‹ Histoire de l'ÉgliseChapitre 8 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

FONDATION ET EXTENSION DE l'ÉGLISE. LES APOTRES. LA LUTTE CONTRE LE PAGANISME. LES PERSECUTIONS.

État religieux et moral du peuple juif et des peuples pa/iens dans l'Empire Romain.

Après l'exil d'Archélaiis , la Judée et la Samaric formèrent une province romaine qui l'aisail partie de la Syrie, mais qui (Liit {louvernée par des procureurs particuliers, tandis que la tialilée et la l*érée se (rouvaient sous la domination du tétrarque Hérode Antipas. il est vrai que l'empereur Claude érigea de nouveau en il la Palestine en un royaume en faveur d'ilérode Agrippa; mais c(îlui-<i étant mort en l'an 44, tonf le pays redevint une province romaine. Le sanhédrin, présidé

jjar le pontife, conserva la libre administration des affaires cctlésiastiqucs. Les Juifs, opprimés et maltraités par des dominateurs étrangers, s'unirent plus étroitement encore et se raidirent contre tout ce qui n'était pas juif; leur nationalité se confondit de plus en plus avec leur croyance religieuse , et l'aversion qu'ils avaient d'ajouter foi aux paroles du fondateur d'une religion universelle qui franchissait les limites étroites du judaïsme et qui s'appliquait également à tous les peuples , monta de cette façon au plus haut point. La masse du peuple resta inébranlablement attachée à la lettre de la loi , sans que par là elle échappât à une profonde dégénération morale. Tous .ses vœux tendaient vers une délivrance de l'oppression politique ; elle n'attendait et ne désirait qu'un Messie, qui vînt fonder sur les débris de la dom'ination romaine un nouvel et puissant empire juif, et c'est pour cette raison qu'elle méprisait <e!ui qui, pour la délivrer du joug du péché, se présentait à elle sous la forme d'un simple serviteur.

de qui prouve que la religion était dans la décadence , ce sunt les sectes qui dominaient à cette époque, sans produire iuutefois aucune séparation ni aucune dissolution de la comniiuiauté religieuse parmi le peuple même. Les Pharisiens, qui jouissaient d'une grande considération parmi le peuple, aflectaient d'être les fidèles gardiens de la loi et de la maintenir dans toute sa pureté, tout en défendant la tradition orale contre les Saducéens. Des purifications de toute espèce , des jeunes et l'observance la plus rigoureuse du sabbat étaient à leurs yeux Ivs points essentiels de la religion, et le faste hypocrite qu'ils déployaient dans leurs cérémonies dénuées de toute piété intérieure et de tout amour du prochain, les rendit plus d'une fois l'objet d'une censure sévère de la part du Sauveur. Les Saduvéens, au contraire, qui comptaient particulièrement au nombre de leurs adhérents les grands et les riches , étaient de plats <léistes, qui niaient l'existence des anges, l'immortalité de l'âme, conséquemment aussi la résurrection, le jugement dernier et l'influence de la Divinité sur les actions humaines. Se-

() HISTOIRE DE l'kGLISK.

parés (lu rcslo dos Juifs, les Essruicns qui liabilaicnt los rives <le la mer Morte et du Jourdain , avaient embrassé un genre de vie aseélique qui leur imposait l'obligation du rélibat et la eommunauté des biens ; dans l'observance du sabbat et dans l'horreur que leur inspirait le contact avec les étrangers, ils poussaient les choses encore plus loin que les autres, et ne prenaient aucune part non plus au culte du temple. Il est probable ([ue les Thérapeutes d'Egypte dont parle Philon, formaient une branche de ces Esséniens; toutefois ils ne menaient point ionune ceux-ci une vie active, mais s'adonnaient entièrement à la contemplation. C'est aussi en Egypte et surtout à Alexandrie qu'était étiiblie cette école de savants juifs dont Philon est le représentant et qui, au moyen d'une interprétation allégorique des livres de l'Ancien Testament, confondit la philosophie de Platon avec le judaïsme. Les Samaritains étaient un peuple mélangé, qui devait son origine à la réunion des Israélites qui étaient restés en Assyrie avec des colons païens ; ils avaient leur propre temple sur le mont Garizim, ainsi quo leurs prêtres particuliers, et une haine implacable les éloignait en général des Juifs. — Au delà des limites de la Judée , dans toutes les parties de l'Empire Romain, mais particulièrement dans l'Orient , il existait des communautés juives qui étaienf étroitement liées entre elles et en communication avec Jérusalem, leur point central, par les offrandes et par les fréquents pèlerinages qu'elles faisaient au temple. Les nombreuses relations que ces Juifs, vivant dans la séparation [ev oioL'jT:of,a.] , entretenaient avec les païens, firent que plusieurs parmi ces derniers, désirant d'avoir un culte plus raisonnable que le leur, embrassèrent sincèrement le judaïsme, soit en se soumettant entièrement à la loi comme prosélytes de la justice, soit en s'en afl'ranchissant et en participant simplement à la foi et aux esp<''rances de l'ancienne alliance comme prosé/ytcs de la Porte.

Les religions païennes avaient un caractère particulier «'1 oational, et partant une direction polilicjue, qui faisait (|ue l'État se confondait entièrement dans les institutions reli-

PREMIERE EPOQUE. — CHAP. I. i

gieuscs, coimiic ancieimoraeiit en Egypte, en Perse cl dans l'Inde, ou que la religion se trouvait dans la connexion la plus intime avec la constitution de l'Etal et qu'elle servait particulièrement à affermir les rapports politiques. Chaque peuple adorait ses propres dieux d'une manière particulière, non p«nir en obtenir des biens spirituels présents et à venir, mais proprement et uniquement pour les engager à lui accorder des bénédictions dans ce bas monde. Ces divinités , nées de !a déification de la nature, et de quelques personnages distingués, ainsi que de la personnification de certaines idées morales, étaient révérées et représentées comme des êtres pensant et sentant d<' la même manière que l'honnue, ayant même ses passions et s« s vices , et c'est de cette sorte qu'on attribuait fréquemment les dérèglements et les crimes à l'inspiration divine. La confiance religieuse des hommes ne reposait point sur la foi en la Providence divine, qui gouverne tout avec sagesse, mais on croyait à une destinée inévitable, et c'était dans colle-ci et dans la fortune qu'on révérait les modérateurs des choses humaines. Ea désolante illusion des païens n'apercevait dans l'infortune e( dans les souffrances de l'humanité que l'effet de la méchanceté ou de la vengeance d'un dieu , ou bien le caprice aveugle du sort ou du hasard; la signification pédagogique, le remède des souffrances, était étranger aux idées païennes. Le culte des dieux n'était point basé sur la dévotion intérieure et sur la piété; il n'était en rapport avec aucune doctrine religieuse; c'était simplement un sommaire de formes extérieures, souvent mesquines et superstitieuses, unies parfois à la cruauté, e( plus souvent encore à la volupté. Les sacrifices humains, sans avoir lieu habituellement, n'en étaient pas moins en usage, même chez les Grecs et lés Romains civilisés. C'est avec une ivresse mêlée de fureur qu'on célébrait les fêtes de Bacchus et les Lnpercales chez les Romains; c'est avec une impudicité révoltante qu'on assistait aux Thesmophories , aux Aphrodislies et au\ Florales; dans plusieurs endroits, les temples mêmes étaioni des lieux de débauche privilégiés, et les parties honteuses de»-

s HISTOIRE DE L EGLISE.

