Histoire de l'église et de l'ancien archidiocèse de Sens
Sous l'impulsion du mouvement historique inauguré au XVII* siècle, et qui est aujourd'hui parvenu à son plein épanouissement, l'élude des choses du passé s'est répandue partout dans notre pays. Chaque région a vu naître des érudifs qui, après avoir fouillé patiemment les archives, interrogé les siècles écoulés et recueilli leurs souvenirs, ont puhlié sur la vie religieuse et civile de l'ancienne France une multitude de travaux dont un ti'ès grand nom])re sont fort remarquahles et quelques-uns, d'une valeur hors ligne. Grâce à cette activité féconde, la plupart des diocèses ont eu leur historiographe qui a raconté au long leurs annales.
L'ancien archidiocèse de Sens ayant fait exception jusqu'à présent, hien qu'il ait eu jadis une importance de premier ordre, nous nous sommes risqué, malgré notre insuffisance, à entreprendre son Histoire. Après de longues années de laheur, nous venons présenter au public le premier des trois volumes qu'elle comprendra et qui s'étendront des origines de la Gaule chrétienne jusqu'en 1789. Cette première partie, qui s'arrête au commencement du xif siècle, offrait des difficultés particulières, en raison du grand éloigncment des faits qu'elle rapporte ; un bon nombre de documents sur lesquels elle se base exigeaient une étude criti([ue, attentive et sans parti pris ; elle constitue par là même une œuvre spéciale et distincte. Les deux autres volumes, d'une allure différente, sont en préparation.
Sans compter les anciens chroniqueurs sénonais, tels que l'auteur anonyme de VHisInria Franconun
Senonen>iis d'IIugiics de Fleury, Odoranne, Clarius et (leoflVoy de Courlon, l)ien des auteurs se sont essayés, (lci)uis le xvi^ siècle, à écrire Ihisloire de l'église de Sens et en particulier la biographie de ses archevè([ues, mais aucun d'eux n'a \m parvenir à un résultai (léiinitif. Parmi ceux qui ont le plus d'autorité, nous citerons d'abord Buretau, religieux célestin ; il composa avant 1540 une Hisloria Archiepiscoporuin Scnoncnsium dont il ne reste plus aujourd'hui que des extraits qui se retrouvent dans les écrivains postérieurs : la valeur de ces fragments nous fait regretter la perte de son œuvre. Après lui, Urbain Reversey, chanoine et préchantre de Sens, écrivit en 1557 des Annales ecclesiaslUi, en six volumes qui se trouvent à la Bibliothèque Nationale (man. lat. 5204).
Le premier ouvrage historique imprimé sur les archevêques de Sens est dû à Jacques Taveau, avocat au présidial de celte ville ; il le publia en 1G04 sous ce titre : Senonensiuni Archiepiscoporwn vilœ aclusque, (iuclore Jacobo Tavello senonensi iurisconsuUo. C'est un résumé substantiel et d'une critique assez rare à celte époque. Vers la fin de ce siècle, D. Hugues iMathoud, bénédictin de Saint-Maur, fit paraître son Calalofjus Arfliiepiscoporum senonensium, ad lonles Jiisloriœ novilev accuratus, travail dont l'autorité a été contestée.
L'œuvre la plus considérable sur l'histoire de l'ancienne église sénonaise fut entreprise par Charles- Henri Fenel, doyen du Chapitre ; après de longues recherches, il rédigea de 1714 à 1710, en français, des « Mémoires pour servir à Ihisloire des Archevêques de Sens », en trois volumes, dont le dernier renferme les pièces justificatives. Ce manuscrit est à la Bibliothèque de Sens, sous les numéros 70, 77, 78. 11 renferme malheureusement des lacunes considérables.
.\ sa mort, ce grand érudit, qui avait légué au Chaj)iti'e cathéfh^al sa riche bibliothèque pour être ouverte au |)iil)lic à certains jours de la semaine, chargea son
neveu, Jean-Bu<ile-Pascal Fenel, de leiiiiiner r<on li'avail historicine (jiii était resté inaclievé. Ce savant pi-ètre, né en 1005, mérita par ses travaux d'être reçu en 1744 membre de l'Académie des Inscriptions et Helles-Lettres. Lillustre prélat (|ue l'église de Sens a\ait alois à sa tète, Mgr Languet, l'encouragea dans celte voie et, grâce à son intervention, le Chapitre vota à ])lusieurs reprises des subsides pour permettre à Jean Fenel de séjourner à Paris et d'y travailler à l'histoire du diocèse. Cent livres par mois lui furent attribuées en décembre 1740 {Archiies de i Yonne, G. 566), et on lui fournit plus tard un nouvel appoint de cinq cents livres. Il lut en 1747 à une séance de l'Académie, sur les dogmes religieux des Celtes et des Germains, une dissertation tirée de la préface qu'il destinait à son Histoire du diocèse de Sens (Histoire de l'Académie, xxv, 280). Mais ses goûts le portaient plutôt vers les questions scientifiques ; absorbé par d'autres travaux, il mourut sans avoir abouti. Aucune trace ne reste de ses manuscrits. L'œuvre de son oncle, Charles Fenel, a été consultée par les auteurs du Gallia Christiana qui lui ont emprunté bon noml)re de renseignements.
En dehors d'une courte notice sur chaque prélat de cette ville, rédigée en français au siècle dernier par le Père Cornât, nous possédons encore, dans notre langue, comme travail d'ensemble, une « Histoire des Ardiciêques de Sens » composée en 1825 par Jules Mauclerc, médecin à Sens. Sans porter un jugement j)'articulier sur chacun de ces historiens, il convient de noter que, sauf les événements qui leur sont contemporains ou d'une époque rapprochée, il y a des réserves à faire touchant la sûreté de leur témoignage. Comme ils se sont copiés successivement les uns les autres, leur autorité est subordonnée à celle du chroniqueur qu'ils ont suivi, et il est nécessaire d'exercer un contrôle rigoureux. Leurs travaux nous ont peu servi, et, d'une façon générale, toutes
les fois (juc la cliuse était possible, nous avons recouru au document original, dont rauthenlicilé est certaine.
Sans nous en tenir à l'iiistoire de l'église de Sens proprement dite, nous avons voulu renfermer dans notre cadre les annales du diocèse tout entier. Mais ici se présentait une difficulté. On sait que les divisions territoriales de la France, établies par la Hévolulion, et sur lesquelles sont basées les cii'conscriptions ecclésiastiques, ne correspondent nullement aux anciennes limites des diocèses. Fallait-il s'occuper du diocèse actuel de Sens qui ne comprend qu'une partie de l'ancien diocèse à laquelle ont été ajoutés des lambeaux plus ou moins considérables de ceux d'Auxerre, d'Autun et de Langres ? Afais chacune de ces villes ayant eu jadis une administration religieuse différente, il fallait se contenter d'une simple nomenclature des principaux événements, et il était impossible de donner à celte histoire une unité, un lien qu'elle ne possédait pas. Un diocèse est une personne morale ayant sa vie propre et il nous a semblé plus logique de prendre celui de Sens avant son démembrement, bien qu'une partie notable soit comprise aujourd'hui dans les départements du Loiret et de Seine-ct-]\Iarne, et dépende des évêchés d'Orléans et de Meaux.
De grandes et illustres abbayes comme Ferrières, Morigny, le Lys, des villes importantes telles que Montargis, Elampes, JMelun, Fontainebleau et Provins dépendaient autrefois de l'église de Sens et avaient avec ses archevêques des relations presque quotidiennes. C'est dans les limites de son ancienne juridiction que l'histoire du diocèse doit être exposée pour apparaître dans son cadre naturel, avec les manifestations successives de son activité religieuse durant le cours du moyen-âge.
Quant au plan du travail, nous avons renoncé à adopter celui du GaUia Chvisliana et de l'abbé Lebeuf, dans ses Mémoires sur le Diocèse de Paris. Il ne répondait pas à nos vues de faire une série de mono-
graphies distinctes sur les archevêques, les monastères, les paroisses cl autres établissements ecclésiastiques. Xous nous sommes efforcé de présenter une vue d'ensemble des événements les plus considérables et les plus intéressants, se développant dans leur milieu propre, et permettant, au milieu des faits multiples et parfois dispai-ates, de saisir le lien secret qui les relie, pour donner à chaque période sa physionomie spéciale, à chaque personnage son caractère particulier.
Au premier rang ajjpai'aissent les archevêques de Sens, représentants officiels de la hiérarchie catholique et chefs spirituels dont l'autorité doctrinale et administrative s'étend à tout le diocèse. Ils sont le centre de la vie religieuse, et leur action se fait sentir sur le clergé régulier aussi bien que régulier, dans les monastères comme au milieu des paroisses urbaines et rurales. Leur influence est tellement considérable que les rares souvenirs des premiers âges se rapportent presque exclusivement à eux. Dès le iv" siècle. Sens étant devenu la capitale de la Sénonie lyonnaise (ou 4^ Lyonnaise), la juridiction des archevêques s'étend à toute la province qui forme comme le cœur de l'ancienne France, et ils deviennent les métropolitains de sept diocèses importants : Paris. Chartres, Orléans, Auxerre, Xevers, Troyes et fléaux. Ce privilège leur confère des droits particuliers et une autorité supérieure (jui subsiste pendant tout le moyenâge : elle ne commence à s'amoindrir qu'en 1G2."3, par l'érection du siège de Paris en archevêché.
Bien plus, l'église de Sens fut revêtue dès le \uf siècle par les Papes du titre de la Primatie des Gaules et de Germanie, et elle le disputa longtemps aux villes de Reims et de Lyon. En vertu de celte prérogative, les prélats sénonais jouèrent à diverses reprises un rôle prépondérant non seulement dans les affaires de l'église de France mais encore dans l'histoire politique de notre pays. Au xn* siècle, l'importance du siège de Sens était si grande que le pape
Alexandre III, chassé de Rome et réfugié en France, venait fixer sa résidence dans cette ville pendant un an et demi (1103-1105), et de là il gouvernait toute la chrétienté. Huit de ses archevêques sont inscrits au martyrologe. Plusieurs ont été revêtus de la pourpre cardinalice et l'un d'eux, Pierre Roge", est devenu pape sous le nom de Clément VI. La plupart, à titre de métropolitains de Paris ou de primats, ont eu des rapports étroits avec nos rois. Par leurs qualités supérieures, plusieurs ont été élevés à la dignité de chanceliers, de gardes des sceaux, de premiers ministres, et d'autres ont été chargés de missions politiques et d'ambassades dont ils se sont acquittés avec honneur. On compte, il est vrai, parmi eux peu de lettrés, comme à Auxer-^e : ils furent surtout des pasteurs et des conducteurs d'hommes. L'Académie a reconnu elle-même, récemment l'intérêt de premier ordre que présente l'Histoire de l'ancien archidiocèse de Sens car, voulant continuer le Recueil des Historiens des Gaules et de France par la publication des obituaires du moyen-âge et grouper les textes par provinces ecclésiastiques, elle a débuté par l'église de Sens et fait paraître dans le premier volume ceux de cette ville et de Paris.
Tout en attribuant aux archevêques la place d'honneur dans la vie diocésaine, nous ne nous occupons de leur action qu'autant qu'elle se rapporte plus ou moins directement au troupeau qui leur est confié ; sur la période antérieure ou postérieure à leur élévation au siège de Sens, nous ne donnons que les détails essentiels à leur personnalité et au rôle qu'ils ont joué dans l'Eglise et dans l'Etat. En résumé, nous nous sommes proposé de présenter un tableau d'ensemble de l'histoire du diocèse, soit dans son activité intérieure, soit dans ses rapports avec la province ecclésiastique de Sens, soit enfin dans la part qu'il a prise aux événements généraux de l'Eglise de France et de la Papauté.
Notre ambition a été de faire une œuvre scientifique, l)asée sur une érudition solide et précise qui va puiser aux meilleures sources et s'inspire dune critique saine et inq>artiale dont elle met les conclusions à la portée du i)ublic éclairé. Xous nous sommes efforcé déviter un double écueil : celui des liypercritiques dont la sévérité outrée dégénère en scepticisme bistori(jue, et celui non moins dangereux contre lequel écbouent ceux qui admettent sans contrôle les documents favorables à leur système et écartent les faits qui pourraient le contredire, transformant ainsi dune façon inconsciente le rôle dliistorien en celui de panégyriste.
Au début du siècle dernier, le plus vaillant champion de la i)apauté, Joseph de Alaistre, écrivait : On ne doit aux papes que la vérité et ils n'ont besoin que de la vérité {Du Pape, l. 11. c. xm). Et naguère encore un pape. Léon XllI, imposait pour règle à tout historien de l'Eglise cette maxime de Cicéron : « Illud in prirnis scribenliuin obsenetur anima ])riinain esse liislorin' Icfjeni, ne quid falsi dicere audeal : deindè ne (juid leri non audeal : ne qua susjncio gratiœ sil in scribendo, ne qua sinjullatis. » (Lettre du 18 août 1883). Xe rien avancer qui soit faux paraît facile ; il y suffit d'une probité vulgaire. Xe rien cacher de ce qui est vrai est autrement rare, et parfois pénible et méritoire. Mais, comme l'écrivait le Vicomte de îMeaux dans un article sur Pastor et son jugement à propos d'Alexandre M et de Savonarole {Correspondant, 10 oct. 1898, }). 24), l'intégrité de l'histoire est à ce prix, et c'est, en définitive, avoir trop peu de foi dans la vérité religieuse que de redouter pour elle la vérité histori([ue, et ne pas se tenir pour assuré d'avance du témoignage que lui rendra cette vérité, découverte et manifestée tout entière.
Lbistoire d'un diocèse est en raccourci celle de l'Eglise, c'est-à-dire l'histoire de l'humanité déchue, puis régénérée par Jésus-Christ. Cette œuvre provi-
denlielle ne s'est pas accomplie en un jour ni sans difficultés. Le christianisme a dû lutter vigoureusement contre la barbarie et les passions humaines, et la réi'orme ne s'est accomplie que lentement à travers les siècles. Ce n'est qu'a))rcs ])lusieurs retours offensifs que « l'éternelle recommenceuse » a pu obtenir la victoire définitive. Encore la société, même convej'tie dans sa masse à lEvangile, n'esl-elle pas devenue parfaite dans tous ses membres. La vie chiétienne n'est, selon le mot de saint Paul, qu'une lutte perpétuelle entre la vérité cl lerieur, le bien et le mal. Ce serait donc faire oMivre d'iinprobité de passer sous silence les pages qui nous présentent à travers l'histoire les tristes côtés de la nature humaine. Pour juger équitablement les hommes dans le passé, il est nécessaire de les présenter tels qu'ils se montrent, avec leur vertus et leurs vices, leurs grandeurs et leurs bassesses, leurs héroïsmes et leurs crimes. C'est de ce mélange infiniment complexe et de ces combats parfois tragiques que se compose la vie des peuples comme celle des particuliers.
Les sources de l'histoire de rarchidiocèse de Sens varient suivant les époques. D'une façon générale, elles ne commencent à être abondantes qu'après la constitution de la royauté franque par Clovis, et surtout au ix® siècle ; elles deviennent de plus en plus complètes à mesure que l'on avance. A partir du x^^ les documents sont très nombreux et constituent une mine presque inépuisable.
