XVIII
(4) Bibl. d'un Sénonais, IX.
envers les curés, les enfants et le piihlii-. Il est empreint d'un grand sens pratique, et la plupart de ses prescriptions peuvent être considérées comme le modèle de celles qui furent édictées dans la suite pour l'éducation chrétienne du peuple. En dehors des parties qui étaient renouvelées de Tordonnance de M^' de la Hoguette, il y a lieu de mentionner ici les articles suivants : V Ils recevront les enfants des pauvres avec la même affection que ceux des riches et auront soin eux-mêmes de leur instruction. — VII Ils n'enseigneront à lire qu'avec des livres de piété et propres à instruire les enfants, et non avec des livres profanes, encore moins avec des livres mauvais et dangereux, défendus ou suspects, et ils seront tenus de présenter au curé et aux archidiacres, dans le cours de leurs visites, tous ceux dont ils se servent. — XIII Nous les exhortons à observer dans leur ministère à l'égard des enfants les règles de la charité et de la discrétion, ne leur parlant point avec rudesse, les reprenant sans passion, ne les frappant point par colère, les corrigeant sans humeur et selon les règles de la pudeur et de la modestie, et s'attachant principalement à leur inspirer l'amour et la crainte de Dieu et l'horreur du péché. . . (1) »
M^' Languet donna surtout son attention à l'instruction religieuse des enfants et. après avoir annoncé la publication de quatre catéchismes, il en fit paraître un dès 1731 et l'imposa comme devant être seul enseigné dans le diocèse. Ce petit traité, composé par lui à Moulins, alors qu'il remplissait la charge de grand vicaire, était déjà en usage dans le diocèse de Soissons. Des rumeurs hostiles venues jusqu'à Sens représentaient ce manuel comme entaché de molinisme, de principes relâchés et d'ultramontanisme.
(1) Annuaire de l Y. 1875, 109. — Ce prélat apporta uue autre preuve de son intérùt pour les petiles écoles en leur donnant plus tard une Histoire abrégée de l'Ancien et du Nouveau Testament.
Comme un bon nombre de prêtres refusaient de l'enseigner, il les interdit de leurs ionctions et donna ordre de leur refuser la communion. Parmi eux on remarquait surtout Thévenet, curé de Sainl-Pierre-leftond et ancien vicaire général de M-' de Chavigny, puis Nonat, curé de Saint-Savinien, les curés de Marsangis, MairoUes, etc. L'archevêque déclara également qu'il ne tolérerait point que les sacrements fussent administrés à ceux qui étaient opposés soit à la bulle soit à son catéchisme, et, conformément à ses instructions, on les refusa à beaucoup de religieuses et de personnes du monde (l).
Une partie du clergé, inféodée au jansénisme, ne tarda pas à riposter dans une brochure qui parut le l" juillet 1731 sous ce titre : Lettre de plusieurs curés, chanoines et autres ecclésiasticiues du diocèse de Sens à M9'' leur Archevêque ; elle était signée de trois chanoines, de quatre curés de Sens et de cinquante-deux curés du diocèse. Us rejetaient renseignement donné par le catéchisme soit sur la fin et l'intention des actes de toute la vie, soit encore sur la question de savoir s'il est ordonné de les faire par amour de Dieu ou s'il est permis de ne point les accomplir sous cette inspiration. Il y avait là non seulement une attaque directe contre la doctrine imposée par le prélat, mais encore des allégations personnelles et blessantes qui le présentaient comme m l'écrivain le plus distingué parmi les constitutionnaires et, en ce genre, le coryphée du parti » ; on y ajoutait que les grands services qu'il avait rendus à la constitution papale venaient d'être couronnés par sa nomination à l'un des sièges les plus considérables de France ^2).
Pour briser la révolte et faire un exemple, M^^ Languet obtint une lettre de cachet qui exilait dans certains monastères ou chassait du diocèse Cottet,
(1) Bibl. dAuxei-ie. A, 186, p. 496.
(2) Bibl. Nat. D, 3201. — Coll. Languet, XXXV.
chanoine de la cathédrale, Le Roux, doyen de Montefeaii, Gralien, curé de\'iIleneuve-le-Roi, et d'autres ecclésiastiques. Il adressa ensuite à son clergé, en réponse à ce Factuni, une lettre pastorale oii il notait d'abord le petit nombre des signataires et leur manque d'autorité, puis il réfutait les subtilités employées par eux pour défendre leurs prétentions et il démontrait notamment qu'il n'y avait rien dans les anciens monuments du diocèse qui appuyât les doctrines qu'il avait con lamnées. II ajoutait que Dieu lui avait fait la grâce de supporter en paix depuis longtemps les calomnies et les injures des appelants, puis il engageait ses prêtres fidèles à employer envers leurs confrères égarés tous les soins que la charité leur inspirerait pour les retirer de l'abîme oîi ils étaient tombés, et il exprimait la douleur qu'il ressentait à fulminer contre eux. Revenant sur le texte incriminé, il expliquait que « l'Eglise, en nous enseignant avec l'apôtre de rapporter toutes nos actions à Dieu, en sorte que les plus communes même soient sanctifiées par cette vue, n'exige pas, sous peine de péché, que nous les fassions toujours par le motif propre de la charité. Les autres vertus peuvent aussi diriger ces actions et les rendre louables et chrétiennes, pane que les actes que ces vertus produisent ont aussi Dieu pour objet o. Il terminait en exposant que le mandement de M^ de Gondrin contre \ Apologie des Casuistes ne contenait rien qui fût opposé à la doctrine qu'il avait lui-même établie (1).
Quelques jours avant la publication de cette lettre, M^ Languet avait fait paraître un mandement qui accompagnait son catéchisme. 11 y expliquait que le grand catéchisme de M^' de Gondrin étant trop étendu et remplacé par un Abrégé fait par le même prélat, mais trop court, M^' de Chavigny avait eu la pensée de réunir ces deux manuels en un seul, plus
(I) Coll. iMui^'uel, XXXV. — Bibl. d'Auxorre, A, 55''".
clair, plus net et plus précis, mais (|ue la mort Tavait empêché de réaliser ce projet. Il avait donc voulu s'en charger lui-même et il affirmait que ce nouveau catéchisme renfermait « la même doctrine, enseignée dans tous les temps et les lieux «, et que le changement ne consistait que « dans Tordre, la méthode et la diction ». Les quelques détails qu'il avait ajoutés ne concernaient que les pratiques pieuses à faire observer aux enfants. A la fin, il ordonnait que ce recueil serait seul en usage dans le diocèse à l'exclusion de tout autre (1).
M^' Langue! n'avait pas l'illusion de penser que sa volonté serait respectée par les jansénistes. Le roi ayant fait communiquer aux évèques un arrêt de son conseil, du 5 septembre, qui interdisait aux ecclésiastiques d'interroger les fidèles au sujet de la constitution papale et de les inquiéter, il écrivit quelques jours après au cardinal de Fleury, pour lui exposer que le silence imposé par Louis XV ne serait pas observé par les appelants. Au reste, les évêques ne sauraient se taire sans déshonorer leur ministère, et il serait obligé lui-même d'instruire ses curés auprès desquels il était accusé de détruire l'amour de Dieu, Un écrit qu'il avait composé dans ce but était prêt à paraître, mais il craignait, ajoutait-il, que le parlement condamnât cette publication, alors qu'il avait approuvé la lettre séditieuse de ses curés (2).
Forts de cet appui de la magistrature, les jansénistes ne tardèrent pas à lancer dans le public deux nouveaux Factanis, sous le couvert de l'anonyme. Dans le premier, intitulé : Remarques importantes sur le nouveau catéchisme que M. Languet, archevêque de Se?is, a donné à sofi diocèse, 2'"^ partie, on lui reprochait différentes propositions (jue l'on qualifiait d'erronées, entre autres l'Immaculée Concep-
(1) Bibl. d'Auxerre, A, 5b^'^, 39.
(2) Origiual dans Coll. Languel, XXX II''''
tion et l'Assomption de la Ste Vierge, et Ion arrivait à cette conclusion que le catéchisme ne pouvait être en conscience ni adopté par les pasteurs, ni enseigné par les maîtres, ni accepté parles fidèles du diocèse ; q.ie rarchevè((ue voulait anéantir la tradition de l'église de Sens et introduire les erreurs capitales dont il était le partisan et le défenseur, enfin que tous étaient obligés de s'y opposer énergiquement. L'autre brochure, qui avait pour titre : Avis aux personnes chargées de r instruction de la jeunesse dans le diocèse de Sens, touchant /'usage du nouveau catéchisme, était une sorte de consultation adressée à des religieuses, pour les exciter par toutes sortes d'arguties à refuser d'enseigner un manuel que l'on accusait d'être « mauvais, manquant d'exactitude etde précision, captieux, équivoque, ayant le langage d'un système de religion tout nouveau »; elle déclarait ([ue « il n'y a d'autre parti à prendre que de marcher droit à la vérité de l'Evangile et de se disposer à soufi"rir persécution ».
Parmi les trois autres catéchismes annoncés, le premier, qui avait pour but de disposer les enfants à la 1" communion, ne suscita aucune opposition. Le troisième, celui de la Tonsure, destiné aux séminaristes, fut accepté également sans conteste. Il n'en alla pas de même du second, qui était intitulé : Catéchisme sur le mariage, pour les personnes qui embrassent cet état (1), contre lequel se levèrent des curés, des maîtres d'école et des religieuses; ils étaient encouragés dans leur révolte par une consultation de douze avocats^ qui blâmait les explications données sur quelques points délicats. Ce manuel n'était, du reste, que la réédition de celui qui avait été imprimé à Lyon pour l'usage des missionnaires.
Sans se laisser arrêter par (;es escarmouches et allant droit à son but, \P' Languet visita une partie
^1) Bibl. d'Auxeri-e. A, 186, 55''^'. — Bibl. Xal. D, 2320, 2312.
du diocèse pour se rendre compte de Tétai général des esprits. A son retour, il s'empressa de faire connaître ses impressions au cardinal de Fleury qui le soutenait de son estime et de sa confiance. Cette lettre inédite, datée du 23 octobre 1731, mérite d'être rapportée au long pour les renseignements précieux (ju'elle contient :
« Je viens de faire visite dans les villes de Joigny, Villeneuve-le-Roi, Bray-sur-Seineet Provins et dans quelques autres lieux moins considérables. Ma présence était nécessaire pour détromper les peuples. Les jansénistes ont répandu partout que je destruisais Tamour de Dieu, que j'abolissais la confession, et ces discours semés parmi les paysans leurs faisaient croire que je suis un hérétique qui voulait introduire une religion nouvelle. J'ai été assez heureux pour effacer en partie ces idées. J'ay presché partout et partout les bonnes gens disoient qu'on les avait bien trompé à mon sujet et que je preschais la religion tout comme un autre. Heureusement je n'ay été insulté nulle part, pas même à Yilleneuve-le-Roy ; ma présence a servi à ramener par ci par là quelques ecclésiastiques, même quelques-uns qui avaient signé la lettre des curés, et à bien connaître les autres. Si je n'étais soutenu par la confiance en Dieu et par celle que j'ai en la bonté de V. E., je désespérerais de réussir dans ce diocèse où je trouve presque partout les postes principaux occupés par les jansénistes, des fanatiques répandus partout qui s'efforcent d'ameuter la plus vile populace par des calomnies, qui sèment les gazettes ecclésiastiques et autres libelles pour décrier la religion du pape et du roy. Le nombre des prêtres qui pensent bien est très petit et ce petit nombre à peu de zèle et de lumières. . . En général je ne puis pas compter sur un quart des ecclésiastiques de mon diocèse et des couve.nts de filles; voilà ce qu'a produit le silence que mon prédécesseur imposait, pendant lequel les grands vicaires
remplissaient les postes de personnages à leur dévotion. Il me faudra bien de la patience et de la vigilance pour en venir à bout, et de la dextérité dans l'opération pour ne pas aigrir un mal qui dégénérerait fort aisément en révolte ouverte, et il me parait que c'est à quoy tendent les jansénistes » (l). Une note du cardinal, mise en marge de la missive, répondait : « Je comprends toutes les peines que vous aurez, mais vous avez du courage et de la religion, et il faut espérer que Dieu vous soutiendra ».
En plus de l'aide du Ciel, M§^ Languet savait qu'il pouvait compter sur celui du pouvoir royal, et il ne tarda pas à s'en servir contre les plus récalcitrants. L'intendant d'Orléans fut avisé bientôt d'envoyer en exil le maître d'école de Montargis, ou, en cas de désobéissance, de le faire emprisonner hors de cette ville, pour éviter des troubles. L'abbé de Sainte- Geneviève de Paris reçut de la part du roi l'injonction de retirer sans retard les curés de Montargis, Césy et Montbarrois, pour les remplacer par des religieux à la doctrine sûre. D'autre part M. de Harlay, intendant de la généralité de Paris, fut chargé de faire enfermer le curé de Vinneuf, Heulin, à l'abbaye de Dilo, puis d'enjoindre au prieur-curé de Césy et aux prieurs de Saint-Jean de Sens et de Saint-Jacques de Provins de se retirer dans les maisons de leur ordre qui leur seraient indiquées par le général (2).
Ces mesures énergiques eurent pour effet d'abattre Taudace des appelants, et ce fut sur un ton plus déférent que parut, le 25 février 1732, une seconde Lettre des curés, ckanoines et autre ecclésiastiques du diocèse de Sens à M'J'' l'archevêque, avec un Mémoire pour servir de réponse à la lettre pastorale du 15 août précédent. Elle ne portait que neuf signatures.
(1) Coll. Languet, XXXII'''', aulogriiphc.
(2) Utiles de M. de Maïuepas à M»'' r.;tiiguet [llnd. XXXII. 10 et II; XXXIII, 27.
La doctrine de ces protestataires sur la nécessité de rapporter à Dieu toutes nos affections, nos pensées et nos actions ayant été présentée par le prélat comme « un excès condamné par TÉglise et une erreur empruntée à Luther et diamétralement opposée à la doctrine et aux décisions du concile de Trente », ils afïirmaientavec énergie leur soumission à l'Eglise et leur respect pour leur archevêque, et le mémoire avait pour but d'exposer « les sources principales et les solides fondements sur lesquels est appuyée la maxime qu'ils ont soutenue ». Cette manifestation fut jugée sans doute insuffisante, car presque en même temps il fut adressé à M^' Languet une autre lettre, signée celte fois de soixante-trois ecclésiastiques ; ceux-ci déclaraient leur extrême affliction « d'être représentés comme des ennemis de la paix, des conjurés unis dans le dessein de calomnier leur archevêque dans sa doctrine, des gens qui par un langage hypocrite masquent, sous l'apparence d'un faux respect, la révolte la plus marquée contre toute autorité légitime ».
Au moment même où ce prélat parvenait ainsi à imposer, du moins extérieurement, son autorité dans le diocèse, la polémique reprenait contre lui au dehors avec une nouvelle vigueur. Dès le 25 mars 1731, alors qu'il était seulement « archevêque nommé » de Sens, il avait adressé au clergé de Soissons une lettre pastorale dans laquelle il répondait à la fois au mandement de l'évêque de Senez et à plusieurs écrits de l'évêque de Montpellier sur les matières controversées, enfin à des libelles anonymes qui attaquaient les ouvrages écrits par lui pour la défense de la bulle Unigenitus (1). Le 17 décembre suivant, l'évêque de Montpellier répondit à M«' Languet par un nouveau mandement où il défendait avec ardeur la cause du jansénisme. Comparant
(l) Bibl. Nat. D, 2302. — Coll. Languet, XX.W.
la conduite de l'archevêque à ce.lle de M^ de Gondrin dont il se glorifiait d'être lui-même l'imitateur, il s'écriait : « Que les temps sont changés ! M'^' de Gondrin, protecteur des Arnauld, des Nicole, des Sacy, des Lalane ! M^' Languet. sur le même siège, défenseur d'un P. Assermet et panégyriste de Marie Alacoque ! » Plus loin, parlant de l'opposition que ce dernier avait rencontrée dans le diocèse de Sens, il ajoutait : « Et ce même homme qui montrait tant de dédain pour des collègues respectables, leur sera dénoncé par ses propres ecclésiastiques comme criminel de lèse-majesté divine, pour en faire justice à l'Eglise. . . ! Est-ce donc là cet homme qui a fait tant de bruit dans le monde qui ne parlait que de ses victoires ? » Enfin, s'adressant directement à lui, comme pour lui porter un cou|) droit : « Le nom de Gondrin, les instructions qu'il a laissées au diocèse de Sens, le respect que l'on y conserve pour sa mémoire, écrivait-il, vous ont forcé de dire que vous n'avez pas d'autre doctrine que la sien ne sur l'amour de Dieu, tandis que vous faites effort pour la ruiner !» Mais l'archevêque allait trouver dans deux de ses suffragants, l'évêque de Troyes , Bossuet, neveu de l'aigle de Meaux, et surtout Gaylus, évêque d'Auxerre, des adversaires encore plus implacables. Comme il leur avait envoyé sa lettre pastorale du 15 août, ces deux prélats lui répondirent sans tarder, en désapprouvant avec vigueur sa doctrine sur l'amour de Dieu l). Depuis longtemps, du reste, M^ de Gaylus était entré en lutte avec M*^' Languet. Gomme celui-ci a-ccusaitde schisme ceux qui s'opposaient à la constitution Unigeiiitus, il avait essayé de le réfuter, puis dans une seconde instruction (1722) il avait reproché à Févêque de Soissons de professer l'infaillibilité du pape. Il affirmait contre lui que l'Eglise, obligée de supporter de grands maux, tolé-
(I) Coll. Languet, XXXV. — Bibl. Nal. D, 2305 i 2309.
rait entre auli'os erreiu*s cellequi attribuait au premier des pasteurs une infaillibilité qu'il n'avait jamais eue, et que les parlements n'hésiteraient à pas déclarer nulle et abusive une doctrine de cette nature. Il s'efforçait ensuite de réfuter les sept principes sur lesquels s'appuyait M-' Languet pour démontrer l'infaillibilité pontificale; il la présentait comme erronée, en opposition avec l'Ecriture, l'histoire de la primitive Eglise, les droits de Tépiscopat et ceux des fidèles, et comme combattue par les évèques et les théologiensfrançais, en particulier par Bossuet(l\
Si les jansénistes avaient redouté l'arrivée à Sens de l'évèque de Soissons, M^' de Caylus en était plus effrayé encore, car il sentait qu'un pareil jouteur serait pour eux fort redoutable. Aussi, dès le 28 février 1732 il sonnait l'alarme dans une lettre adressée au clergé et aux fidèles de son diocèse : « Un mal vient d'éclater dans la province, et c'est du centre qu'il semble naître. . . On abolit sur un point la tradition de nos pères. . . On retranche de la loi de Dieu la portion la plus étendue du premier précepte... On place une des plus grandes vérités de la morale évangélique au nombre des erreurs anathématisées dans toute l'Eglise . . ! » Il terminait en s'efforçant de réfuter les enseignements de l'archevêque de Sens, et se réclamait surtout deM" de Gondrin. Au mois de juillet suivant, Bossuet publia, de son côté, deux lettres, l'une pour ses diocésains, l'autre qu'il envoya à l'évèque d'Auxerre, dans lesquelles il laisait écho à ces doléances, défendait la doctrine chère aux appelants sur l'amour de Dieu, principe de toutes nos actions, et la recommandait aussi du nom de M^^ de Gondrin et de celui de son oncle, le grand évêque de Meaux (2).
Sans se laisser absorber par ces controverses pas-
(1) Bibl. Nat. L^ d, 1310.
(2) Ibid. D. 2G82; L, 2400. — Cuil. Langiiel, XXXV.
sionnées, M*-" Langiiel suivait allenlivemerit la marche des événements par tonte la France. Une nombreuse conespondance, conservée dans {rCoIUcfion qui porte son nom (l), nous montre (|ue diverses personnes de Paris le tenaient au courant des nouvelles importantes. De tous les cotés, de Langres et de Semur en particulier, on recourait à ses conseils et à son appui contre le parti janséniste. Le général des chartreux lui écrivit à deux reprises (30 mars et 27 août 1732) pour le remercier de la protection (|u'il accordait à son ordre et lui demander par ([uels moyens il empêcherait les doctrines funestes de pénétrer parmi ses religieux. L'évèque de Rhodez lui adressa (30 avril) un mandement qu'il venait de publier contre les prêtres appelants de son diocèse et le remercia des bons avis qu'il avait reçus de lui sur cette affaire. Lui-même correspondait souvent avec le cardinal de Fleury. Le 29 février, il TinCormait que ses deux suffragants d'Auxerre et de Troyes espéraient attirer à eux plusieurs de leurs collègues, notamment les évêques de Castres, de Rhodez et de Nevers, et il le priait de prendre les mesures nécessaires pour empêcher la réalisation de ce projet. Le 2 juin, il lui faisait part également de toutes ses craintes en face d'une situation si troublée, le suppliait d'accorder aux évêques l'autorisation de se réunir pour conjurer les périls qui menaçaient la foi, et faisait un pressant appel à son amour pour l'Eglise. Les jésuites en résidence à Sens se trouvèrent bientôt entraînés dans la lutte à l'occasion d'une thèse soutenue le 18 juillet dans leur collège. Dès l'arrivée de ]VP' Languet, ils avaient obtenu de lui la réunion de la mense de l'abbaye de Saint-Paul à leur maison; le personnel enseignant y (comptait alors neuf professeurs, dont le recteur, le ministre, le profes-
(I) XXXIF. — Elli' fut prnbal)l('tn('nl rrmiip par ses soins.
seur de physique et celui de rhétorique (1). La thèse en question, présentée par le P. Bussurot et dédiée à l'archevêque, était tombée entre les mains de plusieurscurés de la ville qui la jugèrent repréhensible Six d'entre eux, les curés de Saint-Pierre-le-Rond, Saint-Didier, Saint-Romain, la Madeleine et Saint- Benoît se décidèrent à présenter de très humbles remontrances à M"' Languet contre les principes émis par le professeur, comme étant pernicieux et erronés. D'après leurs dires, la morale chrétienne y était attaquée dans ses enseignements les plus certains et les plus essentiels ; les propositions énoncées sur l'ignorance invincible du droit naturel, sur la fin de nos actions et l'obligation de les rapporter à Dieu, faisaient partie d'un système établi de longue main et constituaient un tissu d'erreurs que l'on voulait faire passer dans le public à la faveur du nom si respectable de l'archevêque. Un mois plus tard, le recteur, informé de ces plaintes, rédigea un mémoire où il prenait devant M"' Languet la défense des leçons de morale données au collège. «Accoutumés depuis longtemps, disait-il, aux calomnies que l'on débite contre nous et instruits par N. S. du mérite qu'il y a à les porter en silence, nous prendrions ce parti en cette occasion, si votre autorité à laquelle nous déférons ne nous engageait à nous défendre. » Reprenant ensuite la thèse en détail, il en démontrait l'orthodoxie et réfutait les raisonnements des adversaires de son ordre (1). Le prélat n'avait pas besoin de ces éclaircissements pour former sa conviction, car s'il reçut les prêtres de la ville avec affabilité et s'il parut d'abord se rallier à leur sentiment sur les matières incriminées, il manifesta bientôt le peu de cas qu'il faisait de leur dénonciation, en même temps que son approbation pour la doctrine des jésuites.
(2) Bibl. Nat. L^ (I, 1820, 1832. — Bibl. d'un Sénonais, XXVI.
