XXVIII INTRODUCTION
mencé à régner au mois de novembre 511. On lit, à la suite de ce testament, un aveu rendu par le saint abbé à saint Innocent, évoque du Mans, dans sa ville épiscopale, le dix-huitième de janvier de la même année, et un diplôme de Childebert, qui confirme et l'aveu et le testament.
Ces pièces sont anciennes, sans doute, puisqu'elles furent produites dans le procès que les Evêques du Mans, aux vme et ixe siècles, intentèrent à l'abbé et aux moines de Saint-Calais, pour les soumettre à leur juridiction. Mais ce qui les rend suspectes de supposition, c'est, d'une part, qu'on ne trouve le nom d'aucun des évoques qui y ont souscrit, entre les suffragants de Tours à cette époque, et que, de l'autre, on n'y a pas même exprimé le nom du métropolitain qu'on y fait souscrire, comme si l'auteur n'avait osé risquer ce nom, dans la crainte qu'on ne découvrît son imposture. D'ailleurs, il y est parlé de certaines redevances que le monastère de Saint-Calais faisait à la cathédrale du Mans , et dont on n'a jamais administré la preuve. Enfin le pape saint Nicolas Ier, après de longues altercations à ce sujet, déclara, par un jugement authentique adressé à tous les Ëvêques de France, que ces pièces étaient fausses et supposées (1).
D'après ce que nous avons dit plus haut, le but principal que s'est proposé l'auteur de la compilation des Gestes de nos Evêques, c'est de constater et d'assurer les droits que l'église cathédrale prétendait sur les monastères du diocèse. C'est ce dessein qui lui a fait insérer tout au long ces pièces fausses dans son ouvrage; mais il ne faut cependant pas l'accuser pour cela de mauvaise foi; ces diplômes ne renferment aucune marque intrinsèque de supposition; au temps où il écrivait, les Evêques
(2) Dom Rivet, op. cit., tom. m, pa£. 181.
Introduction. x\i\
les regardaient comme vrais; des conciles même y lurent d'abord trompés, et les jugèrent authentiques.
On trouve encore quelques traits des Actes de saint Innocent dans les Vies de plusieurs saints religieux qui vécurent, à la même époque, dans le Maine. La plupart de ces Vies ont été écrites par des moines contemporains et témoins de ce qu'ils racontent; on sait que les monastères dont se couvrit alors le diocèse étaient à la fois des asiles pour la piété et pour les lettres. Ces légendes sont des meilleures que Ton connaisse pour le temps auquel leurs auteurs anonymes ont vécu.
La Vie de saint Maur, disciple de saint Benoît et apôtre des Bénédictins en France, Vie d'abord écrite par Fauste, l'un des compagnons de ce saint abbé, et malheureusement retouchée plus tard , nous apprend aussi un fait considérable de la vie de notre prélat. Une erreur introduite de bonne heure dans les manuscrits a fait croire pendant longtemps que l'évèque du Mans, qui avait envoyé à saint Benoît une députation pour lui demander quelques uns de ses religieux, était saint Bertrand ; mais Dom Mabillon, dans ses divers écrits, a prouvé, par la chronologie, que ce fait devait être attribué à saint Innocent. Du reste, Dom Bondonnet avait déjà démontré la même chose dans une longue digression, qui mérite d'être remarquée dans ses Vies des Evêques du Mans (1).
10° Saint Domnole vivait à une époque sur laquelle nous commençons à avoir un plus grand nombre de documents, grâce surtout aux travaux de saint Grégoire de Tours. C'est effectivement dans cet historien que l'on trouve le récit des premières actions de saint Domnole; ces mêmes faits sont passés sous silence dans sa Vie écrite, peu de temps après sa mort, par l'un de ses dis-
(1) Les Vies des Evéqucs du Mans, pag. 176-248.
XVX INTRODUCTION.
ciples. Voici le jugement que Dom Rivet (1) porte de cet ouvrage : « Vossius (2) place avant la fin du vic siècle « la plus ample Vie de saint Domnole, évoque du Mans, « mort en 581; mais c'est lui donner plus de vingt ans « d'antiquité qu'elle ne mérite, puisque l'auteur assure « n'y avoir mis la main que sous l'épiscopat et à la prière « de saint Hadouin , qui ne remplit le siège de saint «Domnole qu'après saint Bertrand, vers 623 (3). » Tillemont se contente de dire que cette Vie est très bonne, selon le jugement des plus habiles (4).
