‹ Histoire de l'église et de l'ancien archidiocèse de SensChapitre 2 sur 46 · IS · texte numérisé non relu

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avait entrepris la reconstruction de la tour méridionale du grand portail. Diiprat voulut contribuer à la dépense pour une somme de dix-sept cents livres. En 1528, il accorda de plus une indulgence de cent jours aux personnes qui coopéraient à cette œuvre, et, quatre ans plus tard, il prescrivit une quête générale dans toutes les paroisses pour la confrérie de Saint-Etienne (1). La tour du portail fut terminée de 1528 à 1535 par Nicolas Godinet, suivant le style ogival ; les larges baies portent à l'arcade des rinceaux flamboyants, et une balustrade à clochetons sert de couronnement. A Tangle sud se dresse un beffroi qui date de la Renaissance.

Les uns attribuent aussi à ce prélat, d'autres au chanoine Frittard, la série des seize grands pinacles et culs-de-lampe qui ornaient autrefois les colonnes du chœur, et qui dateraient de 1534. Les statues qui les accompagnaient ont été détruites à la Révolution, mais les clochetons, enlevés au siècle dernier, sont conservés au musée du palais synodal. M. de Montaiglon a reproduit un de ces motifs de sculpture qui sont de vraies lanternes à jour, aussi compliquées et étudiées que la lanterne qui couronne l'escalier du château de Chambord. « On ne saurait, écrit-il, trop admirer l'élégance ingénieuse de ces pyramides de tourelles étagées, toutes différentes les unes des autres, avec leurs cages d'escalier, leurs contreforts équilibrés, leurs galeries circulaires, leurs pinacles fleuronnés, leurs balustrades en arcature, leurs rondes d'enfants et toute leur dentelure ajourée où la pierre s'est laissée manier comme le bois par le huchier ». Les culs-de-lampe, s'ils forment une masse plus pleine que les pinacles, en conformité avec leur destination, possèdent cependant le même caractère et la même ordonnance.

La culture des beaux-arls était alors en grand

honneur dans la cité de Sens, et il s'y formait un jeune artiste qui devait être une des illustrations de son pays et même de la France. Jean Cousin, né en 1500 ou 1501 de parents pauvres au village de Soucy, avait commencé à exercer les modestes fon(;tions de de géomètre et d'arpenteur expert. En 1530, il travaillait a la cathédrale où on le voit « raccoustrer et repeindre une ymage de Notre Dame ». Plus tard il figure dans les comptes royaux des bâtiments à Fontainebleau (ISIO-ISSO), en qualité d'imagier. Mais sa prodigieuse activité s'exerçait surtout en dehors de la cour, et il parvint à une renommée telle qu'on le comparait à Zeuxis et à Apelles. De même que certains maîtres italiens de ce temps, il fut à la fois peintre, graveur, dessinateur pour illustrations, sculpteur, écrivain d'art et même quelque peu architecte. A la suite des guerres d'Italie, Charles VIII et François I^"" avaient ramené des artistes éminents qui mirent la France en contact avec les écoles de Florence. Le dernier de ces rois chargeait Léonard de Vinci, André del Sarto et le Primatrice de décorer le château de Fontatnebleau qu'il élevait à la place de l'ancien manoir féodal. Les chefs-d'œuvres de Michel- Ange se répandaient dans notre pays, apportant la connaissance et le goût d'un art nouveau, mélange à la fois de l'antiquité païenne et du souille chrétien. Tout en s'inspirant de ces créations géniales, dont la beauté n'a jamais été égalée, Jean Cousin, à l'imitation d'autres maîtres français, y ajouta son originalité propre où apparaîll'empreinte duvieilnrtnational, et il suscita un mouvement qui a été qualifié de « première école française «.

On a attribué à cet artiste des travaux si nombreux que la vie la plus longue et la plus active ne saurait y suffire, mais des hommes compétents sont parvenus à distinguer ses œuvres authentiques de celles de ses disciples ou de son école. De ce nombre, le livre de la Pouriraicture fait encore autorité

en la matière et prouve combien il avait approfondi l'art du dessin. On y remarque surtout la sûreté de sa main, la force et le caractère de son talent. Dans le célèbre tableau du Jugement dernier {)Av\aée du Louvre) qui ornait autrefois la chapelle des minimes de Vincennes, se trouvent comme résumées ses hautes qualités : c'est une composition assez compliquée, mais remarquable de clarté, de science anatomique et de perspective. Si Timitation de Michel- Ange y est visible, l'artiste apporte comme partout ailleurs un talent personnel, puisé aux meilleurs traditions de l'art national. On considère cette œuvre comme l'un des plus anciens monuments de la peinture française à l'huile.

Jean Cousin s'est montré également un sculpteur de premier ordre, notamment dans le Tombeau de l'Amiral Chabot (Musée du Louvre), provenant de la chapelle des célestins de Paris. Comme graveur, il nous reste de lui cinq eaux-fortes, toutes signées, et dont quatre représentent des sujets religieux : V A/inondation, Jésus descendu de la Croix, la S^" Famille (1544) et la Coiiversion de S'- Paul. Ces gravures, dit M. Duplessis, donnent la mesure réelle du talent de ce maître qui possédait à un degré fort élevé la science de la forme, le sentiment de l'élégance et de la beauté.

Mais il est connu surtout comme peintre verrier. Cet art, né depuis de longs siècles sous l'influence du sentiment chrétien, mais resté longtemps stationnaire, tendait aussi à prendre un nouvel essor que Louis XII et Jules II avaient encouragé. Au milieu de ce mouvement, Jean Cousin prit aussitôt le premier rang soit par le grandiose et la pureté de son dessin, soit par la vivacité de ses coloris et les procédés particuliers de sa composition, imprimant à ses peintures sur verre un cachet supérieur que nul parmi ses rivaux n'a su atteindre et que personne depuis n'a pu imiter. On lui donne comme maîtres

techniques Jean Hympe etTassin Grassot, les habiles verriers qui avaient exécuté les vitraux du transept de la cathédrale. Nombre de ses œuvres en ce genre ont péri, notamment les vitraux de l'église S*-Gervais à Paris. La Sainte-Chapelle de \'incennes en possède plusieurs d'une rare beauté. Il s'en est conservé deux superbes, la Vie et le Martyre de S*" Eutrope, et la Sybille tiburtine dans la cathédrale de Sens, ainsi qu'une autre Sybille dans la chapelle du château de Fleurigny. Au reste, le grand artiste travailla également pour plusieurs autres églises sénonaises. Celle de St-Romain avait reçu de lui un vitrail représentant un Jugement dernier, d'une composition différente de son célèbre tableau On y remarquait un pape et des cardinaux au milieu des enfers, et quelques historiens ont voulu en conclure que Jean Cousin avait adopté le parti de la Réforme. Mais il ne faisait en cela qu'imiter la liberté d'allures de Michel-Ange et d'autres peintres ; sa vie d'artiste, consacrée en grande partie à l'inspiration religieuse et catholique, indique clairement quels étaient ses sentiments (1). 11 mourut à Paris vers 1590 « plus riche, dit Taveau, de nom que de biens de fortune qu'il a toute sa vie négligés, comme tous hommes de gentil esprit, faisant profession des arts et sciences, s'y sont peu arrestés ».

Sur la famille de Jean Cousin on n'a que peu de renseignements 11 se maria en secondes noces avec Marie Bouvyer ou Bouvier, sœur de Jean Bouvier, curé de Soucy, puis chanoine de Sens à l'autel de Notre-Dame. D'accord avec MM. Guiffrey et Blondel,

(1) On attribue également à Jean Cousin des bois d'imprimerie conservés à la typograpliie de M. Duchemin, de Sens, et qui portent son rhlQre I. S. entrelacés, ou C. S., accompagnés d'un outil de graveur sur bois et du nombre 13. Ces gravures représenteul diverses scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Elles nous semblent avoir servi pour une de ces éditions vulgaires de la Bible qui parurent de difTénuts côtés à cette époque. (Cf. Bull. Sens, 1880, 189 et suiv.).

nous inclinons à considérer comme le fils du grand peintre un autre Jean Cousin qui prit en 1543 ses grades à l'université de Paris où il était étudiant depuis 1539, et devint la môme année chanoine de la métropole. 11 n'était pas rare à cette époque, de voir admettre dans un chapitre des clercs, jeunes encore, et n'ayant pas reçu les ordres Le fils de celui qui avait donné' tant de chefs-d'œuvre à l'art chrétien méritait bien, du reste, cette faveur, et son grand talent devait le faire choisir lui-même plus tard par le cardinal de Bourbon pour opérer la révision du bréviaire diocésain (1).

La ville de Sens possédait encore un autre homme remarquable qui reprit la série interrompue de ses chroniqueurs. Pierre Bureteau, né vers 1485 d'une famille de tonneliers, n'était que novice en 1503 lorsqu'il fit donation de tous ses biens au couvent des célestins « en espérance d'y demeurer religieux sa vie durant et d'y vivre solitairement et contemplativement et suivant Dieu en ycelle église ». Le choix de ses témoins, Evrard Hympe et Jean Legrand, verriers, indiquent suffisamment sa culture et ses goiUs artistiques. 11 reste de lui un manuscrit curieux. C'est une Anthologie renfermant diverses poésies latines et épitaphes, tirées d'imprimés ou de manuscrits, et dont la plupart ne concernent pas le diocèse. Dans le prologue, l'auteur développe en beau style cicéronien ce thème qu'il est utile et agréable aux hommes d'être instruits, mais que la connaissance de l'histoire est la plus avantageuse de toutes. Il manie le vers avec une sûreté étonnante, et adopte les formes prosodiques les plus diverses. Bien qu'il affirme avoir recueilli les inscriptions grâce à de nombreuses recherches « dans plusieurs volumes,

(1) Pour plus de détails sur la Vie et les œuvres de Jean Cousin, cf. Bull. Sens, 1872, 1897, 1905. — Bull. Auxerre, 1851, 1869, 187'i. — Firmin-Didol, Elude sur Jean Cousin, 1872, etc.

chartes et tombeaux », il paraît bien que tout ce qui est antérieur au moyen-âge ne présente, au moins comme texte, que le fruit de son imagination poétique. Quant aux pièces de cette époque, il y a lieu de faire un triage et de contrôler ses sources dont quelques-unes cependant paraissent bonnes. On retrouve bien l'esprit de la Renaissance dans le choix de ce recueil où sont mélangés bizarement les morceaux les plus hétérodoxes: une épigramme sur M le Dieu très haut », à côté du « Jugement de Paris », les récits de la guerre de Troie et des héros grecs et romains, à travers Thistoire biblique et des faits intéressants sur les archevêques et le diocèse de Sens (1).

L'œuvre la plus intéressante de Bureteau est une étude historique, intitulée : Histoiia archiepiscoporiim et alionun viroriun diiecesis senoiiensis, usque ad aiinum 1520. Le manuscrit, vendu en 1849 à M. de Salis, député de la Moselle, a disparu. Lelong, qui en a pris connaissance dans la bibliothèque des célestins de Sens, donne une appréciation peu favorable. c( Il y fait paraître, dit-il, trop de crédulité. Il s'est souvent mépris dans les vies des premiers évèques de Sens qu'il fait contemporains de saint Pierre, ainsi que les auteurs (jui l'ont précédé, ce qui fait voir qu'il ne peut être utile que pour son temps » (2). Divers emprunts, qui ont été faits à cette Histoire par des écrivains postérieurs, démontrent cependant que, même pour la période ancienne, il y avait recueilli parfois des documents précieux (3).

(1; Cf. Qunntin, Bull. Auxerre, 1875, 407 et suiv. — Bibliothèque d'Auxerie, m. n» 205.

(2) Bihl. Hist. I, 649.

(3) Nous rapprocherons de ce travail historique une Histoire des pontifes sénonais, d'une écriture du xvi® siècle, allant de saint Savinien à Richer, 1073. Cette œuvre anonyme (Bibl. Nat., m. I. 5203, autrefois de Colbert), n'est sans doute cju'une variante de l'IIisturia Francorum senonensis, aUribuée à Hugues de Fleury.

Les dernières années i]u cardinal furent absorbées complètement par ses fonctions de chancelier et de légat. II prêta, en particulier, son concours à François 1" dans le projet qu'il avait formé de se réserver la nomination à tous les bénéfices du royaume. Un mémoire fut envoyé au pape, dans lequel on faisait ressortir tous les inconvénients des anciennes élections, et Rome accorda sans difficulté une bulle qui supprimait, pour tout le reste de la vie du roi, les droits en question. Elle fut acceptée par le parlement qui rendit un arrêt défendant à toute communauté de procéder désormais à la collation des dignités, soit évêchés, soit abbayes, par voie d'élection, et enjoignant, sous peine de nullité et d'abus, d'attendre la nomination de Sa Majesté Quelques historiens ont écrit que Duprat voulut même abolir définitivement tous les droits et privilèges dont se prévalaient certaines églises, et qu'après avoir réclamé tous les titres, en vertu de sa charge de chancelier, il les jeta le même jour au feu. Ce fait, quoique vraisemblable, manque de preuves certaines.

Le roi travaillait en même temps à arrêter les progrès du protestantisme. Sur sa prière. Clément VII adressa à tous les évêques et à tous les inquisiteurs l'ordre de sévir contre les hérétiques, d'abord par les censures et les peines canoniques, ensuite par un jugement qui livrerait les coupables au bras séculier. 11 y était joint une commission pour le légat, archevêque de Sens, le chargeant de nommer, sous le bon plaisir du roi, deux magistrats qui auraient soin de recevoir à Paris les appels de ceux qu'on poursuivrait en province (l). Le 9 décembre 1534, le roi écrivait au cardinal : « Monsieur le légat, j'ai reçu vos lettres du 7 de ce mois, et vu par icelles la diligence qui s'est faite et se fait chaque jour au fait des luthériens, dont j'ai été très aise, et ne saurait-

(I) Jager, XIV, i5i, 48^.

on faire chose plus agréable f|iie de continuer en sorte que cette maudite et abominable secte ne puisse prendre pied et racine dans mon royaume. »

Parvenu au faîte des honneurs, Duprat eut encore, dit-on, l'ambition de succéder à Clément MI qui mourut cette même année. 11 aurait proposé au roi de contribuer pour quatre cent mille écus aux frais de son élection ; on ajoute que cette offre fut repoussée par François I*"^ et que son ministre en tomba malade de dépit. Cette accusation paraît peu probable, étant donné le très grand âge (72 ans) de Tarchevéque de Sens. Il s'éteignit peu après, le 9 juillet 1535, dans son château de Nantouillet (Seineet-Marne) qu'il avait fait élever avec magnificence. Par son testament, il léguait différentes sommes aux œuvres de religion et de charité, et en particulier pour célébrer son anniversaire dans la cathédrale de Sens. D'après les uns, il avait témoigné, au moment de sa mort, de grands sentiments de piété : d'autres, au contraire, prétendent que sa fin fut pleine d'anxiété, de remords et de désespoir. On raconte même que le roi envoya M. de Biron, amiral de France, avec l'ordre de saisir tous ses biens, tant en son château que dans son hôtel d Hercule et dans le palais des archevêques de Sens à Paris. Le chancelier, qui n'avait pas encore rendu le dernier soupir, se ranima lorsque l'envoyé royal parvint auprès de lui, et il exprima toutes ses plaintes, en rappelant à François l" le dévouement qu'il lui avait toujours témoigné. Sur quoi, le roi lui aurait répondu qu'il ne le traitait pas plus mal qu'il lui avait conseillé lui-même d'agir à l'égard des autres.

Il n'entre pas dans notre plan de discuter les attaques très violentes et les graves accusations portées contre lui et f|ui visent surtout l'homme politique. A ce titre, il travailla beaucoup à fortifier et à étendre le pouvoir royal, et dans cette œuvre il fut un des prédécesseurs les plus marquants de l\iche-

lieu. Parmi les reproches que l'on a adressés à Tarrhevêque, un des plus mérités vise, à coup sur, sa trop grande indifférence pour le diocèse de Sens. Tout en réglant que son cœur serait déposé dans la cathédrale de Meaux, il voulut cependant recevoir la sépulture dans sa ville archiépiscopale. On fît à ses restes une réception triomphale, et ils furent inhumés dans l'église Saint-Etienne, à côté de l'autel de Saint-Pierre il).

Son fils, Antoine Duprat, prévôt de Paris, fit élever sur son tombeau un magnifique monument dont l'auteur est inconnu. Sur un soubassement en marbre noir était posé un sarcophage de marbre blanc, porté par quatre pattes de lion écrasées, avec les armes du cardinal (d'or, à la fasce de sable, accompagnée de trois trèfles de sinople). Dessus se trouvait une table de marbre noir sur laquelle le cadavre du cardinal était représenté nu et gisant. Comme pavillon, quatre colonnes à chapiteaux corinthiens, posées aux angles, soutenaient un plafond en marbre noir, sur lequel était la statue de Duprat, à genoux, devant un prie-Dieu. Aux quatre coins étaient symbolisées, par des statues de femme, les vertus cardinales avec leurs emblèmes. Sur chacun des côtés du soubassement se trouvaient quatre basreliefs en marbre blanc, d'une belle valeur artistique, qui seuls ont échappé à la destruction. Le premier représente Duprat dans sa charge de chancelier ; le second, son entrée comme cardinal à Paris ; le troisième, le concile provincial qu'il présida en 1528, et enfin sur le quatrième on voit son entrée comme légat à Paris (2).

(1) Cf. Vie d'Antoine Du Prat, par le marquis Du Prat, Paris, 1857. — Bull. Sens, 1885.

(2| Cf. Moutaiglon, 0[>. cit., août et sept. 1880. - C'est à tort, peusous-Dous, que plusieurs historiens ont iaterprélé le second

De même que son prédécesseur, Lolis de Bourbon cumulait de noml)reuses dignités ecclésiastiques lorsqu'il fut promu à l'archevêché de Sens. 11 était le quatrième fils de François de Bourbon, comte de Vendôme, et de Marie de Luxembourg. Dès 1510, ce prince de sang royal était nommé évêque et duc de Laon à Tàge de dix-sept ans, mais il ne put être sacré qu'en 1519. Celte même année il fut créé cardinal-prêtredu titre de St-Sylvestre qu'il échangeaplus tard contre celui, plus élevé, de Ste-Sabine, puis il succéda à son oncle, Philippe de Luxembourg, sur le siège du Mans. Enfin, (ùnq ans après, il recevait encore l'évêché de Luçon et l'abbaye de St-Denis dont il fut le premier abbé commendataire (l).

Confirmé par le pape comme métropolitain de Sens le 13 août 1535, il prit possession par procureur le 29 septembre suivant, mais son entrée solennelle dans la ville n'eut lieu que le 23 janvier 1536. Elle se fit avec la plus grande pompe, au milieu d'un cortège imposant composé de cardinaux et de prélats, des enfants des maisons de Vendôme et de Chàtillon et du duc d'Enghien, enfin des personnages les plus notables du clergé, de la noblesse et des corps constitués. Un détail de la fête mérite une mention spéciale. A l'entrée de la ville on avait organisé un mystère, d'une inspiration des plus naïves. Au milieu d'un parc, qui était une allégorie de l'Eglise sénonaise, se dressait une tribune. On y voyait une énorme fleur de lys de laquelle sortait un personnage représentant le cardmal de Bourbon. Sur un

bas-relief comme figurant l'inhumation de l'archevêque à Sens, alors qu'il y est représenté à cheval, à la tète d'un nombreux cortège et précédé de clercs portant la croix métropolitaine à double branche. Les dix crosses qui précèdent ne sauraient non plus être attribuées, comme on l'a fait, aux curés de la ville de Sens; elles sont plutôt les insignes des évèques et des abbés mitres qui raccompagnaient. Ces bas-reliefs sont conservés à la cathédrale de Sens, et un moulage en a été pris pour le musée du Louvre. 1) Cf. Fenel.

étage supérieur était Dieu le Père, accompagné de joueurs de musique, et, à ses côtés, saint Savinien et saint Loup. Au moment où passait le prélat, les divers figurants commencèrent un dialogue en vers, et lorsque Dieu, saint Savinien et saint Loup lui eurent souhaité la bienvenue, l'Eglise de Sens prit la parole et déclama cette strophe :

Prince notable et révérendissime, A toi soumets ce peuple en toi très bon : Sois lui père comme nobilissime.

Lois, illustre cardinal de Bourbon (l).

Les débuts de son pontificat à Sens furent marquées par une importante fondation. Le doyen du chapitre, Philippe Hodoart, qui avait pris le grade de docteur en théologie à Tuniversité de Paris et avait professé là et ailleurs pendant de longues années (il avait alors quatre-vingts ans), établit un collège en chargeant son parent, M" Jacques Hodoart, avocat et conseiller du roi, de traiter avec le maire et les échevins. Le contrat, passé le 15 juin 1537, dans une réunion générale des habitants, porte qu'une maison, sise rue de la Parcheminerie (aujourd'hui rue Thénard, 53), était donnée à la ville avec diverses rentes « pour jeunes petits enfants estudiants es la ville de Sens, entretenement d'icelle et des régents et escholiers qui y seroient receus ». D'après les clauses de la fondation, un proviseur, choisi tous les trois ans par les échevins, était chargé de la gestion du revenu, de la surveillance et de l'enseignement des élèves et des autres affaires de l'établissement. Le principal devait avoir avec lui

(I) Cf. Rousseau, Bull. Auxerre, 1858, 6'tl, 644. — Au inouienl de l'eulrée dans la cathédi-itle, un curieux incident se prodiiisit. Parmi les évéques, celui d'Auxerre portait la barbe. Le chapitre, alléguant les règles du droit canon, lui interdit l'accès du chœur, jusqu'à ce qu'il se fût fait raser (Fenel). — G. 678. — Bull. Sens, XI, 365).

trois régents « doctes et vertueux ». L'élection de ce personnage était confiée, non au suffrage universel. « pour éviter la confusion et multitude des brigues,» mais aux deux premiers dignitaires ainsi qu'aux lieutenant général, avocat, procureur du roi, prévôt et maire de la ville. Le collège devait profiter bientôt de fédit d'Orléans (1560;, dont l'article IX attribua une prébende du chapitre à l'un des professeurs pour donner aux enfants un cours gratuit. Ainsi constitué, il fonctionna pendant le reste du XVP siècle, mais la stabilité lui faisait défaut, en raison des fréquentes mutations du principal et des régents, ({ui produisirent dans la suite l'affaiblissement de la discipline et l'éloignement des élèves. Dès 1617, le chapitre qui s'intéressait tout spécialement à sa prospérité, eut le projet d'en confier la direction à un ordre religieux, et l'œuvre fut définitivement confiée aux Jésuites en 1622 (1).

Si la culture des lettres se répandait de plus en plus parmi la jeunesse sénonaise, grâce aux largesses d'un ancien professeur de l'université de Paris, la décadence de la vie religieuse allait toujours en grandissant dans la plupart des monastères de la ville et du diocèse. Pour y porter remède autant que possible, le cardinal de Bourbon se mit d'accord avec l'autorité royale. Il commença par obtenir un arrêt du parlement (1335) qui ordonnait la réforme dans l'abbaye de St-Jean dont les lieux réguliers et les prieurés se trouvaient dans un état misérable (2). A Sainte-Colombe, sur une requête de l'abbé, Jean d'Ancezanne, une ordonnance de l'abbé

0) Cf. G. 2 ; D. 29. — Gall. Christ. XII. Append. 367. — Bull. Sens, 1876. — Annuaire de l' Y. 1877. 191 et sniv. — Quelques années plus lard, (1550) un autre chanoine de Sens, Etienne (lu Bourg, qui était en même temps curé de Villeneuve-le-Roi, donna à celte ville une maison où fut également installé un collège. — Cf. Fenel, Catalogue des Dignités de Sens, G. 700.

(2) H. 16 et 378.

de Moiitier-Neuf, à Poitiers, vint prescrire la même mesure (IS'il) pour remédier aux désordres des moines. Elle réglait qu'il y aurait à l'avenir dix-huit religieux, dont six novices. Pour les sorties en ville, il leur fut ordonné d'aller toujours par deux, un ancien et un jeune, et « habillés de leurs grands frocz rt. Un arrêt du roi et une décision du parlement, du mois de juin 1544, vinrent confirmer cette oeuvre de relèvement Ij Les religieuses de la Pommeraye furent également rappelées à une vie plus régulière par un arrêt du 15 avril 1544, qui y établissait d'autres moniales venant de Notre-Dame de Gif, (près de Versailles) et du Val-de-Grâce de Paris. Quinze ans plus tard, la communauté comprenait vingt-six religieuses avec trois prêtres et quinze serviteurs '2).

L'abbaye de Vauluisant venait d'être restaurée magnifiquement par son abbé, Anthoine Pierre, lorsqu'il plut au roi de la donner en commende à Odet de Goligny, mieux connu sous le nom du cardinal de Ghâtillon Ce personnage fameux avait été nommé évêque de Beauvais à 1 âge de dix-sept ans, et son oncle, le grand-maître Anne de Montmorency, avait obtenu pour lui la pourpre romaine des mains du pape Clément VII. Comme l'abbé Anthoine persistait à conserver son titre, il chercha à obtenir son désistement en le nommant son grand vicaire et en lui faisant donner par l'archevêque de Sens le prieuré de Notre-Dame de Courtoin. De plus, il lui offrit une grosse pension sur les revenus du monastère et le vicariat perpétuel et inamovible sur cette maison avec un évèché i?i partibus. Ebloui par ces propositions. x\nthoine Pierre donna sa démission, et il reçut une bulle le nommant évêque de Sidon, avec ordre de fixer sa demeure à Paris et de n'exer-

(1) H. 3, 96. — Arcti. Nat. V5, 1227, fol. 407.

(2) Gall. Christ. XII, 190. - H. 924.

cer ses pouvoirs que dans ce diocèse, moyennant la permission de l'Ordinaire. Sur ses observations que son séjour à Paris rempècliait de remplir la charge de prieur de Vauluisant à laquelle il tenait beaucoup, Clément VU lui accorda l'usage du même privilège dans le diocèse de Sens (1).

Cette abbaye qui, au dire d'un chroniqueur, était « un lieu iort délectable et bien bâti ». plaisait beaucoup à François P^ Il y vint plusieurs fois séjourner avec sa cour : d'abord en octobre 1531, puis au mois d'avril 1539. Nous avons d'amples détails sur ce dernier voyage, grâce à la chronique de Sébastien Picotte. Le roi se rendit directement de Fontainebleau à N'auluisant où il resta plusieurs jours. De là, il passa par Fleurigny, dont le beau château appartenait au chevalier François Leclerc, bailli de Sens, puis il fit son entrée triomphale dans cette ville. Des représentants de tous les corps de la cité allèrent à sa rencontre en grand apparat, et il fut salué à son arrivée par une décharge formidable de cinquante pièces d'artillerie. La réception eut lieu à la porte Notre-Dame où l'on avait élevé un arc de triomphe à l'antique. Dans l'intérieur, des mystères furent joués à son passage, sur des tribunes somptueusement ornées. A la cathédrale, le grand archidiacre, M. de Sallazar, lui adressa une harangue, et le roi jura ensuite sur les Evangiles d'entretenir, de garder et d'observer les franchises et libertés de l'église octroyées par les rois ses prédécesseurs. Un dernier détail vient attester le reste de barbarie que les guerres perpétuelles maintenaient encore dans les mœurs. Pour divertir la cour, on tint en sa présence un procès criminel où le coupable fut livré à la question, puis décapité (2),

(1) et. noire Histoire de Vauluisant, d^as Annuaire de t' Y. IS87, '•9 et 50.

