Histoire de l'église et de l'ancien archidiocèse de Sens
Le Concordat, récemment conclu entre François I*"^ et Léon X, fut appliqué pour la première fois dans le diocèse, et non sans difficultés, à la mort de Tristand de Sallazar. Le neveu de cet archevêque, Jean, qui remplissait les fonctions d'archidiacre, prétendit avoir la direction supérieure des affaires pendant la vacance du siège, mais le chapitre s'y opposa et il adressa même à ce sujet plusieurs mémoires au tribunal des requêtes du palais, à Paris. II inclinait cependant à le choisir comme successeur de son oncle, lorsque François I", qui était résolu à appliquer la convention nouvelle faite avec le pape, envoya à Sens Antoine le Vite, maître des requêtes et Nicolas de Bèze, conseiller au parlement, pour défendre au chapitre de procéder désormais à l'élection des archevêques. Les chanoines assemblés représentèrent aux envoyés royaux que, outre le droit qui leur était réservé par les saints canons, ils possédaient des privilèges confirmés par les papes et les rois de France. Ils députèrent même deux d'entre eux auprès d Etienne Poncher, évêque de Paris, que François I""" avait l'intention de nommer, pour le supplier de ne pas a cepter Mais toute résistance fut inutile Ils donnèrent alors leurs suffrages à l'élu du roi, dans le but de sauver les apparences, et Etienne Poncher fut institué par Léon X II fît son entrée solennelle à Sens, "le 31 juillet 1519 (1).
Ce prélat, issu d'une famille honorable de Tours, occupait le siège de Paris depuis 1503. Doué de
(1) G. 101. — Guichard.
très hautes qualités, courtisan souple et délié, il avait gagné la faveur de Louis XII qui lui avait confié des négociations importantes dont il s'était toujours acquitté pour le bien du royaume et de TEglise. Ses services lui avaient valu la commende de Saint-Benoît-sur-Loire, et les titres de président des enquêtes, chancelier du roi dans le duché de Milan, garde du sceau royal, etc. Il témoignait un grand zèle pour la restauration des Lettres, et il fut un de ceux que François I"^ consultait le plus volontiers sur le dessein qu'il avait formé d'immortaliser son règne en favorisant le progrès des sciences et des beaux arts (1). Le pape Léon X le chargea, avec les évêques d'Auxerre et Grenoble, des informations sur la vie, les mœurs et les miracles du bienheureux François de Paule. Mais ce qui le rendit plus célèbre encore, ce fut le Recueil des Statuts synodaux qu'il donna à l'église de Paris et que l'on considère comme des modèles en fait de discipline ecclésiastique (2).
Les emplois multiples d'Etienne Poncher à la cour et son âge avancé ne lui permirent pas de s'occuper activement de son archidiocèse. L'acte le plus important de son court pontificat fut la réunion d'un concile provincial qu'il convoqua à Paris en 1521. Il reste une commission, du 17 février, adressée par l'archevêque à Jean de Sallazard, archidiacre, lui prescrivant d'inviter et de citer en son nom le chapitre, les abbés et le clergé du diocèse, ainsi que plusieurs procurations des chapitres, abbayes, collégiales et autres corps constitués des diocèses suffragants pour assister à cette assemblée (3).
(1) Parmi les auteurs qui lui dédièrent leurs ouvrages, citons Jacques Merlin, pour sa Collection des Conciles, et Jodocus Ascensio, pour son édition des OEuvres de S. Basile,
(2) Cf. Jager, XIV, 17:5. 264.
(3) Bibl. de Sens, O, 7, 21; Inventaire, 168. — G. 31.
