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I^ CHRISTIANISME EN ORIENT

accoururent en foule à Jérusalem de toutes les parties de la terre; rien n'arrêta plus l'élan de leur piété. Il en fut ainsi jusqu'au moment où la ville sainte tomba au pouvoir des mahométans. Toutefois, les premiers califes témoignèrent encore beaucoup de respect à Jérusalem, car ils honoraient Abraham et les anciens patriarches et considéraient Jésus- Christ comme un prophète divin. La tolérance instinctive des califes envers les chrétiens fut favorisée dans la suite par les avantages intellectuels que les Grecs procurèrent aux moslims. Plus les relations des mahométans avec les chrétiens s'étendaient, plus les arts et les sciences, surtout depuis Haran-al-Raschid, devinrent florissants, et moins on sut mauvais gré aux chrétiens de faire leurs dévotions dans la ville sainte. Cette dévotion revêtait les formes les plus diverses. Les princes chrétiens, aux sixième, septième et huitième' siècles, entretenaient de nombreux rapports avec Jérusalem et la Palestine ; ils y faisaient de riches fondations, soutenaient les différentes formes du culte sans rencontrer un seul obstacle. Ces libres relations, quoique souvent interrompues , se poursuivirent jusqu'au commencement du dixième siècle.

Mais des jours fâcheux se levèrent pour les chrétiens. Les Fathimites, qui jusque-là avaient régné en Egypte, étendirent leur domination sur la Syrie et la Palestine , et adoptèrent envers les chrétiens une ligne de conduite toute différente : il n'y eut sortes d'avanies et de vexations qu'ils ne leur fissent essuyer. La visite des saints Lieux fut non-seulement entravée, mais défendue ; l'église de la Résurrection fut détruite. Cette fureur finit cependant par s'épuiser, et des temps meilleurs reparurent encore dans le cours du dixième siècle. Mais au onzième les Turcs seldjucides, peuple farouche, dominèrent sur Jérusalem et la Palestine , et inaugurèrent pour les chrétiens une situation désespérée. Toutefois, le pieux désir de visiter Jérusalem et ses alentours se réveillait parmi les chrétiens d'Occident avec plus d'énergie que jamais*. Quelques

* W. Jankmann , De peregrinationibus et expeditionibus sacris ante synodum claromontanam. Vratisl., 1859. — En 1035, Robert 1er, duc de Normandie, alla pieds nus à Jérusalem, avec une suite nombreuse de peuple. Sweyn, le frère d'Harald, tombé à Hastings le 14 octobre 1066, se rendit à pied de Flandres à Jérusalem.

pèlerins furent mis à mort. Quand les temps devenaient meilleurs , on se bornait à les piller, et après leur avoir tout enlevé, on exigeait encore une pièce d'or de quiconque voulait entrer dans Jérusalem. Les choses n'allaient pas mieux même quand des bandes entières d'Occidentaux se présentaient à Jérusalem. Ainsi, en lOG^, Sigfried, archevêque de Mayence, Othon, évêque de Bamberg, les évêques de Ratisbonne et d'Utrecht ^ s'y étaient rendus accompagnés de plusieurs ecclésiastiques de tout rang, de comtes et de chevaliers, formant un total de sept mille personnes ; deux mille seulement rentrèrent dans leur patrie : tous les autres avaient péri dans les combats, dans la misère ou dans les tortures. Les affronts et les ignominies auxquels les fidèles étaient en butte, les persécutions dont chaque pèlerin était l'objet, révoltaient tous les sentiments chrétiens.

Ces affronts furent particulièrement ressentis en 1093 par un ermite nommé Pierre Damien, qui, ayant entrepris le voyage de Jérusalem, avait vu toutes ces horreurs de ses propres yeux. C'était un homme d'une piété profonde, d'un grand courage et facilement inflammable , d'une éloquence entraînante ^. 11 se demanda si ce n'était pas un devoir pour les chrétiens de purger les Lieux saints d'une telle infamie, et il ne douta point que le Christ lui avait promis dans une vision de venir en aide à ceux qui tenteraient de les affranchir des mahométans. Animé d'une nouvelle ardeur, il communiqua ses vues, et entraîna dans son dessein le patriarche Siméon de Jérusalem. Revenu de Jérusalem, Pierre se présenta devant Urbain II (1088-1099) , devant les princes et le peuple et développa son projet avec beaucoup de force et de netteté. Gagner le pape était chose d'autant plus facile que lui-même nourrissait la même pensée. Ce n'était pas la première fois que l'idée se manifestait parmi les chrétiens d'arracher le saint sépulcre aux mains des infidèles. Déjà le pape Sylvestre y avait songé. Grégoire YIl était allé plus loin encore, mais l'état des affaires ne lui avait pas permis d'en venir à l'exécution. Urbain II était persuadé qu'il fallait ac-

^ Dans ce nombre figurait Altmauii, plus tard évêque de Passau. * D'après de nouvelles recherches, Pierre était moins estimé de ses contemporains qu'il ne le fut plus tard.

complir les désirs de ses prédécesseurs. Cette question fut débattue dans un concile de Plaisance en 1095, en présence des légats de l'empereur grec, qui excitèrent les Occidentaux à venir à leur secours contre les Turcs , et hâtèrent encore l'exécution du plan. Le concile de Clermont (novembre 1095) examina l'afFaire de la croisade dans tous ses détails, et dans une grande assemblée composée d'évêques (92), d'abbés, de ducs, de comtes, de chevaliers, Urbain II prononça un discours qui ébranla si merveilleusement les assistants , qu'ils s'écrièrent tous d'une voix unanime : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! » Adémar, évêque du Puy, se jetant alors aux pieds du pape , lui demanda la permission de se joindre à la croisade, qu'il accompagna effectivement en qualité de légat du Salnt-Siége. La plupart des chrétiens attachèrent une croix rouge à leur habit, pour indiquer qu'ils étaient prêts de se sacrifier corps et àme à Celui qu'ils allaient servir. L'enthousiasme était universel. Ni les infirmités, ni l'âge, ni la richesse , ni la pauvreté , ni la noblesse , ni la roture n'excluaient de cette expédition. Partout au premier signal , chacun était invinciblement entraîné à prendre la croix et à voler à la délivrance du saint sépulcre*.

Si nous considérons ce phénomène dans ses causes intrinsèques, nous devrons reconnaître qu'il compte parmi les plus magnifiques de ceux que présente l'histoire : tant la ferveur religieuse remuait profondément les esprits. Il est beau, sans doute , quand le roi et la patrie sont en péril , de voir chacun s'empresser et voler aux armes ; mais ce qui est plus rare , et partant plus magnanime, c'est de voir une idée rehgieuse produire un ébranlement si vaste, si puissant, si énergique. Jamais Pierre Damien ni Urbain II n'auraient pu exciter une pareille flamme si déjà il n'y avait eu partout des matières inflammables. Ils ne firent que donner une expression aux sentiments muets de leur siècle, produire au dehors ce qui agitait toutes les poitrines. Attribuer les croisades aux raffinements de la politique, notamment des papes, serait prouver qu'on manque à la fois d'inteUigence et de cœur : comme si

* J.-F.-A. Peyré, Histoire de la première croisade. Lyon et Par., 2 voL, 1859. — H. Sybel , Geschichte des ersten Kreuzzuges. Dûsseld., 1841. — Adrien de Brimont, Urbain II. Par., 1862, p. 243-375.

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