Un pamphlet qui parut sur ces entrefaites, avec ce titre : Procession du clergé de Sens, et qui fut attribué à tort ou à raison aux pères, augmenta encore le mécontentement des curés. Sous leur inspiration furent publiées alors deux lettres anonymes. Dans la première, on reprocliait à Tarchevèque de se présenter comme thomiste alors qu'il professait Terreur de Molina, et d'affecter de Téloignement pour les jésuites tandis qu'il approuvait leurs doctrines et tirait de leurs écrits les passages de saint Augustin et des autres docteurs cités dans son ouvrage (l). L'autre renfermait une diatribe violente contre ces religieux et « les relâchements de leur morale toute païenne ». Elle se disait destinée à « suppléer la censure que Ton attendait en vain de M. l'Archevêque, et à publier les suffrages des pasteurs de second ordre «. Enfin, elle protestait contre « le scandale que donnait l'Archevêque, non seulement en gardant le silence, mais encore en prenant la défense des propositions professées par les jésuites » (2).
Au milieu des passions surrexcitées, une réplique suscitait sans tarder une autre réplique. Les Apostilles curieuses, dont on attribua la paternité à M^'Languet, vinrent ramener la controverse à son point initial et défendre le catéchisme contre les imputations des jansénistes, en démontrant que sa doctrine était celle de l'Eglise caiholique. Peu après (15 déc. 1732) fut publiée, pour y répondre, la Première lettre d'un ami à un curé du diocèse de Sens. L'auteur, qui taisait son nom, reprochait aussi à l'écrivain des Apostilles de se donner ouvertement pour moliniste, constitutionnel, ultramontain et partisan adulateur de M''' Languet, en même temps q<ie jaloux du mérite et de la gloire de feu M^' de Gondrin. u Après avoir lu et relu l'écrit, ajoutait-il, il ne m'est resté qu'un
(1) G. 181. — Coll. Languet, XXXY.
(2) Bibl. (J'Auxerre, A, 55.
tissu de calomnies, de faussetés, d'erreurs, de bruits de mauvaise foi, si Ton aime mieux dire, de vraie ânerie ! » Le rédacteur des Apostilles ayant donné aussitôt la riposte, une Seconde lettre d'un curé, etc., répliqua sur le même ton (1). Ce dernier écrit fut complété bientôt (11 février 1733) par les Remarques /m- /;o/'^a;z/eA% e^c, accompagnées de deux suppléments, oui renouvelaient les griefs déjà portés contre le catéchisme, et reprochaient surtout à Tarchevêque l'interdiction des anciens catéchismes, connus et respectés depuis soixante-dix ans dans le diocèse. Gomme conclusion, il lui était demandé de « ne point imputer à mauvaise volonté contre sa personne » ces trois parties des Remarques , et Ton déclarait que « le diocèse respecte sa dignité aussi sincèrement qu'il abhorre les nouveautés de son catéchisme et redoute son esprit de domination sur la foi ».
Ces divers mémoires, publiés sans nom d'auteurs, étaient dépourvus de tout caractère sérieux. Les jansénistes s'en rendirent compte, car, le 21 mars suivant, soixante-treize prêtres signaient les Remontrances respectueuses des curés, chanoines et autres ecclésiastiques de la ville et du diocèse de Sens, au sujet de son nouveau catéchisme. Dans cette exposition doctrinale, ils relevaient les divers défauts reprochés au nouveau catéchisme et ils se plaignaient de l'obligation qui leur était faite de l'enseigner seul, alors que plus de quatre cents curés de la ville et du diocèse refusaient de s'en servir (2).
Comme réponse à ce mémoire ainsi qu'à la lettre pastorale de l'évêque d'Auxerre, M^' Languet fit paraître un mandement ; entre autres choses, il y notait que « dans toutes les disputes qui se sont élevées dans l'Eglise, ceux qui résistaient à ses saintes décisions n'épargnaient pas les accusations calom-
(1) Bibl. d'Auxerre, 55W». — Bibl. Nat. D, 2816. ^2) Bibl. d'Auxerre, A, 186, 55'^".
nieiises aux défenseurs zélés des jugements que le St-Siége et les évéques avaient rendus, « et il faisait des rapprochements avec la situation présente. Il se déclarait résolu à se défendre contre la calomnie sans manquer à la charité, et il engageait les curés à instruire leurs frères égarés, à les exhorter, à les reprendre même, s'ils le pouvaient, et à leur faire comprendre l'erreur qui les aveuglait, mais toujours dans la vraie fraternité ( l). 11 s'adressa ensuite à M^'de Caylus, et lui fit les plus vifs reproches pour les accusations graves c[u'il avait portées à son adresse, ajoutant que, sous prétexte de défendre les droits de la charité envers Dieu, il paraissait oublier ceux de la charité envers le prochain. 11 le menaçait ensuite, s'il lui refusait justice, et après avoir épuisé toutes les ressources de l'amitié fraternelle et de la patience chrétienne, d'en appeler au tribual du St- Siége qui avait naguère jugé entre deux grands prélats disputant déjà de la charité. 11 observait encore que la tradition d une église particulière, quelque ancienne et illustre qu'elle fût, ne fait pas toute seule loi dans l'Eglise et ne saurait être une règle sûre de vérité, la foi devant être catholique, c'est-à-dire universelle.
Cette lettre de l'archevêque de Sens, bien loin d'ébranler ni de convertir M^' de Caylus, semble avoir plutôt excité sa colère, si Ton en juge par le mandement qu'il publia le 17 décembre suivant, au sujet de laViedela bienheureuse Marguerite Marie. « La Vie de Marie-à-la-Coque par M. de Sens est sans doute à tous égards, écrivait-il, un des plus mauvais livres qui aient jamais paru dans ce genre. 11 a révolté tout le monde soit au dedans soit au dehors de l'Eglise. Les gens de bien en ont été indignés et comme saisis d'horreur ; les libertins en ont fait le sujet de leurs railleries. » 11 se moquait ensuite « des visions de
(I) Coll. Languet, XXXV. — Bibl. Nat. D, 2310. 2314.
cette fille, souvent remplies d'impiété et toujours extravagantes », raillait de ce que « partout, dans le style du prélat, Jésus-Christ employé le langage prophane pour déclarer son amour à Marie-à-la- Coque », et déclarait que « ces façons de penser sont aussi sensuelles qu'indécentes ». Enfin il ajoutait perfidement à l'adresse de Farchevêque que « si le poste où, de son aveu, la Vie de Marie-à-la-Coque l'a élevé, le console d'être la fable et la risée de tout le monde, il n'en fait connaître que mieux ce qui lui tient le plus à cœur » (1).
M*' Languet n'avait, sans doute, pas encore connaissance de ce pamphlet, lorsqu'il envoya, le 25 décembre, à son sufFragant un écrit intitulé : Lettre de plusieurs chanoines, curés et autres ecclésiastiques du diocèse d'Auxerre à MM. les chanoines, curés et autres ecclésiastiques du diocèse de Sens, souscripteurs d'une seconde lettre adressée à leur archevêque. Si l'évêque d'Auxerre était fortement attaché au jansénisme, une partie notable de son clergé demeurait fidèle à l'orthodoxie. Aussi les signataires de cette lettre s'exprimaient dans les termes suivants : « Nous vous l'avouons avec douleur, le premier coup d'œil de vos deux lettres n'est pas propre à donner une idée favorable de la pureté de votre foi. On est surpris de vous y voir la régler indépendamment des décrets de l'Eglise catholique, seule règle vivante de la créance des fidèles, et de vous voir établir des principes qui pourraient servir de prétexte à tous ceux qui voudront innover dans la doctrine, dans les siècles à venir...» En adressant cet écrit à AP' de Gaylus, l'archevêque ajoutait qu'il y trouvait une réfutation si complète de la lettre pastorale de son sufFragant qu'il ajjandonnait son propre travail pour s'en tenir à celui-ci.
Le 2 février suivant, il s'adressa de même à l'évê-
(1) Coll. Languet, XXXV. — Bibl. N;.i. L4 d, 1838.
(|ue de Ti'oyes, en revendiquant sur lui son autorité de métropolitain, et il le reprit au sujet de son mandement écrit dans le même esprit que celui d'Auxerre. M Daignez, lui écrivait-il avec sévérité, m'écouter dans le même esprit dans lequel j'ai l'honneur de vous parler, esprit de paix et de vérité... » Dans le but de le retirer du « petit parti » qui l'entraînait, il faisait appel à ses sentiments envers le grand Bossuet : « Que dirait-il, cet oncle si amateur de l'Eglise, de sa force, de son unité, du concert des évêques qui en sont les pasteurs, si, revenant parmi nous, il trouvait son neveu seul avec deux ou trois évêques, formant un parti contre ce corps auguste présidé par son chef ..?(1)
L'évêque d'Auxerre, à qui M*^' Languet communiqua également sa lettre à M*"'' Bossuet, répliqua sans retard. Dans un long factu/ii, paru le 5 mars 1733, il disait, à l'occasion de l'appel devant le St-Siége, que « l'obéissance au pape doit être réglée par les saints canons, et quoique J. C. ait donné la primauté dans l'Eglise à S' Pierre et à ses successeurs, les évêques sont juges de la doctrine même avec le pape et après le pape... » S'il n'avait jamais manqué au respect dû à N. S. Père le Pape, il ne devait pas non plus manquer aux libertés de l'Eglise gallicane. Puis il ajoutait, faisant allusion sans doute au parlement : « Quand vous voudrez poursuivre cette affaire, je vous ferai voir quel est le tribunal qui doit en connaître... » (2).
Il se sentait quand même atteint et mis en mauvaise posture par la lettre du clergé auxerrois, car, dans une nouvelle missive adressée à l'archevêque, et remplie d'exclamations et d'apostrophes qui démontrent qu'il avait perdu son sang-froid, il niait que cet écrit eut été rédigé par des ecclésiastiques de son diocèse (3). Saint-Simon, dans ses Mémoires^ donne la
(1) Bibl. Nat. U d, 1850. — Coll. Languet, XXXV.
(2) Bibl. Nat. D, 2311.
(3) Ilûd. D, 2683. — Coll. Languet, XXXV.
même version, mais avec des variantes. D'après son dire, c'est à M^' Languet que le clergé d'Auxerre se serait plaint de l'enseignement de son évèque et aurait demandé protection contre la violence qu'il subissait dans sa foi et son obéissance à l'Eglise. Après le mandement de l'archevêque, IVP' de Caylus aurait publié, avec sa réponse, une autre lettre dans laquelle tous les chanoines et prêtres auxerrois, à l'exception de quatre, protestaient que pas un d'eux n'avait écrit au métropolitain, et déclaraient à leur évêque qu'ils avaient la même foi que lui et qu'ils adhéraient et adhéreraient toujours à tous ses sentiments. Enfin cette lettre du clergé d'Auxerre aurait été reçue avec une surprise inexprimable et il en serait résulté un tel bruit que, peu après, M^' Languet reprit l'offensive « avec son impudence accoutumée », mais sans oser remettre sur le tapis rien qui pût avoir trait au démenti public qui « l'avait déshonoré si à plein ». Saint-Simon, qui recueillaittous les bruits sans les contrôler, n'a-t-il pas fait adresser directement à l'archevêque la missive qui était destinée au clergé de Sens, ou bien y avait-il deux lettres différentes ? Nous n'avons pu le vérifier sûrement. En tout cas, le silence de M^' Languet nous parait avoir été dicté par un sentiment de réserve tout différent de celui qui lui est ici attribué gratuitement.
Les deux suffragants ne manquèrent pas, à l'assemblée provinciale qui eut lieu le 16 décembre suivant, de manifester de l'hostilité envers leur métropolitain. Quoique présents à Sens, ils omirent d'assister aux réunions, et, au lieu de nommer ISP"^ Languet comme député à l'assemblée générale du clergé qui devait avoir lieu au mois de février suivant, bien que l'habitude fût d'élire l'archevêque lorsqu'il était nouvellement intronisé, ils choisirent l'évêque de Nevers. Malgré toutes les invitations, ils ne se présentèrent qu'une fois à l'archevêché, et ils refusèrent égale-
ment de se rendre au collège des jésuites pour entendre un discours de rhétorique (1).
L'audace des jansénistes avait son principal appui dans la faveur du parlement qui empiétait de plus en plussurles droits spirituels deTépiscopat.Noncontent de réhabiliter les prêtres interdits et de les rétablir dans leurs fonctions, il alla, devant un refus de sacrement fait à une dame d'Orléans connue pour son opposition à la bulle Uiiigenitus, iusqn a. rendre un arrêt qui contraignait l'évêque de veiller à ce qu'aucun prêtre ne put, en pareille circonstance, exiger une déclaration au sujet de la constitution papale. Dès qu'il eut connaissa nce de cette mesure, AP' Languet écrivit (29 avril 1733) au cardinal de Rohan pour lui exorimer « la consternation » dans laquelle l'avait plongé un tel arrêt qui décidait que la bulle n'était pas un jugement irréformable de l'Eglise et que Ton ne pouvait refuser l'absolution à ceux qui la rejetaient. Il le priait en même temps d'agir auprès du cardinal de Fleury pour prendre les mesures convenables, et, en cas de refus du ministre, de manifester lui-même publiquement l'opposition de l'Eglise à la mesure du parlement. Ce fut sans doute par l'intervention de ces personnages que le conseil du roi rendit bientôt une ordonnance qui cassait l'arrêt en question. Le cardinal de Bissy se hâta d'en informer l'archevêque de Sens, et il le prévint en même temps qu'il y aurait le lendemain une réunion chez le cardinal de Rohan pour témoigner à Louis XV leur mécontentement au sujet des prétentions du parlement, le remercier de l'ordonnance et demander la réunion d'un concile national. Il terminait en exprimant à l'archevêque le désir que, si ses affaires l'amenaient à Paris, il vint donner son avis et joindre sa signature à la leur (2).
Un des organes les plus actifs du parti des appe-
(1) Nouvelles ecclésiastiques.
(2) Coll Languet, XXXII.
lants était les Nouvelles ecclésiastiques. Cette feuille clandestine, qui paraissait chaque semaine depuis 1727, se répandait d'une façon si mystérieuse que la police ne put jamais découvrir l'imprimerie d'où elle sortait. Le procédé ([u'elle employait de recourir aux calomnies, aux sophismes et aux injures pour dénigrer ses adversaires, était devenus! odieux que le parlement lui-même n'avait pu se dispenser d'en condamner les premières livraisons et de les faire brûler par la main du bourreau. Ce journal présente aujourd'hui un intérêt historique en raison des faits locaux dont il était informé par de nombreux correspondants. Avec lui nous pouvons nous rendre compte des mesures que M°' Languet prenait dans le diocèse pour anéantir le jansénisme. Le prieur de Montargis, Charron, ayant été accusé de garder chez lui (1732) des numéros de cette publication anticatholique, l'archevêque lui envoya une lettre sévère pour le rappeler à son devoir(l). Comme les ursulines de Sens persistaient dans leur refus de la bulle, il les priva de confesseur à la Toussaint de 1733, mais leur entêtement n'était pas encore abattu aux fêtes de Noël. H eut à sévir pour le même motif contre les religieuses de la congrégation d'Etampes, et malgré le déplacement de quelques-unes d'entre elles, il en trouva, au cours d'une visite, vingt-deux autres qui refusèrent d'enseigner le nouveau catéchisme et d'accepter la bulle. Le prieur-curé de Neuvy-Sautour, chanoine régulier de Ste-Geneviève, ayant alliché la même opposition, une lettre de cachet vint, sur la demande de l'archevêque, le reléguer à Chàtillonsur-Seine dans un couvent de son ordre (2).
Vers la fin de 1733, les discussions reprirent à l'occasion d'un nouvel écrit (jui parut sous le titre : Lettre
(2) On peut voir (G. 24) uue série de sentences rendues dans les années 1733-1749 par ce prélat, sur l'appel d'ordonnances prononcées par les évèques suffragants de Troyes, Auxerre et Nevers.
d'un cure du diocèse de Sens à un de ses confrères, et siernée : Jean Châtelain, curé de Véron. L'auteur s'appliquait à démontrer que la doctrine enseignée parle catéchisme de M^ Languet au sujet de la crainte de Tenfer, ainsi que celle qui concernait l'obligation de rapporter à Dieu toutes nos actions par un mouvement actuel ou virtuel de la charité, s'appuyaient sur l'autorité du concile de Trente. Aussitôt le parti janséniste lança dans le public deux réponses anonymes à ce mémoire. La première : Lettre à un ecclésiastique du diocèse de Sens, se maintenait surtout sur le terrain doctrinal et cherchait à prouver que le concile de Trente n'avait rien professé de contraire à ce que défendaient les opposants. Dans la seconde, du 13 décembre, qui portait ce titre : Mémoire justificatif des Remontrances du clergé de Sens au sujet du nouveau catécJiisme de M. l'Archevêque, on défendait les Remontrances àe l'accusation « d'erreur, d'injustice et de fausseté », portée contre cet écrit par la lettre du curé de Véron, et, après avoir exposé que le catéchisme avait toujours les mêmes défauts, on entretenait la défiance à Tégard du prélat en insinuant que le véritable auteur de la lettre en question était, non le curé de \'éron, mais le P. Tournemine ; on engageait les ecclésiastiques à ne pas accepter l'invitation qui leur était adressée de se rendre à la retraite ({ue l'archevêque avait établie à Sens et qui devait être prèchée par un jésuite. Pour se disculper du reproche de presbytéranisme, on donnait l'explication suivante : u Les pasteurs du second ordre tiennent un rang distingué dans la Hiérarchie, c'està-dire dans le gouvernement de l'Eglise ; ils tiennent ce rang de J. C. même et de son institution comme étant successeurs des soixante-douze disciples, de même que les évèques le sont des douze apôtres ; leurs fonctions et leurs prérogatives ne se bornent pas à l'exercice de l'instruction du peuple à titre de simples commissionnaires, mais ils ont part et ils
doivent Tavoir, toute proportion gardée, à tout ce qui concerne le bon gouvernement de l'Eglise : conservation du dépôt, discernement des erreurs, témoignage juridique rendu à la foi de leurs Eglises, examen des points de doctrine, règlements de discipline, etc. » Comme conclusion il était ajouté que w les pasteurs de second ordre gouvernent conjointement avec ceux de premier ordre, dans la subordination qui convient » (1).
Au commencement de 1734, la cour vint s'installer à Fontainebleau ; Ms^ Languet se fit alors un devoir de se rendre dans cette ville et il ne manqua pas un seul dimanche de s'acquitter du prône à la paroisse, au grand déplaisir des jansénistes, car il stigmatisa une fois les faux miracles du diacre Paris et il les attribua au démon. Le 11 février, dans une lettre qu'il écrivit au cardinal de Fleury, il s'excusait de lui faire d'humbles représentations, en alléguant qu'il pouvait ainsi l'aider à éviter les pièges que des gens adroits lui tendaient sans cesse au préjudice de la religion. Un peu plus tard, il s'adressa à lui de nouveau pour le mettre au courant de ce qui se passait dans son diocèse. « Depuis un an, ajoutait-il, on rôde de tous les côtés et on va de paroisse en paroisse pour chercher des adhérents, mais sans résultats, et plusieurs même des prêtres qui avaient signé les lettres précédentes, n'ont pas voulu donner leur nom à la dernière ». A son avis, le véritable moyen d'arrêter ces menées serait d'attaquer les récalcitrants devant le promoteur, mais ils en appelleraient à coup sur devant le parlement qui s'empresserait d'intervenir. Il vaudrait donc mieux en citer seulement quelques-uns pour servir d'exemple, surtout si l'on était certain de l'appui de la cour (2).
Dès que le cardinal eut informé l'archevêque de
(1) Bibl. Nat. D, 4573.
(2) Coll. Languet, XXXIX, XXXVII, XXXIV.
Sens que l'appui tlu roi ne lui nianquerail pas, celuici résolut d'agir avec énergie pour briser la résistance. Les jansénistes luttaient avec ardeur dans le diocèse pour paralyser ses efforts, et l'agitation était particulièrement intense à Fontainebleau, Montereau, Nemours. Joigny, etc. De divers points à la fois on envoyait des articles violents contre lui aux Nouvelles ecclésiastiques. Alors, par ses ordres, un bon nombre de curés furent exclus des conférences et interdits de toute fonction hors de leur paroisse. Le curé de Marsangis, Poisson, reçut une lettre de cachet qui le reléguait au grand séminaire. Plusieurs profès de l'abbaye de Saint-Jean de Sens ne furent pas reçus à l'ordination de la tonsure parce qu'ils refusaient de signer le formulaire. Le chapitre de Bray-sur-Seine n'ayant pas consenti à admettre parmi ses membres un religieux recommandé par M'^' Languet, sous prétexte qu'il était indigne, l'archevêque envoya au trésorier de cette église un commandement du roi lui intimant de se retirer à l'abbaye de Dilo et d'y rester jusqu'à nouvel ordre.
Il n'hésita pas à sévir également contre plusieurs communautés de femmes. Gomme les ursulines de Sens persistaient dans leur opposition au nouveau catéchisme, il interdit leur confesseur et leur fit défense de garder désormais des pensionnaires. Le même esprit de révolte continuant à régner dans la congrégation de Nemours, il obtint des lettres de cachet qui exilaient huit des religieuses les plus entêtées chez les ursulines deMelun. Mais sa rigueur s'exerça surtout contre la maison des orphelines de Sens. Sur le refus des maîtresses d'y enseigner son catéchisme, il obtint des lettres de cachet, du 24 avril 1733, qui excluaient Roblot, curé de Saint-Maurice et aumônier de la communauté, Guichard, curé de Sainte-Colombe, et enfin M*'^' Guyon, puis il nomma à leur place d'autres gouverneurs. Comme les religieuses s'obstinaient dans leur opposition, une
nouvelle lettre royale (avril 1734) ordonna que les directrices seraient renvoyées, pour être remplacées par d'autres suivant les intentions de Tarchevèque. Les orphelines elles-mêmes résistèrent avec un acharnement incroyable à toutes les exhortations qui leur furent adressées, et Tune d'elles alla jusqu'à répliquer au représentant de l'archevêque que « il valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ! » Les Nouvelles ecclésiastiques ne manquèrent pas d'attaquer avec violence ces mesures de répression, et l'abbé de Fourqueux, vicaire général et officiai de Sens, crut devoir, pour légitimer la conduite du prélat et la sienne, publier une longue lettre dans le Supplément des Nouvelles ecclésiastiques. (On appelait ainsi un journal qui commença à paraître au 15 juin 1733, et dont le but était d'empêcher le mal que pourrait produire la feuille janséniste, dont il était présenté comme « l'antidote »).
Afin d'agir plus efficacement sur son clergé, ]SP' Languet fit prêcher au mois de mai 1734 une retraite ecclésiastique par le P. Tournemine, jésuite. Il s'y dépensa avec le prédicateur pour ramener à la vérité les esprits égarés .Malgré les intrigues des jansénistes qui cherchaient à contrecarrer son influence, il informa peu après le cardinal de Fleury que, dans cette retraite qui comptait cent quatrevingt-dix curés ou vicaires, « le gros s'explique ouvertement en bien ». Il se plaignit cependant des appelants qui publiaient un nouveau libelle au sujet de son catéchisme, ainsi que de l'évêque de Troyes qui « débite ses invectives » contre les jésuites et contre lui (1).
Le pamphlet auquel faisait allusion le prélat, était le Mémoire justificatif des Remontrances des curés de Sens, qui avait été répandu parmi les membres de la retraite pastorale afin de recruter de nouvelles
(l) Coll. Languet, XXXVII.
adhésions. 11 |)ril le parti de publier contre cet écrit un mandement qui date du 25 mai. Il y condamna le Mémoire « comme contenant et insinuant des propositions respectivement fausses, captieuses, téméraires, calomnieuses, scandaleuses, erronées, sentant riiérésie, impies, ])lasphématoires, dérogeantes à la bonté de Dieu, schismatiques et hérétiques ». 11 se fit également un devoir d'y défendre les jésuites, et rappela qu'ils avaient été appelés dans le diocèse parle cardinal Du Perron, que son frère et successeur les y avait établis, et que, dans la suite, ils avaient été approuvés par quatre autres archevêques.