D. Marlène place au mois de mai (1) la tenue de ce synode dont il mentionne neuf canons En voici le résumé : 1" La justice et la crainte du scandale font un devoir de ne rien exiger en retour d'un bien spirituel. Il est permis aux secrétaires de prélever une redevance pour les titres de bénéfices, mais seulement comme indemnité de leur peine et du parchemin qui est fourni (2). — 2° Les conditions sont fixées dans lesquelles doivent se faire les distributions quotidiennes, et on condamne la déplorable habitude (|u'ont certains bénéficiers de s'absenter, ce qui les prive du revenu de leur titre. — S** Comme beaucoup de monastères se sont relâchés de leur ferveur première, il est prescrit de réformer les abbayes d'hommes et de femmes, et chaque évèque doit les visiter pour y ramener la vie régulière. — 4" On condamne la coutume qu'ont prise certains chanoines réguliers de porter l'habit laïque, et il leur est ordonné de se revêtir comme les ecclésiastiques. — 5° Dans certaines confréries les usages pieux ayant dégénéré en débauches, il est défendu d'en établir d'autres sans l'autorisation de l'Ordinaire. — 6° 11 est enjoint de ne porter l'excommunication que contre les délits graves et publics. — 8" Les biens de l'Eglise appartenant aux pauvres, ils ne doivent pas être distraits de leur véritable usage. Défense est faite aux ecclésiastiques de porter des vêtements de luxe ou en soie, privilège réservé à ceux qui sont de sang royal ou ducal. — 9" 11 est rappelé ditférentes règles canoniques qui avaient été récemment publiées, etdontil sulïisait d'indiquer les titres, pour corriger divers abus.
Cette liste est manifestement incomplète, et il faut sans doute y joindre un autre décret mentionné par
(1) Ampliss. Colleclio, VIII, 1018 et suiv.
(2) Les chiipities de Chartres, Troyes et Blois ne tardèrent pas à interjeter appel contre ce statut qui défendait d'imposer aucun droit pour la réception d'un chanoine (G. 31).
les Mémoires du Clergé qui rapportent le concile à l'an 1524 (1). On y déclare que le trop grand nombre de fêtes chômées occasionne dans le peuple les festins, les jeux, l'ivresse et les débauches plutôt que la piété, et qu'il est la source de beaucoup de maux pour les pauvres et la plèbe qu'il entraîne à la misère. Les fêtes dites (c des œuvres manuelles » sont déclarées exclues du précepte et restent seulement de dévotion. Recommandation est faite aux curés et aux vicaires de prévenir les fidèles que toute espèce de travail leur est permise ces jours-là, mais de continuer eux-mêmes à les célébrer comme par le passé. L'obligation de respecter les dimanches et les fêtes de précepte n'en devra être que plus rigoureuse, et les curés presseront leurs paroissiens de mieux sanctifier ces solennités et d'éviter les excès mentionnés plus haut, ainsi que les danses, les foires, les marchés et les plaids. Ils devront frapper d'une amende ou citer devant les officiers de la cour archiépiscopale ceux qui prétendraient ces jours-là établir des foires ou des plaids.
Pour compléter l'œuvre du concile, Etienne Poncher fit paraître des Statuts synodaux qui n'étaient que la reproduction de ceux de Paris, de 1514. Ils avaient pour titre : Ordiiiationes synodales Civitatis et Diœcesis senonensis. . , Paris, mai 1524 (2). Il les
(2) Un exemplaire est conservé à la Bibliothèque Nationale sous la mention B, 1547. — Voici les titres des différents chapitres de ce Recueil : Préparation au synode. — Ordre du synode. — Des Sacrements et des Sacramentaux. — Du Baptême. — De la Confirmation. — De la Pénitence. — Des Ordres. — De l'Eucharistie.
— Du Mariage. — De l'Extrème-Onction. — De l'observance des Fêles. — De la vie, des mœurs et de la conversation des Clercs. — Des exhortations, dénonciations et inhibitions à faire par les Curés.
— Des Confréries. — Des Clercs quêteurs, inconnus et étrangers.
— Des Testaments, des Eglises et des cimetières. — De l'office des Doyens de chrétienté. — Du mode et de la forme pour obtenir des lettres de Nous et de nos cours ecclésiastiques. — De la liberté et de l'immunité des églises. — Des Lépreux.
publia au cours du synode qu'il tint à Sens le mardi après la Pentecôte. Dans la préface, il déclare qu'il a reconnu utile et même nécessaire de faire une nouvelle édition des ordonnances synodales, et qu'il y a introduit des retranchements et des additions (|ue réclament de nouveaux temps et de nouveaux besoins. Il en recommande la lecture et la pratique principalement aux curés, parce que, dit-il, « un prêtre ignorant, n'est rien autre chose qu'un animal offert à Dieu », et il leur enjoint d'apporter ce manuel sans manquer, lorsqu'ils viennent au synode.
