‹ Histoire de l'Eglise du Mans (volume 4)Chapitre 15 sur 43 · III · texte numérisé non relu

III

était d'y établir des moines à la place des chanoines. L'abbaye de Marmoutier se trouvait alors dans Tune de ses plus belles périodes ; la ferveur de ses religieux était telle, que de toutes parts on venait en demander pour les établir à la tète des monastères de France et d'Angleterre. Grand nombre de barons et de chevaliers y revêtirent l'habit de saint Benoît; d'autres offrirent des églises ou des monastères (1). Cependant l'un des dons les plus considérables que Marmoutier reçut à cette époque fut celui que lui fit Gênais. Désirant travailler au salut de son âme , dit-il lui-même , il se rendit à l'illustre abbaye , en la compagnie de l'évêque du Mans Arnaud, et ils supplièrent tous les deux longtemps et avec instance le bienheureux Barthélémy, qui gouvernait alors le monastère, d'accepter l'offrande de l'église de Saint-Guingalois, avec toutes les églises, terres, droits et revenus qui en dépendaient, exempts de toutes exactions et autres tributs, pour en jouir désormais paisiblement, et y établir des moines qui nuit et jour s'y consacreraient au service de Dieu. L'abbé accepta enfin cette donation , à laquelle consentirent les parents du fondateur et les chanoines qui desservaient encore l'église. Afin d'éviter les contestations qui pourraient s'élever dans la suite , Gervais, sa mère, ses frères, et chacun des chanoines reçurent des moines une certaine somme : Gervais , quatre mille sous (2) ; Elisabeth sa mère, cent sous; Adam, dix livres (3); Bobert, dix livres; Gervais, clerc, cent sous; les chanoines Ur sus, quarante sous ; Haimoin, trente sous; Banulfe, quarante sous; Orderic, trente sous; Guy. quarante sous ; Fulcoïs , soixante sous ; Gautier, vingt sous ; Herbert, quarante sous; Teduin, quarante sous; Witernej quinze sous ; Garnier, vingt sous (4).

(1) D. Mabillon, Acta Sanctorum 0. S. B., sœcul. vi, part. 2, p. 384 etseq. — Annales 0. S. /?., lib. LXIll, num. 11, 12, 13, et passim. — Salmon, Chroniques de Touraine, p. 318, 38Î, 394.

(2) Au pouvoir actuel de l'argent, celte somme équivaut à 112800 fr.

(3) Soit 5632 fr.

(4) La charte originale qui contient cette fondation est conservée aux

Le prieuré de Saint-Guingalois ne tarda pas à devenir l'un des établissements religieux les plus importants du diocèse du Mans. Le prieuré du Houx,, à Jupilles , fondé en 12-19 par Guillaume des Roches, sénéchal d'Anjou et du Maine, en Flionneur de saint Blaiee , et celui de Mansigné , fondé avant Tannée 1125, avec sept cures, étaient à la nomination du prieur. Le nombre des religieux avait été d'abord indéterminé , et il est à croire qu'il fut assez grand; il fut ensuite réduit à un prieur et six moines. La conventualité fut longtemps conservée dans ce monastère (i). Entre les premières possessions de ce prieuré il faut compter la chapelle de Saint-Sauveur et le bourg qui l'environnait , à Château-du-Loir: ce fut un don du fondateur (2) ; les églises de Saint - Pierre de Jupilles , Sainte - Cécile , Saint - Jean de Chahaignes , pour laquelle il y eut peu après contestation, de Saint-Aignan (3), Saint-Pierre de Lavardin, Saint- Martin de Mansigné , Laver nat et Montabon.

A l'exemple de Gervais de Château-du-Loir , d'autres seigneurs firent des dons considérables au prieuré de Saint-Guingalois, entre autres Hubert de Mansigné; mais son fils, nommé aussi Hubert, intenta un procès aux religieux, qui obtinrent la paix en cédant une partie de leurs droits (4). Le domaine féodal de ce monastère se composait de la seigneurie d'une partie de la ville de Châteaudu-Loir (5), qui était une baronnie; et son écusson (6), qui

archives de la Sarthe. Elle a été publiée par D. d'Achery ,'Spicilegiumt t. XI, p. 296, et par D. Mabillon, Acta Sanctorum 0. S. B., sœcul. vi, part. 2, p. 388. — Ménage avait déjà publié une partie considérable d'une ampliation de cette charte, mais il s'était trompé en la rapportant à l'année 1319. — Voir encore Bilard, Analyse des documents historiques, etc., n° 308.

(lj Salmon, Chroniques de Touraine, p. 395. — Gauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 213.

(2) Ménage, Histoire de Sablé, part. 1, p. 371. — Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 494.

(3) Sanctus Anianus de Montisabonico.

(4) Bilard, Analyse, etc., n" 309.

(5) Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 619, 635.

(6) D'argent à une clef d'azur.

lui avait été donné dos son origine, portait la marque de sa soumission directe au Saint-Siège. En effet , dans le Liber censuum (4), dont la rédaction première remonte au

moins au temps de Gharlemagne , et qui n'a pas admis d'addition postérieurement au pontificat d'Innocent III, le prieuré de Saint-Guingalois est coté pour une contribution de tous les sept ans, mais qui est considérable; Saint-Guingalois est même le seul établissement de notre diocèse, soit religieux soit séculier, inscrit sur ce registre (2). Il est vrai que ce précieux monument n'est pas parvenu tout entier jusqu'à nous.

Pour que rien ne manquât à la solidité de la fondation de Saint-Guingalois , le bienheureux Barthélémy obligea Gervais de Château-du-Loir à demander la confirmation de son établissement au Saint-Siège. Alexandre II l'accorda volontiers par une bulle adressée à l'abbé de Marmoutier, et datée du 23 septembre , de l'an septième de son pontificat, de l'incarnation de Jésus -Christ 1067, indiction sixième (3). Malgré toutes les précautions prises par les religieux de Saint-Guingalois pour s'assurer la paix, ils ne purent pas toujours l'obtenir, comme nous l'avons vu pour Mansigné ; ils eurent plus tard des difficultés plus graves encore au sujet de l'église de Saint-Jean de Chahaignes contre Geoffroy de Mayenne et Simon de la Chartre ; mais avec l'aide des évêques du Mans, des archevêques de Tours, et surtout du Saint-Siège, ils parvinrent à faire triompher leurs droits (&).

L'évêque Arnaud se montra d'abord disposé à favoriser

(1) Publié par Cenni , à Rome, en 1760. Monumenta dominationis Pont i fie iœ, 2 vol. in-4°.

(2) Provincia Turonensis. — M a jus Monasterium juris beati Pétri est. Singulis septenniis 1 lib. arg. et pro ecclesia sancti Guincolei X sol. Cenoman. monete, etc. In episcop. Genomanens. Ecclesia sancti Guincolei XII dn. de Castro Câdurciaf.. — Patrologie, t. XCVIII, col. 485.

(3) D. Martène, Histoire de l'abbaye de Marmoutier, part. 1, t. I, p. 414.

(4) Bilard, Analyse des documents historiques, etc., nos 310-312.

l'abbaye de Marmoutier. Sur la demande de l'abbé Barthélémy, il accorda dès l'année 1068, la seconde de son épiscopat, la confirmation de tout ce qu'elle possédait alors dans le diocèse du Mans : Saint-Guingalois de Château-du-Loir, Saint-Hippolyte de Vivoin, Saint-Martin de Laval et le lieu de Saint-Malo , à Sablé. L'abbaye de Marmoutier avait d'autres dépendances dans le diocèse , comme Notre- Dame de Torcé , Saint-Célerin, Saint-Cyr et Sainte-Juliette de Bouère, Saint-Martin de Lavardin et d'autres encore; mais l'acte qui nous fournit ces renseignements désigne seulement les principales de ces possessions. Deux fois Févêque Arnaud se rendit au prieuré de Saint - Léonard de Bellême, en 1074, et à une autre époque demeurée incertaine (1) ; il s'y trouva réuni avec plusieurs évoques et abbés venus* pour célébrer la fête du saint solitaire manceau , et il y donna des marques de sa sympathie pour Marmoutier. Toutefois , on fait remarquer qu'il exigea vingt livres de deniers (2) pour accorder la confirmation dont nous avons parlé. Or, il était contre l'usage des prélats de rien exiger pour un pareil service; à peine quelques seigneurs laïques se permettaient-ils de semblables exactions (3).

Malheureusement d'autres faits encore prouvent l'avarice de l'évêque Arnaud. Lorsqu'il visita le prieuré d'Avesnières, il exigea un cheval de prix des religieuses, pour les investir des terres que le seigneur de Saint-Berthevin leur avait données (4). Il fit quelques dons à l'église cathédrale ; mais les contemporains les regardaient comme peu considérables pour un prélat qui jouissait d'une véritable opulence, et qui avait si largement profité des dépouilles de

(1) Orderic Vital et Gilles Bry de La Clergerie, qui rapportent ces faits, citent des dates évidemment erronées. Cfr. 0. Bondormct, Les Vies des évéques du Mans, p. 441.

(2) Au pouvoir actuel de l'argent, cette somme équivaut à 11264 fr.

(3) Baluze, Miscellanea, t. VII, p. 199. — D. Martène, Histoire de l'abbaye de Marmoutier.

(4) Çnrtutarium beatœ Maria* Caritalis Andeg., a° 365,

l'Angleterre (1). D'après ces faits , il est permis de conjecturer que quelque motif d'un intérêt sordide inspira à notre évêque les mauvais sentiments qu'il conçut à l'égard de Marmoutier.