Les évêques orthodoxes commençaient alors à n'être plus satisfaits de l'attitude du pouvoir royal. Nous trouvons l'expression de leur inquiétude non seulement dans la dernière lettre de ^l^ Languet au cardinal de Fleury, mais encore clans deux correspondances que l'archevêque reçut (30 juin et 18 août) de M^' de Belzunce ; le vénérable prélat y déclarait que l'épiscopat ne pouvait plus garder le silence devant l'erreur, et il exprimait son chagrin de voir que « le roi voit et écoute indilFéremment le janséniste et le catholique » (1).
Pour conquérir la faveur des foules, le parti des appelants avait fait appel au surnaturel et suscité beaucoup de bruit autour d'un miracle qui aurait été accompli en 1731 sur le tombeau d'un de ses adeptes, le diacre Paris. Malgré une ordonnance de l'archevêque de Paris qui déclarait ce prodige faux et supposé, les sectaires répandirent dans le public une foule d'écrits dans le but de démontrer la sainteté du diacre et la réalité des faits surnaturels, et bientôt s'accomplirent sur son tombeau, au cimetière de Saint-Médard, des farces ridicules et grossières dont les auteurs prirent le nom de « convulsionnaires ». Le culte du diacre, vénéré comme saint par les jansé-
(l) Bibl. Xat. D, 2319. — Cuil. Lan^uet, XXXVI. XXXVII.
nistes, se répandil de divers côtés. Dans les diocèses de Sens et d'Aiixerre on citait plusieurs guérisons miraculeuses obtenues par son intercession dans le courant de Tannée 1734 (1).
]\P' de Caylus ayant publié un mandement pour authentiquer la prétendue guérison d'une femme de Seignelay, Edmée Desvignes, domestique du bailli, un théologien du diocèse de Sens fit paraître, dans le Supplément des Nouvelles ecclésiastiques, deux lettres où il démontrait la fausseté du prodige. M^' Languet ne tarda pas lui-même à intervenir, et il donna, le 25 décembre 1734, la 1'® partie de son Instruction pastorale, au sujet des prétendus miracles de saint Médard et des convulsions arrivées à son tombeau, où il démontra d'abord l'inanité des miracles attribués dans le diocèse de Sens au pieux diacre. Mais son dessein était de prendre la question de plus haut et dans toute son étendue, au point de vue théologique. 11 y exposa, entre autres principes, que l'autorité des premiers pasteurs, établie par J. C, est un fondement solide d'unité ainsi qu'une règle certaine de vérité, et que les appelants n'avaient recours au miracle que pour cette raison que l'autorité de l'Eglise était contre eux. Après avoir déterminé les règles qui servent à discerner les vrais miracles, il prouva que ceux allégués par les jansénistes et en particulier par l'évêque de Montpellier n'avaient aucune preuve certaine d'authenticité. Un peu plus tard parurent les deux autres parties du mandement où il achevait l'exposition de sa thèse et assimilait les miracles des appelants à ceux des fanatiques des Gévennes (2).
Ce mémoire, qui était un véritable traité sur la matière, déchaîna contre le prélat toutes les fureurs du parti. Les Nouvelles ecclésiastiques du 21 janvier
(1) Bibl. Nat. Ii, 2401 ; L* d, 1958.
(2) Ibid. D, 2687, 2401, 2325.
1735 fulminèrent contre lui. Un ecclésiastique du diocèse de Sens y fit insérer deux lettres, datées « du pays de la liberté, » où, avec un ton respectueux mêlé de persifïlage, il cherchait à réfuter la lettre pastorale. Un autre anonyme entreprit également de répondre à ce qu'il appelait « les sophismes de M. l'archevêque de Sens ». Mais l'attaque la plus forte vint de Paris où vingt- trois curés, qui se considéraient comme diffamés par le mandement, en appelèrent au parlement pour le faire déclarer d'abus. Leur requête fut admise par une ordonnance de la cour du 5 mai 1735. Cette mesure hostile ne manqua pas de causer un certain émoi dans le diocèse de Sens, et, au mois d'août suivant, parurent sous la signature de Le Doux, curé de Villechétive, des Remontrances respectueuses duii vicaire du diocèse de Sens aii.v curés de Paris qui ont présenté requête contre V Instruction de l'Archevêque de Sens sur les miracles du diacre Paris (1). 11 leur reprochait principalement d'avoir oublié de défendre les miracles contre le caractère de fausseté que leur imprimait l'information simulée de l'abbé Thomassin sur Jean Nivert, et il prouvait que les quatre miracles discutés par eux ne présentaient aucune certitude et qu'ils n'avaient point démontré que ces faits ne venaient pas du démon.
Au milieu de ces controverses acharnées, les répliques se succédaient sans répit. Un anonyme, qui prétendait écraser le prélat sous ses sarcasmes, publia peu après une Requête à Momus, par M. l'Archevêque de Sens, au sujet d'un écrit qui a pour titre : Requête présentée, etc. Elle commençait ainsi : « Puissant Dieu de la Momerie et chef du régiment de la calotte, J. J. Languet de Gergy, votre conseiller en tous ses conseils — remontre très humblement à votre Divinité que le zèle et la fidélité avec lesquels il s'est toujours fait un devoir de se comporter pour les
(1) Bibl. Nat. L^ d, 1990, 2055.
intérêts de votre personne et pour Tagrandissement de vos Etats, le jettent aujourd'hui dans les allarmes les plus cruels et Tobligent de réclamer votre autorité contre un écrit aussi séditieux et dont les termes sont aussi peu ménagés qu'il est attentatoire à votre autorité el aux libertés respectables de vos Etats ». Et Tauteur continuait durant sept pages in-4'' sur ce ton ! (1) Revenant plus tard (juin 1737) à cette question, les Nouvelles ecclésiastiques attribuaient l'écrit du curé de Villechétive à M^' Languet, et elles ajoutaient : « La fécondité de ce prélat est merveilleuse. Outre les écrits imprimés qu'il publie sous son nom, outre ceux qu'il revoit et qu'il protège, il en compose et en répand de particuliers ».
L'activité du prélat était, en effet, dévorante. Le l*"" mai 1735, il envoya à son clergé un mandement où il condamnait deux libelles intitulés : Lettre d'un ecclésiastique sur la justice chrétienne et les moyens de la conserver, 1733, et Consultation sur la Juridiction et approbation nécessaires pour confesser, renfermée en sept questions par J/., prêtre du diocèse, 113^. Cette lettre pastorale, où il vengeait de nouveau la doctrine catholique contre les principes de Jansénius, lui valut l'approbation de plusieurs de ses collègues et en particulier du cardinal de Rohan qui lui écrivait : « Vous rendez de grands services à la religion et à l'Eglise » (2). Mais l'aveuglement et l'opiniâtreté de la plupart des jansénistes n'en étaient nullement ébranlés. Vers la fin du même mois, un prêtre du diocèse lui adressa « au sujet de sa conduite dans les affaires présentes de la religion » une Lettre publique, datée « du pays de la sincérité, » et où les railleries et les injures les plus grossières tenaient lieu d'arguments. Il terminait ainsi : « Ce-
(1) Bibl. Xat. L4 d, 2036.
(2) Ibid. D, 2325. — Bibl. dAuxerre, A, 258, — Coll. Languet,
pctidanl, iM. malgré toutes vos sul)tilités, vos vains raisonnements et vos sophismes, les miracles de Marie à la Coque passeront toujours pour fictions et chimères faites et débitées avec art, et ceux du Bienheureux M. l'abbé Paris pour réels et divins parmi les gens d'esprit qui aiment sincèrement la vérité » (1).
L'année 1736 fut relativement calme dans le diocèse de Sens. Le seul fait notable est l'apparition, au 25 mars, d'un nouveau mandement de M^' Languet « pour publier l'ordonnance de l'archevêque de Paris au sujet des prétendus miracles du sieur Paris, et pour précautionner les fidèles contre l'instruction pastorale de M. d'Auxerre, le mandement de M. de Troyes et la requeste de plusieurs curés de Paris contre son instru(;tion pastorale ». Il donna en même temps à son clergé des instructions sur la conduite à tenir contre ceux qui détenaient les Nouvelles ecclésiastiques et autres livres défendus, s'efforçaient d'accréditer le culte du diacre de St- Médard, répandaient ses images, distribuaient ses reliques et vantaient ses faux miracles (2).
Mais la lutte doctrinale allait bientôt reprendre avec une nouvelle ardeur, et, cette fois, ce fut à son suffragant de Troyes que l'archevêque eut affaire. M*f' Bossuet avait publié un missel où la doctrine et les règles de l'Eglise étaient méconnues. Usant de son droit de juridiction, M^"^ Languet publia, le 20 avril 1737, une lettre pastorale contre ce livre liturgique et l'adressa au chapitre de Troyes, qui était de sa juridiction, ainsi qu'au clergé de son diocèse. Après y avoir établi qu'un évèque doit se conformer aux prescriptions de la liturgie et que celui de Troyes n'avait pas demandé, pour faire des innovations dans son missel, le conseil et le suffrage de son métropo-
(1) Bibl. Nat. L4 d, 2040.
(2) Bibl. Nat. D, .3235. — Coll. Languet, XLIII.
litain, comme Texigent les saints canons, il releva de nombreux changements établis dans la manière de donner la communion et de réciter le canon de la messe, ainsi que dans toutes les messes dont le texte était modifié. Il signalait de plus les suites funestes de cette réforme à laquelle les protestants avaient applaudi, et montrait les points de contact entre ces derniers et les jansénistes. En vertu de sa juridiction sur la province ecclésiastique, il déclarait que. s'il ne condamnait pas canoniquement le missel par déférence pour M?' Bossuet, il en défendait l'usage sous peine de suspense (l). L'archevêque était doublement autorisé à porter ce jugement, car il possédait une compétence particulière sur les questions de liturgie ; depuis longtemps déjà il avait fait ses preuves dans son livre : De l esprit de l'Eglise dans ses cérémonies ^ contre Cl. du Vert. Il reçut alors de nombreuses approbations de ses collègues pour avoir condamné le missel. La controverse prit de telles proportions et fit un éclat si grand que, afin d'empêcher les actions commencées par M'^'^ Languet contre l'évèque de Troyes de devenir pour les esprits faibles une cause de scandale, le roi ordonna, par arrêt du 11 juin suivant, que toutes les poursuites et procédures quelconques de cette affaire seraient réservées à son conseil privé (2).
Au moment où paraissait cette ordonnnance royale, M^' Bossuet publia une réponse dans laquelle il cherchait habilement à faire dévier le débat touchant le missel sur la question de savoir si l'archevêque avait droit de juridiction immédiate à l'égard du chapitre de Troyes. Mais AP' Languet ramena bien vite la controverse sur son véritable terrain dans une lettre écrite à son frère, curé de St-Sulpice à Paris, et qu'il rendit publique. L'évèque de Troyes
(1) Bibl. Nat. D, 2325.
(2) Coll. Languet, Missel de Troyes.
riposta par un nouveau mandement, du 8 septembre où il commençait par alléguer son ignorance de l'arrêt du conseil d'Etat lors de la publication de sa lettre pastorale, et que, du reste, cet arrêt ne lui défendait point de répondre à son métropolitain. Il s'efforçait ensuite de réfuter les griefs apportés contre le missel, et il professait que les évêques ont le droit et la (coutume de régler les offices et de fixer les cérémonies et les rites, de l'avis et avec le consentement de leur clergé, et que, dans l'exercice de cette prérogative, il était fort convenable de se rapprocher le plus possible de la vénérable antiquité, sans blesser la paix et la charité. 11 jugea, sans doute, ce mémoire insuffisant pour sa défense, car le 28 du même mois parut un second mandement où il revenait sur les critiques de l'archevêque ; il lui reprochait en particulier de prendre la défense de la proposition avancée par l'auteur de ï Apologie des Casuistes sur Tamour de Dieu, et condamnée unanimement par tous les évoques de la province de Sens. M^' Languet ne pouvait garder le silence. Le 8 décembre il adressa une nouvelle lettre à l'évèque de Troyes : Forcé, disait-il, de reprendre un ouvrage qui portait son nom, il avait observé à son égard, dans sa première instruction, tous les égards qui lui étaient dus, et il l'avait ménagé autant qu'il l'avait pu. Malgré toute la modération de son style, cette lettre avait irrité son sufFragant qui lui avait répondu par des invectives. Mais il voulait surtout répliquer aux faux raisonnements de l'évèque et il maintenait toutes ses observations, notamment au sujet de la suppression du texte : Tu es Petrus, dans l'office de saint Pierre. La seconde partie de son mémoire, qui complétait les critiques déjà énoncées, parut le 5 avril 1738. Dès la publication de ce dernier écrit, M*-" Bossuet lança une nouvelle réplique (l'^mai). Il y traitait son métropolitain de prélat toujours agité dans son diocèse et dans la province où la paix avait
régné sous ses prédécesseurs, et il répondait en détail aux reproches qui lui étaient faits d'innover sur divers points des rubriques de la messe.
Désespérant de ramener son sufFragant à l'orthodoxie par la voie de la raison et de la douceur, Tarchevéque eut recours à l'autorité du cardinal de Fieury, et dans une lettre du 13 juin, datée de Saint- Just, en Picardie, il lui exposa une foule de preuves démontrant que l'évèque de Troyes était janséniste. Il se sentait, du reste, appujé par la plus grande partie de l'épiscopat français. De ce nombre, l'évèque de Gap lui écrivait alors pour le consulter sur divers sujets et, en môme temps qu'il approuvait sa conduite dans cette affaire du missel, il lui souhaitait en récompense le cardinalat. Enfin le puissant ministre intervint pour briser toute résistance, et ce fut d'après ses ordres que M'' Bossuet publia, le 15 octobre suivant, un quatrième mandement où il faisait amende honorable ; après un résumé des questions doctrinales soulevées dans les trois autres, il donnait une ordonnance qui avait pour objet, disait-il, de démontrer son esprit pacifique, et dans laquelle il apportait diverses modifications à son missel.
Cependant M^' Languet persévérait à l'égard des appelants dans la ligne de conduite qu'il avaitadoptée, et il unissait la douceur et la bonté à une répression vigoureuse et inlassable. Au cours d'une visite pastorale à la Ferté-Alais (10 octobre 1737), comme le curé s'obstinait à ne pas enseigner son catéchisme, il lui enjoignit de se retirer sous peu au grand séminaire de Sens pour y passer trois mois ; faute d'obéir, il le déclarait interdit ipso facto et l'obligeait à se faire remplacer dans sa paroisse par un prêtre approuvé. h'Ordo de 1738 continua à passer sous silence les noms des prêtres morts dans leur attachement au jansénisme. La même année, sur sa demande, le subdéléfi-ué de l'intendant de Paris notifia au bureau de l'hôtel-Dieu de Joigny des lettres de cachet ordonnant
à ([iiatre religieuses hospitalières, (jui refusaient d'accepter la constitution, de sortir sans retard, avec défense de rentrer jamais dans le diocèse de Sens (l). L'archevêque eut à sévir non seulement contre une partie de son clergé, mais encore contre des fidèles qu'un véritable fanatisme retenait dans Terreur. Us étaient encouragés, du reste, dans leur révolte par les parlements qui en étaient venus jusqu'à prétendre réglementer Tadministration des sacrements. Malgré l'opposition du roi, ils rendaient depuis plusieurs années arrêts sur arrêts contre l'autorité de l'Eglise. L'entêtement de certains laïques à refuser de faire une profession de foi catholique entraîna à leur égard le refus des sacrements de la part de leur pasteur, et il y eut dans le diocèse des appels faits à la magistrature contre difTérents curés, notamment celui de Joigny. Le lieutenant criminel du bailliage de Yilleneuve-le-Roi s'ingéra également jusqu'à rendre une ordonnance par laquelle, sur le refus du curé d'administrer les sacrements à AP"'' Housset, gouvernante de l'abbé d'Asfeld exilé à l'hotel-Dieu, il commettait, de son autorité, un prêtre du faubourg pour l'administrer. Mais comme cet arrêt était contraire à l'article XXXIV de l'édit de 1695. par lequel la connaissance des causes purement spirituelles appartenait aux ecclésiastiques, le roi fit droit à la réclamation de l'archevêque transmise par le chancelier d'Aguesseau, et il cassa l'ordonnance comme contraire aux prérogatives (le la juridiction ecclésiastique (2). Vers ce temps. M^' Languet dut envoyer au chancelier une nouvelle plainte contre un abus du même genre. Lebeau, curé de Saint Hilaire de Sens, avait des paroissiennes jansénistes (jui lui sus<Mtaient maintes difficultés. Comme il refusait à Tune d'elles l'extrêmeonction, on lui fit sojumation par huissier. Ce prêtre
(1) Coll. Languet, Missel de Troyes, XLIII.
(2) G. 181. — Mémoires du Clergé. I?'i0, 89.
devait rencontrer dans sa paroisse bien d'autres traverses, ear il fut obligé, en 1753, d'adresser au parlement un mémoire contre le procureur général, pour avoir refusé la communion et la sépulture à des appelants,
La bataille se portait à la fois sur tous les terrains, et les faits les plus indifférents en apparence servaient de prétexte à des représailles. L'assemblée du clergé de 1735 avait pressé le pape Clément Xll d'accorder à Vincent de Paul, déjà béatifié, les honneurs de la canonisation La réalisation de ce vœu, en 1737, apporta dans toute la France une vive allégresse. A Sens, où les fils du grand saint dirigeaient avec piété le séminaire, la joie fut d'autant plus grande qu'un miracle y avait été obtenu par son intercession, et M^"^ Languet s'empressa d'annoncer par un mandement cette heureuse nouvelle à tout le diocèse (1). Il ordonna qu'une cérémonie solennelle aurait lieu à la cathédrale pour célébrer le bienheureux et il chargea le P. Tournemine de prêcher le panégyrique. Les Nouvelles ecclésiastiques nous rapportent que, dans la crainte que le prédicateur ne profitât de cette occasion pour parler des luttes de Vincent de Paul avec l'abbé de Saint-Cyran, les jansénistes posèrent la nuit des affi(dies et glissèrent sous les portes des feuilles destinées à prévenir le public contre l'impression que pourrait produire le discours Ils avaient deviné juste, car le religieux, en exposant le rôle joué par Saint-Cyran dans la diffusion des doctrines de Jansénius, ne manqua pas de le qualifier, et ajuste raison, de « chef d'hérésie » (2).
La publication d'une seconde édition du catéchisme en 1737 (3) fut l'occasion d'une nouvelle controverse,
(1) G. 17. — Bibl. d'un Sénonais, II, IX.
(2) Coll. Languet, XLIV.
(3) Bibl. Nat. D, 2313. — Il fil paraitie la mèaie année une Instruction concernant l' Histoire de l Ancien et du Nouveau Testament, pour l'usage des écoles (Bibl. d'Auxerre, A, 40).
et les discussions reprirent avec àpretc. L'année suivante parut un Mémoire justificatif du clergé de Sens au sujet du nouveau catéchisme (1), auquel M^ Languet s'empressa de répondre par un mandement qui renouvelait celui du 8 septembre 1731. Il y exposait que, tout en connaissant l'importance et l'utilité de son catéchisme, il avait supporté avec patience et charité la lenteur que plusieurs curés avaient mise à l'adopter et à l'enseigner, ainsi que la révolte ouverte de quelques-uns. Il avait maintenant la consolation de voirie plus grand nombre de ses prêtres confesser qu'il était « plus méthodique, plus facile à comprendre, plus propre à former les enfants », et de savoir qu'il était enseigné dans toutes les villes de son diocèse et dans la plupart des écoles de la campagne. Pour mettre fin à la négligence et à la révolte de quelqiies entêtés, il frappait de la suspense ipso facto, trois mois après signification de ce mandement, tout prêtre qui se servirait d'un autre catéchisme ou refuserait d'enseigner le sien, et d'interdiction les maîtres ou les maîtresses d'école qui ne suivraient pas les mêmes prescriptions (2).
Le prélat fut obligé bientôt de donner une sanction à son ordonnance; quatre curés qui avaient refusé de se servir de son catéchisme furent suspendus de leurs fonctions (3). Cette mesure provoqua aussitôt dans le parti un débordement de fureur. Les Nouvel/es ecclésiastiques éclatèrent en articles virulents, et un appel comme d'abus fut adressé au parlement contre la Lettre pastorale Le l*' septembre 1739 une consultation publique fut donnée sur cette affaire par douze avocats. « MM. les curés de Sens doivent, disaientils, au ministère dont ils sont revêtus, aux peuples qui leur sont confiés, aux décisions de l'Eglise, aux
(1) Bill, d'un Sénunais, XXI.
(2) Bibl. Xat. L* d, 2206. — Bibl. d'Auxerre, A, 55'"».
(3) Bihl d'un Sénonais, IX.
lois (le TElat et à la nécessité triine juste défense, de se pourvoir tant contre le catéchisme-de M. l'archevéque de Sens que contre le mandement du 6 avril dernier qui leur ordonne de l'enseigner, et ils sont bien fondés à prendre Tune et l'autre voie indiquées dans le mémoire «. Ils continuaient en démontrant que, pour l'appel d'abus, le catéchisme et le mandement leur fournissaient de nombreux moyens, d'autant plus que le parlement avait déjà frappé plusieurs fois ce prélat (arrêts du 7 juin et 9 août 1719, etc.) pour avoir abusé de son autorité. Le caté (îhisme pouvait être condamné d'abord dans sa forme, parce que l'archevêque n'avait pas le droit de le publier sans consulter son clergé, ensuite dans le fond, parce qu'il y renversait la hiérarchie en excluant les curés du gouvernement de l'Eglise et qu'il y introduisait des maximes ultramontaines. La seconde partie de la consultation établissait que les curés pouvaient interjeter l'appel simple au futur concile, parce que plusieurs articles excitaient dans l'Eglise de France une contestation que « ni la détermination du synode provincial de Sens ni le jugeanent du pape ne pourraient déterminer ». Les effets de cet appel auraient pour conséquence de suspendre toute procédure, et les curés jouissaient même de la faculté de joindre à leur appel du catéchisme celui des procédures que l'archevêque tenterait d'exercer contre eux. Au point de vue doctrinal, les avocats faisaient profession ouverte d'hostilité à l'Eglise romaine, et traitaient la bulle Unigenitus avec tout le mépris possible ; ils soutenaient (|ue les bulles contre Baïus n'étaient pas reçues dans l'Eglise et ne pouvaient l'être, que le jansénisme était une hérésie imaginaire, etc. (1).