La grande préoccupation de cette assemblée fut de prendre des mesures contre l'hérésie luthérienne qui avait envahi une partie de l'Allemagne et commençait à se répandre en France. Le pape Jules II, dans le but de trouver des ressources pour achever de construire l'église Saint-Pierre à Rome , avait concédé des indulgences dont l'application devint la source d'abus scandaleux et fut le prétexte qui provoqua la révolte du moine augustin, Luther, contre l'Eglise. Celui-ci en vint à rejeter plusieurs dogmes essentiels sur la papauté, les sacrements, la justification, l'interprétation des Ecritures, etc., et un parti puissant se forma aussitôt derrière lui. Au reste, des causes protondes avaient éljranlé depuis plusieurs siècles l'édifice du catholicisme. Les conflits multiples entre les papes et les souverains chrétiens, les troubles fréquents des Hitats de Rome, certains abus incontestables de la cour pontificale, enfin le grand schisme d'Occident avaient gravement atteint l'autorité du Saint-Siège La foi était ébranlée chez un grand nombre, aussi bien dans le clergé que parmi les fidèles, et l'abaissement de la morale publique^ favorisé par les tendances païennes de la Renaissance, facilitait encore l'éclosion de l'anarchie religieuse.
Malgré la condamnation solennelle que la faculté de théologie de Paris fit de l'erreur le 15 avril 1521, plusieurs professeurs l'embrassèrent. L'évêque de
Meaux, Briçonnet, appela près de lui quelques-uns de ces humanistes, en particulier Lefèvre d'Etaples, Valable et Farel, et ils répandirent dans son diocèse les nouvelles doctrines Au concile de Sens de 1521, il fut dénoncé en particulier deux libelles répandus par les luthériens contre le célibat des prêtres, et on les condamna. Des députés se rendirent auprès du parlement pour faire défendre l'impression et la vente de ces livres. Leur voix ayant été entendue, tous les ouvrages inspirés par l'hérésie furent recherchés et confisqués, et, tandis que les écrits de Mélanchton étaient censurés, on jeta au feu ceux de Luther (1).
Mais ces divers moyens devaient être impuisssants à entraver la marche du protestantisme car, au témoignage de Théodore de Bèze, il s'étendit dès lors dans toute la province sénonaise. De Lavernade rapporte, à ce sujet, qu'en 1522 un nommé Passagne fut accusé à Sens et convaincu d'avoir mangé en carême des pois au lard sans la permission de l'archevêque, et que, pour ce fait, une sentence de justice le condamna a être fouetté en public ; cet annaliste ajoute que la rigueur avec laquelle était punie la moindre infraction aux lois de l'Eglise explique peut-être les progrès rapides que fit l'hérésie dans le pays : mais la vraie cause était ailleurs.
A ces graves préoccupations vint bientôt s'ajouter pour le clergé celle de l'imposition d'une nouvelle taxe. Le conseil royal avait imaginé divers expédients pour remplir le trésor épuisé par les guerres précédentes. En juillet 1522, des lettres d'amortissement général furent délivrées pour les diocèses de Sens, Chartres,- Orléans et Meaux, moyennant une somme de soixante trois mille livres, et pourtant, l'année suivante, une subvention d'un million fut encore imposée sur le clergé de France pour subvenir à
(1) Cf. Jager, XIV, 300 à 305.
la campagne de défense contre Charles - Quint et Henri VIII d'Angleterre Le diocèse de Sens offrit seize mille livres à François P' qui en exigeait vingt-six mille ; de fait, il fut fourni en plusieurs paiements la somme de dix-sept mille deux cent cinquante-sept livres vingt sols neuf deniers (1).