ohjols do vénération. La mairie cl la tbéurgio, le sombre culte (le différentes divinités niallaisantes, révtualion des ombres et I invocation des démons accompagnée de toute sorte d'abominations , s'étendaient au loin. On devait effacer les souillures de l'àme , expier les crimes et apaiser les dieuv irrités par des ablutions, par des offrandes d'animaux, ou bien aussi par les horribles criboles et tauroboles; on regardait comme inutile de se corriger, de changer de sentiment et de genre de vie. Les idées relatives à l'existence et à la condition de l'homme après sa mort, étaient chancelantes et embrouillées; elles avaient à peine quelque garantie dans la religion qui, dans tous les cas, était incapable de les ennoblir et de les épurer. Chez les païens le préjugé populaire n'attachait à l'existence future aucune idée de rémunération, ou du moins on ne le faisait que dans un sens très-restreint , et parmi les gens instruits, plusieurs, peut-être même la plupart , s'imaginaient que tout finissait avec cette vie.

L'influence qu'exerçaient les cultes païens sur la moralité des peuples était donc peu favorable en général, souvent elle était évidemment pernicieuse. La classe supérieure de la société cherchait fréquemment ce que la religion ne lui procurait pas, la nourriture de l'esprit, et le soutien de la vie, dans les écoles des philosophes grecs qui étaient très-répandues dans l'Empire Rom.Tin. Ces écoles étaient en général dans une contradiction plus ou moins manifeste avec les religions populaires, sans toutefois se rapprocher davantage de la vérité; leurs maximes relativement à Dieu et aux choses divines, ainsi que leurs principes de morale, étaient plutôt remplis de contradictions et contenaient le germe d'erreurs grossières et penicieuses. Elles étaient incapables de maintenir l'unité de la divinité; par leur doctrine touchant la matière créée de toute éternité, elles méconnaissaient la force créatrice de Dieu; elles niaient ou limitaient la Providence divine , et elles rejetaient ou révoquaient en doute l'immortalité de l'âme , ou prétendaient conformément au panthéisme que l'immortalité supposait aussi une pré-

existence éternelle de l'àme. Les principes de morale, professés dans ces écoles, n'étaient pas mieux fondés. La philosophie d 'Epicure apprenait aux hommes à rapporter tout à un but unique, le plaisir , et à ne suivre d'autre règle que celle de l'intérêt particulier. Les Stoïciens, avec une arrogance sans bornes, promettaient d'élever l'homme jusqu'à l'état d'impassibilité et de le rendre l'égal des dieux. L'Académie enfin , dans sa tendance vers le scepticisme , avait fait des questions de morale les plus importantes des sujets d'interminables coutro> erses.

Origine de l'Église.

L'Église de Jésus -Christ s'accomplit par la descente du -Saint-Esprit qu'il avait promis à ses Apôtres. Ceux-ci éclairés et changés entièrement par sa présence , prêchèrent avec courage et avec une pleine conviction la parole du Sauveur. Avant tous les autres, Pierre le fit le jour même de l'infusion du Saint-Esprit. Par le miracle du don des langues, «hacun de leurs nombreux auditeurs qui appartenaient aux nations les plus différentes, comprit immédiatement les paroles des disciples de Jésus-Christ, comme si elles eussent été prononcées dans sa propre langue, et de cette manière, trois mille personnes reçurent le baptême ce jour-là même. En vain les principaux des Juifs, effrayés de ces progrès, cherchèrent à Jîtouffer le feu qui venait de s'allumer tout à coup. Les Apôtres leur répondirent qu'ils devaient plutôt obéir aux commande- «nents de Dieu qu'à leur volonté humaine. Les guérisons mira- «uleuses, opérées principalement par Pierre, témoignèrent «'ucore plus que ses paroles en faveur de la vérité de sa doctrine, et la communauté se monta bientôt à cinq mille membres. Par l'impulsion du premier amour et par l'inspiration d'un dévouement sans bornes, on avait volontairement établi la communauté des biens; on célébrait le saint sacrifice dans des iuaisons particulières, sans néanmoins négliger de visitiTCOi>

tinuollonioiU ]o (omple. So rappelant les prcdir(ioiis du Chiisi, ses disciples adeiidaienl la prochaine eataslrophe, la ruine de l'État juif et la destruction du temple, comme le signal de leur entière deli> ranc<' du Judaïsme et de 1 indépendance de l Éjilise chrétienne qui déjà alors était parvenue à sa maturité.

Par l'institution des diacres, on forma une nouvelle classe de ministres de rKglise, ou l'on étahlit divers degrés dans l'ordre hiérarchique, qui jusqu'alors avait été ( oncentré dans les mains des Apôtres. La première grande persécution qm; l'Eglise essuya de la part des Pharisiens et des Saducéens irrités , ])ro(ura à saint Etienne la j)alme du martyre et chassa du pays un grand nomine de lidèles «jui allèrent porter la semence de la parole divine dans les provinces voisines. Cependant les Apôtres restèrent encore à Jérusalem; Pierre et Jean se rendirent seuls à Samarie, alin de communiquer par l'imposition des mains le S'^-Esprit à ceux qui avaient été convertis par le diacre Philippe. Un des plus ardents persécuteurs, le disciple des Pharisiens, Saul de Tarse, se rendait en toute hate à Damas, pour y saisir et mener chargés de chaînes à Jérusalem tous les chrétiens qu'il y trouverait, lorsque Jésus- Christ, par une révélation suhite et immédiate et par un éclaJ de lumière, le transforma en un instrument de sa grâce, et lui fit connaître sa véritable destination, celle d'annoncer, en sa qualité d Apôtre, TKvangile aux païens et aux Juifs. Mais ce nv fut point lui, mais le prince des Apôtres (jui , en la personne du cenli'uier Corneille, ouvrit aux païens les portes de l'Eglise. Bientôt on établit à Antioche un second siège qui ne se composait pas sculemeni de Juifs, comme celui de Jérusalem, mais aussi «le gentils con\crtis, cl ce fut en cette ville que les fidèles reçurent pour la première fois le nom de Chrétiens. Cependant Jac(|ues, (ils de Zébédé<», cul la tête tranchée à Jérusalem pendant une ncunelle persécution qui eut lieu sous Hérode Agrippa; et Pierre, arrêté par l'ordre de ce tyran et étant sur le point de subir le même sort, fut lire de prison pendant la nuit par l'ange du Seigneur. Bientôt après les

