HÉRÉSIES ET DISSENTIONS INTESTINES
Sectes judaïsantes.
Epiphamus hsercs. 19. 20. 30. ëiseb. H. E. 3 , 27. Theodorkt. hœret. fab. 2, 1. 2. Hierommus comment, in Jesaiam et in Malth. Tertcllie.n et Origè.ve passim. Les Clémentines dans Cotelcrii Palniin apost. opp. Amstclod. , 172'i.. fol. vol. 1.
La manie de vouloir mettre la foi en rapport avec des doctrines hétérodoxes , païennes ou juives , donna lieu aux premières hérésies. Les sectes judaïsantes se distinguaient particulièrement, soit en admettant un plus ou moins grand nombre de dogmes juifs , soit en confondant les doctrines hérétiques juives avec les dogmes de la religion ( hrétienne. Chez les premiers Ebioniles, qui peuvent bien avoir eu pour chef Thébutis dont Hégésippe fait mention , le judaïsme a sans doute prévalu; ils n'avaient rien de commun avec les chrétiens, si ce
n'est qu'ils reconnaissaient la dignité du Messie. Mais les Ebionites postérieurs , qu'on apprit à connaître plus exactement , doivent leur origine à la circonstance qu'après leur départ de Jérusalem , ils se confondirent ayec les Esséens qui demeuraient au-delà du Jourdain et sur les rives de la me r Morte. Ils enseignaient que Jésus-Christ, le Messie céleste, qui avait déjà fondé par l'entremise du premier homme , et rétabli par celle des prophètes, le véritable culte divin sur la terre, s'était uni à la fin à l'homme Jésus par le baptême qu'il avait reçu dans les eaux du Jourdain, afin d'ériger le judaïsme purifié en une religion universelle. Ils regardaient la loi de Moïse (en rejetant toutefois les sacrifices) comme essentiellement obligatoire , abhorraient l'apôtre saint Paul comme un apostat et comme un docteur hétérodoxe, et imitaient rigoureusement la vie ascétique des Esséens. Leur code religieux était le prétendu Évangile des Hébreux , qui par des omissions et des changements qu'on y avait faits, avait reçu une forme analogue à leur doctrine. Le système des Ebionites se trouve aussi exposé dans un ouvrage du deuxième siècle , les Clémentines; toutefois on n'y regarde pas la loi de Moïse comme absolument et généralement obligatoire.
En revanche les Nazaréens, dont il est parlé pour la première fois dans Jérôme et dans Epiphane, révéraient saint Paul comme l'Apôtre des gentils, reconnaissaient aussi la naissance surnaturelle de Jésus-Christ , mais non sa divinité , et avaient également leur propre Évangile qui n'était |)as aussi défiguré que celui des Ebionites. Une troisième secte judaïsante est celle des Elxaïtes, qui provenait d'une ancienne secte juive du même nom et dont la doctrine s'accordait en grande partie avec celle de Ebionites. Chose frappante , c'est qu'outre ^qu'ils s'adonnaient à la magie , ils prétendaient que , dans la persécution, il était permis d'apostasier extérieurement en conservant la foi intérieure.
Ces sectes judaïsantes restèrent toujours circonscrites dans des limites étroites; elles demeuraient particulièrement dans
liÈ HISTOIRE DE L ÉGLISE.
h' sud-est de la Palestine; elles paraissent n'avoir eu aucune communauté dans d'autres contrées , ou du moins elles n'en avaient que très-peu et de très-petites. En revanche, les différentes sectes que l'on comprend sous le nom de Gnostiques, parvinrent à une extension bien plus considérable et furent par cela même bien plus dangereuses pour l'Église.
Le Gnosticisme.
I. Irex^us adv, haereses, éd. Rcn. Massuet. Paris, 1710. fol. Ter- •JLLMAM'S adv. Marcionem II. V. ; de pra}scriptionibus ba?rcticorum ; adv. Valentinianos ; contra Gnoslicos Scorpiacum. [Pseudo-Origenis) dialogus contra Marcionitas, éd. Wetstenius, Basil., 1673. 4. Epii-HAMCs adv. haercses, opp. éd. Petavius. Tom. I. Paris, 1G22. fol. Clément d^ Alexandrie et Origène passim. Les fragments des Gnosliques recueillis dans l'édition de Saint-Irénée par Massuet, p. 349
II. A. Nea>der's genetische Entwicklung der vornehmsten Gnosliclien Système. Berlin , 1818. — J. Mutter histoire critique du Gnosticisme. Paris, 1828. 2 voll. — F. Chr. Baur die christliche Gnosis in ihrer geschichtlichen Entwicklung. Tubingen , 1835.
