduite lui mérita les éloges et la confiance des Souverains Pontifes , et il eut enfin la consolation devoir Bérenger mourir dans la soumission et le repentir, après une pénitence de plusieurs années. Barthélémy ne s'acquit pas moins d'éloges pour la fermeté avec laquelle il maintint les droits de son Église métropolitaine et ceux des monastères, pour lesquels il montra constamment une tendresse de père (1). Tant d'éminentes qualités dans le prélat qui la gouvernait provisoirement pouvaient assurer à l'Église du Mans des jours heureux , durant sa longue viduité; elle les eût sans doute goûtés, si les désordres de la société civile n'étaient pas habituellement une source de malheurs pour la société religieuse.
contenterons de rapporter plus bas une charte de Barthélémy Ie* , archevêque de Tours , qui prouve démonstrativement le sentiment que nous embrassons. Quant au texte d'Orderic Vital, la plus forte preuve des adversaires, il n'a pas le sens qu'on lui a donné, comme nous l'avons démontré. Vid. supra, p. 261 et 262.
(1) Salmon , Chroniques de Touraine , p. 122, 126, 188, 216, 227 , 294, 127, 1^8, et passim. — Hildeberti opéra, col. 1323. — D. Mabillon , Annales 0. S. fî., lib. LX, nu m. 58, et passim. — D. Martène, Histoire de Marmoutier. — Maan , Ecclesia Turonensis, p. 85 et suiv. — D. Bouquet, t. XI, p. 35b, 382, et passim.
En effet, la rivalité des partis qui divisaient lo cle aussi bien que lo reste dé la population retardai! toujours Péiection d'un évèqùe. Enfin en L'année 4067 les partisans de la puissance normande se trouvèrent les pins forts ou les plus nombreux , et ils firent tomber le choix sur le modérateur Arnaud , qui avait donné des gages à ce parti, et dont le caractère est déjà connu. Arnaud était digne à beaucoup d'égards de l'honneur auquel les Manceaux venaient de l'élever. Il ne laissa pas cependant de rencontrer des rivaux. N'ayant pas d'autres motifs canoniques à alléguer contre sa promotion , ils s'y opposèrent sous le prétexte qu'il était né d'un père qui était prêtre. Les évêques de la province et Barthélémy de Tours furent arrêtés par cette opposition, et il fallut en référer au Saint-Siège. Il est certain que la naissance d'Arnaud le constituait dans l'irrégularité , et il n'aurait pas dû être élu avant qu'on eût obtenu du Siège Apostolique la permission de l'élever à la dignité épiscopale. 11 parait que les habitants du Maine n'ayaient pas suivi cette marche canonique; mais le Pape Alexandre II leva tous les empêchements par sa réponse adressée à Barthélémy de Tours. « Nous ne rejetons pas, dit le Pontife, le clerc qui a été élu pour gouverner l'Eglise du Mans, quoiqu'il soit fils d'un prêtre; pourvu cependant que les vertus et les qualités convenables à un évêque se trouvent en lui. Nous n'entendons pas cependant que cette indulgence soit regardée comme une règle ; mais dans le cas présent nous avons égard aux périls que court l'Église du Mans (l).» On voit par cette
(1) Cenomanensem electum, pro eo, quod filius sacerdotis dicilur, si cœterœ virtutes in eum conveniunt , non rejicimus , sed suffragawtibus meritis patienter suscipimus : non tamen, ut hoc pro régula in posterum assumatur , sed ad tempus Ecclesiae periculo consulitur. G. 13. D. 56. — On sait que c'est par une erreur de Gratien que cette réponse est attribuée au Pape Urbain II. Cette erreur est fort ancienne, puisqu'elle se trouve répétée dans un autre endroit du Corpus juris, Décret. Gregor., lib. I, tit. vi, c. xx (y). — Ce fait a été singulièrement défiguré dans les anciens historiens des évêques du Mans.
réponse, qui a pris place dans le Corps du droit , que le Souverain Pontife , instruit des dangers auxquels l'Église était exposée clans notre province , relâche la rigueur d'un canon dont le maintien était très-important, surtout à cette époque où la chasteté du prêtre, sauvegarde de la dignité et de la liberté de l'Église, était menacée de tant de côtés (1).
D'autre part, Alexandre lï répondit au clergé du Mans en ratifiant son choix. Il disait dans ses lettres apostoliques que le défaut de la naissance charnelle ne devait pas nuire irrémédiablement à celui qui était régénéré spirituellement dans le Christ, et que si l'on ne trouvait pas un sujet plus convenable qu'Arnaud dans l'Église du Mans, il fallait l'élever à l'épiscopat. Cette décision ayant levé tous les obstacles , Arnaud fut sacré par Barthélémy de Tours.
A peine était-il assis sur la chaire de saint Julien, qu'il se vit obligé d'entreprendre de grands travaux pour l'église cathédrale. Soit que Vulgrin eût établi ses constructions sur des fondements trop peu solides, ou qu'il eût employé des matériaux dépourvus de consistance , soit que le long temps durant lequel les travaux avaient été suspendus eût compromis la maçonnerie, on ne tarda pas à s'apercevoir que l'église menaçait d'une ruine prochaine. On entreprit alors de consolider l'œuvre commencée; mais ces efforts furent inutiles. Au milieu de la nuit presque tout l'édifice s'écroula avec un bruit terrible. Cette catastrophe occasionna un fait bien remarquable: au-dessus du lieu où reposaient les reliques de saint Julien s'élevait une grande voûte soutenue par des colonnes très-élevées. On attribua universellement à une protection particulière de notre saint apôtre la conservation de cette partie des constructions,tandis que tout le reste de la basilique était ébranlé et presque renversé. Arnaud fit détruire entièrement les parties de muraille qui restaient encore en quelques endroits, et fit jeter de nouveaux fondements plus solides que ceux
(1) Cfr. D. Pommeraye, Histoire des archevêques de Rouen, p. 278 et 279.
qui avaient précédé. A cette époque où la foi dominait tous les événements de la vie, il suffisait de faire appel à ce sentiment pour voir une foule d'ouvriers bénévoles accourir prêts à consacrer à Dieu et leurs biens et leurs forces. Grâce à cet élan général pour les œuvres de la piété, Arnaud eut la consolation de voir entièrement achevé avant sa mort le chœur de l'église ; il avait même commencé à construire les tours et les bras de la croix (1).
Peut-être le prélat eut-il conduit jusqu'à leur fin ces immenses travaux, si des troubles continuels n'eussent contrarié ses plus saintes entreprises. Les Manceaux n'avaient subi qu'avec peine le joug du duc de Normandie ; les violences qui accompagnèrent l'occupation, et par lesquelles elle se maintenait, irritaient les esprits , qui n'attendaient qu'une occasion favorable pour pousser de nouveau le cri de guerre. Pour s'être fait attendre, la vengeance n'en fut que plus atroce. Aussi lorsque le duc Guillaume le Bâtard partit en 1066 pour conquérir l'Angleterre, les Manceaux ne fournirent qu'avec répugnance leur contingent de troupes; la noblesse surtout se montra peu nombreuse sous ses enseignes (2). Cependant Hamon, fils de Guy ït de Laval , et qui succéda vers cette époque à son père en cette seigneurie, fut, dit-on, l'un de ceux qui se signalèrent le plus. Ses services furent reconnus par Guillaume, qui lui donna en Angleterre des domaines dont ses successeurs ont joui pendant plusieurs siècles (3). A Guy, fils d'Hamon, il fit épouser sa propre nièce (4). Par ces largesses, le Conquérant espérait s'attacher une famille puissante dans le Maine. Il employa les mêmes moyens pour gagner les autres chevaliers manceaux qui l'avaient suivi dans la Grande-Bretagne. Tous ses efforts demeurèrent
(1) Et parti superiori, quae vulgo cancellum nominatur , etiara tectum imposuit... D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 313 * et 314 \ — D. Bouquet, t. XI, p. 137.
(2) Orderic Vital, apud D. Bouquet, t. XI, p. 236. — D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 314 *.
(3) VArt de vérifier les dates, t. XIII, p. 109. — (4) Ibidem, p. 110.
vains ; les Manceaux en petit nombre qui avaient pris part à la conquête furent des premiers à élever la voix contre les cruautés qui la suivirent , et à blâmer la tyrannie de Guillaume (1).
L'occupation de l'Angleterre par les Normands fut suivie de si longs troubles, que le Conquérant n'en vit pas la fin. Lorsque les Manceaux le sentirent engagé dans les soins et les embarras qui l'assaillaient de toutes parts , ils songèrent à s'affranchir de sa domination. Nobles , gens de guerre, bourgeois, toutes les classes de la population concoururent à cette œuvre patriotique. Les châteaux gardés par des soldats normands furent attaqués et pris l'un après l'autre. Turgis de Tracy et Guillaume de la Ferté, qui commandaient la citadelle du Mans , rendirent cette place dès les premières sommations, et sortirent du pays avec tous ceux de leurs compatriotes qui avaient été assez heureux pour échapper aux représailles et aux vengeances populaires. Cependant , le plus grand nombre , tous ceux qui avaient opposé de la résistance , furent impitoyablement massacrés. Parmi les victimes de ce soulèvement, on désigne un seigneur nommé Unfroy, grandmaître du palais de Guillaume, mis à mort dans le château du Mans. A la tète de tout ce mouvement s'était placé Geoffroy de Mayenne , qui avait tant de vengeances personnelles à tirer des Normands, et qui était le plus puissants des feudataires de la province. En même temps, les révoltés appelèrent d'Italie Azzon , marquis de Ligurie , avec sa femme Hersende et Hugues leur fils. Ils les reçurent comme leurs princes légitimes, auxquels ils rendirent leur hommage (2).
L'évêque Arnaud, témoin de cette révolution, à laquelle il sentit tout d'abord qu'il ne pouvait résister , craignit de paraître trahir les intérêts du prince normand, et s'empressa de fuir hors de la ville. Il passa en Angleterre , où il
(1) Orderic Vital, apud D. Bouquet, t. XI, p. 241.
(2) Vetera analecta, loc. cit. — Orderic Vital, loc. cit.