Pour se justifier des sophismes de ce factum, M-"^ Languet rendit publique une lettre qu'il avait écrite
(1) Bibl. Nat. D, 2322. — Coll. Languet, XLTV.
le 2 septembre à un de ses amis, M. de Combes, supérieur du séminaire des Missions étrangères, lefjuel lui témoignait son inquiétude au sujet des troubles de son diocèse. Dans le but de remettre les choses au point et de réduire à néant les attaques portées contre lui, il démontrait en particulier «l'insigne mauvaise foi et la noirceur » des auteurs du Mémoire et de la Consultation, ainsi que « la bévue grossière » dans laquelle on avait l'ait tomber les avocats, puisque la mention « pour être seul enseigné » ne portait que sur son premier catéchisme, et ne concernait nullement le second sur le mariage, qui ne portait que la note : « imprimé par ordre de M«' Tarchevèque ». Il signalait ensuite les subtilités et les procédés déloyaux emplovés pour faire dire à certains passages de son catéchisme ce qu'ils ne signiliaient nullement au sujet de la validité du mariage des mineurs et d'une question délicate qui concernait les femmes mariées. Si, contraint par le parlement, il avait supprimé une proposition de ce dernier manuel et fait disparaître un enseignement qui est donné par tous les théologiens, c'était seulement pour éviter de provoquer un scandale pharisaïque. Reprenant ensuite la question de plus haut, il déclarait que les restes du jansénisme ne se soutenaient plus que par le bruit, car les éloges de la Gazette ecclésiastique ne pouvaient ressusciter les morts; sur environ huit cents curés et cent cinquante vicaires qui composaient son clergé, les signataires du manifeste de 1732 ne dépassaient guère soixante-dix et s'étaient depuis réduits à quarante-sept. Les jansénistes l'accusaient d'avoir,pour obtenir ce résultat, employé les menaces, les lettres de cachet et les vexations de toutes sortes. Ce qui était vrai, c'est que deux ecclésiastiques opposants avaient reçu du roi l'ordre de sortir du diocèse, mais pour des motifs étrangers à cette question. Quant à ses « vexations » contre les couvents, elles consistaient à avoir déchargé de l'instruc-
tion (les enfants trois maisons de religieuses qui s'en acquittaient mal, puis à avoir retiré de Nemours et d'Etampes des religieuses qui y suscitaient la révolte, et à les avoir transférées convenablement dans des maisons où elles trouvaient des sœurs de même opinion qu'elles. Il remarquait encore que la conformité de son catéchisme avec la bulle Unigenitus était la vraie cause de toutes ces attaques et aussi le principe de sa justification, et il prouvait que les appels au parlement et au futur concile n^étaient pas valables. « Je me fais honneur, déclarait-il en terminant, de la haine des jansénistes et je suis content d'être déchiré par ces loups si mal couverts de leur peau de brebis {\) » Si le prélat n'osait avouer dans sa lettre toutes les mesures répressives qu'il avait prises contre les appelants, du moins sa justification sur les autres points paraît bien établie. Il trouva dans un avocat au parlement de Bourgogne un défenseur de la doctrine qu'il avait émise sur la légitimité du prêt à intérêt, et qui avait été censurée par le parlement de Paris. Ce légiste rédigea une lettre publique comme réponse à la consultation des avocats (17 sept. 1739], et il manifestait son étonnement d'y avoir lu, entre autres affirmations, que « le simple prêt, suivant nos moeurs, est essentiellement gratuit et que la jurisprudence ne souffre point qu'on puisse jamais recueillir des intérêts en vue du simple prêt d'argent fait sans aliénation du principal », déclaration par laquelle était condamnée la proposition du catéchisme de M^r Languet touchant l'usure. Il exposait que les Dumoulin, les Lamoignon. les Bignon et beaucoup d'autres pensaient autrement sur cette matière, et il démontrait qu'il y a des causes légitimes de prêter de l'argent pour en tirer profit. A l'appui de cette thèse il apportait comme preuves : la coutume de diverses provinces, le témoignage de l'Ancien et du
(1) Bibl. Nnt. D, 232:î. — Bibl. d'Auxerre, A, 55"''.
.Nouveau Testanieûl ainsi ([uc des l-*ères de l'Eglise, et réfutait les subtilités de certains théologiens ()ui s'appuyaient sur Aristote pour prétendre que toute usure est contraire au droit naturel. (1) L'interdiction du prêta usure, qui eut force de loi pendant le moyenâge et reposait sur une fausse interprétation dun passage du Nouveau Testament, avait commencé dès le xvii* siècle à être battue en brèche. M«' Languet fut un des premiers représentants de l'Eglise, en France, à présenter comme légitime le prêt d'argent à intérêt modéré et fait pour des causes légitimes.
Le parlement ne pouvait manquer de profiter de l'occasion qui s'offrait à lui d'intervenir et, par un arrêt du 7 septembre suivant, il condamna le passage du catéchisme où l'archevêque admettait la validité du mariage contracté entre mineurs, en dehors du consentement des père et mère. La loi civile défendait alors de se marier avant trente ans pour les garçons et vingt-cinq ans pour les filles, sans l'approbation préalable des parents. Dans une seconde édition du manuel le prélat fit un léger changement à cette proposition, mais les jansénistes, d'accord avec certains magistrats, le trouvèrent insuffisant. Pour éviter toute équivoque et ne plus donner aucune prise aux critiques, il publia, le 21 novembre suivant, une nouvelle instruction pastorale, datée de Fontainebleau ; après y avoir exprimé sa joie des retours produits par son dernier mandement et constaté que plusieurs égarés résistaient encore à ses ordonnances, il déclarait que l'obligation imposée à ses diocésains ne concernait (jue le catéchisme de 1731, et que les autres traités, imprimés sous le nom de catéchisme, ne seraient employés (jue par les personnes auxquelles ils étaient destinés. 11 renouvelait en même temps les mandements du 8 septembre 1731 et 6 avril 1733, et prescrivait que ceux qui
(1) Bibl. Ni.t. M (J, 2218.
ne les observeraient pas au cours de ravcril prochain seraient poursuivis suivant les lois de l'Eglise.
Parmi les membres notables du clergé sénonais qui restèrent jusqu'au bout attachés à Terreur de Jansénius, il faut citer Thévenet, docteur en Sorbonne, et ancien curé de St-Hippolyte de Paris. Appelé à Sens par M"' de la lioguette, il avait été nommé grand vicaire et vice-gérant de roffîcialité. Mais, après que celui-ci eut signé les Remontrances, Isl^' Languet lui enleva la charge de conseiller à la chambre ecclésiastique qu'il avait conservée, et, à sa mort survenue le 18 janvier 1740, l'association des curés de Sens refusa un legs de lui et ne voulut pas célébrer la messe à son intention. Un chanoine delà cathédrale, Gratien, pour se mettre à Fabri des censures, avait signé le formulaire et déclaré dans son testament qu'il mourait « dans le sein de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, soumis à toutes les décisions revêtues des caractères nécessaires pour être de véritables décisions de l'Eglise ». Ces restrictions étaient bien celles d'un véritable appelant, car, plus tard, (il mourut en 1741) sa pensée intime apparut dans son testament spirituel, oîi il déclarait en toute franchise « qu'il n'avait jamais prétendu mettre la constitution Unigenitus au nombre des décisions de l'Eglise ))(1).
Pour briser la résistance des derniers récalcitrants, l'archevêque se décida à sévir de nouveau. Roblot, curé de St-Mauricede Sens, et Poisson, curé de Marsangis, reçurent une lettre de cachet qui les exilait du diocèse, en même temps que d'autres prêtres étaient mis en prison (2). Il avait obtenu ces mesures de rigueur grâce à l'appui du cardinal de Fleury. Il lui écrivit, le 19mars 1741, une longue lettre dans laquelle il exprimait son indignation au sujet de la consulta-
(1) Coll. Languet, XL VI.
tion des avocats de Paris qui, disait-il, « n'y gardaient aucune mesure ni sur les jugements de l'Eglise, ni sur les déclarations du roi, ni même sur ce qui a été solennellement enregistré au parlement ». Après avoir relevé leurs erreurs les plus notables, il demandait la condamnation de cet écrit par l'Eglise et par le roi, puis il réi;lamait (jue les évèques eussent l'autorisation de s'assembler à cet effet ; si le roi ne jugeait pas à propos de porter remède à ce scandale, que du moins l'épiscopat n'eut pas d'hésitation à le censurer. Dans cette lutte acharnée contre l'hérésie, M^ Languet savait qu'il avait toujours pour lui la grande majorité des évèques de France. Parmi les témoignages formels qu'il reçut de cette sympathie, mentionnons seulement deux lettres : dans la première, ^P' de Forbin Janson prenait auprès de ses diocésains d'Arles la défense de l'archevècjue de Sens et de son catéchisme ; par l'autre, l'évêque de Laon l'informait que tous les doyens de son diocèse avaient également adopté son manuel et qu'il était enseigné avec beaucoup de fruit par ses curés (l).
L'année 1740 marque le commencement d'une trêve pendant laquelle, le parti janséniste étant réduit à l'impuissance dans le diocèse, M*?' Languet abandonna les controverses pour consacrer plus de temps aux autres devoirs de sa charge. Il crut le moment venu de réaliser un de ses plus chers désirs, en établissant dans sa ville archiépiscopale le culte du Sacré- Cœur. Sur sa demande, le pape Clément XII lui accorda, le 4 février, un bref qui concédait diverses indulgences et faveurs spirituelles à la confrérie établie au couvent des annonciades. Deux mois plus tard, sur les instances réitérées des religieuses, il donna l'institution canonique de cette confrérie dans leur chapelle. La principale pratique, réglée par les statuts, consistait pour chaque associé à choisir pen-
(I) Coll. I.an^uet, XLVII, XF.V, XLVI.
dant l'année une heure du jour ou de la nuit qu'il devait passer en adoration devant le St- Sacrement (1).
Depuis un temps immémorial, chaque carême était marqué à Sens par une prédication extraordinaire. En i7'*l, l'archevêque invita le P. Bridaine. Ce missionnaire, le plus célèbre de ceux qui se livrèrent alors au ministère évangélique, s'était déjà fait connaître par l'énergique beauté de son talent oratoire autant que' par la sainteté de sa vie, (|ui faisaient de lui un maître dans l'œuvre si délicate de la conversion des pécheurs. Pendant le cours des instructions, les jansénistes cherchèrent en vain à y mettre des entraves. Les curés interdits de la ville vinrent aux exercices pour les critiquer et renseigner le gazetier des Nouvelles ecclésiastiques. Des émissaires rôdaient autour de l'auditoire et notaient les assistants. Dans les cérémonies religieuses, des dévotes de la secte riaient aux éclats et tournaient tout en dérision, tandis que d'autres, placées aux portes de la cathédrale, se moquaient des personnes qui défilaient en procession. Mais tous ces obstacles n'empêchèrent pas l'ardent prédicateur de remporter un magnifique succès et de ramener un grand nombre d'égarés dans la voie de la vérité et du bien (2).
Le repos relatif dont jouissait M^' Languet lui permit encore de mettre à exécution un projet qu'il méditait depuis longtemps. Il professait une grande vénération pour M'"* de Maintenon, et pendant son séjour à la cour il avait recueilli des notes et des documents sur sa personne et sur les affaires auxquelles il avait été employé par elle. Il était aussi
(1) Bibl. d'Auxerre, A, 4 47. — Le m.nnuel contient d'abonl le mandement avec le bref papal, puis une Instruction sur la nature elles avantages de cette dévotion, les statuts, enfin diverses prières et rOdice du Sacré-Cœur.
(9) Coll. Lariintet, XLVII. - Hibl. cl un Séiionais, I.
grand admirateur de l'établisseinent de Saint-Cyi', et, dans les visites i'réqiientes qu'il faisait aux dames de Saint-Louis, il se plaisait à lire et à copier les nombreux manuscrits qu'elles avaient rassemblés sur leur fondatrice. En 1740 et 1741 il mil le tout en œuvre et composa des Mémoires qui devaient rester inédits ; il en fil cadeau, avant sa mort, aux dames de Sainl-Cyr. D'après le sentiment de M. Tli. Lavallée qui les a publiés, cet écrit forme le plus intéressant des ouvrages de ce prélat et le seul qui tirera son nom de l'oubli (1). Cette affirmation peut être exacte au point de vue de l'histoire (;ivile, mais elle ne saurait être admise dans le domaine des annales religieuses de notre pays, car ses traités de polémique ont fait de lui, à cette époque très troublée, une des lumières de l'Eglise de France et un controversiste de premier ordre.
La situation précaire du grand séminaire de Sens ne pouvait laisser M-' Languet indifférent. Depuis longtemps il était question d'y joindre, pour en augmenter les ressources, le prieuré de Saint-Bond avec ses revenus. Pendant les guerres de religion, cet ermitage était devenu un danger pour la ville à cause de sa position sur une montagne voisine; il avait été rasé pour la sixième fois et supprimé par l'abbé de Saint-Remy, Renaud de Bezannes, et les religieux avaient été dispersés dans divers monastères. En 1638, Martin Meurisse, un successeur de Renaud, avait réuni la mense conventuelle de Saint Remy à celle de Saint-Pierre-le-Vif. Dans la suite, en 1662, M^'de Gondrin, dernier abbé de Saint- Remy, avait permis l'union de la mense abbatiale à l'église paroissiale de Versailles que desservaient les prêtres de la mission, mais la confirmation royale et la ratification par Rome se firent longtemps attendre.
(1) La Famille d'Aubigné et l'enfance de M^'' de Maintenon, suivi des Mémoires inédits de Languet de Gergy, 1863.
Quelles causes vinrent mettre échec à cette mesure et empêchèrent Tunion de Saint-Piemy à la congrégation (les lazaristesPNous l'ignorons. Cette attente dura plus d'un demi-siècle, car ce fut en 1735 que M^ Languet publia l'ordonnance qui unissait le prieuré de Saint- Bond au grand séminaire (1). Ces nouvelles ressources devaient être insuffisantes à couvrir les dépenses, car en 1742 l'archevêque unit encore à cet établissement le prieuré de Sixte. Il y joignit, l'année suivante, une partie de la mense conventuelle et des offices claustraux de la Trinité de Morigny, et, un peu après, les biens du prieuré de Saint-Pierre de Pontloue (2).
Avant l'union de ces divers bénéfices, les séminaristes devaient attendre deux ans et demi pour être admis à la prêtrise, et ils ne passaient que seize ou dixsept mois à Sens. Le reste du temps, ils étaient dispersés dans un grand nombre de communautés et de collèges de Paris, notamment à Saint-Sulpice, à Saint-Louis et à Saint-Nicolas du Chardonnet 3). M^' Languet réorganisa le grand séminaire et, entre autres réformes, il retira la théologie de M. Habert qui avait été introduite par M"' de Chavigny, pour imposer celle de Poitiers. D'après le nouveau règlement, les élèves, dès leur arrivée, avaient à se pourvoir des livres suivants : un bréviaire, une Bible en latin, Ylmitatio J. C, Sacrosancti Tridentini Concilii Canones, et des traités de théologie. Ceux qui étaient entrés dans les ordres sacrés devaient y joindre : La Conduite des Confesseurs, la Conduite des âmes, Monita S. Caroli Dorrhomei ad confessarios, les Statuts synodaux, et le petit Commentaire sur l'Ecriture sainte f4).
(1) H. 66, 328. — Gall. Christ. XII, 125. — Bull. Sens. 1877, 51 et suiv.
(2) G. 40, 1540, 188, 645. — Arch. Nat. X«, 8749, 8752.
(4) Coll. Languet, Mémoire Janséniste, 791. — Bihl. d'un Sénonais, I, 712.
Le petit séniinaiie fondé à (verny par M^' de la Hoguette n'avait sans doute pas produit les résultats attendus, car M-' Languet s'occupa d'en établir un autre dans sa ville archiépis(;opale. Cette institution remonterait jusqu'à 1731, s'il faut en croire un état des étudiants qui y entrèrent dans les premières années, et dont le nombre total se montait en 1757 à six cent trente-trois (1 . Dans le but d'augmenter les ressources de cette maison, le prélat recourut aux mêmes moyens que pour le grand séminaire, et il obtint en 1744 un brevet du roi qui permettait l'attribution de la mense monacale de l'abbaye de Chaumes, car celle-ci ne comptait plus que cinq moines âgés et incapables d'y continuer l'office divin avec la décence voulue ; il y était spécifié que la mense abbatiale serait toujours réservée à l'abbé commendataire qui était alors Jean Couturier, supérieur général du séminaire de Saint-Sulpice de Paris Les lettres royales confirmant cette union ne parurent qu'en octobre 1747, et elles stipulaient, entre autres conditions, que le petit séminaire servirait non seulement à l'instruction des jeunes clercs, mais encore de lieu de retraite pour les curés infirmes du diocèse. De plus il serait créé, à Chaumes, dans les bâtiments de l'abbaye, une succursale de ce collège avec bourses pour les jeunes gens du pays, et l'on y établirait les quatre classes inférieures, tandis que la seconde, la rhétorique et la philosophie seraient réservées à l'établissement de Sens (2). Les études furent aussitôt organisées dans ce dernier, et dès l'année 1747 les élèves y soutinrent des thèses publiques de « philosophie physique », et autres. Ces succès lui suscitèrent bientôt des adversaires inattendus. Les jésuites, jaloux de conserver dans
(2) Arch. Nal. X'" 8753. fol. I'i6. — G. 55 et 227. — Bull. Sens, 188U, 50.
la ville le monopole de rcnseigneiiienl (|iii leur était garanti par le traité de fondation du collège en 1623, s'opposèrent à cecpie les professeurs du petit séminaire fissentimprimerdes thèses pour être présentées par leurs élèves en présence de personnes du dehors, ils portèrent plainte à M^' Languet, et, sur le vu de leur réclamation, il promit que leurs droits seraient respectés dans Tavenir (1).
Les multiples soucis qui s'imposaient à Tarchevèque ne l'empochaient pas de veiller à l'entretien et à l'embellissement de la cathédrale, et, de même que ses prédécesseurs, il avait pris à sa charge la moitié des dépenses faites pour le monument. Des circonstances assez curieuses l'amenèrent à reconstruire le grand autel dans le style de cette époque. Sur la place des Victoires, à Paris, la statue de Louis XIV avait été entourée de quatre grands fanaux qui reposaient chacun sur trois colonnes doriques de marbre veiné. Ces fanaux furent supprimés en 1718, et quatre des douze colonnes échurent plus tard à Languet de Gergy, curé de Saint-Sulpice, qui construisait alors, sur les plans de Servandoni, le magnifique portail de cette église. Il ne jugea pas à propos d'utiliser ces colonnes et il les donna à son frère, l'archevêque de Sens. Celui-ci ne savait pas apprécier la beauté et l'intérêt artistique de l'ancien maître autel gothique de la métropole, avec ses curieuses colonnettes en cuivre et le Christ qui le surmontait; il chargea le célèbre architecte d'élever à la place un autel en marbre, surmonté d'un baldaquin que soutenaient quatre des colonnes de la place des Victoires, à la manière de celui de Saint-Pierre de Rome. Bien que le style de cette œuvre soit très différent de celui de la cathédrale, les gens de goût s'accordent à reconnaître qu'elle ne la dépare pas et qu'elle est, dans son genre, une des plus belles et des
(1) Bihl. d'un Sénotiais, XXI. — G. 189.
plus nobles f|iroii puisse voir, car elle donne au sanctuaire un aspect des plus imposants. La consécration fut faite, le 9 décembre, sur la demande de M^' Languet, par le nouvel évèque de Troyes, M^' Poncet de la Rivière (l). 11 avait également formé le projet de construire, dans le chirur, une crypte pour la sépulture des archevêques, mais, d'accord avec le chapitre, il se contenta d'établir sous le sanctuaire, en 1744, un petit caveau ou fut déposé plus tard son cercueil. Un autre travail s'imposait encore à la sollicitude du prélat, celui de publier une nouvelle édition de chants religieux du diocèse. Tout en gémissant des nouveautés introduites sur ce point par ses prédécesseurs immédiats, il n'osa pas anéantir complètement leur œuvre, et fit paraître sans changements notables, en 1743, un lieciieil de Proses et Hymnes, pour les dimanches et jours de fête (2). La composition du nouveau Graduel offrit plus de difficultés. Pour la partie musicale, l'abbé Poisson était tout désigné ; mais il se trouvait en exil, et un desservant avait même été nommé à Marsangis pour le remplacer, avec la jouissance de la plus grosse partie des biens de la cure. Al^"^ Languet se vit obligé de s'adresser à l'abbé Lebeuf, bien qu'il fût également attaché au jansénisme. Dès le mois de mai 1742, ce savant liturgiste remit au prélat ses remarques sur le graduel, et le chanoine Lasseré fut chargé du soin des corrections; il ne fit que les plus indispensables, et, après bien des incidents, on ne trouva finalement rien de mieux que l'œuvre de l'abbé Poisson, qui fut respectée dans la nouvelle édition de 1745 (3).
(1) G. 681, 682, 711; Ien°7l2 renferme une description de l'ancien auiel. — Quanti.i, Notice sur la cathédrale. — D'après iMauclerc, ce prélat aurait lait bàlir aussi un caveau à la porte de la sacristie pour la sépulture des chanoines.
(2) Bibl. d'Auxerre, A. 131. — On a encore de lui un Office des morts, paru en 1732 {/Ind. 130).
(3J Bull. Auxerre, 1852, »y-j7. — Le 20 juillel 17*2, le ch;ipilr<i
Bien des liens rattachaient rabl)éLebeiil"an diocèse de Sens. Il continua, en effet, avec Tabbé Pascal Fenel les relations d'amitié et d'étude qu'il avait eues avec son oncle. Lors de la mort de ce dernier, il offrit à son neveu d'insérer dans les Mémoires de Littérature du P. Desmolets, une notice sur le doyen du chapitre de Sens. Pascal Fenel se montra sensible à ces prévenances, et bientôt commença entre eux une correspondance qui ne devait finir qu'avec leur vie. Il était né à Paris en 1695 et il n'avait que sept à huit ans de moins que Lebeuf. Son père, avocat au parlement, appartenait à une famille de robe très estimée. De bonne heure, il se livra à l'étude avec toute l'impétuosité de son tempérament et la fertilité de son esprit. Toutes les sciences attiraient sa curiosité, et il étudia successivement la métaphysique, la morale, le droit naturel, le droit des gens, la politique, toutes les branches de la philosophie, puis la géométrie transcendante, l'algèbre, le calcul, l'optique, l'astronomie et la physique. Les lettres ne le tentaient pas moins, et il s'adonna dès sa jeunesse à la culture de l'histoire générale et de la chronologie. Le P. Hardouin prodiguait ses louanges à ce jeune ecclésiastique en qui il découvrait « le germe d'un novateur et l'ébauche d'un grand homme ». A vingtcinq ans il était en état d'écrire sur toutes sortes de matières, mais il n'avait encore rien produit sur aucune.
Pendant que l'abbé Lebeuf travaillait à la liturgie sénonaise et préparait son Histoire d'Au.rerre, Fenel rassemblait les matériaux d'un semblable travail sur
de Sens nlloua à l'abbé Lebeuf 120 livres de gralifioatioii k pour les soins qu'il s'est donné i\ examiner le chant du graduel ». — L'ouvrage, en deux volumes, se vendait 36 livres, dont 25 pour le premier (G. 5G6). — L'abbé Poisson publia en 1750 un Traité théorique et pratique du plain-chant^ qui est considéré comme un des meilleurs sur celte matière. [Institutions liturgiques de I>. Guéranger, II, 555;.
Téglise (le Sens. Quand l'un des deux rencontrait dans ses recherches un document qui pouvait être utile à l'autre, il s'empressait de le lui signaler ; il lui faisait part de ses découvertes et appelait ses observations critiques. Travailleurs infatigables tous deux, le premier était patient, modeste, persévérant; l'autre, plus aventureux, se plaisait dans les hypothèses hardies, mais il les abandonnait volontiers, quand son ami les lui montrait fausses, avec la même facilité et la même bonne foi qui les lui avait fait admettre. Toute la suite de leur correspondance montre des hommes préoccupés uniquement de deux choses : remplir d'abord les devoirs de leur charge, ensuite approfondir les sujets variés de leurs études. S'ils désirent, en traitant les questions mises au concours par les académies, remporter les prix, s'ils aspirent à faire eux-mêmes partie des corps savants qui les couronnent, c'est pour continuer plus aisément et plus librement les éludes qu'ils ont entreprises et veulent mener à bonne fin. C'est ainsi que Lebeuf ayant reçu le titre envié de membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, voulut aider de tout son pouvoir l'abbé Fenel à parvenir au même honneur, à la mort de Fabbé Godoyn, en 17i7. Le« mémoires que Pascal dut préparer dans ce but lui firent négliger pendant un certain temps son projet d'histoire de Sens, au grand déplaisir de M^' Languet. Désireux de le voir terminer ce travail, le prélat lui avait facilité les moyens de faire un séjour à Paris pour visiter les bibliothèques. Sur sa demande, le chapitre avait même accordé au jeune érudit un secours de cent livres par mois(I). Malgré ces sacrifices, l'archevècjue trouvait que l'œuvre n'avançait pas vite, et. en 1742, il se plaignit que les concours faisaient tort au travail historique, lequel devait être, à son avis, l'objet principal de son labeur.