2| H. 677 ; G. 5i9. - Cf. Bull. Auxerre, 1858, 6i5, G50.

Le silence des chroni((ueiirs sénonais sur les visites que François I*"" fit clans le diocèse sont un témoignage indirect du mécontentement qu'il avait soulevé à Sens par son projet de confisquer la table d'or de la cathédrale. Le trésor royal était toujours aux abois, et le roi, pour se procurer de nouvelles ressources, avait envoyé dans cette ville un de ses représentants, Claude d'Asnières (21 février 1537), avec la mission de s'isiter ce chef-d'œuvre d'orfèvrerie et d'en estimer la valeur. Suivant le procèsverbal, les chanoines commencèrent à déclarer que « de bon cœur et volontairement ils feroient monstre de ladicte table, oftrant non seulement leurs biens mais encore leurs personnes au Roy ». Puis venait la description du rétable : Ledict tableau qui est un devant d'autel, y a en figure une Majesté de Dieu, une Notre-Dame, les quatre Evangélistes, aucuns petits anges élevez en œuvre au sizel, autrement à bosse. La dicte table esmaillée en plusieurs endroits à la mode antique, et pierreries en nombre suffisant, comme cornalines taillées, saphirs, amétistes et autres pierreries qui ne sont de grande valeur ni taillées, et par spécial ladicte table d'or selon l'ouvrage et façon se démonstre fort ancienne, mesme les chanoines disent ladicte table y est à cinq cens ans, aucuns mille ans, laquelle est d'environ deux pieds d'environ de long et cinq de large au devant dudict grand autel par bas... » (1). Claude d'Asnières était accompagné de deux marchands italiens résidant à Paris ; ils n'estimèrent ce travail qu'à vingtcinq mille écus d'or et la façon, avec or et pierreries, à quatre-vingt mille écus. « Tout esbashis et marris » ils déclarèrent que cette table n'était pas celle qui avait été déclarée au roi et qui devait être beaucoup plus riche. D'après la description qui nous reste, elle paraît bien être cependant la même que

(1) Bibl. Nat., m. fr. n» 3903, p. 240.

le rétable d'or qui fut porté à la Monnaie en 1760, d'après les ordres de Louis XY 1).

François I*"" prit vers ce temps une autre mesure qui acheva de lui aliéner le clergé sénonais. D'après la jurisprudence en cours, les officiaux des cours épiscopales ne s'occupaient plus que des actions purement personnelles concernant les ecclésiasti([ues, et leur compétence cessait sur les questions mixtes auxquelles des laïques étaient mêlés directement ou même indirectement. Mais des abus prolongés s étaient produits devant les tribunaux civils, de telle sorte que, dans beaucoup de diocèses, les oflicialités avaient recommencé d'attirer à elles tous les procès où un membre de l'Eglise était intéressé. Une ordonnance du mois d'août 1539 vint mettre fin à cet état de choses en attribuant à la justice royale la connaissance de toutes les actions réelles ou personnelles ; elle limitait la compétence des cours ecclésiastiques aux seules causes se rapportant aux sacrements, aux vœux de religion, à la discipline ecclésiastique et aux autres matières spirituelles, et elle portait de plus qu'à l'avenir tous les actes publics seraient rédigés en français. Les conséquences de cet arrêt furent que l'officialité de Sens qui occupait alors environ trente-cinq procureurs tandis que le baillage n'en possédait que cinq ou six, vit la situation complètement renversée à son désavantage (2).

Le pouvoir royal ne cessait, du reste, de travailler à réduire de plus en plus les droits des tribunaux diocésains. < )nze ans plus tard (1550), l'official de Sens ayant voulu revendiquer sa juridiction sur les évèques de la province touchant des faits de correction et de discipline ecclésiastique, les parlements

(1) Cf. Tome !<='■ de cette Hisloire, page 339. — Deux inventaires des joyaux el pierreries du trésor de la catliédr;ile furent rédigés sous le cardinal de Bourbon, en 1541 et 1553. (G. 709 et 135).

(2) Fenel. — Bull. Auxerre, 1876. 12.

acceptèrent des appels d'abus de ces procédures, en les déclarant abusives. Des arrêts furent ainsi rendus contre lui (1550, 1553 et 1557) en faveur des évèques de Nevers, Troyes, Chartres et Meaux, et il y fut déclaré que rarchevèque ne pouvait exercer son autorité juridique sur ses suffragants ni par un officiai ni par un vicaire, mais seulement par luimême ou par des évèques de la province.

Cependant le protestantisme recrutait des adhérents de plus en plus nombreux, même parmi le clergé. En vain le roi prenait des mesures très sévères pour arrêter ce mouvement. Le 29 janvier 1534, François I*"" porta un éditpour « Textirpation et extermination de la secte luthérienne», déclarant que ceux qui recèleraient les hérétiques seraient punis des mêmes peines, et que les dénonciateurs auraient droit au quart des biens confisqués. Par d'autres mesures prises en 1340, il demanda au pape et aux évèques d'établir des commissaires ecclésiastiques pour juger les protestants, et il chargea les cours souveraines, les baillis, sénéchaux, lieutenants généraux et particuliers d'instruire leurs causes le plus vite possible. Enfin, au mois d'août 1542, il enjoignit au parlement de faire rechercher les coupables et de les punir (1).

La population de Sens était encore à ce moment sous l'émotion profonde causée au mois de juillet de l'année précédente par un vol sacrilège commis à la cathédrale. Un garçon pâtissier, Jean Pagnard, avait dérobé le ciboire en vermeil contenant le Corpus Domini et l'avait caché sous un tas de pierre contre la muraille de la chapelle de l'hôtel-Dieu. Après plusieurs jours de jeûne, de prières et de processions solennelles, on découvrit le coupable qui, mis à la question par le lieutenant général, révéla

(1) Mémoires du Clergé, YII, 1479 et 1480 ; XIV, 1067 et 1479 I, 1089, 1098.

Tendroit où il avait caché le précieux vase sacré. On rapporta le ciboire à la cathédrale dans une cérémonie publique d'expiation à laquelle prirent part tous les corps de la ville, et un disc;ours fut prononcé par le père jacobin, Cognati, chargé de la fonction d'inquisiteur de la foi. Jean Pagnard, qui avait en vain réclamé la juridiction ecclésiasticjue, prétendant qu'il était clerc tonsuré, se vit condamner à être brûlé vif, et la sentence confirmée par le parlement, fut mise peu après à exécution (1).

Cet événement ne fut pas sans attiser les haines contre les protestants dont le nombre grandissait à Sens. Ces progrès de l'hérésie étaient connus jusqu'à Paris où les prisons du Châtelet et de la conciergerie du Palais s'ouvraient assez souvent pour recevoirdes prisonniers. Le cardinal de Bourbon qui possédait six évêchés et huit ou neuf abbayes et, d'autre part, était mêlé à toutes les affaires de l'Etat, passait son temps tantôt à Paris, tantôt à Rome; il ignorait cette situation ou du moins ne faisait rien pour y remédier. Il est vrai que dès le mois de janvier 1541, avec l'autorisation de Paul 111, il établit comme coadjuteurà Sens un ancien moine de Vauluisant, André Richer, évèque de Chalcédoine, et qu'il lui donna plus tard comme successeur Philippe ^lusnier, évèque de Philadelphie. Mais c'était là une mesure insuffisante dans des circonstances aussi graves, La faculté de théologie, qui luttait ardemment contre le luthéranisme, prit sur elle d'admonester certains prélats qui négligeaient leurs devoirs à ce sujet, et les docteurs, s'autorisant de l'approbation que donnait à cette démarche Pierre de Lizet, premier

(1) Ahnanach de Sens, de 1764. — L';irchidiacre Ferrand fit élever sur l'eudroit où avait été caché Je ciboire, une ctiapelle autour de laquelle lut représentée en bas-relief toute cette hisloire, et il établit dans l'église de l'hôtel-Dieu une confrérie du St- Sacrement, en réparation de l'outrage tait à l'Eucharistie. — Cf. uBlL Sens, 1905, 1 à 27.

président au parlement, écrivirent au cardinal de Bourbon pour le prier de veiller sur son diocèse. Cet avertissement fut écouté, car les hérétiques cessèrent de former des assemblées dans la ville et furent dispersés (1). Sur réquisitoire du procureur général, portant qu'à Sens et dans les environs il y avait de nombreux luthériens, la cour enjoignit en mars 1544 au bailli et au prévôt d'instruire leur procès. L'un d'eux, André Jobelot, qui avait été arrêté comme coupable de paroles injurieuses contre l'honneur de Dieu et de la S'^ Eglise et contre le culte des Saints, fut condamné à faire amende honorable devant le porche de l'église de Yilleneuvel'Archevêque (2). Théodore de Bèze cite encore de ce nombre un jacobin, nommé Begueti (Béguet) qui avait pris son grade en Sorbonne aux dépens du cardinal de Châtillon et possédait la réputation d'un bon prédicateur, avant de passer au luthéranisme. « Mais, ajoute avec amertume l'écrivain protestant, le ventre emporta la tête, car non seulement il abjura quelques propositions tenues par lui en chaire, mais, qui plus est, devint persécuteur des plus séditieux de son ordre » (3).

Les répressions bénignes restant inefficaces, le parlement prit des mesures plus énergiques et, le 22 mai 1545, il nommait parmi ses membres quatre commissaires extraordinaires auxquels il donna pour les villes de Meaux et de Sens « pouvoir exprès et mandement général de illec informer contre tous ceux qui seront entachés de la secte et hérésie luthérienne, et l'information faitte, les décretter d'adjournements personnels et prinses de corps selon l'exigence des cas ». Les effets de cette mesure ne tardèrent pas à se produire et il s'ensuivit plusieurs

(1) Jager, d'après d'Argentré, II, 138.

(2) Archives Nat., X, 2699. Arrêts du parlement.

(3) Op. cit. I, 22.

procès. Entre les condamnations qui furent prononcées, mentionnons celle du praticien Jean Coppé, de Sens ; ayant été trouvé possesseur de livres prohibés et accusé de propos sentant l'hérésie, il fut contraint à assister, tète nue, dans la salle de l'auditoire du bailliage, à Tauto-da-fé de sa bibliothèque. Il fut d'ailleurs élargi, tout en recevant l'injonction de mieux agir à l'avenir (1).

François I**" trouvait-il ces interventions trop peu rigoureuses ? Toujours est-il que, le 5 août suivant, il donnait commission à Jacques Leroux, conseiller au parlement, pour informer « au pays de Sens et terres adjacentes » contre les prédicateurs et sectateurs de l'hérésie et poursuivre leur châtiment rt (2).

11 faut sans doute considérer comme une conséquence des ordres royaux le procès fait à Jean Langlois (ou l'Anglais) en 1546 (3). Cet avocat sénonais, convaincu d'hérésie et de blasphème contre la Sainte Vierge, eut la langue coupée et il fut brûlé vif sur la place de la cathédrale. Bien qu'on lui eût attaché entre les mains une croix de bois pour l'exciter à demander pardon à Dieu, il refusa de faire amende honorable. On rapporte que son oncle propre, Giles de Barville, chanoine et archidiacre de Melun, voulut fournir lui même le bois du bûcher! Ce fut la première sentence de mort prononcée à Sens pour cause d'hérésie. Cependant la vie des protestants, en dehors des condamnations régulières, était encore protégée par les pouvoirs publics dans le diocèse, car, au dire de Lavernade, un nommé Mesreau fut pendu au pilori de la place du samedi, en 1552, pour avoir tué l'un d'eux.

(i) Arch. Nat. X='\ 99.

(2) Challe, Bull. Auxerre, XVII, 21, d'après les Archives Nationales, section judiciaire.

(3) Fenel. — J547, d'après Théodore de Bèze.

Les querelles religieuses n'étaient pas seules à préoccuper l'opinion publique, et la crainte d'une invasion étrangère vint un moment agiter le pays. En 1542, la guerre s'était rallumée entre François !*'■ et Charles-Quint. Ce dernier ayant gagné à son parti Henri VllI, le roi de France eut à se défendre à la fois contre les anglais au nord et contre l'empereur d'Autriche qui pénétrait en Champagne. Après bien du sang répandu, la paix fut conclue en 1544 entre François l" et Charles-Quint. Ces événements étaient suivis à Sens avec une vive inquiétude. Le jour de Noël 1543, il fut fait une procession à la cathédrale « après matines de niynuit pour impétrer grâce à Dieu, pardon et la paix pour l'invasion des assauts de la guerre et de l'empereur qui estoit luy et son armée près d'une journée de Troyes ». Après la conclusion du traité, on sonna également « pour le feu de joye de la paix qu'il a pieu à N. Seigneur nous regarder en pitié ».

Le clergé ne se bornait pas à s'intéresser au bien du royaume par des prières publiques, car il continuait à payer au trésor royal des subsides importants En 1541, le chapitre de Sens vendit quarantehuit arpents de bois dans la forêt de Soucy au prix de deux mille écus d'or, afin de payer l'emprunt fait par François P"" « pour subvenir aux urgentes affaires et nécessité de son royaulijie ». Deux ans plus tard le roi emprunta encore au chapitre une somme de mille livres (1). En 1544, nouveau don gratuit fait par le diocèse. La taxe de l'archevêque se monta à six cents livres, celle du chapitre à quatre cents, de l'abbé de St-Pierre-le-Yif à cent soixante, de St-Jean à cent, etc. Trois ans après, un don de deux mille écus d'or fut accordé encore à François l^^ N'ayant pas assez de revenus pour ces taxes, l'abbaye de St-

Remy dut recourir pour les solder à Taliénation de plusieurs biens (1).

En face des troubles profonds causés non seulement en France mais dans une partie de l'Europe par l'invasion du protestantisme et les luttes entre les princes chrétiens, le pape Paul 111 sentait le besoin de réunir un concile général. Il annonça son projet à toutes les cours (1545), et, pour répondre à son désir, le roi de France convoqua quelques théologiens en les chargeant de formuler leur opinion sur les points contestés par les hérétiques. Cette assemblée devait d'abord se tenir au palais de Fontainebleau, mais elle fut fixée ensuite à Melun. Nous ignorons le rôle qu'y joua le cardinal de Bourbon. Les docteurs avaient ordre de rédiger chacun en particulier leur mémoire, mais on ne publia que le résultat de leurs discussions : c'était une liste de propositions ou d'articles de foi, dans le genre du formulaire dressé en 1543 par la faculté de théologie de Paris (2).

Le concile de Trente fut ouvert le 13 décembre 1545. Mais la situation politique des états chrétiens entrava la marche de cette assemblée qui fut suspendue à plusieurs reprises, et où Ton ne compta qu'un petit nombre de prélats français. Le but principal des délibérations était de rétablir la paix entre les nations, de réconcilier les esprits divisés par les nouvelles opinions et enfin de restaurer la discipline ecclésiastique. Une des plus importantes sessions fut la sixième, tenue en janvier 1547. Les Pères y rédigèrent le projet de réformation en cinq chapitres, dont le premier visait la résidence des évéques. L'abandon des diocèses par ceux (jui en avaient la direction, entraînait les conséquences les plus funestes ; aussi, pour y remédier, on renouvela les

(2) Jager, XV, 47. — Sponde, ad an. 1545.

anciens canons tombés en désuétude, et il fut réglé qu'un évècjue qui resterait plus de six mois hors de son diocèse serait dénoncé au pape et puni ou remplacé. De même, dans la septième session, on décréta que nul prélat ne pourrait désormais posséder plusieurs métropoles ou cathédrales. Ceux qui jouissaient alors de plusieurs évèchés devaient, dans l'intervalle d'un an, les abandonner en ne gardant que le dernier obtenu. Des décisions analogues furent prisescontre les possesseurs de plusieurs bénéfices ecclésiastiques. Mais ces mesures si sages ne furent acceptés que pour l'avenir à la cour de France, et le roi demanda instamment à Paul 111 de ne point inquiéter les prélats qui étaient pourvus de plusieurs évèchés. Au sujet de la résidence, Henri 11 reconnut le bien-fondé des décrets du concile, car il écrivit sur ce point une lettre aux métropolitaine, et l'archevêque de Sens la transmit à ses sufFragants (1).

Le cardinal de Bourbon ne fut présent à aucune des sessions de ce concile. Il passait la plus grande partie de son temps à la cour, et ce fut lui qui baptisa le 10 février 1543, dans la chapelle du château de Fontainebleau, le fils d'Henri II, François II. Pour tenir son rang et subvenir aux prodigalités de ses neveux, il a été accusé de dilapider les biens de l'archevêché de Sens. « 11 avait bien scu, dit l'un de ses prêtres, Claude Haton, dans ses Mémoires, jouer du liaultz-bois et si n'estoit ménétrier, car il vendit tous les haultz-bois, ou peu s'en fallut, appartenant à son archevesché, qui estoient es environ de Brienon et Villeneuve-l'archevesque, de quoi fut fort blâmé. ') Le même chroniqueur rapporte encore comment, à un passage de François I" à Sens, son fou , Brusquet, poursuivit de ses quolibets ce prélat au sujet de ses coupes blanches dans les forêts, et il

(1) Jager, XV, 129. — Gall. Christ. XII.

cite de curieux détails sur une représentation satiri(|ue donnée pendant le cours d'une procession de la Fête-Dieu présidée par le cardinal, et dans laquelle les bourgeois sénonais traduisirent avec hardiesse leur mécontentement. Il paraît même qu'on lui faisait d'autres repro(;hes d'une nature particulière : « Et pour ce, fut surnommé par le feu roi François I*' Sitio, parce que toujours ledit seigneur avait volonté de boire de ses bons vins, eust-il été le mieux repu du monde ».

Quoi qu'il en soit de ces récits qui semblent exagérés, mais dont il est difficile d'apprécier au juste la valeur, le cardinal répondit aux doléances de l'université de Paris et aux vœux du concile de Trente en s'occupant désormais avec activité du diocèse de Sens. Il prescrivit la visite des paroisses, et on possède encore quelques procès-verbaux de ces inspections faites, soit au nom de rarclievê(|ue, soit à celui du chapitre dans les paroisses de son patronage. En 1546, les commissaires des chanoines passèrent ainsi dans douze paroisses : Bois-le-Roi, Ghancueil, Nangis,Thorigny, etc. Un certain nombre de ces comptesrendus sont curieux et mériteraient une étude spéciale (f).Oii y rencontre parfois des détails fort intéressants ; c'est ainsi que Vauthier, curé de St-Aspais de IMeliin, dans la visite de son doyenné, signale fréquemment le mauvais goût des statues qui remplissent les églises. Partout les paroisses étaient pourvues d'un maître d'école. La réception des délégués se faisait toujours avec un appareil solennel. Ils se rendaient à l'église avec le curé, les vicaires, les marguilliers et les habitants, et, après le chant du Veni Creator, ils procédaient à l'examen du tabernacle, des vases sacrés puis des fonts baptismaux. Ils demandaient ensuite au curé s'il avait à se plaindre des habitants, et à ces derniers s'ils étaient satisfaits

(I) Haton, Mémoires, passim. — G. 91.

de leur pasteur. Après avoir reiu le serment des sages-femmes, ils terminaient par l'examen des comptes que présentaient les marguilliers (1). Cette coutume se continua, sauf quelques interruptions, jusqu'à la fin du XVIIP siècle.

Le cardinal de Bourbon intervint d'une façon plus directe encore en faisant prêcher dans le diocèse de Sens « des genz doctes et de bonne vie », comme il avait eu soin de l'ordonner dans ceux de Laon et du Mans, pour éclairer les fidèles et les prémunir contre l'erreur (2). Dans le même ordre d'idées, il s'entendit avec le chapitre de la cathédrale pour supprimer définitivement les fêtes des S"-Innocents et des Fous. Malgré tous les décrets contraires, ces réjouissances avaient survécu avec leur caractère plus ou moins désordonné et scandaleux. Déjà en 1522, les chanoines avaient voulu mettre fin aux dissolutions païennes de ces fêtes et les supprimer totalement, mais les vicaires avaient obtenu encore la permission de les célébrer, à la condition qu'ils se comporteraient pieusement, sans lanternes et sans préchantre, et qu'ils ne se feraient point raser sur le théâtre devant la cathédrale. Mais toujours on revenait aux anciens errements. Le 6 janvier 1542, le maître des enfants de chœur et plusieurs semi-prébendés ou vicaires furent poursuivis en justice par le promoteur pour avoir chanté en musique et avec indécence dans le chœur le jour des S'^-lnnocents et de S*-Jean ; de ce qu'ils avaient méprisé les ordres du chapitre, ils furent même déclarés passibles de la prison, de l'amende et de l'aumône. Ce châtiment leur fut épargné, mais avec défense de ne plus jamais, en chantant, « user de semy brèves, numes, crochets, et hocquets, à peine de suspense » (3). Le clergé com-

(1) G. 714 et suiv,

(2) P. Hilarionde Coste.

(3) P. Aaastase, Op. cit., Bibliothèque Mazarine, 3256. — G. 678. — Fenel.

prenait enfin qu'il n'y avait plus lieu de donner aucun prétexte de moquerie ou de mépris envers les cérémonies sacrées en face du protestantisme grandissant. Le chapitre prit la résolution de supprimer radicalement ces fêtes et de ne plus les célébrer que comme les autres fêtes doubles, et, quelques années plus tard, le cardinal compléta cette mesure en supprimant la représentation des Trois Maries qu'il remplaça par une procession solennelle aux matines de Pâques

Une des œuvres les plus méritoires de Louis de Bourbon à Sens fut la réorganisation du grand hôtel- Dieu auquel il réunit le petit hôtel-Dieu ainsi que le prieuré de St-Antoine, en 1543. On releva les bâtiments qui étaient en ruines, et l'wn des administra teurs, le chanoine Fritard, commença à bâtir un cloître. Avant de s'y installer, six religieuses augustines vinrent (28 avril 1544) dans une réunion des chanoines faire profession et vœu d'observer leur règle, de servir les pauvres, et de se soumettre à la juridiction du chapitre.

Depuis un certain temps des changements notables s'étaient accomplis dans le régime des hôpitaux. Comme de graves abus avaient été commis par les patrons laïques ou ecclésiastiques de ces établissements charitables, l'Eglise de France, au concile de Vienne en 1312, avait cherché un remède aux désordres commis par certains clercs qui considéraient ces hospices comme de véritables bénéfices ; afin de dégager la responsabilité du clergé, elle avait décidé que la gestion temporelle des biens des hôpitaux serait confiée à des laïques, sous la haute direction de l'Ordinaire. A Sens, où l'influence du chapitre était considérable, et aussi les abus moins criants, cette réforme ne fut réalisée qu'en 1533. Une sentence du bailliage arrêta que, en plus du maître

(1) Chérest, Bull. Auxevre, 1853, 80. — Fenel.

administrateur qui continuerait à être présenté par les chanoines, il y aurait six directeurs dont trois seraient choisis dans le chapitre, et les trois autres parmi les bourgeois de la ville.

Lorsque l'administration des hôpitaux eut passé en d'autres mains, les dilapidations n'en furent guère diminuées ; aussi, après avoir ordonné en 1543 la réforme des maladreries, François I" étendit cette mesure à tous les hôtels-Dieu du royaume. 11 ordonna auxjuges de se rendre compte de l'état de ces établissements dans les limites de leur juridiction, et trois ans plus tard, malgré l'opposition du clergé et des seigneurs, il enjoignit aux baillis, sénéchaux et autres juges d'y établir des commissaires administrateurs, sous peine de suspension de leur office (1).

Au reste, la sollicitude à l'égard des pauvres continuait à être en honneur parmi le clergé du diocèse. Entre les témoignages multiples de ce temps mentionnons les suivants : En 1532, l'archidiacre Jean de Sallazar, sentant sa fin prochaine, rédige son testament dans lequel il établit des dons pour diverses œuvres charitaljles. Un chanoine de Sens, Jean Bordeau, lègue vingt livres tournois à donner en aumône aux pauvres filles orphelines ou autres « pour leur aider à maryer ». A l'abbaye de St-Pierrele-Vif, qui se composait alors de onze religieux, on relève dans le compte de 1554 : « Donné pour l'aumône générale aux pauvres du jeudi saint cinq bichets de froment et cinq bichets de seigle ; — à plusieurs pauvres gens quant ilz se sont mariés pour faire leurs festes. quatorze bichets moitié froment et moitié seigle ». A Ste-Colombe, il y a un four spécialement consacré à cuire le pain des pauvres. Un novice du couvent des cordeliers, Bonaventure

(1) Cf. notre Histoire âe V Assistance publique dans le départ de l'Yonne, dans Bull. Auxerre, 1901.

Surmeau, âgé de vingt ans. fait son testament avant d'entrer en religion. Il déclare établir ses héritiers universels les pauvres des hôpitaux de Sens « honestes filles à marier, povres jeunes enfants d'estude qui n'ont pas de quoy ou assez pour fournir aux despens de leur escholagc ou mariage, povres débiles d'aage ou appauvris par inconvénient et accident », et il nomme le prévôt de la ville son exécuteur testamentaire. En 1551, une grande stérilité ayant augmenté la misère, l'archevêque permit jiendant le carême l'usage du beurre et du laitage a en faisant debvoir de faire prières pour la paix et union de l'Eglise, pour santé et prospérité du Roy..., et avec ce de aulmosner par ceux qui auront puissance à leur discrétion tant à la fabrique monsieur St Etienne de Sens pour les réparations d'icelle que àTHostel Dieu de Sens » (4). Avec une munificence véritablement princière le cardinal de Bourbon a laissé à la cathédrale deux admirables tapisseries en haute lisse que possède encore le trésor. L'une représente rAdoratioji des Mages, l'autre le Couronnement de la S^" Vierge^ accompagné de deux autres couronnements; à gauche, celui de Bethsabée par Salomoji, à droite, celui d'Esther par Assuérus. D'après de Montaiglon, l'esprit de la composition et les détails des costumes relèvent de l'école flamande, et ces tapisseries seraient de la fin du X\'^ siècle ou encore des premières années du XVI®. Sortent-elles d'un palais des ducs de Bourgogne, ou bien, comme le suppose Jules GuilTrey, ont-elles été exécutées par Allardin de Souyn « maistre tapissier de haulte lisse » installé dans l'hôtel des archevêques de Sens à Paris, et qui passa en 1507 un marché pour l'exécution de petits ouvrages de tapisserie identiques à ceux-ci .' Quoi qu'il en soit, si certains historiens, à cause de la date

indiquée, ont attribué ce don magnifique à Tristand de Sallazar, ils sont à coup sûr dans l'erreur. Le premier propriétaire a dû seul faire apposer la bordure cousue à la tapisserie de TAdoration des Mages, et qui représente les armes d'un cardinal de Bourbon (de France, au bâton de gueules posé en bande sur le tout, avec la devise : Nespoir ne peur, et surmonté d'un chapeau cardinalice), avec les initiales CHS qui donnent Charles. Elles auraient donc appartenu d'abord, selon toute vraisemblance, au cardinal de Bourbon, archevêque de Lyon (1446-1488 , avant de passer à Louis de Bourbon. Détail important à noter, elles figurent à l'inventaire du trésor de la cathédrale fait en 1561, et celui de 1595 les mentionne aussi sous cette rubrique : c< Les parements qu'a donné monsieur de Bourbon, le premier pour le hault de l'aultel, où est figurée l'Assumption ; le second est l'Adoration des trois roys » (1).