Il entreprit, de concert avec ses chanoines, de ravir à ce célèbre monastère l'autel de Vivoin, dont le pieux Vulgrin avait garanti la possession, d'accord avec le chapitre. L'abbé Barthélémy, qui travailla avec tant d'efficacité à rétablir la paix, que des seigneurs laïques voulaient troubler , ne parvint, ni par prières ni par remontrances, à fléchir l'esprit du prélat. Il adressa cependant à ses antagonistes une lettre très - forte , dans laquelle il leur rappelle la nécessité d'observer les engagements contractés. Il insiste sur la dignité de l'Église de Saint-Julien qui serait violée, s'ils manquaient à leur parole; enfin, il cherche à leur faire comprendre que leur conscience est intéressée à maintenir une association de prières avec Marmoutier (2). Ces raisons, aussi solides que bien exprimées, ne firent aucune impression sur l'esprit du prélat et des chanoines, et Barthélémy dut acheter à force de présents la justice due à sa cause seule.

Arnaud témoigna encore son mauvais vouloir envers l'abbaye de Marmoutier dans une autre occasion. Pendant la longue vacance du siège épiscopal qui précéda l'élection de ce prélat, le seigneur de Sablé et de Craon, Robert le Bourguignon , donna plusieurs marques éclatantes du respect et de la dévotion qu'il avait pour Marmoutier. On le vit plus d'une fois faire le voyage de Tours pour s'y recommander aux prières des religieux. Un jour Robert vint avec son épouse Haduise, surnommée Blanche , afin d'y offrir à Dieu ses vœux et de demander les suffrages de la congrégation ; l'abbé Albert leur accorda ce qu'ils imploraient avec tant d'humilité, et le prince, en reconnaissance, exempta le monastère des péages auxquels il se

(i) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 287.

(3) Idem, Acta Sanctorum 0. S. B., sœcul. vi, part. 2, p. 387.

trouvait soumis à Craon , à Sablé, et généralement dans toutes ses terres (1).

La ville de Sablé avait alors plusieurs églises ; la plus ancienne avait été d'abord dédiée à Notre-Dame , mais ayant été détruite, elle fut rebâtie en l'honneur de saint Martin, et servit de paroisse : car primitivement la paroisse était à Solesmes. Hubert de Beaumont, vicomte du Maine, bâtit tout près une autre église en l'honneur de saint Malo, dans laquelle il mit quatre chanoines, et leur- donna cette église de Saint-Martin et toutes les autres églises du lieu. Les choses restèrent en cet état jusqu'au temps de Robert le Bourguignon (2) , où, les chanoines ayant cessé de donner de l'édification au public , ce seigneur appela des moines do Marmoutier , et les établit dans l'église de Saint-Malo, qui prit ensuite le nom de Saint-Nicolas. Aux prébendes des chanoines Robert ajouta quelques revenus en faveur des moines. L'église de Saint-Malo se trouvait dans l'enceinte même du château; elle avait été établie pour le service du seigneur et de sa famille, selon un usage presque universellement suivi alors; mais parmi les droits que le fondateur accorda aux religieux , il leur donna celui de construire un bourg , et ce fut Ce qui occasionna probablement peu de temps après le changement de nom et de lieu (3). On croit que Robert le Bourguignon fut l'auteur de ce changement , par la dévotion qu'il portait au saint évéque de Myre, et qu'il témoigna par ses dons à l'abbaye

(I) D. Martène, Histoire de Vabbaye de Marmoutier , t. I, part. 1, p. 377.

(c2) Du Ciicsne, les Sainte-Marthe, de Marottes, îc P. Labbc et d'autres fout sortir Hubert le Bourguignon de la maison de Bourgogne; Ménage, au contraire, soutient qu'il était de celle de Nevcrs.

(3) Quoique la charte de fondation du prieuré de Saint-Nicolas do Sablé ait été déjà publiée par D. Luc d'Àchery, Spicilegium , t. XI, p. cz'J'(, par Baluze, Miuelianea^ t. Vif, p. 195, et par Ménage, Histoircde Sablé, part. 1, p. 77, nous la reproduisons cependant à cause de l'intérêt général qu'elle présente ; et d'ailleurs nous l'aTOOfi revue sur l'original. Pièces justificatives, n° xxxi.

312 HTST0TBE DE L ÉfiLÏSE DU MANS.

de Saint-Nicolas d'Angers (1). Il faut aussi remarquer que les chanoines ne se contentèrent pas de favoriser rentrée des moines en l'église de Saint-Malo, mais encore demandèrent et obtinrent d'être revêtus de l'habit monastique (2). Le prieuré de Saint-Nicolas reçut dès son origine des biens considérables, soit de son fondateur, qui se montra constamment dévoué à Marmoutier (3), soit d'autres seigneurs.

Parmi ceux-ci, il faut compter Guillaume Martin, seigneur de Grez-en-Bouère. 11 donna la métairie de Coudre (4) , s'eugageant à y bâtir une église et une maison monastique, si le chapitre de l'abbaye consentait à lui donner un religieux pour l'habiter; à fournir à ce religieux des livres , des ornements et toutes les autres choses nécessaires à la célébration des divins mystères ; à lui donner des meubles, un valet et un cheval; à le nourrir et vêtir durant sa vie; et promettant qu'après sa mort il laisserait la terre où ce prieuré serait situé pour fournir à la dépense et à l'entretien du prieur. L'offre parut trop avantageuse aux religieux de Marmoutier pour la refuser; ils lui accordèrent un religieux prêtre, nommé Pierre; et aussitôt Guillaume Martin consomma son offrande dans le chapitre de Marmoutier, et en déposa la charte sur l'autel, après* avoir prié les religieux de le recevoir au nombre de leurs frères, et de lui donner l'habit monastique , au moins à la fin de ses jours. L'année n'est pas désignée dans l'acte qui relate ces faits; on croit qu'ils sont de la même date que la fondation du prieuré de Sablé. On ne sait pas non plus combien de temps ce prieuré subsista; il y a beaucoup d'apparence

(1) Ménage, Histoire de Sablé, part. 1,p. 79.

(2) Idem, loc. cit., p. 334.

(3) Geoffroy de Sablé intervint en faveur des moines de Marmoutier dans la fondation du prieuré de Saint-Martin de Lamballe par Geoffroy Boterel, comte des Bretons, en 1084. — Guimart, Histoire des évéques de Saint- Brieux, p. 160,

(4) De Çoldrein.

que TÉgiise ayant défendu aux religieux de demeurer seuls, on l'unit à celui de Sablé (1); c'est ainsi que ce prieuré s'augmenta en peu d'années. D'ailleurs la famille du fondateur lui conserva toute sa protection. Renaud, fils de Robert le Bourguignon , mérita d'être compté parmi les principaux bienfaiteurs de Marmoutier; il confirma tout ce que ce monastère possédait ou pourrait posséder dans la suite sur ses terres. Il consentit cet acte à la prière de l'abbé Barthélémy, et dans le chapitre, où il était venu se recommander aux prières de la communauté , en partant pour le pèlerinage de Rome (2).

Toutefois le prieuré de Saint-Malo éprouva quelques contradictions. Lorsqu'il fut transféré hors de la ville , du temps de Robert le Bourguignon , comme nous l'avons dit, il fut nécessaire d'obtenir l'autorisation de l'évêque pour bâtir une nouvelle église, et Arnaud la refusa. L'abbé Barthélémy se plaignit au concile de Poitiers , où présidait l'archevêque de Lyon, légat du Saint-Siège, et obtint gain de cause; mais le prélat, humilié, voulut se venger, et suscita de nouveaux embarras aux moines (3).

De leur côté, les religieux de la Couture réclamèrent, au nom de leur prieuré de Solesmes, une indemnité pour les droits concédés à ceux de Marmoutier. En effet , les prérogatives que l'église de Solesmes possédait autrefois, en qualité d'église-mère , sur celle de Sablé, avaient passé au nouveau prieuré par la donation de Geoffroy le Vieux. Les religieux de ia Couture étaient d'ailleurs poussés à faire cette réclamation par l'évêque Arnaud, qui exerçait une grande influence dans ce monastère , ainsi que nous le dirons bientôt. L'abbaye de Marmoutier, appuyée sur le témoignage de Robert le Bourguignon, son bienfaiteur, refusait de reconnaître ces droits, et produisait de fausses

(1) D. Martène, Histoire de l'abbaye de Marmoutier, t. I, part. 1, p. 422.

(2) Idem, loc. cit.

(3) Idem, loc. cit. -- D. Mabillon , Acta Sanctorum 0. S. B, , Mpcul. Vî, part. 2, p. 388.

,'{14- HISTOIRE DE l'tQUSE 1"' MANS.

pièces, qui représentaient l'église de Sablé comme fondée antérieurement à celle dû Solesmes. Après plusieurs années de négociations infructueuses entre les religieux des deux monastères, il lut convenu que l'archevêque de Tours, Raoul de Langeais, et l'évêque du Mans se rendraient à Sablé, et que les parties plaideraient leur cause devant les deux prélats. L'assemblée se tint le 26 décembre; outre l'archevêque et l'évêque, on y voyait encore l'abbé Barthélémy , Robert le Bourguignon , plusieurs chanoines du Mans, les principaux religieux des deux monastères et quelques seigneurs laïques. Après la lecture de plusieurs diplômes et pièces anciennes , Arnaud ordonna au nom de Dieu et de saint Julien à Robert le Bourguignon de parler. Ce seigneur exposa longuement tous les motifs qui pouvaient être favorables à la cause de Marmoutier. Cependant les prétendues traditions qu'il allégua ne furent pas admises sans examen; celle en particulier qui faisait l'église de Sablé antérieure à celle de Solesmes, fut rejetée par l'archevêque, qui conserva aux moines de Solesmes leurs droits sur les sépultures de Sablé. C'était un souvenir du rang qu'avait occupé l'église de Solesmes à l'époque où se conservait encore l'ancienne division par bourgs publics; on aperçoit dans cette relation les traces du changement insensible qui s'opérait; les droits sur les sépultures furent ceux qui se maintinrent le plus longtemps. Ce qui se passait à Sablé et à Solesmes avait lieu à la même époque dans les autres parties du diocèse. Quant aux autres' droits et prérogatives , l'église de Saint-Malo fut reconnue pleinement indépendante (1).

