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PREFACE

Un mouvement heureux pousse de toutes parts les aniis de la science historique à diriger leurs efforts vers la recherche de ces précieuses traditions, qui s'effacent chaque jour de plus en plus, et qui sont néanmoins un des principaux éléments de toute histoire particulière. La province du Maine et son clergé en particulier ne sont pas en relard dans la fidélité à suivre cette impulsion, et les noms de MM. Boullier, Gérault, Voisin, etc. se placent honorablement auprès de ceux de MM. Cauvin, Desportes, Hauréau, d'Ozouville, Hucher, Bilard, etc. auxquels notre contrée est, sous divers rapports, redevable d'offrir aux étrangers un ensemble d'études spéciales, dont la plupart des autres provinces de France n'ont point été favorisées dans le même degré.

D'autres ouvrages non moins importants se préparent en ce moment, et le mérite connu de leurs auteurs fournit un motif légitime d'espérer que de nouvelles lumières se répandront sur l'histoire de notre pays. Toutefois aucun des travaux produits ou annoncés jusqu'à ce jour ne nous ayant semblé devoir réaliser une Histoire proprement dite de l'Eglise du Mans, nous avons pensé que le temps était venu de remplir à ce sujet la promesse faite publiquement par Solesmes, il y a plus de seize ans. Notre travail se trouvera, non seulement aidé, mais même simplifié, par les recherches que plusieurs des savants distingués que nous avons cités déjà ont offertes au public. Le champ qui nous reste à parcourir est encore assez vaste; puissent les fatigues qu'il réclame n'être pas trop au dessus de nos forces !

Vlll PREFACE.

Nous nous proposons de conduire cette histoire jusqu'au temps présent; c'était le plan primitif, et si nos forces nous le permettent, notre intention est de remplir cette tâche avec courage et impartialité.

La circonscription du diocèse du Mans ayant éprouvé une modification importante, par la bulle du Concordat, en 1801 , nous nous renfermerons, pour l'époque antérieure, dans les limites géographiques qui circonscrivaient alors le diocèse, et pour les temps postérieurs, notre récit embrassera les événements qui ont intéressé l'Eglise dans les contrées que la bulle a placées, au commencement de ce siècle, sous la juridiction de l'évêque du Mans.

Dans ce premier volume, et même dans les suivants, il nous arrivera plus d'une fois de donner le titre de saint ou de bienheureux à des personnages auxquels cet honneur n'a pas été déféré par l'autorité du Siège- Apostolique. Nous éprouvons le besoin de déclarer ici que, plein de soumission pour le décret d'Urbain VIII, nous n'entendons en aucune façon employer ces qualifications dans un autre sens que celui qui est demeuré permis; de même, pour les miracles que nous avons occasion de rapporter et qui n'auraient point été reconnus par l'àft* torité compétente, notre intention n'est autre que de remplir l'office de simple narrateur.

L'intervalle que nous mettrons dans la publication de i1os volumes nous permettra de profiter des conseils, et des renseignements que l'on voudrait bien nous communiquer pour la suite de notre histoire; nous les recevrons toujours avec une vive reconnaissance. Nous devons même, dès aujourd'hui, exprimer notre gratitude aux personnes qui nous ont offert des documents, ou qui ont témoigné porter intérêt à notre travail.

INTRODUCTION

REMARQUES CRITIQUES SUR LES SOURCES PRINCIPALES DE CETTE HISTOIRE PENDANT LES HUIT PREMIERS SIÈCLES.

Tant de siècles nous séparent des événements qui vont faire l'objet de nos récits; tant de circonstances de temps, de mœurs et d'idées répandent sur ces faits comme un nuage difficile à pénétrer, que le lecteur est en droit de demander quelques éclaircissements sur les sources auxquelles nous avons puisé. C'est une partie nécessaire de la tache qui nous est imposée, et nous nous y soumettons. Ce n'est pas, toutefois, que notre intention soit de conduire le lecteur par tous les sentiers où il nous a fallu nous-même marcher longtemps et péniblement; nous ne voulons point l'arrêter sur chacune des mille remarques que les lextes originaux nous ont fournies : c'est là l'œuvre à la fois laborieuse et agréable du critique dans ses excursions; le lecteur aime à trouver la moisson toute prête à recueillir. Ainsi, nous ne nous arrêterons qu'aux documents principaux , ceux auxquels nous avons emprunté de longs récits. D'ailleurs, le fond de notre histoire étant puisé dans les Acla

Il INTRODUCTION.

Ponlificum Cenomannis inurbe degentium (1), il devient indispensable pour nous de faire connaître ce monument; c'est ce que nous allons essayer dans cet examen.

Cette critique , en dehors de l'intérêt particulier et tout-à-fait spécial relatif à notre histoire, aura l'avantage de faire apprécier à sa juste valeur quelques préjugés que l'on pourrait appeler vulgaires, puisqu'ils se trouvent reproduits dans un grand nombre d'ouvrages modernes et qu'ils sont encore admis par beaucoup de bons esprits. Au nombre de ces préjugés, nous pouvons compter le sentiment qui fait regarder tous les monuments des origines de nos Eglises comme généralement atteints d'obscurité et d'incertitude. C'est là une croyance erronée par l'étendue et la généralité qu'on lui donne. Parmi ces monuments , il en est beaucoup , la plus grande partie même, si l'on veut, qui ont été défigurés par des fables, ou dont les récils ont été si mal composés qu'il est presque impossible de découvrir la vérité qu'ils peuvent renfermer ; mais il y a sur ce point d'importantes distinctions à établir; nous en indiquerons quelques unes.

Nous commencerons cet examen par les Gestes des Evoques du Mans, en nous appuyant souvent sur les savantes recherches dont cet ouvrage a été l'objet de la part de Dom Rivet dans Y Histoire littéraire de la France, et des autres savants qui ont exploré la matière (2).

(i) Nous citons plus ordinairement cet ouvrage sous le titre de Geste* des Evêques du Mans- quelquefois aussi nous le désignons sous le nom de Liber Pontificalis de l'Eglise du Mans, parce que cette chronique a été évidemment composée sur le modèle du Liber Pontificalis de L'Eglise de Rome Tillemont, Dom Rivet et d'autres écrhains du dernier siècle, le citenl sous le nom d'Actes des Ecéques du Mans.

(2) Histoire littéraire de la France, tom. m, pag'. 144-1 SI.— Voir aussi dans le même ouvrage, tom. x, pag. 53, et tom. xiv, pag. 410-412, deux articles de Dom Brial, et passim. — Tillemont, Mémoires pour servira

INTRODUCTION. 111

Ce recueil contient les vies, la plupart très abrégées, de quarante-quatre évoques de l'Eglise du Mans, à commencer par saint Julien jusqu'au bienheureux Geoffroy de Loudon. Ce recueil est sans doute considérable, et il est peu d'Eglises qui possèdent autant de documents anciens pour leur histoire. Malheureusement, toutes les parties de cet ensemble sont loin de présenter la mémo autorité; l'époque et les circonstances de la rédaction ont influé d'une manière diverse sur les récits qui n'ont été composés que successivement. 11 y a donc lieu ta employer dans l'appréciation de ce monument toutes les ressources d'une critique exacte et sévère; c'est pour cela que nous nous laisserons souvent guider par les hommes éminents qui se sont déjà occupés de cette partie difficile de notre travail.