Fenel eut recours à l'abbé Lebeuf pour o])tenir une atténuation à ces exigences. « Monseigneur TArchevêque, lui écrivait-il à la date du 30 mars 1743, compte (|ue je feray du séjour à Paris et que j'y feray des recherches pour Thistoire de Sens. 11 faut ici vous apprendre, Monsieur, qu'il a contribué de son crédit pour me faire élire depuis huit jours à une bonne chapelle (1) qui était à la nomination élective de ce chapitre-cy, et qu'ainsi je lui dois un retour de reconnaissance et de gratitude, et quand il me demande de travailler à cette histoire, il ne demande rien que de raisonnable ; mais aussy il semble qu'il accompagne cela de certains sentiments qui ne s'accordent nullement avec la perfection de cette histoire, et il craint que je « n'employé tellement de temps à chercher qu'il n'en reste plus pour faire le corps de l'ouvrage » ; il veut donc que je « vienne à travailler au fonds de mon histoire sur mes recherches déjà si curieuses ; » il dit encore que « il a peur que le succès que je viens d'avoir ne m'affriole à ces gloires très passagères et très peu solides « qu'il traite « de vrays amusements en comparaison de la noble entreprise de l'histoire de Sens » Je vous demande
donc en grâce, Monsieur, (^'est de vouloir bien voir le prélat avant son départ ; là vous pouvés lui faire voir au doit et à l'œil, et par votre exemple et par la nature, que ces sortes d'entreprises demandent des recherches prodigieuses et plusieurs années de travail; que vu la manière dont me voilà annoncé dans le public, il ne me convient pas de donner un ouvrage cro([Qé et imparfait et qu'il faut me donner tout le temps et tous les secours dont j'ay besoin, sinon qu'il vaut mieux renoncer à l'entreprise. . . »
Les ressources pécuniaires ne lui manquèrent pas, car, en 1745, le (diapitre lui alloua de nouveau une somme de cinq cents livres pour continuer ses
(I) Celle de St-Lauront. — Il n'était alors que diacre. [G. 1515).
recherches à Paris. L'année suivante il était à Sens, occupé à classer les tlocinnenls recueillis pour cet ouvrage. En 1747, il lut à lAcadémie une longue dissertation sur les dogmes religieux des celtes et des germains, qu'il présenta comme un extrait de la préface (|u'il destinait à son Histoire de Sens. Ce morceau, aux dimensions disproportionnées, fut le seul aboutissement de ses études. Les occupations que lui donnaient, pendant son séjour à Paris, les affaires de son chapitre dont il était l'agent, les projets trop vastes que son esprit encyclopédique voulait embrasser, et surtout l'état de sa santé ruinée de bonne heure par l'excès du travail, firent qu'il n'avait répondu, en aucune branche, aux espérances (ju'il faisait naître, lorsque sa mort survint en 1753. De l'amas prodigieux de notes qu'il avait réuni sur toutes sortes de sujets, il ne reste aujourd'hui que peu de chose (1).
A ce projet d'histoire de l'église de Sens était uni, sans doute, dans la pensée de M^^ Languet, le dessein qu'il eut d'établir un plan général du diocèse Suivant ses ordres, l'abbé Outhier, prêtre du diocèse de Besançon, dessina, d'après les opérations de Cassini et les observations de TAïadémie des Sciences dont il était correspondant, une belle carte topographique du diocèse ^1741 . Elle mesure un mètre de longueur, sur soixante-dix centimètres de hauteur. C est une (euvre très complète pour l'époque. Le diocèse y est représenté avec ses archidiaconés et ses doyennés. Les cours d eaux, des plus petits aux plus grands, les lorèts, les principaux accidents de terrain sont fidèlement reproduits, ainsi (jue les grandes voies qui reliaient les villes principales. De même on y retrouve
(1) Cf Bull. Sens, 1851, 112 et suiv. — Eloi,'e de Fenel à l'Acadéiuie des Inscriptions, 28 avril 1754, par Bougainville. — Annuaire de l'Y. 1884, 239 et suiv. — On conserve à la Bibl. de Sens, n"" 134 à 137, quatre volumes de mélanges de littérature, de philosophie el de sciences qui viennent de lui.
les villages et les plus humbles hameaux. Ce travail remarquable de cartographie, édité par André Jannot, imprimeur à Sens, est rehaussé par un ("artouche qui renferme la légende, et il est surmonté des armes du prélat, qu'accompagnent la foi et la charité avec leurs emblèmes (1).
Le chapitre de Sens reçut, en 1747, parmi ses membres un prêtre érudit, du nom de Mahiet. 11 fut chargé du soin de la bibliothèque, et il en dressa un catalogue par séries et par ordre des matières. On y remarque des livres assez rares qui ont été déjà mentionnés, tels que le missel de Duprat (1529), Tévangéliaire de Sens (1561), et surtout le missel de Sallazar(1485) dont il ne reste plus aujourd'hui d'exemplaire (2). Cette bibliothèque avait alors quatre inspecteurs, et le public continuait à y être admis certains jours de la semaine. On rapporte que la communication du fameux manuscrit de Gérard de Roussillon, demandée par M. de Foncemagne, membre de l'Académie, en 1741, ne se fit pas sans dilïiculté. Lebeuf fut obligé de garantir à Fenel et au chapitre qu'il n'y aurait aucun risque à ce déplacement, avant que Tautorisation en fût accordée (3). On doit encore à Mahiet, avec deux Recueils de lettres et de pièces (4\ un Cérémonial de Sens.
La ville de Joigny possédait aussi un savant, Davier, dont le nom mérite à un double titre de passer à la postérité. Il fut le véritable historien de cette cité sur laquelle il a réuni de nombreux documents, tout en remplissant les fonctions de greffier en chef de l'élection. C'était un homme d'une haute intelligence et d'un grand dévouement. Il entreprit de relever le
(1) C'est à cette carte que nous avons emptuulé la réduction au 16'^ qui accompagne cette Histoire.
(2) G. 724. in-folio.
(3) Bull. Auxerre, 1875, 358.
(4) Bibl. de Sens, 119 et 138.
collège «iiii végélail faille de ressijurces, cl, par son testament, il dota la ville d'une somme de quarante mille livres pour être ciniployée au traitement de deux régents ({ui devaient appartenir au clergé séculier (1).
Les bénédictins entreprirent vers ce temps de composer une Histoire de (Champagne et de Brie, et D. de Launay, D Beaussonnet et D. Taillandier furent chargés de fouiller les bibliothèques de la province. Il subsiste dans les archives de Dilo(2)une lettre circulaire où ces religieux invitaient leurs correspondants à recueillir les documents de toute nature propres à faciliter leur travail, entrepris « pour répondre aux intentions de sa Majesté ». Leur projet ne put être réalisé, mais les immenses matériaux qu'ils parvinrent à réunir sont arrivés à la Bibliothèque Nationale (3), avec les manuscrits de Saint-Germaindes-Prés. Les tomes xli à xlhi concernent Sens, et renferment toutes sortes de pièces sur Thistoire de cette ville. Mais la plupart de ces copies de chartes ou de chroniques nous sont connues par ailleurs, et nous n'y avons découvert (jue peu de chose de nouveau.
La culture des lettres se répandait alors de plus en plus, et dans l'étendue du diocèse la plupart des villes j)ossédaient, depuis environ un siècle, une institution florissante d'études secondaires. Si Courtenay en avait été dépourvu jus(|ue là, les habitants « ennuies des ténèbres de l'ignorance où ils sont depuis si longtemps » s'adressèrent en 1747 à l'archevêque de Sens, et obtinrent la création d'un collège dont la direction fut confiée aux religieux pénitents du Tiers- Ordre, établis dans la ville depuis 1626. Us deman-
(1) Bull. Auxerre, 1882, 287 et suiv. — Annuaire, 1877, 23! — Bibl. d'un Sénonais, I.
(3) Mss. Collection de Champagne.
dèrent en même temps (|ue le régent, chargé dense gner les humanités, eût la jouissance de la cure de Notre-Dame, unie à celle de Saint-Pierre (1).
A côté des écoles, les fondations charitahles continuaient à surgir de divers côtés. M*" Languet obtint, en 1743, un arrêt du conseil royal qui l'autorisa à pratiquer dans les bois de Tarchevêché une coupe de vingt-deux mille écus, pour bâtir à Sens un hôpital général, dans lequel il créa plusieurs annexes, et en particulier une manufacture de bas (2). En 1749, un établissement analogue fut installé à Provins dans le couvent du Mont-Sainte-Catherine. Un peu plus tard, (1753) un hôtel-Dieu fut également fondé à Nemours. Par contre, Tarchevêque ratifia alors la suppression de divers titres ecclésiastiques et maisons religieuses, devenus caducs ou inutiles. La cure de Saint- Benoit de Sens fut unie (1741) à celle de Sainte- Colombe, avec le consentement des religieux du monastère. Le prieuré des hospitalières de Dannemarieen-Montois fut incorporé (1746) à la congrégation des augustines de Provins. L'année suivante, les moines de Saiat-Pierre-le-Vif et de Saint-Remy consentirent à la réunion de la cure de Saint-Pierre-le-Donjon à celle de Saint-Hilaire, et le prieuré de Saint-Philibert de Theil fut joint à la cellererie du chapitre de la cathédrale. En 1748, le roi attribua l'abbaye de Villechasson au prieuré de Moret. Le couvent des bénédictines de Villeneuve-le-Roi, auxquelles il fut défendu en 1746 de recevoir des novices, se trouva réduit trois ans plus tard à cinq religieuses, et il ne pouvait plus dès lors remplir les obligations de son institut ; il fut supprimé également par ordre royal, suivant l'avis des commissaires établis pour les communautés religieuses, et l'attribution des revenus à d'autres maisons fut confiée à l'archevê-
(2) Mauclcrc.
cjue, après <|iie les religieuses eurent été conduites au couvent de Notre-Dame de Sens (1).
Les archives du prieuré de Vieupou ont conservé un curieux document croii il ressort que, à cette époque encore, même dans certains monastères, on croyait aux revenants et aux esprits frappeurs. En 1733, la communauté se composait de six religieux, dont le prieur claustral, D. Edme Gauthi(u\ Pendant plusieurs mois de Tannée précédente, les bons moines avaient été terrifiés par des bruits anormaux et presque (ontinuels. Mais des premiers jours de janvier jusqu'à la fin de mars les phénomènes extraordinaires redoublèrent d'intensité. On frappait aux portes et sur les tables à des heures indues, on courait dans le dortoir et dans le grenier, et malgré toute l'attention qu'y prêtèrent les religieux, ils ne purent découvrir personne. Les esprits malins semblaient se déchaîner spécialement contre un jeune convers ; il fut fort maltraité d'abord par un spectre noir puis par des mains demeurées invisibles. Le père Pierre Legay, qui a rédigé un rapport circonstancié de ces faits, ajoute que quand le frère convers, Etienne Béchou, fut parti pour Valprofonde où il devait terminer son noviciat, les bruits continuèrent, mais il n'y eut plus personne de frappé. Puis il déclare, en terminant : « Nous avons fait nombre de prières pour les morts, des exorcismes contre les malins esprits, nous ne pouvons savoir ce que cela peut être. Cela a été écrit pour avertir nos successeurs d'un accident si étrange » (2). Au lecteur non prévenu il semble bien qu'il n'y avait en tout cela rien de surnaturel, et que les moines furent vic'times d'une mystification organisée par quelque valet facétieux, et de complicité peut-être avec le jeune novice qui, pour un motif ([uelconque, voulait quitter le monastère.
(1) G. 188, 190, 645, 646. 6'.9, 706. — Arch. Nat. S, 7546.
(2) M 8'i2. — I.e texte :i (Ué |jul)lié, en 1880, dans l'Annuaire de l'Yonne, 162-164.
Dans certains villages il régnait également une superstition (les plus grossières, unie parfois aux pratiques religieuses, comme le démontre un événement tragique qui se produisit, en 1783, à Cérisiers-en- Othe. Une femme, Marie Fraudin, souffrait depuis quel((ue temps de vapeurs que Tart des médecins n'avait pu guérir. Elle persuada sa famille qu'elle était ensorcelée et qu'il fallait avoir recours à un devin pour lui oter son sort. Dans le but de la satisfaire, son mari, un cultivateur, s'adressa à un mendiant dépenaillé, natif des Bordes, près de Dixmont, qui avait la réputation d'être sorcier. Celui-ci ne manqua pas de promettre à Fraudin la guérison de sa femme et il lui conseilla de faire dire quelques messes pour la préparer ; puis un soir, accompagné de plusieurs membres de la famille, il s'enferma dans une maison dont il avait eu soin de boucher hermétiquement la cheminée et toutes les ouvertures, pour empêcher le malin d'entrer. Après le souper il alluma du charbon et mit griller dans un pot un cœur de bœuf qu'il avait piqué auparavant de quatre-vingtquinze clous à lattes. Le lendemain, la fille Fraudin ne voyant pas revenir ses parents, frappa en vain à la porte restée close. Un serrurier fut appelé pour l'ouvrir, et l'on trouva étendus morts son père, sa mère, son mari et sa sœur. Les officiers de justice et le chirurgien vinrent dresser procès-verbal des dé ces. Devant cette catastrophe, loin d'en attribuer la cause aux gaz délétères accumulés dans la maison, les habitants demeurèrent convaincus que le sorcier n'avait pas rempli assez exactement les formes des conjurations ni pris toutes les précautions pour empécber l'entrée du malin, lequel s'était vengé en provoquant la mort de tous les opérateurs (1).
L'assemblée générale du clergé de 1745 était une de celles que la cour convoquait tous les cinq ans
(1) Bihl. d'un Sénonais, V.
afin de faire voler des suljsiiles. Api'ès s'èlrc engagés pour une somme de (juinze millions, les membres présentèrent au roi plusieurs doléancu's. puis ils flétrirent un livre janséniste qui venait de paraître : il soutenait, à lencontredu concile de Trente, que les prêtres étaient égaux aux évoques et pouvaient remplir toutes leurs fonctions, même conférer le sacrement de Tordre. Cette doctrine avait été répandue jusque dans les campagnes, car, au cours d'une tournée de confirmation dans son diocèse, M^"" Languet étant allé vers ce temps à la Gelle-sous-Moret, fut fort élonné d'entendre un enfant répondre, à l'examen du catéchisme, (jue l'Eglise est gouvernée par le pape, par les évéques et par les curés. Pour punir le curé qui avait donné un tel enseignement, il le condamna à être enfermé pendant quinze jours au séminaire de Sens.
Le mal causé au catholicisme par Terreur de Jansénius était grand, mais il pcàlissait en face des ravages profonds que produisaient Tincrédulité et l'athéisme. Avec Montesquieu, ^'oltaire et J.-J. Rousseau, cette époque vit paraître une pléiade de philosophes qui multiplièrent leurs attaques et publièrent volumes sur volumes pour ruiner le christianisme dans son dogme et sa morale, et implanter en Krance le naturalisme et le panthéisme, h' Encyclopédie commençait à paraître sous la direction de Diderot et de d'Alembert, et ce vaste répertoire présentait, sous le couvert de la science, tous les sophismes, tous les artifices de Tart d'écrire, propres à détruire entièrement la religion. Les effets de cette elïrayante propagande se faisaient sentir jusque dans les villages les plus isolés. La foi des fidèles se trouvait atteinte gravement, la sanctification du dimanche et l'assistance au service divin étaient négligées par le plus grand nombre, et beaucoup délaissaient la communion pascale. Pour conjurer ces graves infractions, M*ï' Languet publia un mandement où il exhortait
vivement les chréliens à remplir fidèlement leurs devoirs religieux, et il menaçait les défaillants de Texcommunication. 11 donna Tordre aux curés de lui rendre compte de Tétat de leurs paroisses ; sur le rapport de (|uelques-uns d'entre eux, et après appel de son promoteur général, il rendit plusieurs sentences contre ceux qui abandonnaient le devoir de la communion annuelle, en les privant de Fentrée de Téglise et, à leur mort, de la sépulture chrétienne (1). Ce prélat était attentif à condamner toutes les erreurs, de quelque côté qu'il les vît venir. Un jésuite, le P. Pichon, ému de cet éloignement des fidèles pour la communion, avait cherché à le combattre et à ramener la fréquentation des sacrements, dans un livre avec ce titre : De l'Esprit de Jésus- Christ et de l'Eglise sur la fréquente communion. Mais en voulant éviter un abus il tomba dans un autre, car il se montrait trop facile sur les dispositions qu'exige la bonne réception de l'Eucharistie. L'archevêque de Sens fut le premier à signaler dans cet ouvrage les faux principes qu'il renfermait et qui confinaient au molinisme, et il exposa sa critique dans les : Remarques sur le livre du P. Pichon, etc., imprimées à Sens en 1747; elle futtrès bien accueillie du clergé, et plusieurs évêques en recommandèrent la lecture dans leur diocèse (2). 11 eut cependant une inspiration moins heureuse lorsque, en février 1750, il porta également un jugement doctrinal sur la théologie des P P. Beletti et Berti, religieux augustiniens professeurs à Rome. Il l'envoya au pape, avec l'espoir d'obtenir son approbation, mais Benoît XIV refusa d'accéder à son désir, et il ne voulut pas approuver la confusion que M^"^ Languet avait faite de l'augustinianisme avec le jansénisme (3).
(1) Bibl. d'Auxeri-G, A, 186, 199. — G, 23.
(2) Bibl. d'un Sénonais, II.
(3) Miehaud, Biographie.
Malgré sa défaile apparente, le parti des appelants s'agitait toujours dans le diocèse. Une enquête de M. Morire, vicaire général, faite en 1749, démontra que des livres et des libelles imbus de l'esprit de la secte étaient distribués dans les campagnes des environs de Sens l). L'année suivante, l'archevêque ayant donné une lettre pastorale dans laquelle, à l'occasion du jubilé, il excluait des indulgences pontificales « comme des enfants indociles et désobéissants à l'Eglise » les prêtres opposés à la bulle, ceux qui avaient la prétention de passer cjuand même pour orthodoxes s'insurgèrent contre lui ; ils firent paraître un Facliini considérable, intitulé : Mémoire de plusieurs cures, chanoines et autres ecclésiastiques de la, ville et du diocèse de Sens, au sujet de l'appel au futur concile général qu'ils ont interjette du nouveau catéchisme du diocèse de Sens et des mandements de M^' f archevêque qui en ordonnent l'usage. C'était un long et violent réquisitoire contre la doctrine enseignée dans le catéchisme qu'il avait imposé au diocèse. On y retrouvait tous les griefs reprochés déjà dans les publications précédentes et dont voici les principaux : La bulle Unigenitus était remplie d'erreurs ; l'appel devait être considéré comme légitime ; les appelants ne pouvaient être taxés d'hérétiques, de schismatiques ni de révoltés contre l'Eglise ; c'était un abus intolérable de défendre aux enfants la lecture des anciens catéchismes du diocèse ainsi que le livre de M^' de Gondrin : la Fréquente communion ; le nouveau catéchisme enfreignait l'usage constant de l'Eglise de France en assujettissant les fidèles à demander la permission de leurs supérieurs pour lire l'Ecriture Sainte ; il changeait la définition commune de l'Eglise en restreignant au pape et aux évêques la prérogative d'enseigner et de gouverner
les fidèles, car les ciii-és sont également de droit divin, ils tiennent leur autorité de Jésus-Christ et ne sont pas de simples ( ommis de Tévèque, etc., etc. Ce mémoire dénotait un travail et une érudition considérables; il citait une multitude de catéchismes avec lesquels il cherchait à mettre en contradiction celui de Tarchevéque : c'était comme une sorte d'arsenal où avaient été amassées toutes les armes du parti pour combattre dans son diocèse le vaillant défenseur de l'orthodoxie (i).
A coté des tendances de plus en plus prononcées que manifestait le clergé janséniste à se rendre indépendant des évèques et à établir en France le presbvtéranisme, par un mouvement corrélatif des aspirations analogues se faisaient jour à Sens dans le monde de la magistrature, à propos d'une de ces querelles d étiquette qui prenaient à cette époque formaliste une importance extraordinaire. Pendant que M"' Languet s'occupait à Paris des affaires générales de l'Eglise, un conflit s'éleva entre le chapitre et le bailliage de la ville au sujet des droits de préséance dans la cathédrale pendant les cérémonies publiques. Un accord, survenu en 1733 avec les chanoines, prescrivit que les corps du bailliage et de la ville occuperaient une partie du sanctuaire à gauche, vis-à-vis du trône archiépiscopal, avec des bans à dossier recouvert d'une étoffe semée de fleurs de lys. Mais de nouvelles difficultés survinrent à ce propos, au point que les chanoines envoyèrent aux autres chapitres cathédraux de France, en 1745, une consultation ayant pour but de connaître leurs usages dans les fêtes solennelles. L'alfaire demeura en suspens pendant plusieurs années, et pour assurer le règlement des affaires du chapitre de Sens,
(1) Bibl. d'Auxerre, A, 186. — Il ne reste plus que la seconde partie, dont la table générale permet de connaître le contenu du uiéiiioiie dans son entier.
le parlement dut statuer qu'elles seraient soustraites au bailli de cette ville pour être portées pendant trois ans devant celui de Montereau (1).
L'assemblée du clergé de 1750 eut à cœur de chercher les remèdes qu'il était possible d'appliquer aux maux dont soudVaient l'Eglise et la société en France. Les évoques j)rotestèrent publiquement contre le débordement des mauvais livres et ils avertirent le roi des périls qu'auraient à courir avant peu la religion et la monarchie, mais Louis XV, qui ne manquait ni de bon sens ni de dignité, avait trop de mollesse pour résister à un tel torrent; il était plus attentif à dépenser son énergie dans les-^laisirs et les désordres. Les membres de cette assemblée se firent un devoir de sévir en particulier contre un livre impie qui était distribué partout et accueilli avec faveur. Ce livre, imprimé à Londres, avec le seul titre de Lettres et l'épigraphe : Ne repugnate vestro bono, s'adressait surtout aux prêtres et s'attaquait avec fureur à une des prérogatives essentielles du sacerdoce catholique : le célibat. M^' Languet fut chargé d'étudier cette publication et de rédiger un rapport au sujet de la doctrine qu'elle renfermait. Sur sa proposition, les évèques et les députés de second ordre condamnèrent cet écrit comme renfermant des propositions « fausses, injurieuses à l'Eglise, erronées et impies (2) ». En dehors de cette question doctrinale, ils eurent à s'occuper aussi de celle des subsides, et, à celte occasion, ils durent se défendre contre les convoitises que commençait à soulever la question de la propriété ecclésiastique. Le double avantage dont jouissait l'Eglise deFrance,de posséder de grands biens et d'en avoir la libre administration, éveillait la rapacité de tous les utopistes, et sous leur inspiration le gouvernement de Louis XV avait
(1) G. 102 et 132.