274 HISTOIRE DR t/kGLISE DU .MANS.
reçut un accueil très-favorable de Guillaume, satisfait de sa fidélité. Dès que la fuite du prélat fut connue du peuple, et qu'on sut qu'il s'était rendu à la cour du roi Guillaume, on se porta sur ses maisons et ses terres , et l'on saccagea tout ce qui lui appartenait. Les châteaux d'Yvré-l'Évèque , de Touvoye, de Ceaulcé et de Larchamp, ainsi que ses palais du Mans et de Coulâmes, lurent mis à sac. Ces pertes ne durent pas paraître trop dures à l'évoque Arnaud; car le conquérant de l'Angleterre , qui distribuait à tous ses partisans les richesses du pays des Bretons , récompensa magnifiquement sa fidélité. Néanmoins le prélat, apprenant ce qui se passait dans son diocèse , ne resta pas longtemps à la cour de Guillaume, et , avec l'agrément de ce prince , il rentra au Mans (1).
Son attachement pour le parti normand avait excité contre lui les ressentiments des Manceaux ; et lorsqu'il se présenta aux portes de la ville, il les trouva fermées. Quelques instances qu'il pût faire , Azzon et ses conseillers refusèrent de l'écouter. Se voyant sans asile , puisque tous ses châteaux venaient d'être dévastés , repoussé par les chevaliers armés pour la cause du pays , l'évèque vint frapper aux portes de l'abbaye de Saint-Vincent, que plusieurs indices désignent comme étant demeurée attachée aux princes normands, dont elle reçut de nombreux bienfaits; les religieux se montrèrent empressés d'accueillir Arnaud avec toutes les personnes attachées à son service. D'un autre côté , le clergé de la ville souffrait de l'absence de son évêque : car quoiqu'il ne fût pas éloigné , les rapports n'étaient pas libres. Alors, les principaux ecclésiastiques entrèrent en négociation avec les chefs qui commandaient au Mans; on conclut un accommodement à la suite duquel Arnaud fut rétabli dans son é\ èehé (2).
Cependant Azzon , après avoir gouverné la province durant quelque temps , ne tarda pas à s'apercevoir que
(1) Vetera analecta, loc. cit.
(2) Ibidem.
l'argent lui manquerait pour soutenir la guerre qu'il ne pouvait éviter avec le roi d'Angleterre. Il est probable que la plupart des difficultés qu'il éprouva lui furent suscitées par Geoffroy de Mayenne ', prince d'un génie aussi fécond en intrigues que résolu sur un champ de bataille. Azzon , d'un caractère faible et d'un esprit borné , n'avait pas répondu aux espérances des Manceaux ; leurs sentiments à son égard s'exprimaient si clairement } qu'il le comprit bientôt, et il résolut de retourner dans son marquisat de Ligurie. 11 laissa toutefois sa femme Hersende et son fils Hugues au Mans , sous la tutelle de Geoffroy de Mayenne. Celui-ci avait contracté de bonne heure avec Hersende des liaisons intimes , qui scandalisaient les peuples. Hersende d'ailleurs n'avait jamais su garder la retenue convenable : mariée d'abord au comte de Champagne, elle avait été répudiée par lui } après avoir donné lieu à une accusation d'adultère; et elle s'était alliée ensuite au marquis de Ligurie. Ces moeurs débordées indisposaient les populations éminemment religieuses de notre pays. D'ailleurs Geoffroy de Mayenne faisait lever des subsides extraordinaires et excessifs au nom du jeune comte Hugues , dont il rendait ainsi le gouvernement odieux. Enfin un grand mouvement était dans tous les esprits. La révolte du bas peuple contre l'aristocratie territoriale éclata successivement dans toute l'Europe féodale ; il n'y eut presque ni cité, ni ville , ni village , qui ne ressentît cet ébranlement connu dans l'histoire sous le nom de révolution des communes. Nous regrettons de ne pouvoir remonter ici à l'origine de cette commotion politique, dont le véritable caractère a été méconnu par presque tous les écrivains , mais surtout par ceux qui appartiennent à l'école politicohistorique de nos jours (1). La commune n'avait aucun
(1) Aucun point d'histoire n'a plus attiré l'attention des modernes, que l'origine des communes. Un très-grand nombre d'ouvrages sur cette matière ont été publiés en France, en Allemagne et en Italie; presque tous ont méconnu le rôle que l'Église et les sociétés monastiques ont joué dans cet avènement du tiers état. Mais aucun de ces auteurs n'est plus loin de la vérité que M. Aug. Thierry et ses nombreux disciples.
27f> HISTOIRE DE L ÉGLISE DU MANS.
rapport avec la constitution républicaine ; elle était appelée à fonder la liberté civile , non la liberté politique. La commune était une association composée des faibles, aspirant à conquérir les droits de l'humanité , à secouer le joug féodal devenu intolérable ; à détacher l'homme de la glèbe , à l'aider dans la conquête de la liberté pour sa personne et ses biens. La situation particulière en laquelle se trouvait notre province , fut cause que ce mouvement éclata d'abord au Mans.
Ce fut à l'occasion de la tyrannie de Geoffroy de Mayenne que le peuple de cette ville, poussé à bout, se réunit, délibéra en commun sur les moyens de se garantir désormais d'une pareille oppression, et que tous s'engagèrent par serment à ne plus tolérer les vexations qu'ils avaient souffertes. Les membres de cette association contraignirent par la force Geoffroy de Mayenne lui-même , et tous les autres seigneurs les plus puissants du pays, à jurer de respecter les franchises que la commune réclamait. Malheureusement, bien des mauvaises passions se cachaient sous l'ombre de ces dehors justes et raisonnables ; après la longue oppression qui avait pesé sur les classes inférieures, beaucoup d'injustices furent vengées par des atrocités. Une fois qu'ils se sentirent les maîtres , les plébéiens voulurent juger ceux qui les avaient autrefois traités arbitrairement; souvent pour des fautes légères ils firent arracher les yeux à des feudataires; à d'autres ils imposèrent des peines sans aucune forme de procès. Ils en firent étrangler et pendre un certain nombre ; et , n'écoutant que leur soif de vengeance, dans le temps du carême et le dimanche même de la Passion , on les vit incendier plusieurs châteaux autour de la ville du Mans (1).
Hugues de Sillé-le-Guillaume , dont nous avons déjà parlé, était l'un des plus puissants seigneurs du Maine , et l'un des adversaires les plus déclarés du pacte communal. On résolut d'aller l'attaquer dans son château , d'où il
(1) D. MabiUon, Vetera analecta , t. III , p. 315*. — D. Bouquet, t. XII, p. 539 et 540.
semblait braver les menaces des révoltés. Comme la place était capable d'opposer une forte résistance, on envoya recruter tous les associés de la commune dans les différents cantons du diocèse. Une multitude de gens poussés par les passions les plus violentes se réunirent à ce signal, et accoururent au lieu désigné , probablement au Mans. L'évèque Arnaud et les curés marchaient en tête de ces troupes tumultueuses, faisant porter devant eux les croix et les bannières. On s'avança ainsi vers le château de Sillé. Geoffroy de Mayenne avait fait semblant de se joindre aux gens de la commune, et était parti avec eux à la tête de ses milices. Lorsqu'on fut rendu près de Sillé , et quïl fallut camper , il se mit à part avec ses hommes d'armes. Il envoya en secret des messagers à Hugues de Sillé, et machina avec lui les moyens de dissiper les conjurés. Les deux seigneurs se servirent d'un stratagème qui leur épargna même les chances d'une bataille en règle. Lorsque le matin les troupes de Hugues sortirent de son château et firent semblant de venir attaquer le camp des insurgés , des hommes gagnés par lui et par Geoffroy répandirent la terreur, en affirmant que la ville du Mans venait d'être livrée par trahison aux ennemis de la commune. Les paysans, déjà surpris de l'attaque inopinée des troupes de Hugues de Sillé , sont consternés à cette nouvelle; ils jettent leurs armes à terre et s'enfuient en désordre. Beaucoup furent faits prisonniers, beaucoup furent blessés ou tués par leurs propres armes , en se précipitant dans les ruisseaux et les ravins. Des chevaliers et des nobles , et jusqu'à des femmes qui avaient suivi le camp, entraînés par la multitude, furent exposés au même sort. L'évèque Arnaud lui-même se trouva parmi les prisonniers. La captivité du prélat répandit un deuil générai. Si ses liaisons avec les Normands avaient d'abord indisposé les Manceaux contre lui, le rôle qu'il venait de remplir dans la révolution populaire lui conciliait tous les cœurs. Hugues de Sillé ne voulut pas prolonger l'affliction de l'Église. Après avoir garlé Arnaud prisonnier aussi longtemps
qu'il le crut nécessaire pour assurer sa victoire , il rompit ses fers sans' rançon, sans condition aucune, et le fit reconduire avec honneur à sa cité épiscopale. 11 est probable qu'Arnaud n'était entré aussi avant dans ce mouvement populaire , que dans l'espoir de délivrer l'Église du Mans et la population du diocèse de la tyrannie du prince italien et de Geoffroy de Mayenne, dont il avait reçu lui-même de cruels traitements. Peut-être conservait-il l'espoir de ménager une nouvelle entrée aux Normands. Quoi qu'il en soit de ses desseins, l'événement les fit échouer.