Si l'on s'en rapporte à l'auteur de cette Vie, et pourquoi douterait-on de sa sincérité? il avait vécu longtemps avec le saint dont il entreprend d'écrire l'histoire. Il y avait néanmoins plus de quarante ans que Domnole n'était plus au monde, lorsque cet auteur exécuta son dessein, et sans les instances du saint évêque Hadouin, peut-être ne l'aurait-il jamais entrepris (5). Il atteste aussi avoir connu plusieurs personnes qui avaient éprouvé le pouvoir que saint Domnole avait, de son vivant, sur les maladies. A ces caractères et à quelques autres, on le reconnaît pour avoir été du clergé de l'Eglise du Mans. Il était à portée, par conséquent, d'avoir tous les secours nécessaires pour donner une histoire entière et exacte du saint. Mais, soit qu'il ait négligé de les rechercher, soit qu'il ait été infidèle à les mettre en usage, il n'a pas eu le bonheur de réussir entièrement dans l'exécution de son dessein.
Il n'entre presque dans aucun détail sur les actions de
(1) Histoire littéraire de la France, tom. ni, pag, 548.
(2) Vossius, de Historicis latinis, lib. n, cap. xxn, pag, 82.
(3) Voyez encore Acta Sanctonim, ad diem vi maii, Commentarius prœvius in Vitam sancti Domnoli, pag-. 606.
(4) Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique, tom. IV, pag. 4i.
(5) Vita sancti Domnoli, uum. 7-11.
INTRODUCTION
saint Domnole. 11 commence sa narration par le représenter sur le siège du Mans, sans rien dire des faits antérieurs. Ce qu'il en dit dans la suite se réduit à beaucoup de miracles et très peu de faits. Son récit se borne uniquement à certains éloges généraux qui peuvent convenir à tous les saints évêques. En sorte qu'en lisant cet ouvrage, on est tenté de se demander si un auteur contemporain ne nous eût pas mieux instruit de ce qu'il eût vu par luimême, ou appris de témoins oculaires. C'est ce qui a fait dire à Dom Mabillon que cet écrivain est peu exact (1). Et si les continuateurs de Bollandus avaient lu la justification de saint Grégoire de Tours, que Dom Ruinart n'a publiée que postérieurement à leur travail sur saint Domnole, ils n'auraient pas donné à l'écrit de notre anonyme la préférence sur ce que rapporte du saint évêque du Mans le père de notre histoire , qui vivait de son temps (2).
Tout cela n'empêche pas que celte Vie ne soit ancienne, puisqu'elle était connue au ixe siècle, et qu'alors elle fut abrégée par l'auteur qui dressa les Actes des Evêques du Mans. Celui qui la composa avait de la piété et du savoir. Il mit à la tête une préface qui est fort édifiante et le plus bel endroit de l'ouvrage. Quant au style, on n'en peut rien dire, parce qu'on n'a point cette pièce dans sa pureté originale, mais seulement telle que Surius l'a publiée au seize de mai, après y avoir fait les modifications qu'il a trop souvent accoutumé de faire dans les Vies qu'il reproduit (3). Les continuateurs de Bollandus
(i) Dom Mabillon, Annales Ordinis sancti Benedicti, lib iv,num. 48.
(2) Acta Sanctorum, loc. cit., num. 5 et 6. — Grcgorius Turonensis, Historia Francorum, lib. \i, cap. ix.— Dom Mabillon, Annales Ordinis sancti Benedicti ,lib. iv, num. 49. — Gallia Christiana, tom. vu, col. 16.
(3) Surius, Vitœ Sanctorum, ad diem xvi maii, pag. 303-309. —Acta Sanetorwm, loc. cit., pag. 606-610.
\XXlI INTRODUCTION.
l'ont donnée au même jour et sur son édition, n'ayant pas retrouvé le manuscrit qui les eût mis à même de rectifier le texte; ils Pont accompagnée de savantes notes, et ont placé à la suite l'abrégé qui en fut fait du temps de saint Aldric, avec le petit testament de saint Domnole.
Le P. Le Long dit en parlant de cette Vie de saint Domnole : « elle est assez bien reçue à cause de son an- « tiquilé (1). » Baillet lui-même dans ses Vies des Saints, au seize de mai, parlant, dans sa table critique, de l'opinion de Dom Ruinart et de Dom Rivet qui soutiennent l'authenticité d'un passage de saint Grégoire de Tours où il est question de saint Domnole (2), contre le P. Papebrock (3) et contre le P. Le Gointe (4), fait observer avec beaucoup de justesse qu'il ne s'agit point de rejeter le témoignage du père de notre histoire pour suivre l'anonyme du Mans, ou réciproquement de rejeter l'anonyme pour suivre saint Grégoire. La raison qu'il en donne c'est que ces écrivains rapportent des faits différents mais qui ne se contredisent pas, comme on le verra d'après notre récit, où nous avons suivi successivement ces deux auteurs. Il importe donc de peser les raisons sur lesquelles Dom Ruinart appuie l'authenticité du passage qui nous occupe.