La restauration de la cathédrale se trouvant en grande partie terminée, Etienne Poncher entreprit de reconstruire le palais de l'archevêché. La partie de son œuvre qui reste, et qui a été réparée à notre époque, présente un mélange intéressant du style ogival avec celui de la Renaisssance qui commençait à se répandre. Une large frise, composée de coquilles enrubannées, de balustres et d'armoiries (2), sépare le rez-de-chaussée de l'étage supérieur. Les grandes fenêtres, à meneaux de pierre ouvragée, sont encadrées de pilastres ornés d'arabesques. Le portail, qui donne accès de la grande rue vers la porte du transept sud de la cathédrale, est remarquable par la richesse de son ornementation. Les rinceaux de feuillages et les autres motits artistement ciselés qui l'encadrent et le décorent, en font un véritable chef-d'œuvre (3).
Ce prélat se trouvait à Lyon, où séjournait la cour, ^
lorsque survint sa mort le 24 lévrier 1520^. Son cœur O fut déposé dans l'église Notre-Dame de Paris, mais le chapitre de Sens, avec qui il avait entretenu d'excellents rapports [^\ obtint que son corps fut ramené dans sa ville archiépiscopale, et ses obsèques eurent lieu en présence des évèques de Troyes
(1) G. 143, 376. — Bibl. Nat., m. fr. 3903, fol. 93.
(2) Ses Hrmes étaient : D or au chevron de gueules, accompagné de trois coquilles ou vaniiettes de sable posées 2, 1, chargé en chef d'une tète de maure tortillée d'argent.
(3) Le montant des travaux qui furent faits à son compte s'élevait à 1230 livres 9 sols (G. 545).
(4) U lui avait accordé d'être maintenu dans son exemption de la juridiction de l'archevêque (Bibl. de Sens, S. X, 3-1).
et de Paris, mais sans aucun apparat, comme il en avait témoigné le désir. Son neveu, François, fit graver pour lui une tombe plate, en cuivre, dont le dessin nous a été conservé (I).
Le jour même de la mort d'Etienne Poncher avait lieu la bataille de Pavie où François 1" fut fait prisonnier par Charles-Quint et emmené captif en Espagne. La France tomba bientôt en proie à l'anarchie, et la inère du roi. qui avait la qualité de régente, fut rendue responsable de tous les désordres qui affligeaient le royaume, ainsi que son chancelier, Antoine Duprat (ou du Prat).
Ce haut personnage, né en 1463 d'une grande famille d'Auvergne, s'était signalé dans plusieurs charges de la magistrature et avait été nommé en 1507 premier président du parlement de Paris. Sa femme étant morte Tannée suivante en lui laissant trois enfants (2), il ne tarda pas à embrasser l'état ecclésiastique. Si quelques historiens ont vu dans cet acte un témoignage de haute piété, d'autres, au contraire, l'ont considéré plutôt comme un moyen habile d'arriver à la plus haute charge du rovaume. Quoi qu'il en soit, François V^ lui avait conféré la mission de négocier le Concordat avec les représentants du Saint-Siège, et, malgré l'impopularité qui pesait sur lui en raison de ce traité et pour d'autres mesures onéreuses et odieuses, sa fortune grandissait toujours. Le siège archiépiscopal de Sens étant devenu vacant, la régente le lui conféra, en même temps qu'elle défendait au chapitre de procéder à l'élection. Mais celui-ci ne tint aucun compte
(l) G. 998, 135. — Cf. Bibl. X.it. Estampes. Coll. Gaignières, P.C. 6' fol. '»4.
2) L'un d'eux, Guillaume, devint ëvèque de Clermont.
de rette interdiction, et il envoya, dès le 4 mars, une députation à la cour pour revendiquer les droits qu'il croyait toujours posséder. Les chanoines absents furent rappelés et, dans une assemblée générale du 24 avril, ils élirent à l'unanimité Jean de Sallazar qui joignait alors à son titre d'archidiacre ceux d'alibé de Ste-Colombe et de St-Remy, ainsi que de conseiller du roi. Mais le temporel du chapitre fut aussitôt saisi et mis sous séquestre, le procureur général du grand conseil appela comme d'abus de l'élection capitulaire, et les chanoines durent s'adresser au parlement pour avoir main levée de la saisie de leurs biens et se délivrer des autres poursuites.