Profitant de la consternation qui suit une défaite , Geoffroy de Mayenne reprit au Mans toute l'autorité ; la commune fut abolie , et le joug le plus dur s'appesantit sur la population du Maine. Toutefois, sentant combien il devait être odieux à tout ce peuple qu'il avait trahi, le seigneur de Mayenne n'osa pas résider au Mans ; il renvoya aussi le jeune Hugues en Italie près de son père , et se retira à la Chartre-sur-Loir. Hersende demeura dans la ville , et prit en main les rênes de l'autorité. Gomme représentant les anciens comtes, dont elle descendait, elle était naturellement chère aux Manceaux , qui lui seraient restés fidèles,, si elle avait su se maintenir elle-même dans les bornes que lui prescrivaient son devoir et son honneur. Mais, aveuglée par sa passion pour le seigneur de Mayenne, elle chercha tous les moyens de l'introduire secrètement dans la ville. La trahison de quelques sentinelles en ouvrit les portes à Geoffroy; et il pénétra un dimanche avec une troupe d'environ quatre-vingts chevaliers dans le château , qui était près de l'église cathédrale. Une fois en possession de cette place , il recommença à exercer sa tyrannie, plus odieuse et plus pesante que jamais, parce qu'il avait des injures nouvelles à venger. Le sentiment du danger commun et de l'indignation , unissant de nouveau tous les citoyens , ils résolurent de tout sacrifier pour se défaire de ce seigneur. Ne se sentant pas assez de forces pour venir à bout de leur dessein , et comprenant
la nécessité d'avoir à leur tête des hommes accoutumés au métier des armes , ils appellent à leur aide tous les feudataires du pays; mais principalement Foulques IV , dit le Réchin, comte d'Anjou. Cette alliance se fit si promptement et si secrètement, que les insurgés, avec les secours que leur avaient envoyés Foulques d'Anjou et les autres seigneurs , vinrent cerner à l'improviste la forteresse du Mans où Geoffroy était retiré. Ce siège attira les plus grands malheurs sur la ville : les assiégés ayant fait une sortie au milieu de la nuit , parvinrent à incendier les faubourgs de Saint-Vincent et de Saint- Ouen. Geoffroy de Mayenne avait occupé, outre la forteresse proprement dite, deux tours et deux maisons qui étaient très-près de l'église cathédrale; les gens de la commune, voulant le débusquer de ce poste avancé, y mirent le feu, ce qui força effectivement l'ennemi à se retirer , mais menaça l'église d'un incendie dont on eut beaucoup de mal à la préserver. La prise de ces maisons permit de s'approcher plus près de la forteresse et de l'attaquer directement. Les assiégés furent consternés de la vigueur avec laquelle les gens de la commune avançaient, et Geoffroy épouvanté s'enfuit secrètement la nuit, par la connivence de quelques-uns des assiégeants. Avant de quitter les siens, il leur avait promis de leur envoyer des secours; mais ce fut inutilement qu'ils les attendirent. Pressés par la famine qui commençait à se faire sentir, voyant les murailles prêtes à s'écrouler sous les coups des machines de guerre , la garnison du château se' rendit et remit son sort entre les mains de Foulques, qui était venu en personne au Mans. Les habitants de la ville, encore tout enflammés de colère, et pour prévenir le retour de la tyrannie , rasèrent les tours et les fortifications intérieures jusqu'à la hauteur des murs de la ville; ils ne • conservèrent que les ouvrages extérieurs qui servaient à protéger la cité (1).
Tant de sang versé ne rendit pas encore la liberté aux
(1) D. MabilloD, loc. cit. — D. Bouquet, loc. cit.
280 HISTOIRE DE i/ÉGLTSE DU MANS.
Manceaux : car le comte Foulques le Réchin n'avait pas approuvé raccommodement conclu quelques années auparavant entre Geoffroy le Barbu son frère et Guillaume le Bâtard; il prétendait à la possession du Maine (1). Après la défaite de Geoffroy de Mayenne, il trouva tous les esprits disposés à le reconnaître pour souverain, et il se soumit la province. Les Manceaux furent délivrés de la tyrannie, et c'était tout ce qu'ils prétendaient ; mais ils ne jouirent pas longtemps de cette tranquillité. Le roi d'Angleterre s'avança à la tête d'une nombreuse armée pour reconquérir le Maine. Il assiégea d'abord le château de Fresnay-le- Vicomte (2) , et fit le dégât dans les environs. La place n'étant pas en état de se défendre contre des forces bien supérieures, la garnison se rendit. Guillaume s'avança alors vers le Mans et campa de l'autre côté de la Sarthe, sur une terre du chapitre nommée la Mue (3). -Les principaux de la cité vinrent l'y trouver, lui promirent de se soumettre s'il voulait leur faire serment de ne tirer aucune vengeance pour le passé , et de conserver les coutumes anciennes de la ville et les tribunaux établis pour rendre la justice aux citoyens. Ces tribunaux étaient l'une des premières institutions que les membres de la commune établissaient partout. Les députés des Manceaux demandaient donc la conservation de l'une des garanties les plus certaines de leur liberté. Guillaume accepta toutes les conditions des Manceaux, qui lui rendirent hommage et le reconnurent pour leur seigneur (4).
Foulques le Réchin ne laissa pas longtemps Guillaume paisible possesseur du Maine, dont il s'était retiré à son approche. Par ses pratiques secrètes, il opéra une révolution générale dans la province , après le départ du roi d'Angleterre. Jean, seigneur de la Flèche, vassal du comte d'Anjou, fut presque le seul qui demeura iidèle aux
(1) VArt de vérifier les dates , t. XIII, p. 93.
(2) Ferniacum castrum.
(3) Manlula.
•(4) D. Mabillon , Vêlera anaïecta , t. III , p. 286.
Normands. Foulques marcha contre lui avec Hoël, duc de Bretagne, son allié , et vint l'assiéger dans sa ville, en Tannée 1078. Guillaume le Bâtard vole à son secours. Foulques , instruit de la marche du roi d'Angleterre , lève le siège pour aller au-devant de lui. Les deux armées se rencontrent dans la lande de la Bruyère ou Blanche- Lande (1), en la paroisse de Thorée , près la Flèche. Mais au moment du combat, un cardinal et quelques moines, auxquels se joignirent les comtes d'Évreux et de Bellème , ayant présenté des remontrances aux chefs des deux armées, les engagèrent à faire un traité qui confirmait au comte d'Anjou la suzeraineté du Maine, dont Robert, fils aîné de Guillaume , lui fit hommage en même temps (2). Cet événement s'accomplit en l'an 1078 ou environ (3). La réconciliation de Foulques avec le seigneur de la Flèche ne fut pas sincère , ou du moins ne fut pas durable ; car en 1081 il vint assiéger cette place, la prit et la brûla (4). Hersende était morte dès Tannée 1072 au plus tard. Quant à Geoffroy de Mayenne, nous aurons encore à en parler sous Tépiscopat suivant : car les guerres entre les Manceaux et les Normands continuèrent longtemps à ensanglanter notre province. Cependant Guillaume le Bâtard s'attachait à gagner l'affection des peuples du Maine , par la dévotion qu'il manifestait pour saint Julien (5). 11 favorisa les églises et les monastères par des largesses abondantes, et par la distribution des richesses enlevées à l'Angleterre (6).
(1) In loco qui vulgo Blancalanda vel Brueria dicitur. Orderic Vital. — Gfr. Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 8, Vbo Alba Landa. — Pesche, Dictionnaire de la Sarthe , t. I , p. 168.
(2) Orderic Vital, lib. IV , p. 533. — D. Bouquet, t. XII, p. 592.
(3) Du Chesne rapporte cette rencontre à l'an 1073; c'est une erreur signalée par D. Bouquet, loc. cit., et par Y Art de vérifier les dates, t. XIII, p. 93.
(4) Chronique de Ray?iaud , archidiacre de Saint- Maurice d'Angers, apud D. Bouquet, t. XII, p. 478. — Labbe, Bibliotheca manuscriptO' rum , t. I , p. 276.
(5) Mnrtyrologium capituli Cenomanensis , ad diem ix sept.
(6) Lingard, Histoire d'Angleterre , t. II, p. 19.
282 HISTOIRE DE l/Éfil.lSK DU MANS.
N'ayant guère trouvé dans ce pays qu'un olergé presque tout entaché de simonie et de moeurs corrompues, le Conquérant fut obligé de distribuer les premières dignités des églises, collégiales et abbayes à des clercs et à des moines tirés de ses états dn continent. On verra pendant plus d'un siècle des Manceaux sortir de notre pays pour aller occuper des postes d'honneur au delà de la Manche. Cette perspective entretenait l'émulation dans les écoles; et celle de la cathédrale du Mans eut alors l'une de ses plus florissantes périodes. On croit généralement que l'évêque Arnaud, qui en avait été modérateur avant de monter sur le siège épiscopal, continua de la diriger, même au milieu des préoccupations de sa nouvelle dignité.
Parmi les plus illustres élèves qui se formèrent sous la conduite d'Arnaud, on doit compter Hoél, son parent et son successeur dans le siège épiscopal. Avant de parvenir à cette dignité , Hoël en occupa d'autres très-honorables ; il succéda en 1067 à Robert, comme doyen du chapitre. Robert, qui était fils de Hubert de ftia (I), avait été élu par le clergé et le peuple de Chartres pour gouverner l'Eglise de cette ville. Il l'administra jusqu'en l'année 4070. Le zèle qu'il déploya contre l'hérésie de Bérenger et pour le maintien de la discipline , mérite les plus grands éloges. Il soutint la guerre contre le seigneur deNogent-le-Rotrou (-2), et contraignit plusieurs détenteurs des biens de son Eglise à les restituer. Il fit aussi des dons magnifiques à sa cathédrale et à celle du Mans. Il avait entrepris le voyage de Rome pour puiser à cette source de la hiérarchie des lumières et des forces, afin de rétablir le bon ordre dans son diocèse ; mais il mourut à son retour au prieuré de Souvigny (3), dans le Bourbonnais, et il y fût enterré (4).
(1) Livre Blanc , n° 113.
(2) Novigentum.
(3) Silviniacensis cella.
(4) Mavtyrologium capituli Cenomanensis, Ms. , fol. 206, r.— Doyen, Histoire de la ville de Chartres, t. I, y. 245. — D. Mabillon , Anna/es
Le décanat de l'église cathédrale lut encore occupé par plusieurs autres clercs , durant Fépiscopat d'Arnaud; on trouve en Tannée 4076 Witerne, et Foulques deux ans après. Au reste , la dignité de doyen semble avoir eu moins d'importance à cette époque que celle de modérateur de Fécole de la cathédrale.
Robert , évêque de Chartres , ne fut pas le seul homme distingué par ses mérites que produisit le diocèse du Mans , sous Fépiscopat d'Arnaud. Toutefois, le plus grand nombre de ceux dont les noms ont survécu appartenaient à Fétat monastique. Dans la seule abbaye de Marmoutier, où vivait encore Jean de Laval , fils de Guy II , dont il a déjà été question , on remarquait aussi Gauzbert de Lavardin et Ansegise, de Fune des premières maisons du Maine; tous trois aussi remarquables par leurs vertus que par leurs talents (1). Gautier, religieux de Fabbaye de la Bataille, natif du Maine, fut orné aussi d'un mérite distingué. Il fut archidiacre de Salisbury , puis devint abbé de Thorn. Il fit revivre la première piété dans ce monastère , en y établissant les. observances de Marmoutier. Il y jeta les fondements (Fune église magnifique, et y rebâtit tous les lieux réguliers (2).