Cette dernière, tissée or et soie, qui mesure 1 m 38 en hauteur sur 3 m. 30 de long, devait servir de parement d'autel. Dans une large arcature surbaissée, maintenue par des colonnettes, est assise au milieu, sur un trône, la Vierge soutenant l'Enfant Jésus sur ses genoux. A gauche, Melchior, vieillard à longue barbe, tète nue, est agenouillé, recouvert d'un somptueux manteau doublé d'hermine, l'aumônière attachée/à la ceinture. A droite du trône. S' Joseph se tient debout ; il est vêtu de bure et appuyé sur un grossier bâton. Derrière Melchior, Gaspard, le plus jeune des trois rois, le diadème sur la tête, attend le moment de présenter son riche présent porté par un nègre à genoux. A droite, Balthazar, habillé d'une robe de brocart et son badelaire suspendu à une longue chaîne d'or, a le genou en terre et offre à l'enfanf un drageoir étincelanl de pierreries. Un

personnage à longue houppelande et deux soldats sont à Tarrière-plan de la scène.

La tapisserie de l Assomption, en soie, laine, or et argent, a une hauteur de 1 m. et une longueur de 2 m. 90. Sa destination primitive fut d'être un parement de rétable en triptyque. La scène centrale représente Dieu le Père, la tiare sur la tète, une chappe d'or sur les épaules, et Jésus-Christ vêtu d'un manteau de pourpre, le front ceint de la couronne d'épines, la croix à la main, la poitrine portant les stigmates de la Passion. Ils déposent ensemble une couronne sur la tète de Marie, au-dessus de laquelle plane l'Esprit-Saint. La Vierge agenouillée, au centre, dans l'attitude de la prière, est vêtue d'une robe de drap d'or et enveloppée d'un ample manteau d'azur à broderies d'or. Autour d'elle les chœurs des Anges forment sa cour. Sur le panneau de gauche, Salomon fait asseoir Bersabée sur un trône et dépose sur son front un diadème C'est la reproduction du passage du Livre des Rois (111, ch. 11, Y, 19). A droite, Assuérus couronne Hestei\ prosternée à ses pieds et venant implorer le salut du peuple. Dans ces deux scènes, les personnages sont accomgnés de groupes nombreux, offrant une variété et une richesse de costumes, une fraîcheur et une harmonie de couleurs ainsi qu'une délicatesse d'expression impossibles à décrire. Ces deux sujets bibliques, rapprochés du Triomphe de Marie, sont une évidente allusion à la toute puissante intercession qu'elle exerce au ciel. Suivant le sentiment de M. de Montaiglon (1). ces tapisseries, surtout les Couronnements de Bethsabée et d'Esther sont de véritables chefs-d'œuvre. Dans le sens de la richesse et de la grâce, c'est une pure merveille, et à part les

(1) Antiquités de la ville de Sens, 51 et suiv. — Jules Guiffrey, Histoire de la Tapisserie, 135-136, — Chartraire, Inventaire du Trésor de la cathédrale, 2-5. — Magasin Pittoresque^ etc., etc.

tapisseries de Raphaël, qui sont d'un autre âge, on n'en pourrait citer ni de supérieure ni même d'égale. Le diocèse est également redevable au cardinal de Bourbon de ses premiers livres liturgiques imprimés à Sens. Un missel de 1529 (1) avait été publié encore à Paris, ainsi qu'un bréviaire, qui tut révisé par Nicolas du Puy, licencié en droit et chanoine de la cathédrale, et sortit des presses de l'université, chez Simon Vostre (2). Jean Cousin, le grand artiste, attira, dit-on, à Sens l'imprimeur François Girault, qui ne tarda pas à faire paraître un nouvel antiphonaire sénonais. La musique religieuse avait subi dans cette ville, comme ailleurs, une véritable déchéance. Après avoir brillé dans les siècles précédents d'un éclat admirable, elle s'était corrompue peu à peu, de sorte qu'au xvi^ les chants d'église étaient complètement altérés. Ils ne conservaient plus la pureté du chant grégorien ni l'élégance des vieux compositeurs gallicans. On peut juger de cette décadence par l'examen du premier livre de chant imprimé à Sens, en 1530, et qui contenait seulement le psautier, le commun des saints et quelques hymnes (3j. Une réforme générale était devenue nécessaire, et la tâche de refondre et de corriger l'antiphonaire fut confiée au chanoine Jean Cousin. Quoique jeune encore, il était très versé dans la liturgie. Il s'acquitta de cette mission avec une habileté fort vantée par ses contemporains et mérita de voir son nom inscrit en tète de cet antiphonaire, qui parut en 1552, avec une épigraphe

(!) Mentionné dans le catalogue de la bibliothèque du Chapitre de^l760 (G. 724).

(2) Incunable, fijrand iu-4°, à double colonne; il s'en trouve un exemplaire à la Bibl. Nat. (B. 1794) et un autre à la bibliothèque d'Auxerre (A. 122).

(3) Cf. Chérest, Bull. Auxerre, 1852. 37. — Bibl. de Sens, O. 7, 21 ; Inventaire, 177. — Bull. Sens, 1880, 185; 1905, 183. —G. 678. — Fenel. — Un exemplaire est encore conservé au trésor de la cathédrale. De la partie d'hiver, parue deux ans après, il reste un exemplaire à la Bibl. Nat. (vélin 205).

très louangeuse à son adresse La perfection typographi(jue répondait an mérite intrinsèque du livre, et le préchantre, en annonçant son apparition au clergé du diocèse, déclarait qu'aucun autre semblable n'était encore paru ailleurs. M Ghandenier le considère avec raison comme le premier travail important sorti des presses sénonaises. Avec une analyse étendue, il a donné la reproduction du feuillet portant les armes du cardinal de Bourbon, et celui où se trouve la marque de Timprimeur, avec Texergue : Sifie fide impossibile est placere Deo.

François Girault fut chargé également d'imprimer les Statuts synodaux de la ville et du diocèse, qui furent publiées dans un synode tenu en 1554, d'après l'ordre du <ardinal. Ces ordonnances, en partie rééditées de celles d'Etienne Poncher en 1525, renfermaient un choix de divers règlements établis dans les assemblées diocésaines précédentes, et se rapportant d'une manière générale à l'organisation des synodes, ainsi qu'à la collation des sacrements et à la célébration des fêtes (1).

Louis de Bourbon confia au même imprimeur la publication de plusieurs autres livres liturgiques : d'abord, un Bréviaire paru en 1555 (2), qui semble être une réédition de celui de Simon N'ostre ; puis un Manuale, seu Instruclorium curatorum insignis Ecclesiae senonensis (1556) (3;, un Missel (4), un Liber Epistolaruin,aii\ armes du chapitre (5), et enfin un Cérémonial de l'église de Sens (6).

(1) Il en reste plusieurs exemplaires (Bibl. Nat.,B.5606. — Bibl. d'Auxerre, A. I7'i et 175). — Le texte en a été publié par Migne dans sa Collection des Conciles, II, 864.

(2) Bibl. d'Auxerre, A. 121.

(3") Bibl. de Provins.

;4) L'unique exemplaire connu appartient àM. Navarre, dAuxcrre. M. Ghandenier a reproduit deux feuillets de ce précieux incunable {Bull. Sens, 1905, 200 et suiv.).

(5) Trésor de Sens, n° 396.

(6) Bibl. d'Auxerre, A. 199. — Ce rituel est cité par D. Martène, De antiquis Ecclesiœ ritibtts, I, 55-56.

En dehors des deux chanoines cités plus haut, le chapitre de la métropole comptait alors un bon nombre d'hommes remarquables par leur culture et leur goût éclairé pour les beaux-arts : les Fritard, les Richer, les Royer, les Thion, etc. Quelques-uns d'entre eux s'occupaient spécialement des travaux de la cathédrale (1). Grâce à de généreuses libéralités, ils firent construire, à côté de la porte du transept septentrional, un édifice spécial, orné de plomberie dorée, et parfaitement installé pour servir de bibliothèque (2). 11 ne reste plus malheureusement de catalogue de ce temps pour nous faire connaître les manuscrits précieux et les riches ouvrages qui y furent renfermés.

Un autre chanoine, Urbain Reversey, docteur en théologie, qui fut successivement archidiacre d'Etampes et préchantre, s'occu[)ait de réunir des matériaux pour l'histoire du diocèse. 11 termina en 1558 son ouvrage : De Episcopis senonejisibus ou Annales ecclesise senonensis, en six volumes, petit in-folio, qui va de l'an 49 à 1558 (3). Mauclerc cite également de lui un autre essai, en un seul volume in-folio, intitulé : Nomina, Lempora et vitse archiepiscoporum senonensiuni. Ces deux ouvrages sont mentionnés dans le catalogue de la bibliothèque de De Thou, et Pithou les a consultés pour ses Notes sur les capitulaires de Charles le Chauve. Le premier de ces recueils est une compilation qui n'offre guère de valeur et d'intérêt que pour les temps immédiats qui l'ont précédé. On retrouve les mêmes défauts dans un résumé de l'Histoire de l'église de Sens, qui fut rédigé en 1552, sous ce titre : Fasciculus archiepis-

[\) Le chanoine Jean de Bourron fonda en 1538 le crieurde nuit, chargé d'aller les lundi, mercredi el vendredi, aux carrefours de la ville, agiter sa sonnette vers minuit et avertir les dormeurs de prier Dieu pour les trépassés. (Cf. Ïarbé-Guyot, 96).

(3) Bibl. Nat., m. 1. 5204.

coporum senon. civil, melrop. ; d'après Bureteau, l'auteur était Pierre Coquin, curé de Saligny, qui devint plus tard secrétaire du cardinal de Pellevé (1\

La ville de Provins possédait alors un jeune clerc qui était appelé à devenir le plus grand parmi les annalistes du diocèse de Sens. Claude Haton, déjà cité à plusieurs reprises, était né en 1534 à Metz-sur-Seine. Ayant reçu dans sa jeunesse les ordres sacrés, il fut attaché un moment à la maison de Henri II, on ne sait au juste à quel titre. En 1561 on le retrouve à Provins. Parvenu à un Age avancé, il devint curé de Mériot, près de son village natal, où la mort l'emporta peu après, en 1605. Il écrivit vers 1574 des Mémoires qui restèrent longtemps ignorés. F. Bourquelot les a publiés en 1857 dans les Documents inédits de l'Histoire de France^ avec une introduction des plus intéressantes. Ce recueil a pour le diocèse de Sens une valeur de premier ordre. C'est une sorte de version populaire de quarante années de luttes intestines dont la France fut le théâtre au xvi^ siècle, sous les règnes de Henri II, de Charles IX et de Henri III. Si, comme homme de parti, on peut lui faire le reproche de pécher tantôt par exagération, tantôt par atténuation, il n'altéra point sciemment la vérité. Au reste ses erreurs et ses inexactitudes sont peu nombreuses. A côté des faits généraux apparaissent des traits abondants d'histoire locale, des indications météorologiques et des anecdotes. On y voit se mouvoir, vivre de la vie agitée du xvi* siècle, la ville de Provins, jadis éminemment commerçante et populeuse, importante encore et fermée de bonnes murailles.

Le grand intérêt de ces Mémoires consiste en ce qu'ils nous font assister à la naissance et suivre le développement du protestantisme dans la région. L'auteur rejette la responsabilité des grands malheurs

(1) Bibl.de Sens, 92.— Il est cité par le P. Leiong (Bii/.ZTjs/. 649). Sous le w 93 se trouve encore un écrit du inèuie, renfermant des pièces diverses, sous ce litre : Thésaurus secretariatus, etc.

de cette période sur les liérétiques qu'il accable de toutes les épithètes injurieuses alors en usage, et contre lesquels il appelle les mesures les plus violentes. 11 attribue également la prolongation des guerres à une partie de la noblesse, aux rois et aux princes du sang. Le clergé lui-mèjne n'est point épargné, et il ne manque pas de rapporter les accusations de simonie, d'avarice, et autres qui pesaient sur lui Sa compassion pour le peuple est touchante, et si les saisons sont rudes, si la contagion ou la disette sévit, si la guerre s'allume entre le roi et les princes du sang, entre les catholiques et les protestants, si les gens de guerre occupent les villages, les rançonnent, les pillent et les brûlent, il a toujours quelques bonnes paroles pour plaindre les maux des victimes et quelque trait énergique pour flétrir les auteurs de la misère publique. On rencontre parfois des anecdotes piquantes, telle le récit des ruses bizarres inventées par de pauvres gens pour forcer les soldats qu'ils logeaient à sortir « de bon gré » de leur maison. Sa liberté d'allure et quelques histoires grivoises, racontées avec complaisance, indiquent la licence des mœurs qui était alors générale. Gomme les hommes de sa génération, il croyait aux sorciers, aux revenants, aux loups-garous et à tous les êtres fantastiques admis encore par l'imagination du peuple. Il décrit les comètes, les éclipses, les aurores boréales, les signes célestes de tout genre, les dragons de feu, les guerriers se combattant dans les nues, et il a soin de noter les événements humains que ces apparitions annoncent ou avec lesquels elles concordent. Somme toute, l'œuvre historique de Claude Haton nous apporte pour notre travail les documents les plus précieux et les détails les plus circonstanciés qui nous permettent de suivre dans toute leur horreur les dévastations que les guerres de religion causèrent dans nos contrées.

Ces troubles profonds n'entravèrent qu'à demi

l'essor de la Renaissance qui eut son plein développement en France dans la seconde moitié du xvi° siècle et s'étendit à tous les arts. L'architecture de cette période a un caractère spécial qui la différencie nettement de celle qui Ta précédée, et on l'employa surtout pour embellir les palais et les châteaux. Dans les monuments religieux, elle fut un retour aux formes de l'art antique et à l'emploi des ordres grecs et romains (le dorique, l'ionique et le corinthien) dans les colonnades, les arceaux, les fenêtres et le plan général. Les vousseaux des voûtes se ramifient et soutiennent à leur intersection des clefs pendantes et des lanternes de pierre parfois énormes, avec des sculptures très variées. Aux balustrades, les trèfles et les quatre-feuilles sont remplacés par des emblèmes, des inscriptions ou des colonnetles avec panse, et les arcs-boutants de l'extérieur se couvrent des ornements légers de l'époque. Dans les autres parties de l'édifice, on retrouve les mêmes motifs, tels que : arabesques aux dessins capricieux mais toujours élégants, médaillons, cartouches, guirlandes de fleurs, niches, dais et pinacles en forme de candélabres.

La grande période de construction des églises était alors passée, et il en fut édifié bien peu d'entières dans le goût nouveau. Pour l'ancienne province ecclésiastique de Sens on ne cite guère parmi les principales que Saint-Pierre d'Auxerre, Saint-Iilustache et Saint-Pierre-du-Mont, de Paris. Dans le diocèse, ce style ne fut adopté que pour des réparations ou reconsti'uctions partielles, dans les églises de Saint-Pierre et Saint-Maurice de Sens, celles de Neuvy-Sautour, Saint-Florentin, Joigny, Montereau, Moret, Provins (Sainte-Croix et Saint- Ayoul), ÎNIontargis (l) etc. Un des types les plus

(1) Cf. Eiilnrt, Manuel d'Archéologie. — Quantin, Répert. arckéol.— Annuaire de l'Yonne, 18i4, 97 ; 18'i9, 180.— Bull. Auxerre, 1859, etc., etc.

beaux de cette architecture dans le Sénonais est le portail de l'église de Yilleneuve-le-Roi : il appartient à la seconde période. Ce ne sont plus les fines ciselures de feuillages ni les charmantes statuettes historiques qu'on admire au début de la Renaissance, alors qu'il existait encore de nombreuses réminiscences de l'art ogival, et dont le portail septentrional de la cathédrale de Sens est un des plus admirablesexemplaires. A Villeneuve, l'embrasure de la porte, moins profonde qu'à la période précédente, est surmontée d'une arcade en plein-cintre surbaissée. Dans le tympan comme sur les pilastres on ne voit que piédestaux, colonnes, niches, entablements et frontons curvilignes ou rectilignes, avec caissons uniformes dans la voussure. C'est Tordre dorique à la base, surmonté de l'ionique, et en haiit le corinthien; le portail est couronné par une forte corniche qui est dominée elle-même par de larges pinacles encadrant une rosace. L'exécution des détails est bien soignée et l'ensemble offre un caractère à la fois élégant et sévère (1).

La peinture murale qui, dans la dernière période de l'ogive, avait été souvent négligée et était tombée dans le mauvais goût, essaya de se relever sous l'habile direction des maîtres français et des artistes venus d'Italie. Mais au lieu de rester, comme au moyen-âge, unie à l'architecture dont elle venait compléter l'ornementation, elle ne concourt plus avec elle à l'exécution d'une œuvre commune. De monumentale elle devient seulement un motif décoratif, un sujet de tableau.

La statuaire également se transforme et elle renonce aux traditions nationales et chrétiennes pour adopter le genre italien et païen. Les formes hiératiques cèdent la place au réalisme, et la nudité

(i) Cf. Alex. Laborde, Monuments de France, II, 247. — Annuaire de l'Y. 1848, 192.

qui n'était qu'une très rare exception dans les motifs architecturaux, devient presque la règle pour la représentation des personnages humains. Les formes analomiques apparaissent, il est vrai, avec plus d'exactitude et de beauté, mais il est donné aux parties principales du corps une ampleur de contours que les siècles précédents avaient chastement voilée sous les draperies, et l'on s'étonne de trouver dans certaines églises des vitraux, des peintures et des statues que l'inspiration a pu faire splendides, mais qui ne sont pas à leur place dans le sanctuaire du recueillement et de la prière. Cependant le sentiment chrétien inspire encore ce que l'on pourrait appeler l'art de la rue, et, pour entretenir la piété de la foule, les architectes ménagent à l'extérieur des maisons, construites la plupart en bois, une niche destinée à une statue de la Vierge. Les artistes aiment aussi à représenter sur les boiseries des sujets religieux, tels, à Sens, la maison dite d'Abraham, où le poteau d'angle figure la généalogie de Notre Seigneur depuis Abraham jusqu'à Marie, soit encore une autre maison de la même époque, à Joigny, où à côté d'une Vierge protégée par un dais, apparaissent également sur les montants de chêne, sculptés en relief, les divers personnages de l'arbre de Jessé (1).

A la mort de François l®', en 1547, ce fut le cardinal de Bourbon qui, à titre d'abbé de Saint- Denis, reçut la dépouille royale dans la basilique. Ce monarque l'avait comblé de ses faveurs, aussi, comme témoignage particulier de sa reconnaissance, l'an-hevêque donna à la cathédrale de Sens, où il avait institué la fête de saint Louis, des reliques de son illustre aïeul, déposées dans une châsse où il s'était fait représenter lui-même en demi-relief, avec

(I) Cf. Bull. Sens, XVI, 88. — Bull. Auxerre, 1882,-254. — Annuaire de l Y. 1865, 287. .

un phylactère sortant de sa bouche, sur lequel était inscrite cette invocation: Ora pro me, patcr Ludovice, et pro beiiefactore meo Francisco hii/ns nominis primo. Henri II lui accorda également toute sa confiance et il le chargea de présider, le 10 juin 1549, la cérémonie du couronnement de son épouse, Catherine de Médicis (l).

Au commencement de 1550, Louis de Bourbon se rendit à Rome pour Télection de Jules lll, et le nouveau pape, comme don de joyeux avènement, lui conféra, en échange de son titre de Sainte-Sabine, celui de Palestrine qui était Tun des premiers du collège des cardinaux. Il était à peine de retour en France, quand parut la bulle de convocation pour la reprise du concile de Trente. Mais la guerre soutenue par Henri II en Italie contre le Saint-Siège, à propos du duché de Parme, empêcha les évêques français d'aller y prendre part. La mission de remettre une lettre du roi de France à l'assemblée fut confiée à l'abbé de Bellozane, Jacques Amyot, et il s'en acquitta avec beaucoup d'honneur (2).

Ce personnage qui compte parmi les plus grandes illustrations de l'ancien diocèse de Sens, était né à Melun le 30 octobre 1513. On sait peu de chose sur son origine, sinon qu'il appartenait à une honnête et modeste famille d'artisans. La légende ajoute que, pour faire ses études au collège du cardinal Le Moyne, à Paris, Amyot dut y servir de domestique aux étudiants plus riches, et c'est à ce titre qu'il figure dans la plupart des recueils ou Galeries d'enfants célèbres. Sa mère, paraît-il, lui envoyait chaque semaine un pain par les bateliers qui descendaient la Seine. Ses études terminées, il alla faire son droit à Bourges, y reçut les ordres et passa comme précepteur dans différentes familles. 11 fut

(1) Fenel. — Mézeray.

(2) Cf., pour plus de détails, Jager, XV, 158 et suiv

admis enfin à l'université de Paris et occupa pendant une dizaine d'années une chaire de langue grecque et latine. Ce fut à cette époque que, selon toute vraisemblance, il prépara la plupart de ses traductions qui l'ont rendu célèbre. Est-ce la première, celle du roman licencieux de Théagène et de Chariclée, ou la préparation de celle des œuvres de Plutarque qui lui valut la faveur de François P' et sa nomination à l'abbaye de Bellozane ? On l'ignore. Ce qui semble du moins certain, c'est f(ue « le Père des lettres » fut son premier protecteur. Sur la recommandation du cardinal de Tournon, Menri 11 le choisit comme précepteur des enfants royaux (jui furent depuis Charles IX et Henri 111, et ceux-ci, une fois montés sur le trône, récompensèrent magnifiquement leur ancien maître. Grand aumônier de France en 1560, il fut nommé plus tard évêque d'Auxerre où il s'efforça de remplir dignement les obligations de sa charge. Son œuvre principale est la traduction des œuvres de Plutarque et de la pastorale de Longus : Daphnis et Cloé Si son autorité comme traducteur est contestée, et si l'on s'étonne de trouver certaines pages sous la plume d'un futur prélat, tout le monde s'accorde à le considérer comme un des créateurs de la belle et harmonieuse langue française du xvii^ siècle.

En 1552, la guerre s'étant rallumée avec Charles- Quint, et le général de l'armée impériale ayant fait irruption en Picardie, Henri II envoya contre l'ennemi un corps de troupes à la tète duquel il plaça Louis de Bourbon, comme lieutenant-général. Les historiens rapportent que le cardinal y déploya un vrai talent militaire, et il fit si bien par son activité et sa bravoure qu'il réduisit à néant les eflbrts de l'envahisseur (1).

Les préoccupations de la vie séculière ne lui fai-

(1) Auberi, Hist. des Cardinaux, 261.

saient cependant pas oublier tout à fait les fonctions de sa charge épibcopale, car un peu avant sa mort il prescrivit à son coadjuteur, Pli. Musnier, évêque de Philadelphie, de visiter la ville et le doyenné de Provins, pour se rendre compte s'il y avait des membres du clergé passés au luthéranisme, et leur imposer un châtiment. Le protestantisme avait trouvé dans cette région des adeptes jusque parmi les ordres religieux. L'année précédente, un jacobin qui fréquentait près de Fontainebleau des gens entachés d'hérésie, avait émis dans un sermon une proposition hétérodoxe sur l'invocation des saints. Pour ce -motif, le doyen de la chrétienté, Pierre Gobus, fit contre lui une information et le dénonça à l'official de Sens, qui le cita à comparailre devant son tribunal et le condamna à « tenir prison » dans un couvent plusieurs jours, jeûnant au pain et à Teau, et à ne plus prêcher pendant un an ; après quoi il dut faire une protestation publique de sa loi. Cl. Haton mentionne un autre jacobin de Provins, qui fut dénoncé par les cordeliers pour le même motif, mais son procès, ouvert devant l'offîcialité, n'eut pas de suite, l'affaire ayant été portée devant le parlement. Il se retira ensuite au château de Blandy lez Melun, chez la marquise de Roytelin qui était luthérienne secrète. Le voyage d'inspection du chorévéque rencontra des obstacles de la part du chapitre et des ordres religieux de Provins qui se prétendirent exempts de la visite par leurs privilèges, et ils refusèrent d'obéir à sa citation. Il ne put exercer son ministère que dans les campagnes où il réunit les curés, prêtres et vicaires par groupes dans les paroisses les plus importantes, jugeant chacun d'eux après une information sommaire (1).

C'est la dernière intervention connue du cardinal dans le diocèse. Il mourut le 12 mars 1557 dans la

(1) Op. cit. I, lA et suiv.

ville de Laoïi, d'après le P. Hilarion, mais plus vraisemblableiuenl. au témoignage de Fenel, dans son hôtel de Bourbon à Paris. Suivant ses dernières volontés, son cœur fut déposé à Saint-Denis et son rorps transféré à Laon. Par son testament, rédigé Tannée précédente en faveur de son neveu, Louis de Bourbon, prince de Gondé (1), il léguait vingt livres de rente à chacun des enfants de chœur de la cathédrale de Sens, pour aider à leur entretien jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans.

Pendant la vacance du siège qui dura plusieurs mois, Philippe Musnier continua d'exercer les fonctions épiscopales. C'est à ce titre que, en juin 1557 (2), il bénit, avec la permission du chapitre, la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette récemment terminée dans la cathédrale, grâce aux libéralités des chanoines Nicolas Fritard et Richer, ainsi que l'église de 1 l\ôtel-Dieu que venait de construire à ses frais l'archidiacre Jean Ferrand.

Le 5 juillet suivant, le roi nomma à 1 archevêché Je\>' de Bertrand (ou Bertuandi). Ce prélat, originaire de Toulouse où son père était procureur général du parlement, avait rempli la charge de conseiller à la même cour, puis de président au parlement de Paris et de garde des sceaux. Marié à deux reprises et devenu veuf de nouveau, il était âgé de plus de soixante ans quand, à l'exemple de Duprat. il embrassa l'état ecclésiastique. Henri II. qui l'avait employé à plusieurs ambassades, lui procura l'évêché de Comminges en 1555, puis deux ans plus tard le chapeau de cardinal, avec le titre de Saint-Prisque.

(l) G. 1, copie.

(2] Fenel, qui PHpporte ce fait, le place à tort eu 1556

Le siège archiépiscopal de Sens ne (ut pour lui, comme pour Louis de Bourbon, qu'une somptueuse prébende où il ne parut jamais. Il pi'it possession le 8 septembre suivant, par Tentremise de Jacques Spifame, abbé de Saint-Paul de Sens et évêque de Nevers (1).