Le lendemain, tous les personnages qui avaient pris part au jugement prononcé la veille se réunirent dans Thotei de l'archevêque 9 qui était au bourg de Saint-Martin , ou Saint-Nicolas. Arnaud somma Robert le Bourguignon de chasser les moines de leur monastère , et d'y rétablir les chanoines. Le prélat appuyait son odieuse requête sur ce

(1) Ménage, Histoire de Sablé, part. 1, p. 23S-337.

que les moines avaient été mis en possession de l'église de Saint-Malo sans son autorisation. L'abbé Barthélémy et ses moines protestèrent qu'ils avaient obtenu du prélat luimême les facultés nécessaires; ils ajoutèrent qu'ils possédaient encore la charte par laquelle il leur garantissait cette église. Arnaud nia positivement qu'il eût jamais signé un tel acte , et il ne voulut pas même en faire l'aveu lorsque l'archevêque déclara qu'il en avait été personnellement témoin , et rappela la circonstance. Tl exigea que la pièce fût représentée, et Arnaud fut enfin contraint d'avouer qu'il avait confirmé à Marmoutier l'église de Saint-Malo de Sablé avec ses autres possessions dans le diocèse du Mans.

Cet aveu, arraché- par la nécessité , n'était pas propre à changer les dispositions du prélat ; il se montra plus vif qu'auparavant dans la poursuite du but qu'il se proposait, et il pressa avec de nouvelles instances le seigneur de Sablé de chasser les moines. Robert n'écouta pas ces sollicitations. Ce seigneur suivait en cela les lois de la justice ; il obéissait aussi à. l'impulsion de son temps : car de toutes parts on substituait des moines aux chanoines; mais outre ces raisons générales, des liens particuliers l'unissaient à Marmoutier : en elfet Salomon Ier de Sablé s'y était consacré à Dieu peu de temps auparavant, et il y vivait probablement encore (1). Arnaud n'ayant pir*obtenir de Robert le Bourguignon l'acte de violence qu'il lui demandait, résolut de l'exécuter lui-même, et il jeta l'interdit sur 'l'église de Saint-Malo, et sur toute la terre de Sablé. A cette nouvelle, les religieux de Marmoutier et les habitants de Sablé envoyèrent supplier l'évéque de révoquer sa sentence; mais il refusa même d'entendre les députés. Robert le Bourguignon le pria de faire juger leur différend par l'archevêque de Tours : car il ne pouvait se rendre de sa personne au Mans, à cause d'une guerre qu'il avait en ce moment. Cette nouvelle démarche ne fut pas plus agréée^

(1) Menace, Histoire de Sablé, part. 1, p. 10.

Robert porta une plainte en forme au métropolitain ; mais, durant tout ce temps-là, Sablé demeurait sous l'interdit, et Arnaud ne paraissait pas disposé à céder , lorsqu'une cause étrangère amena une solution à cette brouillerie.

En 1076, Main ou Maino, évoque de Rennes, étant venu à mourir, Sylvestre de la Guerche , seigneur de Pouancé, lut élu la même année pour le remplacer. Selon l'usage du temps, il lut sacré à Tours par le métropolitain, qui convoqua Arnaud à y prendre part. L'évèque du Mans ne put refuser de se rendre à l'ordre de son supérieur. Les évêques d'Angers et de Poitiers se trouvèrent aussi à Tours. Quelques jours après la solennité du sacre, l'archevêque réunit les quatre autres prélats, beaucoup'cle chanoines, et appela les moines de Marmoutier pour présenter leur plainte. Ils le firent , apportèrent les titres qui étaient en leur laveur, et obtinrent une sentence conforme à leurs intérêts. Le coup était rude pour l'évèque du Mans ; il chercha à incidenter ; mais ses subterfuges ne purent le garantir : les évêques , et celui d'Angers en particulier, lui adressèrent des reproches qui durent lui être pénibles. Arnaud ne consentit pas néanmoins à lever l'interdit, malgré les instances des autres évêques. Il voulut différer, prétextant la nécessité où il était de consulter le chapitre, sans lequel les évêques du Mans ne décidaient rien. On lui accorda huit jours pour cette délibération , et un moine de Marmoutier fut chargé de l'accompagner à son retour pour recevoir l'absolution de l'interdit , si l'évèque se décidait à l'accorder dans le terme prescrit, et pour la prononcer lui-même au nom de l'archevêque , si Arnaud persistait dans son entêtement (1). 11 parait que l'évèque du Mans persévéra dans ses sentiments, et que l'archevêque de Tours leva lui-même l'interdit (2). Telle fut la fin de cette longue discussion, dans laquelle l'évèque Arnaud laissa paraître peu de franchise , et une obstination que nous

(1) Ménage, Histoire de Sablé, part. 1, p. 838. (S) ld»m, p. 80.

retrouverons bientôt clans des affaires plus importantes encore. Quant au différend entre Marmoutier et la Couture , il ne se renouvela plus. Un accord intervint du temps de l'évèque Hoèl, successeur d'Arnaud ; peu à peu les prérogatives dont avait joui d'abord le prieuré de Solesmes passèrent à celui de Saint-Nicolas , en vertu de conventions consenties des deux côtés (1).

L'abbaye de Marmoutier eut à la même époque avec un seigneur manceau un autre procès, dont la fin fut différente, et qui mérite d'être remarqué comme un trait des mœurs du temps. Le seigneur de Ranay (2) inquiéta les moines de Marmoutier au sujet d'un moulin qu'ils possédaient sur le Loir. Cette affaire fut terminée par un duel judiciaire dans la cour d'Alberic de Montoire, et la victoire resta au champion des moines (3).

Les dispositions peu favorables de l'évèque Arnaud envers l'abbaye de Marmoutier ne doivent cependant pas le faire considérer comme un adversaire systématique de l'état religieux. Il donna plusieurs fois des marques non équivoques de sympathie pour les établissements monastiques de son diocèse ou des diocèses voisins. L'année même où sa conduite fut condamnée à Tours, en 1076, il se rendit à Nogent-le-Rotrou , au diocèse de Chartres , sur les limites du Maine , afin de prendre part à la dédicace de l'église et du prieuré de Saint-Denys. La cérémonie fut accomplie par l'évèque de Chartres, Geoffroy, et par

(1) L'un de ces accords est de l'année 1095; il fut passé en présence de Robert de Sablé, fils de Robert le Bourguignon , et de Foulques de Soudé {de Soldiaco), terre seigneuriale de la paroisse de Vion. Ménage, Histoire de Sablé, part. 1, p. 81.

(2) Gonstantius de Radenaco.

(3) De Pétigny, Histoire archéologique du Vendomois , p. 215. — Cfr. Ménage, Histoire de Sablé, part. 1, p. H. — Le Gorvaisier, p. 524. — Pesche, Dictionnaire historique delà Sarthe, t. II, p. 152. — Gauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 64. Les trois derniers rapportent à Tan 1070 un duel qui eut lieu à Courgenard, entre Guillaume de Cormes et Bertbelot Corilel, devant le doyen et le chapitre du Mans; mais ce duel n'eut lieu que deux siècles plus tard, en 1270,

:M8 histoire de l'église du mans.

Arnaud. L'abbé de Saint-Galais, Gauscelin, y assista, ainsi qu'un grand nombre de seigneurs (1). Le prieuré de Saint- Denys devint puissant, et posséda plusieurs églises dans le diocèse du Mans , entre autres celles de Saint-llphace et de la Chapelle-Gastineau (2), que lui donna Gauthier, seigneur de Montmirail. Ce pieux baron de Montmirail joignit différents -revenus au don de ces églises, et par ce moyen des moines de Nogent vinrent relever le monastère fondé au vie siècle par l'abbé saint Uphace et ses disciples. Le prieuré de Saint-Denys possédait encore trois autres cures dans le diocèse du Mans, Saint- Pierre du Pont-Neuf à Beaumont- le -Vicomte, Saint-Pierre de Terrehault (3) et Saint-Pierre de Géton (4). Gomme le prieuré de Saint-Denys fut uni à l'abbaye de Gluny , au bout d'un petit nombre d'années , celle-ci étendit par ce moyen son influence sur tout Je diocèse.

L'année suivante, c'est-à-dire en 1077, Arnaud assista à une solennité beaucoup plus importante. Le bienheureux Heriuin, abbé du Bec, convoqua pour la dédicace de l'église de son abbaye un grand nombre d'évêques, d'abbés et de seigneurs laïques. Des vues politiques ne furent pas étrangères au choix des prélats convoqués. Arnaud était trop dévoué au parti normand et trop empressé de plaire au roi Guillaume pour ne pas se rendre à l'invitation de Lanfranc. Il s'y trouva avec Odon, évèque de Bayeux, Gislebert de Lisieux, Gislebert d'Evreux et Robert de Séez (5).

Pendant ce temps-là, il se faisait d'autres fondations

(1) Bry de La Clergerie, Histoire du Perche, p. 147.— L'Art de vérifier les dates, t. XIII, p. 175. — Fret, Chroniques percheronnes, t. II, p. 158. — Gauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans.

(2) Capella Gastinelli.

(3) Sanctus Errahaudus.

(4) Centon. — Nous indiquons ces paroisses d'après Cauvin; Fret, Chroniques percheronnes, t. III, p. 182, donne d'autres noms; mais il y a erreur évidente.