Geoffroy de Gorram, né à Gorron en 1070, abbé de Saint-Alban , en Angleterre , de H 19 à FU6, est auteur, dit-on, d'un ouvrage intitulé Tractatus de Sacramento , adopté par l'Université de Cambridge (3). Quoique nous n'ayons aucun détail sur cet ouvrage , on peut croire avec fondement, d'après l'époque à laquelle il fut composé, qu'il a,vait pour but de combattre les erreurs de Scot et de Bérenger , et d'établir la doctrine invariable de l'Eglise ,
0. S. B., lib. LXII, num. 83. — Gallia cliristiana , t. Vlïl , col. 1121. — Cauvin , Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 159.
(1) D. Martène , Histoire de l'abbaye de Marmoutier , 1. 1 , pari. 1 , p. 311, et passim.
(2) Idem , loc. cit.
(3) Desportes, Bibliographie du Maine, p. 316. — Haurcau, Histoire littéraire du Maine, t. III , p. 161.
284 HISTOIRE DE i/ÉGLTSE DU MANS.
pour laquelle un si grand nombre de moines, tant en France qu'en Angleterre , composèrent des ouvrages qui méritèrent l'estime de leurs contemporains, et que la postérité conserve précieusement (4). Geoffroy de Gorram (2) attira dans son abbaye plusieurs Manceaux qui se signalèrent un peu plus tard ; on désigne principalement Raoul, de Gubiun. Il est probable qu'il était de la famille de Gorram. Matthieu Paris, moine de Saint-Alban, nous apprend que Raoul s'acquit la réputation d'un homme de lettres orné des mœurs les plus pures. Après la mort de Geoffroy , il fut élu pour gouverner L'abbaye , et il la conduisit jusqu'en 1151 (3). Raoul appela aussi du Maine Robert de Gorram , neveu de Geoffroy. Robert fit de si grands progrès dans la vertu , ainsi que dans les sciences divines et humaines , que les moines de Saint-Alban et le roi d'Angleterre l'élurent pour abbé à la mort de Raoul en 1151. Guérin, successeur de Robert de Gorram dans la dignité abbatiale , établit par un décret que tous les ans, le jour de sainte Catherine, on ferait une aumône considérable à deux cents pauvres, pour l'âme de l'abbé Geoffroy le Manceau (4-) : tant l'administration de celui-ci avait été avantageuse au monastère. Il arriva à Geoffroy, pendant qu'il était abbé, une rencontre qui mérite d'être rapportée. Le nommé Breakspeare (Brise-lance), clerc d'un village voisin et dépendant de l'abbaye de Saint-Alban , eut un fds qui fut appelé Nicolas. Le père se fit moine dans l'abbaye; le fils, trop pauvre pour fréquenter longtemps les écoles,
(1) Hic ex illustri Cenoraanensiura et Normannorum progenie exortus, non solum morum honestate praeditus , sed divina scientia satis exstitit adornatus... Legit igitur apud Dunestapliam exspectans scholam sancti Albini sibi repromissam. Ubi quemdam ludum de sancta Katherina , quem miracula vulgariter appellamus, fecit , ad quœ decoranda petiit a sacrista sancti Albini , ut sibi cappse chorales acconimodarentur et obtinuit... Matthaeus Parisiensis apud DuBoulay, Historia Universitatis Parisiensis, t. II, p. 225.
(2) Gorram ou Gorham.
(3j Du Boulay, Historia Universitatis Parisiensis, t. II, p. 226, 266. (4) Idem, loc. cit., p. 306.
vint se présenter à l'abbé de Saint- Alban , et lui demanda l'habit religieux. Nicolas était bien faU de sa personne, mais peu appliqué à l'étude, dit Matthieu Paris. L'abbé l'examina , et , ne le trouvant point assez instruit , exigea un délai que le jeune homme prit pour un refus. Nicolas vint chercher fortune en France , d'abord à Paris , puis en Languedoc, puis dans l'Église d'Arles, enfin à Saint-Ruf, où il devint chanoine, ensuite prieur, et, vers 1137, abbé. Des différends survenus dans son monastère le contraignirent de faire deux fois le voyage de Rome pour y justifier sa conduite. Il plut au pape Eugène IÏI , qui le fit évêque d'Albano, l'envoya, avec le titre de légat, dans le nord de l'Europe pour y prêcher l'Évangile et y établir des Églises. Quand Nicolas revint de cette mission, Eugène ttï ne vivait plus, il était remplacé par Anastase IV, qui mourut lui-même au commencement de décembre de la même année , et eut pour successeur l 'évêque d'Albano. Nicolas, devenu pape, prit le nom d'Adrien IV (1).
L'établissement des Normands et des Manceaux en Angleterre, et'surtout les dignités auxquelles plusieurs de nos compatriotes méritèrent d'être élevés en ce pays, furent cause que le culte de saint Julien, notre premier apôtre, y acquit une grande extension. Toutes les Églises d'Angleterre conservèrent, jusqu'au moment du schisme, l'usage de solenniser la fête de saint Julien du rite double. Les leçons de l'office nocturne étaient les mêmes qu'au Mans, empruntées à la Vie de l'apôtre du Maine par Létalde; et l'on récitait la belle oraison qui célèbre le saint évêque comme un docteur puissant en œuvres et en paroles (2).
(1) Du Boulay , loc. cit., p. 299.
(2) Portiforium seu breviarium ad usum Ecclesie Sarisburiensis castigatum , suppletum , marginalibus quotationibus adomatum , ac nunc primum ad verissimum ordinalis exemplar in suum ordinem a peritissimis viris redactum. Pars hyemalis , Londini, 1555. Magnifique volume in-4°, en caractères gothiques et \ignettes sur bois. — Cfr. Officia propria insignis Ecclesiœ Cenomanensis , SS DD. Pio
Fatigué des troubles continuels qui agitaient la province du Maine, l'évêque Arnaud avait senti Le besoin de faire le voyage de Home. Il partit en L'année 1071 (1), accompagné des clercs Gaudelbert, Hugues Bicola , Odon, Guichep et Hoël, qui lut son successeur. Ils se joignirent à Tours à l'archevêque Raoul Ier, qui les accompagna dans la ville sainte, où il allait pour se justifier des crimes honteux dont il était accusé (2). Avant de quitter Tours, ce prélat se rendit pieds nus à la basilique de Saint-Martin, -pour se mettre- sous la protection de son illustre prédécesseur (3). Lorsque Raoul Ier lut nommé à l'archevêché de Tours , en J070, tous les évêques sulïragants s'étaient opposés à cette élection, sous le prétexte de l'indignité du sujet, auquel on reprochait des crimes qui du reste ne furent pas prouvés. Il paraît que l'évêque Arnaud fut des premiers à se réconcilier avec son métropolitain , auquel saint Grégoire VII rendit tous ses pouvoirs, et donna même des marques d'une confiance particulière. Le voyage des deux prélats ne s'exécuta pas sans plusieurs rencontres lâcheuses. Un chevalier de Sens , nommé Richer, les arrêta à leur départ , leur enleva une partie de leurs provisions de voyage , et les accabla de mauvais traitements (-4). L'évêque du Mans quitta Rome avant son métropolitain. Il y avait été reçu par le pape Alexandre II; mais à son retour il tomba entre les mains d'Azzon , marquis de Ligurie, dont il traversait les états, et il fut jeté en prison avec toute sa suite. Azzon, comme plusieurs des seigneurs de son temps, ne se faisait probablement aucun scrupule de rançonner
PP. IX, a RR. PP. Joanne Baptista Bouvier, proposita. Cenomani , Monnoyer, 1854, in-4°, p. 41.
(1) D. Martène , Amplissima collectio, t. I, col. 486. — Dans son Histoire de l'abbaye de Marmoutier, t. I, part. 1, p. 1118, D. Martène met ce voyage à Tan 1068, mais cette dernière date est évidemment fautive.
(2) Suivant Maan, ce voyage eut lieu en 1073. Sancta Ecciesia Turonensis, p. 88.
(3) Baluze, Miscellanea , t. VII, p. 200.
(4) Maan, loc. cit.
les voyageurs qu'il pouvait arrêter sur les grands chemins. En capturant l'évêque du Mans , le marquis de Ligurie s'était vraisemblablement proposé de tirer vengeance du prélat, qui avait puissamment agi pour expulser son iils Hugues du gouvernement de notre province. Cependant, ramené bientôt à de meilleurs conseils, auxquels l'éloquence insinuante d'Arnaud et d'Hoël ne fut sans doute pas étrangère, Azzon changea de sentiment au bout de sept mois, et rendit la liberté à notre prélat et à ceux qui raccompagnaient. Il est probable que le père de Hugues pensa à se ménager de nouvelles intelligences dans le Maine , et qu'il compta sur l'évêque Arnaud pour lui être utile , si l'occasion se présentait dans la suite de tenter le rétablissement de sa fortune. En elï'et, il le combla de marques d'honneur , et, en se séparant de lui , il lui remit des dons magnifiques (1).
On croit que ce fut l'évêque Arnaud qui laissa en Italie, pendant ce voyage , un missel plénier , dans lequel se trouve la liturgie telle qu'elle se pratiquait au Mans à cette époque. Ce monument, plein d'intérêt, pour nous surtout, confirme un fait déjà attesté par l'ensemble des données sur l'histoire du culte divin. On ne connaissait au Mans, non plus que dans les autres Eglises de France , d'autres livres pour les offices divins que ceux de l'Église Romaine. Les seules différences consistaient en ce que l'on introduisait dans plusieurs parties les noms des saints propres au pays, et en quelques usages particuliers peu nombreux (2).
(1) D. Mabilloh, Vetera analecta, t. III, p. 286. — D. Bouquet, t. XII, p. 541.