D'abord il faut poser ce principe, dont personne ne disconviendra, que les Actes des Evcques du Mans sont l'ouvrage de plusieurs auteurs. Mais il serait difficile de déterminer le nombre des écrivains qui y ont mis la main. Ce qu'il y a de plus assuré, c'est que l'auteur de la première partie de ces Actes, qui s'étend depuis saint Julien jusqu'à saint Aldric , était un clerc attaché à l'église cathédrale; tous les auteurs qui ont écrit sur la matière, DomMabillon, Baluze, Dom Rivet, etc., sont d'accord sur ce point; aussi, le plus grand soin de notre historien dans tout son travail est-il de constater les droits de l'église cathédrale, les revenus dont elle jouit, les prérogatives honorifiques ou réelles qu'elle possède; c'est là le but principal de son œuvre (1).

l'Histoire ecclésiastique, loin, iv, pag. 731 cl passim.—Acfa Sanctorum junii, loin, m, pag. 8.'j:i et passim. — De Fonccmagne, Mémoires de P Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, loin. \\. p;i^r. 211-223.

(1) Il n'est pus hors de propos de faire observer que ce fait réfuta pai lui-même une des pins singulières asserlioiis de «lu Bosquet, dam Ul

IV INTRODUCTION

Dos la fin du vie siècle au plus tard , on possédait dans l'Eglise du Mans une légende de saint Julien. Cette assertion qui pourrait sembler extraordinaire au premier abord, a besoin d'une démonstration. Nous allons essayer de la donner ici.

Le testament de saint Bertrand, qui est de l'an 615, nous apprend qu'il y avait, à cette époque, dans la ville du Mans, une basiliqne dédiée à saint Julien; cette basilique ne pouvait être autre que l'église abbatiale de Saint-Julien-du-Pré , présentement paroissiale de Notre-Dame-du-Pré. 11 n'en faut pas davantage pour prouver que notre premier évêque recevait dès-lors un culte public dans la cité qu'il avait évangélisée. Il y a plus, le culte de saint Julien était nécessairement plus ancien que l'épiscopat de saint Bertrand; en effet, quand cet évêque parle dans son testament des églises qu'il a fait bâtir, il a toujours soin de dire que lui-même les a construites; en parlant de celle de saint Julien, il ne dit rien de semblable, ce qui nous autorise à faire remonter à une époque antérieure à son épiscopat les honneurs du culte rendus à l'apôtre des Génomans.

Mais du jour où un culte public était décerné à saint Julien dans la cité du Mans, les souvenirs sur son apostolat, sur les principaux traits de sa vie, sur sa naissance, sur sa mission, sur sa mort, étaient fixés et rie pouvaient plus varier. A cette époque, en effet, les usages liturgiques de nos Eglises ne permettaient pas que l'on solennisât la mémoire d'un saint sans faire, dans les moments les plus

première édition de son histoire intitulée : Ecclcsice Gallicanœ Historiarum liber primus. Il accuse les moines d'être la première cause des traditions fabuleuses qui ont couvert d'obscurité les origines de l'Eglise Gallicane. C'est là une proposition toute gratuite, et que l'équité de l'auteur lui fit supprimer dans la seconde édition: elle ne se» trouve pas moins répétée avec éloge dans un grand nombre d'ouvrages.

INTRODUCTION. V

graves de l'office, et même du sacrifice, une mention assez étendue des actions de celui que Ton honorait. D'abord les Actes du saint se lisaient à l'office de la nuit, alors suivi par la généralité des fidèles, qui prenaient un grand intérêt aux lectures qu'on y faisait, au moins dans les circonstances les plus importantes, comme nous l'apprenons d'une foule de traits de ce temps-là (1). L'ardeur du peuple pour entendre ces récits était si grande que, dans le but de la satisfaire et pour porter les fidèles à la piété, on faisait une seconde lecture des Actes ou de la Vie des Saints, au commencement de la Messe. On les prononçait du même ton que l'épître et l'évangile; on les lisait ordinairement d'un bout à l'autre, et sans reprise, lorsqu'ils étaient assez courts. Les plus longs se coupaient en deux ou trois leçons qui précédaient toujours l'épître et l'évangile, c'est-à-dire les lectures que l'on faisait de l'Ecriture-Sainte. Dans plusieurs autres parties de la Messe, mais surtout dans la préface, que l'on nommait alors Contestatio Missœy pièce fort longue, l'on faisait, d'un style pompeux et magnifique, une récapitulation, ou abrégé, de la Vie du saint que l'on avait lue entière au commencement.

Ces usages subsistèrent , dans la Gaule , jusqu'au ixe siècle, et continuèrent en Espagne jusqu'au delà du xe. Quand il se trouvait dans ces Actes quelques difficultés capables d'arrêter le peuple, ou d'autres choses qui méritaient une réflexion particulière , les évêques montaient à l'ambon, avant l'oblation, pour les expliquer d'une manière proportionnée à l'intelligence de leurs auditeurs, et joignaient une instruction morale à l'éloge du saint. C'est de là que nous sont venus la plupart des

(1) Dom Marlène, de Antiquis Ecclesiœ Ritibus, tom. m, pag, 3S.

VI INTRODUCTION

homélies et des sermons des Pères à la louange des pnartyrs et des autres saints (1).

On doit croire que les récits que l'on proposait, à une époque si rapprochée des événements, à toute une Eglise, étaient réellement fondés sur des témoignages constants. Ceci doit être plus particulièrement vrai par rapport à l'Eglise du Mans, qui avait eu le privilège d'être gouvernée jusqu'à cette époque par des évêques d'une sainteté et d'un mérite reconnus, Il faut convenir aussi que, s'il s'est quelquefois glissé, jusque dans les Sacramentaires, des récits dont toutes les circonstances ne sont pas parfaitement avérées, cela n'a guère pu arriver dans les lieux témoins des actions des saints, quoique cela fût possible pour des personnages qui avaient vécu h une époque éloignée et dans une contrée étrangère.

Mais ce n'est pas tout, et nous avons avancé que du jour où les souvenirs sur saint Julien furent ainsi fixés par les monuments de la Liturgie, il fut comme impossible de les altérer, quant à l'essentiel. En effet, d'après ce que nous avons dit, ces récits étaient devenus familiers à tous les fidèles, et ces lectures des mêmes faits, trois fois répétées dans un jour solennel qui attirait toute la population dans la basilique du saint patron, ces explications données par l'évêque dans une homélie sur le même sujet, les circonstances de la fête et la piété des fidèles que les miracles, souvent renouvelés au tombeau du saint apôtre, ravivaient sans cesse, tout cela était fait pour graver bien profondément dans la mémoire les traits principaux de la vie de notre saint évêque.

