Histoire de l'église
251 . François-René Descartes, originaire de France (né en 1596, mort en 1650), opéra une grande révolution en philosophie. .Il séjourna longtemps en Hollande (1629-1648) et y trouva de nombreux partisans. Il eut également des succès considérables en d'autres pays, principalement en France. Descartes (Cartesius), surnommé « le père de la philosophie moderne », dédaignait, à l'exemple des humanistes, des luthériens et des jansénistes, la philosophie péripatéticienne, faisait du doute le point de départ et la première condition de toute
recherche, tout en répudiant le scepticisme, et il établissait cette proposition fondamentale : « Je pense, donc je suis. » Animé de sentiments religieux, Descartes voulut combattre le matérialisme et les abus de l'empirisme en plaçant dans la conscience le point immuable auquel on doit s'attacher dans le doute, et dans l'existencede Dieu la garantie de la vérité objective de nos connaissances.
Le cartésianisme ayant trouvé accès chez les protestants de Hollande, les synodes de Dordrecht et de Delft (1655 et 1657) décidèrent la séparation complète de la philosophie et de la théologie. Ce système eut moins d'influence chez les catholiques ; les jansénistes et plusieurs membres de l'Oratoire amis des jansénistes l'adoptèrent : le plus considérable parmi eux fut Nicolas Malebranche, prêtre pieux, très adonné au mysticisme (né en 4638, mort en 1715). A Rome, le système de Descartes fut interdit jusqu'à correction (-20 novembre 1663).
0pp. Cartesii, Amst., 1692, 1698-1701, 9 vol. \n-i° ; éd. Cousin, Paris, 1824-1826, 11 vol. Cf. Ritter, Gesch. der Philos., t. VI- VIII ; Ulrici, Gesch. und Kritik der principien der neueren Philos., Leipzig, 1845 ; Kuno Fischer, Gesch. der neueren Philos., Mannheim, 1854- 1865 et suiv. ; Lang, Gesch. des Materialismus, 2« éd., Leipzig, 1874; Hock, Cartesius und seine Gegner, Vienne, 1865; Günther et Pabst, Januskœpfe, Vienne, 1834, p. 1 et suiv., 223 et suiv.; Fr. Bouillier, Bist, et Grit, delà révolution cartésienne, Par., 1842. Sur les Hollandais cartésiens: Brucker, Hist. philos., V, 222 et seq., 260 et seq. ; Denzinger, Relig. Erkenntnisz, I, p. 138 et suiv.
Discussions de l'université de Paris et d'autres universités.
252. On comprenait très bien en France les dangers que le cartésianisme préparait à la saine doctrine. Ces dangers devinrent de plus en plus manifestes à mesure que le cartésianisme dévoilait ses conséquences. Déjà plusieurs professeurs de philosophie l'avaient enseigné, lorsqu'un édit royal du 30 janvier 1675 invita l'université d'Angers à prendre des mesures contre la propagation de la doctrine de Descartes. L'édit fut enregistré, et l'on prescrivit entr(3 autres choses que tontes les thèses seraient examinées par le doyen de la faculté de philosophie et
INCRÉDULITÉ ET PRÉ^A^Àfi feE LA PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE. 3
par d'autres délégués. Le supérieur de l'Oratoire qui dirigeait le collège d'Anjou, fut le seul qui éleva des difficultés. Il s'adressa au parlement, mais le roi annula son appel et ordonna aux oratoriens de se soumettre (2 août 1675). Le 3 mars 1677, la faculté théologique de Caen se prononça contre Descartes, rejeta ses principes comme incompatibles avec la théologie , et décida qu'aucun de ses partisans ne serait admis aux grades académiques.
En septembre 1678, la congrégation de l'Oratoire de Paris interdit sept propositions de Descartesrelatives à l'étendue, aux corps, aux accidents et à l'espace vide, et se pronon<;a contre Descartes en faveur d'Aristote. Il en fut de même du chapitre général des chanoines réguliers de Sainte-Geneviève. L'université de Paris, dont la faculté théologiqne avait déjà en 1671 accueilli avec joie la résolution du roi, notifiée par l'archevêque, d'éliminer les nouvellesopinions de Descartes, interdit, le 28 octobre 1691, onze propositions, notamment les suivantes : 1** avant de s'être assuré que l'on connaît quelque chose, on doit douter de tout; 2° même de l'existence tie» Dieu, jusqu'à ce qu'on l'ait clairement reconnue ; 3" il est douteux si Dieu n'a pas voulu créer le monde de telle sorte que nous soyons constamment trompés, même dans les choses les plus claires ; 4* on ne doit pas s'inquiéter en philosophie des conséquences d'une opinion préjudiciables à la foi ; 5° la matière des corps n'est autre chose que leur étendue ; 6° il faut rejeter toutes les preuves dont les théologiens et les philosophes se sont servis jusqu'à présent avec saint Thomas pour démontrer l'existence de Dieu ; 7° la foi, l'espérance et la charité, et en général toutes les aptitudes (AaôiÏMs) surnaturelles ne sont pas quelque chose de spirituel, distinct de l'àme elle-même, de même que les aptitudes naturelles ne sont pas distinctes de l'esprit et de la volonté ; 8** toutes les actions des infidèles sont des péchés ; 9° l'ignorance invincible du droit naturel n'excuse pas du péché; 10° on est libre dès qu'on agit avec discernement et en pleine connaissance, bien qu'on agisse par nécessité.
Ces dernières propositions sont absolument conformes au système de Jansénius, et l'on peut dire en général que le cartésianisme n'est que la philosophie du jansénisme. Le 31 décembre 1693, la Sorbonne avertit de nouveau les maîtres de
philosophie d'éviter les nouvelles opinions de Descartes et de ne pas déserter la doctrine d'Aristote, On essaya en France d'éloigner les cartésiens des chaires de l'enseignement; de même en Belgique. A. Douai et à Louvain, plusieurs professeurs enseignaient dujà dco propositions de Descartes, Un cardinal écrivit là-dessus en 1662 à un théologien de Louvain, et le pro-nonce fit à ce propos des reproches aux facultés de philosophie et de médecine. La faculté de théologie consacra la définition de la substance ainsi que la théorie de l'extension, et condamna ceux qui rejetaient les accidents réels dans le sens de Descartes. La théologie catholique eut constamment à se prémunir contre des propositions empruntées ou analogues au jansénisme, contre le doute méthodique, contre la confusion de la certitude avec l'évidence, contre cette assertion enfin que le fondement de toute certitude ne se trouve que dans l'idée claire et nettement circonscrite.
Documents dans du Plessis d'Arg., Coll. judic, III, ii, p. 338-340, 344 et seq. ; III, i, p. 138, 149 et seq., t. I, app., p. xxxv; III, ii, p. 336-357. La prohibition de 1691 fut renforcée le 3 octobre 1704, ibid., p. 600. Négociations à Louvain, ibid., p. 303 et seq. Longue critique du cartésianisme dans les articles (c le Due Filosofie » de la Civiltà cattoiica, année 1853.
Spinoza, Malebranche, Pascal, Pierre Bayle.