(2) Bibl. Nal. L. >.\\ 350.
fait un premier pas décisif par une déclaration du mois d'août 1749 qui défendait aux établissements, dits de gens de main morte^ tout acte de propriété, s'ils n'avaient obtenu d'abord des lettres patentes. Un peu plus tard, une autre déclaration prescrivit au clergé de fournir Tétat détaillé des biens appartenant à chaque bénéfice, en alléguant pour motif l'intention d'établir une meilleure répartition des charges. Enfin le roi rendit obligatoires, en 1750, les subsides que le clergé n'avait fournis jusque là qu'à titre gratuit.
La situation religieuse devenait de plus en plus critique Après de violents débats, soulevés à Paris par le refus des sacrements fait à un prêtre appelant qui ne voulait pas présenter de billet de confession à son curé, le parlement voulut intervenir; grâce à la faiblesse du pouvoir royal, il rendit le 18 avril 1752 un arrêt qui défendait « à tous ecclésiastiques de faire aucun refus public des sacrements, sous prétexte de défaut de billet de confession ou de déclaration du nom du confesseur ou d'acceptation de la bulle Unigenitus y^, et il leur enjoignit « de se conformer, dans l'administration extérieure des sacrements, aux canons et règlements autorisés dans le royaume..., à peine d'être poursuivis comme perturbateurs du repos public ». Le 11 juin suivant, vingt et un évêques, réunis à l'archevêché de Paris, adressèrent au roi une lettre dans laquelle, avec une vigueur apostolique, ils protestaient contre les prétentions d'un tribunal laïque qui s'ingérait dans des questions d'ordre exclusivement religieux et usurpait hautement un pouvoir que les ministres seuls ont reçu de Jésus-Christ. Ils démontraient ensuite combien ces usurpations étaient contraires à l'Ecriture, à la tradition, à l'ensemble des déclarations et édits des rois, lesquels avaient toujours reconnu que tout ce qui est du ressort de l'administration des sacrements appartient aux juges d'église; enfin ils notaient
que Louis X\' lui-même, pendant tout son règne, avait proclamé lesmêmesprincipes. Ils le suppliaient, en conséquence, d'annuler l'arrêt du 18 avril avec toutes les procédures qui en étaient la suite. Cette lettre fut ratifiée peu de temps après par soixante et un membres de Tépiscopat. Mais cet appel ne devait pas être entendu, et Taudace du parlement ne fit qu'augmenter (1).
Malgré son âge avancé, M^' Languet se tenait toujours sur la brèche. Non content d'avoir signé la lettre collective de l'épiscopat, il publia une Lettre contre la compétence que s'attribuaient les juges séculiers sur les gens d'église dans les fonctions extérieures de leur ministère. Elle fut supprimée par un arrêt du parlement et violemment combattue, sous le couvert de l'anonyme, par une Lettre à M. l'Archevêque de Sens et une Réponse d'un conseiller au parlement de Paris. Bien plus, les statuts synodaux du diocèse et le mandement de 1751 au sujet du jubilé ayant été dénoncés par les gens du roi, le parlement reçutces derniers comme appelantsd abus. Le prélat se défendit par deux nouvelles Lettres, mais la première fut condamnée au feu (2). Encouragés par cet exemple, les prêtres jansénistes du diocèse revinrent de leur côté à la charge contre l'archevêque et ils publièrent de nouveau (1752) le ^lémoire de 1750, en y ajoutant divers suppléments. Ce factum était intitulé : Acte d'appel de la constitution UnigexiTus et du îiouveau catéchisme donné par M. Languet, au futur concile général, interjette pa/' plusieurs curés, chanoines, etc., et il portait en sous-titre : Mémoire Justificatif oii l'on fait voiries innovations du nouveau catéchisme. .. , les pressants motifs qui ont obligé d'en interjette r appel, et la validité dudit appel (3).
(1) Jager, XVIII, 236.
(2) Michaud, Biographie.
(3) Bibl. d'Aiixene, A, 55''".
Coinnie il sentait approcher le terme de sa carrière, il eut la pensée de rassembler ses principales œuvres de polémique et il chargea plusieurs docteurs de Paris de les traduire en latin, pour les réunir en deux forts volumes in-folio. Un nouvel arrêt du parlement vint, sans retard, porter suppression de cet ouvrage et en interdire sévèrement la vente il).
Un des derniers actes importants de ce prélat fut d'intervenir contre M«^' de Gaylus qui restait janséniste irréductible, et de remplir la mission que le pénitencier du pape lui avait confiée de pourvoir le diocèse d'Auxerre de confesseurs orthodoxes. Il s'éteignit le 11 mai 1753, à Tâge de soixanteseize ans. Après sa mort on découvrit qu'il était atteint depuis longtemps de plusieurs infirmités douloureuses dont il ne s'était jamais plaint. Par estime pour sa personne, le chapitre décida qu'il serait inhumé dans le caveau établi par lui-même sous le sanctuaire de la cathédrale (2).
En plus de ses nombreuses œuvres qui ont été déjà signalées, il faut mentionner encore une Traduclion des Psaumes de David, selon la Vulgate, qui parut en 1744. Sans être dépourvue de mérite, elle n'approche pas de l'élégance de celle de la Harpe et présente des inexactitudes. Il fit également imprimer, en 1749, un Traité sur les moyens de connaître la vérité dans l'Eglise, et présenta lui-même au public cet écrit qu'il avait chargé le chanoine François Romain de rédiger ; on y trouvait un résumé de la doctrine contenue dans ses œuvres, pour être mise à la portée de tout le monde (3).
Bien que les démarches de M^^ Languet auprès
(1 ) Ses œuvres se trouvent à la Bibl. d'Auxerre en 6 volumes in-4° (A, 36 et 37). Le n° 38 est un Recueil de mandements, allant de 1718 à 1737. — Des lettres à son clergé sont conservées dans Bibl. d'un Sénonais, II, XX.
(2) Bihl. d'un Sénonais, II, XX. — G. 184, fi81.
(3) Bibl. d'Auxerre, A, 187.
du roi n'aient pas toujours été a(x:iieillies avec faveur, il possédait cependant la confiance de LouisXV f(ui le nomma, en 1747, conseiller d'Etat. Dès 1742 il avait reçu de lui la mission confidentielle de faire une information de vie et mœurs sur le dauphin appelé à recevoir Tordre du St-Esprit. Le dossier de cette curieuse enquête renferme, entre autres pièces, des attestations données par le duc de Chàtillon, gouverneur du jeune prince, par F. Boyer, évèquede Mirepoix, son précepteur, et par le duc de La Rochefoucault, grand maître de la garde-robe (1).
La vie de ce prélat fut un état de guerre perpétuelle contre Thérésie, et les appelants n'eurent pas de plus constant adversaire, aussi Tont-ils, de leur coté, harcelé sans relâche. Saint-Simon lui-même, qui trouvait dans le protégé de madame de Maintenon et dans Tennemi acharné du jansénisme tout ce qui excitait sa verve et sa haine, a transmis dans ses Mémoires les injures et les calomnies dont il était accablé. Voici le tableau (|u"il nous trace de ce grand prélat : (* Il se trouvera bien peu d'auteurs et encore moins d'évêques aussi hardis à citer faux, à tronquer les passages, à en tirer le contraire précis de ce qu'on y lit lorsqu'on y joint ce qui précède et ce qui suit, à présenter effrontément des sophismes avec une fécondité surprenante, à offrir en thèse la proposition réfutée, à supposer des faits et des mensonges clairs avec la dernière audace et remettre en principe certain le faux dont il a été convaincu ^) (2). Les Nouvelles ecelésiastiques, qui l'avaient déchiré pendant sa vie, ne respectèrent pas ses cendres et elles ne cessèrent d'exciter contre lui la haine et le mépris. On trouve plus de mesure et de jiistice à l'égard de M*^' Lang-uet dans V IHstoire de la Constitution.
(•2) Edition do 1829, VII, 3;^ ; XVIII, 45 el suiv. — Cf. Additions au journal de Dangeau, IX, '»45 ; XIII, 12 ; XV. 341, etc.
Michaud hii-mèiiie regarde coinnie sans rondoiuent les allégations de ceux qui prétendaient (jue les ouvrages de la première période de ses polémiques n'étaient pas de lui, mais des pères Tournely et Tournemine Nous souscrivons au sentiment de Mauclerc, annaliste sénonais, qui fait de lui le plus bel éloge et considère que le seid reproche sérieux qui puisse lui être adressé dans ses écrits, c'est de n'avoir pas toujours distingué le dogme de Topinion théologique et d'avoir parfois donné comme vérités de foi des sentiments qui étaient combattus par des théologiens orthodoxes et compétents.
Un personnage, juge impartial et excellent, disait de lui, au lendemain de. sa mort : « On apprit avanthier que M. l'archevêque de Sens mourut vendredi dans son diocèse. La maladie n'a pas été longue, car il instruisait encore ses prêtres dans leur retraite mercredi ou jeudi. C'est une vraie perte pour l'Eglise ; jamais prélat ne fut plus occupé de ses devoirs et ne les remplit avec plus d'édification Tout son temps était employé aux soins de son diocèse, aux arrangements pour former des sujets capables de l'aider dans cette administration, à soulager les pauvres, à instruire les peuples et enfin à soutenir la religion par ses conseils et ses savants écrits qui seront à jamais des monuments, dans l'Eglise, de sa capacité et de son zèle. Honorable dans ses dépenses, quand il convenait de l'être, il vivait dans les autres temps simplement et frugalement ; et ([uoique obligé d'avoir une représentation convenable, suivant son état, il menait une vie apostolique. On lui a trouvé à sa mort ({uarante-six livres dix sols et il a ordonné ([u'on les portât à l'hôpital (1) ».
(1) Mémoires du duc de Luyiies, publiés par MM. Dussieux et Soulié, XII, 449.
Paul dWlheht dI': Luynes, né à Versailles le 5 janvier 1703, porta crabord le titre de comte de Montfort. Il put, au sortir de son enfance, jouir des leçons de Fénelon, et il garda toute sa vie un souvenir fidèle de F illustre prélat qui avait été son maître et son modèle Lorsqu'il Teut perdu, il trouva dans la duchesse de Ghevreuse, sa mère, les conseils dont sa jeunesse avait besoin et l'exemple des plus belles vertus de piété et de charité. Entré d'abord dans la carrière des armes, il en l'ut détourné par une circonstance imprévue où sa religion se trouva mise à l'épreuve : il préféra se retirer devant une provocation en duel, et embrasser une vocation qui convenait mieux à la douceur de son caractère et à ses sentiments intimes. 11 entra au séminaire, reçut les ordres et fut nommé, en 1727, à la commende de l'abbaye de Cérisy. Deux ans plus tard il était promu à Tévèché de Bayeux, et il montra dans ce diocèse du talent et un grand zèle pour la cause de l'Eglise. Ces mérites, joints à son grand nom, le firent nommer par le roi premier aumônier de madame la Dauphine. Dans cette charge importante, le pieux prélat montra qu'il n'était pas impossible à un évèque de remplir tous ses devoirs à la cour, et dès 1744 son culte des lettres et des sciences le firent admettre à l'Académie.
Il fut promu à l'archevêché de Sens le 10 août 1753, et, comme don de joyeux avènement, le pape informa la dauphine (19 septembre) qu'il accordait gratuitement les bulles au nouvel élu. Une députation du chapitre de Sens se rendit sans retard à Baj'^eux pour lui présenter les vœux du diocèse et lui souhaiter la bienvenue. Il chargea le doyen, Charles de Hesselin de Hauterive, de prendre possession de farchevèclié comme son fondé de pouvoir, et ne fit son entrée solennelle à Sens qu'au mois de juin 1754 (i). A l'oc-
casion de cette cérémonie, les poètes se mirent en frais pour célébrer ses louanges ; à leur tète, nous citerons Pelée des Tanneries, procureur au présidial, et de Lavernade, subdélégué (1). Il y eut jusqu'à un paysan de Mâlay qui composa en son honneur une chanson (2).
Dès son début, il fit preuve d'une réelle noblesse d'âme à l'égard de son prédécesseur. M^'Langu et avait légué sa bibliothèque à l'archevêché. La valeur en était estimée vingt mille livres, mais comme la succession était onéreuse, et qu'il aurait fallu vendre les livres pour désintéresser les créanciers, M^' de Luynes agit en grand seigneur : il paya les dettes qui se montaient à dix-huit mille livres, et il garda la bibliothèque (3).
Durant son épiscopat à Bayeux, il était parvenu à ramener dans le chemin de l'obéissance un grand nombre d'appelants. L'un de ses premiers soins à Sens fut de faire signer parle clergé les formulaires d'Innocent X et d'Alexandre Vil, et il y tint la main pendant plusieurs années (4). 11 s'employa avec zèle à sauvegarder la pureté de la doctrine, et l'on raconte qu'un jour un prédicateur ayant professé devant lui dans un sermon des opinions favorables au jansénisme, il le fit descendre de chaire, monta à sa place, et réfuta, avec autant d'éloquence que d'exactitude théologique, les erreurs qui venaient d'être émises. Il avait choisi d'abord comme grand vicaire l'abbé d'Espagnac, mais peu après, lorsqu'il eut connu sa
(1) Bihl. d'un Sénonais, XXV. — F. 11. Ce recueil renferme encore une Eglogiie adressée au prélat, à son retour d'un voyage de Rome, et une autre pièce qui lui fut offerte comme acte de remerciement des lavandières de Sens pour la reconstruction de la fontaine près de la porte St-Didier.
(2) Bibl. d'un Sénonais, V. — On y trouve encore onze pièces de vers latins ou français lus à M^'"^ de Luynes en diverses circonstances.
liaison avec les philosophes, il le congédia sans hésitation.
En Tannée 1754 il fit paraître le Catéchisme ou Abrégé de la Foi (|ii'il avait déjà édité dans le diocèse de Bayeiix, et, en l'imposant pour être seul enseigné, il donna comme raison que ce nouveau manuel s'apprenait bien plus facilement que le précédent, à cause de la brièveté et de la clarté des demandes et des réponses (1). C'était là un acte d'une grande habileté, car, tout en désarmant l'hostilité de ceux qui rejetaient si àprement le catéchisme de M8''Languet,et en évitant les questions trop irritantes, il sauvesfardait l'enseiofnement de la saine doctrine parmi le troupeau qui lui était confié.
Un autre moyen auquel il eut recours pour exciter la piété dans les âmes, l'ut l'établissement de confréries, et spécialement de confréries de Saint-Sacrement. Sous son impulsion un grand nombre de curés en érigèrent dans leurs paroisses. L'adoration perpétuelle l'ut instituée en 1755 à Montargis en même temps qu'une association dont le but était d'encourager les pratiques de cette dévotion. Il fut réglé que les aumônes des membres sidiviendraient aux frais généraux ainsi qu'à la célébration d'une messe basse pour les associés ((ui viendraient à mourir, et que, la veille de l'adoration, des invitations imprimées seraient distribuées par toute la ville pour attirer les indifférents aux oflices de cette fête (2).
Au mois de mai de la même année, M^"" de Luynes était présent à l'assemblée générale du clergé. Après le vote des subsides, les évêques résolurent d'adresser au roi d'énergiques protestations au sujet de la situation déplorable faite par le parlementa l'Eglise.
(1) Bibl. d'Auxei-re, A, 1. — Cetlo appréfîialioii était des plus justes, car il est le meilleur catéchisme qu'ait possédé le diocèse avant 1789. Il a été rais à contribution par un certain nombre ti'évèques, notamment par celui de Dijon, Ms^ d'Apchon.
Coiiiine le clergé élait accusé, en particulier, crètre opposé à l'autorité royale et de s'unir à une puissance étrangère, Tévèque du Puy, Lefranc de Pompignan, prit la parole au nom de ses (;ollègues; il commença par afiirmer avec force leur fidélité et leur dévouement envers le roi, et il démontra Tabsurdité qu'il y avait à considérer le pape comme un prince étranger. Il constata ensuite que la magistrature empiétait de plus en plus sur les droits de l'Eglise en frappant des peines les plus sévères les prêtres, les membres de la faculté de Paris et les évèques à propos de l'administration des sacrements, puis il stigmatisa la prétention du parlement à réviser les jugements rendus par l'épiscopat sur les matières de foi; enfin il s'éleva avec une vigueur particulière contre le droit qu'il s'arrogeait de surveiller l'enseignement théologique surtout en ce qui concernait la bulle Unigenitiis. et de réglementer l'administration des sacrements(l). Au nom del'assemblée, ildemanda que l'édit de 1695 fut renouvelé pour défendre aux juges laïques de prendre connaissance directement des refus de sacrements, et qu'il fût déclaré que les appels comme d'abus ne pouvaient avoir aucun effet suspensif sur chacun de ces points. Mais Louis XV, qui voulait ménager les évèques, évita également de se prononcer contre les magistrats, et il se contenta de renouveler la déclaration du 2 septembre ({ui imposait à tous le silence.
Avant de se séparer, les prélats se firent un devoir de signaler encore au roi d'autres dangers plus graves ([ui menaçaient le trône autant que l'autel : « La licence de penser et d'écrire était portée aux derniers excès... De coupables auteurs ne respec-
(I) A Sens, le curé de Saiul-Hilaire, Lebcau avail été cité en justice peu de temps auparavant pour refus de communion et de sépulture à des appelants de sa paroisse. [Bibl. d'un Sénonais, XXII.)
taiciit ni lu piiref*'; tles incnurs, ni les droits d»; la puissance souveraine, ni les vérités les plus saintes (le la religion... Les hommes, dégoûtés de la soumission, attirés par Tamorce flatteuse de la liberté, s'accoutumaient à regarder toute puissance qui les gouvernait comme un dépôt ([u'ils pouvaient reprendre ou comme une usurpation contre laquelle ils avaient le droit de réclamer... etc. » (Ij. Enlisant ces doléances, on croirait entendre comme une annonce anticipée de la Révolution !
Si les évèques étaient parfaitement d'accord sur les principes généraux, ils ne s'entendaient pas très bien sur la conduite à tenir envers les appelants. Kn certains lieux on les abandonnait à leur conscience et au jugement des confesseurs ; ailleurs on exigeait d'eux une soumission expresse à la bulle. Il n'v avait pas non plus de règle uniforme au sujet de la sépulture ecclésiastique et de la communication in dwiiiis avec les jansénistes. M^' de Luynes prit alors rang parmi ceux (jui portaient le nom de « feuillants ». Pour mettre fin à ces divergences, les prélats résolurent d'en référer au pape.
En raison de sa haute situation à la cour, l'archevêque de Sens était tout désigné pour le cardinalat. Benoit XIV lui conféra le chapeau le 5 avril 1756, et, presque en même temps le pouvoir de donner en commende tous les bénéfices à sa nomination La même année, il échangea le titre d'abbé de Saint- Vincent de Loudun, qu'il possédait depuis sa nomination à Sens, contre celui de Corbie. Dans cette période, l'émineiit prélat dut consacrer toute son ac'tivité à sa charge d'aumônier et aux affaires générales de l'Eglise et de l'Etat, car en 1758 et dans les années suivantes il chargea les vicaires généraux de faire eux-mêmes la visite des paroisses. Il assista à l'élection de Clément XIII, el le roi l'envoya plus
lard en aiul)assacle auprès de ce pontife. Comme représentant de la France auprès du Saint-Siège, le cardinal parvint à se montrer, par sa vie noble et magnifique, le digne interprète de la plus généreuse des nations. A son retour, Louis XV lui manifesta toute sa satisfaction en le revêtant (1®"" janvier 1759) du titre de commandeur de Tordre du Saint- Esprit, et il le nomma en même temps président de la commission extraordinaire du conseil d'Etat instituée pour le soulagement des communautés religieuses (1).
Les impôts extraordinaires fournis par le clergé étaient loin de suffire à combler les vides du trésor, épuisé par la guerre malheureuse soutenue alors contre l'Angleterre et l'Allemagne. Malgré ces charges écrasantes, de nouveaux appels furent faits et, le numéraire étant insuiiisant. iM""^ de Luynes adressa en 1759 une circulaire à ses curés pour les inviter à envoyer une partie de l'argenterie des églises à l'hôtel de la Monnaie. Il y exposait que le roi avait montré lui-même l'exemple en sacrifiant sa propre vaisselle afin de pourvoir aux besoins les plus urgents, et qu'un grand nombre de personnes l'avaient suivi. Le désir de Sa Majesté était de voir les paroisses conserver pour elles les vases sacrés, les croix et les reliquaires et ne disposer du reste de leur argenterie que d'après l'avis de l'Ordinaire. Comme les évêques réunis à Paris avaient reconnu que, vu l'épuisement des finances de l'Etat, les églises pouvaient abandonner la portion de leur argenterie non indispensable pour le culte, le prélat ordonnait, suivant cette décision, que les objets en métal précieux seraient remis à
(1) G. 3. — Mauclerc. — Vers ce temps, il eul avec son chapitre plusieurs accords, entre autres celui dans lequel il tut entendu que, au lieu de donner à la cathédrale un ornement neuf pour son intronisation, il paierait la somme de quinze cents livres pour la construction de deux chapelles à élever de chaque côté de la porte du chœur (G. 129 et 681).
rinlendanl ou au délégué; les églises recevraient en argent comptant le quart du prix total de ce qu'elles auraient prèle, et un intérêt serait fourni sur le reste au denier vingt (1). Louis XV chargea également l'archevêque de Sens, qui s'était rendu auprès de lui à Versailles, d'informer le chapitre que sa volonté était que l'on sacrifiât le rétable d'or du grand autel de la cathédrale « au bien de l'Etat ». Les chanoines ne purent d'abord se résigner à la perte de ce joyau « lequel jusqu'à présent, disaient-ils avec justesse dans une délibération, a échappé à toutes les calamités du royaume, et qui est, dans son état actuel, un ornement précieux », et ils résolurent de faire à ce sujet des représentations au roi. M^' de Luynes fut chargé de leur répondre que ce monument, malgré sa valeur très considérable, était ce qui paraissait le moins nécessaire à la décence du culte, que le chapitre devait se résigner à le perdre, et ils n'eurent qu'à s'incliner. Le rétable fut fondu, puis porté à la Monnaie où on le vendit quarante-huit mille sept cent quatre-vingt-dix-sept livres (2). Ainsi périt cette merveille d'orfèvrerie dont la valeur artistique n'était plus appréciée à son juste prix, car il semble qu'un si grand sacrifice eût pu être évité !
En 1761, M^f de Luynes fit la visite de toutes les parties de son diocèse, mais les procès-verbaux en sont perdus (3). Il eut à intervenir bientôt dans une affaire des plus graves qui marquait un nouvel abaissement pour l'Eglise et s'ajoutait aux autres svmptomes des approches de la Révolution. Le jansénisme et l'impiété unissaient leurs efforts dans une lutte formidable contre le catholicisme. Voltaire avait fait entendre le cri sinistre « Ecrasons l'infâme ». Pour remplir ce programme, les philosophes obtinrent la
(1) Bibl. d'un Sénonais, XXI. — G. 2501.
(3) Mauclerc.
complicité de plusieurs gouvernements prochains, et ils s'attaquèrent d'abord à un des plus forts remparts de l'Eglise, Tordre des jésuites Profitant d'une faute commise par quelques membres de la société, le parlement déchaîna contre eux la tempête. Ce fut en vain que les évéques, réunis à Paris dans l'hôtel de M S' de Luynes, à défaut de celui de l'archevêque retenu en exil, élevèrent les protestations les plus énergiques pour défendre ces religieux contre les accusations dont on les chargeait, et firent l'éloge des services qu'ils rendaient à la religion. Devant Ijndécision et la faiblesse de l'autorité royale, le parlement prononça, le 6 août 1761, un décret qui supprimait leur ordre, défendait la l'réquentation de leurs écoles même en dehors du royaume et abolissait le droit de conférer à aucun d'eux ni bénéfices à charge d'âmes ni lonctions publiques, avant qu'ils eussent prêté serment de prolesser les libertés de l'Eglise gallicane et les quatre articles de la déclaration de 1682. Un arrêt, du 23 avril suivant, consacrait la spoliation et foulait aux pieds les droits de FEglise en mettant les villes en possession des collèges des jésuites et en attribuant leurs biens au roi. La voix du pape Clément XIII s'éleva contre cette iniquité, mais elle ne fut pas entendue.