La mise en œuvre de ces divers matériaux est rendue aujourd'hui plus facile que jamais, soit par la réunion en quelques dépôts centraux de toutes les anciennes archives du clergé séculier et régulier, soit par la publication, dans les. grandes collections historiques, des pièces les plus importantes, chroniques, actes des conciles, lettres, bulles ou diplômes quelconques, soit encore par les essais d'ensemble tentés par les annalistes séuonais, ou les savantes monogra-
pliies parue? clans les bulletins des sociétés savantes, soit enfin par les nombreuses études critiques des anciens textes. Ce n'est (jue grâce à ces avantages précieux (pTil nous a été possible d'entreprendre dans des condilions l'avorables cet énorme travail. Les documents originaux se trouvent réunis principalement à Sens, à Auxerre et à Paris où les circonstances nous ont |)ermis de les consulter. Plusieurs manuscrits précieux, conservés à la Bibliolbéque du Vatican et ailleurs, ont été suffisanmient étudiés par les maîtres pour que nous nous en référions à leurs écrits.
Dans le vaste cbamj) qui s'offrait à notre exploration^ notre labeur a été récompensé par quelques découvertes intéressant non seulement le diocèse de Sens mais encore 1 "ancienne Eglise de France : il nous paraît avoir élucidé ou fixé certains points qui étaient demeurés dans l'obscurité, tels que l'identification du concile où fut condamné saint Léger, évêque d'.Aulun : la véritable origine du martyrologe sénonais, mentionné par MIM. Ducbesne et de Rossi sous la lettre S dans leur étude sur le martyrologe biéronymien ; la date exacte de composition du martyrologe de Sainte-Colombe marqué dans la même étude sous la lettre S' ; l'auteur probable de la compilation des Foi-mules de .AIar(ul|»be qui se trouve à la ISibliotlièque nationale sous le titre de Carias senicas : enfin les circonstances de la composition de VHislnria Francorum Senoncnsis d'Hugues de Fleury.
Cependant, malgré toutes les ressources mises par la science à notre disposition, il faut reconnaître que l'histoire de l'archidiocèse de Sens compte encore bien des lacunes, et il reste bon nombre de questions ()bscures et incerl aines ([ui ont été l'objet de multiples discussions et où la lumière n'a pas encore été faite entièrement. Assez souvent il nous a paru impossible d'adopter une solution définitive et ])liis sage de se réserver, d'autant que les mieux instruits sur ces matières ne peuvent pas toujours se mettre d'ac-
cord. Nous avons marqué les divergences d'opinion dans les cas seulement où le problème offre quelque intérêt. La question des origines de l'église de Sens a provoqué à elle seule la publication de nombreuses études contradictoires. Il faudrait d'autre part un volume entier pour exposer les différentes opinions des écrivains sénonais sur la chronologie des archevêques de cette ville depuis la fondation du siège jusqu'au vm^ siècle. Nous n'avons consacré à ces divers sujets que l'étendue qui semblait juste, relativement à l'ensemble de l'œuvre.
A cause de son importance administrative au point de vue civil et surtout religieux, et en raison de sa situation au centre de la Gaule septentrionale. Sens a été privé, dans le haut moyen-âge, de la paix nécessaire à la culture des lettres et de l'histoire, et il a subi le contre-coup de toutes les révolutions. Un siècle ne s'est pas écoulé que la cité ne fût victime d'une invasion, d'une guerre, d'un siège, d'un pillage ou d'un de ces incendies qui anéantissaient alors les villes entières construites en bois. Ses archives ont été successivement détruites et c'est d'ailleurs que viennent un grand nombre des documents qui nous ont servi à reconstituer ses annales dans ces temps reculés.
Parfois notre rôle a été réduit à mentionner les faits matériels sans en connaître les causes ni les mobiles qui les ont provoqués. D'autre part, les vestiges du passé qui ont survécu ne concernent assez souvent que des incidents d'importance secondaire, ou ne nous montrent les événements principaux que par leurs petits côtés et d'une manière imparfaite. Nous les avons recueillis cependant avec soin, lorsqu'à défaut d'une pleine lumière ils projettent quelques précieux rayons.
Pour la période qui précède le ix^ siècle, on en est souvent réduit, les documents contemporains manquant, à recourir aux légendes des saints. C'est ici que l'œuvre de la critique est particulièrement déli-
cate ; au milieu de ces productions de valeur très inégale, elle doit faire un triage judicieux. Le monument ne valant que par la solidité des matériaux qui le composent, si un contrôle sévère n'a pas rejeté ceux qui ne sont pas de bon aloi, il est menacé de s'écrouler et de disparaître.
C'est un point hors de doute que les auteurs des légendes n'ont pas eu la prétention de faire une œuvre strictement historique, dans le sens moderne de ce mot ; leur but principal était d'édifier, et, pour le remplir, ils écrivaient pai'fois sans avoir des garanties sérieuses de leur récit. Pour se rendre compte de la formation de cette littérature hagiographique, il faut bien se représenter le milieu où elle s'est développée : la société mérovingienne, encore à demi barbare, avec toute sa naïveté et sa rudesse, sa foi ardente mêlée à un crédulité enfantine et un esprit superstitieux que le christianisme mit de longs siècles à faire disparaître. A côté de pièces authentiques et sincères, on en rencontre de douteuses et d'aprocryphes. Des documents primitifs, disparus au milieu des troubles et des tourmentes, ont été ensuite reconstitués de mémoire, ou suppléés plusieurs siècles après par des chroniqueurs à l'imagination fertile, ou même dénaturés sous l'inspiration d'intérêts divers.
Une étude approfondie des innombrables Vies de Saints que nous a léguées le moyen-âge a permis à la critique historique d'établir certains critères, des règles précises qui permettent de juger avec autorité et impartialité la valeur relative de chacun de ces différents textes. Après d'autres maîtres, le P. Delahave a publié sur cette question un article substantiel qui se trouve dans la Revue des Questions Historiques, du l^'' juillet 1903, sous ce titre : Les Lérjendes lîaqiographiques.
D'après cet éminent Bollandiste, il y a une grande différence entre l'hagiographie et l'histoire. La plupart des auteurs de Vies des Saints ne se sont point
proposé de raconter dans le détail l'existence de leur héros ; tout autre a été leur dessein : ils ont voulu rehausser les mérites de leur personnage, mettre en lumière sa mémoire posthume et exciter la piété des fidèles. De là ont procédé plusieurs défauts dont le plus notable est l'abus du surnaturel. La meilleure preuve de la sainteté étant le don des miracles, on trouve chez eux un recours constant à l'intervention divine.
Si les auteurs contemporains ou de peu postérieurs ne donnent que par occasion des renseignements précis, que dire des hagiograi)hes plus tardifs. Leurs sources sont la tradition et les monuments du passé. La tradition peut être écrite, et alors leurs renseignements sont parfois sérieux et parfois aussi altérés. Si elle n'est qu'orale et remonte à plusieurs siècles, son autorité devient très incertaine. Dans l'interprétation de ces anciens témoignages, les hagiographes commettent quelquefois de graves erreurs : textes mal compris, explication populaire des monuments, etc. Mêmes défauts dans la mise en œuvre des matériaux : ce sont des lieux communs, des adaptations, des thèmes cherchés dans les écoles, des discours ou des passages de l'Ecriture, intercalés pour suppléer par la vraisemblance aux lacunes des textes et des traditions. Quelques légendes même sont de véritables plagiats, empruntant à une biographie antérieure la disposition des matières et l'arrangement des faits que les rédacteurs se jugeaient incapables de trouver euxmêmes. Cet abus que M. Aug. Molinier signale dans l'ancienne biographie de saint Lambert de Trêves calquée sur la Vie de saint Eloi {Manuel de Bihliofjraphie hisilorique, dans les Sources de VHistoire de Franc-e, I, 91-97), nous le verrons se reproduire à propos de la Légende de saint Sidroine, au diocèse de Sens, et de celle de saint Sabinien de Troyes.
Se reconnaître au milieu de ces obscurités, dater exactement toutes ces compositions, séparer le bon
grain (le ri\iait' et (loinèler avec précision ce qui est i-cnlcrni»:' de \critc dans un texte, constitue une lâche dautant ]»lus malaisée quon a peu d'anciennes copies remontant jusqu'à l'époque mérovingienne. Lues et l'élues sans cesse, ces trancriptions primitives ont disparu, modifiées pour le fond et la l'orme par des copistes qui les accommodaient })our ainsi dire à la mode du jour. La sobriété et l'allure grave des })remiers âges disparaissent peu à peu, et chaque siècle voit paraître des textes de plus en plus chargés. La Légende dorée de Jacques de Voragine marque le dernier terme de cette évolution.
Après avoir exposé avec quelle circonspection et (pielles précautions l'historien doit s'avancer sur ce terrain de l'hagiographie, le P. Delahaye proteste contre rimi)ression de mépris que pourraient donner à certains esprits timorés ces appréciations sévères mais justes sur des écrits qui conservent quand même leur valeur subjective. Ce jugement ne peut que relever l'autorité des bonnes productions dont lauthenticité est indiscutable. Il est d'une fausse piété de considérer comme les funestes indices d'un souffle rationaliste pénétrant dans l'Eglise ce qui n'est que la recherche impartiale de la vérité et le souci de donner à nos convictions historiques une base inéjjranlable.
Les qualités diverses qu'exigeait l'élaboration de cet ouvrage ont rendu notre lâche très épineuse, cl peut-être avons-nous été inférieur à ce que demandait le sujet. Les difficultés que nous avons rencontrées nous auraient sans doute découragé, si l'intérêt et la beauté de l'entreprise ne nous avaient inspiré confiance. Nous sommes loin d'avoir fait une œuvre complète, mais il semble du moins que rien d'essentiel n'a été négligé ; nous espérons avoir déblayé la voie ('( i>lanlé (les jalons solides, pour i)réparer l'érection d'un monument définitif.
L'abbé H. Bouvier.
OfTicier d'Académie.
CIIA14TRE PUEMIKU Des origines au milieu du IV" siècle
A l'époque où le christianisme commençait à se irpandre dans l'Europe occidentale, la ville de Sens était une des principales cités du nord de la Gaule. Bien avant ce temps (environ 400 ans avant J. C), le [leuple des Sénons avait envahi l'Italie et saccagé la ville de Rome. On sait comment Brennus imposa aux vaincus une dure rançon et tenta de s'emparer la nuit (hi Capitole qui n'échappa que grâce à la vigilance des oies sacrées (1). Florus représente à ce propos les Gaulois sénonais comme une race inculte mais terrible à la guerre, et qui imprimaient une terreur si profonde par la taille de leurs armes gigantesques qu'ils semblaient nés pour anéantir les hommes et les villes.
Mais le moment vint où la l'orlune des deux peu})les allait changer et ce fut le tour des Romains à subjuguer la Gaule. Dans son traité De Bcllo (Udlico, aux ti'ois derniers livres, César raconte comment un soulèvement des Sénons entraîna toute la nation contre lui à plusieurs reprises (53 et 52 av. J.G.). Dans deux campagnes qui décidèrent du sort de cette guerre, la ville de Sens, surprise par le général romain, lui servit de quartier général. 11 y réunit jusqu'à (Hx légions (60.000 hommes) sous les ordres de son lieutenant Labiénus, pendant qu'il écrasait la dernière résistance des Gaulois à Alise. Il vante (liv. ^^ chap. 54) la grandeur de la cité sénonaise (|u il présente connue une des plus puissantes de la Gaule « Scn<n)cs qinr esl cirilas /// j)riiuis firma el inaffuix'
(') Siiélone, dans Tibère, Néron, César, III. — Aulii-Gello, dans Noctes a/Z/cr, XVIIl. - Tacilo, dans Annales X, 73 ; XY, 'il. — F-'lonis, dans Epitome reriim romanariini, XIII.
auclorilalis inler Gallos ». Elle devait sans doute en pai'tie celle importance à sa situation géographique sui' l'Yonne, au centre du bassin supérieur de la Seine, entre ce fleuve et celui de la Loire,
l'n ))0u plus lard, (piand Auguste ])ai'lagea la Gaule seplenliionale en trois provinces : la Belgique, l'Aquitaine et la Lyonnaise, Sens se trouva dans cette dernière. Vers le milieu du if siècle de notre ère, Plolémée, dans sa Géographie, donne à la cité sénonaise le nom d'Agedicum. On y frappe des monnaies gauloises dont il subsiste encore deux pièces en potain (1). Sens est alors relié aux peuplades voisines par des voies romaines solidement construites et dont il reste encore aujourd'hui des vestiges. Ces routes étaient celle de Lyon par Avrolles, Tonnerre et Alise ; celle d'Auxerre et d'Autun par St-Julien-du-Sault ; celle d'Orléans par Courtenay ; celle de Chartres, par St- Valérien ; celle de Paris, par Montereau et Melun ; celle de Meaux par Provins ; enfin celle de Troyes, par la vallée de la Vanne.
La civilisation de Rome se développe dans la cité avec magnificence et elle y parvient à son apogée. D'après les vestiges qui en ont été découverts au xix^ siècle, on peut reconstituer à peu près ce qu'elle était à celle époque. Les antiques fortifications ayant été abattues, elle devint une ville ouverte, embellie de monuments imposants et pourvue de tout le confort et le luxe des villes romaines. Les palais étaient enrichis de marbres rares et de précieuses mosaïques. Il y avait, pour les combats des gladiateurs et les jeux publics, de vastes arènes dont les dimensions dépassaient celles de l'ampliithèalre de Nîmes et appro-
(1) La première porte, d'un côte, deux chèvres debout, opposées 1 une à l'autre, au-dessus d'une rosace, le soleil probablement, et de 1 autre, un bœuf et un sanglier opposés par les pieds. La seconde pièce est la même, mais entre les chèvres on lit cette légende : ArnA (aged ). — Cl. Notice des monuments français composant la collection de M. Jiousseau, par M. de Longpérier, 75. — Bévue numismatique, 184'», 165. — Bibliothèque historique de l'Yonne, 1, 40.
chaienl de celles du Golisée (1). Comme Rome, clic avait sou allée de tombeaux, bordée de uoiubreux cippes l'uuéraires. Pour doiiuer uue idée des proportions de certains édifices, il suffira de noter que l'on a retrouvé des bases de colonnes ayant un mètre et demi de diamètre (dimension (|ui se rapproche des colonnes de la Madeleine de Paris), et des pierres de voûte dont le cintre n'avait pas moins de treize mètres d'ouverture. Les divers débris de sculpture et surtout de hauts et bas-reliefs, rassemblés au musée gallo-romain de la ville, font de cette collection une des plus riches et des plus curieuses de France (2). Sauf les monuments funéraires qui sont plus ou moins soignés, les sculptures dénotent, comme les inscriptions, la période du second siècle où l'art romain parvint à toute la richesse et la force de son expression. (3)
Un des temples les plus considérables était celui que Marcus j\lagilius Honoratus, flamine du temple d'Auguste à Sens, avait consacré, eu son nom et à celui des membres de sa famille, en l'honneur de la maison d'Auguste, de Mars, de Yulcain et de Vesta, comme l'atteste une magnifique inscription qui a été retrouvée complète. Elle est en belles lettres romaines de douze centimètres de haut et elle compte une longueur de douze mètres. iMarcus Margilus avait pour beaupère Sextus Julius Thermianus qui était lui-même prêtre du fameux autel d'Auguste, élevé à Lyon par
(1) Voici ces dimensions : Sens, grand axe, à l'intérienr, 71, 40; petit axe. 'i8, 20. — Niraes, 70 sur 38. — Colisée, 86, 25 sur 53. La longueur totale de l'amphitéàtre sénonais était de 144 mètres, et sa largeur, de 130 ; celle du Colisée mesurait 188 sur 155. L'emplacement de ces arènes était dans le faubourg actuel de Saint- Savinien. Le sol romain à Sens se trouve à trois mètres environ de profondeur.