253. Descartes eut aussi une grande influence sur le Juif Baruch Spinoza (Benoît Spinoza), né en 4632, à Amsterdam, de parents fortunés, chassé de la synagogue en 1655, mort en 1677. Eu philosophie, Spinoza enseignait le panthéisme le plus prononcé (monisme, parce qu'il n'admettait qu'une seule substance de Dieu, et assignait pour but unique à la religion juive comme à la religion chrétienne de produire une moralité purement rationnelle). 11 fut aussi le fondateur de l'herméneutique rationaliste et de la critique négative de la Bible. Plusieurs rendirent Descartes responsable du spinozisme grossier représenté en France par Boulainvilliers, tandis que des savants habiles le justifièrent de ce reproche. Ces savants admettaient lesystèmede Descartesdans le sens de Malebranche, et, comme leur maître, ils n'entendaient point enseigner une doctrine réprouvée par l'Église. On comptait même parmi eux,
en Italie, le barnabite et cardinal Gerdil, qui renonça plus tard aux idées de Malebranche. Le célèbre ouvrage de celui-ci, de la Recherche de la vé?ité (1673), était déjà suspect en 1687. Il fut attaqué par l'archevêque Fénelon , par l'évêque Huet, par Pierre Gassendi et même par le janséniste Antoine Arnauld.
Pascal fut également formé à l'école de Descartes, et eut de l'influence sur plusieurs laïques. Ses Pensées, destinées à défendre la foi, fournirent à plusieurs des armes pour la combattre, car il voulait prouver que la religion révélée peut se démontrer comme un postulat de l'esprit humain.
Les cartésiens comptaient aussi dans leurs rangs Pierre Bayle, né en 1647 dans le midi de la France, professeur de philosophie à Sedan (1677) et à Rotterdam (1681), mort en 1706. On doit à Bayle, sceptique absolu, un Journalsavant et un Dictionnaire historique. Son rival Jean Le Clerc (§ 2-48), dont il partageait les opinions, résidait également en Hollande, où il publia ses journaux et des travaux critiques dans lesquels il combattait à la fois la théologie scolastique et la philosophie. A l'exemple de Descartes, qui aimait mieux faire un long détour que de chercher sa voie dans les labyrinthes de la scolastique, ses adeptes dédaignèrent de s'orienter sur les vieilles doctrines et remplaçaient les anciens in-folio par la littérature des brochures et des journaux. Partout ces rationalistes cherchaient à discréditer la contrainte religieuse, les vieux dogmes surannés et ce qu'ils qualifiaient de superstition. Le journal de Bayle fut continué par son ami Basnage de Beauval, et les travaux de Le Clerc aidèrent puissamment a introduire le rationalisme dans la théologie.
B. de Spinoza, Opera quœ supersunt omnia, éd. H. E. G. Paulus, Jen., 1802 et seq. ; Spin. Scripta philosophica, ed. Gfrœrer, Slullg., 1830 et seq.; édition allem, par Berth. Auerbach, Stuttg., 1841 et suiv. Catalogue des ouvrages dirigés contre son Tract, theologico-politicus, dans Bayle, Diction, liist. et crit., t. IV, p. 238 ; Murr, B. de Spin. Annotalioues ad Tract. Iheol. polit., Ilag., 1802, p. 13 et seq.; Sigwart, Ueber den Zusammenhang des Spinozismus mit der cartesiauischen Philosophie, Tüb., 1816, et Histor. -philosophische Beitrœge zur Erlaîuterung des Spinozismus, ibid., 1838; der Spinozismus, ibid., 1839 ; H. Ritter, Ueber den Einslusz des Cartesius auf die Ausbildung des Spino-
zismus, Leipzig, 1816; Saarsclimidt, Descartes und Spinoza, Leipzig, 4850 ; Orelli, Spinoza's Leben u. Lehre, Aarau, 1842 ; J. B. Lehmanns Spinoza, sein Lebensbild und seine Philosophie, Würzb., 1864j Ginsberg, Lebens und Charakterbild B, Spinoza's, Leipzig, 1876 ; F. G. Hann, die Ethik Spinoza's und die Philosophie Descartes', Innsbruck, 1876. Plusieurs théologiens ont défendu Descartes contre le reproche de spinozisme, entre autres Perrone, S. J., Hist. theolog. cum philos, coraparatse Synopsis, n. 61, avant son Compend. inslit. theol. — Malebranche, de la Recherche de la vérité, 1673 ; Traité de la morale, Rotterd., 1684: Traité de la nature et de la grâce, 1682. Contre lui ; Fénelon, Réfutation du sj-sième de Malebranche sur la nature et la grâce (Œuvr., nouv. éd., IH, 1-160); Huetii Censura philos. Cartes., Par., 1689, éd. IV, 1694. Cf. L. A. Muratori, De ingeniorum moderatione, lib. II, c. xiii ; Gerdil, Sur l'incompatibihté des principes de Descartes et de Spinoza (0pp., éd. Rom., t. IV.). Sur la volte-face de Gerdil, Giov. Piantoni (barnabite), Vila del card. Gerdil, Roma, 1851 ; Civiltà cattolica, 20 set. 1856, p. 623 et seq. (il Card. Gerdil e l'Ontologismo), 5 febr. 1859, p. 323 et seq. (Sopra il preteso Ontologismo del card. Gerdil). — Sur Pascal, Ami de la religion, 29 janv. 1853; Leo, Univ. -Gesch., IV, p. 225 ; surP.Bayle, Dictionnaire bist, etcrit., 1697, 2 t. in-f"; Nouvelles de h. république des lettres, 1684; L. Feuerbach, Pierre Bayle nach seinen interessantesten Momenten, Ansb., 1838; Jean Le Clerc, Liberii de S. Araure epistolse theol., in quibus varii scholasticorum errores castigantur, 1680; Bibliothèque universelle et histor., 1086 ; Bibliothèque choisie, 1703. Cf. Gfrœrer, Gesch. des 18 Jahrb., II, p. 508-515. Cartésiens en Hollande : Ebrard, Christi. Dogmatik, I, § 42 ; Deuzinger a. a. 0. En Allemagne, J. H. Wiber, 0. Cist., 1707 ; Gallus Cartier, 0. S. B.; Werner, Gesch. der kath. Theol., p. 163, 166.
Naturalistes, déistes et rationalistes.
254. Les théories les plus diverses prirent naissance et se mêlèrent à toutes les questions spéculatives, à la religion comme à la politique. Le terme de naturaliste, — qui date des sociniens, mais ne prévalut que depuis 1750, — désignait les adversaires de toute révélation, les uns imbus du panthéisme de Spinoza, les autres théistes. On appelait ainsi tous les adversaires des panthéistes. Ceux d'entre eux qui n'admettaient que l'existence de Dieu et rejetaient la Trinité et l'Incarnation, on les appelait ^mto au dix-septième siècle. Les naturaUstes ;jÄilosophes ne niaient pas seulement la nécessité, mais encore la
réalité de la révélation ; les naturalistes théologiens rejetaient la première et non la seconde. Parmi les naturalistes on rangeait également : l" les rationalistes, ainsi nommés parce qu'ils n'admettaient qu'une théologie rationnelle, une connaissance de Dieu obtenue par des voies purement naturelles; 2° les spinozistes et les cartésiens, qui essayaient d'expliquer par des arguments naturels la Bible et les dogmes tels qu'ils les entendaient, contrairement aux surnaturalistes ou aux semi-naturalistes, qui reconnaissaient Jésus-Christ comme un maître de la vérité, favorisé et soutenu de Dieu d'une façon particuUère, mais ne donnaient pas à sa parole le sens qu'y attache la croyance de l'Église ; ils ne combattaient pas toute espèce de révélation^ mais la révélation divine ainsi édictée.
Le protestantisme avait ouvert la porto à toutes les aberrations de l'esprit humain et Uvré toutes les armes aux ennemis du christianisme, en répudiant l'autorité ecclésiastique et en permettant à chaque individu de former sa foi d'après les connaissances personnelles qu'il puisait dans la Bible. Comment trouver encore l'empreinte d'une religion que Dieu, aprèsl'avoir fondée, n'aurait pris aucun soinde maintenir dans son intégrité; qui aurait été défigurée par la tyrannie et la cupidité des prêtres, vouée pondant des siècles à la superstition, aux abus et aux hérésies; dans une religion qui n'aurait été renouvelée et rajeunie qu'après une corruption plus que millénaire ; dans une religion enfin qui, purifiée par les réformateurs, s'était morcelée en une infinité de sectes et qui paraissait divisée contre elle-même? N'était-ce pas plutôt l'accord fortuit des hommes? Le moyen de ne pas retourner contre le christianisme lui-même les reproches, les objections que les protestants élevaient contre le catholicisme !