PREMItRK ÉPOQUE. — CHAP. I. It

Apôtres semblent avoir quitte Jérusalem, après y avoir séjourné pendant douze ans. Ils se répandirent alors comme prédicateurs de la foi parmi les peuples, et Jacques, fils d'Alphér, resta seul à Jérusalem, comme évèque du lieu. Paul, qui, depuis sa conversion avait été trouver les Apôtres deux fois à Jérusalem, se rendit à Antioche, et en vertu d'une révélation de Dieu , y fut admis conjointement avec Barnabe au iiombr»* des Apfîtres. Accompagné de ce même Barnabe et de Marc, il entreprit alors sa première mission dans l'île de Chypre <•( dans une partie de l'Asie mineure. Partout il s'adressa d'abord aux Juifs et prêcha dans leurs synagogues; partout il fut repoussé et persécuté par la plupart de ses compatriotes, mais en revanche il fut d'autant mieux accueilli par les païens, et les communautés qu'il fonda, consistaient, en majeure partie, en Grecs convertis. Par une inspiration divine, il alla, quatorze ans après sa conversion , pour la troisième fois à Jérusalem. Ci' fut en cette ville que les colonnes de l'Église, Pierre, Jacques et Jean, le reconnurent, ainsi que Barnabe, comme de véritables Apôtres, chargés de convertir les païens. Vers le mém<' temps, c'est-à-dire vers l'an 50, une question très-important»pour le bien-être de l'Église naissante dut se décider, à savoir, si les gentils admis à la communion étaient tenus d'observer la loi de Moïse; car plusieurs Juifs convertis prétendaient qu'il'y étaient assujettis; c'élaieul surtout ceuv de Jérusalem qui étaient encore de zélés partisans de la loi et qui par conséquent n'admettaient les gentils à leur communion que lorsqu'ils se soumettaient à la circoncision et aux autres cérémonies de la loi. Déjà Paul avait blâmé Pierre à Antioche de ce que, pour ne pas scandaliser les Juifs, il s'était retiré des tables des gentils. Plus lard il arriva des Juifs de Judée à Antioche (\u\ prétcmdaient que la circoncision était nécessaire au salut. L»concile de Jérusalem, auquel assistèrent Paul et Barnabe qui s'y étaient rendus d'Antioche, décida en conséquence, à la demande de Pierre et de Jacques , que désormais on n'exigerait des gentils que ce qu'on exige des proséîytes de la Porte ,

12 HISTOIRK DE l'kGLISE.

ral)slincncc de l'idolâtrie , des chairs élouffées, du sang et de hi fornication. Paul fil connaître cette décision aux communautés qu'il visita durant sa seconde mission. Dans ce second >oyage , il passa pour la première fois d'Asie en Europe, fonda les églises de Philippes et de Thessalonique en Macédoine , prêcha à Athènes, établit une nombreuse communauté à Corintlie, et retourna en 56 en Syrie. Sa troisième mission fut particulièrement utile aux provinces de l'Asie mineure ; il resta presque trois ans à Ephèse; ensuite il visita de nouveau les églises de Macédoine et de Grèce, e( se rendit, vers l'an 60, en passant par la Syrie, à Jérusalem, où de tous les Apôtres il ne trouva plus que l'évéque Jacques. Etant dans le temple, il fut délivré de la fureur des Juifs par la garde romaine. Devant la conservation de ses jours à sa qualité de citoyen romain , il fut retenu prisonnier pendant deux ans à Césarée par le (gouverneur Félix. Averti que les Juifs avaient toujours l'intention de le tuer, il en appela à l'empereur, et Festus, successeur de Félix, l'envoya à Rome. En l'an 63, accompagné des chrétiens de Rome qui étaient venus au-devant de lui, il lit son entrée dans cette capitale, et y passa deux ans entiers dans une captivité supportable et occupé à prêcher l'Evangile. C'est ici que s'arrêtent les actes de saint Luc. Paul recouvra sa liberté en l'an 65 et entreprit quelques missions dont nous n'avons aucune connaissance précise. On ignore s'il exécuta le projet qu'il avait formé d'aller en Espagne; ce qu'il y a de certain c'est qu'il fonda des comnmnautés dans l'île de Crête, après y avoir établi évêque son disciple Tite. Lors de la persécution de Néron, il se transporta de nouveau à Rome, où, après avoir eu à supporter une dure captivité, il eut la tête tranchée par l'ordre de cet empereur.

Pierre, après avoir quitté Jérusalem, administra pendant quelque temps l'église d'Antiochè en qualité de premier évêque, et annonça ensuite l'Évangile dans les provinces de l'Asie mineure, le Pont, la Cappadoce, la Galatie, l'Asie et la Biihynie. Il vint deux fois à Rome : la première dès l'an 42,

avant d'avoir quitté Jérusalem à l'occasion de la persécution d'Agrippa ; la seconde sous le règne de Néron , par Tordre duquel il fut martyrisé conjointement avec Paul en l'an 67. Par le séjour que saint Pierre fit à Rome à deux reprises différentes, on peut s'expliquer l'ancienne relation, d'après laquelle il aurait occupé le siège episcopal de Rome pendant 25 ans. L'apôtre Jacques, surnommé le Juste, évéque de Jérusalem, fut lapidé, vers le même temps , par l'ordre du grand sacrificateur Ananus. Jean, qui survécut de plusieurs années à tous les autres Apôtres, après avoir assisté longtemps Pierre et Jacques à propager la foi à Jérusalem et dans la Judée, se rendit plus tard , sans doute après le départ de saint Paul, à Ephèse, où il prit la direction des communautés de l'Asie mineure. Lors de la persécution de Domitien , il fut relégué dans l'île de Pathmos , où il eut les révélations qu'il décrit dans l'Apocalypse. 11 revint ensuite à Ephèse, et y mourut, âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, vers 101. Quant aux autres Apôtres , nous n'avons que peu de renseignements qui, pour la plupart , appartiennent à une époque postérieure.

Destruction de Jérusalem. Extension de l'Église. Sieges principaux de l'Église en Orient et en Occident.

Quelque considérable que fut à Jérusalem et dans la Palestine le nombre des Juifs convertis vers le temps du martyre de Jacques, la grande majorité de la nation était restée non-seulement étrangère à la foi, mais elle nourrissait encore une haine violente contre elle, et lui témoignait ouvertement son antipathie. Le temps de la destruction dont elle avait été menacée depuis longtemps était enfin arrivé, et elle était mûre pour cette catastrophe. Elle était devenue inquiète et remuante; elle n'avait besoin que d'être excitée et égarée par quelques jongleurs fanatiques pour faire éclater aussitôt le feu de la révolte. Exaspérée par le despotisme, la dureté et la rapacité des

poiivorneurs romains et rèvaul (oujours rap[»arilion soudaiik' (l'un 31essic qui cteudrail sa doininatiou sur toute la terre, elle commeiira en G6 la lutte contre les forçais su[»érieures des Romains avec une audace qui tenait de la folie. Déjà des signes extraordinaires annonraient la destinée de Jérusalem, cl les Chrétiens, avertis par les prédictions du Seigneur, et excités en ce moment-là même, d'après le témoignage d'Eusèbe, par de nouvelles révélations di>ines à prendre promptement la fuite, prolitèrent de ce moment pour abandonner une ville dont la perte était assurée, et se retirèrent à Pella au-delà du Jourdain. Sur ces entrefaites, la révolte contre les Romains devint générale; Vespasien fut envoyé en Judée avec une armée, et étant parvenu au trône, il envoya eu 70 son fils Titus à la tète des légions romaines devant Jérusalem, où la solennité de Pâques a^ ait attiré une inlînilé de mond(; de tous les endroits de la Judée. Au-dedans les zélateurs s'abandonnèrent à toute leur fureur, se battirent à la fois entre eux et conlr»; les Romains, torturèrent, tuèrent leurs concitoyens, entrèrent dans le temple et souillèrent de sang le sanctuaire même; des milliers moururent journellement de faim. Enfin, la ville fut prise d'assaut et détruite de fond en comble; 1,100,000 personnes avaient perdu la vie, pendant le siège et le dernier assaut, par la famine , par le fer et le feu ; 97,000 furent menées en captivité et déchirées en partie par les bêtes sauvages dans les jeux puijiics, en partie vendues comme esclaves.