Le collège de Sens fut atteint par un acte du 27 février 1762, dans lequel la cour du parlement ordonnait aux ofïiciers municipaux de délibérer sur le remplacement des « soi-disans jésuites» par n'importe quel corps séculier qu'ils préféreraient, notamment par des professeurs de l'université de Paris. Les opérations que nécessita l'exécution de l'arrêt nous montrent un acharnement général contre ces religieux. La ville se plaignit du peu de capacité des régents et elle réclama toutes les sommes reçues par eux depuis leur établissement. On les interrogea comme des suspects. Le compte-rendu de l'état du collège lut fait au parlement par le président Rolland
avec un soin rigoureux et singulièrement hostile. Le commissaire mena une longue enquête pour dresser l'état des ])iens et du mobilier, à la manière d'un syndic de faillite, mais il ne put l'aire ressortir rien contre eux au point de vue de la régularité et de la bonne gestion des biens. Son rapport retrace toute rhistoire de l'établissement depuis sa fondation; seulement il s'étend avec complaisance sur les démêlés des pères avec M^' de Gondrin, tandis qu'il ne parle qu'incidemment de la bienveillance que leur avaient témoignée les autres archevêques.
Le personnel du collège, il est vrai, avait subi une notable diminution à cause de l'insuffisance des ressources. Le procès-verbal de 1762 porte un recteur, un procureur, un professeur chargé à la fois de la philosophie, de la réthorique et de la seconde, un pour la troisième et la quatrième, un autre pour les deux dernières classes, et un coadjuteur temporel(l). Pendant plusieurs années. M^' Languet avait payé cinq cents livr^-s par an pour supprimer le doublement des classes, mais, après l'établissement du petit séminaire à Sens, il semble s'être désintéressé de cette maison. Le retrait d'un secours annuel fourni par la ville contribua également à faire décliner le collège qui ne comptait plus, en 1761, que soixante élèves en tout. Les revenus atteignaient alors à peine trois mille livres.
En vertu de l'arrêt rendu par le parlement, le maire de Sens, Sallot, traita le 18 avril avec le recteur de l'université de Paris, mais, vu !a modicité des ressources, il ne put obtenir que trois régents, et il fut décidé qu'ils seraient toujours séculiers. Cette clause rencontra sans doute de grosses difficultés, car des lettres patentes, du mois de juillet suivant, permirent de prendre des ecclésiastiques ou des laïques, tout en maintenant que l'enseignement
^1) Bihl. d'un Sénonais, I, 662, 715 el suiv.
serait toujours gratuit et conforme aux méthodes de Tuniversité, et qu'un pensionnat pourrait être installé dans le collège. Un bureau fut nommé pour l'administration de l'établissement, et il comprenait l'archevêque, président, le lieutenant général du bailliage, le procureur du roi, le maire et quelques notables. Enfin un règlement général, du 29 janvier 1765, vint compléter l'organisation intérieure de l'école et déterminer les attributions des professeurs et les obligations des élèves touchant la discipline, les études, l'ordre des classes, les pratiques religieuses, etc. (1).
Après le départ des jésuites, le chapitre de Sens intervint pour revendiquer ses droits touchant l'administration du collège, et il les appuya sur de nombreux actes capitulaires, sur la fondation Hodoard et sur l'ancienne législation, mais ce fut en vain. Par arrêté du 23 mars 1764, le parlement attribua exclusivement cette institution à la ville, et les chanoines virent leur échapper complètement la nomination des professeurs et la surveillance de la maison. Ce premier essai de sécularisation de l'instruction secondaire n'était pas spécial à la ville de Sens : il répondait à un plan général du parti philosophe qui voulait enlever au clergé l'instruction de la jeunesse pour la diriger à ses fins. Si l'arrêt du parlement réservait encore aux évêques l'autorité sur le spirituel et sur l'enseignement religieux, l'Ordinaire du diocèse était seul admis au bureau chargé de la direction du collège. L'épiscopat crut de son devoir, à 1 occasion de l'assemblée de 1765, de protester contre cette nouvelle atteinte aux anciens droits de l'Eglise, mais son appel ne fut pas entendu.
Cette mesure ne semble pas cependant avoir entraîné à Sens les conséquences fâcheuses que l'on craignait, grâce à M^' de Luynes qui ne cessa de
(1) Arch. Nat. M, 249, 665 et suiv.
donner à cet établissement des témoignages de sa bienveillance. Il tburnissait chaque année la somme nécessaire pour acheter des prix. A partir de 1773, la distribution continua de s'en faire clKKjue année avec solennité et souvent en présence du cardinal. Un exercice littéraire, latin, français ou grec, réservé aux étudiants, précédait cette cérémonie, et un discours était adressé au vénérable prélat par un élève de rhétorique. Gomme il n'y avait pas de cours de philosophie, on suivait celui du petit séminaire. Pour supprimer cette servitude, lors de la suppression des célestins en 1778, Tarchevèque unit une partie de leurs biens au collège, et il l'installa dans les anciens bâtiments, après y avoir fait, à ses frais, des travaux de restauration et d'agrandissement qui montèrent à la somme de soixante mille livres (1). Ce n'était pas tout encore, car dans son testament il légua deux juille cent livres de rente sur le clergé à cette maison. «... Frappé de la crainte d'une décadence prochaine de l'éducation (2) par l'insutiisance des revenus du collège, sa sage prévoyance s'occupa de le doter, et il prépara ainsi dans le centre de son diocèse aux générations à venir et à tous les ordres de la société (les hommes éclairés et des citoyens vertueux. »
Parmi les professeurs qui dirigèrent l'établissement jusqu'à la Révolution, on compte plusieurs humanistes distingués, notamment l'abbé Tuet, chanoine de Sens, qui est connu par des odes latines et surtout par son livre des Matinées sénonaises ou Proverbes français (3). Les études historiques étaient alors à peu près abandonnées, et l'on ne cite guère de travail sérieux écrit à cette époque, dans ce domaine, qu'un Mémoire sur l'historique des rues et des
(2) Bibl. d'un Sénouais, V, 'i5'j ; Mandement des vicaires capitulaires après sa mort.
(31 Bibl. d'Auxerre, B, 88. — Cf. nuU. Sens, XIV, XV, XVIII.
maisons de In ville de Sens, rédigé vers 1780 par un procureur de la maison de Versailles (1).
M"^' de Luynes ne donnait pas seulement sa sollicitude à renseignement des belles-lettres dans son diocèse, il s'occupait avec le même intérêt de l'instruction primaire, A Brienon, qui était une de ses seigneuries, il exerçait sa charité envers les enfants pauvres ; il fonda et régla la distribution de vingt livres de rente pour l'éducation de huit d'entre eux. Des écoles existaient alors jusque dans les villages les plus isolés. D'après l'usage général, les habitants choisissaient un maître et traitaient avec lui sous certaines conditions ; ils lui garantissaient tantôt un traitement fixe, tantôt les rétributions des écoliers, et de plus, à titre de chantre, des honoraires lui étaient assurésparla paroisse; parfois aussi une fondation pourvoyait à l'instruction gratuite des indigents. Le bail était conclu pour une ou plusieurs années. Le nouvel élu allait ensuite se présenter devant le préchantre de Sens, qui avait gardé la direction générale de l'enseignement primaire, et celui-ci, après l'avoir soumis à un examen, lui donnait licence « de tenir audit lieu les petites écoles, d'y recevoirles enfants qui lui seront envoyés, de leur enseigner les principes de la religion t.'atholique, apostolique et romaine, de leur apprendre à lire et à écrire et généralement de les former dans toutes les connaissances qui peuvent leur être utiles et servir à régler leurs mœurs. » Rentré au village avec cette autorisation, il y remplissait ses fonctions sous la surveillance du curé. Dans les inspections périodiques de la paroisse avait lieu aussi la visite de l'école, et les résultats, favorables ou non au maître, étaient consignés sur les procès-verbaux pour avoir telle suite que de raison. Cet état de choses alla toujours en s'améliorant jusqu'à la Révolution. Un mémoire sur le régime éco-
nomique et financier de cha({ue paroisse, rédigé en 1789, démontre que dans l'élection de Sens presque toutes les paroisses étaient munies d'une école (1).
A côté de l'instruction de la jeunesse, le clergé conservait encore, en partie, une autre prérogative que lui avait attribuée une législation dix fois séculaire, celle de la direction de l'assistance publique. ]\P' de Luynes eut à s'occuper spécialement en 1764 d'une question qui attirait toute l'attention des pouvoirs publics. 11 s'agissait de remédier à la mendicité, car de nouveau elle prenait des proportions inquiétantes. Il adressa dans ce but au comte de Saint-Florentin, secrétaire d'Etat, un mémoire sur l'hôpital général de Sens et sur d'autres établissements charitables du diocèse. Cette plaie ne faisant qu'augmenter malgré tous les remèdes, il profita en 1776 du jubilé universel pour recommander cette œuvre aux fidèles et aux curés, et il prescrivit d'établir à la cathédrale et dans toutes les églises de sa juridiction un tronc destiné spécialement aux aumônes, avec ce titre : « Tronc du jubilé pour l'hôpital général (2) ». La même année, il autorisa le curé de Fontainebleau, Châalon, à fonder dans cette ville une manufacture de soierie pour fournir de l'ouvrage aux malheureux, et, lorsque les trente-deux métiers y furent installés, ce fut encore le cardinal qui rédigea le règlement intérieur de cette fabrique.
11 se préoccupa également de conjurer les désastres causés parles incendies qui détruisaient parfois des villages entiers. Depuis un certain temps déjà le clergé s'efforçait de soulager les victimes de ces sinistres ; en 1736 il avait t'ait répartir, dans ce but, des secours à Ghéroy. iM°' de Luynes voulut régulariser le service de cette œuvre de bienfaisance, et il créa, par une ordonnance du 1" octobre 1776, un
(1) G. 471. — Qiiantin, Annuaire de l'Y. 1875, 63 et 108.
« bureau des incendiés » à Sens, en même temps qu'il prescrivait une quête générale dans toutes les paroisses du diocèse. Le total des sommes recueillies pour cette même année se monta à six mille trois cent sept livres. Les curés avaient ordre, dès que le feu avait éclaté dans leur paroisse, de dresser un rapport détaillé des pertes subies, et Tarchevêque se basait sur ces données pour accorder une indemnité. En 1785, une quête extraordinaire tut même prescrite pour les sinistrés de Neuilly et de Brienon (1 .
L'assemblée générale du clergé, qui eut lieu en 1765, n'avait pas seulement prolesté contre la suppression de l'ordre des jésuites. Dans un traité dogmatique elle exposait les vrais principes sur les droits de TEglise et le moyen de rétablir les deux pouvoirs dans leur équilibre, puis elle dénonçait les projets des impies que tant d'écrivains travaillaient à faire triompher. En dernier lieu elle donnait une double adhésion solennelle à la huile Unigeni tus ainsi qu'à l'encyclique publiée récemment par Benoît XIV sur les refus de sacrements. Cette déclaration, souscrite par trente-deux prélats et par les députés de second ordre, fut envoyée à tous les évêques de France. ]\P' de Lujnes se fît aussitôt un devoir de publier une lettre pastorale où il donnait son assentiment public à ces actes, et notamment à Tacceptation de la bulle. Le parlement répondit à cette manifestation par un arrêt qui condamnait les délibérations de l'assemblée et qualifiait de « fanatique et séditieuse » la circulaire adressée à l'épiscopat. Bien plus, un second arrêt frappa également les nombreux évêques qui avaient approuvé et adopté pour euxmêmes les résolutions de l'assemblée. Le clergé fut réduit encore une fois à porter ses doléances au pied du trône. Chargé de parler en son nom, Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, montra un zèle
(I) G. 228. — Bibl. d'un Sétwiinis, XXI.
(jiTil devait bien démentir plus lai'd, ot revendiqua avec énergie, pour le salut du royaume et de la religion, la liberté et l'indépendance de l'Eglise.
A la douleur causée par de si tristes événements vint bientôt s'ajouler pour l'archevêque de Sens un autre chagrin plus profond encore. Au cours d'une visite pastorale qu'il avait entreprise dans le diocèse et dont il avait annoncé d'avance l'itinéraire (1), il apprit que le dauphin, malgré sa santé chancelante, avait voulu accompagner le roi à Fontainebleau au commencement de l'hiver 1765, et qu'il succombait sous la force du mal qui le minait. Il se rendit à la cour (2), fut reçu auprès du prince qui l'affectionnait beaucoup, et il l'assista dans sa dernière agonie en lui apportant les secours et les consolations de la religion. En sa qualité de premier aumônier de la dauphine, il reçut également la délicate mission de lui annoncer cetle terrible nouvelle. Digne fils de saint Louis, le dauphin avait toutes les vertus de ce grand roi et une haute idée des devoirs de la royauté, à laquelle il se préparait par une vie sérieuse et active. Autant Louis XV causait de mal par son caractère et sa vie licencieuse, autant son fils faisait espérer de bien par sa religion éclairée et ses grandes qualités.
On ne sait au juste pour quel motif le dauphin choisit sa sépulture dans la cathédrale de Sens, bien qu'elle ne possédât les restes d'aucun de nos rois. Suivant Godescard (3), il exprima ce désir dans son testament. On s'accorde à reconnaître que ce fut sous l'influence du cardinal de Luynes, son ancien précepteur, qu'il eut cette pensée et qu'il désigna le chœur de l'église métropolitaine. Les obsèques n'eu-
(1) Bihl. d'un Sénonais, II, XI.
(2) Il avait dans ceUe vilh', coiimie à Vorsailles, un « hôtel » particulier où il habitait sans donle pendant ses séjours à la cour ^G. 181).
(3) Vies des Saints, VI, 226, note.
rent lieu que le 28 décembre avec la plus grande solennité. Un cortège composé des plus hauts dignitaires de la cour suivait le char funèbre dans le voyage de Fontainebleau à Sens A son arrivée sur la place la cathédrale, M^' de Luynes, revêtu de ses ornements pontificaux et accompagné de plusieurs évoques, reçut la dépouille auguste et l'accompagna jusque dans le chœur. Là, le grand aumônier de France, M^"^ de la Roche -.\ymon, archevêque de Reims, la présenta au chapitre dans un discours solennel Le lendemain, l'office fut célébré par le cardinal avec tout l'appareil royal, sous la présidence du duc d'Orléans, puis le corps fut descendu dans le caveau provisoire (1).
La dauphine. dont l'intention était de reposer à sa mort auprès de son époux, ordonna la construction d'un mausolée, et Guillaume Coustou (fils du premier Guillaume et neveu de Nicolas) fut chargé de ce travail. Pour indiquer dans le groupe allégorique le désir de la princesse, le grand sculpteur imagina d'y représenter « le Temps couvrant d'un voile funéraire l'urne du dauphin et laissant l'autre à découvert ». Elle n'eut pas le temps de voir l'œuvre terminée, car, après quinze mois passés dans le deuil le plus profond, elle mourut avec autant de fermeté que de piété le 13 mars 1767, et la cérémonie de ses obsèques se fit avec la même pompe que celle du prince. Elle laissait cinq enfants, mesdames Clotilde et Elisabeth de France, et trois fils, Louis XVI, Louis XVIII et Charles X, tous appelés à traverser les plus tragiques événements
Dix ans seulement après, le monument fut terminé et placé dans le chœur de la cathédrale au-dessus du tombeau (2). Il faillit être détruit pendant la
(1) Tarbé-Guyot, 201. — Chartraire, 5m//. Sens, J986,9àll.— Bibt. d'un Sénonais, I, XXI. — G. 135 et 681. — Bibl. Nat. L" 38, 987 et 1532.
(2) G. 135. — En 1777, le i-oi donna quati-e-vingt mille livres,
Révolution et fut relégué longtemps sous un hangar. Depuis, il a été replacé dans une chapelle latérale derrière le sanctuaire. Le prix payé à Goustou n'était pas inférieur à cent cinquante mille livres. L'ensemble est d'un marbre blanc très pur, tandis que les deux urnes ont été taillées dans du marbre noir. L'œuvre du sculpteur est toute allégorique et sentimentale. Du côté qui faisait face au grand autel, un jeune génie ailé, celui de la mort (ou de l'amour conjugal) tient une torche renversée et regarde, assis à ses pieds, le génie de l'hymen qui montre une chaîne brisée et entourée de roses. Le Temps, sous la figure d'un vieillard armé de sa faulx, couvre d'un voile l'urne funéraire du dauphin (1). Au côte opposé, qui apparaissait de la nef, se tiennent deux statues de femmes : la Religion, une croix dans la main gauche, les yeux et le bras droit élevés vers le ciel, et l'Immortalité, coiffée d'une couronne à pointes; sur un tronc de palmier, un miroir et une balance. A leurs pieds, un enfant nu prend avec un compas une mesure sur une sphère, et, près de lui sont les attributs des arts. Le sentiment dont s'est inspiré l'artiste dans le groupement de ces divers symboles, a été fort discuté. Alors (jue Pierre Gallet a dit, en voyant ce mausolée, qu'il M effaçait le faste sacré et insultait à l'Eternel », un autre y a trouvé un vrai poëme : « Une action commence, l'intérêt s'augmente, et l'attention suspendue est enfin satisfaite par le plus sublime dénouement; c'est un raccourci magnifique des destinées du prince et de la princesse ». Pour Bernardin de Saint-Pierre, l'artiste s'est tellement écarté de l'objet principal de son œuvre qu'il l'a omis complètement. On n'y trouve pas même un médaillon du dauphin et de la
pour la renie en être employée à deux services annuels à l'intenlioii du prince el de son épouse.
(1) L'urne de la reine demeura découverte suivant le plan primitif.
dauphine, et ce symbolisme païen est déplacé dans une cathédrale (i).
Si ces critiques sévères sont en partie méritées, on ne peut nier la valeur technique de la sculpture. Au sentiment de M. de Montaiglon, le tout est de l'exécution la plus délicate et d une fraîcheur de conservation très remarquable, mais il présente à Tœil un effet un peu confus et d'un aspect molasse et affadi, surtout dans les plis des vêtements. Réserve faite de l'inspiration qui n'est ni funèbre, ni mâle, mais plutôt féminisée, il n'y a rien de plus doux, de plus jeune, de plus caressé que l'exécution brillante el polie de ces chairs parfumées, et les têtes des deux femmes sont en particulier très fines et charmantes.
La présence de ce monument considérable, au milieu du chœur, acheva de changer l'aspect intérieur de la cathédrale ; mais M^' de Luynes, d'accord avec le chapitre, avait déjà apporté diverses modifications, depuis plusieurs années, dans le goût du temps. En 1762 il détruisit, à l'entrée du chœur, le jubé du xui* siècle, qui était une véritable merveille de sculpture (2), et deux autels dont l'un, celui de gauche, avait servi pour le mariage de Louis IX avec Marguerite de Provence ; puis il établit à la place un autre jubé, orné d'un prétendu ordre ionique. Quatre statues allégoriques couronnèrent les deux côtés de la construction, et un petit bas-relief, assez fin, représentant le mariage royal, fut placé au-dessus de l'autel de gauche. Comme clôture on plaça une grille en fer forgé qui était un remarquable travail de ferronnerie. Un peu plus tard (1767), l'archevêque fit opérer un badigeonnage général de l'intérieur de l'édifice, et il compléta la réfection du dallage du chœur par celui
(1) Tarbé-Guyol et Cliartrairo, Op. cil.
(2) M. de Montaiglon considère comme un chef-d'œuvre, presque Hni(|uc on son genre, les débris de rinceaux en pierre qui en proviennent et représentent dos grappes et dos fouilles inspirées du chêne et du lierre.
des nefsil). C'est alors ([lie dispaïuienl toutes les vieilles pierres tumiilaires qui formaient depuis des siècles le pavage de la cathédrale, pavage historique, puisque la plus grande partie des dignitaires y avaient été inhumés ainsi que les membres des familles les plus considérables du pays. Ce fut sans doute pour servir encore à ce travail que, sur l'observation du chanoine Garsementde Fontaine, le chapitre réclama la remise de toutes les tombes qui se trouvaient dans le cimetière du prieuré de St-Sauveur, comme ayant été destinées à recouvrir les cendres des archevêques, des chanoines et des autres clercs attachés à la cathédrale ^2y. On détruisit également un vaste labyrinthe, tracé en lames de plomb dans les dalles à l'entrée de la grande nef, et dont le dessin curieux nous a été conservé par Tarbé. Il avait dix mètres de diamètre et on mettait une heure à en parcourir les circuits Si (|uelques-uns de ces prétendus embellissements n'étaient pas dénués de valeur artistique, il faut reconnaître que cette transformation générale, inspirée d'un style décadent, enlevait presque entièrement à l'édifice son aspect primitif, noble et sévère, dont les siècles précédents avaient respecté la majestueuse unité.
Cependant l'assemblée du clergé, de 1765, avait été obligée de se dissoudre, sans pouvoir s'occuper de plusieurs autres (juestions importantes qui s'imposaient à son attention. Sans tenir compte de ses doléances, le conseil royal rendit une ordonnance dans laquelle il semblait vouloir rivaliser d'empres-
2) Il subsiste encore aux Archh-es de l'Yonne, G. 130, un plan de ranci''nnp ésjlise de co prieuré qui serait sans doute utile pour des fouilles intéiessantes <î faire en cet endroit. — Garscinent de Fontaine remplissuil alors les l'ouctious de vice-promoteur de l'oflicialilé (G. 237), et de conseiller au bailliage. On lui doit une compilation rédigée en 1762 sur les doyens et les dignitaires du chapitre |F. 10).
sèment avec la magistrature à empiéter sur la juridiction des pasteurs ; il manifesta plus que jamais la prétention de la délimiter et il imposa le silence aux défenseurs de l'Eglise aussi bien qu'à ses agresseurs. Les évêques exposèrent au roi dans un mémoire ce que cet arrêt avait de plus erroné et de plus dangereux, et exprimèrent leur étonnement de voir l'enseignement de l'Eglise sur ses droits spirituels soumis à révision et accusé d'insuffisance, après que le suffrage à peu près unanime de Fépiscopat français l'avait consacré. Un nouvel arrêt de la cour, du 10 janvier 1767, vint aggraver la situation par une usurpation encore plus complète sur la juridiction épiscopale. Devant cette mesure menaçante, plusieurs prélats présents à Paris se réunirent le 1" avril à l'hôtel du cardinal de Luynes pour protester. Mais le parlement n'entendait pas qu'on lui résistât; averti de cette réunion, il rendit un autre arrêt qui ordonnait aux évêques de se retirer avant trois jours sous peine de saisie de leur temporel, et avec défense de s'assembler à moins d'une permission écrite du roi. Celte injonction leur fut même signifiée, mais Louis XV lui-même trouva cet acte si odieux qu'il le cassa, et les prélats purent se réunir, fort inutilement du reste, puisqu'ils n'aboutirent qu'à de vaines représentations faites au roi (1).