Les systèmes gnostiques avaient pour base une manière de penser et des notions qui étaient très-répandues durant le premier et le deuxième siècles. Lors de la grande révolution intellectuelle et religieuse de cette époque , la philosophie religieuse des Orientaux , qui était une abstraction des religions naturelles des Syriens , des Perses et des Égyptiens , exerçait une puissante influence sur les esprits. Dans le judaïsme, une doctrine analogue s'était déjà développée dans la cabale el dans le Platonisme judaïque- Alexandrin de Philon, et ce sont ces doctrines moitié païennes, moitié juives qui, unies à des idées chrétiennes , particulièrement au dogme de la rédemption , produisirent les systèmes gnostiques. Elles se rencon-
Irèrent avec l'opinion de plusieurs chrétiens qui étaient alors assez disposés à regarder l'opposition avec le monde , avec leur propre sensualité et avec la niasse des païens, comme une opposition radicale et irréconciliable et à placer Satan comme ?nauvais principe à la tête du royaume inférieur et matériel. Voici ce que les systèmes gnostiques ont de commun entre euv : le dualisme, d'après lequel on oppose à l'Etre suprême une matière éternelle et sans l'orme , qui est à la fois le siège vt la source du mal: les cons qui émanent de Dieu et qui hahitent le royaume de la lumière; la création du monde inférieur et visible par le démiurge, qui est un éon exclu du Pléroma on envoyé jiar l'Etre suprême , enfin la vocation des âmes qui, expulsées de leur véritable patrie, le Pléroma, se sont confondues dans la matière , et qui , en combattant le mal qui réside dans la matière , cherchent à s'affranchir insensiblemeni des liens du corps, à se purifier et à rentrer dans le royaume de la lumière. Tous les Gnostiques regardaient la divinité de l'ancien Testament comme le démiurge qu'on prenait à tort pour l'Etre suprême; ils regardaient le judaïsme ( omme sa révélation ; mais les uns considéraient le démiursre . <|uelque limitée que fût sa sphère d'activité , comme un être bon et propre à servir Dieu , et conséquemment le judaïsme était à leurs yeux une institution bonne et propre à préparer AU Christianisme ; les autres au contraire représentaient le démiurge comme un être malfaisant et hostile aux âmes aussi }»ien qu'au Dieu tout-puissant, et méprisaient la révélation de l'ancien Testament comme une déception par laquelle le démiurge cherchait à retenir l'honmie dans l'esclavage et ^lans l'ignorance de l'élévation de son origine. Tous les Gnosliques s'accordaient en ce point que l'Être suprême s'était ré- \ élé à l'homme par l'entremise de Jésus-Christ , un des éons À(»rtisdu Pléroma; mais que la rédemption n'avait point eu lieu ijjiar la passion et la mort de Notre-Seigneur, mais seulement jîar son apparition sur la terre et par sa doctrine. Un grand î»ombre parmi eux étaient Docètes , c'est-à-dire qu'ils ensei-
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enaicnt quo Jésns-Christ ne sï'lail point fait homme en réalité, mais simplement eu apparence; quil n'avait eu qu'un corps imajrinaire , et que par conséquent toutes les fonctions de son corps et toutes ses afl'eclions n'avaient été qu'apparentes et trompeuses, ou qu'il avait apporté avec lui des régions supérieures un corps éthéré et pneumatique. Les Gnostiques qui n'étaient point Docètes , admettaient une alliance tenq)oraire entre l'éon Jesus-Clirist et l'homme Jésus dans le baplém*' qu'il reçut dans le Jourdain.
Les Gnostiques rejetaient pour cette raison le dogme de l'Église relatif à la création du monde de rien et à l'origine du mal provenant du libre arbitre de la créature, ainsi que celui de l'incarnation de Dieu et de la résurrection du corps. Ils niaient la réalité de la mort de Jésus-Christ sur la croix , ou bien ils prétendaient que l'Homme-Jésus avait seul souffert et supporté la mort, et ils refusaient à ses souffrances la vertu de racheter le genre humain. Comme ils faisaient découler tout le mal de la matière et de ce qui s'y trouve, leur morale adopta en général le caractère d'une abstinence régide et contraire à la nature , en même temps que chez quelques sectes la haine contre le démiurge et contre ses lois restrictives produisit un profond mépris de toute morale et de tout précepte. Plusieurs parmi eux voulaient établir sans séparation extérieure et uniquement dans le sein de l'Église une espèce de doctrine chrétienne ésolérique , et cacher ainsi leurs erreurs gnostiques sous le voile d'expressions ecclésiastiques ; ils se plaignaient pour cette raison de ce qu'on les excluait de l'Église sans motif. Ils regardaient la diversité de doctrine comme nécessaire en raison de la diversité primitive des hommes [hylixjues ou matériels, })sychiques, pneumatiques). A la tradition manifeste de l'Église ils opposaient l'existence dune tradition occulte, confiée par Jésus-Christ ou par les Apôtres à quelques personnes choisies. Ils traitaient l'Iîlcrilure sainte, qu'ils opposaient à ceux qui s'en rapportaient à l'autorité de l'Église, avec une licence sans bornes ; les passages les plus opposés devaient se
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plier à leur interprétation forcée; mais ils rejetaient aussi des livres entiers du nouveau Testament ; ils en forgeaient d'apocryphes, tronquaient et changeaient ceux qui sont authentiques. En raison de l'inconsistance et de la mobilité de leurs dogmes, aucune constitution véritable de l'Église ne put s'établir, ni s'aflermir chez eux. Ils rejetaient absolument les sacrements , ou bien ils leur donnaient un sens diiîérent de celui de l'Eglise, la matière comme siège <lu mal ne pouvant point être pour eux le véhicule de la .^^^e divine. Les catholiques leur semblaient être les psychiques bornés et les croyants aveugles , tandis qu'ils se regardaient eux-mêmes comme les pneumatiques, les vrais croyants et les hommes parfaits.
Les apôtres Paul et Jean avaient déjà eu l'occasion de prémunir les esprits contre les erreurs des Gnostiques; toutefois la nature de leurs systèmes et l'origine de leurs sectes sont encore obscures et douteuses au temps des Apôtres. Le précurseur du Gnoticisme fut sans doute le magicien samaritain Simon, qui se faisait passer pour une vertu émanée de l'Être suprême, tandis que sa femme Hélène, qui émanait également de Dieu, était l'àme du monde dont la matière s'était emparée et qui devait en être délivrée par lui. Simon lui-même paraît n'avoir rien adopté du Christianisme, mais la secte des Simoniens qui a reçu son nom de lui, avaitdéjà admis Jésus-Christ dans son système. Elle enseignait que le même Dieu unique s'était manifesté parmi les Samaritains comme Dieu le Père parmi les Juifs comme le tils de Dieu en Jésus-Christ et parmi les gentils comme le Saint-Esprit.