Quoique, [»ar la ruine de l'Etat et de la religion des Juiis, ceux parmi eux qui avaient embrassé le Christianisme, eussent perdu beaucoup de leur attachement à l'ancienne loi, cependant ce fut précisément dans la communauté de Jérusalem que l'observance des pratiques et des cérémonies de la loi de Moïse se maintint encore longtemps. Au fur et à mesure que quelques parties de la ville conmiencèrcuit à se relever de leurs ruines, une partie des Chrétiens qui avaient abandonné Jérusalem, y retournèrent avec leur évéque Simeon, et ce u<', fut que lors de la seconde destru( lion de cette \ille, qui eut

lieu par suite de riiisurrecliou générale du peuple juif sous le règne de l'empereur Adrien ( 132-130 ) (|u'on mit liu à celte communauté isolée et à l'observance de la loi. La nouvelle église qui fut établie dans la ville d'Aelia Capitolina fondée dans les environs des ruines de Jérusalem, consistait principalement en gentils, et ses évêqucs étaient d'origine païenne.

L'église de Gésarée devint de bonne heure la principale de la Palestine; mais celle d'Antioche qui depuis Evodius qui avait été intronisé par Pierre, compta vingt évêques jusqu'en l'an 318 , fut et resta la plus considérable de l'Orient. Dè> l'année 228, on fonda une église à Édesse, capitale de l'Oshroèue. L'Apôtre des Cbaldéenset le premier évéque de Seleucie sur le Tigre fut, d'après une ancienne tradition accréditée dans le pays, un certain Maris, disciple de saint Thaddée. L'églif^e réunie de Seleucie et de Ctésiphon devint la métropole du pays des Parthes, nommé plus tard royaume de Perse, où le Christianisme fit de bonne heure des progrès considérables. Dans les provinces de l'Asie mineure les plus anciennes églises furent fondées par les Apôtres et par leurs disciples immédiats. En Bithynie le proconsul Pline se plaignit des progrès rapides que faisait la nouvelle superstition, en disant qu'elle pénétrait jusque dans les villages et dans les maisons particulières. Dans les îles de Crête et de Chypre , le Christianisnje fut déjà établi parPaul, Tite et Barnabe. L'église d'Alexandrie, la seconde de la chrétienté par son rang, fut fondée par l'évangéliste Marc qui y avait été envoyé par Pierre. D'après la relation d'une époque postérieure, mais qui n'en est pas moins digne de foi, il n'y eut jusqu'au troisième siècle d'autre siège episcopal en Egypte que celui d'Alexandrie; ce ne fut que dans la suite que Démétrius, évéque d'Alexandrie, et ses successeurs, Denys et Héraclas, y établirent plusieurs évoques.

Extension de l'ÉyUse en Europe. L'église d'Héraclée était la principale des provinces de la Thrace. La Macédoine possédait des églises apostoliques à Thessalonique, à Philippesel à Berrhœa. Dans l'Hellade, la ville de Corinlhe avait aussi une

rçliso apostolique florissante. Le premier évêqiie d'Athènes fut l'aréopagite Denys, converti par Paul. En Italie, Rome était sans doute la plus ancienne église; et lorsque Suétone rapporte que les troubles qui, à l'instigation d'un certain Chrestus, éclatèrent parmi les Juifs à Rimie, engagèrent l'empereur Claude à les chasser de la ville, il est probablement question de la fermentation que produisit parmi eux la première prédi- <alion de r]'>angile. La communauté deRome devint de bonne heure une des plus florissantes et des plus nombreuses. Déjà Néron put, d'après l'expression de Tacite, faire mettre h mort une quantité immensede Chrétiens. Vers l'an 250 il yeutdans l'églisede Rome soixante-seize prêtres, quatorzediacresetsousdiacres, cinquante lecteurs, exorcistes et portiers, et lors de la persécution de Dioclétien, Rome comptait déjà quarante églises. Les autres églises considérables de l'Italie et de la Sicile doivent, suivant d'anciennes traditions locales, avoir été fondées pour la plupart par des disciples de l'apôtre Pierre.

Les renseignements nous manquent à l'égard de l'origine de l'église d'Afrique. Il est probable que le Christianisme fut Jransplanté de Rome dans le nord de l'Afrique et particulière- HR'nt à Carthage qui en devint la métropole. Vers la fin du second siècle , cette religion y était déjà tellement répandue qu' Agrippin de Carthage put réunir un concile de soixantedix évéqucs africains. Non-seulement dans l'Afrique Proconsulaire, mais aussi dans la Numidie et la Mauritanie, on fonda, «lurant le second et le troisième siècle, un si grand nombre d'églises que déjà Cyprien fait mention d'un concile composé <lequatre-vingt-dixévéques de Numidie. D'après une ancienne Iradition, ce fut l'apôtre Jacques, fils de Zébédée, qui le premier prêcha l'Evangile en Espagne. On ignore si Paul exécuta le projet qu'il avait formé d'y faire un voyage. L'histoire ne parle des églises et des évêques d'Espagne ([u'à dater de l'année 250. Au synode d'Elvire (lUiberis), tenu en 30G , nous trouA'ons une réunion de dix-neuf évêques espagnols. Dans les (îmdes, les premières églises ne paraissent avoir été fondées

que vers le milieu du deuxième siècle. Les communautés de Lyon et de Vienne qui furent réunies pendant quelque temps sous le même évêque, sont, sinon les plus anciennes, du moins au nombre des plus anciennes. Au rapport de Grégoire de Tours, le pape Fabien envoya, vers le milieu du troisième siècle, dans la Gaule, sept évêques avec d'autres prêtres, qui fondèrent successivement les églises de Toulouse, de Narbonne, d'Arles, de Clermont, de Limoges, de Tours et de Paris. Irénée fait mention , dès le deuxième siècle, de l'établissement de communautés chrétiennes dans les deux Germanies, c'est-àdire dans les contrées de la rive gauche du Rhin jusque vers ïii Belgique. A Trêves, à Cologne et à Metz, il y en eut du moins à dater du commencement du quatrième siècle. Dans les pays situés sur les rives du Danube, dans le Norique, la Rhétie et la Yindélicie (l'Autriche, la Bavière, le Tyrol et le pays des Grisons) , le Christianisme paraît avoir été introduit dans quelques localités beaucoup plus tôt, c'est-à-dire dès le troisième siècle. La plus ancienne église de ces contrées est celle de Lorch (Laureacmn). Victorin, évêque de Péta vie en Styrie, fut martyrisé vers l'an 303 , et vers le même temps sainte Afre fut brûlée à Augusta Vindelicorum (Augsbourg). — Tertullien et Origène parlent déjà de communautés chrétiennes établies dans la Grande Bretagne, même au-delà des limites de la domination romaine. Durant la persécution de Dioclétien, plusieurs chrétiens souffrirent le martyre dans ce pays, et trois évêques bretons assistèrent au concile d'Arles tenu en 314.

