Histoire de l'Eglise
Les luttes que nous avons constatées dans la précédente période entre les patriarches de Constant) nople et les papes ne tirent que s'aggraver, et, dans son égoïsme, l'Eglise grecque se concentrait de plus en plus en elle-même. Plus les patriarches faisaient d'efforts pour secouer l'autorité de leur chef légitime, plus ils tombaient sous la dépendance des empereurs, et la vie ecclésiastique allait s'affaiblissant chaque jour. On le vit pendant le règne de Michel, fils et successeur de l'empereur Théophile (mort en 842). Michel s'était tellement épuisé le corps et l'esprit par ses débauches, qu'il était devenu incapable de s'occuper des affaires de l'Etat. Il vivait de plus entouré d'hommes de la pire espèce, qui faisaient de toutes les. choses religieuses un objet de dérision, parodiant les patriarches et les évêques, faisant des processions à travers le palais impérial, et quelquefois dans les rues de la ville. Pendant ce temps, les affaires de l'Etat étaient administrées par son oncle César Bardas, esprit cultivé et ami des sciences, mais dont les bonnes qualités étaient obscurcies par des visées ambitieuses qui le poussaient à favoriser les folies de l'empereur afin de pouvoir dominer. Asservi à la volupté, il répudia sa femme légitime. Le savant et austère Ignace, qui occupait alors le siège patriarcal, combattit les extravagances de l'empereur, et se fit détester de lui non moins que de Bardas. Le même sort fut réservé à la mère
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de l'empereur, Théodora, ainsi qu'à ses deux sœurs, pour avoir tenté de le ramener dans une voie meilleure. Bardas alla jusqu'à vouloir les enfermer dans un couvent, mais Ignace refusa de leur donner le voile. Lui-même pour n'avoir pas voulu abdiquer volontairement, fut déposé et remplacé par Photius.
Photius , issu d'une des plus nobles familles, avait rempli les premiers postes et les premières députations, et possédait un savoir prodigieux. Sa Bibliothèque et ses autres ouvrages sont très-estimés; sans lui, quantité de trésors de la littérature grecque seraient perdus pour nous. On lui doit un nomocanon et des écrits contre les pauliciens*. Malheureusement, il n'aspirait qu'à briller, et son esprit manquait d'élévation. Cette seule pensée qu'il put consentir à devenir le successeur d'Ignace, doit le rabaisser singulièrement dans notre estime, sans parler de sa conduite subséquente. Plusieurs évêques de la contrée n'avaient pas été consultés pour sa nomination. Et comme Ignace conservait l'attachement de la partie la plus honnête du clergé, Photius le fit indignement maltraiter, atin de le contraindre à déclarer qu'il avait abdiqué volontairement. Ignace refusa, et Photius redoubla de sévices. A cette vue, les évêques se rassemblèrent, déposèrent Photius et l'excommunièrent. Ces évêques ayant subi le même sort qu'Ignace, le peuple prit parti contre Photius, et l'empereur résolut, pour calmer le tumulte, de prier le pape de le reconnaître. Un grand pontife, Nicolas I®', occupait le siège de saint Pierre. Photius lui manda qu'Ignace avait abdiqué spontanément, et que lui-même n'avait accepté cette dignité nouvelle que malgré lui. Nicolas ne se laissa pas tromper et répondit qu'il ferait examiner l'affaire par des légats. Ces légats, arrivés à Constantinople, furent enfermés pendant quelques mois; on alla même jusqu'à leur refuser la nourriture nécessaire, afin de les amener à reconnaître Photius : ils eurent la faiblesse d'y consentir (861). Nicolas, à cette nouvelle, convoqua un concile où il blâma sévèrement les
» Sou principal ouvrage dogmatique , De Spirittis Sancti mystagogia, a ùlé publié par J. Ilergonrœtber. Ratisb., 1857. Il a été réimprimé dans la nouvelle, ou plutôt dans la première édition complète de ses œuvres.
SCHISME d'orient. — PIIOTIUS. 263
légats et prononça contre Photius la sentence de déposition (863). Photius publia d'abord un écrit où il s'appliqua à réfuter la sentence du pape, et surtout ce que Nicolas avait dit contre la violation des interstices dans la réception des ordres. De la défense il passa bientôt à l'attaque, et dans un concile tenu à Constantinople (867), il essaya de prouver que l'Eglise d'Occident était tombée dans l'erreur et même dans l'hérésie. Le schisme, le malheureux schisme était commencé.