Les Nicolàites qui faisaient passer pour leur chef le diacre Nicolas que les Apôtres avaient établi à Jérusalem, formaient une secte gnostique qui prétendait contrairement à la loi qu'on pouvait abuser de la chair , c'est-à-dire qu'on pouvait suivre le penchant de ses désirs et rompre ainsi la puissance de la chair. Ils s'en rapportaient en cela à une maxime de ce diacre dont ils défiguraient le sens. A cette secte appartenaient probablement les Nicolaïtes, mentionnés dans l'Apocalypse II, 6, 15.
ainsi que les disciples de Balaam dont il y est parlé immédiatement avant (le nom de Nicolas ne paraît être que l'intcrprélation grecque du nom de Balaam). — Dans la doctrine de Cérmthe qui se trouva encore à Éphèse avec l'apôtre Jean, on remarque le mélange d'erreurs gnostiques, judaïques et ébionites. Ses dogmes relatifs à la création du monde par le démiurge et à l'union du Verbe divin avec l'homme-Jésus par le baptême sont gnostiques; mais contrairement à la doctrine «rénérale des autres GnostUi^ues, il attribuait à une certaine partie de la loi juive une force obligatoire permanente. En môme temps il enseignait aussi qu'on devait attendre à la fin du monde un règne temporel de Jésus - Christ qui durerait J'espace de mille ans. D'après le témoignage d'Irénée, d'Épiphane et de Jérôme, l'apôtre Jean doit avoir écrit particulièrement son Évangile pour réfuter les erreurs de Cérinthe.
Basilide, Syrien de nation, enseignait à Alexandrie vers l'an 125, et devint le fondateur d'une secte très- répandue. Voici la substance de ses dogmes : de l'Etre primitif inexprimable émanent sept vertus qui avec lui forment la première Ogdoadc bienheureuse; après quoi il s'élève dans un développement progressif 365 mondes invisibles , chacun à sept éons (compris dans le nom mystique d'Abraxas = 365). Le monde visible inférieur est créé par Archon, Dieu des Juifs, qui est à la tête des sept anges du monde invisible inférieur, en vertu d'un mélange de germes provenant du royaume de la lumière avec la matière qui appartient au royaume des ténèbres. Pour la déli^Tance des âmes retenues en captivité dans la matière, la vertu divine et suprême, le Nous vint s'unir à l'homme-Jésus dans le baptême , révéla aux éons déchus dont la purification .s'opère par une transmigration d'âmes continuelle, le Dieu qui leur avait été caché jusqu'ici et qui les amena à la connaissance de leur origine divine. LesBasilidiens d'une époque postérieure, du moins une branche de cette secte, enseignaient à la manière des Docètes, que ce n'est pas le Sauveur, mais Simon le Cyrénéen qui fut crucifié sous son apparence. Ils pensaient en con-
séquence qu'il était permis de renier la mort de Jésus-Christ sur la croix, et qu'étant parfaits et affranchis de toute loi, ils pouvaient satisfaire sans retenue à tous leurs désirs.
Le docétisme fut enseigné à Antioche par 5'aYMrnm, contemporain de Basilide, dont le système avait beaucoup de rapport avec le sien. Les sept esprits des planètes qui sont les plus éloignés de l'Être suprême ont formé le monde inférieur et ont créé l'homme que Dieu a animé ensuite par une étincelle de sa vertu. Satan a opposé à ces hommes alliés à Dieu une espèce de natures hyliques qu'il a animées lui-même. Dieu a envoyé le chef des éons pour délivrer les autres éons de la domination du Dieu des Juifs et pour les encourager dans la lutte contre les démons et contre les hommes démoniaques. Les Saturniens s'abstenaient du mariage et évitaient d'avoir des enfants, prétendant que l'un et l'autre provenaient de Satan.
Par un système perfectionné avec soin, Valentin d'Alexandrie, qui enseignait sa doctrine à Rome vers l'an 140, devint le fondateur de la secte gnostique la plus importante. De Bythos qui est le Dieu caché, émane une série descendante de (rente éons, les uns mâles, les autres femelles. Ces éons sont les idées hypostatiques, les prototypes de toute vie naturelle et spirituelle. Un être informe, VEnthymesis ou VAchamoth, engendré par le dernier éon, la Sophie, et descendu du Pléroma, animait la matière et produisit ainsi trois espèces d'êtres , les natures pneumatiques, psychiques et hyliques. Le démiurge psychique forma un nouveau monde comme image imparfaite du Pléroma, dont il est le souverain, Umdis que Satan, comme maître du royaume AcVhyle ou matière , règne sur la terre. Le démiurge, le Dieu des Juifs , promit aux siens un Messie psychique , auquel s'unit ensuite Téon Jésus ou le Soter par le baptême dans les eaux du Jourdain et accomplit ainsi l'œuvre de la rédemption , en délivrant les hommes psychiques de la puissance du mal et les hommes pneumatiques de la domination du démiurge et de ses dogmes judaïques. L'Église en attendant est, comme ci-devant la religion judaïque, une simple
institution pour les psychiques; les natures pneumatiques seules qui parviennent infailliblement à la béatitude, c'est-à-tlirc qui rentrent dans le Pléroma, reconnaissent (comme Valenliniens ) le Saler et s'assemblent autour de lui. La fin du moncis' sera une apocatastase : les natures spirituelles entrent avec le Soter et avec son épouse Achamoth dans le Pléroma ; le démiurge jouit avec les phychiques justes d'une félicité bornée dans le monde intermédiaire sur les limites du Pléroma; mais la matière et avec elle le mal sera consumée par le feu.