Causes de la propagation rapide du Chnstianisme . Obstacles. Disposition des païens. Motifs et prétextes de la persécution.

l. Les écrits des apologistes : Justin, Athénagore, Tertullien, Minutius Félix, Cyprien, Origène, Arnobe et Laclancc.

IL Chr. Kortholt Paganus Obtrectalor. Lubecœ, 1703. k.—J. J. Huldrici Gentilis Obtrectalor. Tigur., 1744-,

On ne peut comprcudre et apprécier convenablement l'histoire des premiers siècles de l'Eglise, ainsi que la marche de sou extension et de son affermissement, qu'en examinant et en approfondissant d'un côté les circonstances favorables à cette extension, comme aussi les moyens qui y contribuèrent, et de l'autre, les obstiicles contre lesquels elle eut à lutter.

Dans le principe, l'Eglise fut regardée par les autorités romaines comme une secte juive, et c'est pour cette raison qu'on y fit peu d'attention et qu'elle fut peu persécutée. Lorsqu'une connaissance plus exacte du Christianisme et de sa tendance universelle et très-différente du particularisme juif eut pour résultat des mesures sévères et de violentes persécutions, l'Église avait déjà poussé de si profondes racines quelle put résister à ces attaques. La domination romaine avait réuni tant de peuples en un grand empire; elle avait brisé et affaibli leur nationalité et leur aversion contre tout ce qui était étranger : par là et par les communications sûres et faciles que les Romains avaient rétablies entre tous les pays soumis à leur puissance, comme aussi j)ar l'usage général de la langue grecque, la tâche des missionnaires chrétiens se trouva siiigulièremenl allégée. Ajoutez à cela la profonde misère de l'époque qui disposait l'homme à suivre une doctrine (jui lui apportait des consolations et qui lui faisait jeter ses regards sur une vie future, tandis que, dans des temps tranquilles et au sein de la paix et de la prospérité, cette disposition eût été infiniment moins favorable. Ajoutez y encore l'ardeur extraordinaire qui animait les fidèles à convertir les autres, particulièrement leurs parents et leurs amis, et qui en engagea un grand nombre à renoncer à tous leurs biens pour se vouer exclusivement à l'état de missionnaires. Si mainlenant la conduite de la plupart des chrétiens était une image fidèle de leur foi ; si l'elTicacité de l'Évangile se manifestait dans le nier\eilleux changement et dans la conversion de tant de pécheurs que les païens regardaicnl comme impossibles, et si les chrétiens supportaient les tourments de la torture des Romains et les terreurs de la mort la

plus douloureuse avec une constance pleine de joie et avec une tendresse et une douceur sans exemple envers leurs persécuteurs, les païens qui n'étaient pas entièrement égarés et aveuglés, devaient fixer leurs yeux sur une doctrine qui produisait de semblables fruits; ils devaient y reconnaître ce qu'elle renfermait de surhumain et de divin , et la foi devait être le résultat immédiat de cette réflexion. Ce qui avecces prodiges de la grâce contribua encore à éclairer et à convertir les païens, ce furent les guérisons miraculeuses et les exorcismes que firent constamment les chrétiens au nom de Jésus , même après le temps des Apôtres , et que Justin , Tortullien, Irénée, Origène, rapportent comme des choses que les païens avaient journellement sous les yeux. Enfin, le désir d'une satisfaction sacramentelle qui , à dater du milieu du deuxième siècle , se manifesta généralement , puis les progrès de la purification qui adoucissait le grossier polythéisme et qui frayait, au sein du paganisme même, la voie du monothéisme chrétien, favorisèrent la propagation du Christianisme.

D'un autre côté , les éléments hostiles qui s'opposaient aux progrès du Christianisme, avaient une telle prépondérance dans l'Empire Romain que l'Eglise ne se serait jamais affermie et n'aurait jamais triomphé du paganisme sans le don des miracles et de la grâce, et sans l'intervention particulière de la Providence, Le culte des dieux exerçait encore une grande influence sur les esprits, l'éducation, la littérature, les dehors respectables d'une haute antiquité, la magnificence et la gaieté des cérémonies religieuses, tout cela se réunissait pour tenir l'homme invariablement attaché au paganisme. La morale des païens méritait à peine ce nom et n'opposait aucune digu*' aux passions ; la religion chrétienne , au contraire , par ses leçons de morale imposait à l'homme un joug qui paraissaif aux païens aussi peu naturel qu'insupportable, et son culte en général si simple ne frappait en aucune manière les sens, auxquels le culte des païens procurait tant de jouissances. Les

20 mSTOlRK DE L ÉGLISE.

j)jêlr6s des païens et tous ceux à qui ranciennc religion prorurait quelque avantage, tous ceux qui y trouvaient leurs moyens de subsistance, étaient les ennemis naturels et impla- I a blés d'une religion qui menaçait de les priver de leur salaire et de rendre leurs fonctions superflues. Le culte des dieux protecteurs de Konie étant regardé comme la base de la politique romaine, le chrétien qui attaquait ce culte devait nécessairement être considéré comme un traître et comme un ennemi de la patrie. L'obligation de réformer sa conduite, de .s'abstenir des jeux et des repas publics, la vie tranquille et retirée, le soin qu'on mettait à éviter toute relation intime ave<; les païens , toutes ces choses auxquelles le païen reconnaissait le néophyte , firent croire que la religion chrétienne était un fanatisme chimérique , sombre et ennemi de l'humanité, et, au rapport de Tacite, on reprocha dès le principe aux chrétiens de faire profession de mépris et d'aversion pour le reste des hommes. C'est de cette sorte que , durant les premiers siècles de l'Église , les chrétiens se trouvèrent en présence de l'immense majorité des païens comme une société faible, mais qui augmentait constamment, qui par cela même ue paraissait que plus dangereuse et qui , la plupart du temps, allait chercher ses adhérents dans la classe de la société la moins instruite et parmi les hommes les plus grossiers et les plus pauvres. Les grands, les riches, les philosophes, regardaient avec mépris et les zélés partisans des dieux avec horreur ce nouveau phénomène ; des bruits injurieux et des accusations calomnieuses contre les chrétiens, contre leur doctrine lit leurs mœurs étaient accueillis avec empressement et propai»és avec une rapidité incroyable.