Les épreuves de l'Eglise de France étaient encore aggravées par le relâchement de plusieurs ordres religieux. Si certaines maisons conservaient la ferveur et la régularité des anciens jours, dans beaucoup d'autres l'esprit du siècle, les richesses, le mauvais exemple venu d'en haut, tout favorisait l'avilissement de la discipline. La règle n'était plus guère observée, et des religieux même prenaient rang parmi les philosophes. Une commission, dite des réguliers, et (jui se composait en majorité de laïques, fut nommée
(1) Jager, XVIII, 402 et suiv.
par le conseil d'Ktat en 1767. Elle émit bientôt la prétention de réformer les couvents en dehors des évèqiies et du pape. Le rapporteur, Loménie de Brienne. se fit de son rôle d'inspecteur sur les moines une sorte de ministère à la faveur duquel, au lieu de réprimer les abus, il les multiplia ; loin de protéger les monastères, il y jeta le trouble, et précipita par ses manœuvres la décadence d'une institution qui avait été durant tant de siècles l'appui et la gloire de l'Eglise.
Comme son prédé(;esseur, M^ de Luynes dut continuer à supprimer ou à réunir ensemble un certain nombre de couvents où la vie monacale menaçait de s'éteindre. En 1756, il joignit le prieuré de St-Sauveur lez Bray à l'abbaye de Bonneval. Un brevet du roi attribua également les prébendes du chapitre de Bray à celui de Sens Les biens des bernardines de cette même ville furent remis (1 759) à la congrégation de Nemours. Un arrêt du conseil d'Etat unit l'abbaye de Villiers à celle de la Joye. Les considérants portaient que « cette communauté est réduite à un petit nombre de religieuses hors d'état de remplir les obligations de leur institut et de veiller à la conservation et administration de leurs revenus », et que, d'ailleurs, ce couvent était situé à la campagne et se trouvait éloigné des secours spirituels et matériels dont il pouvait avoir besoin (l).
Pour couper court à divers abus, l'archevêque dut envoyer, en 1768, aux communautés de femmes une ordonnance par laquelle il leur imposait diverses obligations, notamment celle de n'admettre ni pensionnaires ni religieuses étrangères, de n'intenter aucun procès et de ne faire aucun emprunt supérieur à trois cents livres sans son autorisation, enfin de ne pas entreprendre de constructions sans en envoyer à l'archevêché le plan et les devis. La même année
(I) G. 6'i8, 45, 190. — Arch. Xat. L. 1002''".
il reprit la série des suppressions Les visilandines de Melun furent unies à celles de Montargis (1), et les onze canonicats de Ste-Croix d'Etampes à la mense capitulaire. En 1772, les annonciades de Melun sont supprimées et on installe dans leur maison six sœurs de la charité et .de Finstruction chrétienne de Xevers. Les ursulines de cette même ville abandonnent leur couvent (1773), et l'institut des frères des écoles chrétiennes y transporte le siège de la compagnie avec noviciat et maison de retraite. Le chapitre de Montereau et celui de Saint-Julien-du-Sault disparaissent pour être remplacés par un curé. En 1778, les dix-sept chapelles de la collégiale de Melun sont attribuées au chapitre, et, en 1780, les prieurés de Marolles et de Vieupou, au grand séminaire de Sens. La communauté de Villechasson et celle du même ordre à Moret, réunies en 1755, sont transférées définitivement au prieuré de Champbenoit, près de Provins, en 1783. A Sens, un arrêt du conseil d'Etat autorise l'archevêque à supprimer le couvent des ursulines, puis une ordonnance vient prononcer cette mesure et attribuer les biens de la maison à un établissement de charité qui serait ultérieurement désigné. L'année suivante (1784:, des lettres patentes y établissent les religieuses de la congrégation de Neveis, vouées à Féducation gratuite des jeunes filles, mais ce n'est qu'en 1789 qu'un arrêt de la cour des comptes consacre définitivement cette attribution (2).
Les deux suppressions les plus importantes eurent lieu dans la ville archiépiscopale. La première, celle des célestins, fut accomplie en 1778 après diverses négociations entre le roi et le pape. Cet ordre, qui avait brillé d'un vif éclat pendant plusieurs siècles, était alors en pleine décadence ; la maison de Sens
(1) Bibl. d'un Sénonai.s, XVI. — Arch. Xat. S, 7546. (•2) G. 53, 186, I9i; H. 81. — Pouilté, 229.
ne comptait plus (jiie quatre religieux. En vertu d'un bref de Rome, M^' de Luynes se rendit auprès d'eux pour les engager à mieur observer la discipline. Mais ceux-ci lui déclarèrent qu'ils ne pouvaient plus s'assujettir à une réforme ([iie Tâge et les infirmités ne leur permettaient pas de supporter, et qu'ils préféraient vivre en leur particulier sous Tautorité et la conduite de l'Ordinaire. Le prélat fut d'avis de supprimer le monastère, et de leur laisser la liberté de se retirer avec une pension convenable dans le lieu qu'il leur désignerait ; quand le pape eut approuvé cette décision, le roi ordonna de faire l'inventaire de la maison et des biens. L'archevêque attribua ensuite (1778) les bâtiments au collège, et en même temps il partagea les revenus entre le grand séminaire, l'hôpital général et l'hôtel-Dieu, puis il assigna l'abbaye de Marcoussis comme résidence à ceux des anciens moines qui persévéreraient dans la vie claustrale. La bibliothèque, qui renfermait de nombreux ouvrages et beaucoup d'incunables, devint la propriété du collège (1).
Une autre communauté de Sens, celle des dominicains, était tombée dès 1771 dans une telle misère ((ue la commission royale des réguliers avait émis le projet de la supprimer, et de la réunir à celle de Provins. En apprenant cette décision, les religieux protestèrent vivement et envoyèrent un mémoire où ils faisaient valoir l'antiquité de leur fondation, leur observance régulière, enfin les services qu'ils rendaient par la prédication et en assurant le service paroissial dans plusieurs paroisses ou chapelles du diocèse, notamment à Lorris et à Saint-Loup d'Ordon. Ils insistaient sur ce point que, si leur revenu était à la vérité fort modeste, aucune dette ne les grevait, que les bâtiments restaurés à grands frais se trou-
(1) Arch. Nat. S. 75'i5; G» 574; X"^ 8826, fol. 114. — Rihl. d'un Sénonais, XXIV. — G. 'il.
valent dans un meilleur état que ceux de Provins et pouvaient abriter un plus grand nombre de religieux. Cette réclamation, appuyée sans doute de la puissante influence de M*^ de Luynes, fut entendue, et on laissa la maison s'éteindre doucement jusqu'à la Révolution Un chapitre provincial y eut lieu en 1774. Quinze ans plus tard, elle comptait encore six religieux dont quatre seulement résidaient à Sens (1),
Même dans les monastères qui avaient résisté jusqu'alors à tous les éléments de destruction, le nombre des religieux et des religieuses avait diminué notablement depuis un siècle. Pour en rendre compte, il suffit de donner les chiffres suivants : Les cordeliers de Sens ne comptent plus alors que cinq membres, avec sept autres en mission dans les paroisses, et cinq frères. Ceux d'Etampes sont encore au nombre de douze. Aux Echarlis, il ne reste plus que quatre bénédictins. Les communautés de femmes se conservent plus nombreuses et plus ferventes. Aux annonciades de Sens, il y a vingt-cinq religieuses ; aux bénédictines de la Pommeraye, vingt, avec onze converses ; à la congrégation N. Dame de Nemours, vingt-huit, avec huit adjutrices et les demoiselles agrégées; à celle de Joigny, sept, et quatre converses ; à celle d'Etampes, vingt, et sept converses, avec trois cent quarante élèves externes et pensionnaires ; aux dominicaines de Montargis, vingt-deux ; aux visitandines, trente-et-une, et sept converses ; enfin aux bénédictines de la Joye, treize, et sept converses (2). Comme bon nombre de ces maisons étaient, pour une raison ou pour une autre, obérées de dettes, elles s'adressaient à l'archevêque pour obtenir des secours. En 1770, M^' de Luynes leur envoya une circulaire indiquant la marche qu'elles avaient à suivre dans les demandes qui lui étaient faites, et il réclama en
(1) M. Roy, Bull. Sens, Op. c. 153 à 259.
(2) Arch. Nat. S, 7546.
particulier un exposé du personnel, de l'actif et du passif, et de l'état des bâtiments (1).
A chaque assemblée générale du clergé, les évoques s'employaient à trouver les remèdes contre ces maux multiples. Celle de 1770 adressa aux fidèles un Avertissement sur les dangers de VincréduUté, dans le but de démontrer que les avantages promis par l'irréligion, et par la science dont elle se pare, ne sont que prestige et mensonge, qu'au lieu d'élever l'homme l'impiété le dégrade, nuit à son bonheur, rompt les liens de la société, détruit les principes de la moralité publique et renverse les fondements de la paix sociale. Cet avertissement fut envoyé à tous les évèques qui le répandirent dans leur diocèse. M^' de Luynes voulut y joindre, en le publiant, une instruction pastorale dans laquelle il répondait aux principales difïicultés objectées par les incrédules, et, entre autres principes, il prouvait l'existence de Dieu. Il signalait en particulier les pernicieux effets du Système de la Nature qu'il condamnait, et exhortait ses diocésains à se mettre en garde contre la séduction des écrits irréligieux.
L'année 1774 fut marquée par la mort de Louis XV. Le repentir sincère qu'il témoigna à ses derniers moments était incapable de réparer les maux que ses exemples pernicieux, son incurie et son manque d'énergie avaient déchaînés sur la France. Son petit-fils et successeur, Louis XVI, prenait les rênes du pouvoir dans les conditions les plus critiques. Malgré la haute idée qu'il avait des devoirs que lui imposait la royauté, il devait être impuissant à conjurer le formidable ouragan dont on vient de voir les signes précurseurs.
L'assemblée générale du clergé, de 1775, ne manqua pas de fournir, comme les précédentes, des sub-
(1) Arch. Nat. S, 7546. — G. 38 et 29. — Bihl. d'un Sénonais,
sides considérables. Durant la dernière guerre qui fut terminée en 1764 le clergé avait offert quarante millions et demi de livres, et dans les dix années qui suivirent, on lui avait demandé encore cinquante-quatre millions. Pour subvenir à tant de charges, les bénéfices simples étaient imposés entre le tiers et le quart de leur revenu, sans égard aux réparations et aux autres charges non foncières ; ce fut au point que l'assemblée ne craignit pas d'assurer, dans le mémoire qu'elle présentait au roi, que les biens du clergé, loin de tirer avantage de leur immunité, « supportaient de plus fortes impositions que ceux des sujets du royaume des différents états » (l). Cette réunion se préoccupa encore de diverses questions plus ou moins graves et notamment des trois suivantes : l'éducation de la jeunesse, dont elle fit ressortir les conséquences pour les enfants chrétiens depuis que celle-ci était devenue purement laïque ; l'insulïisance des vocations dans le clergé séculier, à laquelle elle résolut de porter remède en favorisant surtout les petits séminaires ; enfin la situation précaire des prêtres employés dans le ministère, qu'elle s'efforça d'améliorer en proposant de mettre les cures au concours et de créer des retraites personnelles et assurées pour les ecclésiastiques âgés ou infirmes. Enfin les évèques condamnèrent les ouvrages impies, devenus si nombreux, qu'ils les désignèrent seulement d'une manière générale sous l'accusation d'athéisme, de corruption des mœurs et de révolte. Il y eut alors de la part du pouvoir royal quelques velléités d'arrêter le torrent dévastateur et de donner satisfaction aux doléances du clergé, car nous voyons se produire vers ce temps dans le diocèse de Sens quelques poursuites contre les livres dangereux. En 1777, un arrêt du conseil d'Etat interdit le sieur Quatre, imprimeur à Montargis, pour avoir imprimé et vendu
^1) Jager, XVIII, 487.
un ouvrage contraire à la religion et aux bonnes mœurs (1).
Malgré la bonne volonté du roi, l'assemblée générale de 1780 eut à constater une nouvelle recrudescence de publications antichréliennes. Le bureau rédigea divers rapports sur les questions qui touchaient aux plus grands intérêts de la religion ; l'un d'eux avait pour objet la tenue des conciles provinciaux qui était refusée au clergé, alors qu'on favorisait la création de sociétés de toutes sortes. Dans un mémoire adressé au roi, il insistait particulièrement sur les ravages exercés par la mauvaise presse et il le suppliait de prendre à cet égard des mesures énergiques et décisives : « Encore quelques années de silence, y disait-on, et l'ébranlement devenu général ne laissera plus apercevoir que des débris et des ruines ». Ces paroles prophétiques ne furent pas entendues. Les sources de la foi étaient presque taries dans la société, l'impiété marchait tète levée à son prochain triomphe, les bons n'osaient rien contre elle, et les ordres religieux, plus spécialement chargés d'en arrêter les progrès, ne semblaient préoccupés que de leurs dissensions intestines et d'opérer leur dissolution avec le moins de déshonneur et le plus d'avantages possible (2).
En face de si graves préoccupations, la question janséniste était laissée à l'arrière-plan, mais elle n'en continuait pas moins de s'imposer à l'attention du clergé. Le 6 mars 1779, plusieurs curés de la ville de Sens adressèrent à l'archevêque une demande par écrit pour savoir s'ils pouvaient, sans pécher, donner la sainte communion devant les fidèles à ceux qui étaient connus pul)liquement comme étant opposés à la bulle ; ils ajoutaient, sans doute dans le but d'obtenir l'indulgence du prélat, que c'était la conduite
(1) Bibl. d'un Sénonais, l\ .
(2) Jager, XVIII. 525.
admise dans presque tous les diocèses (1). Nous ignorons la réponse qui fut faite à cette question, mais rortîcial continuait, en 1780, l'envoi de « moniloires à fin de révélation » (2).
Peu de faits saillants restent à citer sur la vie de M^ de Luynes. A titre de cardinal, il dut assister à plusieurs conclaves, en 1758, 1769 et 1775 pour l'élection de Clément Xlll, Clément XIV et Pie VI. Dans le dio(;èse, il s'occupa de l'impression de plusieurs livres liturgiques. En 1757, il fit paraître à Sens un Antiphonaire. puis en 1767 un Graduel, un Antiphonaire paroissial^ et un Cérémonial. Deux ans plus tard, le bréviaire de M^de Chavigny étant épuisé, il en publia une nouvelle édition, et il y pratiqua seulement quelques abréviations. Enfin il fit imprimer chez Tarbé (1783), un nouveau Missel d'où il enleva toute trace de jansénisme (3).
Outre les lettres pastorales déjà mentionnées, Ms'" de Lu3'^nes en a adressé à son clergé un bon nombre sur divers sujets Mentionnons celles qui parurent pour les jubilés, de 1760 et 1775, et celle de 1787 qui posait des règles pour la rédaction des actes de catholicité. D'autres encore ordonnaient des prières publiques soit à propos des naissances royales, soit, en 1781, comme actions de grâces de la prise d'York en Amérique, soit à l'occasion de la mort du dauphin et de la paix avec l'Angleterre;
(1) Coll. Languet, XLV.
(2) Bihl. d'un Sénonais, XI. — Ces enquêtes avaient pour but de renseigner le tribunal de i'ofQcialité non seulement sur ces causes, mais encore sur beaucoup d'autres infractions publiques aux lois de l'Eçlise. C'est dans ces conditions que fut prononcée, en 1752, la nullité du mariage de la nommée Ragoudet, de Fontainebleau, avec le sieur Nobis, pour crime de bigamie. Il tut condamné, en outre, par arrêt du parlement à être exposé « au carcan de Fontainebleau^ un jour de marché, avec deux quenouilles entre les bras » et au bannissement de la prévôté pendant trois ans ^G. 237).
(3) G. 566 et 567. — Bibl. d'Auxerre, A, 137, 140.
enfin plusieurs circulaires adressées aux curés prescrivaient des mesures de discipline ecclésiastique (1). Dans ces publications brillent avec éclat les hautes qualités d'esprit et de cœur de Téminent prélat ; il y apparaît comme un des types les plus parfaits de cet épiscopat de l'ancien régime qui allait disparaître.
Les assemblées générales de 1782 et 1785 continuèrent à protester, mais inutilement, contre les attaques sans cesse renouvelées des ennemis du christianisme. La seconde obtint du moins un résultat favorable au clergé des campagnes et au recrutement du sacerdoce. Depuis longtemps on reconnaissait la nécessité d'augmenter les revenus des vicaires et des curés « à portion congrue ». On appelait ainsi les desservants des paroisses qui ne recevaient qu'une modique somme d'argent fournie par les bénéficiers ou par les communautés à qui appartenait la dîme. Cette pension avait été progressivement augmentée sous les règnes précédents, mais en raison du renchérissement des choses nécessaires à la vie, elle ne suflisait plus. Les instances du clergé obtinrent du roi une déclaration qui releva ce traitement à sept cents livres, et celui des vicaires à trois cent cinquante (2).
Malgré tant de causes d'inquiétude, à Sens l'archevéque et le chapitre poursuivaient de concert leurs projets de transformation de la cathédrale. Vers 1780, les chanoines adressèrent une requête à Louis XVI pour obtenir des secours, mais sans résultat i3) La présence du tombeau du dauphin les encoura-
(1) Bibl. d'unSénonais, IX, XVII, XXI, XXV.
(2) Bibl. d'un Sénonais, XVII.
(3) G. 710. — D'après un état des biens de larclievêché, dressé vers ce temps, la recette de l'année se montait à 105,761 livres (G. '•■22). Ce chilTre était sans doute inférieur à la moyenne, car les revenus semblent avoir beaucoup varié ; ces diCFérences notables étaient dues principalement à l'importance plus ou moins grande des coupes de bois.
gea à réitérer leur {leniande. Enfin, d'après les ordres du roi, un architecte, Lemoine, fut chargé de dresser le plan et les devis des travaux à exécuter. Soufilot, neveu du grand architecte du Panthéon, reçut de son côté la mission de présenter un projet spécial de restauration, en style moderne romain, delà façade de la vieille basilique. La Bibliothèque de Sens possède encore deux esquisses des modèles qui lurent alors mis à l'étude. Le premier, où il était question de relever la tour de l'horloge à la manière de l'autre, est moins radical que le second: celui-ci brisait, changeait tout. 11 supprimait entièrement les ornements et saillies ouvragées qui faisaient une des beautés de l'architecture ogivale, ramenait toutes les galeries au même niveau, et établissait les portes latérales au milieu des tours. Le plan d'ensemble fut présenté à Louis XVI qui l'approuva en 1786 ; il accorda un secours de cent cinquantequatre mille livres à prendre sur les fonds des loteries, à raison de dix mille livres par an. pour la restauration des voûtes et du portail de la cathédrale (h. La Révolution eut, du moins, cet heureux contre-coup de faire crouler ces projets et d'empêcher la mutilation de la vénérable basilique, mutilation entreprise au nom du faux goût de cette période de décadence artistique, pour qui les merveilles de l'art gothique n'étaient qu'un stylebarbare et méprisable. Cette prétendue restauration, qui devait s'étendre sur un grand nombre d'années, fait toucher du doigt l'aveuglement profond qui empêchait le clergé, à Sens comme ailleurs, de prévoir et de (conjurer les tragiques événements qui se préparaient, malgré les doléances que les assemblées générales adressaient depuis un demisiècle au roi, pour lui dénoncer les signes avant-coureurs de la crise terrible qui menaçait d'entraîner dans le même effondrement le trône et l'autel.
(1) Quantin, Histoire de la cathédrale. — Monlaiglon, Op. cit. 67.
Mk' de Luynes s'éteignit le 12 janvier 1788, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, dans son hôtel de Paris (1). Issu d'une des premières familles du royaume, élevé de bonne heure au poste de confiance de précepteur du prince royal et d'aumonier de la dauphine, il n'avait pas perdu comme tant d'autres, au contact de la cour de Louis XV, l'esprit de son état. Le cardinalat était venu en son temps comme le complément obligé de sa carrière épiscopale. Chez lui, le grand seigneur et l'homme d'Etat entièrement dévoué à la famille royale n'avaient pas absorbé la personnalité aux dépens de ses autres obligations. 11 sut consacrer une bonne partie de son temps non seulement aux intérêts généraux de l'Eglise, mais aussi à la direction du clergé et au bien des âmes dans son diocèse ; il travailla par ses exemples non moins que par ses écrits à l'édification et au salut du peuple confié à ses soins. On rapporte que, peu de temps avant sa mort (1787) et bien qu'il fût accablé de vieillesse, il voulut encore célébrer l'ordination de ses nouveaux prêtres. Tremblant qu'il ne succombât sous la fatigue de cette longue cérémonie, plusieurs chanoines tentèrent de l'en détourner. Comme le pieux cardinal leur témoignait avec vivacité sa volonté de s'en acquitter quand même, l'un d'eux, croyant n'être pas entendu de lui, dit à ses collègues en se détournant : « N'insistons pas, Më^ l'a mis dans sa têle. — Vous vous trompez, répliqua aussitôt avec force M^"" de Luynes, c'est là que je l'ai mis, » et il posait en même temps la main sur son cœur.
(l) Il existe deux Oraisons funèbres du cardinal, et deux Odes latines eu son honneur. — Cf. Bibl. d'un Sénonais, V, XXV.
Avec lui se termine la période de Tancien régime. L'état politique et social du pays exigeait alors des réformes nombreuses et profondes. Mais Louis XVI manquait d'énergie et des qualités indispensables à un homme d'Etat, dans cette situation extrême, pour endiguer le torrent et opérer une révolution bienfaisante et pacifique.
L'Eglise de France, de son côté, ne savait appliquer les moyens énergiques et efficaces, capables de mener à bien les transformations nécessaires et de détourner les malheurs c|ui allaient la frapper ellemême avec la nation. Les assemblées du clergé, les grands et saints évèques restaient impuissants en face des causes de décadence et des ruines de toutes sortes qui s'amoncelaient depuis plusieurs siècles. L'Eglise fut victime de son union très étroite avec la monarchie, union qui avait tant contribué aux grandeurs et à la prospérité de la France ; elle fut entraînée dans la catastrophe qui était sur le point d'emporter l'ancien ordre de choses.
L'archidiocèse de Sens, qui durant de longs siècles avait jeté un éclat si brillant dans l'Eglise et dans l'Etat, conservait, même après le démembrement de la province, une grande partie de son lustre avec des pontifes tels que Languet de Gergy et Paul de Luynes. Ils terminent magnifiquement la longue série des prélats sénonais dont cet ouvrage avait pour but de retracer l'histoire. Loménie de Brienne, leur successeur, était alors ministre d'Etat. Avec lui s'ouvre l'ère révolutionnaire, car il fut l'un de ceux qui, par leurs illusions et leurs fautes, contribuèrent le plus à précipiter le bouleversement dont il devint lui-même une des plus notables victimes.
ABREVIATIONS
G. 32. au lieu de Archives de l'Yonoe, G. 32.
H 57. id. Archives de l'Yonae, H. 57.
Arch. Nat. id. Archives Nationales.
Bibl. Nat. id. Bibliothèque Nationale.
Bull. Sens. id. Bulletin de la Société archéologiqu«>
de Sens.
Bull. Auxerre. id. Bulletin de la Société des Sciences de
l'Yonne.
Annuaire de l'Yonne.
Cartulaire général de l'Yonne.
Bibliothèque historique de l'Yonne.
Pouillé du diocèse de Sens.
Gallia christiana.
Histoire littéraire de la France.
D Ceillier, Histoire des écrivains ecclésiastiques.
Nouvelles ecclésiastiques.
Rorebacher, Histoire de l'Eglise.
Labbe, Concilia.
Mansi, Concilia.
Héfélé, Conciles.
Jager, Histoire de l'Eglise de France.
Ann. de l'Y.
id.
Cart gén.
id.
Bibl. hist.
id.
Pouillé.
id.
Gall. Christ.
id.
Hist.litt.
id.
D. Ceillier.
id.
Nouv. eccl.
id.
Rorebacher
id.
Labbe.
id.
Mansi.
id.
Hofélé.
id.
Jager.
id.
TABLE CHHONULUGIUUE