(2) Ce Missel plénier a été publié par Mansi dans le second volume des Miscellanea de Baluze (de la page 307 à 334). Le docte éditeur a commis plus d'une méprise : d'abord il lui donne le nom d'Ordo, tout à fait improprement; ensuite il croit que ce manuscrit a été écrit pour l'usage de l'église cathédrale de Lucques; mais les litanies pour la visite des malades, rapportées tout entières, prouvent qu'il était propre à l'Église du Mans. Ces litanies sont remarquables : saint Julien est placé à la tète de tous les confesseurs, même avant saint Silvestre, saint Léon, saint Grégoire et saint Damase. Papes. A la suite de plusieurs saints auxquels
De retour dans son diocèse , l'évèque Arnaud s'occupa , de concert avec le chapitre , à recouvrer les dépendances de l'Église qui avaient été envahies ou aliénées injustement. Dès la première année de l'épiscopat d'Arnaud, Geoffroy, fils de Burcard de Brûlon et son successeur en cette terre , avait ahandonné aux saints martyrs Gervais et Protais , au saint confesseur Julien, et à leurs chanoines, les droits de seigneurie dans leur terre d'Assé-le-Bérenger. Il donna sa foi qu'il ne ferait rien pour la recouvrer par lui ou par une autre personne ; qu'il ferait autoriser cette concession par son frère et par le seigneur suzerain ; qu'il s'opposerait , en lui faisant la guerre , à quiconque voudrait en dépouiller les chanoines , qui excommunieraient de leur côté le ravisseur. Geoffroy de Brûlon ajouta encore quelques autres droits et propriétés à sa première concession , et les chanoines s'engagèrent à acquitter des anniversaires pour lui et ses parents; de plus ils lui donnèrent dix livres de deniers (1). Cette charte est souscrite d'Arnaud et du doyen Rohert , l'année même où ce dernier passa sur le siège de Chartres (2).
notre Église rendait un culte particulier, comme les saints évêques Gatien, Hilaire, Martin, Brice , etc., on trouve une série de saints évêques du Mans ainsi conçue : « Sancte Turibi , sancte Pavasci, sancte Libori , sancte Victure , sancte Victuri, sancte Innocens, sancte Domnole , sancte Bertranne. » Enfin, un peu plus loin : « Sancte Winwaloe... sancte Rigomeri. » On pourrait encore faire d'autres remarques sur ces litanies et sur plusieurs autres parties de ce Missel, mais pour ne pas dépasser les bornes d'une note , il nous suffira de faire remarquer qu'il est le seul monument où l'on trouve expliquée la manière dont le sacrement de baptême s'administrait par immersion au xie siècle. Il y avait trois ablutions : à la première, on plongeait la tête du catéchumène dans l'eau ; à la seconde , les pieds ; à la troisième , le corps tout entier.
(1) Au pouvoir actuel de l'argent , cette somme équivaut à 5633 fr.
(2) Notum esse volumus quod Gaufridus filius Burchardi de Bruslione donavit sanctis Gervasio et Prothasio omnem vicariam quam habebat in terra de Aciaco, pro salute sua et fratris sui nomine Burchardi , et pro remedio animarum parentorum suorum Burchardi scilicet atque Adelaïdis ; ob hoc accipiens a canonicis X libras denariorum... et dédit eis hos X fidejussores Berhardum , Defensorem , Herbertum de Truraniaco,
Un clerc nommé Noël donna à l'église de Saint-Julien un arpent de terre et une vigne , et lut nourri aux dépens du chapitre le reste de ses jours. Les chanoines vendirent ensuite ces immeubles pour la somme de seize livres de deniers (1), et ils en achetèrent la nef de l'église d'Àsnières. Le reste de cette église leur appartenait déjà, comme il a été dit; et Févèque Arnaud leur fit remise des droits d'autel qu'il y possédait (2).
Le chapitre eut plusieurs contestations assez graves, relatives à la possession des biens qui lui avaient été transmis par le clerc Noël. Dans l'un de ces procès qui se plaidait en la cour de Févèque Arnaud , en présence de Geoffroy de Brùlon , Hubert Ribole , Hugues de Pezé (3) , et autres juges délégués, Albéric, l'un d'entre eux, se leva au milieu de l'assemblée et dit qu'il était prêt à soutenir les droits du chapitre devant toutes les cours, soit par le serment , soit par le combat judiciaire (4).
Sur les représentations de l'évoque Arnaud, Renaud de la Suze déposa sur l'autel de Saint-Julien un acte en forme par lequel il restituait au chapitre l'église de Savignél'Évêque ; il fit confirmer cette restitution par son fils et son héritier, et par Hamelin de Chàteau-du-Loir, de qui il l'avait reçue. L'évèque lui donna en reconnaissance la somme de trente-deux livres de deniers (5) , et à son fils
Drogonem, fratrem ejus, Odalricum, Warinum, Yvouem, Theodericuni, Robertum, Pilium Witerni , Girardum. — Addidil item Gaufridus prescripto dono eam quoquc vicariats quam habebat in terra illa quam WalteriusBrito et Ramelinus Gruellus tenet de Hugone de Rivo Petroso. Testes Dominus Arnaldus Cenomanensis episcopus, Robertus decanus... Livre Blanc, n° 112. — Biblioth. impér. , fonds latin , n° 5211 B.
(1) Au pouvoir actuel de l'argent, cette somme équivaut à 9011 fr.
(2) Livre Blanc, n° 113.
(3) Hugo de Paziaco.
(4) Livre Blanc , n° 114. — On a déjà vu précédemment le combat judiciaire pratiqué dans les causes ecclésiastiques, on le verra encore par la suite , et tout porte à croire qu'il était assez fréquent dans notre pays. On sait au reste que dans les cours ecclésiastiques, les plus sages précautions étaient prises pour que le combat ne fût fatal à aucun des champions.
(5) Au pouvoir actuel de l'argent, cette somme équivaut à 18022 fr.
îtO HISTOIRE DE L'ÉÔLISE Dl MANS.
Drogon f cpif déposa un acte semblable sur l'autel deSavigné , une somme de cent sous de deniers (1). L<- frère de Renaud, nommé Herbert, pour avoir autorisé eette restitution , reçut cinquante sous de deniers (2).
Vers l'an 1075, le clerc Hugues, de Coulans (3), réclamait une prébende dans l'église de Saint-Julien et la prévôté de Courgenard. Ses réclamations n'ayant pas été écoutées par le chapitre, qui les regardait comme dénuées de fondement, il commença h faire du dégât sur les propriétés canoniales , et surtout sur celles d'un chanoine nommé Wandelbert. On en vint enfin à un accommodement; il déposa sur l'autel de Saint-Julien un acte par lequel il renonçait à ses prétentions; et les chanoines lui donnèrent, par le conseil de Geoffroy de Mayenne , quatre livres de deniers (A).
L'évêque Arnaud ajouta aux revenus du chapitre par des dons considérables. 11 racheta le fief de la Mue-Sainte- Marie (5) , pour une somme considérable (6). Ce prélat s'appliqua surtout à enrichir son église de vases sacrés et d'objets précieux; parmi les principaux , on compte un reliquaire de vermeil pour la partie du chef de saint Vincent possédé par la cathédrale (7). Il arriva sous son épiscopat un événement qui frappa d'admiration toute la
(1) En monnaie actuelle, 2820 fr.
(2) Ad notitiam veniat... quod Kaginaldus de Secusa reddidit Dco et beato Juliano et presuliArnaldo ecclesianule Savinniaco (al. Sauviniaco), que dudum de jure ejusdem Cenomanice Ecclesie fuerat abstracta... Livre Blanc, n° 180. — Biblioth. irapér., fonds latin , n° 5211 B.
(3) Hugo de Colenceio.
(1) Au pouvoir actuel de l'argent, cette somme équivaut à 225-2 fr. — Livre Blanc, n° 36. — Par la sage administration de ses revenus . le chapitre se trouva en état de faire de nouvelles acquisitions; citons pour exemple l'église de Sainte-James-sur-Sarthe, dont il ne possédait qu'une partie. — Le Paige, t. î, p. 422.
(5) Muta , Mantula sanctœ Mariœ.
(6) D. Mabillon , Vetcra analecta, t. III, p. 286.
(7) Selon les Mémoires pour servir à l'histoire de l'abbaye de Saint- Vincent, Ms. de la Bibliothèque du Mans, n» 91, ce reliquaire fut donné à cette abbaye.
AfliNAUD. 294
population du Maine, et qui lui fournit à lui-même l'occasion de signaler sa piété et sa générosité. On découvrit sous l'autel majeur de l'église collégiale de Saint-Pierre-de-la- Gour , une dent du prince des Apôtres, en présence du roi Guillaume le Conquérant. La piété des Manceauxfut vivement excitée par un fait aussi remarquable, surtout lorsque des miracles s'opérèrent en grand nombre près de la sainte relique. Le roi normand voulut donner une châsse en vermeil pour la renfermer. L'évèque Arnaud offrit aussi des présents à cette occasion , et institua une fête commémorative de cette invention, qui s'est célébrée jusqu'à la fin du xviif siècle et qui fut approuvée par le Pape Alexandre II (J). Arnaud donna encore à l'église cathédrale deux chandeliers de cristal ciselé, deux calices d'un or très-pur, une croix de corail garnie de perles, deux chapes, autant de chasubles à fleurons d'or, et plusieurs autres ornements , tant pour la décoration de l'autel que pour l'usage des ministres sacrés. On signale aussi une chasuble épiscopale si remarquable par sa richesse et sa beauté, qu'elle servait encore plusieurs siècles après la mort d'Arnaud, aux fêtes les plus solennelles. Ce prélat abandonna pour la cathédrale sa part des revenus du baptistère , des cloches et des offrandes , un marc d'or et quelques rentes attachées à des immeubles (2). Par la laveur de Guillaume le Conquérant , notre évèque était devenu maître d'immenses richesses; et ces dons auraient même pu paraître assez peu considérables pour un prélat aussi opulent; mais sa générosité se fit surtout remarquer par les travaux qu'il fit exécuter pour la restauration de l'église cathédrale (3). Il faut savoir au reste que notre église ayant
(\) On célébrait une messe solennelle de saint Pierre apôtre, et l'on en faisait mémoire à laudes. — Proprium Sanctorum ecclesiœ regalis sancti Pétri de Curia, p. 208. Ms. de l'église Saint-Benoît au Mans.— Le Corvaisier, p. 367.
(2) Martyrologium capituli Cenomanensis , fol. 193, v. — Vêtera analecta, t. III, p. 287. — Le Corvaisier, p. 367.
(8) D. Mabillon, loc. cit.
