La querelle syner g istique
Luther s'était déchaîné contre la pratique des bonnes œuvres, qu'il prétendait contraire à la gloire et aux mérites de Jésus-Christ. Suivant lui, les bonnes œuvres ne sont ni nécessaires ni utiles au salut ; elles nuisent à l'homme parce qu'elles le bercent d'une confiance illusoire dans sa justice personnelle. Comme cette doctrine entraînait dans la vie pratique les plus désastreuses conséquences et préparait les voies à la corruption universelle des mœurs, Mélanchthon, depuis 1535 déjà, avait défendu la nécessité des bonnes œuvres, mais sans leur attribuer aucun mérite. Cette doctrine passa dans V Intérim. Georges Major, un de ses collaborateurs, eut le courage d'enseigner que les bonnes œuvres sont nécessaires au salut. Son dessein, en innovant ainsi, était très-louable; il regrettait amèrement que les œuvres chrétiennes fussent négligées parmi les siens, qu'on ne pratiquât pas assez la nouvelle obéissance, comme on disait alors; tout cela, disait-il, changerait indubitablement si l'on reconnaissait la nécessité des bonnes œuvres pour le salut. En agissant ainsi il ne se rapprochait pas plus des catholiques que les luthériens eux-mêmes, car il n'établissait aucun rapport intrinsèque entre la sanctification et le salut ; il croyait seulement que les bonnes œuvres devaient accompagner la foi (d'une façon tout extérieure), pour que la foi put devenir participante du salut. Sa doctrine n'en souleva pas moins une clameur universelle, et un ami de Luther, N. Amsdorf, composa un écrit pour démontrer que les bonnes œuvres sont funestes au salut * . La formule de concorde , qui essaya aussi de calmer les disputes nées sur ce sujet, désapprouva, quoique en termes très-adoucis , la théorie d' Amsdorf^ tout en rejetant celle de Major, à cause du mot seul contenu dans cette proposition : « La foi seule procure le salut, et par elle
* Nicolas Amsdorf : Cette proposition : les bonnes œuvres sont fmiestes au salut, est une proposition exacte, vraie, chrétienne, prêche'e par les saint Paul et saint Luther, 1559, in-4o. Il la défendit probablement dans le même sens que Luther, qui disait dans une conférence : « Fides nisi sit sine uUis, etiam minimis operibus, non justificat; immo non est fides.»
nous devenons justes sans les œuvres. » Cette restriction paraissait intolérable.
Si, d'après la doctrine des luthériens, les bonnes œuvres ne sont pas nécessaires pour le salut, sont-elles nécessaires en général? Cette question, agitée parmi les luthériens, fut diversement résolue. La Confession d'Augsbourg et son apologie disent en plusieurs endroits qu'elles sont nécessaires, et la formule de concorde invoque leur autorité. Quant à démêler le sens qu'on donnait au mot nécessaire , cela n'est pas facile. Il signifiait peut-être : on peut admettre que la foi sera toujours accompagnée de quelque bonne œuvre. De plus, les bonnes œuvres ne sont pas complètement stériles , car la formule de concorde leur assure toujours quelque avantage temporel, et à celui qui les opère une plus grande récompense dans le ciel''. D'après cela, la foi mériterait le ciel sans les œuvres, et cependant les œuvres y ajouteraient quelque chose ^.
Le colloque religieux d'Altenbourg (1558) augmenta encore le désarroi et l'amertume. Luther avait enseigné un jour la prédestination absolue. Mélanchthon insistait de plus en plus pour qu'on admît, dans l'œuvre de la conversion, le concours du libre arbitre avec la grâce. Cette coopération de l'homme s'appelait synergisme. Amsdorf écrivit de nouveau contre le synergiste Pfeffinger (à Leipzig)'*. Les lénois, dont Flacius était devenu le chef depuis 1557, soutenaient que l'homme naturel ne peut pas coopérer à Dieu, mais seulement lui résister. Le duc de Saxe intervint à titre de nouveau pape et prononça l'anathème contre toutes les hérésies qui pullulaient alors, mais surtout contre le synergisme ^ — Victorin Strigel, professeur à léna, accusé de synergisme , fut jeté en prison
* Solida déclarât. : « Negari non potest, quod in augustana confessione ejusdemque apologia haec verba saepe usurpentur atque repetanlur : bona opéra esse necessaria, » etc.
2 Lib. I, IV, § 25.
3 Mœhler, Symbolique, p. 207-209.
* Pfeffinger, De lihertate voluntatis humanœ quœstiones. Lips., 1555. — Amsdorf, Oeffentl. Bekt. der reinen Lehre des Evang. mit Confutatio der jetzigen Schwœrmer. léna, 1558.
s Solida ex verbo Dei sumpta confutatio et condemnatio prœctpuarum corruptelarum, sectarum et errorum. léna, 1559, 1 vol. in-4o. (Corpus doctrin. Thuring.)
LES CRYPTO-CALVINISTES. 169
et afrreusement maltraité. Après des demandes réitérées, le duc permit à Weimar (1500) une conlerence entre Flacius et Strigel*. Et comme Flacius s'était entouré à léna d'un tribunal inquisitorial et fulminait les foudres de Texcommunieation , la cour ducale se vit obligée d'y instituer un consistoire civil et de lui réserver le droit exclusif de l'excommunication. Les partisans de Flacius se mirent sur la défensive, refusèrent de reconnaître le duc pour leur pape et en appelèrent au peuple contre le gouvernement. La cour les expulsa du pays (10 décembre 1561), se jeta dans les bras des Wittenbergeois, et, sur leur conseil, établit à la faculté théologique d'Iéna des maîtres plus tolérants. Mais lorsque le duc Jean- Frédéric eut perdu à la fois l'empire et la liberté à la suite des (( affaires de Grumbacli » (1567), les partisans de Flacius, mais non Flacius lui-même, furent rappelés. — En 1560, ce dernier soutenait que le péché originel est la propre nature de l'homme. Il fut abandonné même par ses plus anciens amis, et délaissé de tous , il mourut misérablement à Francfort (1575) « comme une bête féroce qui succombe sous le poids des tortures ^. »