(2) Plusieurs moulages de cippes ont été pris pour le musée monumental du Trocadéro.
(3) Cl. M. de Montaiglon, dans Gazelle des Beaux- Arls/yAnv'iec à septembre, 1880. — Annuaire de l'Yonne, 1868, 69 et 70. — BuUelin de la Société archéologique de Sens, XVIl, 24 et suiv.
les trente peuples des trois provinces de la Gaule (1).
C'est à celle ville fastueuse, adonnée au culte des divinités de Rome qu'elle avait a(l(/|ilées, que Savinien reçut la mission de venir annoncer l'Evangile. Quel était ce personnage que l'église de Sens reconnaît pour son fondateur ? A quelle époque précise et par qui lut-il envoyé ? Celle question est enveloppée de telles ténèbres qu'il est fort difficile d'y entrevoir Il vérité. Ce problème des Origines est le plus ardu de ceux que nous avons à étudier dans cet ouvrage.
Tout le monde s'accorde à reconnaître comme le premier prédicateur du christianisme à Sens un missionnaire du nom de Savinieii (ou Sabinien) qui vint avec le titre d'évèque et dont l'œuvre fut continuée par son compagnon, Potentien. Mais lorsqu'il s'agit de déterminer l'époque de leur arrivée, de grandes divergences se produisent. Les uns, s'appuyanl sur la tradition, considèrent les deux premiers apôtres sénonais comme étant du nombre des soixante-douze disciples de Jésus-Christ, envoyés par saint Pierre pour évangéliser les Celtes. D'autres, ne reconnaissant comme base solide que l'histoire, renvoient au delà du second siècle la constitution de la première église de Sens.
Malheureusement les actes primitifs ont disparu au milieu du bouleversement des premiers âges, et le témoin le plus ancien de la tradition sur les origines chrétiennes de cette cité est celui des Actes de Saint Savinien qui porte le titre de Grande Passion . (2) Elle
(1) Sur l'époque romaine h Sens, on peut voir encore : Lallier et Julliot, dans Bull. Soc. arch. Sens, II, 73 et suiv. ; IX, 245 et suiv XII, 18, etc. — Lebeuf, dans le Mercure de France, décembre 1735 et février 1736. — Bibl. hist. de l'Yonne, 1,31 et suiv. ■ — Sens possède encore un spécimen bien curieux de la ciselure romaine sur ivoire : ce sont deux diptyques consulaires qui ont servi dans la suite de reliure au manuscrit de l'Office des Fous, lequel est conservé à la bibliothèque de la ville. Les deux plaques représentent le lever du soleil et celui de la lune, sous les traits de Bacchus Hélios et de Diane Cf. Montaiglon, op. cit.
(2) Cette composition a été publiée pour la première fois par M. l'abbé Duru dans la Bihl. kisl. de l'Yonne, II, 294 â 312, avec trois autres opuscules qui ont pour objet la biographie et
commence par ces mois : « \alalis sanclorum martynun Saiiniani el Pnlenliain. In diebus priscis, cuiii dominus nosler.... » On lui a donne ce nom probablenienl en j'uison de sa grande étendue. En voici un résumé.
Saint Piei're, après s'être fixé à Home, envoie des prédicateurs dans les diverses contrées de TOccident el notamment dans la (laule dont Sens était l'une des villes principales. Il choisit à cet effet Savinien et Polenlien qui étaient du nombre des soixante-douze disciples, et leur donne pour collaborateur Altin. L était sous la persécution de Néron. Ils parlent ensemble et malgré tous les dangers qui les menacent, ils parviennent jusqu'à Sens dont l'auteur, assez bien renseigné sur ce sujet, raconte les gloires passées. Ils s'arrêtent près de la ville, dans un bourg traversé par la voie romaine qui conduisait à Troyes. Là, ils convertissent bientôt Sérotin puis Eodald, avec d'autres Sénonais, el confèrent le diaconat à ces deux prosélytes, ^'hospitalité leur avait été offerte par un riche
le panégyrique de saint Savinien et de ses compagnons, d'après un nianuscril de la bibliothèque d'Auxerre, datant de la fin du xii^ siècle ou, au plus tard, du commencement du xiii° et portant le n" 45. Ces divers morceaux sont d'auteurs et d'àgeb différents ; il en sera traité, chacun en son lieu.
La Grande Passion, qui est le morceau capital de ces Actes, a été publiée de nouveau, avec une traduction française, par M. l'abbé Hénaulf, dans son livre intitulé : Origines chrétiennes de la Gaule celtique, liecherches historiques sur la fondation de l église de Chartres et des églises de Sens, de Troyes et d Orléans. (Paris- Chartres, 1884), p. 222-284. Il l'a coUationnée d'après dix manuscrits dont deux sont du xi" siècle ; celui de Paris (Bibl. nat. fonds Colbert, manus. lai. n° 957), et celui d'Angers, (Bibl. de la ville, n° 719). Trois sont du xn® siècle : celui de Chartres (n° 190), celui d'Auxerre (n° 165), et celui de Troyes (n» 7). Mentionnons encore à la Bibl. nat. les codex latins, 11759 et 13345, provenant de l'abbaye de Saint-Germain des Prés et datant du xii» et du xiii'^ s. ; à Douai, le manuscrit n° 838, du xiii'^ siècle, eniin à Rome, le codex 542, du fonds de la reine de Suède, à la Yaticane. (Cf. pour plus de détails, Hénault, op. cit. 212 à 221.)
Pour la bibliographie des Actes de saint Savinien, C(. Bibliotheca hagiographica latina, ant. et med. set, Bollandiana, au mot : Sabinianus..
et puissant personnage, Victorin ; il embrasse également le christianisme ainsi que sa famille. Près de là un temple païen était abandonné ; ils en prennent possession et le consacrent au Sauveur. Puis ils pénètrent dans la ville, après avoir tracé proiondément dans les pierres des remparts le signe de la croix dont l'empreinte était encore visible à l'époque du narrateur.
Après de nombreuses conversions, Savinien envoie ses compagnons prêcher dans les villes voisines. Allin et Eodald s'en vont à Orléans, tondant sur leur passage des églises dans les villes, et, arrivés dans cette cité, ils arrachent de nombreux païens à l'idolâtrie et consacrent une église sous le vocable de saint Etienne, premier martyr.
De là ils se rendent à Chartres où ils annoncent également l'Evangile. iAiais le gouverneur, Quirinus, les l'ait jeter en prison. Délivrés par le peuple, les deux apôtres quittent la ville des Carnutes, parcourent les pays limitrophes, passent par Paris où ils baptisent quelques personnes, puis vont à Créteil où se trouvait un temple païen. Parmi les gens qu'ils convertissent étaient deux personnages de l'endroit, Agoard et Gliberl, qui furent massacrés à leur départ.
Pendant ce temps, Potentien et Sérolin s'étaient rendus à Troyes. Après y avoir fait de nombreuses conquêtes, ils avaient consacré dans la ville un petit oratoire en l'honneur de saint Pierre et saint Paul. Mais les magistrats et le comte Montanius les avaient fait arrêter et frapper de vei'ges, puis expulser avec menace de mort s'ils revenaient.
Ils étaient tous de retour à Sens, lorsqu'un jour Savinien obtint par ses prières de faire crouler le sommet du temple de la ville, et ainsi furent écrasées les statues de Jupiter, d'Hercule, de Alinerve, d'Apollon, avec un autel dédié au Soleil et à la Lune. Aidé de ses disciples, il bénit deux petites églises qu'il consacra à la Vierge, mère de Dieu, et à saint Etienne,
puis une troisième à saint Jean-Baptiste, et il y établit (les prêtres et des léviles pour les desservir.
Mais ils sont dénoncés par des sénateurs de la ville coninie des galiléens, et le gouverneur Sévère, surnommé (Jallus, ordonne l'an'eslation de Savinien et de Victorin. Ils sont inlerrogés puis battus de verges de |»lomb et conduits au supplice. Comme ils passaient devant ré£>iisc du Sauveur, Savinien obtient des soldats d'y entrer et de célébrer les saints mystères. Alors surviennent Polentien, Altin, Eodald et Sérotin. Tandis que Savinien adresse une exbortation à la foule accourue, les soldats impatientés le frappent l'un d'un couj» d'épée, l'autre, d'une liache ; Victorin a la tète trancbée, ainsi que son jeune lils. Potentien et ses com|)agnons recueillent pieusement les corps et les inhument dans cette même église, les deux saints côte à ccMe, et l'enfant à leurs pieds. C'était la veille des calendes de janvier (31 décembre). Des miracles éclatent bientôt sur leur tombeau et attirent une grande foule de pèlerins.
Potentien, revêtu de l'èpiscopat par Savinien, continue son œuvre avec Altin, Eodald et Sérotin. Mais le gouverneur fait un jour surprendre ce dernier dans l'église, et il succombe sous les coups des soldats. Ses compagnons l'inhument dans le cimetière, près de l'église ; des membres de sa famille élèvent ensuite sur son tombeau un beau monument funéraire que Potentien consacre plus tard en son honneur.
Les miracles continuant à attirer la foule. Sévère envoie de nouveau des satellites, qui arrêtent ces trois apôtres. Après avoir enduré divers tourments, ils sont condanmés puis menés vers le cimetière où reposaient les. bienheureux. Là ils sont décapités le même jour que saint Savinien, un an après, et leurs corps sont abandonnés à la voracité des bêtes et des oiseaux de proie. Mais ils sont préservés par la bonté divine et des chrétiens viennent les inhumer dans trois tombes autour de celle de leur chef, de sorte qu'unis de leur
vivant par les liens de la foi et d'une vive charité, ils sont réunis après leur mort clans ce petit coin de terre.
La fin de relfe longue Passion a une importance toule particulière, car elle nous permet de déterminer d'un façon approximative l'époque à laquelle remonte sa rédaction : « C'est là, continue l'hagiographe, que chaque jour leur puissante intercession ohtient la guérison de toutes les maladies et les infirmités corporelles. C'est là que veillent continuellement les anges, que brille une lumière mystérieuse, qu'une odeur de parfums s'exhale sans cesse et que sont exaucées les prières des âmes humbles et ferventes, au nom de N. S. J. C. qui vit et règne avec son Père et l'Esprit Saint dans les siècles éternels. Ainsi-soit-il. »
Ce texte est certainement antérieur à la translation des corps faite en 847 par l'archevêque Vénilon dans l'église du monastère de Saint-Pierre-le-Vif, où les foules vinrent désormais les vénérer. D'autre part, au commencement du ix^ siècle, l'église du Sauveur était depuis longtemps en ruines, à un tel point qu'on ne se rappelait plus l'endroit précis où reposaient les martyrs. La période du \uf siècle avait été désastreuse pour la ville et l'église de Sens, et les dévastations accomplies par les Sarrazins autour de la cité n'étaient pas encore réparées. Divers arguments qui sont exposés en leur lieu (1) nous font reporter la composition de cet écrit vers la fin de \f siècle ou dans les premières années du v^^ peu après la fondation de Saint-Pierre-le-Vif, alors que les religieux ôc la nouvelle abbaye de Sainte-Colombe remaniaient également la Passion (le leur illustre patronne. Tétulphe, le calcaior nnindi dont on retrouva le tombeau dans les fouilles de 847, et qui avait construit la petite crypte souterraine, était probablement un des moines fondateurs de Saint-Pierre-leA^if : il avait organise à l'endroit des sépultures un marUirium comme ceux qui sont mentionnés dans les canons de plusieurs
(Il Cf. Fin du Chapitre III.
conciles mérovingiens, et dont la garde était confiée à (les clens. Alors seulement put se produire auprès des tombeaux primitifs ce «uncours de i)élerins dont parle la Grande /V/ss/on.
Au l'esle, la coutume de lire les Actes (\c^ martyrs au jour anniversaire de leui' mort se répandait alors dans les monastères. Depuis longtemps déjà l'église d'Auxerre avait le rare privilège de conserver la biographie de trois de ses évèques, S' Pèlerin, S* Amaior et S* Germain. La métropole de Sens ne pouvait rester en arrière ; malheureusement les Actes de ses premiers pasteurs avaient péri depuis longtemps. On voulut y suppléer, mais ce fut d'une façon insuffisante. Nous savons, par un autre des Actes de saint Savinien (1) composé au ix^ siècle, que l'on rechercha de tous les côtés les traditions populaires pour suppléer à la perte des actes primitifs et rédiger la Grande Passion. Le peu d'autorité de cetta composition n'é<happa point aux contemporains qui accusèrent les moines de Saint-Pierre-le-Vif d'avoir « ajouté des fictions nouvelles aux anciens documents et introduit l'erreur dans l'Eglise de Dieu. )> C'est ce ou'une critique impartiale est obligée encore aujourd'hui i\c reconnaître.
A première vue, en effet, cette narration renferme bon nondjre de détails susj)ecfs et des erreurs manifestes. D'abord, si saint Savinien a été envoyé par saint Pierre au 1" siècle, il n'a pu tracer sur les grosses pierres des remparts les croix qui se voyaient encore du temps du biographe, par la raison que cette enceinte ne fut construite qu'à la fin de nf siècle, au moment des premières invasions barbares. D'ailleurs les croix dressées ne se rencontrent sur les tombeaux, dans le midi de la France, pas avant la seconde moitié du V® siècle et elles ne sont fréquentes qu'au \f (2).
(1) Cf. Bihl. hist. de l'Yonne, II, 328.
(2) Cf. LoblniU, InKcript. chrét. de la fiaule, antérieures au viii's. II, 425. Paris, 1856.
Daufre part, l'auteur compte Savinien et Potentien au nombre des disciples de Jésus-Christ et présente le premier comme un juif. Mais Icui- nom est d'origine nettement romaine. On trouve un consul du nom de Sabinianus en 155. De plus, il donne le texte de longs discours qui auraient été prononcés par les personnages de son récit, même ceux que saint Pierre et saint Savinien auraient échangés à Rome. Il est vrai (pie pour ces derniers, il les représente comme des on-dif : ferunlur. Cette manière d'écrire l'histoire, qui était alors acceptée, ne saurait plus aujourd'hui suffire.
Chose plus grave : les villes de Chartres, d'Orléans et de Troyes n'ont rien dans leur liturgie avant le xn* siècle qui rappelle les prédications d'Allin, d'Eodald et de Sérotin. On ne saurait guère atténuer la signification d'un si long silence. D'autre part le titre de comte n'a pu être donné au gouverneur de Troyes qu'après l'arrivée des Francs en Gaule.