(1) Dom Mabillon, de Liturgie Gallicana, pag. 16 et seq. — 159-188 et seq. — Gregorius Turonensis, de Gloria Martyrum, cap. lxxxvi. — De Miraculi s Martyrum, lib. il, cap. xiv, xxix etxLix. — Dom Ruln&rt Prœ-

fatio adActa sincera Marhjrum, pair. 5-G. - -Baillet, Discours sur i'HiS" toire de la Vie des Saints, pag'. 5-16.

INTRODUCTION. V

Or, ces usages liturgiques furent en vigueur, au Mans, comme dans le reste de la Gaule, jusqu'au moment où Pépin et Charlemagne, de concert avec les Souverains Pontifes, firent adopter à nos Eglises les usages romains, c'est-à-dire, jusqu'au temps à peu près où fut rédigé le recueil des Gestes des Evêques du Mans (1). Ainsi fut conservée chez nous la mémoire des travaux apostoliques de saint Julien. Ajoutons cà ceci l'impression produite par les miracles incessants qui se faisaient à son tombeau, les monuments qui se rattachaient à quelques unes des circonstances de sa vie, comme la fontaine qu'il avait fait jaillir miraculeusement, son séjour à Saint-Marceau et le pèlerinage fort ancien qui existe en ce lieu, sa sépulture dans le cimetière des chrétiens , la basilique bâtie sur son tombeau, etc.

Il faut remarquer aussi que l'on trouve dans le récit des Actes de saint Julien, tel que nous le lisons dans les Gestes des Evêques du Mans, plus d'une circonstance évidemment empreinte d'un certain caractère d'antiquité, et qui n'a rien de commun avec les fourrures que des faussaires ont pu ajouter dans la suite. Nous citerons en particulier ce qu'on y rapporte d'une armée d'ennemis campée près des murs de la cité cénomane, au moment où saint Julien se présenta pour y entrer.

(1) On peut voir un exemple remarquable de la fidélité avec laquelle ces Actes des Saints lus dans les offices divins, et abrégés dans les Contestationes Missœ, conservaient intactes les traditions originales, en lisant la Messe de saint Saturnin, dans le Missale Gothkum publié par Dom Ifabillon. Le saint apôtre de Toulouse tut envoyé dans la Gaule par saint Pierre, comme nous le montrerons plus loin; d'un autre côté, il est certain que ses Actes, falsifiés des avant le vne siècle, rapportent sa mission au consulat de Decius et de Gratus, c'est-à-dire à l'an 250. Cette version s'élablit presque universellement dans les Gaules; cependant, le Missel (i éthique a conservé l'antique tradition et rapporte la mission de ce saint martyr à saint Pierre.

VIII INTRODUCTION

Nous possédons une autre Vie de saint Julien écrite par Léthalde, au commencement du xie siècle; c'est pour notre histoire un précieux monument, parce qu'il est évident qu'à l'époque où cette Me a été rédigée, il en existait déjà plusieurs autres, puisque l'auteur, qui ne parle que d'après des textes anciens, selon sa déclaration formelle, rapporte des détails qui ne se trouvent pas dans les Gestes des Evêques du Mans (1).

Tout cela s'accorde parfaitement avec ce que l'on sait d'ailleurs que, dès le premier siècle, les Vies et les Actes des Evêques furent écrits avec soin et détails. Les écrivains polémiques du 11e et du 111e siècle renvoient souvent les hérétiques aux histoires des Eglises dont l'origine était la plus ancienne; les usages liturgiques dont nous avons parlé avaient certainement leurs racines. dans les profondeurs de la plus haute antiquité. Mais quand nous n'aurions pas ces raisons, nous devrions croire de la piété et des lumières des premiers chrétiens, qu'ils ne laissèrent point se perdre entièrement les souvenirs de leurs apôtres (2).

Comme il serait hors de propos d'examiner ici tous les faits de la vie de saint Julien, nous ne nous arrêterons qu'à deux circonstances, parce qu'elles ont excité plus vivement l'attention.

Jusqu'au xvne siècle, personne n'avait contesté que saint Julien eût reçu sa mission du Pontife Romain. Launoy fut le premier à dire que notre apôtre avait été envoyé par saint Lidoire, évêque de Tours; il ne donna aucune preuve, et, par la plus singulière des fortunes, sa simple affirmation eut assez de pouvoir pour déterminer

(1) Voir Dom Rivet, Histoire littéraire delà France, tom. VI, pag 528. — Hauréau, Histoire littéraire du Maine, tom. u, pag. 1-10.

(2) Monuments inédits sur l'Apostolat de sainte Marie-Madeleiîie en Provence, tom. i, col. 411-422.

INTRODUCTION. IX

la croyance de plusieurs personnages d'un savoir et d'un mérite incontestables. Aujourd'hui, c'est un préjugé presque généralement admis dans la province , et la Liturgie composée au xvme siècle pour l'Eglise du Mans, le confirme, tout en le modifiant un peu , et rapporte cette mission à saint Gatien. Mais où sont les autorités qui appuient ce sentiment? Que l'on cite un seul mot de l'antiquité qui lui rende témoignage? Il n'y en a pas; et nous osons l'affirmer, il n'y a pas de fait plus contraire à l'évidence historique et plus gratuitement avancé. Outre les preuves positives dont nous venons de parler, le Liber Pontifîcalis, dont l'autorité sur ce point est grande, comme le démontre ce qui précède, Léthalde, que nous invoquons avec la même confiance, quoique plus récent, sont d'accord à dire que saint Julien reçut sa mission du Pontife Romain. Le silence des historiens, de saint Grégoire de Tours, par exemple, loin de former matière à une objection, vient plutôt confirmer la tradition antique. On sait en effet que, dans les Gaules, les Eglises qui ont été fondées par d'autres Eglises du même pays ont conservé longtemps avec celles-ci des liens de parenté; le souvenir de cette filiation s'est maintenu jusqu'à nos jours. On peut citer entre autres les Eglises de Besançon, de Valence, d'Autun, de Mâcon, etc., fondées par l'Eglise de Lyon; or, il serait impossible de signaler le moindre vestige d'une relation semblable entre l'Eglise de Tours et celle du Mans. Au reste, ces Eglises fondées par d'autres Eglises des Gaules sont assez rares, et le pape saint Innocent 1er a pu dire en termes généraux, avec vérité, dans sa lettre à Decentius, que toutes les Eglises de ce pays avaient été établies par des envoyés de saintPierre ou de ses successeurs.