Pourquoi l'épuration des idées religieuses, commencée mais non terminée par les réformateurs, ne serait-elle pas continuée par l'esprit humain , qui avance toujours et qui trouve maintenant un auxiliaire dans la multitude des sciences naturelles ? pourquoi n'arriverait-elle pas à une simplicité et à une clarté plus grandes encore ? Quand plusieurs des sectes extrêmes du protestantisme se trouvèrent en présence et que la confusion des idées religieuses fut à son comble, c'était le naturalisme incrédule qui devait surtout prospérer.
ODVBAGES A CONSULTER SDR LE N° 254.
Denzinger, I, p. 159 et suiv.; Lechler, Gesch. des engl. Deismus, Stuttg., 1841, p. 4o3 et suiv. ; Hahn, de Rationalismi, qui dicitur, vera indole et qua cum Naturalismo continetur rations, Lips., 1827.
Les libres penseurs anglais.
Herbert de Gherbury, Hobbes, Loke.
255. Depuis le temps de Crom well , l'irréligion faisait de grands progrès en Angleterre, il s'y forma une littérature ennemie de toute religion, et qui ne tarda pas à avoir la plus grande influence sur le continent. Edouard Herbert de Gherbury (mort en 164.8) disait que l'élément divin du christianisme pouvait tout au plus être envisagé comme vraisemblable, mais qu'il était impossible de le démontrer ; il suffisait pour se sauver de croire en Dieu, de s'honorer par une conduite honnête et d'être convaincu qu'il y a une justice dans l'autre monde; l'excellence et l'universalité de la religion naturelle rendaient le christianisme superflu. Herbert, en un mot, voulait humaniser la religion et la dépouiller de son caractère divin.
Thomas Hobbes, de Malmesbury, précepteur de Charles H (mort en 1679), avait fui l'Angleterre comme partisan de la royauté, et avait composé à ParisenHiiQdes Eléments de philosophie sur le citoyen. Dépourvu de tout sentiment religieux, il ne voyait dans la religion qu'une invention humaine, un instrument utile aux rois pour dompter les masses ; il absorbait complètement l'Église dans l'État, et l'État lui-même il le faisait dériver d'une convention qui avait été précédée d^un état primitif de l'humanité et de la guerre de tous contre tous. Il attribuait à l'État un pouvoir absolu, le concevant comme un être vivant et organique, comme un animal (Léviathan), une sorte de divinité mortelle. Le prince, qui était l'âme de cet animal, ne pouvait pas être restreint par les membres (les sujets) ; c'est de lui au contraire que procédait toute justice, et lui seul avait à commander par la religion.
A rencontre de ce nouveau droit politique, qui trouva beaucoup d'écho parmi les épiscopaux, Algernon Sidney, tout en faisant aussi dériver l'État d'une convention, soutenait les droits du peuple. C'est pour le bien du peuple, disait-il, que l'État a été
établi : le peuple peut donc mettre des bornes à l'autorité et la modifier de fond en comble.
Le philosophe John Locke, né en 1632, versé dans les sciences expérimentales, fixé quelque temps dans les Pays-Bas, puis rentré après la chute des Stuarts (mort en 1704.), prétendait que le droit électoral, la libre détermination du peuple est la source de tout pouvoir public ; la société civile, œuvre purement artificielle des hommes, est basée sur un contrat et instituée pour garantir la propriété. Il reconnaissait àchaque génération le droit de se donner le gouvernement qui lui plaît. En spéculation, Lockefut le père du sensualisme et de l'empirisme, que ses disciples transformèrent de plus en plus en matérialisme. Incapables de vivifier les idées, ils s'en tenaient aux cinq sens et écrasaient l'esprit sous la matière. Il n'y a rien dans l'intelligence , disait Locke , qui n'ait été auparavant dans le sens ; toute connaissance procède de l'expérience externe ou interne; c'est à la raison qu'il appartient de prononcer sur les opinions que les divers partis présentent comme des doctrines révélées. Il n'y a de fondamental dans le Nouveau Testament que la foi au Messie Jésus ; tous les partis religieux doivent jouir de la môme tolérance et des même droits.
Thorsclimid, Versuch einer vollstaendigen Freidenkerbiblioth., Halle, 1765 et suiv., 4 vol. ;Walch, Neueste Relig.-Gesch., t. I-III;Tabaraud,Hist. crit. du philosophisme anglais depuis son origine jusqu'à son introduction en France, Par., 1806, 2 vol.; Lechler, op. cit. (§ 254); Huth, II, p. 265 et suiv.; Rilïel, der englische Deismus und seine deutschen Nachklœnge(Catholique,1848, n. 36-38, 40,46); Cantù,Allg.Weltgesch,, t. XT; Stœckl, Gesch. der Philosophie, p. 627 et suiv. — Cherbury, de Causis errorum, de Religione gentilium, de Religione laici, etc. Cf. Schrœckh, VI, p. 172 et suiv.; Hobbes, Elementa philosoph. de corpore, de homine, de cive, Amst., 1647, 1668 ; Leviathan or the matter form and power of a comraonwealth eccles. and civil., Lond., 1651 ; lat., Amst., 1670, in-4°; Human nature, 1651, etc. Cf. Leo, IV, p. 158- 164; Algernon Sidney, Discourses concerning government, 1698; Leo, p. 164-1 6.S; Stahl, Gesch. der Rechtsphilosophie, III, iii, 7, p. 284 et suiv., 2^ éd. — John Locke écrivit contre Robert Filmer : Patriarcha, 1690; la « Two treatises of government», 1695; sur le caractère rationnel du christianisme , 1689-1703; les Lettres sur la tolérance, puis sur la connaissance humaine, sur l'éducation, sur l'État; une
constitution pour la Caroline. Yoy. Gfrœier, II, p. 399-414. Denzinger, I, p. 186 et suiv. Disciples de Locke : Richard Cumberland (1632-1719 ; de lui : de Legibus naturce disquis. philos.); Samuel Clarke (1675-1729), Francis Hutcheson (1694-1747), l'économiste libéral Adam Smith (1723-1790), etc.
Autres déistes et libres penseurs.
256. Il se forma bientôt des associations qui sapèrent à la fois la religion et la moralité, l'ordre ecclésiastique et l'ordre civil. Le poète Milton professait sur le droit politique les mêmes opinions que Locke. John Wilmot, comte de Rochester, esprit pénétrant et délié, mais complètement immoral , se moquait hardiment de la religion ; il regretta ses erreurs au lit de la mort (1680). Charles Blount, non moins frivole que lui, auteur de l'Oracle de la raison, ne voyait dans la religion qu'une imposture des prêtres ; il renouvela le parallèle entre Jésus-Christ et Apollonius de Tyane, et se donna la mort en 1693. Antoiiy Asley Cooper , comte de Shaflesbury (mort en 1713), ami de Locke, tournait en dérision dans ses entretiens la Bible et les miracles, la religion et la morale, le gouvernement et le droit historique ; selon lui, on peut être vertueux sans croire à l'existence de Dieu ; les exigences de la sensualité et de l'amour-propre ne sont pas contraires aux lois de la raison; la morale n'est qu'une simple esthétique des mœurs, et la religion qu'un moyeu de refréner la multitude.