Les consécrations d'églises en l'honneur de la Sainte Vierge, de S* Pierre, de S* Etienne et de S* Jean, faites par Savinien et ses compagnons dès les premiers temps de leur apostolat à Sens et dans les villes voisines, au vu et au su des païens, sont d'une invraisemblance notoire, alors que l'on sait de source certaine qu'à Rome et ailleurs les premiers sanctuaires étaient établis avec le moins d'éclat possible et dans des maisons privées.
Enfin la coïncidence du jour de la mort (81 décembre) de saint Potentien avec celle de saint Savinien et de sainte Colombe peut sembler tout d'abord comme une simple supposition et le résultat d'un arrangement après coup. Cependant, tout extraordinaire qu'elle paraisse, cette rencontre est explicable encore, car les exécutions des chrétiens étaient réservées d'ordinaire pour des jours de fêtes païennes. Ce fut un jour de marché que les martyrs lyonnais parurent dans l'amphithéâtre. On sait que le P"" janvier était consacré aux divertissements et aux débauches
en l'honneur de Janus. On s'y préparait sans doute la veille en immolant au dieu les ennemis de ces saturnales.
Quoi qu'il en soit, c'est pour la critique une œuvre singulièrement délicate, sinon impossible, de distinguer dune façon précise « les documents anciens l)armi les fictions nouvelles » dans cette reconstitution détaillée de la pi'cmière prédication de l'Evangile à Sens et dans les villes voisines (1).
Au reste, la légende ne s'en est pas tenue là. Plus tard, le texte de la Grande Passion fut encore amplifié, et le voyage que fit saint Savinien, de Rome à Sens, fut augmenté d'un épisode rapporté par une charte de Clovis que la critique considère aujourd'hui comme apocryphe. Dans ce diplôme accordé à l'église Sainte- Alarie de Ferrières en Gâtinais, Clovis s'exprime ainsi : « J'ai appris de la bouche de Rémi de Reims, mon ami très cher, qui m'en a certifié le récji, que Bethléem en Gâtinais a été fondé par saint Sabinien, par saint Potenlien et saint Altin et par plitsieurs autres disciples de saint Pierre envoyés en Gaule. Pendant que ces saints personnages étaient en prière la nuit, une éblouissante lumière se répandit soudain et ils virent apparaître dans les airs la scène de la naissance de Notre-Seigneur. L'enfant Jésus, la Vierge, saint Joseph, le bœuf et làne de la crèche, tout, jusqu'aux anges chantant le Gloria in excelsis, .se révéla aux yeux de ces saints solitaires. Attiré par le bruit de cette merveille et par celui des miracles qui se font tous les jours en ce saint lieu, j'y suis venu humblement prier la Mère de Dieu et, par piété envers elle, voyant que l'étroites.'^e de ce sanctuaire ne suffisait pas à l'affluence des fidèles, j'ai décidé d'y bâtir
(1) Peiit-ctre faut-il voir parmi les principales « fîclions » auxquelles rhagfio2:ra|)he fiit allusion, le rérit des prédications que les compagnons do saint Savinien auraient faites dans plusieurs des villes qui furent renfermées plus tard dans la province ecclésiastique de Sens.
une église plus vaste et plus belle en l'honneur des saints apôtres Pierre et Paul. »
M. G. Kurth (|ui rapporte cette légende de Bethléem (1) ajoute que malgré son caractère qui la rend peu digne de foi, « elle devait li-ouvcr une place dans son récit, parce qu'elle contient peut-être une parcelle de vérité qu'il y aurait intérêt à mettre en lumière » (2).
Ce qui paraît certain, c'est que le rôle de saint Savinien et de ses compagnons n'avait pas eu le retentissement que lui attribue l'hagiographe de Saint-Pierrele-Vif ; pendant plus de deux siècles encore, leur culte ne se répandit pas au delà de l'église de Sens. Les Vies des trois évêques d'Auxerre mentionnées plus haut, qui furent rédigées aux v^ et vi* siècles, n'y font pas la moindre allusion. Grégoire de Tours, dans ses deux ouvrages sur La Gloire des Confesseurs et La Gloire des Martyrs, aime à relater les grands souvenirs des églises des Gaules ; cependant il reste muet sur les travaux des apôtres de Sens, bien que cette cité fût une métropole voisine dont il s'est occupé. De môme, dans le martyrologe hiéronymien qui fut remanié peu avant 000 à Auxerre, ou plutôt à Autun , (3) sainte Colombe et saint Loup sont les seuls noms sénonais qui y soient marqués. Au milieu de l'anarchie et des destructions du vn^ et du xnf siècle, saint Savinien et ses compagnons furent encore oubliés. Ce n'est qu'au commencement du ix^ que l'archevêque Aldric pensa à lever leurs corps de terre. Nous ignorons ce qui l'empêcha de mettre son projet à exécution, mais, peu après, en 847, son successeur Vénilon en fit la translation solennelle dans l'église de Saint-Pierre-le-Vif.
(1) Il la donne dans Clovis, d'après Dom G. Morin : Cf. Ilisf. gén. drs paya du Gafttinoi.i, Setwnois et Ilurepois. t. II, 186187.
(2) L'absence de cet épisode dans la Grande Passion est une nouvelle preuve de l'antiquité de cette dernière composition, car à une époque plus tardive l'auteur l'aurait connu et n'aurait pas manqué de le mentionner,
(3) Cf. Pièces justificatives, notre étude sur le lieu le plus probable où dut être composé ce martyrologe.
Dès lors la renommée des martyrs sénonais se répandit au loin. L'année suivante, Wanrlelbei t, abbé de Prûm (diocèse de Trêves) mentionne saint Savinien et saint Potentien dans son martyrologe métrique, en les fjiialifiani de priwi palroni de l'église de Sens. Adon qui rédigea son martyrologe peu après 8(35, et dont le témoignage est d'autant plus caractéristique qu'il avait été moine de Ferrières (diocèse de Sens), écrit au '>1 décendDre : « .4 Sens, les bienheureux Sabinien el Pofeniieu qui, envoyés par les bienheureux apôlres pour annoncer VEiannile, rendirent célèbre celle ville par la confession de leur marlijre. » Dans les Actes de saint Sanctien et de sainte Béate (1) il est dit que « dès les temps anciens, saint Pierre, prince des Apôtres, envoya de Rome à Sens les bienheureux évêques Savinien et Potentien qui illustrèrent cette métropole par la confession de leur martyre, et que ces faits sont racontés dans les actes de leur Passion. »(2) Le martyrologe de Saint-Germain d'Auxerre, que l'abbé Lebeuf (3) place au ix^ siècle, donne la même version que celui d'Adon.
Cependant vers la fin de ce siècle il se produit une réaction contre l'apostolicité de l'église de Sens. Héric, dans les Gesia Ponlificuni d'Auxerre, après avoir dit que saint Pèlerin fut envoyé par le j)ape Sixte II, ajoute que « la religion cbrétienne s'était répandue dans les provinces des Gaules dès le temps du pape St Clément par la prédication de Savinien, pontife de Sens, Denis de Paris, Ursicin de Bourges, Martial de Limoges, Saturnin de Toulouse, ]\Iemmie de Châlons-sur-Marne et d'autres dans les provinces des Gaules...!). La \'ie de ce dernier prélat, qui d'après
(1) Les Bolliindisles placent cet écrit à la fin du vni* siècle ou avi commencement du ix* siècle. Nous inclinons à le renvoyer sons Anségise (S^O-SfiO', qui fit la translation de leurs reliques, parce qu'il y est question de la primatie.
(2) ^Àcta Sanct. VI sept.
(3) Cf. Préface du nouveau martyrologe d'Auxerre, 1751. — Migne, CXXXVIII, 1258,
les Bollandistes a été composée à la fin du vu* siècle (1) et que Molinicr (2) renvoie après le ix*, donne ces différents évèques comme ayant été consacrés et envoyés par saint Pierre en Gaule. A Paris, Usuard apporte dans son martyrologe une version différente ; il n'attribue le titre d'évèque qu'à Savinien et dit qu'il fut envoyé, ainsi que Potentien, par le Pontife romain. Cette restriction est d'autant plus énigmati(pie (pie sur son manuscrit autographe, qui fut offert à Charles le Chauve, cette mention est inscrite sur un endroit raturé (3).
Au commencement du X^ siècle, Flodoard, chanoine de Reims, cite dans son poëme De Triumphis Christi (4), parmi les évêques que les apôtres Pierre el Paul envoyèrent prêcher dans les Gaules, Trophime, Sabinien et son compagnon Potentien, Front, Georges, Paul, !\lartial, Valèrc, Sixte, Memmie, el Sinicius. Vers la fin de ce siècle, on paraît a Sens avoir abandonné la tradition des âges précédents, car un martyrologe, qui fut remanié dans cette ville par un chanoine ou un clerc de la cathédrale (5), porte la mention d'Usuard avec cette seule modification que le titre d'évèque est donné à St Potentien. Mais peu de temps après, la mission apostolique des saints Savinien et Potentien réapparaît dans l'office de ces martyrs que compose le moine Odoranne, à l'occasion d'une nouvelle translation solennelle des reliques à laquelle assistaient le roi Robert et la reine Constance (1028).
Cette tradition est admise dès lors sans conteste jusqu'au XVIP siècle non seulement par les chroniqueurs sénonais, mais par la généralité des historiens : Pierre de Natal, Vincent de Reauvais, Raronius, Martin le Polonais, Surius, Mosandre, Chenut, Nicolas de Lyra, Démocharès, etc.. Il y a ime
M) Àcta snncf. Aua.. lî, p. 6-7.
(2) res Sources dp l'Histoire de Franee. I. 26; Paris, 1902.
'3) Cf. Migne, CXXIV. 857.
(4) Migne, C.XXXV. 609.
(5) Nous prouvons en son lieu la certitude de ce fait.
grande diversité parmi ces auteurs sur la date de la venue de Savinien à Sens : D. Matlioud veut que ce soil sous Sévère, gouverneur de la province de Sens, au temps de Domitien, vers 90. Bellelorest dit qu'il lut martyrisé en 77, sous X'espasien. La plupart enfin pensent que ce l'ut du temps de JXéron, et au plus tard en 70.
Mais dés cette é})oque on commença à discuter la valeur des documents historiques et à rejeter tous ceux dont la crili(|ue avait ébranlé l'autorité. Launoy. Ivr premier, récusa le témoignage des Actes de saint Savinien ainsi que l'authenticité de la charte de Clovi^ en faveur de Saint-Pierre-le-\'if. Le prieur de ce monastère, D. Alathoud, entreprit de réfuter les dires de la nouvelle école historique, et il publia en 1687 son ouvrage intitulé : De lera Senonum origine christiana, adiersus Johannis de Launoy crilicas obserlaliones. .Mais son érudition ne pouvait aller chercher des arguments que dans une tradition tardive, et il lui manquait une base solide pour établir l'apostolicilé de l'église de Sens.
Aussi, peu après, Baillet revenait à la charge et, dans une étude sur les Actes de saint Savinien, il affirmait qu'ils sont « visiblement supposés et remplis de choses insoutenables. >» (1) 11 concluait en n'admettant comme certain que le martyre des deux apôtres sénonais, et rejetait la mission de leurs compagnons dans les villes voisines. Vers le même temps, Tillemont traitait ces écrits de « grandes fables » et déclarait que ce que nous y trouvons de meilleur se réduit aux martyrologes du ix" siècle qui ne parlent pas de leurs frères martyrs (2). Les auteurs de l'Histoire Littéraire (3) adoptèrent les mêmes conclusions que ces critiques, ainsi que le P. Stilling dans les Acta sanc-
(1) Cf. Vie des Saints, 31 déc. Saint SavinicD, avec table critique.
(2) Cf. Ilist. eccles., IV, 737.
(3j Cf. t. VI, 227.
lorum (1). Enfin le Gallia Clirisliana établit que ces écrits étaient de basse époque, qu'on y voyait des préoccupations de clocher, et, relevant à son tour les invraisemblances qu'on y rencontre, il conclut que jusqu'à plus informé il valait mieux s'en tenir au martyrologe d'Usuard, qui ne précise pas le nom du ponlit'e romain de qui saint Savinien reçut sa mission.
A notre époque, la controverse sur la question de l'apostolicité des églises des Gaules et en particulier de celle de Sens, a repris avec une force et une àpreté nouvelles. En 1884, M. l'abbé Hénault, conservateur de la Bibliothèque de Chartres, ayant publié un livre sous ce titre : Origines chrétiennes de la Gaule Celtique. Recherches historiques sur la londation de léylise de Chartres et des églises de Sens, Troyes et Orlécuis, où il présentait ces églises comme ayant été fondées du vivant de saint Pierre, Mgr Duchesne réfuta cette thèse dans un article du Bulletin critique (2) et renvoya la mission savinienne au m^ siècle. 11 revint en 1890 sur le même sujet, en faisant paraître son Mémoire sur iorigine des diocèses épiscopaux de Vancienne Gaule, dans lequel il se servait des listes épiscopales publiées par Al. Delisle (3) pour démontrer la fondation relativement récente de la plupart d'entre eux.
Depuis ce temps, cette question a été reprise par divers historiens qui se partagent en deux camps bien tranchés : VEcole historique et l'Eco/e traditionnelle (4). Des deux côtés on est également convaincu
(1) Cf. Seplemb. II. 672, noie.
(2) 15 mars, 1885.
(3) Ilist. liltér., XXIX, 386 et suiv.
(4) Les principaux tenants de l'Ecole U-acHtionnelle qui ont écrit à ce sujet sont ; M. le chanoine Blondel, dans Vie des Saints du diocèse de Sens : Appendice, 357-368. Sens, 1885. — M. l'abbé Cochard, dans Origine a/iostolique de l'Eglise d'Orléans ; Saint Altin, Orléans, 1872. — M. le chanoine Mémain, dans Les Origines de la Province de Sens, ou l apostolat de saint Savinien, Sens, 1883. Nous avons nous-même défendu en 1891 la même thèse dans VHis-
que les adversaires sont dans l'erreur, et la discussion menace de s'éterniser sans arriver à une solution définitive. Il n'y a nialheiu-eiiscnient ni d'un coté ni de l'autre des documents historiques assez concluants et décisifs pour entraîner l'assentiment général.
En ce qui nous concerne, nous considérons comme acquis les points suivants. 1^'église de Sens a eu pour fondateurs saint Savinien et saint Potenlien qui ont scellé leur prédication de leur sang. On peut croire que l'un et l'autre ont été évéques. De même il paraît certain que leurs comi)agnons ont réellement existé et nous avons comme témoignage suffisant les inscriptions des tombeaux ; mais il n'y a aucune pieuve sérieuse de la mission d'Altin et d'Eodald à Orléans, Chartres, Paris, Créteil, ni de celle de Potentien et de Sérotin à Troyes, car il n'en reste dans ces villes aucun témoignage antéi-ieur au xn*" siècle. A Orléans en particulier le nom d'Altin n'est inscrit au bréviaire qu'au XV* siècle. Grégoire de Tours qui connaissait saint Aignan, le grand évéque de cette ville, ne parle pas d'Altin. La Grande Passion, postérieure de quatre ou cinq siècles aux événements quelle raconte et basée en grande partie sur des traditions populaires, n'a pas une autorité suffisante pour faire accepter ce qu'elle rapporte à ce sujet.