Secundus, Ptolémée, Héracléon , Colorbase et Marc modifièrent différemment le système de leur maître Valentin. Marc , pour exposer ce système touchant la procréation des éons , se servait des lettres de l'alphaJjet et de leur valeur numérique ; ses adhérents, les Marcosiens, étaient très-répandus dans l'Occident. Le célèbre Bardesanes , Syrien de nation, qui vivait à Édesse, était aussi attaché à cette espèce de gnose, sans se séparer toutefois de l'i^glise et en professant publiquement devant la communauté des opinions orthodoxes. L'Assyrien Tatien, dont les sectateurs, les Encraliles, s'abstenaient entièrement du mariage, du vin et de la viande, développa particulièrement les conséquences pratiques de la doctrine des Gnostiques relativement à la matière. D'après le système des Ophites Jaldabaoth est le Dieu malfaisant des Juifs, le créateur du monde et des hommes; et la Sophie engagea les hommes par l'entremise du serpent [Ophiomorphos] à manger contrairement à la défense de Jaldabaoth du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Éclairés par là , ils s'adressèrent au Dieu suprême, mais ils furent jetés par le Créateur irrité dans le monde ténébreux, où ils sont maintenant excités au péché et tourmentés par le serpent et par ses fils. Le Christ céleste s'unit à Ihomme-Jésus , le Messie de Jaldabaoth, qui le fit dès lors mourir sur la croix par les mains des Juifs qui lui sont soumis. Ici, la délivrance de tous les germes de lumière (des hommes spirituels) des liens du monde inférieur et leur élévation daus le royaume des éous était aussi le but
et la fin de la vie de ce monde. Quelques branches de la secte des Ophites rendaient au serpent, sous la forme duquel la Sophie ou le Christ lui-même devait avoir apparu à l'homme dans le paradis , un culte , qui a donné son nom à toute la secte. Origène connut en Egypte des Ophites qui ordonnaient à ceux qu'ils admettaient dans leur secte de maudire même Jésus-Christ. D'autres enseignaient le panthéisme, ou l'àme universelle du monde , de laquelle tout émane et dans laquelle tout rentre. Les Séthiens qui appartenaient à la même secte gnostique regardaient Seth comme la souche des pneumatiques et comme étant venu sauver le genre humain en la personn*; de Jésus- Christ. Les Cainiles, au contraire, révéraient tous ceux que l'Écriture sainte représente comme des criminels, depuis Caïn jusqu'à Judas Iscariotc, comme des natures pneumatiques, et, méprisant la loi du Dieu des Juifs, ils commettaient toutes sortes de crimes. Carpocrale et son fils Épiphane mirent une semblable violation de la loi et de toutes les religions qui sont le frein de la multitude, en rapport avec cette doctrine panthéiste que l'unique voie du salut est de renfermer l'âme dans la monade ; que c'est là la véritable gnose, que Jésus-Christ , ainsi que les philosophes grecs les plus célèbres , avaient possédé également. Les Antitactes, les Barbeliots et Prodiciens montraient la même opposition à la loi.
Marcion qui avait été exilé par son père, évêque de Sinope, vint à Rome vers le milieu du deuxième siècle, et y perfectionna, sous l'influence du gnostique Syrien Cerdon, son système qui était moins spéculatif ou fantastique , mais aussi moins contraire à la religion chrétienne que les autres systèmes des Gnostiques. Il distinguait trois principes éternels : le Dieu saint, rempli d'amour, l'Hyle avec son souverain malfaisant, le démon, et entre ces deux, le créateur juste qui forma de l'Hyle un monde semblable à lui. Ce démiurge punit sévèrement l'homme pour avoir transgressé sa première loi, se choisit néanmoins un peuple favori, le peuple juif, auquel il donna la loi de Moïse et lui promit un Messie, fon-
iO HISTOIRE DE l'ÉGLISE.
dateur du grand royaume des Juifs. Le bon Dieu des hommes, qui jusqu'ici était resté totalement inconnu, eut pitié d'eux, apparut sur la terre sous le nom du Christ et sous une forme humaine, et, quoique par un sage ménagement, il se fît passer d'abord pour le Messie, il opposa néanmoins au démiurge et à ses institutions judaïques sa propre doctrine et ses propres institutions, et de celte façon il fut crucifié à son instigation. Ceux qui ajoutent foi au Dieu révélé en Jésus-Christ, sont affranchis de la domination du démiurge, tandis que les autres restent alwndonnés à sa vengeance ou à sa justice. Marcion rejeta la résurrection , et exigea de ses adhérents une abstinence sévère, même du mariage ; il accusa l'Église catholique d'être retombée dans le judaïsme dès le temps des Apôtres, attendu que Paul seul avait bien saisi la doctrine de Jésus- Christ. Il n'adopta du nouveau Testament que dix Épîtres de saint Paul et l'Évangile de saint Luc, après les avoir tronqués et mis en rapport avec sa doctrine. Dans un ouvrage particulier, intitulé Anthitèscs, il signala la prétendue différence, et les contradictions qui existent entre l'Évangile et le judaïsme. La secte des Marcionitcs avait reçu une organisation ecclésiastique; elle avait ses évêques et ses prêtres, et c'est pour cette raison qu'elle se maintint jusqu'au sixième siècle, mais non sans dissentions intestines produites par des discus- .sions dogmatiques.
Le Manichéisme.