été dépouillée en partie pondant 1rs dernières guerre*, ne possédait plus alors de chandeliers en antre matière qu'en bronze et en cuivre (I). Heureusement la piété, si vive dans toutes les classes, tendait chaque jour à réparer les pertes que la basilique de Saint-Julien a\ ait éprouvées. Vers ce temps-là Girard , prêtre et chanoine du Mans , qui appartenait probablement à la famille de Bellême, fonda un anniversaire pour Yves, évêque de Séez, et pour luimême (2). Ce pieux évêque de Séez, en qui brillaient des qualités peu communes dans la maison de Bellême , au point qu'il a forcé les détracteurs de ses parents à lui donner des louanges, fit de grandes libéralités aux églises de son diocèse et des diocèses voisins. Celui du Mans en particulier lui fut redevable de la fondation du prieuré de Sainte-Gaubu i*ge , à Bonnétable , dont il était seigneur, et il le donna à l'abbaye de Saint-Denys-en-France (3). Ce prieuré resta important jusque dans le xvne siècle, et peutêtre plus tard encore (4). L'église paroissiale , dédiée à saint Etienne et à saint Suipice, dépendait primitivement de ce monastère; la chapelle Saint - Nicolas , qui était alors paroissiale, en dépendait également.
(1) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III , p. 287.
(2) Martyrologium capit. Cenom., fol. 52, v idibus aprilis.
(3) Le- prieuré de Sainte-Gauburge est estimé 800 livres par l'ancien pouillé de diocèse. Cfr. Odolant Desnos, Mémoires historiques sur Alençon , t. I, p. 111-117. — Cauvin , Géographie ancienne du diocèse du Mans , p. 221 .
(4) La présentation de la cure de Bonnétable, estimée 3000 livres , appartenait au prieur. — Le Paige, Dictionnaire historique du Maine , 1. 1 , p. 111. — Pesctae, 1. 1, p. 181.
SUITE ET FIN DE i/ÉPISCOPAT D'ARNAUD.
Règlement pour la sépulture des évêques et des chanoines. — Abbaye de Saint- Vincent; prieurés de Bazougers , Souday ; l'abbaye de Tuffé soumise à Saint-Vincent. — Guillaume , moine de Saint -Calais , abbé de Saint- Vincent, enfin évêque de Durham. — Abbaye de Saint- Georges-des-Bois.— Donations pieuses de plusieurs seigneurs du Mairie.
— Guy II de Laval pille les monastères-, puis répare ses injustices. — Prieuré de Saint-Guingalois de Château-du-Loir. — Procès de l'évêque Arnaud et du chapitre contre l'abbaye de Marmoutier, pour l'autel de Vivoin. — Fondation du prieuré de Saint-Nicolas de Sablé.
— L'évêque Arnaud s'oppose à cette fondation. — Il assiste à plusieurs consécrations d'églises. — Prieuré de Saint-Sylvestre à Malicorne et de Saint-Paul-le-Vicomte. — Abbaye de Lonlay. — Troubles dans l'abbaye de la Couture ; Juhel nommé abbé par Guillaume le Conquérant. — Prieuré de Solesmes. — Saint Gebouin et Radulfe, archevêque de Tours , s'opposent à l'installation de l'abbé Juhel ; Guillaume le Conquérant et Arnaud le soutiennent. — Juhel déclaré excommunié et Arnaud suspens. — Saint Grégoire VII ordonne de juger la cause dans un concile ; Juhel est établi abbé. — Troubles au sujet des pouvoirs du primat et des légats. — Arnaud et Juhel déclarés suspens par les légats, et rétablis par saint Grégoire VII. — Établissement du sacre au Mans et à Angers. — Mort et sépulture de l'évêque Arnaud.
L'évêque Arnaud montra en plusieurs circonstances l'affection qu'il portait aux institutions monastiques. Il fit un règlement touchant la sépulture des évêques du Mans et des membres du chapitre; il y reconnaît que l'abbaye de Saint-Vincent est le lieu où ils doivent être ensevelis, d'après une pratique fort ancienne et dont l'usage a fait une loi. S'ils meurent hors de la ville du Mans, mais dans le diocèse, leur corps doit y être apporté, pour y reposer près de ceux de leurs prédécesseurs (1). Herbert, fils de Jean de la Guierche, qui avait été attaché à la personne de l'évêque, ayant été enterré à l'abbaye de la Couture, les moines de Saint-Vincent élevèrent des réclamations, et
(1) Historiœ abhntiœ sancti Vincent ii L'enoman. compend. Ms^
4VU HISTOME I»E l/KGLÏSE IH .MANS.
firent continuer leur droit par Arnaud, Geoffroy de Mayenne, et un grand nombre de seigneurs (1). A une autre époque, Arnaud et le chapitre de l'église cathédrale donnèrent àl'abbaye de Saint-Vincent un fonds assez considérable (2). Au moment de son départ pour Rome en 1071, Arnaud accorda aux moines de Saint-Vincent la confirmation de tout ce que leur avait donné Gervais de Chàteau-du-Loir. 11 y ajouta le droit d'usage dans la forêt de Montsor. Sur la prière de Guy l'Écorché (3), il confirma les dons que ce personnage avait faits au monastère ou pourrait lui faire (4).
Avant qu'Arnaud eût été élu pour occuper la chaire épiscopale, Hamelin, de l'illustre maison d'Antenaise, fonda le prieuré de Saint- Victeur à Bazougers(o) ; il le dota richement, et le soumit à 1 abbaye de Saint-Vincent (6). Peu de temps après cette fondation, l'abbaye reçut, vraisemblablement de la main de ce même seigneur ou de quelque personnage de sa famille, l'église de la paroisse de Bazougers, dont le revenu était assez considérable (7). Le pieux fondateur eut deux fils: Savari, qui lui succéda dans ses seigneuries, et Pierre, qui s'engagea dans la cléricature, et obtint le doyenné de Sablé (8).
L'abbaye de Saint-Vincent était d'ailleurs dans une ère de prospérité; elle jouissait de la faveur du roi Guillaume le Conquérant, auquel elle s'était attachée de bonne heure, et qui lui fit sentir les elléts de sa protection. Elle était
(1) Pièces justificatives , n« xxvm.
(2) Ibidem, n° xxix. ^3} Widonis Scoriati.
(4) D. Martène, Ampliss. collect., t. I, col. 486.
(5) Dasilgeriœ , Bassogerium.
(6) Ce prieuré était estimé à la fin du xvine siècle 1300 livres selon Le Paige, et 3000 selon Cauvin.
(1) Elle était estimée 800 livres selon Le Paige.
(8) Ménage,' Histoire de Sablé, part. ï, p. 166. — Maucourt de Bourjoly , Histoire de Laval, t. I , p. 125. — Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 47 , 219.
gouvernée alors par l'abbé Hugues (i), successeur d'Avesgand. Hugues, qui régit peu de temps le monastère, fit confirmer par Herbert de la Guierche (2) la possession de l'église de Saint-Corneille (3). Ce même seigneur , en qualité de suzerain , autorisa la possession de l'église de Mézières-sous-Ballon (4) , donnée par Robert de SordonicuS (5). En reconnaissance, les moines lui accordèrent une somme de trente sous de deniers (6), s'engagèrent à nourrir un pauvre à perpétuité , et à dire cent messes pour lui (7). On loue d'ailleurs l'abbé Hugues comme ayant réuni les qualités les plus propres à un prélat: la piété, les lumières, la fermeté pour défendre les droits et les biens de son monastère (8).
Le successeur de Hugues dans la charge d'abbé fut Renaud, deuxième du nom. De son temps fut fondé le prieuré de Saint-Pierre de Souday (9), par un seigneur nommé Achard, qui donna aux moines de Saint-Vincent l'église de Souday et toutes celles qui en dépendaient, plusieurs fonds de terre situés dans le même lieu ; le droit d'entretenir un pêcheur sur le ruisseau de Cotron (10) , et d'y bâtir un moulin ; enfin la paisson des porcs des religieux dans la forêt du fondateur. Cette donation se fit dans le château de Montmirail , en la cour de Guillaume Goët , suzerain d'Achard, en présence d'un grand nombre de témoins. Guy, moine de Saint-Vincent, remit à Achard un cheval et soixante sous ( H ) ; et à Gila, femme d'Achard, une tunique. Les fils d'Achard consentirent à la fondation; ce
(1) Un catalogue manuscrit place avant Hugues un abbé nommé Anselme ou Àsseliti . et frlhge Httgtiês lui-même Après Renaud 11. — Gôtnpéntl. histi sclnctî Vinûeniii Cc»mn.
(2) Wirchia. — (3) Sanctus Cornélius. — (4) Maceriœ.
(5) Pièces justificatives, n° xxx.
(6) Au pouvoir actuel de l'argent, cette somme équivaut à 846 fr. '7) D. Marlène, ÂrHpt. Ôùttftt., t. I, roi. 439.
18) Compend. hist. sancti Vincent ii,
(9) Soldiacus.
(1C) Cotron.
(11) Soit 1G89 fr. de notre monnaie.
296 HISTOIRE DE l'kOI.ÏSï: DU MANS.
qui n'empêcha pas dans la suite Pierre, l'un d'entre eux , de vouloir ravir aux moines la seigneurie du bourg de Souday; mais, sur les représentations de sa femme, il vint dans le chapitre de l'abbaye de Saint-Vincent , et reconnut les droits du monastère. Àchard lui-même enleva sept bœufs aux moines de Souday, et refusa pendant longtemps de les rendre. Ils l'excommunièrent, et au bout de plusieurs mois il se présenta au prieuré de Tuffé, désavoua sa conduite, et fut absous par Ramnulfe. A une époque postérieure , Acliard céda à l'abbaye une terre située à Souday, et reçut en échange un cheval de première qualité (1). Le prieuré de Saint-Pierre de Souday, d'abord fondé pour un petit nombre de moines, ne tarda pas à devenir considérable. L'un de ses bienfaiteurs fut Hugues du Saut-du-Loup , qui abandonna, vers 4100, au monastère de Saint-Vincent le l'achat de l'autel (2). Nous aurons occasion de parler des augmentations qu'il reçut dans la suite, et de la belle égljse que les moines de Saint-Vincent y firent bâtir dans le cours du xvie siècle.
Vers cette époque mourut Hugues de Montdoubleau, jeune seigneur très-affectionné, comme toute sa famille, à l'abbaye de Saint- Vincent , en laquelle il voulut être enterré, comme nous l'avons rapporté. Après avoir fait la confession de ses péchés, il donna le lieu de Tufle au monastère, en présence de deux prêtres, de son fils nommé Herbert, et de sa femme. On a vu plus haut que l'abbaye de Notre-Dame de Tuffé fut ruinée au ixe siècle, et qu'elle fut rétablie ensuite par les seigneurs de Montdoubleau. Hugues voulut assurer l'existence de ce monastère en le mettant sous la direction d'une grande abbaye comme Saint-Vincent; mais ses dispositions ne furent pas suivies d'abord. Enfin, en 1073, Hamelin de Langeais (3), administrateur de la baronnie de Montdoubleau pendant la
(1) D. Martène, Ampliss. collect., t. ï , col. 481,
(2) Idem, loc. cit., col 611.