Le point le plus important et le plus discuté de la tradition sénonaise concerne l'époque de l'arrivée de saint Savinien. A ce sujet, nous reprendrons pour
toire de l'Abbaye de Saint-Pierre-le-Vif ; mais une élude plus approfondie a modifié notre sentiment à ce sujet.
L'Ecole liistoi-ique, de son côté, compte pnrmi ses principaux partisans : Mgr Ducliesne, dans Fastes épiscnpaux de l'ancienne Gaule ; l'Aquitaine et la Lyonnaise, Paris, 1900.
Nous ne mentionnons pas les auteurs très nombreux qui n'ont touché qu'incidemment à la question des origines chrétiennes de l'église de Sens. Sur la bibliographie des historiens qui ont traité la question générale de l'apostolicité des églises giuloises, on peut consulter l'abbé Hénaull, Origines chrétiennes, etc., p. 515 à 517 ; et l'abbé L, Trouet, dans Les Catalogues épiscopaux de l'ancienne Gaule, p. 81 à 114, Paris, 1895.
nous la manière de voir de M. Kurth (1) en déclarant que u rien ne peut })révaloir contre les droits de la vérité scientifique » et qu'il iaut savoir lui sacrilier les traditions les plus chères et qui semblaient être garanties par le témoignage des siècles. A'os ancêtres ont cru, dès le vn" siècle et surtout au ix^ par une illusion que permettait l'incertitude sur les origines et qu'explique la naïveté de ces temps, pouvoir rivaliser d'ancienneté avec d'autres diocèses des (jiaules et taire remonter la i'ondation de leur église jusqu'à saint Pierre. La critique historique ne nous permet plus guère de garder cette conviction.
D'autre part, s'il faut admettre avec Mgr Duchesne que la liste des évêques de Sens ne laisse pas reporter l'organisation de ce siège au delà du début du iv^ siècle ou probablement de la seconde moitié du m^ il ne s'en suit pas que l'origine de cette église ne remonte pas à une époque antérieure, et nous nous rallions au sentiment de l'historien de Clovis avec qui nous pensons que la foi chrétienne a dû être prêchée dans cette ville au plus tard dans le courant du n'' siècle. \^ers l'an 190, saint Irénée invoquait contre les gnostiques la toi des églises fondées en Germanie, chez les Celles et les Ibères (2). iM. Kurth remarque, à propos de ce texte où l'évêque de Lyon invoque la foi des deux Germanies comme une preuve de la catholicité des doctrines orthodoxes, que Mayence et Cologne, les deux sièges auxquels il est fait allusion, ne possèdent que de vagues souvenirs de leurs premières années et qu'ici, chose singulière, l'histoire supplée à la légende; de là, il blâme la témérité de l'historien qui prétendrait nier l'existence d'une chrétienté primitive pour la raison qu'il n'en reste pas de traces... Cet argument s'applique avec encore plus de force à la Celtique, voisine de Lyon, et si Irénée mentionne dans cette province plusieurs églises, il est permis d'affirmer que
(1) Cloi>is, 141.-
(2) Libr. adversus hsereses, I, 10.
la cité des Sénons, à cause de son importance et en raison de ses rapports avec cette capitale, devait posséder dès loi'S un groupe de chrétiens.
L'historien Eusèbe, à propos de la question de la Pûque, cite (1) les lettres écrites vers 195 « par les églises des Gaules que dirige l'évêque Irénée »
T(i)v v.aTa '^y.'/j.ix]j. -apci/.uov a- Eipr/^;zt05 £zsj/.;z£i. Mgr Uucliesiie idleriirète ce mot de paroikiun tlans le sens d'église, bien qu'il ait eu, du temps d'Eusèbe, le sens de diocèse épiscopal, et qu'Eusèbe lui-même l'emploie ainsi dans ce chapitre. Il s'agirait ici, non de diocèses, mais de groupes de chrétiens, épars sur divers points du territoire, ayant un seul centre ecclésiasti(jue, un seul évèque, celui de Lyon. C'est également le sentiment de M. l'abbé Hemmer (2) d'après lequel ces « paroisses » avaient été constituées sur le modèle des communautés fondées par les apôtres, lors des premières prédications évangéliques. Il n'y eut que deux ou trois évèques établis pour surveiller une vaste région, comme Timothée et Tite avaient reçu de saint Paul la mission d'inspecter l'Asie et la Crète. Quoi qu'il en soit, il y a tout lieu de penser que dès cette époque Sens possédait, au milieu de sa population idolâtre, un groupe fervent de fidèles, attachés aux enseignements de l'Evangile, et ayant, sinon un évêque, du moins un prêtre et des diacres pour les diriger.
Il n'entre pas dans notre dessein de développer comment à l'apparition du christianisme le culte païen avait perdu son empire sur les esprits désabusés ; comment la philosophie elle-même était dans le désarroi ; comment la paix établie dans l'empire romain rendait l'entrée libre aux préoccupations les plus élevées du cœur humain et à la vérité, non seulement chez les Romains mais encore parmi les nations barbares soumises à leur joug.
(1) Cf. Mgr Diicliesne, Mémoire sur iori'^inc des diocèses épiscopait.r, 53-54. Paris, 1898.
(2) Histoire de l'Eglise, I, 57. 3
A ces causes de progrès venaient s'en joindre d'autres, et d'abord la force qui réside dans la vérité ellemême. L'action en était irrésistible. Le christianisme apportait au monde une doctrine supérieure à l'enseignement des sages et plus accessible à toutes les intelligences ; il résolvait de la manière la plus raisonnable les graves problèmes dont l'humanité s'est toujours préoccupée : l'existence de Dieu et sa nature, l'immortalité de l'àme, la vie future . Aussi n'est-il pas surprenant que la nouvelle religion ait compté parmi ses adhérents les plus grands esprits qui avaient commencé à chercher la vérité dans les philosophies, sans l'y trouver. D'autre part, de nombreux miracles et des prodiges apportaient leur témoignage divin à l'enseignement de l'Evangile.
Le zèle des chrétiens pour leur cause était encore un puissant moyen de propagande. Tous, hommes et femmes, libres et esclaves, savants et ignorants, prenaient également le souci de communiquer leurs convictions. La pureté de leur vie, leur charité mutuelle étaient une prédication constante pour les païens de leur entourage, habitués à vivre dans la fange du vice et l'égoïsme. Enfin la conduite héroïque des fidèles au milieu des tortures, quand on leur demandait le sacrifice de leur vie comme témoignage de leur foi, faisait sur l'esprit des idolâtres une impression profonde et parfois décisive (1). Cependant le paganisme conservait une telle puissance dans les âmes et il trouvait dans les passions humaines un allié si puissant, qu'il fallut plusieurs siècles encore de lutte à l'Evangile pour opérer la conquête des Gaulois.
A côté et au-dessus de saint Savinien, la ville de Sens peut revendiquer comme sa plus grande gloire la vierge Colombe, dans la personne de qui l'église primitive des Gaules possède une de ses plus illustres martyres. Les Actes authentiques de cette sainte ont
(1) Cf. Hemmer, op. cit.
égalenionl disparu au milieu des bouleversomcnls de la lin du ni" siècle, mais sa leuounnéc s'était répandue au loin peu après son martyre, et elle lut honorée partout comme riiéroïne de la foi et de la chasteté.
On la trouve mentionnée au deux janvier dans le fragment du vieux calendrier mozarabe sur lequel ne sont inscrits que des saints antérieurs à l'an 313. (1) Les plus anciens codex du martyrologe hiéronymien signalent son martyre au 31 décembre en ces termes : u Scnuncs (ou Senonas civiUUe), passio saiictœ Colombœ. » Le petit martyrologe romain porte ces mots : (( El sanctîE Columbx lirginis. » Bède est plus complet : (( Et passio sancUe Columbx virginis, Scnones, sub Aureliano imperalore qme superalo igné cœsa est. » Il a été copié par Raban-Maur et se retrouve dans plusieurs exemplaires du martyrologe dUsuard. (2) Adon apporte la variante suivante : « Apud Senonas, sandœ Columbx lirginis quœ superalo igné gladio cœsa est. »
L'Espagne qui a honoré particulièrement sainte Colombe, possédait de ses ossements au vi^ ou vn^ siècle, à Escalada (province de Léon). Hubner a relevé un authentique de cette époque mentionnant, entre autres reliques, celles de sainte Colombe (3). A Cordoue, au x^ siècle, les fidèles se réunissaient dans 1 église de sainte Eulalie de Kerilas pour célébrer sa fête (4). Elle est la seule des saintes de Gaule qui figure
(1) D. Férotin considère ce calendrier comme bien antérieur au VI* siècle, quoi qu'on y trouve joint le nom de saint lldefonse, évêque de Tolède. Cf. f.il/er ordinum, Introduction, XXXY, dans Moiiuinenla Ecclesiœ liturgica, t. Y.
(2) CJ. Migne, CXXIV, 857.
(3) Jn^criptiones Hispan'ue chrislianx, Suppl. n" 382. o Hic suiit reliquie recondite sancte Marine^ et sancte Coluinhe. »
(4) Dans un calendrier mozarabe, écrit à Cordoue en 961 p:ir l'évèque Rabi benZaid, musulman converti, on lit le texte traduit ainsi en latin ; « In ipso est chrislianis festuni CoUinibe, interf'ecie in civilate Buhiiciis, in alto Senonia, et est martyr et festum ejus est in C'asis albis prope Kerilas, in monte Cordube. » Cf. D. Férotin, Ibid. p. 494 et 495.
dans le missel mozarabe de saint Isidore avec une messe propre, ainsi que dans le Sunclorale du bréviaire golliique mis en ordre par le même évêque (001-03U). (1)
Le plus ancien des Actes actuellement connus de sainte Colombe est sans doute sa Passion, qui se trouve dans le manuscrit latin 12598, de la Bibliothèque Nationale, dont l'écriture est du viii® siècle. ]\Igr Duchesne pense <}ue, d'après certains détails de sa rédaction, elle peut être reportée à une date antérieure de deux cents ans au moins (2). Nous inclinons à la placer vers la fin du \f siècle, au temps où l'évêque de Sens, saint Loup, fit la translation des reliques dans l'église du monastère qui venait d être fondé sous le vocable de cette sainte.
D'après cette Passion, Colombe avait seize ans et servait Dieu jour et nuit lorsqu'arriva à Sens l'empereur Aurélien. Celui-ci avait déjà lait périr dans les supplices un grand nombre de martyrs. Entendant parler de cette jeune fille, il ordonne de l'amener devant lui et l'interroge. Elle fait profession de loi dirétienne. Aurélien cherche en vain à la décider de sacrifier aux dieux, et, la sachant de haute lignée, il lui offre la main de son fils Aurèle et un avenir magnifique ; comme elle refuse énergiquement en donnant de longues citations de l'Ecriture, il fait entendre les plus terribles menaces. Il ordonne en effet de la conduire dans l'amphithéâtre et de la livrer à un jeune homme pour être déshonorée. Mais lorsque celui-ci arrive près d'elle. Colombe en appelle à la vengeance divine et, sur ces entrefaites, accourt une ourse envoj'ée
(1) Cf. Migne, LXXXV, 944-948 et LXXXVI. L Hymne des 1"' vêpres a élé publiée également dans l'édition critique des I/yrnnodia Goticn. Die Mozarabischen Hymnen,von Clément Blume, S. J. p. 148. Leipzig, 1897, in-8.
Il est permis de supposer que l'office de la sainte était antérieur à cette date, et que saint Isidore le recueillit avec d'autres pour le faire entrer dans le corps de sa liturgie.
(2) CI. Bulletin critique, l*^' avril !8i>2.
par la Providence pour la protéger. La bête saute sur le jeune homme, le terrasse et ne le lâche qu'après Tonh-e qu'elle en reçoit de la sainte. Ajuvs que celle-ci lui a adressé une exhortation, le menaçant de le faire dévorer s'il ne confesse le Christ, il s'écrie qu'il ne veut d'autre Dieu que celui de Colombe, et il s'enfuit par la ville proclaniant les merveille*^ dont il venait d'être témoin.
En apprenant ces clioses, Aurélien tondie en fureur et ordonne de saisir la hctc et d'amener la jeune fdle devant lui. Mais |)ersonne n'osant se risquer, il fait amonceler du bois autour de la prison et y mettre le feu. Comme l'our-'^e, à la vue des flammes, commençait à rugir. Colombe la rassure ; mais la bête grimpe à travers le toit, et, se sauvant malgré la foule, elle regagne son gîte au fond des bois. Pendant ce temps, par la volonté divine, une pluie abondante survenait et éteignait le feu autour de la i)rison.
Aurélien veut tenter encore une fois, mais inutilement, de l'entraîner, et il la condamne à mort. Colombe lui adresse alors un long discours, lui donnant rendez-vous devant le tribunal de Dieu. Arrivée au lieu du supplice, elle obtient des soldats de faire une dernière prière pour recommander son âme, et au même instant une voix se fait entendre d'en haut, disant : « \'iens Colombe, les cieux te sont ouverts et le chccur des es})rits célestes et des vierges accourt avec joie à ta rencontre. Voici que le fils de Dieu te présente la couronne qui t'est préparée. Les anges te recevront et te conduiront dans la Jérusalem céleste ». Et pendant qu'elle priait pour ses boureaux, l'un d'eux tirant son glaive la décapita. Ceci se passa à Sens, la veille des calendes de janvier.
Le morceau se termine par une doxologie, ce qui montre qu'il servait de leçon pour l'office liturgique (1). Cette légende, qui pouvait satisfaire nos an-
(1) Il existe des versions diverses de celle Passion, oflrant des difTérences de style et des développements plus ou moins étendus.
cèlres du \f ou vu* siècle, a été jugée très sévèrement par les critiques qui ne lui reconaissent pas de valeur historique. Baillet pense qui si l'on a raison de présenter sainte Colombe comme lune des plus célèbres martyres dont la mémoire a été honorée en France, il ne faut se tenir assuré de presqu'aucun des faits dont on a composé son histoire (1). Les auteurs de l'Histoire LiUéraire s'en réfèrent à son jugement et déclarent (2) que des pièces de cette nature ne sont bonnes à aucun usage et ne méritent pas qu'on en parle. Ils se trompent cependant en plaçant au x* siècle cette Passion qui, on Ta vu, est beaucoup plus ancienne.
Il y a sans doute un triage à faire dans les détails de cette composition qui fut rédigée, comme celle de saint Savinien, à l'aide de traditions plus ou moins véridiques. L'incident de l'offre faite à sainte Colombe par Aurélien de la marier avec son fils Aurélius est inventé, car les historiens professent que cet empereur n'eut point de fils de ce nom. De même l'intervention miraculeuse de l'ourse paraît bien extraordinaire. Cependant elle est mentionnée dans l'office mozarabe, où il est fait également allusion aux autres traits du martyre. Dans l'hymne des premières vêpres se trouve ce passage : (3) i< ... Pleine d'attrait pour les yeux du Christ, elle lui engage sa foi et lui donne pour arrhes son sang. Deux ennemis sont conjurés contre elle : la flamme impudique d'un barbare et l'ardeur dévo-
mais iden'iques sur le fond du récit. Morabrice en a publié une (Sanctuariuni], I, 202) se rapprochant beaucoup de celle du codex 12598 de Paris. On en trouve dans Vincent de Beauvais {Spéculum historiale, XII, 104) un résumé qui a élé reproduit par Surius [Vitœ sanct. .31 déc). La Bibliothèque de Bruxelles en a ég.ilement un exemplaire qui a été publié dnns les Analecta Bollandinnn. IV, Suppl. 302 à 305 Pour la bibliographie des Actes de sainte Colombe, cf. Bibliotheca hagiog. lat. des Bollandistes, au mot: Colomba .