Son éloignement voulu de Sens explique un incident qui se produisit peu après, à l'occasion de la fonte des deux bourdons dont le soin fut confié par le chapitre à Mongin Viard, d'Auxerre Ces deux cloches énormes, qui ont reçu le nom de Scwinienne et de Po^e/i^?e;2«e, subsistent encore et comptent parmi les plus puissantes de France. Des différentes estimations qui ont été faites de leur poids, les plus exactes paraissent celles de 15.585 et 13.865 kilos (2). Leur ton est en mi-bémol et en fa. Fenel rapporte que les chanoines y firent enlever au ciseau une inscription en vers et des armoiries gravées sans leur autorisation, mais il omet de dire de qui elles étaient ; nous pensons qu'il s'agit ici de l'archevêque, car en raison de son dédain pour la vieille métropole, il était considéré par les représentants de cette église comme un étranger.

L'absence presque continuelle du premier pasteur produisait dans le diocèse de Sens, comme ailleurs, les effets les plus pernicieux, et elle laissait le champ libre à la propagation du protestantisme qui avait gagné des partisans dans toutes les sphères de la société, à la cour, au parlement, dans les universités. Henri II se montra très décidé à sévir, et en 1551 il ordonna par un édit de confier les jugements du crime d'hérésie aux sièges présidiaux, pour leur permettre de porter des sentences plus sévères que

(1) D. Mathoud. — Gall. Christ. XII. — Eloge historique de Jean de Bertrand, parle marquis de Bertrand-MoUevilIe.

(2) G. 678. — Bull Sens, XVIII, 217. — Mémaiu, Description de la Cathédrale.

les tribunaux ecclésiastiques, avec cette seule restriction que, si les inculpés étaient dans les ordres sacrés, les juges séculiers s'adjoindraient plusieurs membres de l'ofTicialité diocésaine.

A Sens, il ne fut pas tenu compte de cette ordonnance par les représentants de l'autorité religieuse, car le promoteur fit en 1552 une information contre « certains nobles et autres personnes suspectes dans la foi à Puiseaux, au doyenné d'Etampes », et il envoya les pièces au cardinal Jean de Bertrand pendant un séjour qu'il faisait au château de Fontainebleau (1). Au reste, le nombre et l'atrocité des supplices imposés par les juges civils ne firent qu'exalter la résistance des protestants, et un habitant des environs de Gien, condamné à Sens en 1557 à être brûlé vif, ne voulut même pas en appeler de cette sentence. Leur nombre grandit au point qu'ils purent avoir dans cette dernière ville des réunions au cours desquelles « furent dès lors élus deux personnages de bon témoignage tant pour lire l'Ecriture Sainte et faire les prières dans l'assemblée que pour recueillir les aumônes » (2). Le lieutenant criminel, Hémard, animé d'un zèle ardent, parvint à les décoiivrir, et trois d'entre eux furent condamnés au supplice. Le premier, Georges Tardif, expira sur le bûcher à Sens, sur la place du samedi, et les deux autres, un libraire et un charpentier, furent exécutés à Paris.

Jean de Bertrand revenait de Rome, où il avait pris part à l'élection de Pie IV, quand la mort le surprit à Venise, le 4 décembre 1560. Il y fut inhumé dans l'église des augustins.

(2) Théod. de Bèze, Op. cit. I, 8'..

A ce moment, le nouveau roi, François II, n'étant pas encore parvenu à la majorité, avait laissé le pouvoir aux mains des deux oncles de Marie Stuart, sa femme, le duc François de Guise et le cardinal de Lorraine. L'archevêché de Sens étant devenu vacant, ils parvinrent à l'obtenir pour 4eur frère Louis, cardinal de Guise. Ce fut lui qui prévint le chapitre de sa nomination au mois d'avril suivant, mais il ne prit possession que le 14 septembre par l'entremise du doyen, Matthieu de Challemaison, et il confirma dans ses pouvoirs épiscopaux François, évèque de Nègrepont, que les chanoines avaient choisi pour diriger le diocèse après le décès de Jean de Bertrand.

Louis DE Lorraine, né en 1527, appartenait à la familles des Guises qui allait jouer un rôle si considérable dans les guerres contre le protestantisme, et il était le neveu, par sa mère, de son prédécesseur le cardinal de Bourbon. Nommé à dix-huit ans à l'évêché de Troyes, puis transféré à Alby, il était revêtu de la pourpre depuis 1553, avec le titre de Saint-Nicolas m carcere tuUiano, et il possédait différentes abbayes en commende, particulièrement Saint- Victor de Paris et Saint-Germain d'Auxerre. Pour le distinguer de son frère, Charles de Lorraine, on lui donnait le nom de cardinal de Guise.

Jalouse de l'influence dont cette famille jouissait à la cour, celle de Bourbon, représentée par Antoine, roi de Navarre, et le prince de Gondé, embrassa la réforme, ainsi que Coligny et d'Andelot, et l'une et l'autre se mirent à la tête des deux partis religieux qui étaient sur le point d'en venir aux mains. Les protestants français jouissaient dès lors d'une puissance assez grande pour lutter avantageusement contre les catholiques. Leur nouveau chef, Calvin, réfugié à Genève, travaillait activement à répandre les nouvelles doctrines, et, parmi ses principaux adhérents, il venait de gagner Théodore de Bèze. Ce

personnage, né à Vézelay en 1519 et fils du bailli de cette ville, a\ait été confié dès son enfance à son oncle, Nicolas de Bèze, conseiller au parlement et chanoine de Sens, chez qui, au témoignage de Fenel, il passa une partie de son jeune âge et par qui il obtint dans la suite plusieurs bénéfices, notamment le prieuré de Lonjumeau. Son séjour dans la cité sénonaise ne lui avait pas laissé que de bons souvenirs, car, au colloque de Poissy où il fut chargé de prendre la parole au nom des réformés, il signala, d'après le même historien, certains abus qu'il avait remarqués dans cette ville. On lui doit une Histoire de la Réforme en France, qui renferme des détails abondants sur le diocèse.

La province de Sens comprenait une multitude de protestants parmi lesquels se trouvaient de nombreux membres du clergé, et même un évêque et un cardinal. Jacques Spifame était fils de Jean Spifame, seigneur de Passy, près de Sens. Après avoir rempli plusieurs charges de la cour et du parlement, il avait reçu les ordres, puis était devenu, en 1531, abbé de Saint-Paul de Sens, et enfin évêque de Nevers en 1546. Il abdiqua ce siège trois ans plus tard en faveur de son neveu et se rendit à Genève où il donna son adhésion à la réforme. Soupçonné plus tard de vouloir rentrer dans le catholicisme, il devait avoir la tête tranchée Odet de Coligny était cardinal depuis 1533 lorsqu'il se laissa entraîner par ses frères En plus de l'abbaye de Vauluisant, il possédait dans la région celles de Ferrières et de Yézelay. « Ce pauvre seigneur débonnaire, amateur de la vertu et des lettres, dit de lui le P. Hilarion de Goste, devint non seulement fauteur du party de ses frères, mais même de leur hérésie, au grand scandale de son ordre et regret de tous ceux qui avaient cogneu son bon naturel « (1). D'autre part, plusieurs chefs

(l) Hist. catholique du XVI' s. 128.

militaires des protestants, le prince de Condé, l'amiral de Coligny, d'Andelot, étaient seigneurs de Château-Renard et de Châlillon-sur-Loing oîi ils faisaient de longs séjours. L'exemple et Tinfluence de ces hauts personnages leur suscitèrent de nombreux et hardis partisans; ils arrivèrent rapidement à organiser autour d'eux des assemblées secrètes et, plus tard, la résistance armée.

11 est vrai que le Sénonais comptait également quelques-uns des principaux représentants du parti catholique : le maréchal de Saint-André, dontle riche domaine de Valler}' s'étendait jusqu'aux portes de Sens; le frère du nouvel archevêque, François de Guise, grand prieur de France, qui venait souvent résider dans le somptueux manoir de la commanderie de Launay; enfin le duc de Guise qui était seigneur de Provins. Ils ne manquaient pas d'appuyer l'action du clergé et de répandre autour d'eux leur haine pour les idées nouvelles. Ces deux influences contraires, s'exerçant ainsi dans la même contrée, expliquent la fureur sauvage avec laquelle la guerre religieuse allait se déchaîner dans le diocèse.

Si l'on a reproché à la plupart des membres du clergé qui passèrent à la réforme, des mœurs plus ou moins irrégulières, la corruption, au témoignage des historiens contemporains, était presque générale dans toutes les classes de la société. Des désordres graves régnaient dans divers monastères, et on en cite particulièrement dans celui de Saint-Jean de Sens (1) et chez les cordelières de Provins. Haton, quoique fort hostile aux hérétiques, abonde sur ce sujet en détails suggestifs. D'autre part, chaque chanoine avait au moins une cure à la campagne qu'il affermait à un vicaire et où il n'allait jamais. Quelquesuns n'étaient guère plus assidus aux offices de la

cathédrale. « Après le concile de Trente, écrit-il (1), aulcuns archevesques et evesques tâchèrent à faire résider les curés de leurs diocèse el à tollir la pluralité des bénéfices incompatibles, mais n'en purent venir à bout... ». Il représente les membres du haut clergé en séjour perpétuel à la cour, tandis que les abbés, prieurs et curés demeuraient « es grosses villes de France et aultres lieux où ils prenaient plus de plaisir qu'à résider sur leurs charges et prescher la vraieparole de Dieuàleurs subjects etparoissiens ». Quant aux prêtres de la campagne, il en montre un certain nombre sous un jour plus défavorable encore. Au mois d août 1560, la reine mère convoqua à Fontainebleau une assemblée de princes du sang, de quelques prélats, entre autres du cardinal de Guise, et des plus puissants seigneurs : les réformés y étaient en majorité. De la discussion assez confuse sortit la résolution de réunir les Etats généraux qui s'assemblèrent le 13 décembre à Orléans. L'archevêque de Sens s'y fit représenter par son vicaire général, Christophed'Illiers, el Claudede Montcourt, chanoine de Sens, et le clergé envoya sept de ses membres (2). Le tiers-état el la noblesse se répandirent en diatribes contre le clergé. Les plaintes et doléances du bailliage de Provins à ce sujet étaient particulièrement amères (3). Il y fut répondu que les chutes individuelles n'atteignaient pas la sainteté de l'Eglise catholique, et les désordres incriminés furent attribués aux nouvelles erreurs. Comme témoignage de son zèle pour la vraie réforme, le clergé fit insérer dans l'ordonnance, dite d'Orléans, plusieurs règlements propres à dissiper l'ignorance par l'établissement d'écoles gratuites et obligatoires dans les villes, les couvents et les paroisses rurales,

(2) Procès-verbaux des Assemblées du Clergé, I, 5.

(3) Bulletin des Comités historiques, 1849, 271.

à assurer la résidence des évoques et de tous les bénéficiers, enfin à corriger les abus dans la gestion des biens d'église et l'administration des sacrements. Il réclama également le retour à la Pragmatique Sanction pour l'élection des évêques(l).

Le roi François II étant mort quelques jours avant l'ouverture des Etats, son frère, Charles IX, se trouva trop jeune encore pour prendre le pouvoir, et Catherine de Médicis s'empara aussitôt de la régence. Cette reine astucieuse et perfide, dont la devise était de diviser pour régner, s'appliqua, pour conserver sa domination, à opposer tour à tour les uns aux autres protestants et catholiques, et à entretenir ainsi les divisions intestines dans le royaume. Une ordonnance du 31 janvier 1561 proclama la liberté de conscience. Les réunions séditieuses étaient seules prohibées et soumises aux poursuites des tribunaux. Auxévèques était réservé le droit déjuger des cas d'hérésie, mais, jusqu'au prochain concile, ils ne devaient la combattre que par la force des bonnes raisons et desbons exemples. Un autre décret vint peu après défendre, sous peine de mort, de se disputer ou de s'injurier pour motif de religion (2). Puis des lettres royales enjoignirent aux parlements « de surseoir à toutes poursuites pour le fait de la religion, même contre les personnes qui auraient assisté en armes aux assemblées, et de mettre en li berté tous ceux qui étaient détenus pour ces causes » .

Ces mesures, favorables aux protestants, les comblaient de joie, en même temps qu'elles suscitaient chez les catholiques un vif mécontentement et de profondes défiances. La situation devenait de plus en plus tendue, particulièrement à Sens où le parti de la réforme comptait, même au sein du bailliage, des adhérents nombreux et puissants. Leur action

(1) Jager, XV, 303 et suiv.

(2) Mémoires de Condé, II, 2 et 3.

avait prévalu dans les élections de la noblesse pour envoyer un député aux Etats généraux, et celui-ci, Raguier, vidame de Châlons, avait soutenu devant le conseil du roi la cause « de la tolérance religieuse » (1). Ils faillirent même l'emporter à la fin de l'année pour la nomination des fonctionnaires municipaux. On comptait dans leurs rangs quatre conseillers au bailliage, Hodoard, Boulenger, Maslard et Pailly, le procureur du roi Penon, l'avocat Gibier, le prévôt Claude Gouste, etc., plusieurs gentilshommes, divers personnages investis de charges publiques et un grand nombre de bourgeois et de marchands. Dans d'autres villes du diocèse, notamment à Villeneuve-le-Roi et à Châtillon-sur-Loing, ils avaient même élevé des temples (2).

L'animosité des catholiques était montée à un tel point à Sens qu'un hérétique fut assassiné à la porte de la maison où ils se réunissaient. L'auteur du meurtre ne put cependant être excusé et il expia son crime sur Féchafaud (3). A Montargis, où les huguenots étaient aussi en grand nombre, ceux-ci eurent, en 1561, avec les catholiques plusieurs mêlées sanglantes, mais la victoire resta à ces derniers (4). Au milieu de cette fermentation, de nouveaux Etats généraux, convoqués d'abord à Melun, furent réunis à Saint-Germain-en-Laye. Les protestants y dominaient, et le clergé, menacé de se voir enlever la plus grande partie de ses biens, ne conjura l'orage qu'en s'obligeant à payer pendant six ans au trésor royal quatre décimes. Le cardinal de Guise faisait partie des négociateurs (5). Un peu plus tard, la

(1) La Place, De i'Estat de la Religion, 109,

(2) Challe, Bull. Auxerre, 1863, 31 à 33.

(3) Manuscrit du docteur Crou.

(4) Uuton, I, 191-201.

(5) Mémoires du Clergé, IX, 1 et suiv.

reine se flattant du vain espoir de réconcilier les deux partis, parvint par la ruse à réunir un certain nombre d'évêques à Poissy. Ils y décrétèrent diverses mesures pour la réforme du clergé. Catherine de Médicis provoqua ensuite des discussions théologiques entre les prélats et les chefs des protestants ayant à leur tête Théodore de Bèze, mais le résultat fut stérile, et le fameux colloque n'aboutit qu'à donner plus d'audace aux réformés. Bientôt ceux-ci suscitèrent en différentes villes des séditions qui se convertirent en désordres et en massacres.

Au mois de janvier 1562 apparut le premier édit qui permettait de professer et d'enseigner publiquement l'hérésie en France, avec ces restrictions cependant que le culte réformé ne serait autorisé qu'en dehors de l'enceinte des villes, que les huguenots devaient restituer tout ce qu'ils avaient enlevé aux catholiques ou usurpé sur eux, et que toute propagande leur serait interdite. Le parlement refusa d'enregistrer cet acte et ne le fit qu'après avoir présenté des remontrances au roi. Plusieurs cours de la province suivirent cet exemple, et celle de Sens ajourna jusqu'à Pâques la publication de l'édit, malgré l'ordre formel de Charles IX envoyé par un courrier spécial (1). Les passions étaient surrexcitées à leur plus haut degré, lorsque la rencontre sanglante, à Vassy, des gens du duc de Guise avec les protestants (29 mars 1562) provoqua la conflagration générale. De Fontainebleau les catholiques entraînèrent la reine mère à Paris, tandis que le prince de Condé, à la tête des huguenots, s'emparait d'Orléans en avril et y organisait son parti. Alors furent commises dans cette ville et aux environs les plus horribles atrocités contre les prêtres et les religieux, et la lutte ouverte ne tarda

1) Mémoires de Condé, III, 45. — Tli. de Bèze, I, 484.

pas à gagner toute la France en y produisant les mêmes excès.

La ville de Sens devint elle-même bientôt le théâtre des plus tragiques événements. Les huguenots ne se bornèrent pas à l'exercice de leur culte dans un bâtiment situé hors des murs, près de l'ancien couvent des cordeliers, mais ils provoquèrent les catholiques par des bravades que ceuxci supportaient impatiemment. Cependant les prêches continuèrent pendant tout le carême de 1562 sans qu'il survint aucune rixe sérieuse. Mais l'occasion allait se présenter de faire éclater le ressentiment des catholiques. Chaque année, le 12 avril, une procession était célébrée à l'église de Saint-Savinien et elle eut lieu comme d'ordinaire avec un grand concours de peuple. Au témoignage de Claude Haton, les protestants s'étaient avisés de « passer par le milieu des catholiques et de les injurier suivant leur coutume en les appelant papistes, trésors du purgatoire du pape, idolastre et pauvres gens aveugles et lourdement abusez par les caffars de presbstres, et autres injures... La procession arrivée en ladite église de Saint-Savinien, le prédicateur (1) des catholiques... non toutefois qu'il les incitât à se jetre sur lesdits hérétiques.., advisoit ses auditeurs d'une chose qui estoit d'être très vigilants et provides pour se donner garde d'être surprins et saccagez par iceuls huguenots, remettant devant leurs yeux et en leurs mémoires les séditions jà advenues en certains lieux et villes du royaume et nommément en la ville de Paris..., lesquels Eglise de Jésus Christ, roi et royaume estoient en grand hasard d'estre brief saccagez, perdus et ruynés, si Uieu n'en prcnoit pitié meilleure et plus grande que les gouverneurs d'iceulx ».

« Cependant que le prédicateur catholique de

(1) Béguet, le dominicain cité plus haut.

Sens admonestoit sesauditeurs,., tout en un moment, sans y penser, les huguenots furent assaillis en leurs presches par gens inconnus des villages et des fauxbourgs qui si vivement se ruèrent sur eux à coups de pierre et de bastons, comme pieux de haies et leviers, qu'ils n'eurent le loisir de mettre la main à leurs pistolles et arquebuses... Fut la meslée fort grande à leur désavantage qui en assez grand nombre furent sur le champ tuez et leur halle abattue... Et advint que les huguenots qui s'estoient saulvez de leur presche a la fuite, ayant moyen de bander leurs pistolles et arquebuses, les destachèrent par les rues sur lesdits catholiques, aulcuns desquels furent blessez ; qui fut cause d'empirer la sédition, car les catholiques se voyant attaquez, s'employèrent pour leur défense et fut le reste du temps la journée si furieuse qu'audit Sens ne demeura nulz huguenots (|ue ceux qui eurent le moyen de se bien celer et cacher, et estoit mons le huguenot bienheureux qui pouvait gagner la maison de quelque presbstre son amy pour s'y sauver. Le meurtre fut grand desdits huguenots, et ne fut pardonné qu'à ceulx qu'on ne put avoir, sans distinction d'hommes, de femmes, de presbstres, moynes ni clercs. Mais il ne fut point fait de mal à leurs petits enfants, excepté à ung — Il se trouva plusieurs presbstres et moynes, nommément de l'abbaye de Saint-Jehan, morts et traînés dans la rivière d'Yonne qui furent trouvés et tenus huguenotz. Maistre Mathieu de Ghallemaison, doyen de l'Eglise dudit Sens, et grand vicaire de l'archevesque, échappa de ladite sédition, à cause de son absence, car audit Sens estoit estimé huguenot, et si à la chaude eust été trouvé, il fusl allé évitailler les poissons comme les aultres. Le massacre fut grand et si n'a-t-on pu scavoir par qui ».

Le soir du dimanche 12 avril, le capitaine à qui les protestants avaient confié la garde de leur prêche et qui était absent, survint avec ses gens

pour venger la mort de leurs frères « mais, ajoute le même chroniqueur, ils n'allèrent pas loin sans estre charofés et mis à terre de dessus leurs chevaux et ils ne leur fut faict pardon non plus qu'au prédicant. 11 à demv mort fut prins par les enfants dudit Sens, auquel mirent une corde en ung de ses pieds et jambes et le traînèrent par les rues de carrefour en carrefour, faisant le ban et cry en disant : Gardez bien vos pourceaux, nous tenons le porcher ! Et à chacun carrefour faisoient du feu de feurre (paille) sur son corps pour le brusler. Hz appeloient ledit capitaine le porcher et les huguenots de Sens les pourceaux, d'aultant que leur presche étoit près le marché aux pourceaux. Les enfants après avoir bien traisné et pourmené ledit capitaine par les rues, l'allèrent jetter avec ses autres pourceaux en la rivière d'Yonne (1) ».

D'après les écrivains protestants, qui donnent une version différente, le lieutenant criminel du bailliage, Robert Hémard, était en même temps bailli particulier tant du cardinal archevêque que du maréchal de Saint-André, et maire de la ville. Déjà il s'était montré à plusieurs reprises ennemi jui'é des huguenots. Comme ces derniers se préoccupaient de construire une salle en dehors de la ville pour leurs réunions, le maire et les échevins chargèrent les frères prêcheurs de susciter un mouvement populaire pour entraver ce projet, mais ce fut en vain. Lorsque le prêche fut terminé, plusieurs représentants des réformés, entre autres Pierre Guyot, avocat, et Jean Balthazar, procureur, demandèrent l'autorisation d'en faire l'ouverture. Robert Hémard s'y opposa en alléguant comme motifs que la loi en vigueur le défendait, qu'il fallait attendre la publication par le parlement du nouvel édit royal et que les huguenots mettraient en danger la paix publique ; il ajouta que

(I) L. III. c. IX.

toute tentative de désordres serait d'autant plus sévèrement réprimée qu'on savait le projet des protestants de s'emparer de la ville par surprise, et il défendit le port des armes à l'intérieur des murs comme dans les faubourgs.

Ceux-ci passèrent outre et le 29 mars ils inaugurèrent leur salle. L'assemblée ne comptait pas moins de six cents personnes de Sens et des environs. A la sortie, quelques habitants de Gourtenay furent attaqués par les mariniers du faubourg d'Yonne. Inquiet de cette manifestation, Hémard se rendit le lendemain, avec un délégué du chapitre et un autre du bailliage, auprès du cardinal de Guise qui était à Melun. Que fut-il décidé dans cette entrevue ? Les instructions qu'ils rapportèrent sont restées secrètes. Selon les catholiques, des lettres faisaient espérer que l'on suspendrait à Sens l'exécution de l'édit du 17 janvier qui, malgré les ordres réitérés du roi, n'y avait pas encore été publié. Les protestants ont prétendu, au contraire, qu'il avait été donné ordre de les exterminer comme à Vassy, et ils accusèrent Hémard d'avoir organisé secrètement un complot dans ce but, d'accord avec plusieurs échevins, en particulier Joachim Dubourg et Balthazar Taveau. Deux hommes déterminés furent chargés de l'exécution, en recrutant un certain nombre de sicaires parmi les mariniers et les bouchers de la ville. Th. de Bèze ajoute que le clergé avait fourni les fonds pour équiper trois cents bandits, et que les chefs allèrent marquer d'une croix les maisons que l'on devait piller, et de deux croix celles dont il fallait égorger les habitants (i).

Devant ces témoignages contradictoires, il est difficile de déterminer exactement la responsabilité de ce massacre. Rousseau rapporte qu'il eut lieu

(1) I, 484; II, 242 et suiv. — Challe, Bull. Auxerre, 1863, 47 et suiv.

d'après les ordres du roi et du cardinal de Guise (1). D'autres l'ont imputé au maréchal de Saint-André qui résidait alors dans son château de \'allery. Quoi qu'il en soit, au son du tocsin, la foule se mit à piller et à saccager les maisons des principaux protestants. Le conseiller llodoart, neveu du fondateur du collège, fut conduit dans les prisons de l'officialité, tandis que le prévôt Claude Couste,le procureur Balthasar, l'imprimeur Hichebois et beaucoup d'autres étaient égorgés avec leurs femmes, et leurs corps traînés nus jusqu'à la rivière. La dévastation et le massacre continuèrent les jours suivants, et les magistrats ne cherchèrent, paraît-il, à arrêter ces débordements que lorsqu'ils lurent impuissants à les entraver. Le chiffre des victimes, réduit par Taveau et quelques historiens catholiques à onze (2), est porté à une centaine par De Serre, De Thou (3) et d'autres prolestants, et Rousseau ne fait pas de diliiculté d'admettre leur sentiment. L'Yonne et la Seine charriaient jusqu'à Paris des cadavres de noyés, et vingt jours après on en voyait encore (4). On rapporte que le roi, se promenant du Louvre aux Tuileries le long de la Seine, vit un corps flottant sur l'eau et, comme il demandait ce que c'était, un gentilhomme lui répondit : « Sire, c'est un de ceux que l'on a tués à Sens qui vient vous demanderjustice ! » Mais le cardinal de Lorraine, se plaignant de la puanteur, fit prendre au roi un autre chemin, et il n'en fut plus question (5). A la nouvelle de ces cruautés, le prince de Gondé écrivit à la reine mère dans les termes les plus

(1) Bull. Auxerre, 1858, 641.

(2) Cf. Livre des Coutumes. ... de la ville de Sens, qu il rédigea en 1.^72.

(."{) Inventaire de l'Hisf. de France, I, i/9.

(4) Le fait fut représenté en gravure par Périssim dans son Becueil de dessins sur les événements les plus inif)orlants du temps en 1570. Elle a été reproduite à plusieurs reprises à notre époque.

(5) Th. de Bèze, Op. cit.

énergiques pour demander prompte et sévère justice (1). Sur l'ordre qui lui en fut transmis, le parlement nomma deux de ses conseillers « pour aller informer en la ville de Sens des excès et séditions «. Mais le silence des habitants empêcha cette enquête d'aboutir, et les protestants échappés au massacre se tinrent muets dans la crainte de nouvelles violences. « Oncques depuis, ajoute Haton, ny eust presche public des prédicans audict Sens ».

Une pareille barbarie de la part des catholiques est condamnable, à coup sûr, mais on peut dire à leur décharge que les anabaptistes en Allemagne avaient donné bien auparavant l'exemple d'atrocités encore plus horribles, et que, dès 1539, \e Bill de sang avait couvert l'Angleterre de potences et de bûchers. En France les protestants avaient déjà commencé et ils continuèrent d'affreuses représailles sur les personnes et les monuments religieux. On les vit exercer des actes de férocité contre des prêtres, des magistrats et des femmes, et la soldatesque se montra implacable pour les œuvres d'art que renfermaient les églises ; les statues et les bas-reliefs étaient brisés, les autels renversés, les mille figures des portails criblées d'arquebusades, les tombeaux et les reliques profanés et détruits.