William Lyons (mort en 1713) niait toute révélation surnaturelle; sa religion était celle de l'infailUbilité de la raison humaine. Antoine Collins, ami et disciple de Locke (mort en 17i29), écrivit contre la haute Église et contre le christianisme en général; il dirigea surtout ses attaques contre les prophéties messianiques de l'Ancien Testament et mit en circulation le terme de« libre penseur »; il faisait du librepenser un droit et un devoir de l'homme. L'Irlandais John Toland, déserteur du catholicisme au seizième siècle, montrait une vanité enfantine ; il se moqua du clergé dans plusieurs pamphlets, fit de la raison le juge suprême, même de la Bible, renia tous les mystères, et tomba finalement dans le panthéisme. Il essaya de répandre aussi ses doctrines dans les cours allemandes, et mourut après une vie très agitée (1721).
Le jurisconsulte Matthieu Tindal (mort en 1733) attaquait le clergé anglican et le christianisme avec un sarcasme amer, niait la nécessité d'une révélation , sous prétexte que la religion naturelle est suffisante ou plutôt la seule parfaite. La crédibilité historique de la Bible fut principalement combattue par un ancien théologien anglican, Thomas Woolston (mort en 1731), dont les traités eurent une vogue prodigieuse ; par Pierre Aunet , qui fut puni comme blasphémateur et mourut dans la misère (1768) ; par Thomas Morgan (mort en 1743), qui voyait un abîme profond entre l'Ancien et le Nouveau Testament, trouvait que le christianisme est le rétablissement de la religion naturelle primitive, et les mystères, dos allégories mal comprises; il faisait de l'apôtre saint Paul un libre penseur supérieur aux autres apôtres, combattait les réformateurs à cause de leur croyance à la Bible et de leurs doctrines aventureuses.
Le philosophe Berkeley (mort en 1753) marcha sur les traces de Locke et développa le scepticisme ; il ne croyait qu'aux esprits et aux idées, et n'était pas certain de l'existence des corps (phénoménalisme). Détruire les vieux préjugés de la religion lui semblait la principale tâche des philosophes sceptiques.
OUVRAGES A CONSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE N° 2o6.
Milton, Trealises of civil power ineccl. cases, Lond., i690. Le livre de C. Blount, de Anima mundi, fut condamné en 1679 par l'évêque de Londres ; la traduction de la Vie d'Apollonius de Tyane, par Philostrale, parut en 1680; autres traités après sa mort. Shaftesbury : Miscellaneous reflexions. An essay an the freedom of wit. Inquiry concerning virtus — Lettres. — Collins, ses écrits de controverse et ses brochures, 1703-1769, contre leprédicantSacheverell, avec de violentes sorties contre la haute Église. Dissertations sur la liberté de penser, 1713 ; — sur les raisons et les preuves de la religion chrétienne, 1724. Toland : la Tribu de Lévi (poème satirique); le Christianisme sans mystères, Londres, 1696; Anglia libéra, 1709 ; Nazarenus, 1718 (contre lui : Mosheim) ; Tetradynamus et Pantheisticon, 1720. Tindal : Christianity as old as the création, 1730. Woolston : l'Arbitre entre un incrédule (Collins)et un apostat (Whiston elles théologiens anglicans), 1725; puis six dissertations et deux apologies, 1727-1730. Le Bret, V, p. 339. Comp. Leo, IV, p. 173-177 ; Gfrœrer, II, p. 414-421, 427 et suiv., 453 et suiv., 471 et suiv.
Réaction contre les libres penseurs.
257. En Angleterre, les ouvriers eux-mêmes furent entraînés dans le mouvement provoqué par les variations de la politique, par l'opposition aux Églises d'État pétrifiées et contre l'autorité des symboles protestants qu'on suivait depuis longtemps à Taveugle, et enfin par l'arrogance insupportable des hautes classes. Thomas Chubb (mort en 1744) fut le libre penseur du quatrième état. Il faisait de l'Évangile un simple code de morale, rejetait la Trinité, la divinité de Jésus-Christ, la Providence, et demandait la séparation de la société civile et de la société religieuse. Ces idées furent combattues par John Bolingbroke, né en 1672 , homme du monde délicat et bien élevé, comme Shaftesbury, mais débauché accompli, ministre sous la reine Anne, fugitif sous George I" (jusqu'en 1723, mort en 1751). Lui aussi trouvait que la religion est entre les mains de l'État un moyen nécessaire pour refréner la cupidité qui domine tontes les actions humaines : aussi était-il l'ennemi des libres penseurs, bien qu'il en fît partie; il les surpassait même par sa haine satanique contre la foi religieuse. Il se permettait comme écrivain ce qu'il condamnait comme homme d'État. 11 ne croyait qu'à ce qui tombe sous les sens, se moquait à la fois du moyen âge, de la Bible et du christianisme.
L'école de Locke garda longtemps son influence : on y rangeait Richard Cumberland (mort en 1719), Samuel Clarke (mort en 1729), Francis Ilutcheson (mort en 1747), et l'économiste libéral Adam Smith (mort en 1790). L'historien David Hume (mort en 1776) traita une multitude de sujets. Suivant lui, le polythéisme est la plus ancienne forme de religion, et c'est de là qu'on a déduit le monothéisme ; le doute est le dernier résultat des recherches ; le déisme, la religion la plus naturelle. Il attaquait les miracles de Jésus-Christ et justifiait le suicide. Cependant il ne fut qu'un des derniers champions d'un ordre d'idées qui allait peu à peu disparaître : en 1740, déjà les libres penseurs trouvaient moins d'écho en Angleterre. Une sage réaction se produisit contre eux, et les attaques ouvertes contre la révélation devinrent moins fréquentes. La liberté anglaise paraissait assurée : on n'avait plus besoin pour
résister au despotisme de renverser l'autel, considéré comme son boulevard.
Leo, IV, p. 180 et suiv.; Gfrœrer, II, p. 445 et suiv., 491 et suiv.; Thomas Macknigth, the Life of Henry St. John Viscount Bolingbroke, Lond., 1863. De Bolingbroke : Lettres on th^î study and use of history, Lond., 1752. Sur David Hume, Schrœckh, VI, p. 129 et suiv. , 219.
Apologistes chrétiens.
258. Plusieurs d^entre les savants qui s'élevèrent d'abord contre les libres penseurs se plaçaient à un faux point de vue. De meilleurs apologistes en vinrent que plus tard. Joseph Glanvil (1636-1680), chapelain de la cour de Charles II, combattait d'une façon beaucoup trop exclusive la philosophie dogmatique d'Aristote, ainsi que Descartes et Hobbes ; il faisait de la foi religieuse l'unique source de la certitude. Henri Dodwell prétendait que la religion n'a pas besoin de preuves rationnelles, qu'elle donne elle-même le sentiment de sa certitude, le témoignage de l'esprit; tandis que la foi des modernes libres penseurs est fausse et irrationnelle. Pierre Brown (mort en 1731), adversaire do Toland, développa l'empirisme de Locke jusqu'à s'élever contre son auteur ; il n'admettait que la sensation externe ou interne, ou un rapport entre l'une et l'autre, et il niait que la réflexion produisît des représentations. Collins, Morgan, Tindal,Woolston, eurent pour antagonistes Richard Bentley (1738), John Leland (mort en 1766) , J. Chapmaii, Moïse Lowman ; les évêques Richard Senalbrocke et Conybeare de Saint- Davids, Edouard Chandler de Coventry, Thomas Sherlock de Londres, Robert Clayton de Glogher ; les prédicants George Benson et Philippe Dodridge. Le meilleur combattant fut le théologien Nathanaël Lardner (né en 1684, mort en 1768), dans son ouvrage sur la crédibilité de l'histoire évangélique (Londres, 1727 et suivantes); il y surpassa de beaucoup les travaux de ses prédécesseurs Richardson et Jones.