(1) Cf. Vie des Saints, III, 429.
(2) Cf. VI, 519.
(^) La première strophe de cette hymne commence par ce vers : Nardus Columbse floruit.
ranle du bûcher ; pleine de courage elle sort triomphante. Exposée dans un lieu infâme, elle arrête la t'ouguc d'une passion brutale ; elle sort intacte des flammes qui lenvironnent. Délivrée des tourments du bûcher, arrachée de lamphilhéàtre, elle tombe sous les coups du glai\e étincelant et s'élève dans les cieux où l'attend le divin E[)Oux. Une voix retentit dans les airs, elle dit : » A'icns, Colombe. » O toi donc qu'appelle celle voix... » Le capitule des Laudes est conçu en ces termes : « Seigneur Jésus-Christ qui, par les paroles de la bienheureuse vierge et martyre Colombe, changez les senlimcnls d'un jeune audacieux, au point qu'entré poui' blasphémer votre nom et souiller la vierge, il sort chrétien et confesse partout votre nom ; donnez-nous |)ar les mérites de votre vierge, de changer et d'améliorer notre vie, de ne point sentir l'aiguillon brûlant des passions et de mériter les joies éternelles. » Enfin la sixième oraison, après la consécration, commence ainsi : « Nous implorons la très sublime puissance de votre Majesté, Dieu saint, qui avez glorifié votre vierge dans l'amphithéâtre par l'obéissance d'une béte et ensuite, au moment de sa mort, par les accents d'une voix céleste. Regardez donc d'un œil propice.... »
Ces récits étaient considérés comme authentiques dès le vu" siècle, car le vénérable Bède mentionne dans son martyrologe l'extinction miraculeuse du feu autour de la prison. Il nous semble d'une critique outrée de rejeter en bloc le récit de la Passion, et le martyre de cette sainte a dû être marqué de circonstances merveilleuses, pour que sa mémoire et son culte se soient répandus de bonne heure et avec un tel éclat dans toute l'Eglise occidentale.
Les historiens ne sont pas d'accord sur l'époque de la mort de sainte Colombe. Quelques-uns la placent sous Marc-Aurèle (175-177). De ce nombre est M. le chanoine Blondel (1). Il y en a même qui l'ont appelée
(1) Vie des Saints du diocèse de Sens, Sens, 1885.
la première martyre de la Gaule celtique et ont pensé qu "elle avait souffert avant la persécution des églises de Lyon et de Vienne, à cause du culte particulier dont elle y fut l'objet dès les temps les plus reculés (1). La vieille Chronique de Soinle-Colomhe marque le sixième centenaire du son martyre en 80G. Baillel pense qu'on pourrait encore le placer en 259 sous Valérien, alors qu'Aiirélien était gouverneur de la ville de Sens ou de la (iaule celtique. L'opinion la plus probable, admise pai- J. Stilting (2) et conforme au texte de la Passion, est que la martyre sénonaise fut 'mise à mort en 273 ou 274, pendant le séjour qu'Aurélien fit dans les Gaules avant où après la bataille de Cbâlons où il défit l'empereur Tétric, son rival. Il n'avait point porté d'édit contre les chrétiens, mais la haine qui l'animait à leu^ égard suffisait à autoriser toutes les violences (3).
Sainte Colombe ne fut pas la seule victime à Sens de ce persécuteur. L'auteur de sa Passion ne fait que mentionner en passant qu'elle était de haute naissance ; il faut recourir à d'autres témoignages pour avoir des renseignements antérieurs à son martyre. Nous les trouvons dans une Chronique du monastère de Sainte-Colombe, commençant à l'année 275 et finissant à 1G48, écrite par D. V. Cottron, moine et cellérier de cette abbaye (4). Celui-ci donne, au commencement, la Passion de la sainte, se rapprochant de celle du codex de Paris, puis une légende racontant la naissance de Colombe, sa famille, ses vertus, son martyre, la découverte miraculeuse de son corps, la construction de la première église, l'établissement du
(1) Cf. Baillet, Vie des Saints, III, 439.
(2) Cf. Àct. Sanct. sept. H, 670 ; note.
(3) Eusèbe, Chronique.
(4) Cet érudit, originaire de Reims, a composé également une Chronique de Saiat-Pierre-\e-Vif' et une de Sain* -Germain d'Auxerre. Le manuscr/t latin de celle de Sainte-Colombe est aujourd'hui à la Bibliothèque d'Auxerre, n° 184, sous ce titre : Chronicon Sanctx-Columbx.
monastère et la dévotion de saint Loup pour la jeune martyre. Les divers détails rapportés dans cette œuvre hagiographique permettent d'en placer la rédaction entre les premières années du vn' siècle et la translation de 853. Il est difficile d'en déterminer la valeur historique et de juger exactement la véracité des faits quelle raconte. « La bienheureuse vierge Colombe, née en Espagne d'une famille royale (1) mais païenne, fut tellement éclairée dès sa plus tendre jeunesse des splendeurs de la lumière divine, et embrasée des flammes d'un si grand amour de Dieu qu'elle ne put jamais être amenée par ses parents ni à prier ni à adorer les idoles. Bien plus, quoiqu'elle ne fût alors âgée que d'environ seize ans, elle ne balança pas à quitter la maison })aternelle, à l'insu de sa famille, et, avec un courage aussi admirable qu'extraordinaire, elle vint dans les Gaules afm d'y embrasser le christianisme, en compagnie de saint Sanctien, de saint Augustin, de sainte Béate, sa parente, et de plusieurs autres, sacrifiant ainsi d'elle-même les plaisirs des sens, les honneurs qui l'attendaient et, qui plus est, l'amour de ses chers parents. » (2)
(( Pressée par une soif ardente au milieu de cette longue route, elle obtint miraculeusement par sa prière qu'une fontaine jaillît à l'endroit même où elle s'était reposée un instant, à cause de la fatigue du voyage. Mais étant arrivée à la ville de Vienne (en Dauphiné), elle y fut purifiée dans les eaux sacrées du baptême. Là on voit encore, comme monument de ce fait, dans l'église de l'insigne monastère de l'Ordre de Saint-Benoît consacré à Dieu en l'honneur de la sainte, une chapelle construite sur le lieu où elle fut baptisée,
(1) D'après quelques traditions, elle aurait été fille d'un prince de Saragosse (Cxsaraugusta).
(2) 11 existe plus d'un exemple de semblables migrations dans les premiers siècles de l'Eglise. En 4'i8, sainte Magnance, vierge oriijinaire de Civita-Vecchia, accompagna de Ravenne le corps de saint Germain que l'on rapportait à Auxerre et elle mourut, avant d'arriver, dans l'Avallounais.
et qui porte cette inscription : Daptislerium sandœ Colomhx (1).
« Apprenant donc que le culte de la religion chrétienne florissait à Sens jilus qu'en aucun lieu des Gaules, elle y vint avec ceux qui l'accompagnaient et là ils se livraient tout entiers aux veilles, aux prières, aux jeûnes et à la visite des tombeaux des saints. »
Les circonstances singulières de ce voyage, rapportées par un document d'une époque si éloignée des événements, ont porté quelques-uns à penser que non seulement la sainte n'était point passée par Vienne, mais encore qu'elle n'était pas originaire d'Espagne. Toutefois il n'est pas certain que la croyance qui régnait en Gaule dès le vi^ ou ix" siècle touchant le lieu de naissance de la martyre sénonaise ne reposait pas sur un fond véridique.
Le même document rapporte qu'Aurélien, à son arrivée à Sens, ayant fait arrêter ces étrangers et les trouvant fermes et inébranlables dans la profession de la religion chrétienne, ordonna qu'ils fussent mis à mort, après avoir été tourmentés par les plus affreux supplices. Connaissant la noble origine de Colombe, et avant remarqué sa rare beauté, l'air de grandeur nui la distinguait, il l'avait exceptée, avec l'espoir que la vue des souffrances des autres fléchirait sa constance.
L'endroit qui fut sanctifié par le sang de sainte Colombe se trouvait dans la plaine, au nord de Sons, entre les villae^es de Saint-Clément et de Saint-Denis, près de la Fonfaîne d'Azon. Pour savoir ce qu'il advint du corps de la bienheureuse, il est nécessaire de recourir à des documents bien plus récents encore aue ceux nui ont été déjà utilisés. D'après ime prose rythmée, tirée d'un très ancien graduel sur parchemin
(\] TjP monastère Hont il est ici question fut fonrlé ''ers le viii* s. et neut-ètrp même qu'il existait avant l'invasion ries Manres qui. en 726. ravagèrent cette partie rie la Gaule où ils ne laissèrent qne des ruines. Les plus anciennes chroniques portent qu'il fut con-
par D. Coltron, (1) « .... La vierge fut décapitée (2) clans la plaine. Son âme aussitôt goûta les joies du ciel, et son corps (lemeura sur la terre, prés des buissons qui avoisinaient un fort. Un bœuf vint se prosterner devant ce corps précieux et le vénéra. Entouré d'une lumière miraculeuse, il le veilla jusqu'à ce que le peu|>le vînt le transporter dans l'intérieur du fort, en cbantant des canticjues de louanges. Unis dans un même esprit d'admiration... » (3)
Des renseignements plus étendus nous sont fournis par un historien sénonais du wf siècle, le célestin P. Bureteau. Voici ce qu'il écrivait en 1.5.50. (4) <( A défaut de manuscrits et ne pouvant supporter sans peine une pareille absence de documents (sur la sépulture de sainte Colombe,) je me suis mis à chercher avec une persévérante sollicitude les moyens de combler cette lacune. Je m'informai donc des traditions les plus généralement reçues, je consultai les peintures et les sculptures les plus anciennes, j'interrogeai les monuments et les inscriptions les plus authentiques, et alors s'est vérifié ce que dit l'Ecriture, que celui qui cherche trouve. Voici, en effet, ce que j'ai découvert :
« ;\u temps du martyre de sainte Colombe vivait dans un château très agréablement situé, au milieu
sacré à s;iinte Colombo en mémoire de ce qu'elle avait reçu le baptême en ce lieu. — Cf. Chorier, Antiquités de Vipnne, 1.30.
(1) Op. cit. p. \2. Reproduite par I abbé Brullce, op. cit. 176.
(2) Virgu cantpis decollaliir. — anima cœlis Ixtatur, — corpusque terris moratur — prope cantrum vcpvihus, — qitod hos pronus adoravit ; — ferens liicew, hoc servavit, — donec illitd deporten'it — plehs intiis ciini laiidihus. — Ergo laudes adunati... .
(3) On représenta ce trait en bas-relief dans !e tympan de la porte principale de l'abbaye. On y voyait au milieu d'épaisses broussailles, sur le bord d'une fontaine, le corps de la vierge chrétienne séparé de sa tète, et tout auprès un bœuf les genoux plies, comme vénérant ce corps sacré. De chacune de ses cornes s'élevait une lumière, et, un peu plus loin, un des gardiens du troupeau regardait avec étonnemenl. (Cf. Abbé Brullée, 31 .)
(4) Cet érudil avait de la critique, et il est regreUable que de son livre sur Les Archevêques de Sens, il ne reste plus aujourd hui que des fragments, recueillis par D. Cottron.
d'une belle plaine, sur la rive droite de l'Yonne, à un mille au nord de la cité (de Sens), un prinre d'une illuslre famille, nommé Aubevius, qui élail général de la région sénonaisc. Soit à cause de ses crimes (car il était encore idolâtre), soit pour mieux faire éclater la gloii'c de Dieu et la puissance de sainte Colombe par la guérison de cette infirmité, depuis longtemps déjà il était privé de la vue. En effet, le bruit des merveilles qui s'opéraient autour du corps de la vierge cbrétienne que les bourreaux avaient laissé sans sépulture afin qu'il devînt la proie des bètes sauvages, parvint bientôt jusqu'à lui.
« A cette nouvelle, son âme est subitement éclairée par le Saint Esprit et il conçoit en même temps l'espérance de recouvrer le bienfait de la vue. Il se fait donc conduire à cette fontaine sacrée (1) et fléchissant le genoux il se prosterne à terre de la manière la plus suppliante et vénère profondément le corps de la vierge martyre d'où s'exhalait la plus suave odeur ; puis, prenant du sang dont son glorieux supplice l'avait décorée, il en louche avec foi, piété et religion ses yeux éteints, et il recouvre la vue. Tous les assistants sont dans la stupéfaction et la joie, et lui, plein de reconnaissance pour cette faveur divine et pour Colombe, l'épouse si chère du Christ, fait transporter ce corps pudique, comme un précieux trésor, dans son propre palais et l'ensevelit honorablement.
(I) CeUe fontaine d'Azon était, paraît-il, considérée par les paions cotiiinc sacrée. A une épO(]ne rei-ulce, dont on ne ounnail au juste la Haie, il fut élrvé à l'endroit du martyre une chapelle que l'on convertit en prieuré. Elle est citée comme telle dans un acte de 1333. On y allait jadis en pèlerinage le mercredi de Pâques. Au siècle dernier, la superstition s'était mêlée à la piélé, et un chroniqueur rapporte qu'a'^sez souvent des jeunes filles, inquiètes de connaître leurs destinées, allaient furtivement jeter une épingle dans les eaux de la fontaine. Si l'objet surnageait, c'était d'un heureux augure pour un prochain mariage, sinon il fallait renvoyer à une autre année les espérances et les projets ! — C<. Recherches sur la Ville de Sens, par Th. Tarbé ; 2* édition, par M"^ Marie Gnyot, 136. Sens, 1888.
Sur la tombe mOme ilc la vierge, il construisit à ses frais une église, mais qui n'était ni aussi grande ni aussi magnifique que celle que nous voyons aujourd'iiui. ))
Si Bureteau avait pris le soin d'indiquer les sources auxquelles il a puisé chacun des détails de son récit, nous aurions peut-être des chances de distinguer les quelques parcelles de vérité que celui-ci peut renfermer. Mais quel fonds est-il possible de faire sur des renseignements de troisième ou de quatrième main qu'il n'est même pas permis de contrôler ? Somme toute, en dehors du martyre de sainte Colombe, nous n'avons aucun souvenir certain sur son tombeau et sur son culte à Sens, avant la fin du vi* siècle. Les invasions barbares et, plus tard, l'anarchie de la fin de la période mérovingienne ont causé dans cette ville tant de destructions et de ruines, que les documents, antérieurs au ix.^ siècle, qui la concernent, sont rares et viennent presque tous d'ailleurs.