Les chrétiens refusant de rendre toute espèce de culte aux dieux, et les païens ne trouvant chez eux aucun signe de culte extérieur, tels que temples, autels, sacrifices et statues, on les accusait en général de mépriser leur religion et on les faisait passer pour des athées. L'adoration d'un homme qui avait terminé une vie pauvre et errante par le honteux sup-

PREMIÈRE ÉPOQUK. — GUAP. I. 2i

plice de la croix, leur était imputée comme une folie inconcevable qui approchait de la démence; et lorsqu'ils refusaieni de jurer par le génie de l 'empereur, et de prendre part au\ sacrifices et aux prières qu'on faisait pour son salut, ils s'attiraient les peines du crime de lèse-majesté. Les païens représentaient la communion comme le festin de Thyeste, dans lequel on mangeait la chair d'un enfant égorgé et l'on buvait son sang, et cet amour intime qui attachait les chrétiens les uns aux autres et d'où leurs repas avaient reçu leur nom [Agapes), était signalé comme une impudicité et comme un inceste. La matière ne manquait donc pas pour produire et pour alimenter une aversion générale et une haine profonde contre eux. On s'imaginait que l'impiété des chrétiens attirait la colère et la vengeance des dieux sur les villes et sur les campagnes. Le pays était-il ébranlé par un tremblement déterre, désolé par une inondation, parla stérilité, par la famine, le peuple qui en outre était travaillé et excité par les prêtres païens, par les magiciens, par les devins et par les augures, vomissait mille imprécations contre les ennemis de ses dieux qu'il regardait comme la cause de ces calamités et qu'il souhaitait de voir traînés au supplice. D'un autre côté, les chrétiens étaient en butte à une persécution systématiqu»' (le la part des empereurs et des hauts fonctionnaires de l'État, comme des hommes dont la doctrine et le zèle étaient dangereux pour la sûreté de l'Empire et qui , par une résistance opiniâtre aux lois, donnaient un très-mauvais exemple.

Persécutions sous /es empereurs romains.

Acta primorum Martyrum sincera et selecta éd. Th. Ruinail. Amslelod., 1713. fol. Lactantius de Morlibus Persecutorum.

Sous le règne de Claude , les premiers chrétiens de Rome qu'on confondait encore avec les Juifs , furent bannis avec ceux-

■2-2 iiiSTOiRi: DE l'église.

( i de la ville. Co bannissement, comme Suétone semble l'insinuer, frappa les Juifs, à cause des troubles mêmes que la doctrine chrcHicnne a\ail excités parmi eux. Les chrétiens furcnl d'abord reconnus et persécutés comme une secte particulière sous le règne de Néron qui les accusa d'avoir mis le feu dans Rome, tandis qu'il avait causé lui-même cet incendie, et qui, à dater de l'an Gi de J.-C. , en exposa un grand nombre aux bêtes sauvages ou les fit brûler, après les avoir enduits de poix. Domilien (81-96) lit mourir avec plusieurs autres personnes son cousin, le consul Flavius Clémens, parce qu'on l'accusai I il'alhéisme et de judaïsme, c'est à-dire de Christianisme, les Komains regardant cette dernière religion comme un mélange d'irréligion et de superstitions juives. Deux petit-fils de l'apôtre Jude, qui étaient parents de Jésus-Christ et qui , étant issus de la famille royale de David, faisaient ombrage à l'empereur, furent conduits en sa présence, mais remis en liberté, après qu'on eut reconnu leur innocence. Tscvva ( 96-98 ) protégea les chrétiens en défendant de les accuser d'impiété et de judaïsme. Ce ne fut que sous Trajan (98-117), que l'on commença à les persécuter avec plus de régularité et avec une plus grande connaissance dccause. Ils paraissaient alors doublement coupables, d'un côté , comme ennemis de la religion de IKtat, et de l'autre, parce que, par leurs assemblées, ils transgressaient la loi qui défendait les /u'Iairies ou réunions secrètes. En conséquence, l'empereur ordonna, sur l'avis de Pline le Jeune , gouverneur de la lîithynie , que désormais on s'abstiendrait de rechercher les chrétiens, mais que s'ils étaient cités devant les tribunaux et condamnés , on les mettrait à mort, à moins qu'ils ne voulussent renoncera Jésus-C<hrist el retourner au culte des dieux. Saint Ignace , évêquc d'Antioche, fut condanmé par Trajan lui-même et déchiré par les bêtes dans l'amphithéâtre de Rome. Simeon , évêque de Jérusalem . lui crucifié à l'âge de cenl-vingl ans. Adrien fi 17-138) e( .1/7li»nin le Pieux (138-161 rherchèrent à protéger les chrétiens < onlre la fureur du peuple; le premier défendit de les faii*e

p«'rir à la simple demande du peuple et sans procédure; An- (onin confirma le rescrit de son prédécesseur, lorsque de nouvelles calamités, surtout des tremblements déterre, excitèrent de nouveau la fureur d'un peuple sanguinaire. En revanche, le philosophe Marc-Aurèle (161-180) se montra ouvertement hostile au Christianisme. Les chrétiens furent maintenant re- <'herchés par des archers , ce qui avait été défendu par Trajan, et avant de les mettre à mort, on leur fit éprouver toutes sortes de tourments pour les forcer à abjurer leur religion. A Smyrne, le vieillard Polycarpe, évéque de cette ville et le dernier disciple des Apôtres, périt sur le bûcher. A Lyon et à Vienne dans les Gaules, les chrétiens furent d'abord maltraités par le peuple en 177 ; ensuite on les retint longtemps en prison et l'on employa les tourments les plus cruels dans l'espoir d'ébranler leur constance. Pothin mourut à l'âge de quatre-vingt-dix ans des suites des mauvais traitements qu'il avait essuyés dans la prison ; les autres chrétiens furent exposés en partie aux bétes féroces, en partie décapités comme citoyens romains. La délivrance subite de l'armée romaine dans la guerre contre les Marcomans, due aux prières des chrétiens qui servaient dans la légion fulminante (Legio fulminea ), ne paraît pas avoir raniené l'empereur à des sentiments plus modérés envers le (Hn-istianisme.