Des deux côtés on se préparait activement à la guerre. A Sens, la ville était mise en état de défense, et les ecclésiastiques eux-mêmes furent astreints au service de la milice urbaine. Le chanoine Roulleau commandait une compagnie avec laquelle il défit un parti de huguenots à Senan, près de Joigny; à Provins, Claude Haton était lui-même cinquantenier (capitaine de cinquante hommes). Condé et Coligny, à la tête de leur armée, se mirent en route d'Orléans sur Paris, et passèrent d'abord à Pithiviers et Etampes où les troupes se livrèrent au pillage et firent subir

(I) Bull, du Bibliophile, 1857, 198.

aux prêtres d'affreux traitements. Lorsqu'ils furent arrivés dans les environs de la capitale, Catherine de Médicis changea aussitôt d'attitude et fit publier, le 13 juillet, un arrêt du parlement qui autorisait les habitants des campagnes et des villes à prendre les armes contre tous ceux qui saccageaient les églises ou faisaient des conventicules secrets. Un second, presque aussitôt rendu, décrétait l'arrestation de tous les ministres et prédicants de la nouvelle secte et leur mise en jugement « comme criminels de lèse-majesté divine et humaine, avec peine capitale contre les fauteurs et receleurs ».

Alors les hostilités commencèrent de tous les côtés. Pendant que les armées tenaient la campagne et se livraient aux pires excès, ce n'était partout qu'une suite d'engagements- acharnés entre les partisans des deux religions, et de ville à ville, de village à village, des attaques, des surprises, des massacres, des incendies, des pillages dont l'horreur ne saurait se décrire, et auxquels vint se joindre la peste. Il y eut une tuerie de plusieurs huguenots à Aix-en-Othe, accomplie par des gens venus des alentours. Non loin de là, le monastère de Vauluisant était envahi par les huguenots (13 octobre 1562) qui pillèrent l'église, brûlèrent les reliques et ne se retirèrent qu'après avoir cruellement traité les religieux. Dans la partie sud-ouest du diocèse, l'abbaye de Fontaine-Jean, voisine de Chàtillon-sur- Loing, avait été transformée en une forteresse d'où une garnison tenait en respect les châteaux protestants du voisinage. Elle fut prise d'assaut par une troupe envoyée d'Orléans, et les moines furent massacrés avec les soldats qui la défendaient. A Cudot, l'église de Sainte-Alpais, environnée depuis plusieurs siècles de la vénération des peuples, fut détruite, le mausolée brisé, et les statues tombales mutilées.

Enfin l'armée protestante se rencontra près de

Dreux avec les troupes royales, le 19 décembre. Le maréchal de Saint-André fui tué dans la bataille oii l'avantage resta cependant aux catholiques. On se décida alors à faire la paix qui fut conclue à Ambaise en mars 1563. Elle laissait aux réformés la liberté de conscience et Texercice de leur culte dans Tintérieur de leurs maisons, et maintenait cette situation dans les villes où elle avait subsisté jusque là. Dans le reste de la France, le culte ne pouvait être pratiqué que dans les faubours d'une seule ville par bailliage et sénéchaussée. De ce nombre fut, dans le diocèse, Villeneuve-le-Roi. Enfin tous les %rrêts rendus pour le fait de la religion depuis la mort de Henri 11 étaient annulés et les offenses subies de part et d'autre devaient être oubliées.

A Sens le trouble avait été trop profond pour effacer si vite le passé. Louis de Lorraine, sentant les difficultés de sa situation, prit le parti de renoncer au siège archiépiscopal et donna sa démission. Il reçut dans la suite Tévèché de Metz, qu'il dirigea jusqu'à sa mort.

Nicolas de Pellevé, né en 1518 à Octeville (Normandie), avait été successivement professeur en droit à l'université de Bourges, maître des requêtes au parlement, puis abbé de Saint-Corneille de Gompiègne et de Breteuil. et enfin évêque d'Amiens. Ses mérites éminents le firent envoyer en Ecosse pour soutenir contre Elisabeth les droits de la reine, sœur du cardinal de Lorraine et mère de Marie Stuart, et il reçut à cette occasion le titre de nonce apostolique. La manière dont il s'acquitta de cette mission difficile lui valut l'estime particulière du cardinal de Guise qui obtint de l'avoir pour succès-

seur à Sens (1). Il n'avait pas encore pris possession lorsqu'il se rendit en Italie avec d'autres prélats pour assister au concile de Trente. Ce n'est pas sans peine qu'il obtint ses bulles, parce qu'il avait été dénoncé au tribunal de rin({uisition à Rome et que Pie IV le soupçonnait de favoriser les hérétiques Mais il produisit d'amples témoignages soit de l'université de Paris, soit de magistrats attestant sa probité, son orthodoxie et son zèle pour la foi, et le 26 décembre une lettre du cardinal de Borromée mandait au cardinal de Lorraine que, à cause de lui, le siège de Sens était accordé à l'évèque d'Amiens (2)

Le concile vola divers canons sur les réformes à introduire dans le clergé, et notamment l'institution des séminaires qui devait rendre de si grands services à l'Eglise. Les Pères s'occupèrent également des restrictions à mettre aux empiétements de l'autorité royale sur la puissance et les biens du clergé. Lorsque l'un des ambassadeurs de la reine de France, Du Ferrier, revendiqua violemment ce qu'il appelait les libertés gallicanes comme un droit ac((uis du roi, Nicolas de Pellevé intervint pour désapprouver son discours, et Du Ferrier lui attribua même un écrit anonyme qui parut peu après et lui était hostile (3). La dernière session se termina en décembre par le décret de réformation des ordres religieux et celui de réformation générale. Commencé depuis plus de dix-huit ans, le concile avait été poursuivi au milieu de très graves difficultés. Bien qu'il fût considéré comme œcu.ménique par le pape, Catherine de Médicis et le parlement refusèrent de le recevoir en France, sous prétexte que les décrets renfermaient des dispositions con-

(1) Gall. Christ. XII.

(2) Pallavicini, Hist. du concile de Trente, XIX, XX. — Fenel.

(3) Pallavicini, XXII, 2.

traires à l'autorité royale ainsi qu'aux libertés et privilèges de l'Eglise gallicane.

Nicolas de Pellevé ne prit possesion de son siège que le 14 mai 1563, par l'entremise de Matthieu de Challemaison, doyen de Sens et son vicaire général, et il fît seulement son entrée solennelle dans la métropole le 11 mars 1564. Un de ses premiers soucis fut de réaliser au moins quelques-unes des réformes décrétées par le concile. Il supprima la pluralité des bénéfices, sollicita même une déclaration du roi pour la résidence des ecclésiastiques dans le diocèse et il l'imposa aux curés et aux chanoines. Il fonda également dans la cathédrale un pénitencier auquel il fournit provisoirement des honoraires sur les revenus de l'archevêché, et il le pourvut ensuite d'un canonicat avec le consentement du chapitre. Le premier titulaire de cette charge fut Jean Hermant, prêtre du diocèse de Beauvais et docteur en théologie de la faculté de Paris (1).

Peu de jours après l'entrée de l'archevêque à Sens, la reine mère et le jeune roi y arrivèrent (15 mars), accompagnés des principaux personnages de la cour, et leur réception se fit en grande pompe, Jean Cousin avait été consulté par les èchevins sur les décorations artistiques qu'il convenait de faire. Les principaux personnages de la cité se tenaient en avant des murailles, près du monastère de Sainte-Colombe, sur une tribune magnifique, revêtue de tapisseries de velours à fleurs de lys d'or. Après avoir reçu les clefs de la ville, le roi fut conduit en triomphe jusqu'à la cathédrale. Entre autres présents, on lui otfrit un vase antique en vermeil d'un travail précieux. Le procureur, Jean Penon, qui s'était absenté depuis le massacre des protestants, profita de cette occasion pour demander à Charles IX justice des attentats

(1) G. 1, 617. — Haton. — Fenel.

commis l'année précédente, mais Robert Hémard répondit avec tant d'habileté à ses plaintes que Penon fut obligé de se retirer tout confus avec les délégués huguenots qui l'accompagnaient (1).

Catherine de Médicis avait entrepris ce voyage avec le roi devenu majeur, pour lui faire connaître les différentes provinces du royaume ; comme il devait être de longue durée, un conseil avait été créé à Paris pour s'occuper des affaires urgentes, et Charles IX avait confié à Nicolas de Pellevé les fonctions de vice-chancelier, car le chancelier restait attaché à sa personne. Cette visite générale dura deux années, et, à son retour, le roi passa de nouveau à Sens et s'y arrêta deux jours. En quittant cette ville, la cour fît une halte à Sergines et dîna chez le curé. Haton raconte avec beaucoup de verve un incident comique qui se produisit au presbytère. Après le repas, où le vin du pays avait été trouvé excellent par les convives princiers, le roi se promena un instant dans la cour; comme il entendait crier des petits cochons, il fit ouvrir leur étable, et les trouvant fort gentils, il voulut en prendre un pour le flatter ; mais la truie en fureur se précipita sur lui, et il aurait passé un mauvais quart d'heure s'il n'avait aussitôt tiré l'épée d'un de ses pages et transpercé la bête.

Cependant le traité d'Amboise n'avait satisfait personne, et le parlement ne l'avait enregistré qu'avec des restrictions. Loin de déposer les armes, les chefs des deux partis continuaient à guerroyer, et le duc de Guise fut assassiné sous les murs d'Orléans par un gentilhomme huguenot, Poltrot de Méré. On s'observait attentivement et des escarmouches se produisaient de divers côtés. Grâce à l'annaliste cité plus haut, nous connaissons quelques-

(1) Cf. Bull. Auxerre, 18K3, 109 et suiv. - - Bull. Sens, XV, 321 et suiv.

— sonnes de celles qui eurent lieu alors dans le diocèse. Un curé avait été établi à Gourtenay par le baron de Boulainvilliers (1) qui était réformé et dont les excès et les désordres causaient de l'horreur môme à ses coreligionnaires. Ce prêtre étant suspecté d'hérésie, on renferma dans la prison de l'officialité, et, malgré les prières des protestants qui demeuraient à Sens, l'archevêque ordonna d'instruire sa cause. Sur ces entrefaites, le lieutenant de la cour archiépiscopale ainsi que plusieurs promoteurs et procureurs eurent à se rendre pour une mission dans la ville de INIontargis. Informé de leur passage, le châtelain de Gourtenay leur tendit une embuscade et s'empara d'eux à l'aide d'une troupe de soudards qu'il avait à sa solde, et ces personnages ne purent recouvrer la liberté qu'après que Nicolas de Pellevé eut relâché le curé. A Provins, oîi un prêche était établi en dehors des murailles avec la permission du duc d'Aumale, gouverneur de la province, une •émeute fut dirigée contre les protestants par la jeunesse catholique de la ville. Le bailli voulut condamner les jeunes gens qui, étant plus d'un millier contre une cinquantaine de huguenots, les avaient fort malmenés, ou du moins il tenta de rendre leurs parents responsables. Mais appel du jugement fut porté devant le parlement de Paris qui l'annula. L'établissement d'un prêche dans chaque bailliage souleva également de vives oppositions. L'édit d'Amboise permettait aux réformés de s'installer à Villefolle, dans un faubourg de Villeneuve-le-Roi, mais l'archevêque y mit obstacle, pour ce motif que ce lieu était de sa dépendance, et le 12 avril 1564 il chargea un procureur de défendre ses droits (2).

Nicolas de Pellevé s'occupa avec activité de ranimer la ferveur dans son clergé et, en même temps

(1) L'ancienne famille de ce nom était éteinte depuis longtemps.

qu'il contraignait les ecclésiastiques à résider dans leur bénéfice, il faisait rechercher et citer devant son ofïicial les prêtres accusés d'hérésie. Malgré les troubles, il voulut même, en 1567, faire la visite du diocèse. A Provins il eut la satisfaction de donner la confirmation à plus de mille personnes Sur son ordre, le frère Pisseret, prieur de Fontaine-au-Bois, dut se présenter devant lui et, convaincu d'hérésie, il fut jeté en prison. Après plusieurs mois de détention, il parvint cependant à en sortir par le crédit de ses frères, et à se faire recevoir en procès ordinaire à la cour du parlement où, conformément aux derniers édits, il obtint un arrêt favorable (1).

Cependant Finfluence des protestants grandissait de plus en plus dans le diocèse. D'Andelot faisait reconstruire son manoir de Tanlay (près de Saint- Florentin), tandis que la veuve du maréchal de Saint- André, éprise du prince de Condé et nourrissant l'espoir de devenir son épouse, mettait le château de Vallery à sa disposition (2). C'est là que de longues conférences furent tenues dans les années suivantes, ainsi qu'à Châtillon-sur-Loing, entre le prince, l'amiral de Coligny, d'Andelot, Théodore de Bèze et d'autres chefs du parti, pour préparer la guerre.

Effrayés par ces menées, le roi et la reine mère se rapprochaient de plus en plus des catholiques, surtout que des lettres anonymes menaçaient Catherine de Médicis du sort de François de Guise, et que le ministre Sureau venait de publier un livre où il professait qu'il est permis de tuer le magistrat ou le prince persécuteur de l'Evangile. Charles IX ayant appelé un corps de suisses pour combattre dans les Pays-Bas, les protestants se crurent visés et, dans une dernière réunion tenue à Vallery, une prise

(1) Haton, I, U6 et 509.

(2) Ce fut en vain, car le priuce épousa la marquise de Roytelin, dame de Blandy lez Melun, — Annuaire de l'Y. 1842, 164.

d'armes fut résolue. On comptait à cette assemblée quinze cents chevaux et environ mille hommes de pied. Les allées et venues de ces gens de guerre inquiétaient fort la population sénonaisequi se tenait sur ses gardes. Le projet des huguenots était de mettre la main sur la ville par surprise et de massacrer le clergé et les principaux catholiques ; mais le complot fut découvert et les portes furent fermées aux partis de cavalerie qui grossissaient dejour en jour dans la campagne (l)

Les échevins dépêchèrent deux hommes à Monceaux, en Brie, où résidait la cour, pour la prévenir du dessein des réformés qui était de s'emparer du roi et de la reine. La conjuration faillit même aboutir, et ce ne fut qu'à grand'peine que Charles IX put leur échapper et rentrer à Paris sous la protection des suisses (2]. Ils parvinrent cependant par ruse à se rendre maîtres de plusieurs villes, en particulier d'Auxerre et de Troyes, et la guerre civile recommença avec toutes ses horreurs.

Une armée protestante, venue d'Orléans avec de l'artillerie, passa par Montargis et Chéroy pour rejoindre celle du prince de Condé qui, ne pouvant s'emparer de Paris, s'était repliée sur Montereau. En tournant la ville de Sens, ces troupes arrivèrent devant Pont-sur-Yonne qui était fermé de murs et défendu seulement par quelques compagnies. Après avoir ouvert une brèche, elles pénétrèrent à l'intérieur et massacrèrent toute la population, à l'exception de quelques habitants qui purent fuir par la rivière. Ceux qui s'étaient réfugiés dans le château capitulèrent moyennant la vie sauve. Un des corps de l'armée de Condé se présenta devant le bourg de Gourion, et les habitants ayant tenté une défense impossible, il se passa des scènes de carnage dont

(1^ Haton. — Bibl. de Sens, m. 102.

(2) Cf. Bull. Auxerre, 1863, 121 et suir.

le souvenir nous a été conservé (l). « Les assaillants huguenots avaient jà gagné le hault des fosséz, lesquels entrant à la file tuèrent et massacrèrent tout ce qui se trouva sur leur voie, fussent gens ou bestes de tout sexe et âge, et commirent lesditz huguenots toute espèce et genre de meschanceté audit bourg après qu'ils furent entrez, comme s'ils eussent été Scythes et barbares, excepté le feu qui ne fut mis par eux que dans l'église. Hz massacrèrent hommes femmes et enfants à leur entrée, ils vioUèrent filles et femmes, ils ravirent et pillèrent tous les meubles des maisons, ils prindent à rançon les plus riches qu'ils logèrent étroitement et les gouvernèrent misérablement. » Le narrateur ajoute que les ecclésiastiques de la paroisse, réfugiés dans la tour de l'église, résistèrent pendant deux jours et se rendirent ensuite sur la promesse de respecter leur vie. Mais ils furent massacrés à la sortie, aussi le dernier d'entre eux remonta vivement et se précipita d'en haut pour échapper à leur atteinte. Avec l'église de Gourion furent brûlés le château de Noslon, résidence des archevêques, et bon nombre de villages, entre autres Vertilly et Pailly.

Le jeune duc de Guise, alors campé à Sens, se retira surTroyes devant l'ennemi qui lui était supérieur, laissant la ville sous le commandement d'un chef expérimenté, de Villegagnon. Celui-ci commença par faire raser les maisons en dehors des murs, et les églises des faubourgs Saint-Didier, Saint-Antoine et Notre-Dame, ainsi que de l'abbaye de Saint-Jean et du prieuré de Saint-Sauveur furent détruites (2). Ges mesures défensives étaient à peine terminées que l'armée protestante vint mettre le siège devant la ville. Mais l'habile et énergique défense du gouverneur lui ota toute envie de persé-

(1) De Thou, XLII, 382. — D'Aubigné, IV, II. — Haton.

(2) Gall. Christ. XII, 124.

vérer (1). Un peu plus tard, lorsque les troupes huguenotes eurent fait leur jonction avec les allemands de Jean Casimir, elles se présentèrent de nouveau sous les murs de la cité et la bloquèrent, mais elles furent repoussées avec pertes (2). Elles se retirèrent alors sur Bray et Nogent dont elles s'emparèrent, et, comme elles menaçaient de revenir sur Sens, Henri, duc d'Anjou, lieutenant général des armées de Charles IX, marcha contre elles, en prenant Montereau sur son passage, de sorte que l'amiral de Coligny renonça à une nouvelle attaque. Il gagna Orléans, pendant que les troupes catholiques traversaient l'Yonne à la hauteur de Joigny et de Sens, et la Seine à Montereau, pour s'échelonner entre Orléans et Paris. Durant leur séjour dans la région, les protestants avaient amassé ruines sur ruines. L'église du monastère de Sainte- Colombe fut saccagée et brûlée avec tous les logis claustraux, et il n'en resta que les murs. A plusieurs lieues à la ronde, les villages furent dévastés avec leurs églises : Saint-Denis, Saint-Clément, Saligny, Fontaine, Mâlay-le-Roi, Vallery, Villeneuve-Ia- Dondagre, Villeroy, Fouchères, Saint - Valérien, Montacher, Villegardin et Chéroy 3). Un mandement royal, appuyé par une bulle du pape, étant venu, sur ces entrefaites, autoriser les ecclésiastiques à prendre les armes, plusieurs moines échangèrent leur bréviaire pour l'arquebuse. On vit les chanoines de Notre-Dame-du-Val, de Provins, monter la garde aux portes de cette ville, et un cordelier fit des prodiges de valeur pour défendre Bray dont la garde lui avait été confiée.

Au commencement de 1568, la reine mère conclut à Lonjumeau avec les chefs du parti calviniste un

(1) Bull. Auxerr€,nÇ,^, 125-155.

(2) De Lavernade, d'après une Notice de Bouvier, apothicaire.

(3) H. 9. - Driot. — Fenel.

traité de paix qui ne fut (ju'une trêve, car les catholiques en étaient fort mécontents. Des deux côtés on rentra bientôt en campagne. L'armée des princes se trouvait concentrée entre l'Yonne et la Loire, poussant ses incursions jusqu'aux portes de Sens. Le duc de Guise arriva dans cette ville le jour de la Saint-Martin avec douze cents hommes, et marcha contre les huguenots qui étaient répandus dans le Gàtinais. Les deux armées guerroyèrent ainsi pendant deux années sans résultat définitif, si ce n'est la ruine complète des campagnes dont les populations, chassées et décimées par les différents partis, tombèrent dans la plus noire misère (1). C'est alors que l'abbaye de Fontaine-Jean fut dévastée de nouveau, et celle de Ferrières subit le même sort. Le tombeau de Louis de Blanchefort fut violé et détruit, et six moines périrent misérablement. Campés dans les places fortes de Sancerre, la Charité, Vézelay, les protestants lançaient des expéditions qui portaient de tous les côtés la terreur. Dans le courant de juillet, la garnison de Vézelay fit une incursion, et surprit de nuit Villeneuve lArchevêque, après avoir tué seize hommes de la garde. Elle emmena prisonniers les plus riches marchands et les rançonna durement. Parmi eux, un potier d'étain de Provins fut taxé à plus de quatre mille écus. L'émoi grandit à Sens lorsque arriva cette nouvelle. Les protestants qui restaient dans la ville furent soumis à une étroite surveillance, et on les frappa d'un impôt de guerre pour fournir des munitions à l'armée royale (2).

Au reste, les troupes catholiques se rendaient coupables d'excès non moins grands. Le maréchal de Gossé, traversant le Sénonais pour se rendre à Moret, faisait loger de gré ou de force ses soldats

(1) H. 84. — Bibl. de Sens, m. 102.

(2) Bibl, de Sens, Manuscrit du docteur Crou.

dans les villages sur son passage. Le bourg de Dixmont s'y étant refusé, il fit ouvrir une brèche dans la muraille avec le canon, et les soudards déchaînés pendirent ou étranglèrent les principaux habitants comme séditieux et rebelles au roi, en même temps qu'ils s'abandonnaient aux pires débordements, ce Excepté le pillage des églises et le saccagement des prebstres, ils estoient au reste aussi meschants et quasi plus que les huguenots, et feurent aux gens de guerre catholiques toutes bonnes mœurs corrompues tant en religion qu'en conversation et commencèrent à se dépraver quasi de tout » (i).

Enfin un armistice vint mettre fin à tous ces actes de barbarie. Les calvinistes obtinrent par Fédit de Saint-Germain (18 août 1570) le libre exercice de leur religion dans d(Hix villes de chaque province ainsi que dans toutes celles où elle était déjà établie, et dans les fiefs de tout seigneur ayant haute justice. Ce traité, bien que désavoué par les catholiques, ramena pour quelque temps le calme en France.

Ces guerres presque continuelles étaient une charge écrasante pour le trésor royal, depuis longtemps épuisé. Pour y subvenir, le clergé avait accepté de lourdes taxes, mais ses revenus ne suffisaient pas à les solder. Dès 1563 eurent lieu de nombreuses aliénations de biens des églises (2). L'archevêque vendit lui-même la terre de Saint- Julien-du-Sault pour la somme de deux mille cinq cent quatre-vingts livres. La part contributive de l'abbaye de Sainte-Colombe fut, l'année suivante, de deux mille cent trente et une livres (3). Kn 1567, Charles IX ordonna par lettres patentes de continuer la levée de seize cent mille livres sur le clergé

(1) Haton, II, 600.

(2) Il reste aux Archives Nationales un cerlaio nombre de minutes de vente concernant le diocèse (G*. 1208).

3) G. 151 et 152 ; H, 105.

pour le rachat de ses propres domaines aliénés. En considération des efforts du roi pour défendre la cause du catholicisme, Pie V adressa Tannée suivante aux archevêques et évéques de France un bref par lequel il permettait de vendre du temporel de l'Eglise jusqu'à la valeur d'un million trois cent mille livres de rente pour subvenir aux nécessités urgentes de l'Etat. Le clergé s'empressa de se rendre au désir du pape et il s'engagea à fournir cette somme pendant dix ans. Tous les bénéfices furent imposés, à l'exception des cures et des prieurés-cures dont le revenu ne montait pas à quatre cents livres (1). Nicolas de Pellevé s'occupa, avec les cardinaux de Lorraine et de Bourbon et le nonce apostolique, de répartir sur chacun des diocèses de la province de Sens une part proportionnelle de cette contribution. De 1568 à 1582, la levée des décimes se continua dans le diocèse avec une moyenne annuelle de trente quatre mille quatre cent quatorze livres (2).

Au milieu des dévastations de la guerre, c'est une heureuse diversion de mentionner une œuvre inspirée par l'amour des belles-lettres autant que par la charité chrétienne. Pierre Grassin, d'une famille notable de Sens, fonda à Paris, en 1569, un collège pour les pauvres écoliers de sa ville et de son diocèse natal, sous la condition que cet établissement serait à la collation de l'archevêque et d'un membre de sa propre famille, et qu'il relèverait de l'université. 11 fut composé d'un principal, d'un chapelain, de six professeurs d'humanités, de deux de philosophie et enfin d'un autre de grec. Une dotation fut attribuée à six grands boursiers, étudiants en théologie, et à douze petits, compris dans

(1) G. 573. — Mémoires du Clergé, IX, 1375, 22, 1249.

(2) Bibl. Nat., m. f. 3903, 275. — Arch. Nat., G\ 1209. — Arch. de l'Y., G. 573, 584, 587.

les autres classes. Quatre ans plus tard, sur la demande du chapitre, deux des bourses furent réservées à des enfants de chœur de la cathédrale. Les archevêques ne cessèrent dans la suite de s'intéresser à cette maison dont ils surveillaient la gestion temporelle, et il en sortit plusieurs hommes remarquables, entre autres Pourchot, de Poilly-sur- Tholon, qui fut chancelier de l'église et de l'université de Paris en 1707, et l'abbé Ghastenay, célèbre chanoine de Notre-Dame au xviii® siècle (1 .

On se préoccupait alors, de différents côtés, de mettre à exécution le décret des Etats généraux d'Orléans qui réservait à chaque établissement d'instruction supérieure un titre de bénéficier. Dès 1562, le duc de Guise, seigneur de Provins, donna à l'abbé Claude Moissant, maître des grandes écoles de cette ville, une prébende dans l'école de Notre- Dame. En 1565, un arrêt du parlement, du 4 avril, chargeait le maire, les échevins, l'archevêque, le préchantre et Gabriel Pot, principal des grandes écoles de Sens, de veiller à ce que la première prébende vacante à la cathédrale fût attribuée au maître qui avait été établi pour instruire la jeunesse de la ville, à l'exclusion de tout autre ; en attendant, ce professeur devait recevoir sur les biens de l'archevêché le revenu entier d'une prébende (2). Signalons encore une lettre du roi au bailli d'Etampes (15 mars) lui ordonnant de saisir la rente d'une prébende vacante de la collégiale de cette ville, afin de l'appliquer aux gages de celui qui aurait la charge de donner l'instruction gratuite aux enfants.

En juin 1570 ,3) Nicolas de Pellevé fut appelé à

(1) Cf. Lebeuf, Hist. du Diocèse de Paris, I, 254. — Ann. de l'Y. 1877, 250. — Bull. Sens, XI, 145.

(2) G. 606, 613. — Cartulaire de Taveau, 108. 3) 1569, d'après Haton.

