PRINCIPES DE BONIFACE VIII
de Jean XXII, en fournit une preuve particulièrement sensible. Ce pape disait un jour, à voix basse et en pleurant, à l'oreille d'un légat de Louis de Bavière : Volontiers je me réconcilierais avec Louis, mais j'ai les mains liées par le roi de France ; je ne le puis. Aussi nous expliquons- nous parfaitement la gravité de la démarche de Clément V, lorsqu'il s'obligea d'aller résider en France. — En disant que le tort était du côté de Jean XXII, nous ne prétendions point que Louis eût complètement raison. Parmi ses torts il faut compter celui d'avoir élu un antipape et de s'être fait couronner par lui. Il eut tort également de faire de sa cour de Munich le rendez-vous de tous ceux qui étaient mécontents du pape, surtout dans l'ordre des franciscains, dont plusieurs émettaient des principes absolument erronés. L'empereur, sans doute, ne les approuvait pas, mais en leur permettant de s'assembler autour de lui, il donnait lieu à toutes sortes de soupçons.
Il importe d'examiner en détail les principes qui avaient été formulés depuis Boniface YIIl jusqu'au temps de Louis de Bavière. De part et d'autre on était tombé dans les extrêmes. Dans sa fameuse bulle Unam sanctam, Boniface VIII disait : Jésus-Christ a fondé une Eglise, sainte, catholique et apostolique. Cette Eglise est unique; elle ne forme qu'un seul corps et n'a qu'un seul chef. Deux glaives ont été donnés à l'Eglise par Jésus-Christ (explication du texte de saint Luc, xxii, 38). L'un est porté par l'Eghse, par le pape; l'autre est porté pour l'Eguse, par les rois et les empereurs selon l'ordre et la permission du pape. Ces deux glaives représentent les deux pouvoirs spirituel et temporel. Or, il est nécessaire, pour éviter les plus graves désordres, que l'un de ces glaives soit subordonné à l'autre. Un corps à deux têtes serait un monstre. On donnerait dans l'hérésie des manichéens en niant qu'une puissance doive être subordonnée à l'autre, car on admettrait deux principes contraires. Or, de même que l'âme est supérieure au corps, la puissance spirituelle l'emporte sur la puissance temporelle ; d'où il suit que l'autorité temporelle est subordonnée à la spirituelle.
Suivant cette bulle, comme on le voit, c'est l'Eglise qui offre la plus parfaite notion de la société. Cette notion en
renferme deux autres, celle de l'EgHse et celle de l'Etat. L'Eglise, selon Boniface Yill, comprend à la fois l'Etat et l'Eglise, l'Eglise dans le sens strict et en tant qu'opposée à l'Etat. Le pape est le chef de l'Eglise dans l'acception la plus large de ce mot, parce qu'il est le chef de l'Eglise entendue dans le sens strict. C'est pourquoi tous les princes et les rois lui sont subordonnés ; c'est à lui que les deux glaives ont été remis originairement : il confie l'un aux rois, il garde l'autre pour lui-même. Cet idéal d'un royaume unique était aux yeux de Boniface YIIÏ le seul qui réalisât toutes les conditions. Nous avons là l'expression la plus complète des tendances du moyen-âge vers l'unité absolue. Croire le contraire, c'était, dans la pensée de Boniface, professer le manichéisme. Ce qu'il faut penser de cette théorie, on peut l'inférer de ce que nous avons dit des principes de Grégoire VIL La nature et la grâce, bien qu'elles ne se rattachent pas à la même conception, ne sont pas aussi contraires l'une à l'autre que les deux principes des manichéens, et on peut admettre une différence entre le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique sans admettre deux principes contradictoires. Si la nature et la grâce viennent l'une et l'autre de Dieu, elles ne sont pas inconciUables.
Après que les principes de Boniface VIII, ou plutôt les principes des papes depuis Grégoire VII, eurent été formulés dans une bulle avec une rigoureuse précision, il ne manqua point d'écrivains pour les pousser systématiquement aux dernières extrémités, dans des ouvrages répandus au loin, et pour les appliquer à des cas particuliers. Parmi eux nous distinguons surtout Augustin Triumphus et François Alvarus. Quand on examine les textes bibliques que ces savants, et d'autres encore, citaient à l'appui de leurs assertions, on admire avec quelle confiance ils se cramponnaient à leur système, et la fermeté de leur conviction ne laisse pas de nous inspirer la plus grande estime, si loin qu'ils aient poussé leurs extravagances. Ainsi, après avoir cité cette parole de Jésus- Christ : « Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre, » ils disaient : Le pape est le remplaçant de Jésus- Christ; sa puissance ne se borne donc pas aux choses du ciel, mais elle s'étend aussi aux choses de la terre.