On nia d'abord la primauté de l'Eglise romaine, ou du moins son institution divine , et on prétendit que Constantinople étant la capitale, était en possession de la primauté. iLe principal grief qu'on faisait valoir, c'est que la doctrine de jl'EgUse occidentale touchant la procession du Saint-Esprit 'était hérétique. Sans doute, le premier concile de Constantinople avait dit simplement que le Saint-Esprit procède du Père, mais les Pères grecs, tels que saint Cyrille d'Alexandrie et saint Basile, avaient toujours reconnu que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. L'Eglise d'Occident avait également professé cette doctrine, témoin surtout saint Augustin, et c'est en 589, au concile de Tolède, que le filioque avait été ajouté au symbole, en réfutation des ariens. De l'Espagne, cette addition se répandit dans les Gaules. Les moines occidentaux de Jérusalem l'acceptèrent également, et c'est là que les Grecs la connurent pour la première fois. Cette affaire avait été soulevée, sans avoir de suite, dans un concile de Gentilly, près de Paris (767), par une députation grecque. Un concile d'Arles confirma cette addition et pria Léon III de l'approuver. Léon refusa d'abord de l'insérer au symbole, mais il y consentit enfin sur la demande des évêques francs, qui déclarèrent que ce qui était vrai devait être inséré dans le symbole. Photius insistait principalement sur ce fait. Il tâchait aussi de prouver la chute de l'Eglise occidentale , en disant que les Latins permettaient en carême de manger du lait et du fromage, ne reconnaissaient le droit de confirmer qu'aux évêques et imposaient le célibat aux prêtres. Il en vint jusqu'à déposer le pape et à l'excommunier.
S'il y avait eu encore quelque reste d'esprit chrétien dans l'Eghse orientale, Photius, bien loin de gagner par cette conduite honteuse, se fût décrédité à jamais. Mais cet esprit
manquait complètement, et les évêques trempèrent dans toutes les indignités de Photius.
Basile, devenu empereur (867), déposa Photius et l'enferma dans un couvent. Cette déposition fut confirmée, en 869, par le huitième concile œcuménique. Adrien II y avait envoyé des légats. Photius se releva bientôt après, mais son triomphe dura peu et il mourut misérablement (vers 891).
A toutes ces controverses vint s'ajouter celle de savoir si les Bulgares appartenaient à Rome ou à Constantinople. Photius déposé, la bonne entente se rétablit sous ce rapport, mais elle ne dura pas , et sous le patriarche Michel Cérulaire (1043-1059), le schisme s'éternisa*. Michel Cérulaire s'éleva de nouveau contre Rome, de concert avec l'évêque bulgare Léon d'Achrida. Dans une lettre aux évêques latins, il reproduisit les anciens arguments de Photius et en ajouta de nouveaux. Selon lui, les Occidentaux en consacrant du pain non fermenté, prouvaient qu'ils étaient juifs; en mangeant le sang des animaux, ils attestaient qu'ils étaient devenus païens. Léon IX réfuta solidement toutes ces extravagances dans une lettre adressée à Cérulaire. L'empereur Constantin Monomaque, désirant trouver dans le pape un auxihaire contre les Normands d'Italie, souhaitait la fm de la dispute. Sur sa demande, Léon envoya à Constantinople une légation présidée par le fameux cardinal Ilumbert. Elle fut accueillie par l'empereur avec déférence , par Cérulaire avec dérision et mépris. Humbert soutint parfaitement la cause des Occidentaux, et l'empereur ordonna même que l'écrit apologétique de Léon fût traduit en grec. Cette députation toutefois ne servit pas à grand'chose ; Cérulaire s'obstina dans sa résistance. L'empereur permit enfm au cardinal de déposer dans l'église Sainte-Sophie de Constantinople un document qui renfermait la sentence de déposition de Cérulaire. La dépu-
' Bvevis commemoratio eorum, quœ gesserunt Apocrisiarii sanct. roman. Sedis in regia urbe ..., par le cardinal Huuibert. (Barou., 1054, n. 2-26.) — Coru. Will, Acta et scripta, quœ de contvoversiis Ecclesiœ grœcœ et latinœ sœculo XI composita extant. Marp. et Lips., 1861, iii-4o.
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tation partit sans avoir rien décidé. Le patriarche d'Antioche soutenait, il est vrai, les intérêts de Ilumbert, mais ce fut inutilement. Le schisme subsista, et il a résisté jusqu'ici à tous les assauts qu'on lui a livrés. Il continuera de le faire tant que le véritable esprit chrétien ne sera pas rentré dans l'Eglise grecque.