Rome par Pie V qui lui conféra la pourpre, avec le titre de Saint-Jean et de Saint-Paul. Il était accompagné d'un prêtre de grand mérite, Claude Arnoul, docteur en Sorbonne et professeur d'Ecriture Sainte. Retenu par le pape, celui-ci ne revint à Sens qu'au bout de quatre années et fut nommé doyen. Par son magnifique talent d'orateur, il mérita d'être appelé « le grand doyen ». A la mort du pape, survenue le 1" mai 1572, l'archevêque de Sens retourna à Rome et prit part au conclave qui élut Grégoire Xlll. Sur les instances du pontife, il se fixa dans cette ville et y resta près de vingt années; il reçut de lui, avec le nouveau titre cardinalice de Sainte-Praxède, la présidence de la Congrégation des évêques et la mission de protecteur des royaumes d'Ecosse et d'Hibernie ainsi que des prêtres hiéronymites (1). Parmi les raisons graves qui tinrent ce prélat éloigné si longtemps de son diocèse, il faut sans doute placer au premier rang Ihostilité que lui marqua Charles IX. Le favoritisme scandaleux de ce prince alla, en efFet, au moment de la mort d'Odet de Châtillon (1571), jusqu'à conférer à son frère, l'amiral de Coligny, quoique protestant, les abbayes que ce cardinal possédait en commende dans le diocèse, Vauluisant, Saint-Pierre-Ie-Vif et Saint-Jean de Sens.

Au mois d'avril 1571 arrivèrent à Sens deux maîtres des requêtes. Charles de Lamoignon et Nicolas de Grandmesnil, pour faire exécuter l'édit de pacification. Après avoir entendu dans une enquête officielle les maire et échevins ainsi que plusieurs habitants, tant catholiques que réformés, ils publièrent, pour la ville et l'étendue de son bailliage, une ordonnance qui s'inspirait du traité de Saint-Germain ot assurait la liberté de conscience ainsi que le maintien de l'ordre et la sûreté des

1) Gall. Christ, XII, 115. - Fenel.

personnes et des biens (1). La paix régna ainsi dans le Sénonais durant l'espace de dix-huit mois, mais la guerre civile allait reprendre avec une nouvelle fureur.

Retirant aux Guises la confiance qu'il leur avait d'abord accordée, Charles IX réserva toute sa faveur pour les chefs des huguenots, en particulier l'amiral de Coligny. Jalouse de cet ascendant. Catherine de Médicis résolut de reprendre sur le roi son ancienne influence, et dans ce but, se liant de nouveau avec les Guises, elle amena le roi à ses fins par la menace de perdre sa couronne. Un complot fut organisé pour le massacre général des protestants dans tout le royaume, et les mesures furent prises avec un tel secret que, le 25 août 1572, les huguenots sans défiance étaient exterminés dans un grand nombre de villes. L'amiral de Coligny fut à Paris une des premières victimes, et le roi envoya sans retard des hommes à Châtillon-sur-Loing pour signifier à sa femme et à sa fille qu'elles eussent à vider les lieux et à se retirer en Savoie, leur pays, si elles ne voulaient pas se rallier aux catholiques.

A Sens et dans les villes voisines, où les calvinistes n'étaient qu'en petit nombre, il ne paraît pas qu'aucun meurtre ait été commis à cette occasion. Dans les campagnes, ceux qui se convertirent au catholicisme furent épargnés, mais plusieurs gentilshommes huguenots, bien que retirés dans leurs châteaux-forts, crurent plus prudent de fuir avec leurs familles devant les bandes accourues à leur recherche, et, à la faveur d'un déguisement, ils gagnèrent les frontières d'Allemagne et de Suisse. De ce nombre vivait à la Saulsotte, près de Provins, un chef appelé De Besancourt ; il n'eut que le temps de disparaître devant une compagnie de gens armés qui étaient venus des environs d'Auxerre et vou-

(1) Challe, Bull. Auxerre, 1864, 249, 264.

laient se venger des maux atroces qu'il avait commis dans leur pays. Haton mentionne encore « un gros et gras abbé huguenot, nommé l'abbé de Saint Michel de Tonnerre ». 11 fut pris dans un château avec une vingtaine d'autres protestants (1).

Un peu plus tard, les gouverneurs de provinces reçurent l'ordre de convo([uer dans chacune des villes de leur ressort tous les gentilshommes pour leur faire prêter serment de fidélité au roi et amener les calvinistes à abjurer, moyennant cjuoi on promettait de les laisser libres et en sûreté. Le duc de Guise, gouverneur de Champagne, était pour cette mission à Sens le 15 décembre 1572. Six huguenots furent rendus à la liberté en signant une profession de foi catholique (2).

Tant et de si grands troubles n'étaient cependant pas capables d'entraver complètement la vie religieuse. Comme lesderniers exemplaires deslivresliturgiques du diocèse étaient épuisés, vers la fin de 1573 le chapitre, d'après les ordres du cardinal, chargea plusieurs ecclésiastiques de travailler à une nouvelle édition du bréviaire et du missel. Un des principaux réviseurs était Daniel Dauge, natif de Villeneuve- TArchevêque. Professeur d'une érudition immense, il avait occupé une chaire de grec à l'université de Paris, puis il était revenu remplir les fonctions de prieur-curé dans sa ville natale. D'après quelques auteurs, il portait également le titre de chanoine de Sens, mais le Borboniana le présente comme un sceptique qui se défendait d'être « prêtre missotier». La préface du missel qu'il composa, et qui était adressée au cardinal de Pellevé, annonce chez son auteur une très grande science de la liturgie et de

(1) Halon, II, 686. — C'était Marin de Dinleville, de la famille des évèques d'Auxerre portant ce nom.

(2) De Bouille, Hist. des ducs de Guise, II, 526.

rhistoire ecclésiastique (1). Ce missel, imprimé en 1575, resta en usage jusqu'en 1715. On n'en possède plus aucun exemplaire. Le bréviaire ne parut qu'en 1589, en quatre volumes; il était d'une perfection si grande qu'il servit de modèle pour tous ceux qui furent imprimés depuis à Paris et ailleurs. Il a éga'ement disparu. Le chapitre publia encore, sous le nom du cardinal de Pellevé, une liturgie sous le titre : Manuale, seu Instructorium, imprimée sans date, par Savine. Il en subsiste encore deux exemplaires, dont le premier a appartenu à J. B. Driot (2). On cite enfin un Catéchisme de la même époque, dont il ne reste plus aucune trace (3).

Si le protestantisme paraissait abattu dans le centre de la France, il était plus fort que jamais dans l'ouest et le midi. La mort de Charles IX, survenue le 30 mai 1574, laissa le royaume dans une horrible confusion. Henri III, accouru de Pologne pour lui succéder, était un prince sans énergie, adonné aux plaisirs et à la débauche, et incapable de résister au parti huguenot qui relevait la tète et s'organisait en s'alliant aux « politiques » : on appelait ainsi les catholiques mécontents de la ligne de conduite de Catherine de Médicis. L'armée royale, sous les ordres du jeune frère du duc de Guise, le duc de Mayenne, manquait de solde, et elle se dédommageait en saccageant le pays plus impitoyablement même que les étrangers. L'arrière-ban de la noblesse fut convoqué en Champagne et en Bourgogne, mais il ne fournit que quelques compagnies. Claude Haton, à ce propos, accuse les châtelains de couardise et de toutes sortes de méfaits contre les paysans, et, par ses violentes

(1) Cf., pour plus de détails, Tarbé, Recherches historiques \ art. Villeneuve-l' Archevêque.

(2j Bibl. Nat. B, 655. — Bibl. de Provins, 17. — Mentionnons seulement, parmi les divers chapitres, celui qui se rapporte aux cérémonies à faire pour la réclusion des lépreux.

(3) Bull. Sens, 1903, 16.

invectives, il se fait l'écho des plaintes du peuple contre les nobles qui bien loin de le protéger, ne faisaient que l'opprimer et le ruiner. Plusieurs régiments, cantonnés entre Montereau, Sens et Provins, pressuraient et dévastaient les campagnes. Les petites villes et les bourgs qui leur fermaient les portes, étaient pris d'assaut et saccagés. C'est ainsi que furent forcés et brûlés Saint- Maurice-aux-richeshommes, la Ghapelle-sur-Oreuse, yiUeneuve-l'Archevêque et d'autres encore. « x\ul ne croiroit le mal que firent ces régiments par les villages où ils logèrent, en rançons, volz, meurtres, vioUements de femmes, sans reprinses, corrections ni châtiments... Ceux qui n'auront pas été des temps de ce présent siècle misérable ne vouldront croire les tortures qu'ont endurez les pauvres gens des villages en leurs corps, esprit, âme, biens, bestial et aultres choses, tant les hommes que les femmes, et par genz de leur propre nation, pour le plaisir des princes et les envies qu'ilz porloient en ce temps les ungz aux aultres ».

Lorsque le pays fut épuisé, le camp se transporta dans la vallée de Tholon, et,, après être entrée par traîtrise dans la ville de Joigny, cette troupe s'y installa et vécut pendant plus de trois semaines aux dépens de la population terrorisée. Son chef, Puygaillard, avait l'intention de recourir à la même ruse pour pénétrer dans la ville de Sens, mais le piège fut éventé. Pendant ce temps, le prince de Condé et Jean Casimir, à la tète des huguenots et des reîtres allemands et suisses, avaient pénétré dans le Nivernais, et de là ils traversèrent la Puysaie et le Gâtinais pour faire leur jonction avec l'armée du duc d'Alençon et du roi de Navarre Ces troupes arrivèrent au mois de mai dans les environs de Sens et, après avoir lancé quelques boulets sur la ville, elles établirent leur campement près de là, au village d'Etigny, pendant que l'armée royale occupait la

région entre Sens et Auxerre, sur les deux rives de TYonne.

Les princes se réunirent au château de Vallery, chez le prince de Gondé, et là, en présence de plusieurs membres du conseil royal qui étaient venus conférer avec eux, ils formulèrent leurs griefs et leurs demandes. Le même jour, la reine mère arrivait à Sens pour traiter elle-même et obtenir la paix à tout prix, sauf à ne pas tenir plus tard ses engagements, lorsqu'elle aurait détaché le duc d'Alençon de la coalition et renvoyé de France les troupes étrangères. Elle avait eu déjà plusieurs pourparlers inutiles avec les confédérés, mais cette fois elle était bien résolue à conclure. Le lendemain, 6 mai 1576, elle se rendit à Etigny avec la reine de Navarre, sa fille, le maréchal de Montmorency, le cardinal de Bourbon et d'autres personnages. Après de vifs débats, le traité iut co)iclu. Les conditions étaient bien plus favorables aux calvinistes que tout ce qu'ils avaient obtenu jusqu'alors. Elles comprenaient : exercice libre et public de leur culte par tout le royaume, sans restriction de temps, de lieu ni de personnes, à l'exception de Paris et de la cour; défense d'inquiéter désormais les prêtres et religieux mariés, et légitimation de leurs enfants; création de chambres miparties dans les huit parlements de France pour juger les causes des protestants et des confédérés; désaveu de la Saint-Barthélémy ; engagement de convoquer les Etats généraux dans les six mois ; de larges avantages particuliers aux chefs de la coalition, etc., etc.

De retour à Sens, Catherine de Médicis voulut faire chanter un Te Deuni à la cathédrale. Il y a divergence parmi les historiens sénonais sur les termes de la réponse qui lui fut faite, mais non sur le fond. Suivant Cl. Haton, le préchantre s'adressant à la reine : « Madame, lui dit-il avec amertume, selon ce que j'ay entendu, comment que la paix est faicte, c'est mieux

à faire aux huguenots de chanter le Te Deum laudamiis qu'à nous et aux catholujues. Il nous sera mieux convenable de chanter : Requiem œternam dona nobis, Domine ». Cette résistance déplut beaucoup à Catherine qui alla, dit-on, faire célébrer son action de grâces chez les dominicains. Mais elle n'y fut pas mieux accueillie, car « le sermon fut faict par un docteur jacobin, nommé maistre Prévost, ([ui fut fort bien et fort doctement dict, non sans taxer laditte dame et ceux qui avoient accordé la dicte paix, en termes qu'on pensoil qu'elle estoit » (1).

La retraite des allemands fut signalée par de nouvelles dévastations, ainsi que celle des protestants français. Ces bandes vivaient à discrétion dans les pays qu'elles traversaient, pillant, maltraitant et rançonnant les pauvres paysans. Le bourg de Sergines n'échappa à ce sort que moyennant une rançon de « cinq cents écus d'or au soleil » qu'il fallut aller chercher sans retard à Sens. C'était la quatrième fois depuis quatorze ans, et non malheureusement la dernière, que les étrangers, appelés par chacun des partis, venaient ainsi ravager la France en y laissant tant de ruines et de douleurs (2).

Cinq ans plus tard, un directeur de l'administration des finances royales, M. Froumanteau, détaillait 3), d'après les rapports et autres pièces officielles, et diocèse par diocèse, les massacres, destructions et autres forfaits commis jusqu'en 1580. Après avoir remarqué que ces calculs étaient établis sur des documents authentiques, et qu'en y ajoutant tout ce qui n'était pas constaté par des procès-verbaux où des enquêtes, on pouvait augmenter la totalité d'un quart

(1) Cf. Tarbé, Notice sur Etigny. — Ann. de /T. J848, 143. — G. 423 et 499.

(2) Challe, Op. ci<. 299. 204.

(3) Le secret des Finances de la France découvert, etc.

au moins, il donnait pour le diocèse de Sens les chiffres suivants :

Chanoines et curés occis

Moynes occis ....... . .

Jacobins, cannes, augustins, cordeliers occis Gentiihommes catholiques

id. de la religion

Soldats français catholiques occis

id. de la religion

Hommes et femmes massacrez et exécutez par Bourgades et maisons bruslées (4 villages) .

Maisons détruites

Femmes et filles viollées

justice

7.000 9.000 1.200 Nombre de personnes occis, exécutez ou massacrez. 18.218

Il indiquait enfin la somme totale des deniers levés sur le diocèse depuis trente et un ans, laquelle se montait à 73.600.000 livres.

Le jubilé universel, accordé en 1576 par le pape, vint faire diversion un moment à ces événements si critiques. Le vicaire général de Sens ayant, à cette occasion, imposé aux fidèles de Provins et des environs de visiter quinze fois diverses églises de la ville, comme cette prescription était impossible à exécuter pour les pauvres, les malades et les prisonniers, Claude Haton intervint en leur faveur et obtint que ces visites seraient commuées en d'autres actes pies. Les processions étaient fort en usage alors pour détourner la colère du Ciel et obtenir sa protection sur les biens de la terre. On les organisait d'une province à une autre, et parfois sur un parcours très étendu. A Courlon, le curé ayant refusé une fois de prendre part à une démonstration de ce genre, les paroissiens furieux le jetèrent dans l'Yonne.

Les concessions énormes accordées aux protestants par le traité d'Etigny, qui a été surnommé « la paix honteuse », inspirèrent aux catholiques de vives alarmes. Voyant qu'ils n'avaient pas à compter sur le

pouvoir royal, ceux-ci résolurent de s'associer, comme l'avaient fait leurs adversaires, pour défendre leur religion. De là prit naissance la Ligue. Sa formule, adoptée d'abord en Picardie, se répandit bientôt par toute la Champagne et le reste de la France. Le but de la « Sainte-Union » était de défendre la religion catholique dans tout son domaine, de conserver au roi et à ses successeurs la soumission de ses sujets, de restituer à la France ses droits, franchises et libertés tels qu'ils étaient depuis la fondation de la monarchie, enfin d'extirper l'hérésie et d'obtenir la révocation de l'édit de paix. Le duc de Guise se trouva mis comme naturellement à la tète de cette vaste association.

Le roi effrayé chercha une solution en convoquant les Etats généraux à Blois, le 15 novembre suivant. L'action des catholiques y lut prépondérante dans les trois ordres, et si l'on ne put, pour diverses raisons, faire accepter le concile de Trente, du moins on convint qu'il y avait beaucoup à réformer dans le (clergé. Le cahier du bailliage de Saint-Florentin exprimait ses plaintes à ce sujet : « Le commencement de la discorde et division des chrétiens procède par les abus qui sont aux ministres de la religion, où il se trouvera qu'en l'église catholique toutes choses sont vénales, et sont la plupart des ministres d'icelle église remplis de toute symonie... La plupart et grande partie des bénéfices se tiennent aujourd'hui sous le nom de pauvres prêtres qui ne sont que Custodi nos, et ne reçoivent le revenu desdits bénéfices, mais seulement ont la nourriture et les vêtements, et rendent le revenu desdits bénéfices à autres gens incapables de tenir bénéfices, comme femmes, geutilhommes et autres gens lays... » (l).

Un ecclésiastique fit entendre, de son côté, des

(!) Cf. Bull. Auxerre, 1864.

doléances au sujet des sommes énormes imposées sur le clergé dans les dernières années. Outre cinquante millions donnés en subventions à l'Etat pour les aflaires générales, il avait dû encore payer à l'Hôtel de Ville de Paris dix-huit cent mille livres pour l'acquit des dettes de sa Majesté En ce qui concerne cette dernière charge, le temporel de l'archevêché de Sens avait été saisi sur la requête du prévôt des marchands à détaut de paiement de sa quote-part. Dans le courant de 1576, le clergé du diocèse fut obligé de continuer les ventes de biens pour solder les autres taxes, et sa contribution sur l'impôt de cinquante millions fut de quatorze cent cinquantequatre écus de rente rachetable. L'archevêché fournit la somme de dix-neuf cents livres : c'était plus du dixième de son revenu qui se montait alors à treize mille cent quarante livres (1). Parmi les maisons religieuses du diocèse, un certain nombre obtinrent des réductions, en raison de leur situation qui était des plus précaires. L'année suivante, les aliénations s'élevèrent encore à cent treize mille quatre cents livres, et le roi imposa en plus une somme de dix mille huit cent vingt livres pour le paiement des gens de guerre (2).

Les perturbations apportées par ces discordes civiles étaient si profondes que de nombreux titres de propriété avaient disparu, et de là naissaient de nouvelles difficultés pour la vente des biens. Dans une lettre donnée à Fontainebleau le 20 septembre 1578, et adressée au cardinal de Pellevé ainsi qu'au chapitre de la cathédrale, Henri III reconnaissait que « dès et depuis l'an 1562 qui ont commencez les troubles pour le fait de la religion, qui ont duré douze ans, la pluspart des églises et monastères, ensemble leurs maisons et édifices, ont été rasez ou autrement

(1) G. 453, 577 à 583, 622. — Arch. Nat. G», 1209, n° 12 et suiv,

démolis, les reliques et joyaux d'icelles églises et les meubles desdits ecclésiastitjues pillez, ravis et dissipez, une graade partie d'eux tuez et massacrez, leurs titres brûlez et lacerez ou en les voulant cacher perdus et esgarez, leurs personnes et leurs biens mis en proye. et par telle misère et mutation sur ce ad venues, eux constituez en incertitude de leurs droits, de sorte que et les contraindre maintenant à bailler telles déclarations et faire inhibition de titres ce serait les réduire h un impossible, mais au lieu de les soulager et relever, comme Dieu nous y oblige, leur adjouter affliction sur aflliction et les mettre en train de perdre tous leurs dits droits et en conséquence ruyner eux et leurs dits états...» Sur ces divers considérants, le roi déclarait que les propriétaires des bénéfices ecclésiastiques dans le diocèse et la province de Sens, payant décimes, seraient exemptés de « bailler déclaration » de leurs titres de propriété pour les biens leur appartenant depuis un an e demi (1).

Le résultat le plus considérable des Etats généraux de Blois fut de contraindre le roi à prendre en main la cause des catholiques. Deux armées furent assemblées, et une campagne victorieuse, menée contre les protestants dans le centre et le midi, aboutit à Tédit de Poitiers (27 sept. 1578], qui maintenait le traité d'Etigny, mais réglait que le culte réformé serait restreint à une seule ville par bailliage ou sénéchaussée. De plus, une clause cassait et annulait toutes ligues, associations ou confréries organisées sous quelque prétexte que ce fût.

Henri 111, qui dans le principe était favorable à la Ligue, commençait alors à redouter sa puissance qui allait toujours en grandissant. Sens avait été une des premièresvilles à s'y affilier. En 1579, les gouverneurs résolurent de faire frapper une médaille commémo-

(1) Arch. Nat., K. 100, n» 40. — H. 310.

YqAPRLi

rative de leur adhésion à la Sainte-Union, et Taveaii fut chargé de ce travail. Elle portait à la face Técusson et la devise de Sens, et, au revers, le symbole qu'avait adopté la Ligue : deux mains jointes, serrant trois flèches et deux branches de laurier, avec la légende Sic nostra viret fiducia concors . La cité se trouvait sur ce point en parfait accord avec son archevêque, car Nicolas de Pellevé passait ajuste raison pour être à la cour pontificale le solliciteur des affaires des ligueurs (1).

Malgré les malheurs du temps, on déployait à la cour un luxe effréné. Afin d'y pourvoir, le roi voulut imposer sur les bénéfices ecclésiastiques des décimes et des demi-décimes extraordinaires, en dehors de ceux qu'ils payaient déjà. Le clergé s'y opposa, mais comme Henri III voulait passer outre, il réclama l'autorisation de se réunir en une assemblée générale. Fixée au mois de juin 1579 à Melun, elle fut transférée le 30 septembre à Paris et ne se termina que le 1" mars 1580. En l'absence du cardinal de Sens, on élut comme présidents les archevêques de Lyon et de Bordeaux La province y avait un député de P' ordre, l'évêque de Nevers, Arnaud Sorbin, et quatre du second : Claude Arnould, doyen de Sens, Guillaume de Taix, doyen de Troyes, Raoul Charpentier, chanoine de Chartres, et Claude Morissant, doyen de Provins (2). Le roi avait permis d'y traiter non seulement des subsides mais de toutes questions se rapportant au bien général de la religion.

Après avoir reconnu que l'avilissement de la discipline ecclésiastique et surtout la dilapidation des iîiens de l'Eglise étaient la cause principale de l'invasion de l'hérésie et des maux présents, les membres furent d'avis que les moyens les plus efficaces d'y remédier étaient la publication des canons du concile

(1) De Lavernade, 197 et 335. — Fenel.

(2; Mémoires du Clergé, VII, 105 et suiv. ; XIY, 1084 et suiv.

de Trente et l'abandon par le roi de la nomination aux bénéfices, avec le retour à l'ancien usage des élections. Henri 111 refusa de donner suite à ces remontrances ; mais, pour faire œuvre utile quand même, l'assemblée arrêta un règlement général touchant la réforme de la discipline, et comprenant cinquante chapitres dont la plupart s'inspirèrent du concile de Trente. Les principaux concernaient : l'imposition de la profession de foi pour tous les membres des synodes et les possesseurs de bénéfices, la fuite de tout commerce avec les hérétiques, la visite des paroisses et l'inspection des écoles, l'organisation des séminaires, le régime des hôpitauxet des maladreries, enfin les synodes diocésains où les curés devaient dénoncer les scandales publics de leurs paroisses donnés par les blasphémateurs, les adultères, les concubinaires, les usuriers, les homicides, et autres. Une délibération spéciale décida la création de deux agents généraux à choisir successivement dans toutes les provinces, pour rester en permanence auprès de la cour et veiller à la défense des intérêts du clergé (1). Enfin, comme réponse aux volontés du roi, il fut voté une imposition d'un million trois cent mille livres par an, pendant trois années. La part du diocèse fut fixée à neuf mille six cent trente écus treize sols un denier.

La paix étant momentanément rétablie, il fallait travailler à relever tant de ruines amoncelées. M^' de Pellevé, fixé définitivement à Rome, demanda à Grégoire XIII (1579) de consacrer le général des cordeliers, Christ opho de Ghéfontaine, comme évêque auxiliaire de Sens, avec le titre d'archevêque de Gésarée, pour le remplacer dans cette mission. Ce religieux, d'origine sénonaise, a laissé plusieurs ouvrages estimés de théologie. Il fut le premier abbé

(1) Mémoires du Clergéy II, 561 et suiv.; VII, 14 et suiv.; XIV, 1554; VIII, 10 et suiv., 859; IX, 55.

commendataire du monastère de Saint-Jean. Parmi ses actes, on cite la consécration de l'église que les franciscains avaient reconstruite dans leur couvent de Sens (1). 11 établit également, Tannée suivante, les capucins d'Etampes sur remplacement de l'ancienne chapelle des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Cette nouvelle famille religieuse, issue des cordeliers, et visant à une plus étroite observance de la règle primitive, venait d'être introduite en France avec la permission du roi. La réforme lut opérée à Sainte- Colombe par l'abbé de la Ménardière, D'accord avec les religieux, il adopta les constitutions du monastère de Chezal-Benoît, au diocèse de Bourges, lesquelles avaient, depuis deux siècles, produit en divers lieux des fruits de relèvement et de sainteté. Les bulles et le concordat furent enregistrés par le parlement. En même temps que s'opérait cette restauration spirituelle, on réparait une partie des bâtiments, et l'église et les tombeaux de sainte Colombe et de saint Loup furent relevés. La même œuvre fut accomplie à Saint-Remy, où un religieux de Sainte- Colombe et un autre de Saint-Germain-des-Prés de Paris, députés par le parlement, imposèrent de nouveaux statuts (2).

Dans la banlieue de Sens, la maladrerie du Popelin avait été presque entièrement détruite. Quand la reconstruction fut terminée, on y plaça une plaque commémorative pour conserver le souvenir de cette œuvre charitable. Les échevins s'occupaient alors de faire améaager, entre le faubourg Saint-Didier et l'abbaye de Sainte-Colombe, une maison pour les personnes atteintes de la peste, afin de combattre plus efficacement ce fléau qui n'avait pas complètement disparu depuis l'épidémie de 1563 ; Nicolas Fritard, chanoine et administrateur de l'hôtel-Dieu, fut chargé

(t) Fenel. — F. 2.

(2) H. 3, 64, 96. — Gall. Christ. XII.

de la direction du travail. Lorsqu'une recrudescence de la contagion sévit un peu plus tard, dans les années 1583 et 1586, cette mesure sanitaire fut complétée par un règlement que fit publier Robert Hémard, lieutenant général et criminel. Les prescriptions qu'il renfermait dénotent une entente trèsjudicieuse, pour cette époque, du rôle de l'hygiène dans les maladies épidémiques (1). Dans les articles xxvi et XXVII, le clergé était exhorté à prêcher aux fidèles l'obligation chrétienne de venir au secours des malades pour les exempter d'aller mendier, et, à cet effet, de verser d'abondantes aumônes dans « une boette » confiée à un marguiller dans chaque paroisse, ou encore de faire, dans leur testament, des legs en faveur de l'hôtel-Dieu.

En 1582, le roi voulut réunir un concile de la province de Sens, mais il se trouva embarrassé par l'absence du cardinal de Pellevé. 11 fit assembler une commission qui se contenta d'inscrire les avis des conseillers sans rien conclure. Informé à Rome de la demande de Henri III, le prélat répondit que, ne pouvant se rendre à ce synode, il engageait ses suffragants à « pourveoir à une si saincte entreprise et si nécessaire pour l'utilité de l'Esglise ». Le vicaire général de Sens provoqua à son tour sur ce sujet une consultation de deux avocats, et leur avis fut que, l'archevêque étant absent non seulement de son diocèse mais du royaume, il pouvait, en vertu des pouvoirs qu'il avait reçus, convoquer lui-même cette assemblée (2). On en ignore les actes.