Dès sa nomination à l'archevêché de Sens, le chancelier reçut encore de la reine mère la commende de l'abbaye de St-Benoît-sur Loire, et le pape lui en conféra l'investiture. Ce fut l'occasion de nouvelles hostilités, car les religieux revendiquèrent également pour eux le droit d'élire leur abbé et ils se pourvurent devant le parlement. Celui-ci rendit en leur faveur des arrêts, mais qui furent cassés par le grand conseil. Le parlement s'insurgea contre cette mesure, et il en résulta un conflit aigu avec la régente qui soutenait Duprat. Finalement il retira son opposition, mais en déclarant toute procédure suspendue jusqu'au retour du roi (l).
Indépendamment des causes générales pour lesquelles Duprat s'était aliéné les esprits en France, il était l'objet à Sens d'une opposition violente à cause d'une ordonnance qui avait lésé gravement les intérêts de cette ville. Pour subvenir aux dépenses excessives de la cour et des armées, il avait procédé, en 1522, à la création de nouveaux fonctionnaires chargés les uns de rendre la justice, les autres de percevoir les impôts. Dans ce double but, il avait
(l) Mauclerc. — Cf. Jager, XIV, 334-336.
enlevé au bailliage de Sens Tadministration de Villeneuve-le-Roi, pour la confier à des officiers spéciaux qui avaient acheté cette charge, La ville protesta auprès du roi contre cet acte qui diminuait son importance politique déjà bien atteinte, et, grâce à un sacrifice pécuniaire, elle rentra dans les droits qui lui avaient été enlevés. .Mais le ressentiment contre le chancelier ne s'était pas apaisé et, soit pour ce motif, soit en raison des intérêts généraux de l'Etat qui le tinrent éloigné, le nouvel archevêque ne vint jamais de son vivant à Sens. Pendant les onze années de son pontificat, il gouverna le diocèse par des procureurs, et malgré l'opposition du clergé. L'archidiacre, Jean de Sallazar, en appela vainement au parlement. Le 21 avril 1526, François 1" confirma lui-même le jugement rendu par le conseil royal contre le chapitre de Sens qui refusait de reconnaître Antoine Duprat comme archevêque, bien qu'il eût été nommé conformément au Concordat (1). Le 12 mai suivant. Antoine Dubourg, commmissaire du roi, publia une ordonnancequi défendait à Jean de Sallazar et aux chanoines d'enfreindre l'arrêt du conseil royal Lorsque François 1" fut de retour l'année suivante, la faveur du prélat ne fit qu'augmenter, et, le 3 mai 1527, il obtenait pour lui, de Clément Vil, le titre de cardinal de Ste-Anastasie.
Cependant le traité de Madrid, s'il rendait la liberté au roi, avait exigé que ses deux fils fussent envoyés comme otages à sa place. Cette situation humiliante pesait à la nation, et la lutte était sur le point de recommencer avec Charles-Quint. Déjà un décime avait été octroyé au roi par le pape sur le clergé, et le diocèse de Sens avait fourni pour sa part la somme de six mille six cents livres tournois (2). 11 se tint plus tard, le 16 novembre 1527,
(1) Archives Nat., K, 83, n" 16', original.
(2) G. 1. — Bibl.Nat., m. f. 3903. — Il reste aux Archives de l'Yonne le compte détaillé par le scelieur de l'archevêché (G. 586).
sous la présidence du chancelier, une assemblée des seigneurs et des dignitaires ecclésiastiques qui offrit un nouveau subside de deux millions d or, tant pour soutenir la guerre que pour contribuer à la délivrance des princes (I). Duprat saisit cette occasion de demander au roi de veiller avec plus de soin que jamais sur le dépôt de la foi, de protéger l'Eglise et de ne pas permettre que les erreurs nouvelles prissent racine dans ses Etats.
Avec son approbation, il convoqua un concile provincial qui se tint à Paris le 3 février 1528. Tous les suffragants y prirent part, à l'exception de Jean de Longueville, évèque d'Orléans, qui se fit représenter par son grand vicaire, parce qu'il possédait également le titre d'archevêque de Toulouse. Les prélats se réunirent aux Grands Augustins, et ils furent aidés dans leurs délibérations par un grand nombre de docteurs. On possède encore le cahier préparatoire que rédigea le chapitre de Sens pour être soumis à l'étude de l'assemblée. Il demandait, entre autres réformes, que les conciles provinciaux fussent plus fréquents, qu'une partie du revenu des bénéfices fût consacrée à la réparation des églises, et la résidence observée par les évêques et les bénéficiers, que les confréries fussent réformées, que la fête des fous, reste de coutumes païenaes, demeurât interdite aux clercs dans les églises, etc. (2).