(5) D. Mabilloii, Annales 0. S. B., lib. LXV, num. 13. — Gallia christiana, t. XI, col. 220.

monastiques dans le diocèse du Mans. L'une des plus importantes fut celle du prieuré de Saint- Sylvestre, à Malicorne, donné en 1080 à l'abbaye de Saint -Aubin d'Angers , par Basile , fils de Lonuthon, seigneur de Malicorne, et Sera ta , sa femme. Ce don se fit du consentement de Rainaud, seigneur de Craon, fils de Robert le Bourguignon (1). Le prieuré de Saint-Sylvestre devint assez considérable (2) ; il avait pour annexe celui de Courcelles (3) , et il devait aux pauvres une aumône de quarante-deux septiers de blé par année (4).

L'abbaye de Saint-Martin de Séez reçut des dons plus importants encore , ou du moins plus nombreux dans le diocèse du Mans. Roger de Montgommery et Mabille sa femme , dont nous avons déjà parlé , lui donnèrent le prieuré de Saint-Paul-le-Yicomte, aujourd'hui Saint-Paulsur-Sarthe, de l'archidiaconé de Sonnois et du doyenné de Lignières. Ce lieu était alors très-peuplé (5) ; il y avait un château qui appartint primitivement à la famille de Rellôme , puis ta celle de Montgommery , et qui est encore appelé la Gour-de-Saint-Paul. Le prieuré (6) possédait le fief de la Chevalerie, situé dans la môme paroisse (7).

L'abbaye de Lonlay était gouvernée depuis près de

(1) Voir les deux chartes de confirmation dans Ménage, Histoire de Sablé, part. 1, p. 132.

(2) Le prieuré de Saint - Sylvestre était estimé au xvme siècle 1600 livres. Le Paige ne le porte qu'à 1000 livres; mais il commet plusieurs erreurs dans cet article. — La cure qui était réunie au prieuré était estimée 500 livres.

(3) Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 220.

(4) Idem , ibidem, p. 222. — Pesche, t. III, p. 112-118.

(5) On tient que Saint-Paul était anciennement une ville; on y voit encore plusieurs rues pavées, et en différents endroits plusieurs puits, qui aujourd'hui sont inutiles. I>ans un titre du commencement dit xve siècle, on donne à Saint-Paul le titre de bourgeoisie. Le Paige , t. II, p. 408

(6) Le prieuré était estimé en 1777, 1090 livres, la cure qui lui était unie , G00 livres.

(7, Le Paige, t. II, p. 408. — Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 22 i.

320 HISTOIRE DE l/ÉGLISK DU MANS.

quarante ans par Hugues , sous lequel elle jouissait d'une grande prospérité (i). Un seigneur nommé Guillaume de Braissa lui donna une église dédiée à saint Gervais et saint Protais, et située vraisemblablement dans le diocèse de Séez , à la condition d'y fonder une abbaye. Cette fondation n'eut pas lieu ; et Guillaume reprit l'église mentionnée pour la donner à l'abbaye de Saint -Florent de Saumur, qui s'engagea à y établir un abbé et des moines. Les religieux de Lonlay réclamèrent; et comme ils étaient bien vus de Guillaume le Conquérant, ils se plaignirent à ce prince. L'affaire fut jugée en sa présence, et l'on donna gain de cause au monastère de Saumur. Sous l'abbé Rannulfe, vingt à trente ans plus tard, la dissension fut sur le point de se réveiller; mais les moines de Lonlay n'ayant pas comparu au jugement, furent condamnés par contumace (2).

L'abbaye de Saint-Florent obtint encore d'autres avantages dans le diocèse du Mans. Des clercs séculiers s'étaient emparés de l'église de Louclun (3) , et voulaient la reconstruire, afin d'y affermir leurs prétendus droits; mais à la prière de l'abbé Sigon , Arnaud du Mans et Eusèbe d'Angers la firent restituer aux moines (A). Vers le même temps , Raoul II de Beaumont donna à Saint-Florent un collibert nommé Durand et sa sœur nommée Isemberge (5).

Pendant que ces fondations établissaient de nouveaux sanctuaires dans le diocèse du Mans, l'abbaye de la Couture était agitée par des troubles capables d'y compromettre

(1) En 1066, Hugues, abbé de Lonlay, signa l'acte de fondation de l'abbaye de la Sainte-Trinité, à Caen. — Gallia christiana, t. XI, ïnstr., col. 61 D.

(2) Biblioth. Impér., collection Dom Housseau, n° 699.

(3) Losdunum.Cfv. Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 377, Vb° Lucdunus.

(4) Cartulaire Noir, fol. 95.

(5) Signatures : *f S. Rodulphi vice-comitis qui hanc donationem auctorizavit. — S. Widenoris , uxoris ejus. — S. Ivelini clerici , primogeniti sui. — S. Gosfridi. — S. Rodulfi et Huberti , filiorum ejus. — f S. Iserabardi militis, per cujus deprecationera haec carta firmata est. — Cartulaire Noir, fol. 130.

la régularité. Asselin, qui était abbé de ce monastère dès avant la mort de l'évêque Yulgrin , vécut encore assez longtemps sous l'épiscopat d'Arnaud. On croit que le successear d'Asselin fut Renaud. L'abbaye jouissait d'une grande prospérité, lorsque les rivalités du pouvoir civil jetèrent le trouble dans cette sainte maison. Vers l'année 1072, le roi Guillaume le Conquérant entreprit de déposer l'abbé Renaud, qu'il supposait attaché au parti angevin. Il trouva des personnes disposées à se porter pour accusateurs; et il semble, quoique les expressions de saint Gebouin , vulgairement saint Jubin , archevêque de Lyon, ne soient pas claires; il semble que quelques religieux de la Couture entrèrent dans cette intrigue contre leur abbé. L'évêque Arnaud, toujours dévoué au parti normand, appuya les adversaires de Renaud de tout son pouvoir. Il y avait alors dans l'abbaye un moine nommé Juhel, né dans Je diocèse d'Avranches, d'une famille puissante , et aimé du roi d'Angleterre. Ce religieux était doué d'énergie et d'intelligence ; il avait fait d'ailleurs de solides études dans l'abbaye de la Couture. Juhel remplissait les fonctions de prieur , et durant plusieurs années il administra l'abbaye sous ce titre; Arnaud , soutenu du roi Guillaume, ayant déclaré qu'il serait lui-même comme l'abbé du monastère. Le prince, de 'son côté, s'était emparé de la personne de l'abbé Renaud, et le retint cinq ans en prison , exposé à toutes sortes de mauvais traitements. Ce fut pendant cette vacance forcée du siège abbatial que les moines de la Couture soutinrent les procès dont on a parlé précédemment contre ceux de Marmoutier , l'un relatif aux prieurés de Saint-Martin de Laval et de Notre-Damede-Pritz , et l'autre pour les prieurés de Solesmes et de Saint-Nicolas de Sablé. Lorsqu'ils comparurent à Sablé, le bienheureux Barthélémy commença par leur demander où était leur abbé; l'évêque Arnaud répondit qu'il en tenait la place (1).

(1) Ménage, Histoire de Sablé, part. 1, p. 335 etsuiv.

322 HISTOIRE DE i/ÉGLISE DD MANS.

Ce fut aussi durant ce temps-là, en 1073, que les religieux de la Couture obtinrent de Guillaume le Conquérant la confirmation des dons laits à leur abbaye, <'t en particulier des fondations faites en faveur du prieuré de Solesmes (1). On trouve à la même époque Févêque Arnaud et plusieurs religieux de Saint -Vincent à la cour du roi Guillaume et du prince Robert son fils (2). On y voit aussi un seigneur nommé Hervé, qui se qualifie chevalier (3) de Saint-Pierre-de-la-Couture; c'était sans doute le nom que prenait alors l'avoué du monastère (4). Toutefois, les moines de la Couture ne s'en tinrent pas là, et un peu plus tard, lorsque le parti angevin sembla près de l'emporter dans le Maine, ils firent signer par GeoiFroy III, dit le Barbu, et même par Foulques IV , dit le Réehin, tous les deux frères et rivaux pour le comté d'Anjou, une ampliation du titre de fondation du prieuré de Solesmes. Us obtinrent la même chose de Burcard et de Lisiard , frères de Drogon, et comme lui fils de GeoiFroy le Vieux, seigneur de Sablé. Probablement ces deux seigneurs étaient encore trop jeunes, en l'année 1010, pour avoir pu consentir avec leur frère aîné à la fondation de leur père. Le monastère de Solesmes jouissait dès lors d'une certaine importance ; il était gouverné par Gantier, successeur de Rambert, premier prieur (5).

Cependant, au bout de quelque temps , le roi Guillaume le Conquérant donna l'abbaye au prieur Juhel, et Arnaud l'installa dans sa nouvelle dignité (6). L'usurpation était manifeste, si Guillaume fit cette nomination de sa propre

(1) Historia Culturœ, Ms.

(2) D. Martène, Ampliss. collect., t. I, col. 484 et 485.

(3) Bellator.

(4) D. Martène, loc. cit.

(5) Ménage, Histoire de Sablé, part. 1, p. 27 et 28. — Essai historique sur l'abbaye de Solesmes, p. 18 et 19.

(6) Guillaume le Conquérant se trouvait au Mans en 1072, et c'est probablement alors que Juhel fut établi abbé de la Couture. — Gallia christiana, t. XI, col. 33.

autorité ; mais il est très-probable qu'il n'agit pas avec cette tyrannie, et que le chapitre de l'abbaye fut appelé à donner ses votes, en faveur de l'intrusion. Dans toute autre circonstance , on n'eût pu refuser au prince le droit d'intervenir pour confirmer le choix fait par les religieux. L'abbaye, ayant été relevée par un comte du Maine , était désormais reconuue pour fondation royale et soumise aux lois communes alors à ces établissements. Quoi qu'il en soit, Renaud parvint à sortir de prison, soit que la liberté lui eût été rendue par Guillaume le Conquérant, soit qu'il eût trompé la surveillance de ses geôliers ; ce qui paraît plus vraisemblable. Sa première démarche fut d'aller trouver l'archevêque de Tours Raoul et de lui exposer tous les mauvais traitements. qu'il avait endurés. L'archevêque l'accueillit favorablement et l'envoya avec une lettre de recommandation à saint Gebouin, archevêque de Lyon et primat des quatre lyonnaises. Les pouvoirs de cette primatie venaient d'être rétablis par saint Grégoire VII, et maigre les vives contradictions qu'il éprouvait , saint Gebouin les exerçait dans toute leur plénitude (1). Il reçut avec faveur le malheureux abbé , entra dans le détail de ses souffrances, et versa des larmes avec lui. Il ne s'en tint pas à ces marques stériles de commisération; il écrivit plusieurs lettres en sa faveur à l'archevêque de Tours. Il ne parle de l'abbé Renaud qu'avec le plus grand respect ; se plaint amèrement des faux frères qui l'ont injustement accusé , fait chasser de son siège et cruellement maltraiter (2).