\. Acta (lispulationis S. Archelai Cascharorum cp. cum Manete dans Zacagni colleclaneis moniini. vet. eccl. Rora?e, 1698. 4-. ïiti Bo- :iTRE.\sis 11. IV contra Manichaeos in Canisii Iccl. ant. éd. Basnagc, torn. I. Alrxanreb Lvcopolit. adv. Manich. placita in Gallandii Bi— blioth, PP. lom. IV. Aev écrits de saint Augustin contre les Manichéens
Fauste. Fortunat, Adimante, Secundin. Ses livres contra epistolam Manicbœi fundam. ; de aclis cum Felice Maniclia^o ; de iiatura boni ; de duabiis animabus; de utilitate credendi ; de moribus Manicbœorum ; de hœiesibus. Evomus de fide contra Manichœos ; tous ces ouvrages se trouvent dans le huitième volume de l édition de saint Augustin par les Bénédictins. Les fragments des lettres de Mani dans saint Augustin et dans Fabricii Bibliotb. Grœc. V , 284. ss.
IL Is. Beausobre Histoire critique de Manichce et du Manichéisme. Amst., 173't-39. 2 voll. 4. — Laur. Alticotii S. J. diss. hist. crit. de antiquis novisque Manichœis. Rom,, 1763. 4. — F. Chr. Baur das Manichaische Riligionssystera nach den Quellen untersucht und entwickelt. Tubingen, 1832.
Hors de la sphère d'activité du Christianisme , dans le fond de l'Asie, s'éleva, vers le milieu du troisième siècle, par le mélange des doctrines de Zoroastre, de Buddha et sans doute aussi de quelques dogmes gnostiques (Basilidiens) le système des Manichéens qui chercha ensuite à se confondre avec la religion chrétienne ou plutôt à transformer celle-ci en une religion païenne orientale (le Buddhisme des Perses). Son fondateur, Manès, Perse de nation, chassé de sa patrie par suite d'une persécution à laquelle il avait été en butte, demeura longtemps dans l'Asie orientale; revint ensuite en Perse et fut enfin mis à mort vers l'an 277 par l'ordre du roi Behram.
Admettre le dualisme et le mélange des deux principes au lieu de la création , haïr l'ancien Testament et le judaïsme , rejeter tout le Christianisme historique , ou lui donner une interprétation allégorique, tels sont les traits caractéristiques de la doctrine des Manichéens, et voilà ce qui montre qu'elle a beaucoup de rapport avec le Gnoslicisme. Deux êtres primitifs, Dieu avec son royaume de la lumière et ses éons, et Satan avec son royaume des ténèbres et ses démons, étaient de toute éternité vis-à-vis l'un de l'autre dans une parfaite indépendance. Les puissances du royaume des ténèbres, en guerre avec le royaume de la lumière, en franchirent les limites, et il en résulta un mélange et une confusion de la lumière et des hyles
qui par là devinrent susceptibles d'organisation. L'esprit vivant, émané du Dieu do la lumière, forma maintenant le monde visible, dans lequel cbaque chose occupe un rang plus ou moins élevé selon le degré où elle est jdacée dans le mélange. La lumière (le fds de Dieu, Jésus patibilis ) est répandue dans toute la nature comme âme vivifiante, et, retenue dans les liens de la matière, elle désire d'en élre délivrée. Le but et la fin de toute la vie de ce monde sont donc la dissolution de ce mélange et la délivrance de l'âme ou de la portion de lumière des liens de Thjle ou matière. Dans Tbomme que l'Archon a engendré pour la concentration et le maintien des portions de lumière retenues en captivité, se réunit la nature démoniaquehjlique, d'après laquelle il est l'image de l'Archon conjointement avec la psyché qui est originaire du royaume de la lumière, et dans laquelle se dépeint la substance de lumière de l'homme primitif, qui demeure dans le soleil. La femme lui fut donnée, par les démons , afin que , par l'enfantement et la propagation, il rompît l'âme de lumière qui réside en lui et que par cet affaiblissement, il lui rendît sa délivrance plus difficile. Le premier accouplement fut en conséquence le premier péché. Le sauveur des Manichéens est le fils de l'homme primitif , la portion de lumière qui n'est pas souillée par la matière. Ce Christ cherche du haut du soleil à purifier et à attirer à lui tous les éléments de la lumière qui sont dispersés et retenus captifs sur toute la surface de la terre. Entouré d'une apparence corporelle, il descendit sur la terre, pour instruire les âmes comment elles peuvent, en réprimant leurs désirs, se dégager dr plus en plus de leurs liens, se purifier et rentrer un jour dans leur patrie céleste. Le judaïsme était i\ leurs yeux l'ouvrage de l'Archon et un esprit de mensonge sortait de la bouche des prophètes. Les livres du nouveau Testament sont ou apocryphes ou falsifiés par des chrétiens judaïsants. Manès est le paraclel promis par le Christ , et c'est lui qui eut la mission ou de perfectionner la véritable religion ou de la rétablir dans sa pureté primitive.
L'éthique des Manichéens consistait principalement dans le triple cachet de la bouche, des mains et du giron. Le premier comprenait rabstinence de tout blasphème , de toute substance animale et du vin ; le second défendait de faire périr les animaux et les plantes, et recommandait en général le repos du corps, afin qu'on pût mieux se livrer à une vie toute contemplative; le troisième cachet exigeait la chasteté et le célibat, ou du moins recommandait d'éviter d'avoir des enfants. Cependant les élus ou les parfaits supportaient seuls le fardeau de ces privations ; on permettait aux grands de se marier, de manger de la viande , de posséder des terres , de les cultiver et d'exercer des professions. Ils fournissaient aux élus les végétaux nécessaires et obtenaient en récompense la rémission des péchés que leur faisaient commettre la récolte et la préparation des fruits de la terre. La hiérarchie des Manichéens se composait de cinq grades, de 12 Magistri avec leur chef, de 72 évéques , de prêtres , de diacres et d'ekcti ou élus en général. On vantait leur culte exotérique comme un culte purement spirituel en opposition avec les cérémonies du culte catholique. Le culte ésotérique des Elecli était tenu secret; mais plus tard des enquêtes constatèrent qu'ils commettaient un sacrilège horrible et contraire à la nature en recevant l'eucharistie ; toutefois , selon l'opinion de quelques auteurs , ce reproche ne s'adresse qu'à une des trois sectes des Manichéens, celle des Cataristes.