Nous verrons ailleurs combien il reste peu de données sur les origines de l'Eglise de Tours, combien saint Gré-

X INTRODUCTION

goire de Tours lui-même a peu connu l'histoire de ses prédécesseurs; cependant, son récit tel quel n'autorise guère à croire que les évoques de ce siège aient été de bonne heure en état d'envoyer des ouvriers évangéliques fonder d'autres chrétientés. Pourrait-on même fournir une seule preuve qu'ils l'aient fait quelquefois, dans le cours de plusieurs siècles? On l'a dit pour saint Clair de Nantes aussi bien que pour saint Julien; mais pour l'un comme pour l'autre, on est dans l'impossibilité d'offrir l'ombre même d'une preuve. Launoy a imaginé ce système, qui repose tout entier sur la parole de cet auteur décrié, comme l'appelle quelque part l'abbé Emery (1). Si cette allégation avait le moindre fondement, on trouverait des traces du fait, soit dans les écrits de saint Grégoire de Tours, assez ami de ce qui allait à la gloire de son Eglise, soit dans les différents Actes qui attestent les relations entre les deux Eglises de Tours et du Mans; or, vous aurez beau chercher, vous ne trouverez rien à l'appui de cet étrange système. Mais enfin, peut-être les évêques de Tours ont-ils envoyé des missionnaires dans les cités voisines de la leur? Rien ne l'atteste; au contraire, il semble que leurs travaux fructifièrent lentement dans leur propre cité, et qu'ils eurent beaucoup de mal à gagner à la vraie religion un petit nombre d'idolâtres. Sur quoi donc repose l'assertion des contemporains et du Bréviaire actuel du Mans? Sur une erreur qui provient au fond de la plus singulière inadvertance; les critiques qui ont suivi Launoy n'ont, pas plus que lui, observé que la circonscription des Gaules sur laquelle la ville de Tours obtint, pour la première fois,

(1) Dom Liron a démontré depuis longtemps combien l'érudition et la critique du docteur de Launoy méritent peu de confiance. — Voyez les Aménités de la critique, tom. i, pag. 235.

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le rang de métropole, ne remonte pas au-delà de l'empire de Gralien, de 375 à 383, et que, jusqu'à ce tempslà, celte ville était tout au plus sur un pied d'égalité avec celle du Mans (1).

Ainsi, la vigilance des critiques s'est laissée surprendre, et les nouveaux liturgistes du Mans ont trop naïvement déféré à leur système.

Nous passons maintenant à une autre particularité de la vie de saint Julien, dans notre Pontifical, qui a excité la susceptibilité des critiques. Dans la notice sur ce saint évêque, et dans celles de saint Thuribe, de saint Pavace et de saint Liboire, on trouve un tableau des bourgs, qui sont représentés comme soumis à un cens envers l'église cathédrale, dès le temps que ces évêques gouvernaient l'Eglise du Mans; de plus, dans les Gestes de saint Julien et ceux de saint Thuribe, on voit une longue liste des domaines qui furent donnés, dit-on, à ces deux saints ; c'est là, pour plusieurs, une raison de rejeter entièrement toute cette partie des Actes de nos évêques; d'autres pensent que c'est une addition maladroite faite par le compilateur, dans le dessein d'assurer les possessions de l'église cathédrale, en les rendant plus vénérables par l'antiquité.

Sans doute personne ne niera que les Eglises ne possédassent longtemps môme avant la paix donnée par Constantin, des biens immeubles considérables (2). Maximin, qui avait ordonné, par un édit de persécution, la confiscation de tous les biens des chrétiens et des revenus des Eglises, décréta, par un second édit, de l'an 313, qu'on leur restituerait tant les maisons que les terres et

(1) Voyez Dom Bondonnet, Réponse aux observations... pag. 339, et à la fin de ce volume, note 5e.

(2) Bîngham, Origines sive Antiquitates ecclesiasticœ^Wb. v, cap. iv» §. 4, tom. ii, pag. 205.

XII INTRODUCTION

tout ce qui leur appartenait (I). Constantin et Licinius, par un décret rendu cette même année 313, et rapporté par le même historien, nous apprennent positivement quel était le sens du premier édit que nous avons cité. Voici leurs paroles : « Quoniam Ghristiani non soluin ea « loca, in quibus convenire solebant, sed etiam alia pos- « sedisse noscuntur, quœnon privatim ad singulos ipso- « rum, sed ad jus corporis pertinerent; haecomnia post « legern a nobis memoratam (2), absque ulla dubitatione « iisdem Christianis, boc est cuilibet corpori eteonventi- « culo ipsorum restitui jubebis (3). »

Mais ces faits, quoique très graves, se rapportent à une époque relativement trop récente pour notre sujet, puisque nous démontrerons plus tard que la mission de saint Julien a eu lieu dans le premier siècle de notre ère. Grâce aux recherches de l'érudition moderne, nous possédons un texte des Actes de saint Ursin, fondateur de l'Eglise de Bourges, qui remonte au-delà du temps où saint Grégoire de Tours composait son Histoire des Francs, (vers 580), et qui est exempt de toutes les additions apocryphes qui déparaient déjà ce monument, lorsque le père de notre histoire le consulta. Dans cette précieuse Vie de l'apôtre dos Bituriges, nous trouvons cette phrase : « Catholicus denique effectus (Leocadius) lanto fidei ca- « lore exarsit, ut pêne omnes antiquissimos Biturigensis « pagi vicos, ubi proprias possidebat aulas, cum rébus ibi- « dem deservientibus universis ac familiis Deo ac sancto « protomartyri Christi Stephano delegasset, manibusque « praemissi pontificis contestam privilegii perpetuam ibi- « dem deservientibus tradidissel; impleri sane illud pro-

(1) Eusèbo, Historia ecclesiastica, lib. ix, cap. x.

(2) Le décret de Maximin.

(3) Euscbe, op. cit., lib. x, cap. v, pag. 389. — Gonf. Idem, Vita Constantini, lib. h, cap. xxxvu et xxxix.

INTRODUCTION. xïli

« pheticum voluit, ubi ait : Anima mea Deo vivit et sernen « meum serviet ipsi. Semen quippe bonœ operationis Deo & serviturum interea relinquere voluit, quando ei talia « munuscula obtulit (1). »

Il faut convenir qu'à bien considérer les circonstances dans lesquelles se trouvaient certaines Eglises fondées dans la Gaule, pendant le cours du premier siècle, ces dons considérables n'ont rien de contraire à ce que l'histoire nous apprend de plus certain sur l'état de notre pays à cette époque reculée. Devons-nous conclure de là que la nomenclature rapportée par les Gestes des Evêques du Mans, des domaines que l'on dit avoir été donnés à saint Julien, doive être admise par nous? Nullement.

Remarquons en effet l'immense différence qui se trouve entre les Actes de saint Ursin, que nous venons de citer, et ceux des trois premiers évêques du Mans. Dans la Vie de l'apôtre de Bourges, on ne voit qu'une désignation vague et générale de plusieurs domaines donnés par le sénateur Leocadius, domaines dispersés dans la province, et où saint Ursin bâtit ensuite des églises pour les populations qu'il convertit ; dans le Liber PonlificaUs du Mans, au contraire, ces domaines, pour la plupart, se trouvent désignés par leurs noms. On reconnaît aisément la note caractéristique de deux époques différentes. La Légende de saint Ursin est demeurée telle qu'elle avait été composée, probablement dans le cours du vc ou du vie siècle, pour être lue dans les offices divins, en la manière que nous l'avons expliqué plus haut; la Vie de saint Julien, au contraire, composée pour le même but, à la mémo époque, a subi, au IX* siècle, en entrant dans

(1 M mini ir h. t s inédits sur l'Apostolat df sainte Marie-Madeleine ■ I) Provence, tom. n, col. '»26.