L'histoire du culte de la grande martyre ne commence, à proprement parler, pour nous qu'à la fondation de l'abbaye par lévêque de Sens, saint Loup. A partir de cette é|)oque nous le voyons prendre une extension considérable. On en trouvera les témoignages par la suite de cette Histoire. Dans le cours du moyen-àge, près de soixante autels lui furent dédiés en France, sans compter ceux de Rimini en Italie, de Barcelone et de Cordoue en Espagne ; trois abbayes portaient son nom, une à Bordeaux, une à Sainl-Omer, et celle de \'ienne. Quatre sanctuaires ou paroisses lui étaient consacrés dans le Lot-et-Garonne et la Côte d'Or, deux dans la Ciironde, dans l'Orne, dans la (.'harenle-Inférieure, dans l'Aude et dans les Pyrénées-Orientales, et enfin huit dans l'étendue du département de l'Yonne. De ce dernier nombre était la paroisse de Sainte-Colombela-Pelite, dans l'intérieur de la ville de Sens. L'église, qui subsista jusqu'au commencement du xvm* siècle,
était bâtie sur remplacement qu'une tradition immémoriale considérait comme celui où la sainte fut emprisonnée avant d'être conduite aux arènes. Avant 1789, on descendait sous le bas-côté droit, dans le cachot, transformé en crypte, à une profondeur de dix neuf degrés. (1)
La gloire de sainte Colombe avait tellement surpassé en éclat celle de ses compagnons que des Aclcs lui avaient été consacrés exclusivement. On en rédigea d'autres pour conserver à la postérité le souvenir des saints Sanctien, Augustin et Béate qui avaient souffert avant elle le martyre, ueux que l'on possède aujourd'hui (2) ont été manifestement composés pour compléter la Passion de la vierge sénonaise. On y raconte leur arrivée avec elle à Sens, puis il n'y est plus question que de leur propre supplice. Cette œuvre hagiographique que le P. Stilting a publiée d'après le tome VI de 1 ancien Légendaire de Sens, rapporte que saint Sanctien, venu d'Espagne avec le bienheureux Augustin et sa sœur Béate ainsi que la très noble vierge Colombe et plusieurs autres, arrivèrent à Sens u qui est la métropole des Gaules )> et méritèrent de subir le martyre qu'ils avaient cru éviter. Les pontifes Savinien et Potentien, envoyés par le bienheureux Pierre, « comme il est raconté dans leurs Actes, » avaient illustré cette ville par leur martyre, après avoir construit à l'intérieur trois petites églises en l'honneur de la Vierge Marie, mère de Dieu, de saint Jean Baptiste et de saint Etienne, premier martyr. Comme Sanctien et ses compagnons visitaient fréquemment leurs tombeaux et leurs églises, Aurélien, qui venait d'arriver, en fut informé et il les fit arrêter. Après un long interrogatoire raconté en détail, comme dans la Passion de sainte Colombe, l'empereur les condamna et ils furent entraînés avec la vierge Béate
(1) Cf. pour plus de détails, Brullée, op. cit. 14 ; 151-162. — Semaine religieuse de Sens, 26 juillet 1873 et 18 mai 1878- (2j Cf. Act. sanct. nov., II. 668 672.
dans le lieu appelé (( ad martyres » pour y être décapités.
Suivant lu Boliandi^le, le récit de ces Acles est assez vraisemblable : les martyrs auraient été réellement ensevelis dans le lieu indiqué, puis translérés ailleurs après la destruction de 1 église élevée sur leur tombeau. Cette première translation aurait été laite au vin" siècle, apiès l'invasion des Sai'razins, (on les api>elait \andales à l'époque de la rédaction de cet écrit), c'est-à-dire après le siège de Sens qui eut lieu en 731 ou 732. La seconde translation aurait été faite sous Anségise, car D. .Matlioud (Ij et, avant lui, Clanus (2) la placent sous cet archevêque, en 87tj. Comme cette Passion fut rédigée après la première dont il est parlé et avant la seconde dont il n'est pas fait mention, elle aurait été écrite vers la fin du vm" siècle ou au commencement du ix" siècle. Une phrase de cet écrit qui a échappé au P. Stilting va nous aider à préciser cette époque. Il y est parlé de Sens comme étant « la métropole des Gaules. » Ce titre n'a pu être attribué à cette ville qu'après le concile de Ponthieu (21 juin 870) où la primatie des Gaules et de Germanie lut solennellement reconnue à l'archevêque Anségise. A'ous pensons donc que ce fut à l'occasion et probablement au moment de la seconde translation que l'on composa ces Actes des martyrs sénonais.
Bien que l'éloignement des faits qui sont racontés ainsi que les choses disparates rapportées par l'auteur donnent à penser que celui-ci s'en est rapporté à des traditions populaires et n'a ainsi que peu d'autorité le critique des Acia Sancloruni suppose cependant qu il a eu, au sujet de saint Sanclien et de ses compagnons, des documents anciens, et que les principaux points de la narration offrent de sérieuses probabilités.
On peut donc considérer comme admis que les
(1) Cf. De ,'era Senonum origine christiana, II. § 2.
(2) Cf. Chronique, à cette date.
corps des saints furent inliiiniés en secret par les chrétiens et que plus tard, cpiand la liberté l'ut accordé au christianisme, on construisit sur leur tombeau une église en pierre dont les fondations subsistaier.i encore au ix* siècle. Au moment du siège de Sens par les Sarrazins, elle fut détruite. Après la tempête, les corps saints furent transportés de cet endroit dans u i autre où une église se construisit eu leur honneur ; il se trouvait à un mille environ, au nord-est de la ville, près du chemin de Saligny. A côté se forma un village qui prit le nom de Sancy, en mémoire de celui de Sanctien. Du temps de Clarius (xn^ siècle), le lieu du martyre, nommé « ad martyres », était encore marqué par une croix de bois et entouré de la vénération des fidèles. Il se trouvait à environ deux milles de la ville, près de la forêt. L'église de Sancy ayant été détruite à son tour dans la suite, l'archevêque Anségise déposa les ossements des trois martyrs à Saint-Pierre-le-Vif. (1) Dans le prologue de la Passion des saints Sanctien,
(1) Dans le codex du martyrologe d'Usuarl, de S:iint-Gpimaindes-Prés, on lit en marge l'addilion suivante, au 8 septembre : « Senones, sanctoriim fferinnnoruw Sanctiani et Beatse et sancti Augustini episcopi. » On ne connaît pas la date de cette noie, et l'auteur a dû faire une erreur de lecture ou être viclime d'une faute de copiste. La Passion présente clairement Augustin comme nu des compagnons de Sanctien. D. Mathoud s'est également trompé à ce sujet.
Il existe également des difficultés au sujet de l'identité de Béate. La plupart des codex d Usuard font, au 29 juin, mention d'une sainte Béate que Sollère et l'éditeur du martyrologe croient être la même que celle qui esi annoncée par Usuard en ces termes : a In terrilorio senonicn Beale virginis. Papebrock qui s'est occupé de cette sainte a pensé qu'elle n'était pas la sœur de saint Sanctien, mais le P. Stilting est d'avis qu'il a été induit en erreur et rapporte qu'au témoignage de Claude Châtelain, il y avait dans les environs de Sens une ancienne église de sainte Béate, où, à cause de l'occurrence de la solennité des apôtres, sa fête était célébrée le 6 septembre, jour même de la fête de saint Sanctien.
Dans la suite on a joint à ces trois martyrs, dans plusieurs martyrologes ou bréviaires, les noms des saints Félix et Aubert, qui sont de Langrns. Mais il n'y a aucun rapport entre eux. 'Cl. pour plus de détails sur ces diverses questions, Act. sanct. sept. II. 6bS et suiv. ).
Augustin et Béate, l'aulcur anonyme allribuc égalcnienl à la haine dAurélien conlre les chi'éliens le niai'lyi'e de saint Syniphorien, de saint lit-nigne, de saint Patrocle, entin des saints Prix et Col d'Auxerre et de saint Sidroine. Laissant de côté les premiers qui n'ont aucun rappoil à nolie sujet, nous nous occuperons du derni(,'r cpii ap[»artient au diocèse tle Sens et rentre dans le cadre de ce travail.
Le nom de saint Sidroine est inscrit au martyrologe d'Usuard, en ces termes : « In terrilorio senonensi, sancli Sidronii rnarhjris. » On mancjue de renseignements certains sur son origine et sur son martyre. D'api'ès le Propre du diocèse de Sens, il aurait été, pendant la persécution dAurélien, jeté en prison et condamné à mort ; mais il put se dérober à la vigilance des gardes et il par\ int, dans sa fuite, jusqu'au village ap|»elè alors Lasso (Lasson), vers le conituent de r Yonne et de lAriuançon. C'est là qu'il l'ut atteint et tué par les soldats qui le |)oursui\aient. Un croit que son corps lut inhumé à l'ench'oit même où il succomba, et une église avait été bâtie sur son tombeau à l'époque de la rédaction de cette Passion. (1) Ce point est confirmé par les Actes de saint Sanctien. Le martyrologe d'Auxerre ajoute d'autre part que les reliques du saint étaient \énérées autrefois dans cette église.
La légende du bréviaire de Sens est manifestement empruntée à la Passion de saint Sidroine, publiée dans les Acla Sanctonim, III julii, 172-170. Le P. Binius l'a extraite d'un manuscrit de l'abbaye de Bénédictines de Messines (en Belgique), le même, autant qu'il a pu s'en rendre compte, que celui que vit Châtelain en 1080 et qu'il pensait alors être âgé d'au moins
(I) Cette église étant venue plus tard dans la dépendance de rOrdre de Cluny dont elle était un prieuré, on y en conslriiisit une nouvelle, au xii® siècle, dans le style de l'abbaye de la Charitésur-Loire. Elle est aujourd'hui en ruines. — Cf. Description architectonique, dans Répertoire archéologique du Départ, de l'Yonne, par M. Quantin, 160. — Il en existe uu dessin dans V Annuaire de l'Yonne, année 1853.
mille ans. Le Bollanclisle est d'avis que cette composition a une autorité nulle, sinon très minime, en raison des invraisemblances et du merveilleux qui s'y ti'ouvent. Discutant son ancienneté, il ajoute : Plût à Dieu qu'elle fût digne de cet Age et des Actes du saint martyr ! Le P. Papebrock qui en parle ailleurs (1) la juge aussi sévèrement et dit qu'elle est un tissu de ïables. Venu de l'île de Samos, en Grèce, Sidroiue passe par Vienne, en Gaule, vient à Sens, est emprisonné par ordre d'Aurélien, parvient à s'enfuir, est rejoint par les satellites au confluent de l'Yonne et de l'Armançon, et frappé à l'endroit où il fut ensuite inhumé. Telle est la trame du récit qui est rendu plus suspect encore par ce fait singulier qu'il est identique pour le fonds et pour la forme avec la Passion d'un autre martyr, saint Sabinien (ou Savinien), qui fut également mis à mort sous l'empereur Aurélien, dans les environ de Troyes. (2) L'un des deux morceaux a été copié sur l'autre et souvent mot à mot. Il n'y a que des variantes peu importantes, et l'auteur du pastiche s'est contenté de changer les noms de localité. A la place où nous trouvons dans la légende de saint Sidroine les mots Sens et Yonne, celle de saint Sabinien présente ceux de Troyes et de Seine.
Laquelle des deux a servi de modèle à l'autre, il est dfificile de le dire d'une façon certaine. Les deux martyrs sont marqués dans le martyrologe d'Usuard, et la mort de saint Sabinien y est même indiquée sous l'empereur Aurélien. Il nous paraît cependant que la Passion de ce dernier est postérieure à l'autre. Si l'on doit s'en référer au témoignage de Chastelain, le
(1) A propos des Actes de S. Sanclien. dans Actn Sancl. 1. cit.
(2) Les Bollandisles ont publié cette Passion dans les Ad. Sanct III januarii, 552-.'S6I. d'après un très ancien manuscrit de Saint- Maximin de Trêves Ils y ont joint une autre Passion dont le thème est le même, mais exposé d'une manièie différente, a'nsi qu'une troisième, plus récente, contenant également la Passion de sainte Sabine, sœur de saint Sabinien. Molinier [Les sources de l'Histoire de France, I, 25) est d'avis que les deux premiers écrits peuvent dater du x« siècle. (Cf. Anal. Bollandiana, IV, 140-156).
manuscrit de Messines remonterait jusqu'au vu* siècle, l'^n tout cas, la Passion de saint Sidroine était connue de l'auteur des Actes de saint Sanclien, au ix® siècle, tandis que l'autre semble ne dater que du x^ D'autre part, l'examen du texte j)araît favorable à l'antériorité de la Passion de saint Sidroine, car elle détermine exactement le lieu où il l'ut décapité « Casolenagus, sur les bords de l'Yonne, à la huitième borne milliaire d'Avrolles. » La Passion de saint Sabinien, au contraire, parle vaguement des bords de la Seine, sans nommer l'endroit de son supplice. (1) De plus, la fraude apparut sans doute à quelques-uns, car on rédigea une autre Passion de saint Sabinien avec le même fonds, mais sous une forme différente. (2) Rien ne nous paraît excuser un pareil plagiat. (3)
Quant à l'exubérance de merveilleux que l'on retrouve dans cet écrit comme dans les autres légendes qui furent composées ou remaniées à l'époque mérovingienne et même sous les Carlovingiens, il faut, pour l'apprécier justement, se transporter dans le mdieu où elles se produisaient. Un certain nombre de tombeaux de martyrs avaient échappé à toutes les catastrophes, mais les Actes étaient perdus et il n'en restait souvent que de vagues traditions dans le peuple. Pour satisfaire la pieuse curiosité des foules encore à demi-barbares, un historien d'occasion s'efforçait de reconstituer le passé et, dans sa science rudimentaire et naïve, mêlant ensemble les documents authentiques, les souvenirs incertams et les suppositions que son désir lui faisait considérer comme la réalilc, il rédigeait une légende, telle la Passion de
(1) D'après Godescard, les reliques de saint Sabinien furent transférées, vers l'an 640. du village Je Saint-Syre-sur-Seine où elles reposaient, et déposées à Troyes.
(2} Elle a été publiée en premier lieu par Camuzat, dans son Promptuariiim , 38'i-391.
(3) Sur la critique des Actes des Saints, rédigés à l'époque mérovingienne, et. Gabriel Monod, Etudes critiques sur les sources de rUistoire mérovingienne, dans Bibliothèque de l'Ecole des Hautes Etudes, huitième fascicule, p. 5 et suiv. Paris, 1872.
sailli SidioiiK» : le panégyriste onlhoiisiasle ne Iroii- \ait rien cle Irop niatiiiiliqiic [loni' célcbrei- son héros.
La question d'identité du martyr sénonais est encore compliquée par ce que raconte Godescard, (1) au sujet des relicpies vénérées au monastère de Aiessines. Adèle, veuve de lieaudoin de IJlle, ayant fait après 10G9 un voyage à Home, reçut le voile des mains du pape Alexandre et apporta, en rentrant dans sa patrie, des reliques de saint Sidroine qui avait versé son sang pour la loi dans la ville éternelle, durant la persécution d'Aurélien ; eue en lit don aux Bénédictines de celte abbaye. Mais ce récit nous semble démenti par la présence dans cette maison religieuse de la l^assion du martyr sénonais, ou du moins, s'il l'ait naître des doutes sur la véruaole origine des reliques en question, il natleint pas le l'ond de cette composilion hagiographique.