Les Antitrinitaires.
EusEB. H. E. o, 28 ; 6 , 20. 33 ; 7 , 27 — 30. ïheodoret. haeres. fab. 2,4. 5. 8. 9. Epiphan. haeres. 54. 62. 65. Tertuluanus adv. Praxeam. S. Hippolvtus contra hœres. Noëti, opp. ed Fabricius, Hamburg, 1716, II, 5 ss. Concilium Antiocb. iu causa PauIiSamos. ap. BouTH reliquiae II , 465 ss.
Dans les attaques des hérétiques dirigées contre la doctrine
de la Triiiitr, on remarque d'un côté un attachement inquiet, semblable à celui des Juifs, à l'unité abstraite de la Divinité, <le l'autre une aA ersion rationnelle contre ce mystère.
En conséquence, Jésus-Christ était regardé par les uns «ommeun simple homme, avec cette différence qu'il avait obtenu une grâce et des lumières particulières, tandis que les autres soutenaient à la vérité l'union de la Divinité avec l'homme-Jésus , mais en niant l'existence des trois personnes comprises dans la Trinité , ils devenaient Patripassiens , c'està-dire qu'ils enseignaient que le Dieu unique lui-même ou le Père s'était uni à Jésus-Christ.
Théodote de Byzance, surnommé le Corroyeur, fonda à Rome .sur la Gn du second siècle , une secte qui adopta la doctrine que Jésus-Christ n'était qu'un simple homme malgré sa naissance miraculeuse de la sainte Vierge. Artémon enseignait la même chose ; et les Melchisédéciens , disciples d'un aiifro. Théodote , soutenaient que Melchisédech était une vertu de Dieu et qu'il était supérieur à Jésus-Christ, puisqu'il était le médiateur entre Dieu et les anges. Praxéas, au contraire, contre lequel Tertullien écrivit avec véhémence , enseignait qu'il n'y avait qu'une seule hypostase divine et qu'elle s'appelait le Fils, pour autant qu'émanant d'elle-même, elle s'était unie à Jésus-Christ. Nocf enseignait la même erreur; c'est pour cette raison qu'il l'ut excommunié à Smyrne vers l'an 220. Cette doctrine fut développée particulièrement par Sabellius qui répandit dans la Pentapole en Afrique, vers l'an 255, son système, dans lequel h' dogme de la Trinité est falsifié par la théorie des émanations des Gnostiques et dans lequel la révélation intérieure et éternelle de Dieu se trouve confondue avec la révélation extérieure et temporelle. Le Dieu caché s'appelle le Père par rapport à sa première manifestation comme créateur et comme souverain-maître du monde; dans une seconde émanation il se nomme le Fils, pour autant qu'il s'est uni à l'hommc- Jésus selon la vertu et l'efTicace, et dans une troisième c'est îe Saint-Esprit, en tant qu'il opère la rédemption dans l'Église.
Chacune de ces deux vertus ou émanations divines rentre dans le Père dont elle émane , après avoir accompli l'objet de sa vocation.
Bérylle, évéque de Bostres, regardait le Verbe comme un«' simple vertu et comme une émanation passagère de l'essence de Dieu , qui ne s'est personnifiée qu'après s'être unie à un corps humain (comme étant son ame). Mais, ramené dans la bonne voie par Origène, il rétracta ses erreurs en 244. \\ n'en fut pas de même de Paul de Samosafe , évéque d'Antioche, qui considérait Jésus-Christ comme un simple homme , dans lequel la sagesse divine, le Verbe non personnifié , aurait seulement habité et n'aurait fait qu'y agir un peu plus efficacement que dans les anciens prophètes. Non-seulement à cause de ses erreurs, mais aussi à cause de son avarice, de la dureté de son caractère et de son orgueil, il fut déposé et excommunié dans lin concile qui se tint à Antioche en l'an 369 ou 370; toutefois sa doctrine se maintint par l'entremise de ses sectateurs qui sont connus sous le nom de Paulianistes ou de Samosa tiens.
Denys d'Alexandrie, en combattant avec force les erreurs dr Sabellius, s'était exprimé de manière à faire croire qu'il admettait une différence essentielle entre le Père et le Fils, ei' qu'il mettait celui-ci au nombre des créatures. Denys , évéque de Rome, à qui quelques personnes avaient adressé des plaintes à ce sujet, s'éleva contre celle erreur vers Tan 12()2, et donn;* occasion à l'évêque d'Alexandrie de publier une justification détaillée de son opinion, dans laquelle il déclare conformémenl au dogme catholique que le Fils , comme image de la lumière éternelle, est, de même que le Père, de toute éternité, qu'il n'a jamais existé d'époque où Dieu n'eût point été le Père: que par conséquent le Fils n'est point une créature, mais le Fils de Dieu selon sa nature, Denys approuva aussi la signification du mot homoiisios, consubstanticl , dont on se sert pour établir le rapport qui existe entre le Fils et le Père, -v
46 HISTOIRK DE LÉGLISE.
Les Monlanisks. Contestation au sujet de la fêle de Pâques et du règne de mille ans (ChiliasmusJ.