Glanvil, Scepsis scieutifica, Lond., 1665; de Incrementis scientiarum inde ab Aristotele, Lond., 1670. H. Dodwell, le Christianisme non
ii HISTOIRE DE l'ÈGLISE.
fondé sur les preuves, Londres, 1742. P. Brown, le Progrès, l'Étendue et les Limites de la connaissance humaine, intelligence des choses divines et surnaturelles au moyen de leur analogie avec les choses naturelles et humaines, Lond., 1733. Comp. Denzinger, Relig.-Erkenntn., I, p. 149; Gfrœrer, II, p. 504 et suiv.;Schrœckli, VI, p. 182, 187 et suiv., 194 et suiv., 203, 213, 217; Hettner, Gesch. der engl. Lit., t. L
Les francs-maçons.
259. Les libres penseurs anglais se retirèrent successivement dans les sociétés secrètes, surtout dans les loges des francs-maçons. Ces derniers , se rattachant aux anciennes corporations d'architectes, dont ils adoptèrent les formes, les symboles, les usages traditionnels, ne poursuivaient en apparence que des fins morales et philanthropiques, mais ils visaient en réalité à bouleverser de fond en comble l'ordre religieux et l'ordre civil. La plupart des écrivains incrédules , tels que Toland , faisaient partie de la société. La grande loge fut ouverte à Londres en 1717. En 1721, on comptait déjà 300 francs-maçons ; en 1728, 1) y avait un grand maître provincial à Bengalen ; en 1729, il existait des loges en Irlande et en Ecosse; en 1731, dans l'Amérique du Nord; en 1733, à Hambourg, puis dans d'autres villes. Une loge fut établie à Paris en 1725. Le grand-duc de Toscane François-Etienne se fit recevoir en 1731 ; le prince royal de Prusse Frédéric, en 1733 ; le prince de Galles, en 1737.
L'association se répandit jusque dans les pays les plus reculés; aux loges mères s'ajoutèrent bientôt de nombreuses succursales. Quand on eut découvert qu'au-dessus des grades inférieurs et symboliques (apprenti, compagnon, maître) il y avait encore une multitude de degrés supérieurs ; que la haute direction, les travaux de l'association étaient enveloppés d'un impénétrable mystère, protégés par d'effroyables serments, la confrérie perdit un peu de son crédit ; cependant les progrès de cette dangereuse société n'en furent point arrêtés. Elle admettait des adeptes de toutes les confessions, et ne demandait que le culte du « grand Architecte de l'univers » . Elle ne soufi'rit pas davantage des prohibitions du Saint-Siège, des cours de Vienne (1743,1704), de Heidelberg (1737), de Madrid etde Naples(1751).
Les plus puissants ministres, sinon les princes, étaient les soutiens et les protecteurs de cette société, qui de l'Angleterre s'apprêtait à faire la conquête du monde.
Keller, Allg. Gesch. der Freimaurerei, Gieszen, 1860, 2« éd.; AHg. Handb. der Freimaurerei, Leipzig, 1867; Lennitig, Encyklopsedie, der Freim., Leipzig, 1863 et suiv., 3 voL; louast, Hist. du Grand Orient de France, Paris, 1865; Rebold, Hist. univ. de la Fr. -Maçon, et Hist. des trois grandes loges des francs-maçons en F'rance, Paris, 1865; Findel, Gesch. der Freim., Leipzig, 1870, 2 vol., 3« édit. — Hellner (§258), I, p. 207-231; Guericke, K.-G., 9 eéd.,III, p. 334; Eckert, Magazin der Beweisführung für die Verurtheilungdes Freimaurerordens, Schaffhouse, 1855 et suiv.; Ders., Mysterien der Heidenkirche, ibid., 1860; Hengstenberg, die Freim. und das evang. Pfarramt, Berlin, 1854 et suiv., 3 vol. — Hist. -pol. Bl., t. VIII, p. 65-78 ; Gfrœrer, IL p. 641 et suiv.; Alban Stolz, Mœrtel für die Freim., Frib., 1862, et Akazienzweig, ibid., 1863 ; de Kelteler, Kann ein gleeubiger Christ Freimaurer sein ? Mayence (Irad. en franc ), 1865; Scheeben, Periodische Blœtter, 1872- 1874; Civiltà cattolica, 1866 et seq.; ser. VI, voL VIII, p. 668 et seq.; vol. IX, p. 522 et seq., etc. Là-dessus et sur ce qui suit, voy. Barruel, Mémoires du Jacobinisme, t. I. (J. A. v. Stark) ; Triumph der Philosophie im 18 Jahrb., Francf., 1803, 2 part, (élaboré par Buchselner, Landshul, 1834) ; Binder, Gesch. des philos, und revolul. Jahrhundei'ts mit Rücksicht ans die kirchlichen Zustsende, Schaffhouse, 1844, 2 vol.; Pachller, S. J., der Gœtze der Humanitset, Frib., 1875.
La révolution littéraire en France.
Influence de l'Angleterre sur la Fiance.
260. Les Français, impressionnables et enclins au scepticisme, comme l'attestent les ouvrages de Montaigne (1533-1592) et de Pierre Bayle, ressentirent vivement la double influence de la littérature anglaise et de la société secrète des francs- maçons, d'autant plus que l'immoralité de la cour et des hautes classes, surtout depuis la régence du duc d'Orléans (1715-1723), n'avait fait qu'empirer : la religion n'était plus aux yeux d'un grand nombre qu'une pure cérémonie ; les intrigues des jansénistes, l'arrogance des parlements, les aberr^ti(jns de plusieurs auteurs même ecclésiastiques avaient souvent fait du clergé un objet de raillerie et de dédain. La France ne jouissait pas, comme l'A.n-
46 fflSTOIRE DE L*ÉGUSE.
gleterre (depuis 1693) et la Hollande, de la liberté delà presse ; mais les Hollandais, avec leur esprit mercantile, livraient à la publicité tout ce qui leur offrait des chances de gain, et introduisaient ailleurs, comme toute autre denrée, les livres des libres penseurs, qui s'imprimaient principalement à la Haye. Les matériaux scientifiques accumulés par les libres penseurs anglais étaient exploités par la frivolité française, qui s'en servait pour produire des œuves analogues. Il y avait du reste, malgré la différence du génie national, alliance étroite entre l'Angleterre et la France .Plusieurs Anglais, comme Bolingbroke, exerçaient à Paris une influence corruptrice, tandis qu'un grand nombre de Français résidaient en Angleterre.
Dans sa fable des Abeilles (4706), Bandeville, Français par ses aïeux et Hollandais de naissance, concluait du bien-être matériel, allié du reste à une profonde corruption morale, dont jouissait l'Angleterre, que les passions et les vices sont utiles, nécessaires à la prospérité d'un État ; que la grandeur d'une nation est incompatible avec la moralité. Charles de Saint-Denis, seigneur de Saint-Évremond, né en 4613, philologue et juriste, servit de trait d'union entre les hautes classes de la société en France et en Angleterre. Poursuivi pour un libelle dans lequel il se moquait du traité des Pyrénées, il se réfugia en Hollande (4664), puis en Angleterre, où il gagna les bonnes grâces de Charles H et de Guillaume HI. 11 mourut à Londres, âgé de quatre-vingt-dix ans (4703), et laissa plusieurs ouvrages français, qui furent avidement recherchés. Parmi les classiques, il avait lu de préférence les sceptiques et les railleurs des derniers temps de la Grèce et de Rome. Frivole, épicurien, athée, il combattait la religion et la morale avec les armes d'un Lucien, d'un Pétrone, d'un Apulée, appelait la dévotion le dernier des amours humains et soutenait ouvertement l'épicurisme.