L'empereur Commode (181-192) n'ordonna point de nouvelles persécutions; toutefois on martyrisa encore quelques chrétiens sous son règne; entre autres le sénateur Appolonius qu'on fit mourir à Rome avec son accusateur, parce que celuici était son propre esclave, Septime-Sévère ( 192-211 ) publia <'n 202 un edit sévère contre ceux qui embrasseraient la religion chrétienne. Soit par ses propres ordres, soit par l'entremise des gouverneurs des provinces , un grand nombre de fidèles furent immolés , surtout en Egypte et dans l'Afrique Proconsulaire, tels qu'à Alexandrie Léonidas, père d'Origène , et la vierge Potamiène , à Carthage Perpétue et Félicité qui furent déchirées avec quatre autres chrétiens par les bêtes

24 IIISTOIRK DE l'kGLISK.

dans ramphithéàtrc. Sous le règne de Caracalla ( 211-17 ) la persécution dura encore quelques annws. Eliogaba/e (218-22) épargnâtes «hrétiens, parce qu'il ne vérul pas assez longtemps pour mettre à exécution le plan qu'il avait formé de fondre toutes les religions, même le Christianisme, dans le culte du soleil qu'il avait appris h connaître en Syrie. Alexandre-Sérèro, (222-35) au contraire se montra par penchant et par estime, conjointement avec sa mère Julie Mammée, le protecteur des chrétiens. Il avait dans son laraire le portrait de Jésus-Christ à côté de ceux d'Orphée et d'Apollonius de Tyane , et les chrétiens avaient la permission d'avoir des églises particulières. Ce long repos fut néanmoins interrompu par la persécution de Maxiwin (235-38'i, Thrace de nation , qui haïssait les chrétiens uniquement, parce que son prédécesseur les avait favorisés. Cependant après l'assassinat de ce tyran, ils furent derechef en faveur auprès de Philippe, surnonnné l'Arahe (244- 49), au point même qu'on dil(|u'il avait été lui-même chrétien et qu'il avait demandé la permission de communier à Antioche aux fêtes de Pâques; mais cette assertion manque de fondement, puisque Philippe se comportait en païen dans les cérémonies religieuses.

Pendant ce long repos qui n'avait été trouldé que momentanément par la persécution de Maximin , les chrétiens s'étaient multipliés avec une rapidité qui inspirait de vives inquiétudes aux partisans de l'ancien ordre de choses établi à Rome et aux zélés défenseurs du culte des dieux. On s'aperçut que les lois et les mesures qui avaient été prises par les empereurs précédents n'étaient pas assez générales ni assez efficaces, et c'est pour obvier à cet inconvénient que l'empereur Dèce (249 — 51) résolut de détruire l'h^glise de fond en comble et d'exterminer les chrétiens. Son édit portait qu'on employorait toutes sortes de tourments contre ceux parmi eux qui refuseraient de sacrifier aux dieux et punissait des peines les plus sévères la négligence ou la condescendance des fonction- Daires. La mort frappa particulièrement les évêques, tels que

PREiVUÈRE ÉPOQUE. — CHAP. I. 25

Fabien à Rome, Babylas à Antioche, Alexandre à Jérusalem. On défendit à ceux qui émigraient de rentrer dans le pays sous peine de mort , et l'on confisqua leurs biens. Plusieurs offrirent de l'encens aux idoles ou prirent part aux sacrilices <les idolâtres {thurificati et sacrificati] ; d'autres obtinrent du magistrat un billet qui attestait qu'ils avaient sacrifié aux idoles, ou parvinrent à force d'argent à faire porter leurs noms sur les registres publics, comme s'ils eussent satisfait à la loi [libellatici et acta facientes); l'Eglise regarda pareillement ceux-ci comme des lapses. Le cruel ennemi des chrétiens Dèce perdit, il est vrai, en 251 , la vie dans une bataille contre les Goths, mais cet événement ne leur procura qiw peu de repos. En effet, déjà sous le règne de G alius et plus encore sous celui de Valérien (253 — 60) , on les traita avec; beaucoup de rigueur et avec l'intention de dissoudre entièrement leur communauté. En conséquence, l'empereur porJa en 258 un édit, qui condamnait les évéques, les prêtres et les diacres à avoir la tète tranchée. Sixte, évéque de Rome, «'î son diacre Laurent se trouvèrent parmi les premiers martyrs de cette persécution ; Cyprien , évéque de Carthage , fut également décapité en présence de sa communauté.

En revanche, l'empereur GalUen (260—68), fils de Valérien , laissa non-seulement les chrétiens en paix et leur permis d'exercer librement leur culte, mais, en ordonnant de restituer aux églises les maisons, les terres et les cimetières qui leur appartenaient, il reconnut aussi pour la première fois l'existence légale de l'Eglise chrétienne comme corporation religieuse [religio licita). Maintenant l'Église jouit, pendant quarante ans, d'une tranquillité qui ne fut troublée par aucune persécution générale; car le projet i[\\'Aurélien avaiî; formé d'en commencer une nouvelle en l'an 275, fut déjoué par sa mort. Les chrétiens goûtèrent encore les douceurs an repos durant les premières années du règne de DiocUtien (281 — 305) ; mais le nombre toujours croissant de ceux qui abandonnaient le paganisme donnait de vives inquiétudes; on vour

HIST. DE l'église. - T. I. 2

•2\) HISTOIRE DE LKGLISE.

lail rendre h l'Empire romain son ancienne splendeur, et pour atteindre ce but, il semblait qu'il fallait particulièrement proléger et ailcrmir la reli|;ion de l'État. Galère, créé César et aveuglé par les superstitions du paganisme, fit tous ses efforts, et les prêtres païens usèrent de tout leur crédit pour engager l'empereur à persécuter les chrétiens; et c est de celte manière que Dioclélien se décida enfin à anéantir le Christianisme au mo\en d'une persécution générale qu'on exercerait avec énergie et avec persévérance.

Les actes dhostilité qui se commettaient contre les chrétiens dans l'armée et à la cour depuis l'an 298 , étaient les avantcoureurs de mesures plus sévères et plus générales. Le premier édit de l'an 303, en privant les chrétiens de leurs droits civils, leur ôta toutes les fonctions publiques ; il portait en outre que leurs églises seraient démolies et leurs li\res sacrés remis à l'autorité pour être livrés aux flammes. En vertu d'un second édit tous les prêtres furent incarcérés ; un troisième ordonna de les forcer par la torture à sacrifier aux dieux , et au commencement de l'année 304, on décréta la peine de mort contre les récalcitrants.

Dans l'Orient, Dioclétien et Galère, en Italie, Maximiu, qui était également l'ennemi des chrétiens, exerçaient leur fureur contre eux; les gouverneurs des provinces s'efforçaient d'imi- (er l'exemple des empereurs ; ce ne fut que dans les Gaules cju'ils furent traités avec plus d'humanité par Constiuice Chlore, Plusieurs prêtres périment pour avoir refusé de laisser brûler les livres sacrés; ceux parmi eux qui se laissèrent effrayer, furent exclus de la communauté de l' l'église comme traditeurs [Traditores). Jamais on n'avait employé des tourments si raffinés, des genres de supplices si variés, contre une nombreuse communauté, dont l'unique crime consistait dans sa religion; mais c'était aussi le dernier combat à outrance que le paganisme livrait à la nouvelle religion. Déjà des inscriptions annonçaient avec emphase que les empereurs étaient parvenus à es-UM-miner les ennemis de l'État , les chrétiens ; cl même après

I abdication de Diocléden et de Maximien en 305, la persécution augmenta plutôt en Orient qu'elle ne diminua , puis(pii> Maximin qui avait été créé César, partageait les opinions de son oncle Galère. Dès l'an 308 , il fit arroser avec de l'eau on du vin d'oblalion toutes les denrées qui se trouvaient au marché, el encore en 310 Silvain, évêque de Gaza, fut décapité avec trente-huit autres Hdèles. Dans l'Occident , au contraire , (lonstance avait mis fin à la persécution dès l'an 305, et de- ()uis sa mort arrivée en 306 , son fils Constantin qui lui avait succédé , se montra encore mieux disposé en faveur du Chrislianisme. Mais Galère lui-même commença maintenant à s'apercevoir que toute la puissance humaine était incapable d'extirper le Christianisme. Au milieu des douleurs d'une maladie incurable, il croyait sentir la vengeance du Dieu des chrétiens. Il abolit en conséquence en 311 les lois sanguinaires (ju'il avait publiées dans ces dernières années. Immédiatemenl après sa mort, Maximin renouvela la persécution ; mais Constantin , devenu maître de l'Occident après la victoire qu'il remporta sur Maxence, donna en 312 conjointement avec Licinius un édit en faveur des chrétiens. Cet édit eut une nouvelle extension en 313, en accordant à chacun une Uherté pleine et entière eu matière de religion , et Licinius se chargea , après la mort de Maximin , de le mettre également à exécution dans toutes les provinces de l'Orienl.