XIV INTRODUCTION

le corps des Gestes des Evoques du Mans, quelques modifications.

Ainsi il est probable que quelques dons , peut-être mêmes des domaines, furent offerts à saint Julien par les plus riches néophytes qu'il convertit à la religion du vrai Dieu ; ces dons se seront trouvés mentionnés d'une manière générale dans la Légende, et ils ne pouvaient guère l'être autrement quand on se rappelle le but pour lequel elle fut composée d'abord. Le compilateur trouvant cette désignation générale dans la pièce qu'il avait sous les yeux lui aura volontiers substitué les noms des plus anciens domaines possédés par l'église cathédrale du Mans, sans s'inquiéter si réellement la possession remontait jusqu'au temps de saint Julien. Deux motifs pouvaient sembler l'autoriser à faire ces changements, et il serait téméraire de l'accuser d'imposture. En effet il a pu se faire qu'il trouvât le nom de saint Julien attaché à ces domaines dans les états qui contenaient les noms des terres plus anciennement dépendantes de l'église cathédrale. De bonne heure l'usage s'introduisit parmi les fidèles, lorsqu'ils donnaient quelque chose à une église dédiée à un saint, de dire qu'ils la donnaient au saint patron lui-même : nous avons vu que dès le vie siècle, et peut-être plus tôt, il y avait une basilique au Mans, dédiée en l'honneur de saint Julien ) les actes qui contenaient les dons faits à cette basilique étaient déjà fort anciens au ixe siècle, lorsque la compilation des Gestes de nosévêques fut formée; il ne serait donc pas étonnant qu'un auteur de ce temps eût pu s'y tromper.

Dom Mabillon a pensé que le collecteur n'avait pas su distinguer des temps différents, et que son erreur provenait de ce que les évêques du Mans avaient pu, au moyen -âge , agir au nom de saint Julien, comme les

INTRODUCTION. XV

Papes le faisaient au nom de saint Pierre. Cette explication semblait bonne au P. Papebrock, mais nous en proposons une qui nous paraît plus conforme à l'antiquité et surtout au monument qui nous occupe; en effet ces donations ne se trouvent pas seulement dans les Actes de saint Julien, mais encore dans ceux de saint Thuribe et de saint Pavace, et il n'est pas croyable que nos évèques aient eu l'habitude d'agir alternativement au nom de ces trois saints évêques.

On remarquera aussi dans les mêmes Actes de nos premiers évêques une liste des bourgs où ils formèrent, dit-on, des congrégations chrétiennes et consacrèrent des églises. En suivant le sentiment que nous soutenons sur l'époque de la mission de saint Julien et de ses compagnons, il est difficile d'admettre comme entièrement vraies ces nomenclatures. Le compilateur aura voulu imiter saint Grégoire de Tours, quand il parle de ses premiers prédécesseurs ou d'autres monuments du même genre, et il aura recueilli les souvenirs des lieux auxquels nos saints missionnaires avaient attaché leur mémoire par quelque miracle ou quelque autre bienfait.

Quant à l'idée de l'auteur du Pontifical d'assigner à chacun de nos premiers évêques un certain nombre d'ordinations, désignant les prêtres, les diacres, les ministres consacrés par eux, certes il a montré en cela la plus complète ignorance de l'antiquité. Il n'est pas possible de voir aujourd'hui sur quoi il s'est appuyé en cette partie de son travail, mais on peut croire qu'il a voulu suivre l'exemple donné par le Liber Ponlificalis de l'Eglise romaine.

Ajoutons un mot sur la Vie de saint Julien, écrite par

Létbaldc. Les critiques modernes se sont accordés à faire

• le plus grand éloge des mérites littéraires de ce religieux.

Après D, Rivet, Dom Ceillier a rendu de lui ce témoi-

XVI INTRODUCTION

gnage: « On ne connaît guère d'auteurs, dans le xc siècle, qui aient écrit avec plus de politesse, d'exactitude et de solidité que Létlialde. » Cette opinion est partagée par le P. Le Long et par Bollandus, qui qualifie ainsi la Vie de l'apôtre des Génomans : « Accuratum et exaclum scriptoris studium sapit (1). » On remarque, en effet, ♦toutes ces qualités dans la Vie de saint Julien, que Léthalde composa à la prière d'Avesgaud, trente-sixième évoque du Mans. On a surtout vanté la liberté de sa critique, et il est très certain en effet que cette liberté donne un grand prix à son travail , puisqu'elle le délivre de plusieurs des superfétations que nous venons de reconnaître dans la notice du Liber Pontificalis ; mais il serait à désirer que cet écrivain , avant de rejeter quelques uns des faits qui se présentaient à lui dans toutes les anciennes Légendes dans lesquelles il devait puiser, eût pris la peine d'examiner d'une manière plus complète la tradition générale, et qu'il n'eût pas adopté comme texte sacramentel les récits de saint Grégoire de Tours; il eût évité de retarder sans raison la mission de saint Julien jusqu'au milieu du iue siècle; ce qui est une erreur, comme nous essaierons de le démontrer dans la suite de cette Introduction.

La Vie de saint Julien par Létlialde a été publiée par du Bosquet (2), et par le P. Bollandus (3), d'après trois manuscrits, l'un de l'abbaye de la Rivour, un autre du P. Sirmond, et le troisième de Corneille Duynius.

(1) Dom Rivet, Histoire littéraire de la France, tom. Vi. pag. 528. — Dom Gcillicr, Histoire générale des Auteurs sacrés, tom. xix, pag< 717. —Le P. Le Long-, Bibliothèque historique de la France, tom. i, n° 103 'i '* . — Bollandus, Acta Sanctorum, de sancto Juliano episc. ad diem xxvu

januarii, num. 3.— Haurcau, Histoire littéraire du Maine, tom. il, pag. 2.

(2) Ecclesiœ Gallicanœ Historiœ, tom. n, pag. 73.

(3) Acta Sanctorum, ad diem xxvu januarii.

INTRODUCTION. ÏVU

Molanus cile un autre manuscrit du monastère de Saint- Sauveur d'Utrecht; ce manuscrit était précieux en ce qu'il portait en tête de la Vie une épître dédicatoire de Léthalde à l'évêque Avesgaud; cette indication de Molanus se trouve reproduite par Galesinius , Vossius , Claude Robert et Bollandus. Enfin, Casimir Oudin en connaissait un autre à la Bibliothèque du roi.

Nous avons recueilli cà différentes sources l'histoire du culte de notre saint évêque, telle que nous la donnons dans ce volume, mais particulièrement dans les suivants.