Il est encore un autre saint personnage sur lequel nous retrouvons les mêmes incertitudes qui rendent si difficile à étudier la période de l'église de Sens antérieure à l'empereur Constantin. Pendant tout le moyen-Age on a vénéré dans la partie septentrionale du diocèse, à Larchant, (2) un confesseur du nom de -Mathurin. Son culte était connu dès le ix* siècle, car Usuard le mentionne dans son martyrologe, au premier novembre, en ces termes : « l\al. noi. In jiogn W'astinensi sancli Maturini co/î/c.s.son.s. » Georgius cite également (.3) un codex, faisant partie du fonds de la reine Christine de Suède, à la A'aticane, n° 511, où il été ajouté la même indication, de main plus récente, dans le martyrologe d" Adon. Saussaye a donné une longue notice sur saint Mathurin dans son Marlyvolofje (lallican. En voici le résumé : Ce confesseur naquit au diocèse de Sens, à Larchant, sous l'empereur Galère Maximilien (fin du iif siècle). Son père,
(1) Vie des Pères, iiuirtyrs, etc au 8 scplenibro.
(2) Ce bourg était situé dans le Gâtinais, nou loin de Nemours,
(3) Martyrologium Adonis, p. X,
Marin, et «a mère, Euphémie, étaient de sang noble. Insfriul dans le chrislianismc dès son jeune âge par >ainl Polycai'pe, arclievCMjue de Sens, il donna de bonne lieure rexemj)le des plus grandes vertus et il |)ar\inl à convertir ses pai'ents qui reeurent le ljapl(Mne des mains de Polyearpe. A làge d'environ \ingt ans, il l'ut ordonné prêtre ])ar ce même pontil'e, et sa saiidefc, son jjouvoir surnaluirl brillèi'enl d'un tel éclat quil lut appel»' à Rome |)ai' l'empereur pour délivrer sa lillc de la possesion d'un démon. Après a\()ir opéi'é de nondireuses con\ersions dans celle \ille |»ar sa pi'édicalion et ses mii'acles. il y mourut, et, sui' la dejuandc <|u"il en a\ait l'aile, son coi'})s l'ut l'amené à Sens et ense\eli avec bonneur. A cause des meixeilles qui s'accomj)lissaient sur son tombeau, on consti'uisit à Larcbant en son homieur une belle église (tù lurent déposées ses reliques. Au xvi® siècle, tous les ans, à la saint Barnabe, de orandes foules v venaient implorer secours et guérisons. (1)
Ce l'écil n'est qu'un extrait de la \ic de saint Alalburin (pii se retrouve aujourd'bui dans divers manusciits. Le W \'an IIool en a publié une édition (2) collalionnée d"a|)rès différents codex qui se trouvent à Palis, à Douai, à Bruxelles, etc. Le plus ancien est conservé à la Bibliotbèque Nationale, m. 1. n° 5508, et dale du x^ siècle. D'après le même Bollandiste, celle \\v peut être l'cportée au ix^ siècle ; elle est la plus ancienne, et les autres, ])lus courtes, n'en sont qu'un al)i'(''gé. Il pense qu'on ne peut lui altril)uer aucune autorité, car elle es! riMuplie d'anacbronismes, ('>) de
'1) S;uissnyc ;ijoulc que quand ses reliques furent rapportées de TÀome ;"i Srris, on les transiéra d'abord à Paris et on les déposa fiiielquc temps à l'enrlroit où fut constinile plus lard l'abhaye des 'l'rinitaires, de la Rédeniplion des captifs ; et de là vint qu'on leur donna le nom de Mallnirins 11 est plus vraisemblable de supposer qu'une partie des reliques fut envoyée plus lard à Paris.
(2^, Cf. .Icta Sanclonim. novembiis, I, 2'i5 à 259. Le texte est précédé d'une étude critique de cette vie et du cidle d(> ce saint.
I3) Pour n'en citer qu un, il est raconté que Malhuiin passa, en allant à Rome, par l'ile de Lérins, honorer le tombeau de saint Honorât, lequel n'a vécu qu'au v*" siècle !
contradictions et de fables au milieu desquels il est impossible de distinguer le vrai du faux. (1)
L'incertitude qui continue, après cette savante étude, de régner sur l'identité de saint Mathurin, n'est pas moins grande au sujet du pontife sénonais, Polycarpe, qui l'aurait instruit de la religion chrétienne et consacré prêtre. Il est rapporté dans les Acla sanclorum (2) un long passage de Saussaye où, après avoir parlé de Mathurin, cet historien note que le nom de Polycarpe a été ignoré pendant une grande partie du moyen-âge : il ne fait cependant pas de difficulté de l'admettre au nombre des prélats sénonais, et parmi ceux qui ont été honorés du titre de confesseurs ou même de martyrs. Il raconte que, pendant une persécution qui sévissait à Sens, cet évêque fut exilé, à cause de sa foi, en Phrygie et qu'il y mourut dans les privations et les souffrances. De même, Pierre de Xatalibus, dans la Vie de saint Mathurin, admet Polycarpe au nombre des bienheureux. Mais le critique des Acta sanclorum, sans aller jusqu'à mettre en doute son existence, conclut qu'il n'existe aucun vestige de son culte, et que Pierre de Natalibus n'a pas assez d'autorité pour le canoniser.
L'absence du nom de Polycarpe dans les anciennes listes épiscopales de vSens n'est pas non plus un motif suffisant de le rejeter. Comme on le verra ailleurs, la première liste, qui a été copiée par les autres, ne date que de la seconde moitié du ix® siècle. L'église de Sens doit, selon toute vraisemblance, être comptée parmi celles qui, pour des causes diverses, ont perdu à l'époque mérovingienne et même antérieurement le catalogue de leurs évêques. Lorsque, sous l'archevêque Anségise (871-883), un clerc, fouillant les anciennes archives, se préoccupa de reconstituer vaille que vaille la succession des pontifes, il obtint un résultat
(1) On peut encore consulter sur saint Mathurin : Thoisin, Saint Mathurin, étude historique et iconographique. Paris, 1889.
(2) Novemb. I, 8.
fort, incomplet. Ce cas ne fut pas isolé, car, d'après M. Henimcr, (1) il arriva même de cataloguer les noms un peu au hasai'd et de brouiller l'ordre régulier de cette succession. Aussi, de telles listes, |)our anciennes qu'elles soient, représentent le produit artificiel de recherches plus ou moins bien conduites et ne peuvent se réclamer en aucune façon du titre de traditionnelles.
Ce catalogue épiscopal, le [)lus ancien (hi siège de Sens, (jui s'arrête à Evrard (---887), a reçu, de sa provenance, le nom de Catalogue de Foidenelle. (2) En voici le texte [)our la période des origines : Savinianus, Potentius, Leontius, Severinus, Audactus, Eraclianus, Lunanus, Simplicius, Ursicinus. Il a été suivi par deux autres catalogues, l'un qui remonte à Archambaud (9."j9-9G2), (.3) et l'autre à Léothcric (10(11-10,32). (4) On retrouve également les mêmes noms, dans un ordre identique, au commencement de la charte de Clovis pour Saint-Pierre-leVif qui fut remaniée vers la fin de ix" siècle. Il y est parlé de la sépulture des évéques de Sens, des clercs de l'église Saint-Etienne, des plus notables de la ville et des habitants de l'endroit, à côté des corps des martyrs (Savinien et Potentien) et de leurs successeurs, les vénérables évéques de Sens : Léonce, Séverin, Audat, Eracle, Lunane et Simplice. (3) Peut-être les inscrip-
(1) Cf. lie^'ite d'Histoire et de f.ittérature, I, 375. — M. L Delisle est d'avis que toutes les listes n'otTrent pas les mêmes caractères d'aulhenlicitc ; il en est qui ont été dressées pour ainsi dire au jour le jour et qui méritent la plus entière confiance D'autres, au contraire, ont été refaites ou complétées après coup, souvent à l'aide de textes suspects ou mal interprétés. Chacune des listes doit donc être rontrôlée et critiquée isolémrnt. (Cf. Histoire Lille' mire, XXIX, 887.
(2) Il se trouve actuellement à la Bibliothèque Nationale, dans le manus. lat., n° 13069. fol. 75.
(3) Cf. Bibliothèque Nationale, manus. lat. n" 17187. fol. 363. ['^) Cf. Delislo, dans Mémoires de l'Institut, XXXII, 871.
(5) Le MonasticHin Catlicnnitm, après Geoffroy de Cou rlon, place entre l'église de Saint-Savinien et l'abbatiale de Saint-Pierre-le-Vif le cimetière où reposaient ces corps.
lions des tombeaux furent-elles la base qui servit à établir cette première classification, et Polycarpe étant mort en pays étranger, son nom a pu être oublié, ou (lu moins ignoré des auteurs de cette liste. En tout cas, il n'y a rien de certain sur cette question.
Ce catalogue soulève une autre difficulté. Le premier évoque de Sens dont l'existence i)araît attestée })ar des docunicnls conlcmpoi'ains, porte le nom de Severinus. 11 est manjué dans les actes du concile de Cologne (.S4()). (1) (Rien (jiic Mgr Duclicsnc rejette l'authenticité de celte assemblée, il ne met jias en doute l'existence des |)rélats signataires.) D'autre part, on pense ({u'il est le même qu'un Séverin qui adhéra au concile de Sardique (vers 344). De là s'en suit que, bien qu'il soit sur le catalogue sénonais précédé d'un seul nom et suivi de quatre autres, il a dû avoir pour successeur immédiat Ursicin qui était évoque de Sens en 3.5G. Pour tourner cette difficulté, quelques historiens, depuis le xvn° siècle, ont admis deux Séverin, d'abord celui qui est le quatrième de la liste épiscopale (après Savinien, Potentien et Léonce), et un second dont il est question à propos des deux conciles mentionnés |)lus haut. Cette hypothèse nous paraît peu probable, et nous inclinons |)lulôt à croire que l'ordre des pont lies sénonais n'a pas été donné exactement dans la liste épiscopale de l'église de Sens, et que la vraie place de Séverin est après Simplicius.
Ces noms sont le seul vestige qui nous reste de la première période postérieure à la prédication de 1 Evangile à Sens. Quel fut le sort de la chrétienté naissante ? L'église ful-elle dirigée par de simples [)rètres avant d'avoir à sa tête des évêques ? A quelle époque vécurent chacun de ceux dont les noms nous sont connus ? Voilà des problèmes que, dans l'état actuel de la science historique, il est absolument
(1) Voir à cette date ce qu'il faut penser de ce concile.
impossible de résoudre. (1) Une seule chose est à noter, r.'est que les Passions de sainic Colombe et de saint Sanctien ne lont allusion à aucune organisation ecclésiasli(|ue à Sens. Ce silence vient-il de renseignements incomplets ou de l'absence d'cvèquc à celte époque ? Xous ne saurions le dire.
Au commencement du iv* siècle, les chrétiens commenceront enfin à rcspii-er sous Constance Chlore, et les apôti'es se répandirent avec une nouvelle ardeur. Les églises se mulliplici-enl de toutes parts. Mais un autre dangei- a|)|)araissail à lliorizon pour les églises gallo-i'omaines. Dès l'année "253, les barbares avaient commencé à passer le Rhin et à entrer en Gaule. Les invasions continuèrent, malgré les défaites sanglantes qui étaient infligées aux Cermains, et le torrent grossissait toujours. Rome menacée avait i'ele\ é ses murailles, et les empereurs ordonnèrent aux villes de se munir de fortifications, en y employant, s'il le fallait, même leurs temples. Sens, comme les aufies cités gauloises, se vit dans rol)ligation de l'ocouiir à ce moyen suprême du salut, d'autant plus que les uialériaux de construction étaient rares dans la région. On pense que ce fut l'empereur Constance Chlore qui fit bâtir ses puissantes murailles, en même l(Miii»s que celles de Reauvai^, Troyes et T^angres. Les leiiiples. les riches habitations, les édifices somptueux. 1 iiiiipliilliéâtre, les tombeaux même fui'cnt aballus, et a\ ce leurs débris on établit |)oui' les remparts luie ba:^c formidable de blocs de pierre constituant ce cpie les les Romains aiipelaienf I'o/h/.s ciiclopcuiu. (2) .\u
(1) En dehors ries tlironiquenrs sénon.iis qui tous ont publié une liste des archevêques de Sens, il existe plusieurs études critiques de cette liste, soit pour le ii® siècle soit pour le vu". Cf. Julliol et Blondel dans Bulletin de la Société urcliéolo^ir/ne de Sens, VII,
(i) En dehors des tlironiquenrs sénonais qui tous ont publié une lir* ' ' ■ ' *" •!•... ...
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229 et suiv. ; XV II, 1 et suiv.
(2) Ces pierres énormes avaient pour la plupart l m. oO à J m. 60 de longueur sur 1 m. 30 de hauteur et d'épaisseur. Elles étaient placées de façon à présenter à l'extérieur la partie de la pierre seulement dégrossie : le côté sculpté fut noyé dans le massit de maçonnerie où on l'a trouvé intact au moment de la démolition.
dessus, le parement de la maçonnerie fui formé de petits pavés carrés de 12 à 15 centimètres de côté, séparés de distance en distance ])ar trois rangées longitudinales de briques. (1) Parmi les inscriptions retrouvées à l'intérieur de ces murs, la dernière en date est du règne de Sej)time Sévère, vers l'an 210. Dans toutes ces ruines on n'a remarqué la présence d'aucun vestige chrétien.
Mais le temps approchait où Constantin, vainqueur de Maxence et seul maître de l'empire, allait employer tout son pouvoir au triomphe du christianisme. Tl publia, en 313, l'édit de Milan qui en permettait l'exercice, et ordonna qu'on rebâtit partout, aux dépens du fisc, les églises qui étaient tombées en ruines ou qui avaient été démolies pendant les persécutions. Il écrivit à ce sujet à tous les gouverneurs des provinces et à tous les métropolitains, les avertissant de ne rien épargner pour obtenir ce résultat. (2) A cette époque, la Lyonnaise était divisée en deux provinces, dont la seconde avait Rouen pour capitale. Sens dépendait encore directement de Lyon. De plus, les chefs-lieux des peuples gaulois avaient abandonné pour la plupart leur ancien nom, pour prendre celui du peuple dont ils étaient le centre et en quelque sorte la personnification. Sens ne s'appellera plus désormais Agedi- (um mais Senones. (3)
En 314, sur la demande des Donatistes d'Afrique, l'empereur Constantin, de concert avec le pape saint Sylvestre, convoqua un concile à Arles. On ne connaît pas les noms de tous les évêques qui s'y rendirent. Parmi ceux qui sont indiqués dans les actes de cette assemblée, on voit, à côté des prélats du midi de la Gaule, \''ocius de Lyon, Imbétause de Reims, Avitien de Rouen et enfin saint Rhétice, le célèbre évèque
(1) Mémoires de la Société des Antiquaires, 1™ série, IX, 250 et suiv.
(2) Vita Constantii, 11, 4.5 et 46 ; Ed. Vales.
(3) Cf. LoDgnon, Atlas historique de la France-
ko
d'Autun qui avait déjà l'année précédente représenté rppisroj)at gaulois au ronrile de Rome. Il n'est pas question de l'évèque de Sens, quoique cette ville dût en posséder un à cette époque.
Mais à la faveur de la j)aix profonde dont jouit désormais l'Eglise, la vie religieuse grandit en force et en extension ; elle s'organise définitivement, et, à Sens en |)articulier, la période légendaire va bientôt prendre fin pour céder la place à Ihistoire.