D'abord le docte éditeur démontre que l'église de Saint-Laurent à Paris était autrefois une basilique desservie par des moines, comme l'indiquent les sépultures qui y furent découvertes environ l'an 1620, et dans lesquelles on rencontra des sarcophages en plâtre, contenant encore la poussière des corps qui y avaient été en-
(1; Le P. Le Long1, Bibliothèque historique de la France, liv n« 1036B.
(2) Historia Francorum, lib. vi, cap. îx.
(3) Acta Sanctorum, loc. cit., Commentarius prœvius, num. 6. (4j Annales ecclesiastici Francorum, ad annum 545, num. 19.
INTRODUCTION. XXX1I1
Sevelis, avec des lambeaux de vêtements qu'il fut facile de reconnaître pour avoir appartenu à des moines. Il prouve ensuite que près de cette basilique il y en avait une autre dédiée ta saint Martin ; au reste les historiens de la ville de Paris qui ont écrit depuis Dom Ruinarl sont d'accord sur ce point (1). Dom Ruinart observe en outre que si le passage dont il s'agit ici manque dans quelques manuscrits anciens de saint Grégoire de Tours, il se trouve néanmoins dans ceux qui font la plus grande autorité, comme ceux du Bec et du Mont-Cassin etc.; que d'ailleurs le récit qu'il contient est parfaitement d'accord avec le génie et la manière habituelle de l'historien des Francs; enfin, que l'on ne saurait trouver dans le style de ce chapitre la moindre dissemblance avec le style ordinaire de saint Grégoire. Quant à la Vie écrite par l'anonyme manceau, Dom Ruinart fait observer qu'elle ne contredit en rien le récit de saint Grégoire, le but de l'auteur étant de rapporter uniquement les faits de l'épiscopat de saint Domnole : « Ab illo tempore auspi- « cabimur, quo nos glorioso suo adventu ilîustrare, no- « biscumquemanere exDei providenliajussusest. » Enfin l'amitié qui, au rapport de cette Vie anonyme, unit constamment saint Domnole et saint Germain de Paris, confirme les faits racontés par saint Grégoire, puisque Domnole dut être abbé de Saint-Laurent de Paris en même temps que saintGermain était évêque de cette ville.
On connaît aussi deux versions du testament de saint Domnole, par lequel il dote l'abbaye de Saint-Vincent dont il est le fondateur. Ces deux versions ne sont pas toujours d'accord; l'une se trouve à la suite de la Vie du saint évêque publiée par le P. Papebrock, dans la collection des Acta Sanctorum, et elle est assez courte;
(I) Dulaure, Histoire de Pari.*, tom. l,pag. 211-214.
XXXIV INTRODUCTION
l'autre beaucoup plus étendue se lit dans les Gestes des Evêquesdu Mans. La première semble avoir été faite dans le dessein d'abréger celle du Liber Pontificalis; ce que l'on a fait en retranchant beaucoup de noms propres de lieux, plusieurs signatures et autres détails; mais les signatures rapportées de part et d'autre ne s'accordent pas entièrement ; ce qu'il faut peut-être attribuer à la négligence des copistes.
On doit observer que la date de ces 'deux pièces est différente; mais celle du Pontifical semble plus conforme à la vérité. Le testament donné dans les Acta Sanctorum est daté de la onzième année du règne de Chilpéric Ier, par conséquent de l'an 578, et c'est à cette année qu'il faudrait rapporter la fondation de l'abbaye de Saint-Vincent; celui que l'on trouve dans les Gestes des Evêques du Mans est daté de la cinquième année du même règne, ou de l'an 572. Cette dernière époque est la seule admissible : en effet, plusieurs années après la fondation de Saint-Vincent, Domnole dressa un autre acte par lequel il donna de nouveaux domaines pour augmenter les revenus de cette abbaye; il fonda encore, quelques années plus tard, le monastère de Sainte-Marie-de-Beaugé, appelé ensuite Saint-Pavin ; or, d'après la chronologie généralement admise, saint Domnole mourut vers l'an 581, ce qui autorise à faire remonter à l'année 572 la fondation de l'abbaye de Saint-Vincent (1).