Montaigne, Essais, éd. AmauryDuval, Paris, 1820; Denzinger, Relig.- Erkenntn., I, p. 144; Bayle, § 253. Influence de la Hollande : Leo, IV, p. 177. Sur Mandeville, Gfrœrei-, II, p. 490 et suiv. St.-Évremond : CEuvres mêlées de M. de St-Évremond, Londres, 1711 ; Leo, p. 250 et suiv.j Gfrœrer, p. 516 et suiv.
INCRÉDULITÉ ET PRÉPARÂT. DE LA PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE. Il
Le cercle d'Anne de Lenclos.
261. Depuis longtemps, ainsi que s'en plaignaient les grands orateurs de la chaire, la religion et la vérité étaient vouées au sarcasme dans les salons de Paris, même par des femmes. L'amie de Saint-Évremond, la spirituelle et vicieuse Ninon ou Anne de Lenclos (née en 1615, morte en 1705), réunissait chez elle tout ce qui se signalait par la frivohté et l'amour des plaisirs ; elle prêchait l'émancipation de la femme, représentait le vice saupoudré de bel esprit et fardait la corruption. C'est là que plusieurs auteurs incrédules allaient puiser leurs inspirations : on y voyait Jean-Baptiste Rousseau, fils d'un cordonnier de Paris, qui se fit remarquer par ses odes religieuses, mais fut expulsé du pays pour des vers orduriers et pour crime de sodomie : il résida tour à tour en Suisse, en Autriche, en Belgique et en Hollande ; l'abbé de Chaulieu, poète également obscène (mort en 1720) ; son ami laFare, auteur d'idylles ; Bernard le Bovier de Fontenelle, versé dans les mathématiques, les sciences naturelles et les derniers auteurs de la Grèce, ennemi secret de la doctrine de l'Église et des bonnes mœurs ; la xMotte-Houdard, auteur de petites pièces de théâtre.
François -Marie Arouet, qui prit 'dans la suite le nom de Voltaire, fut admis dans ce cercle dès ses plus jeunes années. Il publia bientôt des pièces de vers à la louange de Louis XIV et de la mère de Dieu, tandis qu'il se moquait secrètement de la religion, du roi et de la noblesse dans ses vers maUcieux. Plusieurs voyaient dans ce jeune homme le plus dangereux ennemi de la religion. Après la mort de Ninon de Lenclos, d'autres dames beaux esprits formèrent des cercles analogues, où se réunissaient des savants et des poètes, qui bientôt redoublèrent de hardiesse.
Mémoires sur la vie de Mad. de l'Enclos, Par., 1763; Capefigue, Louis XIV, Par., 1837 et seq., VI« vol., p. 26; Leo, p. 234 et suiv.; Gfrœrer, p. 521 et suiv.
18 fflSTOiRE DE l'Église.
Attaques dissimulées contre la religion. — Montesquieu.
262. Comme les ouvrages immoraux et irréligieux étaient poursuivis par l'autorité ecclésiastique et par l'autorité civile, plusieurs littérateurs incrédules, pour dissimuler leurs attaques contre la religion et la morale, écrivirent des voyages et des récits dans lesquels ils attribuaient à des peuples étrangers des doctrines et des coutumes religieuses, se livraient à de fines allusions, à des jeux de mots transparents. Ainsi Vairasse, son Histoire des Severambes ; Fonlenelle, la Relation de l'île de Bornéo ; Simon Tyssot de Patot, les Voyages et les Aventures de Jacques Massé. Le baron Charles de Secondât de la Brède de Montesquieu (né en 1689), juriste, conseiller au parlement, président (1716), imagina une correspondance écrite par des Persans qui étaient censés envoyer chez eux les observations qu'ils faisaient à Paris : son dessein était de dévoiler les imperfections de la société ecclésiastique et civile en France. Il ne devait que trop réussir. Montesquieu exaltait le bonheur des Suisses et des Hollandais, comparé à la misère de ses compatriotes. Il entreprit plusieurs voyages, se fit le panégyriste de la constitution de l'Angleterre, publia on 1749 son Esprit des lois, où il cherchait à exciter l'enthousiasme en faveur de la forme républicaine. Cet ouvrage, plus modéré que les Lettres persanes, développait, parmi de nombreuses vérités, toute une série de vues poUtiques qui allaient exercer sur l'avenir une influence durable. Il trouva presque plus d'admirateurs à l'étranger qu'en France, où Voltaire, jaloux de la gloire de l'auteur, l'accusait d'être superficiel.
Montesquieu (mort en 1755) devint le père du constitutionnalisme moderne, avec sa division des pouvoirs, sa royauté restreinte et son aversion pour toute espèce de culte officiel. La vertu, — contradictoire à la réalité, — est, selon Montesquieu, le principe de la démocratie ; et le contrat formé après un état intolérable de guerre universelle, le fondement de l'ordre politique. Montesquieu était moins novateur, moins adonné aux idées révolutionnaires en religion qu'en politique. Le comte Henri deßouillon-Villers(mort en 1722), dans sa Vie de Mahomet, se montra l'adversaire résolu de la morale et de la religion, mais Un 'eut pas la même influence.
Hist. des Severambes, Paris, 1677 et seq., 3 vol.; en allem., Sulzbach, 1689, 3,vol. — Autres : Gfrœrer, p. 527 et suiv. De Montesquieu : Lettres persanes, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et Esprit des lois. Montesquieu exploita largement Toavrage de l'Italien Franc. Bocchi ; le Cagioni onde venue la smisurata potenza di Roma, Firenze, 1598. Cf. Giov. Franciosi, di Fr. Bocclii come precorritox'e al Montesquieu, Memoria, Modena, 1875.
Conjuration contre le christianisme. — Voltaire.
263. Sur ces entrefaites, les loges de la franc-maçoiineriô avaient acquis en France une influence considérable; elles formaient le centre d'une conspiration gigantesque, non seulement contre l'Église, mais contre tout l'ordre de choses existant, sans excepter Dieu lui-même. Dans les cercles privés comme dans les loges, le christianisme était dépeint comme une institution surannée, fondée sur l'imposture ; le détruire était l'idéal que tout homme de talent devait poursuivre ; tout ce que la haine a de plus venimeux, la méchanceté de plus satanique, fut employé à traduire l'idée en fait, la révolution littéraire eu révolution politique. A la tête de la conjuration se plaça Arouet (« M. Voltaire »), nature sarcastique et doué de grands talents pour la poésie (né à Paris en 1694). Voltaire avait fait de bonnes études au collège des jésuites, mais fut bientôt perverti par les mauvaises compagnies (§ 261). Dominé par la passion de briller, plein d'une vanité insatiable, il se signala d'abord par quelques vers railleurs, qui furent beaucoup admirés, mais dont les allusions politiques lui attirèrent la prison. Il s'illustra ensuite par des tragédies, telle s que Œdipe (1718), suivie de plusieurs autres, et surtout par son épopée la Heri' riade. Sa hardiesse croissait avec l'admiration qu'on lui décernait comme poète. Dans ?,d. Lettre à Uranie, il traita les dogmes chrétiens de fantômes et de supercheries, et, dans plusieurs satires, il attaqua violemment tout ce qui lui déplaisait dans les choses comme dans les personnes. 11 étudia en Angleterre les ouvrages de Locke et des libres penseurs, noua des relations avec plusieurs personnages importants, et obtint bientôt par ses écrits une réputation européenne.