(8) De Lnngiaco.
minorité de son beau-fils Hilclebert Payen, fils de Helvise de Montdoubleau , confirma tout ce que les premiers barons de Montdoubleau avaient fait en laveur de l'abbaye de Saint-Vincent. L'évêque Arnaud et l'abbé Raynaud s'étaient vus forcés d'avoir recours à de pressantes instances pour obtenir cette restitution. Au reste, Hamelin ne se contenta pas de remettre entre les mains des moines de Saint- Vincent l'abbaye de Tuffé et ses dépendances assez considérables, il y joignit l'église de Notre-Dame de Montdoubleau, située dans le château même. Cette église avait été jusques alors une collégiale de chanoines ; mais depuis elle devint un prieuré dépendant de Saint-Vincent. Toutefois , les moines durent remettre à Hamelin de Langeais cent livres de deniers (1), et à Helvise une livre d'or. Les moines eurent soin de faire confirmer ce contrat par un grand nombre de signatures qui y furent apposées en différentes circonstances. Ces noms révèlent des faits assez curieux ; on y voit que la cour du roi Guillaume le Conquérant était très-fréquentée par les évêques, les abbés et même les simples moines de Saint- Vincent et de la Couture, et, il est permis de le croire, des autres abbayes du Maine. On remarque aussi que les religieux de Saint- Vincent avaient eu soin de faire ratifier leur acte par les deux prétendants qui se disputaient notre province. Us avaient demandé d'un côté la sanction de Guillaume et de son fils Robert; de l'autre celle de Hersende et de Geoffroy de Mayenne (2). • Tant de précautions prises par les moines de Saint- Vincent ne les mirent pas à l'abri de toute contestation.
(1) Au pouvoir actuel de l'argent , cette somme équivaut à 2820 fr.
(2) De simples particuliers faisaient souvent des dons assez considérables aux monastères, comme Guillaume dont il est parlé dans cette charte. -— Notum fieri volo sancte Dei Ecclesic fidelibus tam presentibus quam futuris, quod ego Willelmus, cognomento Ofooettu?,orationisgratia corde ethabituperegrini Jérusalem, si Dominus annuerit, adiré disponens, unam masuram terre sitam prope sancti Pavatii ecclesiam... monachis sancti V incentii do . . . f Signum Arnaldi episcopi, signum Ascelini abbatis...— Biblioth. impér., ancien fonds latin, n° 5444 , carta xxv.
298 HISTOIRE DE l/Éfi^ISE Dl «ANS.
Hildebert Payen étanl devenu majeur et maître du château de Monidoubleail , entreprit de Faire casser le contrat accordé par ses parents , et auquel il avait expressément consenti. Les moines arrêtèrent ses poursuites en lui donnant quarante livres de deniers, monnaie <!u Maine, et un cheval des plus beaux, estimé dix livres. Cet aCCOîd fut conclu vingt à trente ans [tins tard, au temps que Ramnuli'e était abbé de Saint-Vincent (1). Comme l'agriculture n'était nulle part aussi florissante que sur les terres des monastères ; les chevaliers recherchaient de préférence les chevaux qui y avaient été élevés. On trouve dans les cartulaires du Maine au moyen âge beaucoup d'exemples qui confirment cette remarque.
La famille de Bellêrné, qui avait rétabli l'abbaye de Saint-Vincent, lui continuait sa* protection. Yves de Bellême, évoque de Séez, avait donné à ce monastère les églises de Courgains (2) et de Marcilly (3) , dans l'Hiémois, au diocèse de Séez 5 Roger de Montgommery et Mathllde sa femme, nièce du prélat, confirmèrent les dons de leur oncle (4). Un membre de cette illustre famille, dont 011 verra plus tard d'autres dons pieux, Ge'rvais, confirma à l'abbaye de Saint -Vince ut la viguerie de Sarcé (J>) et le droit de chasse dans le bois dit de Sattit-Vincetît. C'était un don de l'archevêque Gervais, que son neveu renouvelait (6). Sous la prélature de Kaynaud, l'abbaye reçut encore les églises de Saint-Longis et de Vezot (7) , ou au moins de nouvelles confirmations pour ces propriétés. Nous nous bornons à ces dons plus considérables, sans entrer dans
(1) D. Martène, Ampiiss. collect., t. I, col. 482.— D. Mabillon, Annales 0. S. fi., Append., t. Vf , p. 503, edit. Lttc., H lih. LlV , nuro. 12.
(2) Curia Laboris , curia Laboriosa.
(3) Marciliacus.
(4) D. Martène , Ampiiss. collect., t. I, col. 420, 493.
(5) Vicariata terra; de Sarciaco.
(6) D. Martène, toc. cit., col. 473.
(7; Vezot.
le détail de ceux d'une moindre valeur. Aussi l'observance religieuse de Saint -Vincent était fort renommée, et son abbé doué d'une grande prudence , vertu toujours nécessaire pour le gouvernement, mais principalement dans les circonstances difficiles où se trouvait le Maine à cette époque (\).
Le successeur de Raynaud II se nommait Guillaume (2). Il fut l'un des plus illustres abbés de Saint- Vincent, et devint ensuite l'un des plus grands prélats de l'Angleterre. Né dans le diocèse de. Bayeux , Guillaume était doué de qualités brillantes : un esprit vif et pénétrant, beaucoup de justesse et de solidité dans le jugement /une facilité merveilleuse à s'énoncer et à le faire avec grâce , une mémoire prodigieuse , qui fit l'admiration de tous ceux qui en éprouvèrent l'étendue et la fidélité. Avec de si heureuses dispositions, il cultiva les sciences avec ardeur, et acquit un grand fonds de littérature sacrée et profane. Il se rendit en même temps très-habile dans l'intelligence de toutes sortes d'affaires. A tant de perfections acquises et naturelles, Guillaume .joignait des mœurs exemplaires, une tempérance dans le boire et le manger, et une modestie en ses habits, que son principal historien n'a pas cru devoir oublier dans son éloge ; sans doute parce qu'elle contrastait avec le luxe de la plupart des prélats de son temps et de son pays.
Dès sa première jeunesse, il s'agrégea au clergé de Bayeux; mais son père s'étant fait religieux en l'abbaye de Saint-Calais , il fut touché de cet exemple, et s'engagea dans le même monastère par la profession monastique. Bientôt son mérite, joint à sa ferveur et à son exactitude à s'acquitter des devoirs de son état, lui frayèrent la voie aux charges de prieur en second, puis de grand prieur,
(1) Compendium hist. sancti Vincentii, Ms.
(2) Nous avons suivi presque uniquement en cet endroit YHIstoire littéraire de la France, t. YIII, p. 433-437, et un article de la Biographie universelle de Mirhaud , par M. Lécuy, t. LXVI , p. 261.
300 HISTOIRE UE ]/Kr,UM; feç m ANS.
auxquelles il fut élevé tour à tour (i). De Saint-Calais , il passa à Saint-Vincent du Mans, dont les moines l'élurent pour leur abbé, vers l'an 1075. Cette nouvelle dignité lui donna occasion de faire paraître ses rares talents en un plus grand jour. Le Pape et les rois de France et d'Angleterre en ayant connaissance, lui accordèrent leur estime et leur amitié. Ils le voyaient avec plaisir à leurs cours; tant ils étaient charmés de son éloquence et de sa sagesse.
Guillaume le Conquérant, qui avait souvent éprouvé l'habileté de l'abbé Guillaume dans les affaires les plus épineuses, l'appela en Angleterre; et l'évêché de Durham étant venu à vaquer, il en fut pourvu par le roi le 9 novembre 1080, et fut sacré le 3 janvier suivant. Thomas, archevêque' d'York , assisté de tous les évoques de l'Église anglicane, en fit la cérémonie, à laquelle le prince assista en personne. Pour plus grande preuve cle son estime et de sa confiance, le monarque chargea le nouvel évêque de maintenir le repos public dans tout le royaume.
L'Église de Durham avait besoin d'un pasteur aussi vigilant et aussi zélé que l'était Guillaume; Walcher, noble lorrain, que le Conquérant y avait préposé en 1072, avait été tué dans une émeute populaire, le 14 mai 1080. Égelwin, prédécesseur immédiat de ce prélat , était mort dans la prison à laquelle il avait été condamné pour être entré dans une conspiration contre le roi Guillaume,- en 1071. L'état du diocèse tout entier était déplorable. Notre abbé cle Saint-Vincent travailla efficacement à remédier à tant de maux, et commença par rétablir dans sa cathédrale les moines qui la desservaient originairement. On sait que depuisl'époque de saintGrégoire le Grand et de saint Augustin apôtre d'Angleterre, toutes les cathédrales de ce pays étaient desservies par des bénédictins, et que cet usage persévérait encore en plusieurs jusqu'au temps de Henri VIII.
(1) Guillaume de Malmesbury suppose que notre prélat fut abbé de Saint-Calais, et non de Saint -Vincent. Mais son autorité doit céder à celle de Turgot, historien de l'Église de Durham , qui avait exercé la charge de prieur de Durham sous l'évèque Guillaume.
Guillaume augmenta les revenus de son Église, et en défendit les droits et immunités. Il éleva une nouvelle cathédrale, beaucoup plus belle que la première; mais il ne put l'achever. 11 bâtit aussi un monastère , qu'il prit soin d'enrichir de livres et d'ornements sacrés.
L'autorité dont il jouissait sous le règne de Guillaume le Conquérant, il la conserva quelque temps sous celui de Guillaume le Roux, son successeur; mais ayant été accusé faussement d'avoir trempé dans la conjuration d'Odon , évêque de Bayeux et oncle du monarque , il fut chassé de son Église. Il se retira alors en Normandie, où le duc Robert l'accueillit, non comme un exilé, mais comme s'il eût été son propre père , et lui accorda dans ses états le même crédit qu'il avait antérieurement en Angleterre. Guillaume fut rappelé en 1091, après deux années d'exil, et rétabli dans les bonnes grâces du roi.
