‹ Histoire de l'EgliseChapitre 12 sur 253 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

la ruse et la politique suffisaient pour remuer pendant deux siècles toute une partie du monde ! On a dit que l'enthousiasme des croisades n'était que superstition, et c'est là qu'on en a cherché la cause : la froide raison ne connaît pas l'enthousiasme et ne sait pas de quoi il est capable. Volontiers on se figure que la vie religieuse n'est possible qu'à la condition de revêtir les formes que nous lui voyons de nos jours. Les hommes de notre siècle, avec leur foi hésitante et stérile, se constituent les juges de la foi vigoureuse et féconde des temps anciens, et, afin de flétrir le christianisme dans ses plus grandes manifestations, ils prononcent le mot de superstition, croyant avoir expliqué parla ce magnifique phénomène. Les croisades, a-t-on dit encore, sont l'œuvre d'esprits ignorants et incapables de comprendre les difficultés d'une pareille entreprise. Rien de plus facile, assurément, que d'expliquer après coup comment il eût fallu s'y prendre; mais il est fâcheux que messieurs nos savants n'aient pas vécu au onzième siècle pour subvenir à l'ignorance de ce temps; aujourd'hui leurs critiques sont vaines et de mauvais goût. La raison profonde de ce grand mouvement, ce fut l'enthousiasme religieux, l'amour de Jésus-Christ et le désir de le posséder, l'esprit de pénitence. En disant cela, nous ne nions point qu'il se soit mêlé plus d'une considération impure et mesquine, plus d'une passion vulgaire. Mais les plus belles choses humaines ont de ces excroissances ; seulement ce ne sont pas les excroissances qui produisent de si nobles fruits. Au reste, il y avait des degrés même dans les choses répréhensibles. C'était le caractère des chevaliers de ce temps de chercher à ferrailler et à rompre des lances, et comme cette fureur avait été modérée par la paix de Dieu, plusieurs s'estimèrent heureux de trouver une occasion de contenter leur humeur belhqueuse. C'était là évidemment un des mobiles purement humains. On ne peut nier non plus que quelques-uns ne fussent emportés par l'ambition des conquêtes ; et, dans une couche inférieure, par la soif du butin et du pillage. 11 se peut enfin que certains moines se soient trouvés à l'étroit dans les quatre murs de leurs couvents. Nous avouons tout cela ; c'est le cours ordinaire des choses. Mais ce n'est point en invoquant de tels abus qu'on diminuera la

grandeur de ce fait. L'expédition ne devint possible que parce qu'un grand nombre d'entre les chevaliers les plus pieux, les plus sages, les plus nobles, les plus vaillants et en même temps les plus riches de l'Occident se placèrent à sa tête. Tel fut Godefroy de Bouillon , «ju'on peut mettre à côté des plus glorieuses figures de chevaliers de son temps. Les autres noms célèbres sont connus.

De grandes masses furent bientôt réunies , et l'expédition commença. Des bandes moins nombreuses les précédèrent, pleines d'élan et de feu; mais comme elles manquaient de discipline, elles périrent sans profit. L'armée véritable commença sa marche dans l'automne de 1096. Après des souffrances, des dangers, marqués par des combats indescriptibles et plusieurs défaites, Jérusalem fut enfm conquise le 15 juillet 109V). Mais ce n'était pas tout de délivrer le saint sépulcre, il fallait aussi conquérir au christianisme Jérusalem et même la Palestine et la Syrie. Godefroy de Bouillon, digne de la confiance qu'on avait mise en lui et connu de tous pour sa piété, fut nommé roi de ce nouveau royaume. Un fait qui suffirait seul pour le caractériser , lui , son armée et son époque , c'est qu'il refusa de porter une couronne d'or là où le Seigneur avait porté une couronne d'épines.