Le but de Henri III, dans cette démarche, était sans doute de réclamer de nouveaux subsides, car l'année suivante, par son bailli de Sens, il signifia aux évêques de la province la levée immédiate de deux décimes nouveaux sur les bénéfices ecclésiastiques (3).

(1) H. 12, 84, 102. — Cf. Annuaire de V Y. 1868, 1 à 12.

(2) G. 32, 179. — Kenel.

Les délégués du chapitre et du clergé se réunirent, le 19 avril, au palais archiépiscopal et décidèrent d'adresser au roi des remontrances et de lui exposer que, après tant d'aliénations de biens d'église, tant de sommes fournies au trésor royal, sans compter u les spoliation, vastation et désolation qui ont été faictes aux églises et maisons de Dieu par l'injure des guerres privées », ils ne sauraient s'imposer de nouveaux sacrifices ; il était impossible de les lever sur le diocèse « pour la pauvrette, extrême nécessité et mendicité en quoy ils sont réduits, et principalement les chapitres, collèges, chapelains, curés et autres pauvres bénéficiers, lesquels sont tellement ruynès et dénués de moyens que s'ils estoyent pressés au payement de tant de charges, ils seroient contraints d'habandonner leurs églises, laisser le peuple sans administration des sacrements, changer de profession et se retirer où il leur seroit possible, comme desjà plusieurs ont été nécessités de ce faire » (1). Cej)endant l'année suivante, le pape permit une nouvelle taxe de cinquante mille écus, et la part du diocèse de Sens se monta à vingt-huit mille cinq cent quatre-vingt-treize livres. Mais la levée suscita des difficultés, et dans le doyenné de Melun, entre autres, il fut impossible de rien percevoir, les églises étant ruinées (2).

A l'assemblée du clergé qui eut lieu à Paris en juin 1586, on renouvela l'engagement de fournir au trésor royal un million trois cent mille livres pendant dix ans (3). Ces lourdes contributions n'étant pas encore suffisantes, Henri 111 voulut peu après imposer au clergé, avec la permission du pape, une nouvelle aliénation de cinquante mille écus de rente. Mais les députés de la province de

(1) Arch. nat. G8. 1209.

(3) Mémoires du Clergé, IX, 86 et 529,

Sens résolurent, ainsi que ceux de la province de Reims, d'empêcher par tous les moyens cette taxe écrasante, et ils proposèrent d'oiïVir à la place une somme de plusieurs centaines de mille écus « à la charge toutefois de les faire servir à l'extirpation de riiérésie ». Le roi accepta cette offre pour une somme de cinq cent mille écus, sur lesquels le diocèse fournit vingt mille trois cent cinquante écus vingt sols (1)

La demande du clergé de combattre les proies lants otait motivée par la reprise des hostilités. La mort inopinée tlu duc d'Anjou avait fait héritier présomptif du royaume le roi de Navarre, Henri, qui appartenait à la réforme. Sur son refus d'abjurer, les chefs de la Ligue décidèrent que si Henri 111 venait à mourir, le cardinal de Bourbon, premier prince du sang, serait appe-lé à lui succéder, exclusion faite de tout prince hérétique ou fauteur d'hérésie. Dans les deux camps on courut aux armes, et pendant que les catholiques recouraient à Tappui de Philippe d'Espagne, les huguenots appelaient à leur aide les reitres allemands. Larmée des ligrueurs se constitua bien vite dans la région du Nord, et l'un des corps, commandé par le duc de Mayenne, se répandit en Bourgogne et en Champagne, et se dirigea vers Sens dont il tenta en vain de s'emparer (2). D'après Fenel, le duc de Guise se serait présenté au mois de mai 1585 devant cette ville pour s'en rendre maître, mais n'ayant que quatre canons, il ne put d'abord y entrer, et les habitants lui auraient ensuite ouvert les portes, sur l'ordre du roi. Par une lettre que Catherine de Médicis écrivait le 14 juin à Henri III, elle lui faisait part que son intention était de se rendre à Sens pour continuer ses négociations avec le duc de Guise, si les échevins

(t) Bibl. Xal., m. f. 3903, 331 et suiv. - G. 574. (2) Ctialle, Bull. Auxerre, 1864, 94.

ne l'avaient informée de la présence de la peste dans leur ville ; aussi le duc avait fait passer ses troupes sur les ponts de cette ville sans y entrer, et s'était dirigé sur Nemours (1).

C'est dans la ville de Moret, où se trouvait alors la reine mère, qu'eurent lieu (7 juillet 1585) les pourparlers du roi avec les chefs de la Ligue. Impressionnés par la puissance de leur armée, Henri 111 et Catherine conclurent avec eux un traité par lequel la religion catholique était seule maintenue dans le royaume et tout autre culte interdit sous peine de mort. Les huguenots étaient requis d'abjurer dans l'espace de six mois ou de s'expatrier, avec la faculté de vendre leurs biens. Deux mois plus tard, le pape Sixte VI appuya ces mesures en frappant d'excommunication le roi de Navarre et le prince de Condé qu'il déclarait incapables de succéder à la couronne de France. D'après Mauclerc, cette mesure aurait été prise sur la demande du cardinal de Pellevé.

Ce prélat continuait de manifester à Rome son hostilité contre Henri III lui-même, et, lorsque ce prince envoya, en 1586, la demande d'un induit pour nommer aux évêchés de Bretagne, et que le pape en fit la proposition au consistoire, il protesta en alléguant que ce monarque était un fauteur d'hérésie par la disposition oîi il se trouvait d'accepter pour successeur Henri de Navarre. L'induit fut accordé cependant, mais le roi, informé de l'opposition qui lui avait été faite, ordonna la saisie des revenus des bénéfices que le prélat possédait dans le royaume (2 . Se trouvant ainsi sans ressources, Nicolas de Pellevé fut obligé de recevoir la pension réservée par le Saint-Siège aux cardinaux pauvres.

(1) Bibl. Nat., m. Bélhune, 8871, 26. — Bibl. de Sens, ms. du docteur Crou.

(2) Lettre 48 de M. d'Ossat à M. de Villeroy, du 22 lévrier 1596.

Vers la fin de 1587 seulement le roi donna mainlevée de cette saisie, sur la demande du pape (1).

Dans le courant de 1587, les armées de la Ligue ne cessèrent d'être victorieuses. Les rencontres eurent lieu cette fois en dehors du diocèse On ne mentionne guère que le passage des ducs de Guise et de Mayenne, venant de TAuxerrois et se dirigeant sur Courtenay pour atteindre les reîtres allemands qu'ils battirent à Auneau, le 24 novembre. Des processions solennelles furent alors organisées à Sens pour célébrer le triomphe des catholi(|ues.

Contraint d'accepter toutes les conditions imposées par les ligueurs, Henri III convoqua les Etats généraux à Blois (oct. 1588). Le clergé sénonais y envoya comme député Jérôme Taveau, cellerier du chapitre. La puissance des Guises s'y imposa avec un tel éclat que le roi, rongé de jalousie, fit poignarder le duc, dont le frère, le cardinal de Lorraine, subit quelques jours après le même sort. A la nouvelle de ce double assassinat, tout le parti catholique fut soulevé d'indignation. A Paris, la Sorbonrie déclara (janvier 1589) le peuple français délié de son serment au roi. Un grand nombre de villes se déclarèrent contre Henri 111 et pour la Sainte-Union. Dans le diocèse, les villes principales donnèrent aussitôt, avec Sens, leur adhésion : Villeneuve-le- Roi, St-Florentin, Villeneuve-l'Archevêque. Melun, etc. Joigny, contenu d'abord par son seigneur, le marquis de Nesle, se rallia plus tard, quand celuici eut rejoint l'armée royale (3). Le duc de Mayenne, nommé parle conseil de la Ligue lieutenant général du royaume, passa le 20 janvier à Sens qu'il trouva dans les meilleures dispositions, et il y établit comme gouverneur Harlay de Champvallon. Lors-

(l) Fenel. — Daniel. — C'est à tort que Challe présente l'archevêque de Sens comme rentré en France à celte époque. (3) G. 1171, 575, 700. — Challe, Op. cit. 121.

qu'il reparut un mois plus tard, en revenant de Lyon, les habitants donnèrent sans hésitation leur serment à l'acte d'union, et un chanoine qui persistait à se dire du parti de Henri III fut destitué (1). On organisa un conseil particulier de l'Union, formé du maire, des échevins et des députés de la ville, et une imposition fut établie sur le diocèse pour mettre les murs en étal de défense (2).

Voici le texte de ce serment solennel : « Nous, maire, eschevins, ecclésiastiques, ofïiciers, bourgeois et autres habitants de la ville de Sens soussignés, suivant les précédentes unions par nous faictes et signées : Jurons et promettons à Dieu, à notre mère la Saincte Eglise et à messieurs les Princes catholiques, librement et volontairement, sans aucune force ni contrainte, que defFendrons jusqu'à la perte de nos vies et dernière goutte de notre sang la saincte relligion catholicque. appostolique et romaine, et demeurerons dans la Saincte- Union, résisterons de tout nostre pouvoir et nous opposerons aux desseings et entreprise de l'ennemy, signamment du roy de Navarre, nous emploierons à la deffense de ceste ville avec tous les moyens et y exposerons nos propres vies, notamment au siège que le roy de Navarre prétend mettre devant ceste ditte ville, dont à présent sommes menacés ; et ne conniverons aulcunement avec les politicques. Si quelqu'un d'entre nous en connoit, il les révélera à messieurs les maire et eschevins, et ne souffrirons aucuns politicques ou suspects parmi nous pour quelque parenté, alliance ou amitié que ce soit. Que si aulcuns ayant entré dans la présente Union s'oublioient tant d'enfreindre ou violer ledict

(1) Tarbé, Alinanach de Sens, au V, 12'». — Fenel. — G. 678.

(2) Mentionnons à ce sujet une réquisition faite au prieur de Saint-Boûd de fournir six livres de bronze pour aider à fondre des pièces d'artillerie (G. 1536). Le chapitre fut taxé lui-même pour deux cents livres de métal (G. 678).

serment et ne s'employer à la clefFense de la Sainct- Union et de la dicte ville, même qu'ils vouldroient entrer en capitulation avec le roy de Navarre pour quelque cause ou occasion que ce soit, seront tenus pour traistres, perfides et ennemis de Dieu et de TEstat, et s'ilz peuvent estre appréhendez, seront rigoureusement punis et chastiez sans espérance de rentrer jamais dans ladicte Union des catliolicf|ues ni en la dicte ville, et seront tous leurs biens acquis et confisquez pour estre employez aux affaires de la ville » (1).

Pendant que la Ligue s'établissait solidement en Bourgogne, l'armée royale, fortifiée par celle de Henri de Navarre, marchait sur Paris et campait à Saint- Cloud. L'exaltation des catholiques était montée à son plus haut degré. Dans quelques chaires, des prédicateurs allaient jusqu'à légitimer le régicide, et des écrits répandus parmi le peuple déclaraient qu'il était permis de tuer un tyran ; Henri III était représenté comme le plus odieux de tous. C'est alors qu'un jeune dominicain, Jacques Clément, ayant pu pénétrer auprès de lui sous prétexte d'un message à remettre, lui plongea un couteau dans le ventre '1*'' sept. 1589). Né à Serbonnes, près de Sens en 1564, il était entré jeune encore au couvent que les frères prêcheurs possédaient dans cette ville, et il y avait sans doute entendu l'éloge d'un ancien religieux de cette maison, Martin Porée, qui s'était fait jadis l'ardent apologiste du tyrannicide pour défendre l'honneur du duc de Bourgogne. Cet esprit ignorant et fruste, en même temps qu'exalté, se trouvait dans un milieu où la Ligue comptait ses partisans les plus ardents. Il se crut inspiré du Ciel en formant le projetd'assassiner Henri III, et l'un de ses frères, nommé Chantebien, l'encouragea, paraîtil, dans sa détermination. 11 était depuis quelque

(l) Caitaut. — Bibl. de Sens, m. 102. — F, 2.

temps à Paris pour y terminer ses études théologiques, toujours poursuivi par son idée fixe, quand le roi vint mettre le siège devant la capitale. Persuadé de faire une œuvre agréable à Dieu et d'acquérir la couronne du martyre en donnant la mort au tyran, il parvint par son adresse à accomplir ce forfait. On a accusé également le prieur de la maison de Paris, Edme Bourgoin, ainsi que les ducs de Mayenne et d'Aumale et la duchesse de Monlpensier, de l'avoir poussé à cet acte, mais ces points restent douteux (1).

Les poètes ligueurs s'empressèrent de célébrer le courage du moine Clément. Un nommé Perraud fit un sonnet « sur la mort du tyran occis par permission divine à Saint-Cloud ». En voici les premiers vers :

Quel magnanime esprit te va guidant le bras, Quand, sans pâlir, hardi tu viens à l'entreprise ! Non, il faut que de Dieu ton âme fût éprise. Le coup est bien mortel, mais ton cœur ne l'est pas !

Un autre rimeur de Lyon, André Rossant, jurisconsulte, demandait qu'on lui élevât une statue, pour être honorée par le peuple comme celle d'un saint. Des peintres, des graveurs représentèrent avec le même enthousiasme les principales circonstances de ce drame : le conseil où avait été prise la résolution de tuer le roi, l'apparition d'un ange à Jacques Clément, les dévotions du moine avant de partir, son sommeil paisible, son attitude à genoux, présentant la lettre à Henri III. On prononça son éloge en chaire, et son image fut portée en triomphe, comme celle d'un saint, par les ligueurs (2).

Avant d'expirer, le roi avait eu le temps de dési-

(1) Cf. M. Roy, Op. cit. 136 à 144.

(2) Cf. Tarbé, Almanach de 1811. — Recherches hist. 313-316.

gner Henri de Navari'e pour son siK'cesseur. Le duc de Mayenne, de son coté, fit proclamer roi, sous le nom de Charles X, le vieux cardinal de Bourbon qui était prisonnier à Tours ; la ville de Sens embrassa avec enthousiasme son parti, et des prières publiques furent dites à son intention dans la cathédrale au mois de décembre. Les chanoines voulurent donner à la Ligue un témoignage particulier de leur attachement, et ils décidèrent que les parents de ceux d'entre eux qui seraient tués pour sa cause, hériteraient de leur maison claustrale (1).

La guerre se ralluma alors avec une nouvelle fureur. Un détachement de huguenots vint s'installer à Dixmont, près de Sens, pour de là inquiéter Saint- Florentin, Joigny et Villeneuve-le-Roi. Il marcha même sur Sens, mais le gouverneur lui infligea une sanglante défaite (2). Après la bataille d'Ivry, Henri IV, maître de la vallée inférieure de la Seine, voulut, pour isoler Paris, occuper le bassin supérieur de ce fleuve. Au commencement de 1590, il s'était emparé successivement de Melun, Provins, Moret, Montereau et Pont-sur-Yonne, lorsqu'il vint camper à Bray. D'après la Satire Ménippée (3) il avait l'intention d'établir à Sens « sa cour et son conseil «. Il envoya donc un trompette chargé de sommer cette ville de se rendre. Mais la population était vivement attachée à la Ligue ; la garnison comptait à sa tète des officiers résolus, entre autres le capitaine La Motte Gautelas, et tout était prêt pour la résistance. Les femmes elles-mêmes avaient aidé à remplir de terre les gabions. A l'expiration du délai, le trompette éprouva un nouveau refus. Henri IV se disposait alors à retourner sur Paris, lorsqu'il fut informé que Ghampvallon consentait à

(2) De Lavernade. — Challe, Op. cit. 262-273.

(3) Ed. 1709, I, 394.

capituler, sous certaines conditions. D'après Ghalle, ces propositions, arrêtées par les principaux habitants (1), réclamaient notamment le libre exercice du culte catholique, la conservation, pour tous, de leurs biens et de leurs privilèges, l'amnistie complète pour le passé, et ils promettaient le serment de fidélité au roi s'il s'engageait à embrasser la religion catholique. Ce revirement nous paraît bien extraordinaire, et peut-être l'auteur anonyme du Discours des Vaillantises est-il plus dans la vérité lorsqu'il rapporte que Ghampvallon aurait agi ainsi par ruse, dans le but de leurrer Henri IV, de retarder sa marche sur Paris et de l'attirer dans une embuscade (2). D'autres ont afiirmé sa bonne foi. Quoi qu'il en soit, le peuple ayant découvert la trahison, refusa de capituler et assiégea le gouverneur réfugié dans le palais archiépiscopal. Henri IV accourut alors à son secours, fit ouvrir par l'artillerie une large brèche dans la muraille et ses soldats montèrent à l'assaut, mais les assiégés leur opposèrent une résistance si énergique qu'ils furent obligés de battre en retraite après avoir subi de grosses pertes (2 mai 1590) (3). Un ligueur composa, à cette occasion, une chanson dont la verve frondeuse et satirique ne manque pas de grâce et de mordant. En voici quelques strophes :

Jean Sandreux, (sans Dreux)

Malheureux, Retire-toi arrière !

Tu as les pieds poudreux.

(1) Op. cit. 171. — Il est dans l'erreur en citant parmi les négociateurs le cardinal de Pellevé qui était encore à Rome.

(2) Discours des Vaillantises de M. de Champvallon (Bibl. Nat. L, b, 35, 243.

(3) Cf. Bibl. Nat. L b, 35, 242. — Chalie, Op. cit. 170-182. Bull. Auxerre, 1858, 639. — Bull. Sens. XI, 315. — Ann. de l'Y.

Tu fais le catholiqu"^, Sens, ville catholique, mais c'est pour nous piper, te montre sans obéir

et comme un hypocrite qu'à un roy hérétique

tâches à nous attraper, il ne faut obéir,

puis sous bonne mine ne moins recognoisire

nous mettre en ruyne. tel que tu veux estre.

Dreux, la gentille ville. Vive la sainte Ligue î

pensois bien attraper, Vivent tous les ligueurs !

pour la rendre servile l'Eglise catholique

et ta presche y planter : et tous les bons seigneurs

mais, pour fin de compte, qui, sans nulle envye,

l'as quitté à grand honte. y emploient leur vie ! ;l)

Pendant les quelques jours que rarmée royale demeura devant la ville, le clergé sénonais ne restait pas inactif. Le chapitre faisait chaque matin une procession à l'issue de roffice divin ; le dimanche qui suivit le départ de Henri IV, il s'organisa « en procession générale et solennelle pour rendre grâce à Dieu de la levée miraculeuse du siège »,et il alla jusqu'à l'église de Saint-Pierre-le-Donjon, en face de l'endroit où la brèche avait été ouverte.

Après que les troupes se furent retirées sur Paris en dévastant sur leur passage les églises et les abbayes, la guerre de partisans continua dans le Sénonais. Les ro3'alistes, maîtres de Saint-Julien et de Dixmont. ne cessèrent d'inquiéter les villes voisines, et les campagnes furent, de nouveau, livrées aux exactions des deux partisainsi qu'aux dévastations des bandes de brigands. L'année 1592 amena peu de changement dans la situation Au mois d'août, le duc de Nevers, après s'être emparé de Provins, menaçait la ville de Sens, aussi les fervents de la Ligue y firent renouveler par la population l'acte d'union conclu trois ans auparavant et le serment qui les liait tous. Mais le jeune duc de Guise arriva, peu de jours après, à leur secours avec un millier d'hommes, et la

(1) Tarbé, Romancero de Champagne, IV, 28.

Sainte-Union demeura maîtresse dans la plus grande partie de la région.

Au mois de janvier 1593, le duc de Mayenne réunit à Paris les Etats généraux. Tous les membres étaient catholiques. Malgré leur aspiration vers la paix, ils déclarèrent que la soumission ne serait faite à Henri IV qu'au jour où il abjurerait l'hérésie. Le cardinal de Pellevé, de retour en France, prit part à l'assemblée, et, malgré son grand âge (75 ans), il présida l'ordre du clergé et parla en son nom. En s'adressant au duc de Féria, ambassadeur du roi d'Espagne, il remercia ce prince de ce qu'il avait lait pour la nation et le royaume. Puis il exprima sa satislaction de ce que le concile de Trente avait été enfin admis en France et il loua merveilleusement l'ardeur et le courage du duc de Mayenne. Il conclut en exhortant les membres de l'assemblée à élire un roi qui fût entièrement acquis au Saint Siège, mortel ennemi de l'hérésie, grand en zèle et en piété, et plus grand encore par son énergie. Mézeray, qui lui est hostile, prétend que son discours fut extrêmement long et ennuyeux, tout plein de digressions inutiles, et même sentant le délire et la faiblesse de son âge plutôt que la dignité de sa charge (1). Dans la Satire Ménippée, le pamphlétaire va encore plus loin, et attribue au cardinal un discours violent, dans lequel, après avoir tonné contre Henri de Navarre « cet hérétique relaps que le pape, notre maître, déclare d'ores et déjà condamné aux enfers », il. se répandit en diatribes ridicules à l'adresse du roi Henri III. A quoi le prieur des carmes aurait répondu, après les applaudissements de l'auditoire, par le quatrain suivant :

Son éloquence il n'a peu faire veoir, faute d'un livre où est tout son scavoir. Seigneurs Estais, excusez ce bon homme : Il a laissé son calepin à Rome.

(1) Edition de 1651, 999 et suiv.

Le dernier vers renferme une allusion à la politique du cardinal et à son altitude au concile de-Trente où, étant chargé de soutenir les intérêts de l'Eglise gallicane, il avait oublié son calepin^ c'est-à dire ses instructions, et s'était rallié aux vues du pape. Les huguenots gardaient contre lui un profond ressentiment pour Tardeur qu'il avait mise à défendre auprès du Saint-Siège la cause de la Ligue et des Guises, surtout après le meurtre du duc et du cardinal 1).

Henri IV comprit enfin que sa conversion au (catholicisme était, à divers points de vue, le seul moyen d'arriver à la paix. Il eut de longues conférences sur cette question avec son parti, et, avant d'accomplir un acte si important, il voulut s'éclairer sur la doctrine catholique, et convoqua dans ce but plusieurs prélats (23 juillet 1593). De ce nombre étaient deux futurs archevêques de Sens : Regnaud de Beaune, un des commissaires choisis par les seigneurs catholiques du parti du roi pour les conférences avec les représentants de la Ligue; et le fameux Duperron, évèque d'Evreux, qui, dans une controverse célèbre tenue auparavant avec plusieurs ministres protestants, leur avait arraché l'aveu qu'on pouvait faire son salut dans l'Eglise romaine. Après avoir de nouveau discuté longtemps avec les prélats, le prince se déclara convaincu et prêt à signer sa nouvelle profession de foi. Il fit son abjuration le 25 juillet, avec un grand apparat, dans l'église de Saint-Denis entre les mains de Regnaud de Beaune.

Dès l'année précédente, Nicolas de Pellevé avait été transféré sur le siège de Reims, rendu libre par la mort du cardinal de Lorraine, et il y avait été installé le 4 octobre. On rapporte que le chapitre de Sens ne fît aucune démarche pour déclarer l'archevêché vacant, parce que le cardinal craignait que Henri de Navarre, s'il arrivait au trône, ne nommât

(1) Fenel. — La Satire Ménippée, édit. 1882, 86 à 103.

— liG —

un autre prélat àReims et qu'il ne se trouvât lui-même frustré, des deux cotés [1). Ainsi le siège de Sens demeura sans titulaire jusqu'à sa mort qui survint le 28 mars 1594, quelques jours après l'entrée de Henri lY à Paris. Ce prélat était retenu alors par la maladie dans l'hôtel des archevêques de Sens, en cette ville, et sa fin fut hâtée par la révolution que lui causa l'arrivée des gardes envoyés pour le protéger. On transporta plus tard son corps à Reims, mais son cœur devait être amené, en 1620, à Sens et déposé dans le chœur de la cathédrale (2).

Le jour même où Henri lY fut informé du décès de M^' de Pellevé, il nomma PvEGNAUD de Beaune à l'archevêché de Sens. Ce haut dignitaire ecclésiastique, né à Tours en 1527, était fils de Guillaume de Beaune, général des finances et petit-fils du malheureux baron de Semblancey. D'abord conseiller au parlement, puis président des enquêtes, et maître des requêtes, il avait donné partout des preuves de son esprit, de son savoir et de sa modération, ainsi que de son attachement à la royauté. De Thou nous a conservé des détails curieux sur sa personne et son caractère : sa mémoire était si fidèle qu'il récitait à quarante ans une page d'Homère ou d'autres auteurs anciens, sans eu manquer un mot, malgré les grandes affaires auxquelles il avait été mêlé dès sa jeunesse et qui auraient dû lui faire oublier ces souvenirs. 11 était naturellement vif, et sa douceur, son calme inaltérable paraissaient d'autant plus extraordinaires qu'il avait les apparences d'un homme colère et emporté. Sa fringale perpétuelle l'obligeait à de nombreux repas qui laissaient son cerveau toujours

(1) Fenel. — Mauclerc. — Sur le rôle poliUque de M^'' de Pellevé, cf. Lettres de Paul de Foix, arch. de Toulouse et ambassadeur au près de Grégoire Xlll. Paris, 1628.

(2) G. IISI.

libre et dispos. Après être entré dans les ordres, il devint abbé de la Cour-Dieu et de Molesmes, puis évéque de Mende (1568), chancelier du duc d'Alençon (1572), et il était archevêque de Bourges lorsqu'il reçut l'abjuration de Henri IV à titre de grand aumônier de France. Au sacre du roi (27 février 1594), qui eut lieu à Chartres, car Reims était encore au pouvoir des ligueurs, il voulut présider cette solennité, mais Févêque de Chartres, Nicolas de Thou, observa que, dans la vacance du siège de la métropole, ses titres de doyen-né des évêques de la province et de vicaire de Farchevèque de Sens lui attribuaient cette prérogative, et son avis prévalut (1).

Regnaud de Beaiine jouissait alors d'un grand crédit à la cour. 11 était chargé de toutes les harangues d'apparat, et on lui en doit plusieurs qui furent prononcées dans les assemblées du clergé, ainsi que différentes oraisons funèbres, entre autres celles de Catherine de Médicis, de Marie Stuart, du duc d'Alençon, du cardinal de Birague. etc. La médiocrité de ses discours, tels que nous les connaissons aujourd'hui, explique peu la vogue dont il jouissait. Du Pin l'a placé au nombre des auteurs ecclésiastiques du xvii' siècle, et Mauclerc lui attribue une Traduction du Psautier, en français (2). En plusieurs circonstances solennelles et surtout dans les conférences de Suresne, en 1593, à la tète des députés royalistes il avait défendu les droits de Henri de Navarre à la couronne, bien qu'hérétique, et affirmé en même temps les dispositions sincères dans lesquelles était ce prince de se convertir. Brantôme le présente, à ce propos, comme « un peu léger de créance », et les ligueurs le faisaient passer pour athée . On l'accusa même d'aspirer à devenir patriarche de France, car il voulut, tant que le schisme y durerait, être

(1) Mémoires, éd. Micliaut, 316. — Fenel.