Attaques et défense du Christianisme.

Ll'cian, de morte Peregrini. Ouigenes contra Celsum, éd. (r. Spencer. Cantabrig. , 1C58. 4. Philostrati vita Apolonii ïyan. Eusebii Ca;sar. liber adv. Hieroclem. Porphykii fragmenta ap. Holstenium de vita c( scriptis Porphyrii. — Les apologistes grecs, Justin, Athénagore, Théophile, Tatien, Hermias, recueillis par Prud. Maranus. Paris. ilk% fol. MiNucii Felicis Oclavius, éd. J. Gronovius. L. B. 1709.

Tertdlliani apologclicus ; ad nalionos II, 2 ; cd Scapulam. Cyprian» »; ad Dcnictriiiin ; de vanitalc idoloniin. Aunobius adv. gcntes, cri. J. C. Ordiius. Lips., 181G. 2 voll.

La luUc intellectuelle qu'on soutenait contre le Christianisnw avait lieu de deux manières : d'abord on défendait et l'on cherchait à affermir le paganisme, ensuite on dirigeait des attaques tantôt sérieuses, tantôt insultantes contre la religion chrétienne, contre son auteur et ses Apôtres, et l'on rabaissai! et calomniait les chrétiens comme hommes et comme citoyens. L'école de philosophie néo-plato?iidennc, fondée et perfectionner pendant le troisième siècle par AmmoniusSaccas et par Plotin, s'arrogea la première de ces missions. Ces philosophes prétendaient apercevoir, dans les systèmes de philosophie comme (îîïTT?r les religions des peuples, une unité intérieure et essenliellr, malgré toute la variété et la diversité des accessoires et des formes extérieures; ils voulaient ensuite fondre cette philosophie unique avec celle religion unique, même dans un toul harmonieux , purifier el ennoblir la croyance et le culte du polythéisme, soit en ramenant ainsi les esprits aux ancienms vérités fondamentales et communes aux différentes religions el en donnant aux mythes une explication allégorique, soit en !»• combinant avec la philosophie, soit enfin en admettant cjttaines idées propres au Christianisme. Malgré tout cela, ils restèrent toujours ouvertement hostiles au Christianisme, cpi'on ne pouvait pas traiter comme les autres religions, ni <oiifondre avec elles; mais qui , opiniàlrément fidèle à son cararlère intolérant el exclusif, prétendait être seul la véritable religion.

Vers le milieu du deuxième siècle, quelques philosophes païens commencèrent à combattre la religion chrétienne dans des ouvrages particuliers. Lucien ne se moque qu'occasionncdlementdu sot mépris que les chrétiens ont pour la mort et qui, selon lui, n"a d'autre fondement que leurs rêveries touchaiii l'immortalité; de leur sinqilicilé à s'aimer réciproquemenl. de leur bonté et de leur charité qui les rendent la dupe du pr« -

PREJIIÈRE ÉPOQIK. — CHAP. I. 29

fjiier trompeur venu. Mais l'attaque que son contemporain l'Ane dirigea vers l'an 140, contre le Christianisme par son Discours de vérité, est calculée avec habileté et soutenue ave<jiassion et avec amertume. Le Sauveur n'est rien à ses yeux, si « r n'est un simple juif, né dun adultère, un jongleur ambu- \w\l; la religion chrétienne n'est qu'un mélange de superstitions juives, d'erreurs récemment imaginées et de quelques i»«»ns préceptes de morale, empruntés à la philosophie grecque; les chrétiens ne sont qu'un amas d'hommes aveuglés qui , en général , ne corrompent et ne gagnent par leurs extravagances que des gens ignorants et criminels , des esclaves, des femmes et des enfants. — On voit que Philostrate, dans la vie d'Apollonius de Tyane , qu'il composa vers l'an 230 , bien qu'il ne s'exprime pas ouvertement, fait allusion au Christianisme, pour autant qu'il y représente ce philosophe comme l'idéal «l'un sage allié à la divinité, comme un thaumaturge et comme h' réformateur du paganisme, ainsi tout à la fois comme la «opie et comme l'opposé de Jésus-Christ. Les philosophes «éo-platoniciens Porphyre et Jamblique nous représentent la >ie de Pythagore de la même manière. Le président de 15i(hynie, Hiérocles, qui, durant la persécution de Dioclétien , M' distingua par sa cruauté, opposa, dans un ouvTage qu'il érrivit contre les chrétiens, les miracles d'Apollonius à ceux de Jésus-Christ. Du grand traité que Porphyre avait composé ' imlrcla religion chrétienne vers la fin du troisième siècle, il îi est parvenu jusqu à nous que quelques passages qui se trouvent cités dans d'autres auteurs.

Les premières apologies en faveur des chrétiens qu(; Quadratus et Aristide présentèrent à l'empereur Adrien, ainsi (jue celles que Méliton , Apollinaire et Miltiade présentèrent à Vlarc-Aurèle ne sont point parvenues à la postérité. Les plus ;iiiciennes que nous possédions sont les deux apologies que Justin, célèbre martyr, adressa, l'une et la plus étendue à Antonin le Pieux, et l'autre h Marc-Aurèle. Le discours que composa son disciple Tatien est une attaque vigoureuse dirigée

30 HlSTOiUE DK LliGLlSE.

conCrc \c6 gentils. Àlhénugore réfuta principalement vers l'an 170 raccusalion d'athéisme, d'infanticide et d'inceste qu on intentait au\ chrétiens; et bientôt après Théophile, évêque d'Anlioche, adressa à Autolycus ses trois livres contre les calomniateurs de la religion chrétienne. La plus ancienne apologie latine est sans doute le dialogue intitulé Oclan'us de Minutius Félix, qui fut bientiH suivi de la chaleureuse et éloquente apologie de ïertuliien. Origène écrivit à Alexandrie le principal ouvrage de cette espèce, son traité contre Celse. Ënlin, immédiatement avant la dernière grande persécution, parut l'ouvrage du rhéteur Numide Arnobe , qui se dislingue par une connaissance exacte de la religion des païens.

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