Les sessions du synode durèrent jusqu'au 9 oc tobre, et l'on peut juger de l'activité de cette assemblée par les multiples questions qui y furent traitées et dont les actes nous donnent le détail complet. Après avoir affirmé la nécessité et les avantages des conciles provinciaux, la préface expose quelques unes des principales, hérésies qui avaient troublé l'Eglise, celles des Manichéens, d'Arius, des Vau-
(1) Sponde, 1528, n" 14.
dois, deWicklef, etc., el démontre que Luther renouvelait toutes ces anciennes erreurs. Pour arrêter la propagande de ces doctrines pernicieuses, le chancelier publia, dans la première session, un décret général en ces termes : Nous excommunions et anathématisons toute hérésie qui s'élève contre l'Eglise orthodoxe et catholique. Nous déclarons que ceux-là sont hérétiques opiniâtres et retranchés de la communion des fidèles qui osent croire et parler autrement que l'Eglise, carTEglise universelle ne peut errer, étant gouvernée par l'Esprit de vérité qui ne l'abandonne jamais et par J.-C. qui demeure avec elle jusqu'à la consommation des siècles. Nous déclarons atteints par l'excommunication tous ceux qui reçoivent, favorisent ou défendent les hérétiques. Quiconque est suspect d'hérésie ou noté à ce sujet devra être évité par les fidèles après une ou deux monitions, afin que ce retranchement de la société chrétienne, le couvrant d'une confusion salutaire, lui inspire plus sûrement la volonté de se réconcilier avec l'Eglise. Ceux qui seront condamnés pour cause d'hérésie et qui ne voudront pas revenir à l'unité, demeureront justiciables du for ecclésiastique et passeront le reste de leurs jours en prison pour y faire pénitence au pain et à l'eau Les laïques qui ne voudront pas abjurer leurs erreurs seront remis sans délai en la puissance du juge civil. Les ecclésiastiques ne seront renvoyés à ce tribunal qu'après avoir été dégradés de leurs ordres. Les relaps seront retranchés du corps de l'Eglise et livrés, sans autre forme de procès, au bras séculier. La suite du décret proscrit toutes les assemblées des luthériens et les livres de ces sectaires. Ordre est donné aux évêques de la province d'empêcher par toutes sortes de moyens les progrès de Thérésie, de se transporter dans les lieux suspects, d'obliger les habitants de la région à révéler les coupables, etc. Enfin, le concile s'adressant à François I*"" :
« Nous conjurons, écrivait-il, par les entrailles de la miséricorde divine, le roi très chrétien, notre souverain seigneur, de signaler le zèle dont il est rempli pour la religion chrétienne, en éloignant tous les hérétiques des terres de son obéissance, en exterminant cette peste publique, en conservant dans la foi cette monarchie qui, depuis sa fondation, est restée sans tache du côté de la doctrine ».
Après ce décret général, les Pères du concile dressèrent seize articles concernant les points de la foi attaqués par l'hérésie. Ils constituent un exposé de principes très important, dont voici la substance: I. On ne peut se sauver hors de l'Eglise. Elle est sainte et infaillible, et celui qui ne reçoit pas son autorité dans la doctrine et les mœurs est pire qiTun infidèle. — 11. L'Eglise, juge des questions de foi, est une société visible. — III. On ne peut refuser l'infaillibilité aux conciles généraux qui représentent l'Eglise universelle (1). — IV. Il appartient à l'Eglise seule de juger de l'inspiration et du sens des livres saints. Celui qui ose les interpréter d'après sa seule autorité est un schismatique. — V. En dehors de l'Ecriture, les fidèles doivent conserver les traditions des apôtres comme celles venant de J.-C, telles que la manière de recevoir et d'administrer l'Eucharistie, etc — VI. On doit observer les décrets des anciens dans les choses même dont ne parle pas la Sainte Ecriture, et ceux qui méprisent les usages de l'Eglise sont des prévaricateurs. — Vil. Les lois du jeune et de l'abstinence sont parmi les plus anciennes de l'Eglise, et anathème est porté contre ceux qui les rejettent. — VIll. Il faut regarder comme hé^'étique quiconque enseigne que les prêtres, les diacres et les sous-
(l) L'intaillibilité est aUribuée ici non au pape personnellement, mais au concile général composé du pape et de 1 épiscopat représentant l'Eglise universelle. Le concile suivait sur ce point la doctrine contenue dans la Pragmatique Sanction.