Cependant, quelques grands et louables que- fussent les efforts déployés par l'Occident chrétien, il n'entrait point dans les desseins de la Providence que les plans de l'homme aboutissent à un succès durable. Le royaume de Jérusalem , avec tous les comtés et les principautés qui s'y rattachaient, retomba au pouvoir des infidèles, malgré les nombreuses expéditions des Occidentaux en Orient, et quoique la vaillance et l'enthousiasme primitifs ne se fussent point refroidis. Les causes immédiates pour lesquelles la ville et le royaume de Jérusalem ne purent être conservés par les Latins sont faciles à démêler. On était loin de la source où il aurait fallu puiser la force de soutenir le nouveau royaume. Ce royaume luimême se composait des éléments les plus hétérogènes : on y voyait des chrétiens et des juifs, des mahométans et jusqu'à des païens. Les chrétiens se scindèrent et formèrent divers partis : Occidentaux et Orientaux, Grecs et Latins, nestoriens et nionophysites, sans parler des anciennes sectes dont il res-

tait encore des débris. Les mahométans eux-mêmes, partagés en factions innombrables, n'avaient pas plus de cohésion que les chrétiens. Il en était de même chez les Juifs. Au lieu d'une masse compacte, ce n'étaient de toutes parts que contradictions insolubles à toute puissance humaine. Le nouveau royaume était de plus enveloppé d'ennemis puissants, de royaumes dont la plupart des souverains ne le cédaient pas aux princes chrétiens en vertus chevaleresques. Les Latins, contre lesquels les Grecs fomentaient perpétuellement l'esprit de jalousie, se laissèrent dominer par les considérations vulgaires et égoïstes, connurent bientôt l'ambition, la passion des conquêtes, l'amour du lucre, etc. Toutes ces causes protestaient contre la durée du nouveau royaume. Les espérances qu'on avait conçues d'en faire peut-être le point de départ de la propagation du christianisme en Asie et de jeter ainsi un bon levain dans la masse orientale, furent anéanties. Des luttes honorables furent principalement soutenues par les trois ordres chrétiens qui avaient été fondés dans la Terre - Sainte, les hospitahers de Saint-Jean* (1118), les templiers (1118) et les chevaliers teutoniques. Mais toute leur valeur fut impuissante à soutenir ce qui était condamné à périr et ce que la Providence n'était plus disposée à conserver, et la fin du treizième siècle fut aussi le terme des croisades. Louis IX, roi de France, fut le dernier qui, en 1249, tenta un grand mais inutile effort pour recouvrer Jérusalem, perdue depuis longtemps.

La cause pour laquelle les croisades cessèrent justement alors et ne durèrent pas davantage s'explique par la situation générale de l'époque. L'âge d'or du moyen-âge finissait avec le treizième siècle, et le quatorzième marquait à plusieurs égards une ère de décadence et de décomposition, de cupidité et d'égoisme, qui ne laissait ni la force ni la volonté de voler au secours du saint sépulcre et de venger l'opprobre des chrétiens. Quant au croisé, qui s'était laissé emporter par la

* Ptol. Veltronius, Statuta ordinis hosp, sanct. Johann. Rom., 1588. — Vertot, Histoire des chevaliers hospitaliers de saisit Jean. Par., 1726, 4 t. m-4o (1761, 7t.). — Paoli, DelT origine ed instituto del ord. di S. Giovanni. Rom., 1781, in-40, — Falkeustein, Geschichte des Johannit.-Ordens. Dresde, 1833, 2 vol. — H. Ortenburg, Der Ritter-Orden des hl. Johannes von Jérusalem. Regsb.. 1866.

ferveur de son siècle, il avait atteint son but. Il était parti avec des sentiments de pénitence , poussé par la piété et la dévotion, et par une sainte impatience : tout cela était réalisé, alors même qu'il mourait en chemin ou en combattant l'ennemi. Seulement, le grand dessein que la masse s'était proposé n'était pas accompli. L'Asie, où nul royaume chrétien ne fut fondé , resta en grande partie fermée au christianisme. Quant aux avantages des croisades, la tranquillité qu'elles ont procurée à l'Occident sous le rapport politique, le progrès des sciences, l'extension de la civilisation, l'agrandissement des vues chez les Occidentaux , les profits matériels et commerciaux, les uns ne sont point de notre ressort, les autres, nous les traiterons, en partie du moins, quand nous parlerons des sciences qui furent mises en honneur et cultivées par le moyen-âge.