Dans une lettre postérieure adressée encore à Raoul de Tours et à tous les évèques de la province, saint Gebouin leur apprend qu'il a porté à Rome la cause de Renaud; qu'ils doivent forcer le compétiteur de cet abbé à lui céder sa place, et que, s'il refuse d'obéir, ils doivent l'y contraindre par sentence d'excommunication.

(1) Gallia christiana, t. IV, col. 89-97.

(î) De Marca, de Concordia sacerdotii et imperii, lib. V, c. XLVi.

L'archevêque de Tours n'avait pas attendu ces avertissements du primat pour représenter à L'évèque Arnaud à quel péril il s'exposait, s'il ne faisait pas aussitôt justice à l'abbé Renaud, et combien sa conduite était répréhen-

sible d'avoir bénit Juhel, qui avait reçu l'investiture dune main laïque, et était déclaré excommunié par son métropolitain. Arnaud ne répondit aux lettres de son archevêque que par des plaintes sans fin contre l'abbé Renaud, et par de vagues récriminations. Poussant plus loin son ressentiment, il répandit de toutes parts des bruits fâcheux pour le malheureux abbé et ceux qui le favorisaient. Raoul lui adressa à ce sujet de nouvelles réprimandes , lui déclarant que la cause serait jugée dans un concile, mais qu'il devait, en attendant, garderie silence (1).

(1) Nunc autem indubio animus meus pendet, quia et vobis raorem in rectis factis me gerere decet, et Romano Papae et primati non contraire oportet ; qui etiam vitleatur quod ego sentiebam de abbate futuro et modo facto sentire , quem cum eo excommunicaveram , vobisque ne eum benediceretis interdixeram, supersedistis audire. Quœ quoquo modo facta sint , sciatis volo , credatis obsecro me moleste habere vestrain suspensionem , non tamen audere aliquid contra Domni Papse et primatis jussionem, quia procul dubio erit facilius remedium dum apud nos eorum fuerit servatum prœceptum. Ergo consilium meum est ut in eorum obedientia suspensus perseveretis, causamque, non tristitiam, carissime Pater, scd inlirmitatis molestiam et Dei misericordiam praetendatis usque ad tempus brève concilii, in quo erit, nobis annitentibus, Dei interposito patrocinio , executio remedii. Nam ibi praesentibus et subintroducto Johcllo abbate et de injuria R. succensente , ad unnm fînem rausam utriusque laborabimus adducere vosque immunem periculi facere. Quod autem abbati Majoris-Monaslerii et quibusdatn fortasse aliis succendendo de eadem causa scripsistis, vosque apud primatem lilteris quorumdam falsis criminibus falsissimaque accusatione difîamatum et hostilibus lilteris abbatem R. protectum propalatis, timeo, si in audientiam concilii id delatum fuerit, nobis nociturum. Sed tantum de me et pro me confidenter aftirmo, neque me cum bis accusantibus, si fuerunt, participasse in prreterito, neque participaturum in futuro. Valete. De hoc vero quod de prœfato abbate dicitis, quem sacrilegum vocatis, et de monacho quem injuste excommunicatum usurpatis, non ista dicere deberetis quousque in audientia majori et futuro concilio hoc diffinitum sit. Iterum valete. DeMarca, de Concordia sacerdotii et imper ii, lib. IV, c. xlvi. — D, Bouquet, t. XIV, p. 648 et seq.

Saint Gebouin ne montrait pas moins de sympathie pour la cause de l'abbé Renaud; il le mena avec lui à Rome pour le recommander plus fortement au Souverain Pontife; d'autre part, il déclara Févêque Arnaud suspendu de ses pouvoirs pour avoir ordonné Juhel, qui avait reçu l'investiture laïque, et était fauteur de tous les troubles qui agitaient le monastère de la Couture. Saint Grégoire VII remit le jugement de cette affaire au concile qui devait se célébrer sur les lieux (I ); mais en attendant sa réunion, Juhel fut reconnu abbé sans contestation apparente, et après sept ans de troubles l'abbaye de la Couture put espérer un moment de paix.

Malheureusement cette paix ne fut pas de longue durée: car dans le cours de la même année , c'est-à-dire en 1080, un nouveau sujet de trouble s'éleva. En 1079 saint Grégoire VII avait accordé à saint Gebouin la primatie sur les quatre lyonnaises , c'est-à-dire sur les provinces de Lyon , Rouen , Tours et Sens. L'archevêque de Tours et ses suffragants se soumirent immédiatement. Le Souverain Pontife avait en même temps donné des pouvoirs de légat pour la France à Amat, évêque d'Oléron; il s'ensuivit de graves embarras (2). L'archevêque de Lyon se montra peu satisfait; cependant , écrivant à Raoul de Tours et à Eusèbe d'Angers , il les engage à se soumettre au légat , quoiqu'il semble exprimer des doutes sur la validité de ses pouvoirs. Le représentant du Saint-Siège indiqua un concile de concert avec Hugues,, évêque de Die , pareillement revêtu des pouvoirs de légat; en même temps Gebouin convoqua les évêques de la province de Tours à se trouver auprès de lui. L'arche vêque Raoul reçut les deux ordres au même moment, et il déclara à Févêque du Mans, qui probablement se trouvait dans un semblable embarras, qu'il se rendrait au concile. Il profita de cette occasion pour lui parler en

(l) En firetagne, selon Baluze.

(4) Gallia chvistiam, t. I, col. 1265-1-267. - T. IV, col. 89-07.

laveur de l'abbé Renaud (1). Malgré les divisions qui avaient eu lieu entre les deux prélats au sujet de l'abbaye de la Couture, on voit qu'ils agissaient en parfaite harmonie dans cette affaire, et qu'une affection sincère régnait entre eux. Les rivalités politiques n'étaient pas étrangères à ces divisions, comme nous l'avons dit précédemment; elles amenèrent bientôt après de nouveaux malheurs pour l'Église du Mans. Le légat Hugues de Die convoqua l'é\èque Arnaud, Juhel , abbé de la Couture, et les autres abbés ainsi que tous les prélats de la Normandie , ou des états soumis au duc de Normandie, pour un concile qu'il se disposait à célébrer cette même année 1081, soit à Meaux/soit dans quelque autre ville du royaume de France. Les prélats de notre province et des autres diocèses craignirent , en se rendant aux ordres du légat , de tomber entre les mains du roi Philippe Ier, qui était en guerre avec Guillaume le Conquérant, et ils ne quittèrent ni leurs Églises ni leurs abbayes. L'évèque de Die , homme d'un caractère ardent, attribua leur conduite à la désobéissance , et il les suspendit tous par une sentence générale. Ce fut un malheur pour toutes les Églises de notre contrée; heureusement cette crise dura peu. Mais à l'abbaye de la

(1) R. Turonorum indignus presbyter domino et amicorum amicissimo A. compresbytero suo, pro bene affecta erga se et in frcquenti necessitale experta amicitia, quanta poterit et in serviendo et in palrocinando commercia. Cum vobis, pater venerande, in intimi pecloris mei domicilio inter paucas mihi necessarias indissolubili vinculo , quod veritas conscientiaî habet, sedem dei'ecatse dileclionis, prœcedentihus in me beneiiciis vestris , me gaudeam jam fecisse , R.que abbatem nuiiquam in alicujus partis ejusdem dilectionis solium me intelligam nisi communiter admisisse, non satis miror quod opinari potuistis me ejus detationibus, si fals.e fuerunl , ut scriptum vestrum pronuntiat, consensisse. Vos enim quam erga me ipse quamque ego erga eum habui notitiam, tantum laudibus eum efferendo , probitates ejus promulgando confecistis : qui si tantus est ut dixistis, indignum eo valde esset si linguam suam fœdaret aliquibus delaiionibus falsis, praesertim de vobis... De Marca, de Concordia sacerdotii et imperii, lib. V, c. xlyi. — Cfr. D. Bouquet, t. XIV, p. 649.

Couture les divisions précédentes furent sur le point de renaître. Renaud ressaisit l'autorité abbatiale et le régime de la maison. Tl est vraisemblable que l'abbé Juhel s'était rendu à la cour du roi Guillaume le Conquérant pour lui porter ses plaintes contre le légat , et que les partisans de Renaud en profitèrent pour rétablir son autorité. En effet, le roi Guillaume écrivit promptement en faveur de l'évêque Arnaud et de l'abbé Juhel au Pape, et lui exposa les motifs qui les avaient empêchés de se rendre au concile. A cette justification des deux prélats , Guillaume ajouta des accusations contre Renaud , qui lui devenait de plus en plus odieux par ses liaisons avec Foulques le Réchin. On accusait aussi ce religieux d'intrusion et de parjure. Ses anciens défenseurs l'abandonnèrent dans cette circonstance ; et il est certain que son attachement pour le parti angevin fut de nature à lui nuire beaucoup dans l'esprit de son métropolitain. En effet, Raoul fut obligé d'excommunier dans le même temps le comte Foulques le Réchin, et sa sentence fut approuvée par le Souverain Pontife (1).