diacres ne sont pas tenus à la loi du célibat, ou bien leur accordera la liberté de se marier. — IX. C'est violer la loi divine et humaine que de condamner ou d'enfreindre les vœux monastiques. — X. Exposition de la vraie doctrine touchant la matière des sacrements, et des erreurs de Luther sur ce sujet. — XI. Condamnation particulière de la doctrine hérétique abolissant le saint sacrifice de la messe. — XII. Définition de la peine temporelle due au péché et de l'existence du purgatoire. — XIII. Doctrine de l'Eglise concernant l'efficacité de l'invocation des saints et condamnation des doctrines contraires. — XIV. Légitimité et antiquité du culte des images qui ne peut être taxé d'idolâtrie. — XV. Revendication du libre arbitre de l'homme, contre les anciennes erreurs renouvelées par Wicklef et Luther. — XVI. Ce n'est pas la foi seule qui justifie, mais plutôt la charité, et les bonnes œuvres sont nécessaires au salut.
Jugeant que cet exposé magistral de la doctrine catholique sur les points attaqués n'était pas suffisant, le concile recueillit encore un grand nombre d'erreurs enseignées par les hérétiques et les résuma en trente neuf articles pour les signaler plus sûrement à la réprobation des fidèles. En terminant, il dressa quarante décrets concernant la discipline ecclésiastique, la plupart renouvelés des synodes antérieurs. Ils avaient pour but de ranimer la foi et la pratique des vertus chrétiennes chez le clergé comme dans le peuple, de supprimer les abus et les scandales qui favorisaient la diffusion de l'erreur, enfin de recommander la surveillance et la destruction de l'hérésie. Mentionnons seulement l'article XI : Les curés doivent observer la résidence et lire ou faire lire chaque dimanche à leurs paroissiens les dix commandements de Dieu et les articles de la foi. S'il y a des curés qui ne soient pas assez instruits pour prêcher, qu'ils lisent à la place du sermon un
chapitre de Jean de Gerson, dans son traité Tripartito; et l'article XII : Si des paroissiens manquent la messe trois dimanches de suite, sans empêchement et sans permission du curé, qu'ils soient dénoncés aux promoteurs pour être punis suivant le degré de leur offense. Qu'ils ne voyagent pas à moins d'être munis d'une lettre de chrétienté de leur pasteur.
Ce concile est un des plus mémorables qu'ait jamais célébré l'Eglise de France. 11 servit comme de modèle aux assemblées qui furent tenues sur le même objet dans les autres provinces du royaume, et l'on y remarque, sur la foi et les mœurs, la plupart des décisions prises quelques années plus tard au concile général de Trente.
Le cardinal Duprat se montra, dans quelques-uns des décrets, l'ennemi juré et l'adversaire impitoyable de l'hérésie, aussi les protestants lui répondirent-ils par une haine sans merci. L'un d'eux, Régnier de la Planche, l'appelait « le plus pernicieux des hommes». Théodore de Bèze, dans son Histoire des églises réformées de France, cherche à le couvrir de ridicule et, à la mort du chancelier, il proposa, par dérision pour son embonpoint, de lui donner cette épitaphe satirique : Amplissimiis vir hic jacet. Des écrivains catholiques même lui ont reproché la sévérité des peines qui furent alors décrétées contre les hérétiques. Michaut, dans son Dictionnaire, note plusieurs décrets « de la plus atroce intolérance », et il lui fait un crime d'avoir non-seulement établi la peine de mort contre les partisans de la réforme, mais encore permis ou conseillé, suivant quelquesuns, les raffinements barbares qui furent parfois ajoutés à leur supplice.