2° Pour l'épiscopat de saint Thuribe , l'auteur des Gestes des Evoques du Mans n'a pas joui de renseignements aussi étendus que pour saint Julien ; aussi se contenle-t-il de produire trois faits qu'il attribue au saint évèque. Le premier est la fondation de quatre monastères; le second la conversion d'un homme puissant nommé Gaïanus, et le troisième le martyre du saint éyèque luimême, événement que l'auteur rapporte aux calendes de mai, après le second consulat de Viator. Malgré cette disette de faits, la critique doit encore en retrancher quelques uns, à commencer par la date du second consulat de Viator, cette note chronologique se rapportant à la vie d'un autre évêque, Thuribe II, qui mourut en 497. Il y a beaucoup d'apparence aussi que c'est à ce second Thuribe que Ton doit rapporter la fondation des quatre monastères attribuée au premier, quoique l'origine de la vie monastique dans la Gaule ne soit point aussi récente que certains auteurs l'ont prétendu. Ces erreurs du compilateur ont été occasionnées par l'identité des noms, et l'on sait que de pareilles confusions sont assez fréquentes* De là, les prétentions fort connues de diverses Eglises qui croient posséder chacune le chef ou le corps du même saint, parce qu'elles possèdent en effet le chef ou le corps

XVIII IMKODLCIION.

d'un saint de même nom, qu'on a confondu dans la suite avec un saint plus illustre.

11 ne nous paraît pas impossible d'assigner la cause de la confusion des deux Thuribe, par l'auteur de la première partie des Actes de nos Evoques. 11 semble avoir suivi uniquement pour former son catalogue les diptyques de l'Eglise du Mans; plusieurs noms qui devraient figurer dans ses récits s'en trouvent absents, parce que ceux qui les ont portés n'ont jamais été honorés d'un culte public. D'ailleurs, pour composer son histoire, il devait rechercher les plus anciens monuments, et comme nous l'avons dit, il semble l'avoir fait; mais ces mémoires avaient été surtout dressés sur ceux des évoques qui avaient laissé après eux un souvenir de sainteté, et que la piété des fidèles honorait de ses hommages. Aussi , dans la partie de ces Actes qui s'étend de saint Julien à saint Aldric, partie rédigée parle même auteur, suivant l'observation de Dom Mabillon, tous les évêques dont le nom n'est point au catalogue des saints, comme Yictorius II, Sévérien, Scienfroy, Badégisile, Béraire II, ne se trouvent point dans ses récits. 11 est vrai que, dans la dernière partie de cette chronique, on rencontre plusieurs prélats qui n'avaient point laissé une réputation de sainteté bien éclatante, mais comme il s agit de personnages qui avaient vécu depuis peu de temps, l'auteur pouvait en établir facilement le catalogue d'après d'autres sources.

Quoi qu'il en soit, il ne nous a transmis que de très courts renseignements sur saint Thuribe , probablement, comme il le dit, parce qu'il existait déjà une Vie étendue de ce saint évêque, et que son but, à lui, était de recueillir non les actions des prélats qui avaient tenu le siège, mais ce qui pouvait constater les droits de l'église cathédrale. Aussi, s'étend-il fort au long sur les rede-

INTRODUCTION. SIX

vancesque, selon lui, saint Thuribe acquit à cette basilique.

Le P. Henschenius a publié deux Vies de notre second évèque; la première est tirée d'un manuscrit qui a pour titre: Nomenclatura, seu Legenda aurea Pontificum Cenomanensium, per Joannem Morellum Lavallemem, Parisiensis Academiœ doctorem, theologum et Cenomanenscm canonicum, ex vetustissimis cathedralis Ecclesiœ Cenomanensis côdicibus, in archivés prœdictœ Ecclesiœ diu reconduis, in compendium fideliter digesta anno Domini mdlxxii. Ce manuscrit lait partie aujourd'hui de la Bibliothèque publique du Mans (J). Jean Moreau ne semble pas avoir connu sur saint Thuribe d'autres documents anciens que les Gestes des Evêqucs du Mans. La seconde Vie de notre saint évèque, donnée par Henschenius, est prise d'un manuscrit de l'abbaye de Beaulieu-lès-le-Mans; le même texte se retrouve encore sur un manuscrit de la reine de Suède, n° 863 ; enfin ce dernier renvoie ta un troisième manuscrit qu'il nomme : Scliedula de reliquis virtutibus cjus, tam in vita quam post mortem; cette légende d'ailleurs ne paraît pas fort ancienne (2).

3° Saint Pavace. Nous trouvons relativement à ce saint évoque peu de détails dans les Gestes des Evêqucs du Mans; l'auteur, fidèle au but qu'il s'est proposé, ne donne guère que l'état des redevances acquises par ce prélat à la cathédrale, et les fondations d'églises sur lesquelles il mérite plus de confiance, les lieux qu'il désigne étant, pour la plupart, d'anciennes résidences gallo-romaines

(1) ln-fol. n° 206, Catalor/ue des MSS.

(2) Acta Sanctorum, ad diem xvi apt ilis, desancto Thuribio, mini. '». — Voyez Le Nain de Tillemont, Mémoires pour servir à l'Histoire de VEgUset loin, iv, pag. 730.

XX INTRODUCTION

où, par conséquent, la population était plus agglomérée, eUoù l'Evangile doit d'abord avoir été annoncé. A l'époque où l'ut rédigée cette partie des Gestes des Evêques du Mans, c'est-à-dire au ixe siècle, il existait une Vie beaucoup plus considérable de saint Pavace, c'est ce que nous apprend celte phrase du Liber Pontificalis, parlant du lieu où fut enseveli le saint évêque : « Praedicti enim sancti Pavatii meritis inibi milita; et « innumerabiles virtutcs claruerunt tam in vita ejus, « quain et post ejus obiturn, sicut in schedulis,in quibus « préfixée urbis aliorum episcoporum virtutes et signa « sunt scripta, repperiri potest. » Ce témoignage confirme ce que nous avons dit précédemment sur saint Julien et sur sa Légende, dont le fond remonte au moins au vie siècle.

Le P. du Sollier nous apprend dans le Commentarius prœvius à la Vie de saint Pavace (1) , que le savant abbé Le Beuf, s'était livré à des recherches particulières sur les Actes de ce saint évêque, et qu'il n'avait rien découvert, si ce n'est une Vie déjà publiée parle P. Jean du Bois, de l'ordre des Célestins, d'après un manuscrit du monastère de Saint-Martin-d'Ambert (Âmberta sancti Martini) (2). Les Bollandistes n'en ont point découvert d'autres, et l'ont simplement reproduite après l'avoir collationnée avec un manuscrit de la reine de Suède. Gomme le font observer les doctes éditeurs, cette Vie a d'abord été composée pour être lue dans les offices de l'Eglise, et l'abbé Le Beuf dit qu'il l'a rencontrée plusieurs fois au milieu de recueils compilés dans cette intention. Mais il n'est pas facile de découvrir à quelle épo-

(1) Acta Sanctomm, ad diem xxiv julii, de sancto Pavacio, nura. 7-8.