Quoi qu'il en soit , saint Grégoire VII écrivit à Arnaud , lui déclarant qu'il le relève lui et l'abbé Juhel de l'interdit porté contre eux par son légat. Il ordonne de plus à l'évêque du Mans de déposer Renaud , et déclare celui-ci incapable de posséder à l'avenir aucune prélature (2). Le Pontife adressa en même temps à Hugues de Die une lettre pour l'instruire de ce qu'il venait de faire , et pour lui ordonner d'avoir désormais plus d'égards pour le roi Guillaume : car, si ce prince n'était pas en tout irréprochable, il ne détruisait pas les églises, il ne les vendait pas; au contraire il rétablissait partout la paix et la justice. Mais une difficulté particulière relative à la position de l'abbé Juhel tenait encore l'esprit de Hugues en suspens; il ne pouvait se résoudre à lui rendre l'exercice de ses

(1j Labbe, Concilia, t. X, col. 292 et 293.— Bodin, Recherches historiques sur l'Anjou, t. I, p. 237 et suiv.

(2) Sancti Grngorii VU epist. , lib. VII, epist. xxn ; lib. VIII, epist. ni ; lib. IX, epist. v ; et apiul Labbe, Concilia, t. X.col. 243, 280.

328 histoire le l'église du MANS.

fonctions. Quoique la lettre dans laquelle le légat exposait ses doutes ne soit pas venue jusqu'à nous, il est évident que cette difficulté reposait sur la manière dont Juhel avait été investi de son abbaye. Saint Grégoire VII avait reçu de nombreuses explications sur tous ces faits , il en était parfaitement instruit; aussi il ordonna à son légat d'envoyer à l'abbé de la Couture , comme aux autres prélats qu'il avait suspendus de leurs fonctions, des lettres pour leur annoncer qu'il les relevait de la sentence portée contre eux (1).

Vers le même temps , le légat Amat d'Oléron convoqua Raoul de Tours et ses suffragants à un autre concile qu'il célébrait à Bordeaux. On ne sait pas si l'évèque du Mans s'y rendit ; du moins il est certain que Raoul y était présent avec Bérenger, qui y abjura ses erreurs (2). Il se tint aussi un concile en Bretagne dans les mêmes années; mais on ignore si les chefs de nos Églises y prirent part. C'était dans cette assemblée que devait être décidée la question agitée entre Renaud et Juhel , selon les intentions primitives des légats (3).

Quelque temps avant ces derniers événements, les évêques de la province de Tours furent convoqués par le légat Hugues de Die à un troisième concile qu'il tenait à Poitiers. Hugues avait entrepris de faire la guerre à tous les désordres qui régnaient dans le clergé de France. Il déposa dans cette assemblée quatre métropolitains et un grand nombre d'évêques. Son autorité était si grande , que nul n'osa enfreindre ses ordres, jusqu'au moment où le Pape les révoqua de son propre mouvement. Voici comment le légat s'exprime sur quelques évêques de notre province, en rendant compte au Souverain Pontife de l'assemblée de Poitiers :

(1) Sanctus Gregorius VIT, Epist.

(2) Maan, Ecclesia Turonensis, p. 90. — Mansi, Concilia, t. XX. — Gallia cliristiana, t. II, col. 805.

(3) Labbe, Concilia, t. X,col. 380. — D. Moricc, Église de Bretagne, p. 13 (1). — S. Gregorii VU epist., lib. Vil, epist. x. — De Marca, de Concordia sarerdotii et imperii, lib. V, c. XLvt, n° 9, in not. Baltue.

«L'archevêque de Tours, la honte et la peste de la sainte Église, et avec lui l'évêque de Rennes , ont causé un grand trouble dans le concile. On a reconnu en effet que l'évêque de Rennes avait été sacré évêque ayant même d'avoir été fait clerc: que l'évêque d'Angers avait promis et donné pour cela une chape, à l'insu, il est vrai , de l'évêque de Rennes; mais celui-ci est coupable d'avoir, avant son épiscopat , précipité un cavalier par terre , lequel fut blessé par le compagnon du prélat , si grièvement qu'il mourut de sa chute et de sa blessure. Cependant , touché par les prières qui nous ont été faites en sa faveur , parce qu'il est fort utile à son Église, nous ne l'avons pas déposé : nous nous sommes contenté de le suspendre , vous en réservant le jugement.

«Pour l'archevêque de Tours, on prouva qu'avant d'avoir reçu le sacerdoce, il avait acheté le doyenné, dignité qu'il ne pouvait posséder , selon la coutume de cette Église , sans être prêtre. Comme il n'avait point été élu canoniquement , il ne put obtenir l'agrément du roi , jusqu'à ce que son neveu, de l'argent qu'il lui donna, eût acheté le doyenné en question. Il y a contre lui un autre grief de simonie. Je ne puis vous exprimer les traverses que cet archevêque nous a suscitées. 11 parla presque toujours dans le concile, tantôt pour l'évêque de Rennes, et tantôt pour lui-même; mais il ne raisonna jamais. Ils avaient presque gagné l'archevêque de Rouen, lorsque leurs gens, enfonçant les portes du concile à coups de hache , remplirent toute l'assemblée de trouble et de tumulte; et l'archevêque de Tours sortit avec ses suffragants(l). »

Le légat s'abstient de dire si l'évêque du Mans se trouvait présent à cette assemblée, ce qui est très- probable : autrement, aurait-il évité les censures du délégué pontifical? Et il y a apparence qu'il suivit toutes les démarches de ses comprovinciaux. Toutefois, il est remarquable qu'il

({) Labbe, Concilia, t. X, col. 356.

330 HISTOIRE DE I.LGJ.ISK IX' MANS.

n'a encouru aucune note de la part du sévère vengeur des canons. Il faut aussi remarquer, à la louange de l 'évêque Arnaud et des autres prélats de la province de Tours , qu'ils montrèrent une docilité exemplaire pour les volontés du Saint-Siège, dans 1 affaire de la primatie de Lyon, qui fut enfin reconnue et confirmée par saint Grégoire Vil. Aussi saint Gebouin leur adressa-t-il une lettre de félici- •tation (1).

Les discussions que nous venons de rapporter occupaient les esprits ; mais les erreurs semées par Bérenger étaient plus dangereuses , et causaient des troubles beaucoup plus graves. Cet hérésiarque, par le brillant prestige de son éloquence et par des qualités réelles, acquit en peu de temps une grande renommée a l'école de Tours, dont il avait la direction. Sa réputation y attira une foule de disciples; et entre les principaux on compte Eusèbe Brunon , qui devint évêque d'Angers en 1047; et peut-être le bienheureux Hildebert, que l'on verra bientôt gouverner l'Église du Mans , suivit-il aussi les leçons de ce maître. Les marques d'estime et d'aifection qu'on lui donnait ne furent pas toujours stériles ; et Hubert de Vendôme , évêque d'Angers, le nomma archidiacre de son Église. Cependant il n'enseigna jamais a Angers , et ce fut la ville de Tours qui fut le théâtre de ses triomphes et de son humiliation. L'amour de la vaine gloire l'engagea à soutenir une hérésie dont le premier bruit souleva contre lui tous les enfants de l'Église; il osa avancer que Jésus- Christ n'est pas réellement présent dans le mystère de l'eucharistie. De nombreux contradicteurs s'élevèrent aussitôt pour défendre la vérité. La controverse devint très-active dès l'année 1049, et elle dura jusqu'en 1080. Toute cette longue période ne fut qu'une suite de variations de la part du trop fameux hérésiarque. Condamné par les Pontifes Romains et par les conciles , il désavouait sa doctrine, et recommençait presque aussitôt après à

(t) De Marca, de Primatibu*, p. 346.

dogmatiser. Enfin, en 1080 , au concile de Bordeaux, où il accompagna Raoul de Tours , il abjura sincèrement ses erreurs. Il se retira ensuite dans l'île de Saint-Côme , près de Tours, et y vécut dans une pénitence continuelle jusqu'au moment de sa mort, arrivée en 4088 (1).

Cette hérésie avait rendu nécessaire une solennelle protestation de l'Église en laveur de l'antique croyance; elle se fit, selon l'usage constant, par une heureuse addition à la liturgie (2). Le rite de l'élévation de l'hostie et du calice, pour être adorés par le peuple, immédiatement après la consécration , lut promptement inauguré dans toutes les Églises. Mais celles du Mans et d'Angers résolurent de donner une. expression plus solennelle à leur foi dans l'auguste mystère de l'eucharistie, et elles établirent une fête spéciale en son honneur. La partie de cette solennité qui frappa dès lors le plus vivement la multitude, fut cette procession dans laquelle on porte, au milieu des chants de triomphe, le Corps de notre Sauveur. Il existait dès lors, dans plusieurs abbayes bénédictines , une coutume qui avait quelque analogie avec ce nouveau rite ; mais les Eglises du Mans et d'Angers donnèrent à cette fête un éclat que l'on n'avait pas encore vu , en portant ainsi le Corps du Sauveur au milieu des rues de la cité jonchées de fleurs. Depuis le xie siècle, où cette procession prit son origine, jusqu'au xme, où Urbain [V établit pour l'Église universelle la solennité de la fête du Corps du Seigneur, la procession dont nous parlons était une cérémonie locale, affectée uniquement aux deux églises cathédrales du Mans et d'Angers; mais dans ces âges de foi, où les populations ne connaissaient pas d'autres spectacles que les pompes de la liturgie , une solennité si imposante réunissait non-seulement le clergé de toute une vaste contrée,

(1) And. Salmon, Chroniques de Touraine, p. 57, 125, 319, ctpassim.

(2) Grandet , Considérations et pratiques de piété pour honorer Jésus-Christ au très-saint sacrement^ p. 199 et suiv. — Le Corvaisier, Histoire des évéques du Mans, p. 368.

mais encore une foule nombreuse appartenant à toutes les classes.