Voltaire était l'idole des cours de Prusse et de Russie, et haute-
meut célébré à Londres. Il dédia en 1741 au pape Benoît XIV, en lui adressant une lettre pleine de flagorneries, sa tragédie de Mahomet, où il, combattait le fanatisme. Le secrétaire d'État Valent! lui répondit avec politesse et sans parler du sujet de la pièce. Dans ses Lettres d'Angleterre, il prêcha aux Français la philosophie déiste avec beaucoup de succès. Il reconnaissait un Être suprême, mais il croyait que la pensée n'est pas- incompatible avec la matière, et manifestait des doutes sur l'existence d'une âme pareille à une petite divinité, qui trônerait au milieu du cerveau. Presque chacun de ses nombreux ouvrages contenait des attaques contre les institutions religieuses, poUtiques et sociales de la France. Les agréments de son style, le sel de ses plaisanteries augmentaient le nombre de ses admirateurs. L'immoraUté, une haine ardente contre tout ce qui tient au christianisme, se révélaient de plus en plus chez le « patriarche de Ferney ».Il continua après sa mort d'empoisonner par ses écrits les demi-savants des hautes classes et des classes moyennes.
Condorcet, Vie de Voltaire, Paris, 1790; Harel, Voltaire, particularités curieuses de sa vie et de sa mort, Paris, 181 7 ; Robiano, I, p. 300 et seq.; Stark-Buchfelner, I,p. 34 et suiv.; Dahlmann, Gesch. der franzœsischen Revolution, I, p. 7 et suiv.; Gfrœrer, II, p. 545 et suiv.; Maynard, Voltaire, sa vie et ses œuvres, Paris, 1868, 2 vol.; Kervan, Voltaire, ses hontes, ses crimes, ses œuvres, Paris, 1877 ; Kreiten, Voltaire, Frib., 1878.
Les Encyclopédistes.
264. Voltaire avaii une multitude d'amis imbus de ses sentiments ; ils inondèrent la France et l'Europe d'un déluge d'ouvrages immoraux et irréligieux. C'était en particulier Jean le Rond d'Alembert, plus dissimulé dans ses intrigues, persécuteur des jésuites, versé dans les mathématiques et la physique, depuis 1741 membre de l'Académie, mort en 1783; Diderot, qui professait ouvertement Tathéisme (mort en 1784); Damilaville, appelé par Voltaire lui-même « l'ennemi de Dieu ». A partir de 1750, Diderot et d'Alembert publièrent, avec la collaboration de plusieurs autres, une Encyclopédie où, sous prétexte de propager des connaissances générales, ils versèrent à pleines
mains le poison de l'incrédulité. Voltaire, Raynal, Rousseau, Haucourt, d'Holbach, Grimra, Turgot, fournirent de nombreux articles. Sur 1'« Ame » on y enseignait le plus grossier matérialisme; l'article « Intolérance » donna lieu à de vives sorties contre l'Église; les mots « Dieu » et « Providence » furent remplacés par celui de « Nature » .
Le gouvernement, toujours hésitant, tantôt interdisait l'ouvrage et tantôt le permettait. La discorde se glissa parmi les rédacteurs eux-mêmes. Cependant l'ensemble de l'oeuvre eut un immense succès et fut considéré comme un nouvel Évangile. D'Alembert, qui se retira plus tard de l'entreprise, avait une telle influence, que la plupart des familles nobles lui demandaient des précepteurs; d'Holbach, baron du Palatinat, fit de son salon le rendez-vous des révolutionnaires incrédules et des beaux esprits. Bientôt ce devint une affaire de mode d'être du parti des encyclopédistes et de professer l'athéisme.
De 1763 à 1766, d'Holbach fit colporter à Paris toute une littérature à bas prix, afin d'initier la foule aux conquêtes de la nouvelle philosophie et de la préparer à l'accomplissement du vœu de Diderot : « étrangler le dernier des rois avec les boyaux du dernier des prêtres ». Beaumarchais persiflait toute autorité humaine, et principalement la noblesse {Noces de Figaro). Raynal disait que le plus grand des crimes était de professer la religion chrétienne ; il traitait les rois de bêtes féroces qui dévoraient les nations, et se scandalisait de voir les peuples, au lieu d'aboyer, rester tranquillement assis.
Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une société de gens de lettres, mis en ordre et publié par MM.Diderot,d'Alembert,etc., vol. I-VII, Paris, d7ol-i757; vol.VlII-XVII, Neufchâtel, ilß^. Suppléments, Amst., 1776 et seq., 4 vol. Planches, 9 vol., Paris, 1762-1772 (à l'index : voy. Le Bret, Magazin, V, p. 325). De Diderot : Principes de la philosophie morale, 1745 ; Pensées philos., 1746; Pensées sur l'interprétation de la nature, 1754 ; Bijoux indiscrets. C. Rosenkranz, Diderots Leben und Werke, Leipzig, 1867, 2 vol. Arezac -Lavigne, Diderot et la Société du baron d'Holbach, Paris, 1875.
Jean-Jacques Rousseau. — Les physiocrates.
265. Le sentimental Jean-Jacques Rousseau, de Genève (mort en 1778), exerçait aussi sur les masses une action particulière. Corrupteur de l'éducation par son Emile , des mœurs par sa Nouvelle Eéloïse , il essaya d'ennoblir la partie animale de l'homme. Il reprochait au christianisme da rendre les peuples étrangers à leur patrie, de favoriser le despotisme et d'afTaiblir les vertus guerrières ; il voulait la religion naturelle comme la seule véritable. Sa politique tendait à la république démocratique et sociale. Suivant lui, les individus avaient, dans un contrat primitif, renoncé à leurs droits privés en faveur de la masse, seule véritable souveraine, investie du droit déjuger et de déposer tout roi ou président ; la loi de l'État est la conscience publique, elle seule règle le droit et la morale.
Le parti politique des physiocrates ou économistes, fondé par François Quesnay, médecin de la Pompadour , rejetait, il est vrai, les doctrines politiques de Rousseau, mais il n'était pas moins acharné contre le christianisme ; il demandait la liberté absolue du commerce, le partage égal des charges de l'État, la suppression des privilèges et des monopoles ; tandis que l'historien Mably essayait de démontrer que les réformes politiques devaient être opérées sur le fondement des anciens droits de la nation.
(Euvres de Rousseau à l'index : Le Bret, V, p. 328, 346 ; Leo, IV, p. 274 et suiv. St-Marc Girardin, Jean- Jacques Rousseau, sa vie et ses ouvrages, Paris, d87o, 2 vol. — Léonce de Lavergne, les Économistes français du dix-huitième siècle, Paris, 1870.
Le matérialisme.— Influence de la nouvelle littérature. — Ses adversaires.
266. Le nombre des lettrés incrédules devenait chaque jour plus nombreux. Etienne Ronnot de Condillac (mort en 1780), prêtre de Grenoble, et Julien Offray de la Mettrie, médecin immoral, propageaient à la fois le matérialisme le plus grossier et] la haine du christianisme. La Mettrie considérait l'homme comme une pure machine, la pensée comme un mouvement de
la matière du cerveau, le plaisir comme le bien suprême. Claude-Adrien Helvétius (mort en 1771), très riche , francmaçon, épicurien et athée, remplaçait la conception élevée des phénomènes de la vie humaine par des vues purement terrestres ; à l'entendre, on devait lâcher la bride à toutes les passions, abolir le mariage , répudier toute religion qui imposait le renoncement. Lagrange, dans son Système de la nature, niait l'existence de Dieu , la liberté et l'immortalité de l'âûie et jusqu'à son existence, faisait de la vertu un vain nom, refusait toute destinée supérieure à l'humanité divinisée ou plutôt aniraalisée. Buffon, dans son Histoire 7zo/z^re//e, représentait Dieu comme une nature qui se crée elle-même. L'astronome Lalande déterminait les lois du firmament sans tenir compte de Dieu, niait, ainsi que Volneyet Dupuis, l'existence des personnages de la Bible, et faisait de l'histoire évangélique un conte d'astronomie.