Le testament de saint Domnole, conforme à celui qui se trouve dans les Gestes des Evêques du Mans, est aussi
(I) Voyez Dom Mabillon, Annales Ordinis sandi Benedicti. — Dom Rivet, Histoire littéraire de la France , tom. m, paç. 328-548-634. — Mémoires pour servir à l'Histoire de l'abbaye de Saint-Vincent. MS. de la Bibliothèque du Mans. — Compendium historiale sancti Vincentii Cenomanensis, a primo cœnobii conditu ad annum 1612. MS. de la Bibliothèque nationale.
INTRODUCTION. XXXV
imprime dans La Lande sous ce titre : Testamenlum sancli Domnoii, Cenomanensis episcopi, ex codicebibliothecœ L. Servinii catholici advocati (1).
Outre les sources que nous venons d'indiquer pour l'histoire de saint Domnole, il existe une Vie de cet évêque assez étendue, écrite par Pison, sous ce titre : Gesta sancli Domnoii, episcopi Cenomanensis, auctore Benedicto Pisone, monacho Calmarum in diœcesi Senonensi. Elle est imprimée dans les œuvres de Pison : Paris, 1529 in-fol. Cet auteur a fleuri dans le xvie siècle.
11°. Si l'on se rappelle ce que nous avons dit de la manière dont a été composé le recueil des Actes de nos Evèques, du but que s'est proposé l'auteur, on comprendra facilement pourquoi il n'y est rien dit de Badégisile, qui occupa le siège du Mans entre saint Domnole et saint Bertrand. Ce malheureux évêque ne laissa rien à la cathédrale, ni droits, ni revenus, il ne fit aucune fondation et dilapida seulement celles qui existaient déjà; le collecteur des Gestes de nos Evèques ne rencontra point son nom dans les diptyques sacrés, ni dans les légendes pieuses qui servaient de base et de cadre à son travail ; aussi il le passa sous silence. Mais Grégoire de Tours enregistra dans deux de ses ouvrages, dans Y Histoire des Francs et dans le livre des Miracles de saint Martin, quelques traits de la vie de Badégisile, et ces courts récits suffisent pour caractériser cet indigne pasteur, et tous les malheurs sous lesquels gémit le diocèse, pendant les cinq années qu'il le gouverna.
12°. Saint Bertrand, qui après Badégisile administra l'Eglise du Mans, méritait davantage de rencontrer un historien; cependant l'antiquité ne nous a rien laisse sur
(2) De La Lande , Contiliorum antiquorum Galliœ Supplementum pag. 57.
X\X\i INTRODUCTION.
ce grand évêque, et il y a beaucoup d'apparence que ses actions ne turent point recueillies alors, si ce n'est dans des noies incomplètes. 11 ne faut donc pas être surpris si les récits du Liber Pontificalis semblent empruntés, en majeure partie du moins, au testament du saint prélat. Cette pièce est vraiment la source à laquelle il faut puiser pour toute cette partie de notre histoire ; il est vrai que ce précieux document présente des difficultés. Mais on est grandement aidé par l'espèce de commentaire historique, que le P. Papebrock en a publié dans les ActaSanctorum, au six juin (1). Nous avons aussi trouvé un travail utile sur ce document dans les Polyptiques de l'Eglise du Mans, par M. l'abbé Voisin; nous nous en sommes aidés pour l'interprétation des noms de plusieurs localités (2).
Nous avons fait de vains efforts pour nous procurer la connaissance d'un manuscrit in-folio portant ce titre : Gesta Bertigramni, seu Berlramni.Ce volume élait conservé dans la bibliothèque du collège des Jésuites de Paris, num. 97, et il contenait les gestes de saint Bertrand évêque du Mans, comme l'assure le P. Le Long (3). Jusqu'à ce jour il ne nous a pas été donné de découvrir le lieu où est passé ce volume.
Le teslament de saint Bertrand a toujours été célèbre: l'auteur contemporain de la Vie de saint Licinius ou Lézin, évêque d'Angers en fait usage. En 1583, B. Briscon le tit imprimer comme exemple d'un testament où Ton a observé toutes les lois relatives à ces sortes d'actes (4).
(1) Acta Sanctorum, ad diem x\ junii , de sancto Bertichramno , pag. 710-726.
(2) Polyptiques de l'Eglise du Mans, tom. i, pag. 315-356.
(3) Bibliothèque historique de la France, liv. n, iï° 10368.
(4) Barnabae Brissonii régis consistorii consiliarii, amplissimique senatus parisiensis prœsidis, de Formulis et solemnibus populi romani