Au moyen âge , comme il a été dit , les corporations des arts et métiers tenaient un rang fort important dans les villes; elles étaient appelées à prendre part à toutes les institutions religieuses et civiles; et, formant elles-mêmes des confréries sous le patronage des saints , elles aimaient surtout à s'unir aux solennités du culte religieux. De bonne heure , on les vit remplir un rôle actif et considérable dans la fête instituée en l'honneur du mystère de l'eucharistie. Peu de solennités en effet pouvaient être aussi populaires, et aucune n'offrait un champ aussi favorable pour étaler les produits les plus remarquables de leurs travaux ou de leur industrie. ïl est impossible de déterminer positivement l'époque où les corporations des arts et métiers du Mans prirent part à la solennité du Sacre (1) ; mais comme le xie et le xne siècle furent une •époque de prospérité pour elles, au moins dans notre pays, il est vraisemblable qu'elles y apportèrent dès lors le tribut de leur concours. Toutes les autres corporations religieuses et séculières du Mans montrèrent le même empressement pour concourir à cette fête. On verra par la suite de ces récits les circonstances qui contribuèrent à lui donner une très-grande influence dans toute la contrée.

Comme la ville du Mans célébrait déjà une procession très-solennelle en l'honneur du Crucifix , au jour du Dimanche des Rameaux, celle qui fut instituée en l'honneur du Corps du Sauveur ne pouvait prendre un rang aussi considérable dans les habitudes religieuses des populations. D'ailleurs, l'Église d'Angers était particulièrement intéressée à donner à cette solennité toute la pompe possible, à cause de l'éclat funeste qu'avait produit son archidiacre,

(1) Le mot de Sacre, employé pour désigner la fête du Corps du Seigneur, a été spécialement appliqué à cette fête célébrée avec une pompe extraordinaire dans la ville d'Angers. On le trouve cepeudant en usage dans tout le Maine pour désigner la même solennité, et il en est ainsi depuis plusieurs sièclas.

et parce que son évêque Eusèbe Boson et quelques dignitaires du chapitre avaient donné lieu de suspecter leur foi au sujet du mystère de l'eucharistie. La procession du Sacre n'eut donc jamais autant de splendeur au Mans que dans la capitale de l'Anjou, quoiqu'elle eût été inaugurée en même temps dans les deux cités. Quant à la date précise de cette institution , elle n'est pas bien connue ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle doit se rapporter à l'épiscopat d'Arnaud, ou à celui d'Hoël son successeur. L'opinion la plus vraisemblable est celle qui la rapporte à l'année \ 080, où l'hérésie de Bérenger fut anathématisée pour la dernière fois (1).

L'année suivante fut la dernière de l'évêque Arnaud. Ce prélat gouvernait l'Église du Mans depuis quinze ans environ, et il avait atteint sa soixante-dixième année. Il mourut le 29 novembre (2), et fut enterré devant les degrés de l'autel majeur de l'église abbatiale de Saint- Vincent. En l'année 1 111, on transporta son corps dans le chapitre de la même abbaye. Les trois dernières années de sa vie ne furent qu'une suite d'infirmités corporelles. Jointes aux difficultés qui survinrent, tant dans l'ordre ecclésiastique que dans l'ordre politique, elles furent cause que ce prélat ne put conduire à leur lin plusieurs grands projets qu'il avait formés pour l'avantage de son Église (3).

(1) Grandet, Considérations et pratiques de piété' pour honorer Jésus- Christ aujrès-saint sacrement, p. 199 etsuiv. — Le Corvaisier, Histoire des évéques du Mans, p. 368. — Le Paige, Dictionnaire historique du Maine, t. II, p. 158.

(2) Selon d'autres documents, Arnaud mourut le 28 novembre 108L

(3) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 287.

334 HISTOIRE DE i/ÉGLlSE DU MANS.

episcopàt d'hoel (1082-1097).

Vacance du siège épiscopal. — Guillaume le Conquérant désigne Hoël pour le remplir. — Premières années de cet évêque. — 11 est sacré à Rouen. — Belles qualités d'Hoël. -- Travaux exécutés à l'église cathédrale. — La famine désole le Maine. — La guerre y exerce ses ravages. — Siège de Sainte-Suzanne par le roi d'Angleterre. — Dons de Guillaume le Conquérant en faveur de l'Église du Mans. — Robert, duc de Normandie, reconnu comte du Maine. — Hélie de la Flèche se rend maître de la province. — 11 met Hoël en prison; mécontentement du peuple; l'évêque est rendu à la liberté. — Hugues, fils d'Azzon , reprend le Maine. — Hoël s'enfuit du Mans; les biens de l'Eglise sont mis au pillage. — Troubles dans notre Église pour l'élection d'un doyen ; le chanoine Hilgot, chef de la faction opposée à l'évêque. — Hoël invite Guillaume le Roux, roi d'Angleterre, à conquérir le Maine. — Tyrannie d'Hilgot et du comte Hugues. — Émeute au Mans contre Hilgot et son parti. — Hoël retiré au prieuré de Solesmes. — Misère des habitants du Mans. — Hoël y est rappelé. — Le comte Hugues est contraint d'abdiquer. — .Hélie de la Flèche est mis en possession du comté. — La paix est rendue à la province.

Après la mort de l'évêque Arnaud, le siège du Mans resta vacant pendant un an, quatre mois et vingt-trois jours (1). Les partis qui s'étaient si longtemps disputé la souveraineté du Maine n'étaient point apaisés, et, au milieu de divisions si vives, il était impossible que l'on tombât daccord sur un choix aussi important. Enfin, au bout de cette longue vacance , Guillaume le Conquérant désigna un candidat qui satisfit aux désirs du plus grand nombre. Le prince normand songea d'abord à donner l'évêché du Mans en récompense à l'un de ses plus fidèles serviteurs, nommé Samson, natif de Bayeux, et qui était sou aumônier. Il le fit appeler, et lui dit : « Vous connaissez le caractère des Manceaux; vous savez qu'ils sont naturellement volages,

(1) D. Manillon, Vetern analecta, t. III, p. 48.

HOEL. 335

curieux de nouveautés et portés à la révolte ; ils ne peuvent demeurer en repos ; vous n'ignorez pas combien ils m'ont donné de peine. Or, maintenant que leur évêque est mort, j'ai résolu de vous substituer à sa place ; je crois que telle est la volonté de Dieu; vous m'avez été attaché depuis votre enfance; j'ai pour vous de l'affection , et je veux vous le témoigner en vous élevant à l'une des dignités les plus importantes de mes états. En cela je me propose un double but , d'abord de récompenser votre fidélité depuis longtemps éprouvée; en outre, de vous mettre dans une position où, présidant à tout le vaste diocèse du Mans , vous puissiez surveiller de près les actions de ses habitants , observer les complots , et m 'avertir des projets qu'ils pourraient former contre mon autorité. Mon choix est arrêté ; vous serez évêque du Mans, ou vous me désignerez quelqu'un capable de vous remplacer sur ce siège (1). » Ces dernières paroles réjouirent Samson; car, après s être excusé sur son indignité, il proposa au roi une personne qu'il croyait plus digne que lui des honneurs de l'épiscopat. Guillaume lui ayant demandé quelle était cette personne : « C'est , répondit Samson, un clerc de votre chapelle, nommé Hoël (2). Il est vrai qu'il est pauvre; mais il est de noble race, et d'une conduite irréprochable. 11 est Breton d'origine, mais plein d'humilité et de toutes sortes de bonnes qualités; je crois en vérité qu'il doit être mis au-dessus de moi et de ceux qui me ressemblent. Ce qui achève de le rendre digne de l'épiscopat, c'est qu'il est rempli de douceur et de bonté. » Le roi fit aussitôt appeler Hoël, et la vue de cet homme de petite taille, et d'un extérieur médiocre, fit sur lui une fâcheuse impression. Il ne voulait plus entendre parler de ce choix, et insistait auprès de Samson pour qu'il acceptât l'évêché. D'ailleurs , l'origine bretonne d'Hoël pouvait

(1) Orderic Vital, tiistoriu ecclesiastica, lit). IV, p. 531.

(2) Hoellus, Hoclus, Ouvellus, Gohellus, Goellus, Oweldus, Ivellus, H oeil us.

336 HISTOIRE DE i/ÉGLISE LU MANS.

déplaire au conquérant de l'Angleterre. Mais bientôt le prince, réfléchissant aux qualités dont lui avait parlé son aumônier , et les reconnaissant dans Hoël , finit par triompher de ses premières répugnances, et il n'eut pas lieu de s'en repentir dans la suite : car Hoël lui fut toujours d'une fidélité à toute épreuve. Le roi lui donna Finvestiture du domaine féodal (l). Tout le clergé de la cour d'Angleterre applaudit au choix du prince ; personne n'y trouva à reprendre; il n'y eut que Hoël lui-même qui fut aussi surpris, dit Orderic Vital , que le jeune David , lorsque Samuel lui déclara que Dieu avait rejeté la famille de Saùl, et l'avait choisi pour roi de son peuple (2).

Guillaume le Conquérant fit ensuite conduire Hoël au Mans, pour être proposé au choix du clergé et du peuple. Cette élection était encore regardée comme une formalité indispensable; les Souverains Pontifes ne cessaient de réclamer en faveur de la liberté du choix des pasteurs ; mais l'abus de recevoir de la main des souverains du pays des candidats qui étaient infailliblement élus, subsistait presque partout. Dans cette circonstance, Guillaume le Conquérant respecta , extérieurement du moins , les prescriptions canoniques. Les votes des clercs et du peuple du Maine ne firent que confirmer le choix du prince normand. Il est cependant difficile de croire que l'élection se soit faite d'une voix unanime, comme le prétend un contemporain (3) , à moins que les partisans de la puissance angevine ne se soient abstenus d'y concourir. Hoël était d'ailleurs digne de l'épiscopat, et les Manceaux étaient depuis longtemps en état d'apprécier ses hautes qualités. Il était parent de l'évêque Arnaud, qui l'avait appelé auprès de lui dès les commencements de son épiscopat. Hoël n'avait alors que dix-sept ans. Arnaud avait pris soin de le former lui-même, et le jeune clerc avait fait de rapides

(i) Orderic Vital, Historia ecclesiastica, lib. IV, p. stl.