L'islamisme ne fit donc aucune perte dans la grande lutte engagée entre lui et l'Evangile, et il conserva en Asie ses anciens droits usurpés. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que la conquête de l'empire byzantin fut retardée de quelques siècles par les croisades; mais elle devait être réalisée dans le cours des âges, et elle le fut au quinzième siècle. Constantinople fut prise en 1 453, alors que les Turcs occupaient depuis un siècle les contrées orientales de l'Europe et qu'Andrinople était depuis longtemps la résidence des sultans (1361). Ce fut donc dans la seconde moitié de notre période, dans un temps de déclin et de dissolution, que les mahométans, loin d'être ébranlés en Asie, au centre même de leur puissance, obtinrent la prépondérance sur les chrétiens même dans l'Europe orientale. Cette perte est surtout imputable aux Grecs. Séparés de l'Eglise par leur esprit schismatique, ils furent tout ensemble incapables et de se subvenir à eux-mêmes et de profiter des secours qu'on leur offrait. Ils n'étaient pas moins hostiles aux catholiques que les anciennes sectes ou que les mahométans. Aucune de leurs propositions de paix n'était sérieuse; toute tentative de conciliation n'était qu'apparente, et les Occidentaux n'avaient plus aucun penchant à leur venir en aide. Le christianisme des Grecs, inerte, impuissant, privé de tout attrait intérieur, tombait à l'état de cadavre. 11 n'est pas douteux que Dieu fera durement expier

aux Grecs l'énorme faute qu'ils ont assumée dans leurs relations avec l'Eglise catholique. Quand ils la comprendront bien, cette faute,, et qu'ils l'auront expiée, ils sentiront renaître en eux la force morale et religieuse qui leur manque depuis leur séparation.

Heureusement, ce que le christianisme avait perdu en Orient, il le recouvra dans l'Europe occidentale. Les Espagnols vainquirent les Maures dans un combat magnifique , où étaient en jeu les seuls intérêts de la religion et de l'Eglise, et déjà avant la fm du quinzième siècle, en 1492, le royaume de Grenade, le dernier des royaumes maures en Espagne, s'écroulait sous Ferdinand et Elisabeth. Deux millions de mahométans restaient alors en Espagne; on les somma aussitôt d'entrer dans l'Eglise, car il ne venait pas même à l'idée des Espagnols de ce temps qu'on put embrasser le parti contraire. On ne négligea rien pour les instruire, mais quand l'instruction était insuffisante, on n'hésitait point à employer les présents, les menaces mêmes et les châtiments, tous procédés qui assurément n'étaient pas suggérés par l'esprit du christianisme.

En agissant ainsi, les Espagnols obéissaient d'abord à cette conviction intérieure , qu'ils ne s'estimeraient heureux que lorsqu'ils verraient tous les habitants de l'Espagne appartenir à l'Eglise ; ils cédaient aussi à de hautes considérations politiques. Les Maures vaincus étant en continuelles relations avec les mahométans d'Afrique, leur demandèrent et obtinrent secours en leur qualité de mahométans, et des corps de troupes s'avancèrent sur les côtes d'Espagne. L'Espagne ne pouvait donc espérer de conserver longtemps les avantages qu'elle avait remportés, tant que ses habitants ne seraient pas tous chrétiens. Ainsi s'expliquent les moyens peu chrétiens employés à la conversion des Maures. Ceux-ci, qui n'étaient le plus souvent convertis qu'en apparence, ou ne l'étaient point du tout, se réfugiaient dans les montagnes et y soulevaient de perpétuelles insurrections. Toutefois , ces vains essais furent bientôt réprimés, et il ne resta plus aux Maures d'Espagne, après qu'on leur eut offert d'émigrer, qu'à choisir entre le baptême et la mort. Un des hommes les plus actifs de ce temps et qui travaillèrent le plus à la conversion des

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