EusEn. H. E. 5, IG — 19. ïertlluams de pudicitia; de fuga in persecutione ; de jojuniis ; de monogamia ; de cullu feminarum; de virginibus velandis ; de cxhorlatione caslitalis. Epiphan. hœrcs. k8. — Quant aux contestations au sujet de la fête de Pâques : Euseb. H. E. 5 , 23—25. Epiphan. hœr. 50. — Pour le règne de mille ans : ErsEB. H. E. 3, 39. 28 ; 7, 2i. 25. Ibex^us 5, 25-36. Lactamii Instit. dlv. 7, li-25.
Le propre de la secte des Montanistes était de se targuer Hune inspiration particulière du Saint-Esprit et de se distinguer par un rigorisme extravagant qui découlait de cette prétention, ainsi que par un faux spiritunlismo. Le phrygien Montan et les deux femmes Priscilla et ftlaximilla prétendaient être les organes, par lesquels l'Esprit divin accomplissait la vie chrétienne et la discipline ecclésiastique. Le royaume de Dieu, qui, avant la naissance de Jésus-Christ, était encore dans l'enfance , mais qui avait acquis par lui et par ses Apôtres les forces de l'adolescence, ne devait parvenir à l'âge viril que par leurs révélations. Aussitôt donc que l'Église refusa de reconnaître ce don de prophétie dans Montan et dans ces deux femmes, ceux-ci, ainsi que leurs sectateurs, se séparèrent d'elle , en se vantant de composer l'Église de l'Esprit en opposition avec l'Église des psychiques charnels, ou des catholiques. Le paraclet des Montanistes ordonna un jeûne plus rigoureux, refusa la communion à tous ceux qui étaient tombés dans des crimes après le baptême, condamna les secondes noces, etdéfendità tout chrétien de fuir ou de se cacher daus lespersécutions.
Le Monfanisme qui avait pris naissance en Phrygie, y était aussi le plus généralement répandu, toutefois il eut aussi des adhérents dans l'Occident où TcrtuUien devint son plus éloquent apologiste.
PREMIÈRE ÉPOQUE. — CilAP. II. 47
Les Montanisles, dans leur doctrine relative au Paraclet, se londant sur l'Évangile de saint Jean et, pour ce qui regarde ie règne de mille ans dont leurs prophètes annonçaient la pro- < haine arrivée, sur l'Apocalypse, leurs adversaires de Thyatire saisirent cette occasion pour rejeter ces deux livres canoniques comme apocryphes. Épiphane donna le nom à'Aloges à la petite secte qui se forma de cette manière, parce qu'en rejetant l'Évangile de saint Jean, ils paraissent avoir renoncé aussi au dogme du Yerbe éternel et qu'ils devinrent ainsi Antitrinitaires. — Le savant Égyptien Hiérax poussa, vers la fin du troisième siècle, les choses beaucoup plus loin que les Montanistesen fait de rigorisme moral; son ascétique, plutôt gnostique que chrétienne, condamnait le mariage et l'usage de la V iande et du vin , et , au moyen d'une interprétation allégorique de l'Écriture sainte, il niait aussi la résurrection.
Il existait , dès le coramencemont de l'Église , une différence dans la célébration de la fête de Pâques. Les communautés de l'Asie mineure étaient d'accord avec les Juifs, quant à la manière de manger l'agneau pascal, et quant à l'époque de ce tte fête . Ils célébraient toujoursla fête de commémoration de la passion de Notre- Seigneur (iraa/a axa-jfj-siGiu.o'j) le 14 du mois juif Nisan , et trois jours après, quel que fût le jour de la semaine, celle de sa résurrection [inxnjct. ,oi.vcf.iTCf.iii/.ov). Les autres églises au contraire, nommément l'Église romaine, fixaient toujours au dimanche la fête de la résurrection, et célébraient le vendredi précédent celle en commémoration de la Passion. On essaya de bonne heure à faire disparaître une variété qui occasionnait de grands désordres. Saint Polycarpe, évêque de Smyrne, se rendit en 162 à Rome, où il eut avec le pape Anicet des conférences à ce sujet. Ils se quittèrent avec des intentions pacifiques, quoiqu'il leur fût impossible de s'entendre. Cette question fut agitée avec beaucoup plus de chaleur sur la fin du second siècle. On blâmait les communautés de l'Asie mineure de rester attachées à la coutume des Juifs; on assembla vers l'an 196 plusieurs conciles à cet égard et dans l'Occident et dans l'Orient; enfin
le pape Victor, en exigeant des communautés de l'Asie mineure de se conformer à l'usage des autres églises, les menaça de l'excommunication dans le cas qu'elles vinssent îi s'opposer à cet ordre. Cependant les évêques de ces églises, ayant Polycrate d'Éphèse à leur tête, refusèrent obstinément de s'y soumettre, s'appuyant sur les institutions des apôtres Philippe et Jean ; et Victor semble n'avoir donné aucune suite à ses menaces. D'autres évêques, nommément saint Irénée, l'avaient instamment prié de ne point troubler la paix de l'Église pour un simple différend dans les usages.