(2) Paris, 1586, in-i".

regardé dans le royaume comme le chef des évêques pour les dispenses et la collation des bénéfices.

Lorsque sa nomination au siège de Sens parvint à Rome, le pape refusa de la confirmer, parce qu'elle avait été faite par un roi qu'il considérait encore comme protestant, et que Regnaud avait reçu luimême son abjuration, bien qu'elle fut un cas réservé au Saint-Siège. Cette opposition de Clément YllI devait durer plusieurs années, et ce n'est qu'en 1602 qu'il accorda enfin les bulles.

On peut suivre dans ses détails le conflit qui surgit alors entre les deux pouvoirs, grâce à un Mémoire qui fut rédigé par un témoin (1). Le 6 avril, le chapitre prit le gouvernement du diocèse et nomma trois grands vicaires, puis, après avoir choisi comme officiai l'archidiacre Miette et destitué les divers officiers de l'archevêché, il les remplaça tous, jusqu'au geôlier des prisons. Les grands vicaires donnèrent dès lors, en son nom, les provisions aux bénéfices vacants. Cependant Henri IV, par arrêt du grand conseil, avait permis à Regnaud de Beaune de prendre possession de sa nouvelle dignité dans une chapelle de Notre-Dame de Paris Le 18 avril, le doyen de Sens, M. Arnoul, ayant présenté les compliments du chapitre au nouvel archevêque, celui-ci lui donna, quelques jours plus tard, procuration pour prendre possession du siège, et il lui confia la charge de grand vicaire, avec mission de diriger l'église et la province de Sens au spirituel comme au temporel. Aussitôt tous les dignitaires nommés par les chanoines cessèrent leurs fonctions (2).

Après le sacre de Henri IV, bon nombre de villes lui firent leur soumission. Mais beaucoup de

(1) Cf. Bibl. Nat., m. f. 20769, 281 et suiv. Papiers de Ch. M. Le Tellier.

(2) Ces renseignements paraissent contredire Julliot {Bull. Sens, 1861, 291,) d'après qui un arrêt du parlement autorisa ce prélat à piendre possession malgré ropposiliou du chapitre.

ligueurs continuaient à douter de la sincérité de sa conversion et se maintenaient sur le pied de guerre. Après une trêve qui expira le 1"" janvier 1594, les troupes royales se remirent en campagne. Le 27, Champlivant, gouverneur de Saint-Julien et le baron de Tannerre surprenaient en plein jour Villeneuvele-Roi Quelques semaines plus tard, le maréchal de Biron s'emparait de Brienon, puis venait investir Joigny qui, se voyant abandonné par le duc de Guise, capitula à son tour. Pendant ce court siège, l'armée avait vécu aux dépens des campagnes voisines qu'elle avait affreusement dévastées. Biron alla ensuite rejoindre le lieutenant général de Champagne, Dinteville, sous les murs de Saint- Florentin, et cette ville se rendit également après quelques jours de résistance.

Encouragé par ces succès, il tenta de surprendre la ville de Sens et il envoya, dans la nuit du 31 mars, une troupe d'élite qui vint appliquer un pétard à l'une des portes et tenta l'escalade ; mais les gardes étaient vigilants, l'alarme t'ut donnée à temps, et les assaillants se virent forcés à la retraite. Quelques jours après, le maréchal vint diriger lui-même l'attaque. Le parti de la conciliation l'emporta bientôt dans la cité, et elle accepta, le 20 avril, de capituler, moyennant certaines conditions. Dans l'édit que Henri IV accorda aux habitants et qui est daté de Paris, il exprima l'espoir qu'il pourrait « avec la grâce d'iceluy (Dieu), par bons et favorables effects, leur faire ressentir le bien, repos, soulagement et contentement qu'ils se sont promis de nostre recongnoissance en laquelle les voullans confirmer et lier par tous les biens faits et gratifications qu'ils peuvent désirer de nous, et d'ailleurs leur donner toute assurance de l'exécution de ce que leur avons promis lors de leur réduction » (l) Cette charte con-

(1) Tarbé, Notices. — Challe, Op. cit. 252 à 255, 407 à il4.

tenait, sous treize articles, diverses concessions et conventions dont voici les principales : L'exercice de la religion catholique était seul permis à Tintérieur de la ville, et les ecclésiastiques ainsi que les églises et maisons religieuses étaient maintenus dans tous les biens et privilèges qu'ils possédaient avant les hostilités. L'oubli complet était ordonné sur « tout ce qui s'esl passé dans ladicte ville et au dedans le gouvernement d'icelle, tant en actes d'hostilité et exploits de guerre, prises d'armes, levées de troupes et compagnies, establissement d'étappes, fonte de canon, façon de salpestre et poudre à canon, couppe de boys, sièges de villes, démolitions de bourgades, maisons, chasteaux. ponts et forteresses, tant es coffres de sa dite Majesté que des particuliers... depuis ces temps troubles et à l'occasion d'iceux... », et il était interdit toute recherche et revendication quelconque sur ces divers points. L'édit défendait également d'adresser tout reproche, offense et outrage à raison du passé, sous peine d'être puni comme perturbateur du repos public. Exception était faite cependant pour les auteurs de délits et de crimes de droit commun (•ommis entre gens du même parti ; ils pouvaient être poursuivis en justice, ainsi que ceux qui s'étaient rendus coupables «de l'exécrable assassinat et parricide commis en la personne du feu Roy... ou de conspiration sur nostre vie ».

Malgré la reddition de Sens, la guerre n'en continua pas moins d'exercer ses ravages dans la contrée pendant plusieurs années. La Ligue était encore puissante dans certaines provinces et particulièrement dans la Champagne. Le duc de Guise tenait à Château-Thierry une garnison qui faisait des incursions dans tout le Sénonais et jusqu'aux portes de la ville « Ils prenoient des prisonniers, rapporte Jacques Taveau dans un procès-verbal d'information fait en 1601, les ecclésiastiques

mesmes à rançon ; et lorsqiron pensoit estre en tranquillité, surprenoient les villes. Et entre aiiltres que, le propre jour de Pâques en Tannée 1595, le sieur de Vaubécourt, ayant sous sa conduite quelques troupes et régiments, surprit la ville de Thorigny distant de trois lieues de Sens, pendant que les habitants estoient à Tesglise à faire leurs prières, cause que le curé et aultres ecclésiastiques du lieu et le pays d'alentour furent tellement ruynés qu'ils n'ont encore peu se remettre ». 11 ajoutait « avoir bonne cognoissance de la plupart des villes, bourgs, bourgades et paroisses de ce diocèse de Sens, en Testendue duquel durant les troubles derniers et mesme depuis iceulx, es années 1594, 15, 16, 17 et 18, plusieurs armées, trouppes et régiments de gens de guerre allans et venans de Bourgogne, lorsque la guerre y estoit, comme aussi pendant le siège d'Amiens, et durant le voyage du roy en Bretagne, ont passé et repassé et séjourné ; et ont logé indifféremment es abbayes, prieurez et auUres maisons des ecclésiastiques, prenant et ravissant ce qu'ilz y trouvoient, ce qui a été continué pendant les dites années et jusques au temps que la paix fut faicte avec l'Espagnol à Vervains (Vervins) ». Cette information, qui n'avait pour but d'exposer que les pertes du clergé, donne à penser que les fermes et les maisons des paysans avaient été moins ménagées encore par les troupes que les prieurés et les presbytères. L'avocat Jacques Taveau, dont il a été fait maintes fois mention, appartenait à une famille bourgeoise de Sens qui joua vers ce temps un grand rôle dans cette cité. Balthazar, son père, mort en 1586, avait rempli les fonctions de procureur au bailliage et siège présidial, et de greffier de la chambre de ville. Il s'était fait connaître par ses Antiquités de la ville de Sens (1). Jacques, qui marcha sur ses

(1) C'est un Inventaire des litres, chartes et autres pièces

traces, occupa plusieurs charges importantes, notamment celle de maire en 1590-1591. Il rédierea un Cathalogue des Hommes illustres de Sens et des environs qui subsiste encore, avec une Continuation par Maulmirey son neveu (1). Le principal travail de cet érudit est celui qu'il publia en latin 1608) sous le titre : Senonensium archiepiscoporum Vitas actusque, variis e locis coJlectis à Jacobo Tavello, senonensi jurisconsulto, et qu'il dédia au cardinal du Perron (2). C'est le premier ouvrage imprimé sur l'église sénonaise. La plupart des références sont de première main et, parmi les sources, il cite Adon, Aimoin, Abbon, les Gapitulaires de Gharlemagne et de Louis le Pieux, les Décrétales du pape Grégoire, divers manuscrits renfermant les légendes des saints Savinien, Loup, Vulfran, Eracle, Ebbon, etc., etc. Si les dates ne sont pas toujours exactes, du moins le récit constitue un résumé substantiel de l'histoire religieuse de Sens, et il y montre un esprit de critique et une méthode bien rares à cette époque (3).

En 1594, le clergé offrit au roi, comme don de joyeux avènement, une somme de cinquante mille écus de rente. Henri IV écrivit alors à l'archevêque de Sens en l'inTitant à faire procéder aux aliénations nécessaires pour solder la part du diocèse, mais il prit en considération les pertes écrasantes causées par les guerres, et il l'exempta des décimes

appartenant à la ville de Sens, fait par ordre du maire et des échevins (Lelong, Bibl. Hist. III, 325). On possède encore de lui un Car/H/aiVe, en français, du prieuré de Notre-Dame-du-Charnier.

(1) CL Bull. Auxerre, 1875, 387.

(2) Il en subsiste un exemplaire manuscrit à la Bibl. Nat., m. 1. Colberl, 5205. Lelong cite [Bibl. Hist. I, 6i9) un autre exemplaire enrichi de notes par Jérôme Maulmirey, et qu'il considère comme très exact et plus curieux que l'ouvrage même. Cf. Bibl. des Ecrivains de Bourgogne.

(3) Il mourut en t62S, et son fils Jérôme, chanoine et doyen de Sens, lui fit élever un moaument dans l'église de St-Romain.

qui étaient encore dus. Le chapitre était particulièrement obéré de dettes et il se vit obligé de visiter le trésor de la cathédrale et d'en retirer les joyaux les moins utiles, pour les vendre De nouveaux impôts très lourds n'en continuèrent pas moins, les années suivantes, de peser sur les biens ecclésiastiques (I).

Regnaud de Beaune convoqua l'année suivante un synode provincial à Melun, mais qui ne se réunit probablement pas (2). Il assista en personne à une assemblée générale du clergé qui eut lieu à Paris au mois de novembre, et il y fut considéré encore comme archevêque de Bourges et primat d'Aquitaine. Les députés de la province de Sens étaient : M^' de Gondi, cardinal évèque de Paris, Edme de Mauljean, archidiacre du Gâtinais, et plusieurs représentants des autres diocèses suffragauts. Il y fut pris d'importantes mesures se rapportant aux intérêts généraux du clergé, entre autres : la réorganisation des conciles provinciaux, l'établissement des syndics diocésains, la confirmation des règlements faits en 1580 au sujet des agents du clergé. Enfin des remontrances furent adressées au roi touchant certains abus qui se commettaient dans la collation des bénéfices ecclésiastiques (3). L'assemblée renouvela, mais en vain, la tentative de faire publier les canons du concile de Trente en France.

Cependant le refus par Rome de reconnaître le nouvel archevêque créait à Sens une situation des plus épineuses. Lors de son entrée solennelle, le 15 mai 1595, ce prélat avait promis de se faire agréer bientôt par le pape, mais les bulles n'étant pas encore arrivées deux ans plus tard, le syndic du chapitre demanda (14 mars 1597) que l'on mît dans les provisions de bénéfices : sede archiepiscopali v'acante,

(1) G. 574 et 576, 153, 707, 592.

(2) Fenel.

(3) Cl. Mémoires du Clergé, IX, 112 ; VIII, (j et suiv. lOi, 182.

pour marquer que le pouvoir spirituel appartenait au grand vicaire du chapitre. Les chanoines en délibérèrent et, faisant droit à cette réclamation, ils s'opposèrent à tout acte accompli par le doyen comme vicaire général de M^" de Beaune, alors qu'il n'avait reçu ce titre que de l'archevêque nommé. Cette mesure fut pleinement confirmée par des lettres du légat, du mois d'août suivant, adressées au «Vicaire général élu légitimement par le chapitre, le siège étant vacant », et les chanoines donnèrent alors tous leurs pouvoirs à deux de leurs délégués pour conférer une absolution accordée par le représentant du Saint Siège à un ecclésiastique, sans avoir égard à l'archevêque ni à son grand vicaire.

Informé de ces choses, le roi intervint de nouveau et, par une déclaration du 21 janvier 1598, il manifesta sa volonté de voir M^' de Beaune, qu'il avait nommé à l'archevêché, jouir tant au spirituel qu'au temporel des prérogatives attachées à ce titre, bien qu'il n'eût pas encore obtenu ses bulles de confirmation (1) Le chapitre se soumit, et l'oflicial étant mort au mois d'août suivant, un clerc que le prélat avait nommé, fut admis par les chanoines à sa place. L'archevêque conféra dans la suite les bénéfices par lui-même ou par son vicaire général jusqu'au commencement de 1599. A cette époque, les bulles n'étant toujours pas arrivées, le chapitre pria (28 avril) M^' de Beaune d'abandonner la direction du diocèse, mais celui-ci répondit qu'on ne devait avoir aucun scrupule à le laisser dans l'exercice de la juridiction spirituelle, puisque tout le clergé de France, réuni à Rouen, était d'avis qu'elle lui appartenait. 11 vint même quelque jours plus tard à Sens pour convaincre le chapitre, et il lui présenta un certificat de M. de Luxembourg assurant que ses bulles étaient expédiées et qu'il les attendait incessamment. Mais

(1) Arch. Nat.. V. 5. 1227, fol. 268.

comme rien n'arrivait, le syndic du chapitre réclama de nouveau (4 août) la révocation des pouvoirs de rarchevè(|ue et demanda la nomination d'autres grands vicaires. Il fut arrêté que Ton écrirait au prélat et que, si le i**^ septembre rien n'était venu de Rome, on lui retirerait tout pouvoir. Cette mesure fut prise le 10 du même mois, et, après élection de trois grands vicaires, les chanoines nommèrent un ofiicial et procédèrent comme à la mort de M°' de Pellevé. Les nouveaux titulaires exercèrent leurs fonctions jusqu'au 6 janvier 1600, jour où un membre du grand conseil vint de Paris communiquer au chapitre un arrêt qui lui faisait défense d'administrer le diocèse, sous peine de châtiments sévères. Une seconde fois les chanoines se soumirent, et l'archevêque jouit de tous les droits de juridiction jusqu'à l'arrivée des bulles. Peu après (20 avril) il réunit lui-même les évèques de la province à Etampes pour élire les députés du clergé à la prochaine assemblée générale (1).

Pendant que l'église de Sens gémissait devant ces incidents déplorables, Henri IV s'était donné de plus en plus franchement au catholicisme et il avait envoyé (1596) à Rome Du Perron pour présenter son abjuration au pape. Il signa à Nantes le 15 avril 1598 ledit célèbre qui, en dépit de quelques troubles passagers, devait maintenir pour longtemps le calme et la paix religieuse. Liberté était donnée aux protestants d'aller et d'habiter par tout le royaume sans être astreints à rien faire contre leur croyance. Le libre exercice de leur culte était maintenu ou rétabli dans toutes les villes où il existait en 1597 et dans celles où il avait été accordé par l'édit de 1577, et, de plus, dans une ville ou un bourg pour chaque bailliage ou sénéchaussée. Ce droit était en outre accordé à tous possesseurs de plein fief, de haubert ou de

(i) Arch. ;\at. G», 1209, n" 90 et suiv.

haute justice, pour eux, leurs familles et leurs amis. Leur culte, d'autre part, était prohibé dans un certain nombre de villes, en particulier à Sens. Ils devaient jouir de tous les droits de citoyen et être admis à toutes les charges, mais ils étaient tenus de respecter les jours fériés ainsi que de payer les dîmes. Il était interdit d'enlever les enfants à leurs parents pour cause de religion. Les mariages des prêtres et des personnes religieuses déjà contractés ne pouvaient être ni recherchés ni inquiétés. Défense était faite aux huguenots de s'affilier à toutes ligues et associations. , . etc.

L'heure avait sonné enfin de commencer à relever les ruines lamentables accumulées depuis plusieurs années dans le diocèse, plus encore que partout ailleurs. Nous trouvons un tableau étendu et fidèle de cette situation dans le procès-verbal d'enquête qui fut rédigé en 1601 à la requête du syndic du clergé sénonais, pour obtenir la décharge des décimes qu'il devait payer au roi et que sa profonde misère le rendait incapable de fournir. Le prévôt du comté reçut les dépositions de dix-huit témoins, magistrats de l'électron, avocats, procureurs, prévôt des maréchaux, sergents du bailliage, marchands, et autres personnes que leur situation appelait à parcourir fréquemment le territoire. Leurs récits, qui nous dépeignent des ravages dignes des vandales, peuvent se résumer dans les passages suivants :

« Il n'y a pas de diocèse en France plus affligé et ruiné de la guerre que ce diocèse de Sens, car du temps des troubles il n'y avoit une lieue où il y eût gens de contraire parti qui se faisoient la guerre ostensiblement l'un à l'encontre de l'autre et la faisoient contre les habitants des lieux, pillant, rompant et volant tout ce qu'ils pouvoient de part et d'autre... saccageant et détruisant les maisons, les unes abattues, les autres brûlées... Après la soumission de •Paris et de Sens, le pauvre peuple croyoit respirer et

estre dehors de tous ses maux. ]\Iais en 1594, 95, 96, 97 et 98, tant que dura la guerre qui ne finit qu'en 1597, et même plus d'un an encore après la paix, ce diocèse n'a cessé d'être parcouru en tous sens par les armées et particulièrement celle de l'amiral de Biron quand elle alla en Bourgogne et qu'elle en revint. Chefs et soldats voloient, devastoient comme en pays ennemi et commettoient mille autres désordres à l'envi. Avant ces derniers troubles, le pays était encore peuplé, les habitants redevenus assez aisés étoient fournis de meubles. Mais tout fut saccagé et détruit, et beaucoup de petites villes (Joigny, Montereau, Provins, Melun, Etampes) qui avaient échappé la grande tempête furent en ces derniers temps mises à sac. Ce ne fut que sacrilèges, meurtres et violences... Aujourd'hui le pays est ruiné à ne s'en remettre de longtemps. Les terres sont en friches et la culture presque abandonnée. Partie des paysans ont été tués; beaucoup d'autres pillés, battus, ayant vu brûler leurs maisons, violler leurs femmes, sont morts de faim et de chagrin. Dans beaucoup de paroisses même les plus rapprochées des villes, la population est réduite à un tiers, à un quart, ou moins encore de ce qu'elle étoit auparavant... Il n'y a ni ville ni village qui ait été exempt de ces désastres... Les ecclésiastiques sont ruinés comme les autres. On saccageoit même leurs biens de préférence aux autres. En beaucoup de lieux il leur en coùteroit dix ans des faibles revenus qui leur restent pour relever leurs bâtiments. Un grand nombre d'entre eux ont quitté leurs bénéfices où ils n'avoient plus de pain et on n'y dit plus de messe. D'autres qui sont restés n'ont pas de quoi se vêtir, couchant sur la paille et ne mangeant que du pain d'avoine... »

Le sort des religieux et religieuses n'était guère plus enviable. Parmi les abbayes de la région sénonaise, une des plus éprouvées fut celle de StBemy. Chassés en 1569 de leur couvent qui avait été détruit,

et installés provisoirement clans l'église de St-Romain, les moines furent envoyés en 1589 par leur abbé dans la résidence des Sièges. Mais leur situation était trop précaire dans l'isolement de la campagne, et une sentence de l'ofïicial les fit rentrer dans la ville où, depuis 1591, ils étaient installés provisoirement dans une maison, sur la paroisse de Saint-Benoît (1).

Bon nombre de monastères commencèrent sans retard à se relever de leurs ruines : Fontaine-Jean, Saint-Pierre -le -Vif, Vauluisant, etc. Ferrières possédait alors un abbé éminent, André Frémiot, frère de l'illustre baronne de Chantai ; mais il resta peu de temps, car il passa à Saint-Etienne de Dijon, puis fut nommé archevêque de Bourges, lorsque la translation de Regnaud de Beaune à Sens fut agréée par le pape. Dans une autre partie du diocèse, l'abbesse de Villiers, Odette Clausse, née de parents illustres, réparait les bâtiments de son couvent, y rétablissait la clôture et donnait à ses moniales une règle inspirée des hautes vertus qu'elle pratiquait elle-même. En 1599, les minimes de Vincennes s'installaient dans l'ancien prieuré bénédictin d'Aulnoy, au doyenné de Provins, et les récollets fondaient une nouvelle maison à Montargis (2).

Aux batailles sanglantes entre catholiques et protestants succédèrent d'autres luttes plus pacifiques sur le terrain de la théologie. La plus célèbre discussion qui eut lieu vers ce temps est celle que Henri IV provoqua en sa présence, au château de Fontainebleau (1600 , entre Duplessis-Mornay et Du Perron. Ce prélat, dont il a déjà été question, était un protestant converti. Une étude approfondie des deux religions l'avait amené au catholicisme et placé en même temps au premier rang des théologiens et des controversistes de cette époque. Dans deux con-

(1) Cf. Bull. Sens, 1867, 208 à 244. — G. 575 ; H. 67.

(2) Gall. Christ. XII, 244. - Pouillé, 258, 313.

férences il confondit son adversaire, surtout en lui faisant constater plus de cinq cents fautes dans son ti-aité contre rEucharislic. Un raconte que le roi ayant dit à Sully, comme conclusion des débats : « Le pape des protestants est terrassé. — Sire, lui répondit le ministre avec son esprit habituel, c'est avec grande raison que vous apj)elez Mornay pape, car il fera IJu Perron cardinal ». En elfet, la victoire qu'il remporta dans cette occasion mémorable ne contribua pas peu à lui procurer la pourpre romaine dont il fut revêtu en 1604.

Il avait été aidé dans ses études préparatoires par un jeune ecclésiastique du diocèse de Sens, AI. de Bérulle, qui devait jouer, par sa sainteté et son intelligence supérieure, un rôle considérable dans l'Eglise de France pendant la première moitié du xvii* siècle. Né au château de Cérilly, dans la forêt d'Othe, en 1575, de Claude de Bérulle et de Louise Séguier, tante du célèbre Pierre Séguier, chancelier de France (1), il remplissait alors la fonction d'aumônier du roi. Son talent et ses hautes vertus faisaient déjà de lui un redoutable adversaire pour les hérétiques, et il en avait ramené un grand nombre à la foi catholique. Du Perron qui le tenait en particulière estime, avait l'habitude de dire : « S'agit-il de convaincre des réformés, amenez-les moi ; si c'est pour les convertir, présentez-les à M. de Genève (saint François de Sales); mais, si vous voulez les convaincre et les convertir tout ensemble, adressez-vous à M. de Bérulle » (2).

En 1602, Regnaud de Beaune fut présent à l'assemblée du clergé qui se réunit à l'évèché de Paris, et il y portait encore le titre d'archevêque de Bourges (3).

(1) Cf. Annuaire de l' Y. 1874, 27. — 11 y est reproduit un beau portrait de lui, d'après une peinture de Philippe de Chauipaigne.

(2) Sa famille tenait un rang des plus honorables dans la province de Champagne dès le XIV' siècle. L'ancien castel, d'apparence modeste, ne date que de la Renaissance et est converti aujourd'hui en ferme.

(3j Bibl. nat., m. f. 15691. 9

Comme Rome persistait toujours dans son opposition, il prit alors le parti de ne plus garder de mesure, et résolut, d'après ce qu'on assure, de se faire installer dans la cathédrale de Sens par les sept sulFragants de la province, suivant l'ancien usage de l'Eglise. On prétend également que Clément VIU, informé de ces intentions et appréhendant ainsi une atteinte au Concordat, le prévint qu'il pouvait être sûr d'obtenir ses bulles s'il les demandait, mais on ajoute que M^' de Beaune, faisant à son tour des difficultés, répondit qu'il ne tenterait plus aucune démarche à ce sujet, et que le Concordat n'avait pas assez d'autorité pour annuler une installation faite en conformité avec les anciens canons, surtout après un refus de huit années, connu de tout le monde. Le pape, redoutant alors les suites fâcheuses de cette affaire, retira son opposition à lui accorder les bulles. De son côté, Henri IV craignait tout autant de nouveaux désagréments; il fit agir son nouvel ambassadeur à Rome, le comte de Béthune, et celui-ci, de concert avec le cardinal d'Ossat, obtint la translation de AP' de Beaune à l'archevêché de Sens dans le consistoire du 29 avril 1602 (1). Le roi entreprit alors de nouvelles démarches auprès du Saint-Siège pour lui obtenir le cardinalat, mais Clément Vlll ne pouvait oublier les griefs qui avaient inspiré jusque là sa conduite, et, malgré toutes les instances de la cour, il ne voulut jamais y consentir.

Nous ne connaissons aucun acte important, accompli dans le diocèse par M"^ de Beaune durant les dernières années de sa vie. Il assista à l'assemblée générale du clergé qui se tint au mois de juillet 1606 à Paris. Bien qu'il eût été élu président, au moment où il prenait place, l'archevêque de Lyon protesta en réclamant le même titre, comme primat. Finalement,

(1) Fenel, d'après des notes de Jacques Boileau, doyen de Sens, et la Vie du cardinal d'Ossat.

les deux prélats furent proclamés présidents à égale puissance, et le métropolitain de Sens prit le premier la parole (1). Pour se conformer aux instructions du nouveau pape, Paul V, le clergé demanda encore à Henri IV la publication du concile de Trente en France, mais, malgré la restriction qu'il offrait d'insérer : « sauf les droits du roi et les libertés gallicanes », il ne put rien obtenir. Il se plaignit également de l'inexécution de l'édit de Nantes de la part des réformés qui ne laissaient pas aux catholiques les libertés garanties par ce traité. Parmi les autres actes de cette assemblée, notons la réorganisation des ofïicialités diocésaines. L'étendue de la juridiction do ces cours fut délimitée exactement d'après le droit canon et les ordonnances royales, et il fut décidé qu'elles se composeraient dun oflîcial, d'un promoteur, d'un greflier ordinaire et d'un nombre convenable d'ofïiciers ecclésiastiques. Enfin, avant de se séparer, on passa avec le roi un contrat par lequel le clergé s'engageait à continuer la levée d'un million trois cent mille livres pour dix ans.

Regnaud de Beaune était alors fort âgé. 11 s'éteignit quelques mois plus tard, le 19 septembre, dans sa maison du cloître de Notre-Dame de Paris, où il avait été chanoine. On lui fit de splendides funérailles dans cette église, et il y fut inhumé au milieu du chœur (2).

(1| Mémoires du Clergé, VIII, 21 et suiv., 89, 90, 140, 198, 651 et suiv.

(2) Fenel.

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