On peut dire à sa décharge que les mœurs de ce temps, si elles ne sauraient justifier de pareilles mesures manifestement contraires à l'esprit de l'Evangile, les expliquent du moins et les excusent quelque peu. Le parlement lui-même réclamait l'ex
termination des luthériens. Quelques années auparavant il avait rendu les évêques responsables de l'extension de Thérésie par leur négligence à veiller sur leur troupeau et, pour les rendre plus attentifs à ce soin, il avait statué que les Ordinaires seraient obligés, même par saisie du temporel, de consigner au greffe de la cour une somme pour les frais de procédure contre les hérétiques qui seraient saisis dans leur diocèse. Aux yeux de certains politiques d'ailleurs, la propagation de Terreur, en brisant l'unité morale de la monarchie, était considérée comme une rébellion contre le pouvoir civil et un crime.
La sauvegarde du catholicisme ne fut pas la seule question dont les prélats du concile eurent à s'occuper. Le dauphin et le duc d'Orléans étaient prisonniers à Madrid, et le roi n'avait pas encore pu réunir la somme suffisante pour leur délivrance. Il profita de cette assemblée pour faire appel à la générosité du clergé, et, dès l'ouverture, le cardinal Duprat se fit l'interprète de François I"" auprès de ses suffragants qui acceptèrent la levée de quatre décimes sur tous les fruits et biens ecclésiastiques de la province. Ils établirent pur un acte public que cet impôt serait perçu, à titre gratuit, en deux années. Après autorisation et confirmation du St- Siége, le cardinal se déchargea du soin d'exécuter cette mesure surl'évéque d'Amiens (1).
Dans toutes ces négociations, Antoine Duprat joua un rôle de premier ordre, aussi le pape témoisrna à l'ambassadeur de France toute sa satisfaction « des bons offices que journellement réalisait le chancelier pour le bien, profit et honneur de luy, et de toute l'Eglise militante ». Il donna donc très volontiers son assentiment (1529) et la dispense nécessaire pour permettre au roi de conférer l'évêché d'Alby au cardinal, en témoignage de sa satisfaction.
(1) G. 32. — Arch. Nat., K. 84, n°' 7, 7»»'% 7'«^
Ciii(| ans plus tard, le cardinal devait obtenir encore au même titre Tévêché de Meaiix. Par une anomalie singulière, celui qui travaillait avec tant fie zèle à Textinction de l'hérésie, montrait un mépris complet pour les anciens canons qui condamnaient le cumul des charges ecclésiastiques. « On est tout surpris, remarque à ce propos Jager, de voir, à ce moment où les controverses s'élevaient avec tant de passion sur la doctrine, les évéques prendre si rarement la défense de la vérité. On les trouve dans les cours des princes, occupés d'affaires et d'ambassades, gouverneurs de villes et de provinces, ce qui témoigne sans doute de leur zèle pour le bien public ; mais l'instruction des peuples, la vigilance sur la discipline ecclésiastique, le soin de réprimer les erreurs étaient pour eux d'un devoir plus étroit et eussent donné un tout autre lustre à l'Eglise de France ».
L'autorité du cardinal-chancelier n'avait déjà plus au-dessus d'elle que celle du roi et du pape, lorsqu'il fut nommé légat à latere par bulle du 4 juin 1530. Ses lettres de nomination portaient, dans une clause spéciale, qu'il aurait la faculté d'en jouir, non pas seulement, suivant la formule ordinaire, usque ad heneplacitum summi pontificis ou régis, mais usque ad beneplacitum suuiu. Le pouvoir dont il jouit alors dans le royaume était tellement prépondérant que, ayant donné à l'évèque de Mâcon un bref dans lequel il prenait le titre de « primat des Gaules et de Germanie », l'ofiicial de Lyon, délégué en son nom pour mettre ce bref à exécution, lui prêta cette même qualité sans aucune protestation (1).
Tout en restant éloigné de son archidiocèse, le cardinal ne manqua pas cependant de témoigner de l'intérêt pour l'église de Sens. Dix ans à peine après l'achèvement du transept de la cathédrale, le chapitre
(i) Severt, Histoire des évôffues de Màcon.