Les Montanistcs n'empruntèrent pas seuls au judaïsme l'idée d'un règne millénaire de Jésus-Christ sur la terre, qui devait précéder la résurrection universelle et le jugement dernier ; elle fut aussi adoptée, dès le commencement du deuxième siècle, par un grand nombre de catholiques. On n'en trouve aucune trace chez les Pères apostoliques; Papias, évêque d Hiéraple, paraît être le premier auteur de cette erreur. Justin et Irénée défendirent cette doctrine; mais le prêtre romain Caïus la combattit, en prétendant qu'elle était l'invention de i'héréti(|ue Cérinthe. L'école d'Alexandrie était également contraire au règne de mille ans. Denys, évêque de cette ville , convertit, dans une conférence qui eut lieu en 255, les milléiwires qui se trouvaient en Egypte. Peu s'en fallut qu'on ne fit intervenir l'Apocalypse dans cette dispute, et bien que l'Église la regardât toujours comme l'ouvrage de l'apôtre Jean, il y eut cependant des personnes qui, comme les Aloges, prétendaient qu'elle était due à Cérinthe, tandis que Denys s'appuyant, non sur des faits historiques, mais simplement sur des causes internes, faisait passer pour son auteur un certain prêtre de l'Asie mineure, appelé Jean. Du reste, à dater du milieu du troisième et du commencement du quatrième siècle, la doctrine des millénaires comptait bien encore quelques partisans, entre autres Methodius et Lactancc, mais ces voix éparses étaient incapables de la faire approuver généralement , et il n'en est plus guère question après le concile de Nicce.
Divisions; les Novatiens. Contestations au sujet du baphimr des hérétiques.
EusEB. H. E. 6, 43-45. Cyprian, ep, 38. i9-53, ss. - Eijseb. H. E. 7, 3 - 5. Cyprian, ep. 69 - 75. Acta concilii Carthag. Tll. '!»baptismo ap. Harduin. Acta Cone. I, 159.
Jusqu'ici toutes les hérésies consistent dans de certaisus aberrations de la doctrine de l'Église; mais vers le mili<u du troisième siècle, on fit des tentatives pour anéantir l'unif»' qui y régnait. Ces tentatives n'étaient dues , du moins dans le principe , qu'à une simple question de discipline et d'économie ecclésiastique. La division qu'occasionnèrent à Carthatir Le diacre Félicissime et le prêtre Novat, en se séparant de leur ôvêque Cyprien et en élisant eux-mêmes un évéque pour U' remplacer, n'était qup locale et passagèro La sévérité q»(r' montrait Cyprien à l'égard de ceux qui étaient tombés dans l'apostasie pendant ia persécution , leur en fournit le prétexte. Cependant Novat s'attacha à Rome au parti opposé qui soutenait que les lapses ne pouvaient plus rentrer dans le scirr de l'Église , et c'est par son entremise qu'il y éclata une division qui fut beaucoup plus importante que l'autre. Le pré(ï«^ Novatien , de concert avec plusieurs de ses partisans , rcjeui l'élection de l'évêque Corneille qui venait d'être placé légifimement sur le siège de Rome , et se fit ordonner lui-même eu l'an 251 évêque de cette ville. Ses efforts pour se procurer des sectateurs dans les églises étrangères ne furent nullement infructueux , puisqu'il en résulta un schisme qui avait pour maxime de ne pas admettre à la communion ceux qui avaient apostasie ou qui en général étaient tombés dans quelque p«îché grave, attendu que l'Église n'avait pas le pouvoir de i^*mettre les péchés mortels. On prétendait en outre que l'Églis;*^, ayant admis de grands pécheurs dans son sein, était souillée et profanée, et qu'eux seuls, les catharres {y.xQapoi) , les purs^ tbr-
HIST. DE f.'ÉGUSE. - T. I. 3
maient l'Église véritable cl apostolique. L'extravagance des Novatiens fut telle quils rejelèrent même le baptême administré dans l'Église catholiquje.
Dans cette Église même la question de savoir si le baptême qu'on avait reçu dans une secte hérétique ou schismatique était valide , devint quelques années plus tard le sujet d'une division extrêmement grave. Dans l'Asie mineure et en Afrique cette question avait été décidée négativement dans quelques conciles , et l'on avait ordonné de rebaptiser ceux qui passaient d'une secte hérétique à TEglise catholique; et maintenant, c'est-à-dire dans les années 255 et 256, deux conciles, présidés par Cyprien, déclarèrent de nouveau, ayant particulièrement en vue le baptême des Novatiens, que le vrai b.iptèiiic ne pouvait être administré que dans et par l'Église, et que tout baptême qui avait lieu hors de l'Église, était sans validité. Mais le pape Etienne s'opposa à cette décision , et . conformément à rancicnne trodltion do l'Èglieo de Rome e( d'autres églises , il soutint qu'il suffisait d'imposer les mains aux hérétiques en signe de pénitence et d'expiation. Cependant il ne reconnut la validité du baptême des hérétiques que pour autant qu'il s'administrait selon le précepte de l'Évangile, au nom des trois personnes divines. Il paraît qu'Etienne , dans les lettres qu'il adressa aux évêques d'Afrique, les menaçait de l'excommunication, dans le cas qu'ils n'abjurassent pas leurs erreurs et dès lors la dispute devint des plus vives e( des plus passionnées. En effet , Cyprien convoqua à Carthage un troisième concile composé de qua Ire- vingt cinq évêques , dans lequel on confirma non-seulement la résolution prise antérieurement, mais on y jeta aussi quelques regards peu bienveillants sur la prétendue usurpation d'Etienne et l'on y manifesta des opinions qui , érigées en principe, eussent détruit l'unité de l'Église. Firmilien, évêque de Césarée , s'exprima encore a>ec plus d'aigreur contre Etienne dans une lettre qu'il écrivit à Cyprien; car Etienne avait déclaré qu'il séparerait aussi de sa communion les évoques de Capadoce ,
PREMIÈRE ÉPOQUE. — CHAP. Ill, 51
de Galatic et de Cilicie, parce qu'ils rebaptisaient. La dispute fut interrompue par la mort d'Etienne et celle de Cyprien en l'an 257, et il ne paraît pas qu'on en soit venu à une ruplure ouverte; dans tous les cas, elle fut de courte durée.