(2) Idem , loc. cit.

(3) D. Mabillou, Vetera analecta^ t. III, p. 288.

HOEL. 337

progrès sous un martre aussi habile. Quoiqu'il n'eût pas un extérieur imposant , il avait une de ces physionomies qui s'illuminent parfois. Il était d'ailleurs doué dune vivacité de conception et d'une facilité d elocution par lesquelles il éclipsait tous ses rivaux. Ses qualités brillantes, la solidité de sa doctrine, ses mœurs irréprochables lui avaient mérité une distinction aussi flatteuse que singulière; quoique dans un âge peu avancé , les chanoines l'élurent pour leur doyen. Dès cette époque reculée > le chapitre du Mans se maintenait dans ce privilège incontesté de choisir lui-même parmi ses membres celui qui devait remplir la dignité de doyen (1). Les chanoines nommaient le dignitaire , et l'évêque l'instituait. Cette coutume s'est conservée dans le chapitre du Mans jusqu'à notre temps (2). Mis en possession du rang auquel Festime des chanoines l'avait élevé, Hoël sut s'attirer l'aifection et la considération de tout le monde, au point qu'on ne lui témoignait pas moins de respect qu'à l'évêque luimême. Il ne s'enorgueillissait pas des avantages qu'il pouvait avoir, et quoique occupant le second rang dans l'Église du Mans, et un poste très-puissant dans la cité, il s'estimait le moindre de tous. Il poussa même l'humilité à ce point , qu'il souffrit avec patience les injures et les mauvais traitements que des hommes grossiers, ses inférieurs, lui firent assez souvent endurer.

Hoël , probablement par suite des déchirements de la province, et afin de goûter plus de tranquillité, accepta des fonctions dans la chapelle du roi d'Angleterre. Beaucoup de clercs de notre province trouvaient dans ce service une voie aux dignités les plus élevées du sanctuaire. Il est probable que le doyen Hoël n'abandonna pas ses fonctions

(1) Favore totius cleri ejusdem Ecclcsiae decanum ( Arnaldus) statuerat. Vetera analecta,i. III, p. 288. — Huellus sancti Juliani decanus. Cartularium bcatœ Mariœ Caritatis, p. 222.

(2) Selon les plus fortes probabilités , le privilège dont jouissaient les chanoines de choisir le doyen remontait jusqu'à la restauration de l'Église du Mans par Gharlemagne et Louis le Débonnaire.

dans l'Église du Mans , tout en s'attachant à la suite du prince; ces cumuls étaient très-communs à l'époque. Quoi qu'il eu soit , les Manceaux l'accueillirent avec bienveillance ,, lorsque Guillaume le Conquérant parvint à rétablir sur le siège épiscopal, malgré l'opposition de Foulques le Uéchin et des amis de la maison des comtes d'Anjou (1).

Toutefois un puissant obstacle retarda longtemps l'accomplissement des vœux du roi d'Angleterre. Le comte Foulques avait entre les mains un moyen d'empêcher Hoël de prendre possession de son siège , et il ne négligea pas de l'employer. Depuis l'an 1068 la ïouraine était sous son autorité; il s'en était rendu le maître sur son frère Geoffroy le Barbu, qu'il retenait en prison (2). Dans cette province, comme dans ses autres états, tout pliait sous son joug de fer. L'archevêque Raoul 1er , qui , d'accord avec les légats du Siège Apostolique , enlevait au roi Philippe 1er les investitures ecclésiastiques, fut chassé de sa métropole en 1081 , par le comte d'Anjou obéissant aux instigations du monarque français (3). Cet acte de violence et un mariage illicite que Foulques avait contracté , lui attirèrent de la part du prélat une excommunication , qui fut confirmée par le Pape saint Grégoire VIL Le clergé de Lyon adressa l'année suivante une lettre à celui du Mans pour l'engager à se réunir à lui, et a obliger par les censures ecclésiastiques i'évêque d'Angers, Geoffroy Ier, et les moines de Marmoutier de ne pas favoriser davantage le comte Foulques , qui méprisait les foudres dont il avait été frappé. 11 le prie en même temps de contraindre, selon

(1) La plupart des historiens mauceaux ont réclamé contre les circonstances assez étranges qui auraient amené l'élection d'Hoëi selon Orderic Vital. Elles peuvent cependant se concilier avec le récit des Gestes des évéques du Mans.

(2) D. Luc d'Achery, Spicilegium , t. X , p. 484-488. — Salmon , Chroniques de Touraine , p. 125, et passim.

(3) Gallia christiana (vêtus), t. I, p. 761. - D.' Bouquet, t. XU, p. 450-461. — Salmon, Chroniques de Touraine. p. 127, et passim.

HOEL. 339

son pouvoir, ce seigneur à rentrer dans son devoir , et de lui rel user sa corn m union (1). I! est vraisemblable qu'une partie de notre clergé, ceux qui étaient pour la cause normande, obéirent à cette injonction. Foulques, qui avait d'ailleurs des partisans nombreux dans le Maine, empêcha par intimidation l'archevêque Raoul de conférer Fonction épiscopale à Félu du roi Guillaume. D'ailleurs , selon l'usage généralement suivi à cette époque , la consécration devait avoir lieu à Tours, dans l'église métropolitaine, et.il est vraisemblable qu'Hoël n'eût pas osé s'y rendre dans la crainte de tomber entre les mains du comte d'Anjou. Ainsi, au moment où notre évêque fut élu , le métropolitain était en fuite; et lorsqu'il fut rentré dans son siège, des menaces l'empêchèrent de remplir son devoir. Toute celte aifaire retarda longtemps le sacre d'Hoël, et pendant environ quatre ans l'Église du Mans resta sans un é\êque qui put remplir ses fonctions. Voulant enlui venir au secours de notre Église, l'archevêque Raoul , Gcolïroy 1er d'Angers , et Cyr de Nantes donnèrent à Hoël des lettres pour Guillaume Donne-Ame , archevêque de Rouen , qui le sacra dans sa ville métropolitaine, avec la plus grande pompe , le 21 avril de Fan 1085 (2).

Hoël réalisa bientôt toutes les espérances qu'il avait fait concevoir. Ses grandes qualités , sa modestie, sa prudence, sa piété firent oublier ce que son prédécesseur Arnaud avait fait de plus louable. Au restera modestie d 'Hoël se conciliait parfaitement avec les devoirs de sa position : sa maison était composée d un grand nombre de clercs et de séculiers attachés à sa personne; mais au milieu de cette foule d'officiers, il savait maintenir les mœurs graves et honnêtes qui conviennent à la famille d'un prélat. Il exerçait l'hospitalité avec générosité et envers toutes les personnes

(1) Baluze, Miscellanea , t. VI, p. 421.

(2) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 288.— Gallia christiana, t. VIII, col. 1128; t. XI , col. 39, 718. — D. Pommeray, Histoire des archevêques de Rouen, p. 282,

3i0 HISTOIRE DE L'ÉGLISE DO MANS.

religieuses j mais avec une prédilection marquée envers les maines, qu'il honorait d'une manière particulière (li.

Dans les fonctions pontificales, Hoël se montrait aussi magnifique , et il se servait (l'une crosse d'or (2).

11 s'appliqua, <irs \r, début de son administration , à poursuivre les travaux qne son prédécesseur avait l'ait commencera L'église cathédrale (3). 11 acheva le chœur, les ailes, le transept et les tours, dont Arnaud avait jeté les fondements. Il lit paver et couvrir l'édifice. Il lit poser des vitraux au chœur et au transept; leur éclat et leur perfection comme objets d'art attirèrent l'admiration des contemporains; on y remarquait aussi des ornements eu croix (4). On plaça dans le chœur plusieurs autels et un siège pour l'évèque. Les colonnes et les lambris furent ornés de peintures; les murs restèrent blancs, et l'on n'épargna rien pour que la beauté de cet édifice put satisfaire les goûts les plus délicats (5). Hoël apporta toute la diligence possible pour l'avancement de ces travaux, qui lui assuraient l'affection de son peuple; mais ses projets furent contrariés dès la première année. Le Maine fut en proie à une cruelle famine; la stérilité avait été presque complète, et les vivres les plus indispensables étaient si chers , que le setier de froment se vendait sept sous (6) , prix excessif en ce temps-là. Hoël, dans cette circonstance,

(1) D. Mabillon, Vêlera analecta, t. III, p. 288, 289.

(2) D. Marlène , Ampliss. collect., t. I, col. 561.

(3) Selon une note de M. Le Prévost, dans son édition d'Orderie Vital, lib. IV, tom. Il , p 251 , Hoël n'aurait pas achevé les travaux de l'église cathédrale. Cependant le récit des Gestes des évèques du Mans est formel, et de plus nous lisons dans une charte de l'abbaye de Saint-Vincent un accord fait par l'abbé Rannulfe,en présence de l'évèque Hoël, dans le chœur nouveau de Saint -Julien : « Et annuerunt ante episcopum in choro novo sancti Juliani , Gaufridus decanus... Frogerius monetarius... Biblioth. Impér.. ancica fonds latin , n° 5414 , charte XXVII.

(4) Vitreas quoque per ipsum eancellum, per quod cruces circum quoque laud:bili, sed sumtuosa niinium artis varielale disponens. Vetera analecta, t. III, p. 289.

(o) Ibidem , p. 299.

(6) Au pouvoir actuel de l'argent, cette somme équivaut à environ 197 fr.

Page 1