DE GRÉGOIRE VII A LA FIN DIJ QUINZIÈME SIÈCLE
L'Eglise venait de réparer les ruines causées par les ravages des Huns et l'émigration générale des peuples. En convertissant les barbares, elle avait un peu dompté leur sauvage énergie, et elle commençait à les civiliser, lorsque l'orient et le midi ouvrirent sous ses pas un nouvel et épouvantable abîme d'éléments destructeurs. Les hordes farouches de Mahomet, après avoir conquis la moitié de l'Asie et de l'Afrique, envahirent l'Europe^ renversèrent en Espagne le royaume des Yisigoths, et, poursuivant le cours de leur* ravages, pénétrèrent au cœur du royaume des Francs, pillèrent l'Italie et jusqu'à l'église de saint Pierre à Rome, tandis que les Avares, peuple païen^ inauguraient dans la Pannonie inférieure leurs expéditions désastreuses. Ces forces étaient à peine amorties par le bras vigoureux des Francs, et l'Eglise, toujours infatigable, recommençait son œuvre civilisatrice, lorsque des bandes avides de pillages, sorties des extrêmes régions du nord^ inondèrent l'Allemagne, la France et d'autres pays, conquirent l'Angleterre et semèrent partout la dévastation, pendant que les Magyares, débordant du sud, prenaient la place des Avares et tenaient à honneur de ne le point céder à leurs devanciers par la violence et par aucun genre de forfaits.
Au milieu des ruines accumulées par ces sauvages/ leurs malheureuses victimes retombèrent elles-mêmes dans la barbarie d'où elles sortaient à peine et où elles étaient encore à demi-plongées. Le dépit, le ressentiment, une fureur désespérée s'emparèrent de ces peuples en voyant disparaître de
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nouveau leur modeste splendeur, leur bien-être naissant, et, dans l'excès de leur rage, ils se retournèrent contre euxmêmes et déchirèrent leur propre sein : les Etats s'insurgèrent contre les Etats, les Etats contre les princes, les princes contre eux-mêmes, et, ce qu'il y eut de pire, on vit des fils, se révoltant contre leur mère, la maltraiter et l'humilier au point de l'asservir à ceux-mêmes qu'elle avait enfantés. En présence de cette calamité, de cette désolation sans bornes, quand je songe à ce que l'Eglise fit alors, je sens la reconnaissance déborder de mon cœur et je m'estime heureux d'être le fils d'une telle mère. Tout sortait de ses limites; elle seule restait immuable. Chacun se plaisait à détruire; elle seule édifiait. Dès que le bruit des armes se taisait un instant, elle élevait sa voix et la vie renaissait autour d'elle. Sa parole, même dans les plus terribles orages, retentissait avec tant d'éclat qu'elle dominait tous les autres bruits, et les éléments contraires se calmaient comme par enchantement.
(Loin de lui reprocher de n'avoir point alors fait fleurir les sciences, je la féhcite plutôt d'en avoir conservé les germes; au lieu de lui imputer les progrès de la superstition, je la glorifie plutôt de n'avoir point perdu la foi ; je ne me plains point qu'elle ait transformé en loi la liberté évangélique, car je comprends que la liberté se suppose elle-même et que nul évêque ne peut déclarer libre celui qui ne l'est pas. Je rends grâces à Dieu d'avoir rappelé à l'Eglise ces mots de l'Apôtre : c( Que voulez- vous? que j'aille à vous avec la verge, ou dans j l'amour et avec l'esprit de douceur ? » Le siècle réclamant la ' première, l'Eglise ne pouvait pas vouloir le second. Remercions Dieu seulement que l'Eglise ait été capable de manier la verge avec sagesse et avec vigueur.
Une fois les orages du dehors pleinement apaisés, on vit recommencer dans l'Eglise un joyeux effort vers la renaissance. Les grands mouvements de cette époque (celle de Grégoire VII et de saint Anselme) n'ont à vrai dire qu'une cause intime et profonde, à laquelle il importe de tout ramener sous peine de ne rien comprendre. Quand cette cause unique et véritable se manifesta au dehors, elle produisit une
(multitude de phénomènes, dont chacun exigeait de l'esprit humain une énergie et des aptitudes particulières. Mais pour
que la cause développât tous ses effets, il ne fallut rien moins que toute la période.
Ce qui était un dans la pluralité des phénomènes, c'était l'enthousiasme rehgieux, l'aspiration vers les choses d'en haut, si longtemps- étouffée dans les angoisses et les déchirements du passé. La flamme religieuse s'élançait de nouveau vers la liberté^ et dans la chaleur qu'elle répandit, toutes les chaînes qui garottaient l'esprit humain volèrent en éclats. Quand l'individu fait partie d'un corps inséparablement uni, sa destinée tout entière est profondément enlacée dans celle du corps auquel il appartient, et quand le corps est esclave, les membres ne sauraient être libres. La première chose et la plus nécessaire était donc d'affranchir le corps ; de là cette lutte pour la liberté de l'Eglise connue sous le nom de querelle des investitures. Libérée et affranchie par le sang du Christ, l'Eglise ne peut être la servante. Telle était la devise du temps. Ce rapprochement entre la liberté que le Rédempteur nous a acquise et la liberté qui nous délivre du despotisme gouvernemental était significative ; ce n'était pas une vaine comparaison. Dans les débuts de cette lutte, le principal rôle appartient évidemment à Grégoire YIL Mais ce gigantesque mouvement, commencé par le chef, devait nécessairement, pour réussir, se continuer dans les membres ; ou plutôt, comme le chef ne faisait qu'exprimer les désirs de chaque subordonné, il était naturel que ce qui se montrait dans la tête se manifestât aussi dans les membres.
Quand nous réfléchissons que cet ébranlement général , cette soif de la liberté religieuse n'était que le signe de la fermentation qui remuait tous les esprits , nous ne saurions admettre que ce fût un phénomène isolé. Comme il sortait des profondeurs de la vie religieuse, et que la rehgion est ce qu'il y a de plus enraciné dans l'homme, il envahit toutes ses facultés et le suivit dans toutes ses directions ; la soif de la liberté de l'Eglise excita la soif de la liberté de la pensée, qui aspirait à se rendre compte de ce qui l'occupait tout entière. L'inertie de l'esprit, cette suite naturelle de l'asservissement de l'Eglise, ne pouvait plus subsister, et l'ardeur scientifique qui signala cette même époque, prouve que la revendication de la liberté de l'Eglise n'était pas une démonstration pure-