(2) Bibliotheca Floriacensis, Vita sancti Pavacii Romani, tertii Cenomanensis episcopi, pag. 240.

INTRODUCTION. XXI

que elle fut rédigée. Si l'on en croit l'auteur lui-même, ce fut dans les dernières années du ive siècle, sous l'épiscopat et par ordre de saint Liboire. Au reste, cette légende ne contient que le récit fort étendu d'un petit nombre de miracles, et la relation de la mission des saints Julien, Thuribe et Pavace, par saint Clément. Cette disette de faits n'est point surprenante d'après ce que nous allons dire tout cà l'heure, et elle est bien dans le goût de l'antiquité ecclésiastique; mais la prolixité du style semble indiquer une époque inférieure. 11 faut même convenir que les deux derniers paragraphes de cette Vie, qui ne se trouvent que dans le manuscrit de la reine de Suède, contiennent d'évidentes erreurs, comme lorsque l'auteur fait gouverner l'Eglise du Mans par saint Liboire, depuis le règne de Valérien jusqu'à celui de Constantin.

4° L'épiscopat de saint Pavace est suivi, dans notre histoire, d'une déplorable lacune, qui a occasionné une erreur chez la plupart des historiens. Nous n'avons sur cette époque aucun document particulier à faire connaître; c'est pourquoi nous n'anticiperons pas sur ce que nous aurons à dire sur ce sujet en d'autres parties de cet ouvrage.

5° La vie de saint Liboire a été traitée par quatre historiens, et leurs divers ouvrages ont été publiés par le P. Bollandus, en un volume in-8°, imprimé d'abord à Anvers chez les Meursius, en 1648. La première des Vies que contient ce recueil est tirée d'un ancien Légendaire de l'Eglise du Mans, la seconde est celle qui se trouve dans les Gestes des Evoques du Àtans; la troisième est tirée de la Légende dorée du chanoine Jean Moreau; la quatrième compose la première partie d'un assez long ouvrage, écrit par un clerc ou chanoine de l'Eglise dePaderborn,dansla seconde moitié du ixe siècle, à la louange

XXII INTRODUCTION

de saint Liboire. Cet anonyme voulant faire connaître les monuments dont il s'est servi pour l'exécution de son travail, nomme d'une part les Actes des Evoques du Mans, en se plaignant de leur brièveté, et de l'autre un écrit abrégé sur la naissance et la vie du saint prélat. Si les Actes que cet écrivain avait entre les mains sont les mêmes que ceux qui nous restent, il ne les a pas suivis sur la date de la mort de saint Liboire, qu'il place au dix des calendes d'août, au lieu que les Actes la mettent au cinq des ides de juin (1). Mais en ce point, les Gestes des Evoques de notre Eglise sont moins croyables, puisque la tradition de l'Eglise du Mans est de célébrer la fêle du saint prélat le 23 juillet, comme l'indique l'auteur saxon.

Cet écrivain dans le passage que nous venons de désigner, nous fournit une indication précieuse, lorqu'il dit qu'il a pu lire une Vie plus ancienne de saint Liboire et les Gestes des Evëques du Mans; on apprend par là que ce recueil fut connu dès son origine et consulté même par des étrangers; qu'il fut regardé comme faisant autorité et reposant sur des documents authentiques. Ces réflexions viennent à l'appui de ce que nous avons dit plus haut sur cet ouvrage.

Mais les quatre Vies dont nous parlons sont toutes d'une excessive brièveté quant aux faits; celle des Gestes ne nous apprend que très peu de choses; celle du clerc de Paderborn est plus longue et divisée en cinq chapitres. Dom Rivet juge que ce dernier a rempli son dessein aussi exactement qu'on le pouvait de son temps ; il le loue d'avoir été homme d'esprit et de savoir; d'avoir écrit d'un style clair, naturel et assez pur ; d'avoir eu un esprit élevé, et le talent de revêtir ses pensées d'expres-

(1) Dom Rivet, Histoire littéraire de la France, tom. v, pag. 66G.

INTRODUCTION. XXIII

sions nobles; mais il le blâme, avec raison, d'être trop diffus, et de s'être trop arrêté à orner des fleurs de la rhétorique les événements qu'il rapporte. Nous devons surtout regretter que les premiers auteurs, qui se sont attachés à recueillir les gestes de notre saint prélat , n'aient pas pris la peine de constater ses relations avec saint Martin, et le nombre des monastères qui furent fondés à cette époque dans notre diocèse.

Surins paraît être le premier éditeur de l'anonyme saxon , mais il n'en a pas, selon son ordinaire, retouché le style (1). Le P. Bollandus joignit aux quatre Vies de saint Li boire grand nombre de pièces fort importantes, concernant la gloire posthume du même saint, et d'amples commentaires. Le P. Cuper a reproduit, au vingt-trois juillet dans la collection des Acta Sanctorum, tout le travail de Bollandus, et il a ajouté d'amples analectes, qui contiennent de nouvelles pièces et de nouveaux éclaircissements, tant sur Tannée de la mort de saint Liboire, que sur les confréries érigées en son honneur et les guérisons opérées par ses reliques.

Si complet que soit le résultat des travaux de ces doctes hagiographes, nous aurons encore à signaler dans la suite de nos annales quelques nouveaux faits, qu'ils n'ont pu connaître. Saint Liboire d'ailleurs a exercé beaucoup d'historiens, et nous signalerons encore le travail suivant : Notizia délia vila, morte, miracoli e translalione del san corpo di san Liborio ; racolte dal conte Girolamo Curlio Clemenlini : in Roma , \ 702 ; in-12(2).

6° Saint Victor et saint Victorius Ier. Il paraît qu'il

(1) SuriuSjXxiii/w/u; Vitasancti Liborii graviter et bonafide scripta. — Dom Rivet, op. cit.

2) Voyez Le Nain de Tillemont, Mémoires pour servir à l'Histoire de l'Eglise, t<>m. x, pag. 307.

XXIV INTRODUCTION

existait ail ixe siècle des Actes de ces deux saints évêques; malheureusement ils sont perdus aujourd'hui. Nous lisons en effet dans les Gestes des Evêques du Mans, à l'article de saint Victor, cette phrase: « Hi vero sive caeteri « aclus sui, plcnius in ejus Vita inscripta reperiuntur. » D'après ces paroles, le collecteur se serait contenté de nous donner un abrégé fort court de ces Actes anciens. Pour saint Victorius, il n'avait probablement pas rencontré de documents aussi satisfaisants, puisqu'il composa lui-même une Vie de ce prélat, dont il ne nous a conservé que la substance dans sa collection: « Cujus (Victorii) actus ideo « non inseruimus, quia in libello, quem de vita ejus et « moribus composuimus, plenius et uberius deseripsi- « mus. »

La perte de ces deux monuments est certainement à regretter; le premier surtout, comme plus ancien, aurait été extrêmement utile pour faire connaître l'état de la religion dans notre pays à cette époque reculée, les actions d'un grand prélat, et la situation des lettres ecclésiastiques dans nos écoles cléricales vers le ve siècle. Les Actes que nous possédons aujourd'hui de ces deux saints évêques ne forment point deux ouvrages séparés, et sont fort courts. Ils réunissent les actions de ces deux serviteurs de Dieu, n'entrent pas dans beaucoup plus de détails que le Liber Ponlificalis, et semblent avoir été écrits vers la même époque, c'est-à-dire au ixe siècle. Ils ont été publiés par le P. Slilting, dans la collection des Acta Sanclorum, au vingt-cinq d'août, d'après trois manuscrits, l'un de Saint-Germain-des-Prés, l'autre communiqué par le P. Chifflet, et le troisième de Saint- Maximin de Trêves. Ce dernier avait été collationné sur deux anciens exemplaires d'Allemagne.