Soit qu'il craignît de perdre encore la faveur du prince, ou qu'il fût entraîné par l'exemple , il tomba dans un écueil qui ternit sa grande réputation. Il fut l'un des plus ardents et même le chef des évêques d'Angleterre , qui, pour plaire au roi, abandonnèrent saint Anselme dans la fameuse assemblée de Rockingham en 1095. Toutefois il se réconcilia si parfaitement dans la suite avec son primat, que dans la maladie mortelle qui le saisit à Windsor le jour de Noël de la même année , Anselme fut celui de tous les prélats qu'il consulta plus volontiers sur ses besoins spirituels. On vit de nouveau en cette occasion combien Guillaume était estimé de tout le monde. Aussitôt que son état fut connu , les uns coururent à lui pour profiter encore de ses avis, les autres pour tâcher de lui procurer quelque soulagement. Il édifia tous les assistants par les sentiments de piété et de résignation qu'il fit paraître jusqu'au dernier moment. Il mourut le 2 janvier 1096.
Guillaume a laissé quelques ouvrages; on n'en connaît plus que deux : un Recueil de lettres aux moines qui desservaient sa cathédrale, écrites pendant son exil. Il en reste un fragment cité par Turgot, prieur de Durham,
302 HISTOIRE DE L'ÉGLISE Dl MANS.
dans son histoire. Un manuscrit conservé dans les archives de l'église de Durham , contient une lettre de Guillaume
adressée aux mêmes moines. Peut-être est-ce le même ouvrage que le précédent. Le second porte pour titre : Opus Wilhelmi de mncto Carilepho, de triennio exilii mi. Il est conservé manuscrit dans ja même église. On présume que c'est une apologie du prélat contre les accusations qui avaient causé son exil.
Cet ouvrage n'est pas le seul titre qui témoigne de la reconnaissance que Guillaume conserva envers l'abbaye de Saint-Calais : dans les anciens monuments de l'Église d'Angleterre,, il est nommé Guillaume de Saint-Calais (1). iîprouva d'une autre manière encore le souvenir filial qu'il conservait au cloître qui l'avait formé à la piété et aux sciences ecclésiastiques. Sur ses instances et sur celles de Samson, qui était son chapelain et trésorier de Baveux, le conquérant de la Grande-Bretagne expédia , en l'année 1082, une charte datée de Dontonam, pour unir le monastère de Cloveneham (2), en Angleterre, à l'abbaye deSaint- Calais, au diocèse du Mans (3).
Tous les monastères du diocèse n'eurent pas des hommes aussi distingués que l'évêque Guillaume; mais presque tous jouirent d'une véritable prospérité sous l'épiscopat d'Arnaud. L'abbaye de Saint-Georges-des-Bois reçut pour ainsi dire une nouvelle vie , vers l'année 1075, parla piété du jeune Bouchard, comte de Vendôme, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut. Il est vrai que le prieuré de Houssay, qui dépendait de l'abbaye de la Trinité de Vendôme, eut à souffrir de grands dommages de la brutalité des serviteurs de ce même Bouchard, qui venait de confirmer solennellement les privilèges de cette abbaye. Peu de
(1) An g lia sacra, t. I , p. 704.
(2) Clovenharnense cœnobium in pago Lincolnensi , cella sancti Karilepho apud Cenomanenscs.
(3) Duyxlale, Monasticon anglicanum , t. I, p. 155. — Journal historique de Verdun, 1760, octobre, p. 278. — Cfr. Gallia christianay t. XI, cel. 353 E,
AKNAfiD. 303
temps après, ses veneurs, parcourant la foret de Gastines , entrèrent clans le prieuré, le mirent au pillage, et y passèrent la nuit en orgies et en excès de tout genre. L'abbé porta ses plaintes au 'jeune comte, qui défendit à ses gens , sous les peines les plus sévères, de commettre à l'avenir aucun dégât sur les terres du monastère (J).
En même temps, le Pape saint Grégoire VII nommait l'abbé Oderic cardinal du titre de Sainte-Prisque, et plusieurs seigneurs manceaux rivalisaient de générosité envers le monastère. Robert le Bourguignon, ce puissant seigneur de Sablé dont il sera encore question, accorda en 1077 à cette abbaye lepast de cent porcs dans sa foret de Brien (2). Guy III, sire de Laval, dit le Jeune ou le Chauve,- lui donna le prieuré de Saint-Laurent-des-Ermites, à Ahuillé , fondé primitivement par l'un, de ses ancêtres (3). Il confirma à l'abbaye du Ronceray d'Angers le presbytère d'Avesnières , donné par Gnérin de Sasnt-Berthevin (4). La charte est datée de l'an 1080. Il fit aussi des dons assez considérables aux abbayes de Saint-Serge d'Angers et de Marmoutier. Ce dernier monastère était toujours l'objet de la dévotion spéciale des seigneurs de Laval. Hainon, père de Guy III, y fut enterré en 1080 ; et son fils y reçut aussi la sépulture en 1095.
On accuse cependant Guy III d'avoir trop souvent obéi aux basses suggestions de l'avarice , et d'avoir vendu très-cher , toutes les concessions qu'il faisait aux religieux. Esclave des caprices de sa seconde femme, Cécile, que des historiens l'ont sortir de la maison de Mayenne, il reprit quelquefois par violence ce que la piété de ses ancêtres avait donné
(1) L'abbé Simon, Histoire de Vendôme, t. II.— De Pétigny, Histoire archéologique du Vendorhois , p. 210.
(2) Ménage, Histoire de Sable', part. 1, p. 173.
(3) En 1777 ce prieuré était estimé 500 livres selon Cauvin, et 350 selon Le Paige: — Bourjoly, Mémoires sur Laval, t. I, p. 131.
(4) ... Dédit monialibin sanetfe Dei genilricis Mari;e presbyteriuin ecclesiaî Avenariae. — Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 37. — Cartularium bcatœ Maria Caritatis Andeg., u° 366.
aux monastères. Les religieuses du RoDceray elles-mêmes se virent contraintes de lui accorder une somme considérable, parce que Guy II, son aïeul et son prédécesseur, avait comblé leur monastère de ses pieuses Libéralités (1). Guy eut une iille nommée Hiltrude, qui fut prieure d'Avesnières, et depuis abbesse du Honceray; elle réunit son prieuré à l'abbaye. De son temps l'évêque Arnaud visita le prieuré d'Avesnières, et il y fut reçu avec de grands honneurs par Guérin de Saint-Berthevin , Oranie de Laval sa femme, et par le seigneur d'Anthenaise. Il confirma cet établissement en présence des personnages qui viennent d'être désignés, et de plusieurs autres, comme Hoèl, doyen de Saint-Julien, Engerbert, chantre, Hubert, doyen rural, plusieurs chanoines, Bernard, prieur de l'abbaye d'Évron,et quelques seigneurs (2). Ce fut surtout l'abbaye d'Évron qui fut victime des passions cupides de Guy III. On ignore les noms des abbés qui gouvernèrent à cette époque le monastère; mais il est constant que la discipline la plus régulière y était en vigueur. Le seigneur de Laval s'y transporta vers 4080, et contraignit les moines à lui rendre la terre de Sainte-Marie , avec les autres biens donnés par ses aïeux. Lorsque le fier baron s'en allait comme en triomphe, il se tourna vers l'église, parlant avec irrévérence de la sainte Vierge, qui en est patronne. Il fut saisi à l'instant d'une violente douleur qui lui tint le cou dans la position où il était tourné, sans qu'il lui fût
(1) Hoc iterum notum fieri volumus, tam Mûris quam presentibus, quod costumas de suis hominibus jam dudum concessas , quas monialibus sancte Marie de Avenariis dominus Guido uxorque ejus Cecilia injuste abstulerant, rursus omnino in perpetuum concesserunt... Cartularium B. Mariœ Caritatis Andeg. , nos 363 et 364. — Cfr. Bourjoly, Mémoires sur Laval, t. I, p. 131. — VArt de vérifier les dates, t. XIII, p. 110.
(2) Ernaldus, episcopus Genoman., ad Avenarias venit, et receperunt eum Garinus de Sancto Bertivino et nonne , curamque illius fecerunt... boc audierunt et viderunt : Huellus S. Juliani decanus , et Engerbertus cantor, Hubertus decanus... Cartularium B. Mariœ Caritatis Andeg., n° 365. — Bourjoly, loc. cit., p. 131 et 132,
possible de le faire revenir à sa situation naturelle. Guy, voyant clans cet événement une punition du Ciel, revint au monastère, sincèrement repentant de salante : il rendit aux religieux ce qu'il venait de leur enlever, et l'ut guéri par les prières de l'abbé. Guy éprouva néanmoins un violent torticolis chaque fois qua ses jurements il associa Dieu, la sainte Vierge 'et les saints. La tradition ajoute qu'au moment de sa première punition , il fit vœu de bâtir une chapelle à l'endroit où il se trouvait. On la montre sur le chemin de Saint-Christophe-du-Luartà Evron. On nomme encore cet édifice chapelle du Torticolis ou des Hermandières; elle est petite et se termine en rond-point, mais sans aucun caractère déterminé d'antiquité (1).
Les violences du baron de Laval envers les serviteurs de Dieu furent imitées par d'autres seigneurs , et surtout par Geoffroy III de Mayenne. Ce personnage, si célèbre à divers titres dans l'histoire du Maine, entreprit de ravir l'église de Chahaignes au prieuré de Saint-Guingalois de Château-du-Loir. Après la ruine de la collégiale fondée par l'évèque Gervais, le chapitre de Saint-Guingalois ne parvint pas à se relever entièrement. Toutefois il y avait encore onze chanoines entretenus par les revenus de la collégiale ; mais ce nombre paraissait insuffisant pour maintenir la régularité dans la célébration de l'office divin, et d'ailleurs leur condition était malheureuse, parce qu'ils n'avaient recouvré qu'une minime partie de leur dotation première. Gervais , neveu de l'ancien évèque du Mans du même nom , étant devenu le chef de la maison de Ghàteau-du-Loir et possesseur d'une trèsgrande fortune, songea aussitôt à relever l'une des plus belles fondations de sa famille. Gervais était d'ailleurs un seigneur rempli de piété , et qui en donna plusieurs fois des marques significatives. Il comprit tout d'abord que le meilleur moyen de venir au secours de cet établissement
(J) Gerault, Notice historique sur Èvron, p. 12. — L'Art de vérifier les dates, t. XUl, p. 110. — Maucourt de Bourjoly, Mémoires historiques sur Laval, t. I, p. 131 et 132.