Malgré le travail fort érudit de l'éditeur, ces Actes laissent beaucoup à regretter du côté de la correction. Stil-

INTRODUCTION. XXV

ting s'est contenté de donner au premier septembre, à propos de saint Victorius, une analyse de ce que contiennent sur ce personnage les Actes dont nous parlons. Mais il s'est sûrement trompé quand il a soutenu que les Actes publiés par lui étaient sortis de la plume du rédacteur des Gestes des Évêques du Mans (1); en effet, quand cet auteur nous annonce qu'il a écrit une Vie plus étendue de saint Victorius, il nous fait assez comprendre que cette Vie retraçait seulement les actions de ce saint évêque, et ne renfermait pas les Actes de son prédécesseur, qu'il était inutile d'ailleurs de décrire puisque ce travail était déjà fait, comme il venait de le dire. Cependant il semble juste de rapporter ces Actes au ixe siècle, quoique la diction en soit un peu plus élégante que celle du Liber Ponlificalis.

7° Nous ne possédons sur saint Principe qu'une seule Vie ancienne, celle qui se lit dans les Gestes de nos Evêques. Cette Vie trop courte est cependant précieuse; car elle semble à tous les critiques avoir été composée sur des monuments contemporains. Le P. Stycker l'a publiée avec d'excellentes notes, dans les Acta Sanclorum, au seize de septembre. Le savant jésuite s'était procuré deux copies de cette Vie, transcrites, il paraît, sur des manuscrits différents; car celui de la Bibliothèque publique du Mans porte bien clairement, comme l'avait d'abord édité Dorn Mabillon, que l'épiscopat de saint Principe fut de vingt-neuf ans un mois, vingt-un jours; tandis que l'autre copie envoyée aux Bollandistes par Dom Aubert, bénédictin de Saint-Calais, lui assigne vingt-cinq ans d'épiscopat, un mois et vingt-un jours. Ces variantes peuvent facilement être mises sur le compte des copistes; il n'en est pas de même du passage dans lequel l'auteur

(I) De soncto F ï 'ci 'ore, Comment la ri us preevi us , mmi. 24.

XXVI INTRODUCTION

des Actes semble dire que saint Principe, évêque du Mans, était frère de saint Hemi, évoque de Reims; s'il le disait effectivement, ce serait une erreur évidente que Dom Bondonnet a relevée et réfutée le premier. Le P. Stycker partage l'opinion du critique bénédictin, mais il rejette, avec raison, le sentiment du P. Longueval (1), qui croit que cette seule erreur peut rendre suspect tout le reste de l'histoire (2). Dom Mabillon et le P. Stycker pensent que le collecteur des Gestes des Évêques du Mans pouvait avoir sous les yeux quelques documents relatifs à cet évêque, sortis de la main d'un de ses disciples.

8° Victoriusll doit être ajouté à la liste des évêques qui ont gouverné l'Eglise du Mans, ainsi que nous le prouvons dans une autre partie de cette Introduction. Le Pontifical l'indique faiblement et ne donne aucun détail sur ce prélat. C'est dans la Vie de saint Mélaine, évêque de Rennes, que l'on trouve le peu de données que nous avons sur sa personne. Cette Vie a été écrite par un anonyme, qui était à peu près contemporain du saint évêque, et publiée par le P. Boilandus, dans les Acta Sanctorum, au six de janvier. Elle a un peu souffert, comme le font voir Dom Morice (3) et surtout Dom Rivet (4). Voici le jugement que ce dernier porte sur cet écrit ; après avoir relevé quelques défauts, il ajoute : « L'auteur ne laisse « pas de mériter notre créance, comme étant un écrivain « grave, instruit de sa religion, plein de piété, possédant « bien l'Ecriture, et qui fait paraître beaucoup de bonne « foi et de naïveté. 11 avait même du talent pour écrire, « et son style est plus clair et plus net qu'il ne l'était « ordinairement dans son siècle. » Dom Rivet ajoute que

(1) Histoire de V Eglise Gallicane, liv. v, à Tan 411.

(2) Voir la note 6e, à la fin du volume.

(3) Histoire de Bretagne, tom. i, pag. 932.

(4) Histoire littéraire de la France, tom. ni, pag. 323.

INTRODUCTION. XWII

cet écrivain était du pays, ce qui peut donner encore plus d'autorité à ses paroles, puisque, d'un autre côté, il était contemporain. Notre abbaye de la Couture possédait une Vie manuscrite de saint Mélaine, préférable à celle publiée par Bollandus et par Duchesne ; mais, entre ces deux Vies, il n'y avait aucune différence notable en ce qui touche à notre histoire.

9° On ne connaît point, sur saint Innocent, d'autres documents anciens que ceux recueillis dans les Gestes des Evêques du Mans; mais ces renseignements peuvent être regardés comme très véridiques au jugement des plus habiles critiques ; car il est probable que la vie de ce prélat fut écrite, peu de temps après sa mort, par quelqu'un de ses disciples, et que le compilateur s'est contenté de l'abréger en la fondant dans son ouvrage (1). Malheureusement nous avons perdu ce premier travail, aussi bien qu'un recueil des miracles et des vertus des Evoques du Mans, auquel l'auteur renvoie ceux qui voudront connaître avec plus de détails notre saint prélat.

Le P. Papebrock a publié, d'après l'édition de Dom Mabillon, les Actes de saint Innocent, dansla collection des Acta Sanctorum, au dix-neuvième de juin. Il y a joint un long travail sur la chronologie des Evêques qui ont gouverné l'Eglise du Mans ; mais nous n'anticiperons pas ici sur ce que nous en dirons dans une autre partie de cette histoire.

A la suite des Gestes de saint Innocent, l'auteur a inséré, sous le nom de saint Calais, un testament daté du monastère de ce saint, le sixième jour de janvier, la quatorzième année du règne de Childebert, qui avait com-

(1) Dom Rivet, Histoire littéraire de la France, tom. v, pag. 144. — Le P. Papebrock, Acta Sanctorum, ad diem xmjulii, de sancto Inno-

Cente^ Comment . prœv., 11U1TÎ. 3.

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