Les auteurs le plus en vogue, Marmontel, Boulangei*, Morellet , Condorcet , La Harpe , Duclos , contribuaient tous à propager les plus pernicieux principes. L'école des encyclopédistes s'empara de l'Académie française et se constitua l'arbitre de toutes les productions de la presse ; les hommes imbus d'idées chrétiennes n'y avaient plus accès; l'opinion publique, et la cour affaiblie par elle, furent complètement entraînées par le mouvement. La voix menaçante des prédicateurs, les excellents ouvrages des apologistes de l'Éghse, les plaintes déposées au pied du trône en 1765, 1770, 1776 et 1789, les cris d'alarme de l'assemblée du clergé et de plusieurs hommes clairvoyants, ne trouvaient plus d'écho ; le ministre Choiseul appuyait la conspiration antichrétienne, et Malesherbes laissait imprimer en France les livres les plus infâmes. A quoi servait-il alors que quelques livres fussent brûlés de la main du bourreau par ordre du parlement ? L'impiété et l'anarchie faisaient chaque jour de nouveaux progrès dans les esprits, et allaient bientôt se traduire par des actes publics. Les écrits des adversaires, relativement peu nombreux, d'une lecture moins agréable et ne trouvant pas la même protection, n'étaient qu'une faible barrière.
L'incrédulité et l'immoralité étaient devenues populaires. Sallo , conseiller au parlement, avait opposé au journal de
Bayle (1665) une feuille hebdomadaire pleine d'érudition, et l'abbé de la Roque avait fondé le Journal des savants : le premier perdit bientôt son crédit par le sérieux de ses articles ; le second, par la protection du gouvernement. Les ripostes de ces journaux, comme celles du Journal de Trévoux, furent étoufTées sous la prépondérance du parti du désordre. M""® de Pompadour interdit la publication de la critique de Dupin sur Montesquieu. Les encyclopédistes avaient pour eux les écoles, la littérature, l'opinion publique; ils annulaient tout ouvrage marqué de l'empreinte du catholicisme; ils voyaient les souverains étrangers mendier leurs éloges, et pouvaient se considérer comme les représentants d'une littérature cosmopolite, les juges de la lumière et des ténèbres. Tout était prêt pour un effroyable bouleversement.
Condillac, Traité des sensations, Londres et Paris, 1754, 2 opuscul.; en allem.. Vienne, 1792. Œuvres, revues et corr., Par., 1798, 23 vol. in-S"; 1803, 31 vol. in-12. Delà Mettrie, Hist. naturelle de lame, 1745; l'Homme machine, 1748; l'Art de jouir, 1730. Helvétius, de l'Esprit, 1738; de l'Homme, 1772; les Progrès de la raison dans la recherche du vrai, 1775. — Système de la nature, 1770, soi-disant composé par l'académicien Mirabaud, mort précédemment, mais selon toute vraisemblance par Lagrange, précepteur de d'Holbach. Stœckl, p. 662. Buffon, Histoire naturelle. Lalande, mort en 1807, Traité d'astronomie, Paris, 1764; Bibliographie astron., 1802 ; Connaissance des temps, 1760 et seq. Volney, les Ruines, ou Méditations sur les révolutions des empires trad. du français, par Kühn, Leipzig, 1842. Dupuis, Origine de tous les cultes. Par., 1794. Ouvrages proscrits de Marmontel, dans Le Bret, Mag., V, p. 344,35. Boulanger, Antiquité dévoilée par les usages, 1766 ; Dissert, sur Élie et Hénoch, 1765; Examen crit. de la vie et des ouvrages de S. Paul, 1776 (quelques-uns nient qu'il soit de lui). De Condorcet, mort en 1794, Sur les assemblées provinc, 1788 ; ouvrages de mathématiques; art. de l'Encyclop. La Harpe (mort en 1803), Cours de littérature ancienne et moderne, 18 vol.; Correspondance littéraire, 4 vol.. Par., 1780 et seq. Duclos, mort en 1772, Confessions du comte de * * *, 1741 ; Mémoires sur les mœurs du dix-huitième siècle, et Considérations sur les mœurs de ce siècle; écrits historiques; Œuvr. compl., Par., 1806, 10 t. Jacques Goussault, Dr. Sorbon., disait déjà dans une lettre aujégent (entre 1716 et 1724) que l'opposition au St-Siège visait à l'avilissement et au renversement delà monarchie, et qu'il fal-
lait craindre ce qui s'était passé ea Angleterre sous Cromwell. Miscellaneorum es M. SS. libris biblioth. Coll. Rom. S. J., séries II, 3; B. Ptolemœi, e S. J., Card., de Rom. B. Pétri pontificatu. Accedunt I Conr. Janingi, S. J., ad eumdem Ptolem., ep. ii. De la Primauté de lÉglise rom., par M. J. Goussault, à S. A. R. le Régent, Rome, 1867. — Ligue de la théologie jansén. avec les philosophes contre l'Église (Analecta jur. pontif., janv. et févr. 1868, p. i et seq.). — Réquisitoire (de l'avoc. Séguier) sur lequel est intervenu l'arrêt du parlement, an. 1770. Avertissement du clergé de France sur les dangei's de l'incrédulité, 1789: Robiano, II, p. 53 et seq.; Walch, Neueste Relig. -Gesch., I, p. 471 et suiv., II, p. 3 et suiv.; Leo, IV, p. 236, 271,279 etsuiv.
Le rationalisme dans rAlleuiag^ne protestante.
Attaques contre les livres symboliques.
• 267. Lutheret les siens avaient répudié toute autorité humaine dans les choses de la foi, et cependant les livres symboliques étaient devenus, malgré leur origine, les régulateurs de la doctrine, et il était sévèrement défendu de s'en écarter. Cette autorité des livres symboliques était contraire au principe formel du protestantisme, mais on ne s'en était pas aperçu dans le principe ; quand on eût fait cette découverte, on conçut des doutes sur leur caractère obligatoire et l'on finit par les rejeter formellement. C'étaient là, en effet, des productions purement humaines, fruit de connaissances défectueuses en exégèse et en histoire, souvent modifiées, et qui n'étaient rien moins qu'infaillibles.
Le principe du libre examen poussait incessamment à des recherches nouvelles. Le point de vue des fidèles qui suivaient ces symboles protégés par des censures et des destitutions, était antiprotestant, illogique : il ne pouvait résister à Faction des libres penseurs anglais et des encyclopédistes français, ni à l'exemplede Frédéric II, roi de Prusse, qui se permettait contre le christianisme les mêmes moqueries que les philosophes de France ; il ne pouvait se soutenir en face de la liberté illimitée de la presse, du moins en matière religieuse ; du progrès des sciences profanes, notamment des sciences expérimentales ; de la glorification, devenue bientôt générale, de la libre pensée ; de l'appui enfin que les théologiens prêtaient aux systèmes philosophiques qui prévalaient depuis Descartes. Déjà
Coccéius avait essayé, sans aucun souci des livres symboliques, uniquement d'après la Bible et dans le sens du cartésianisme, d'exposer les dogmes de la foi. Plusieurs théologiens se trouvaient à l'étroit dans les symboles, dans « ce papisme en papier », comme on les appelait, et au dix-huitième siècle on s'efforça de plus en plus de secouer ce joug.
Walch, II, p. 305 et suiv.; III, p. 283 et suiv.; IV, p. 491 et suir. Dannenmayer, Historia succincta de auctorit. librorum symbolicorum inter lutheranos, Friburgi, 1788; der Protestantismus in seiner Seibstauflœsung, SchafThouse, 1843, 2 vol. K. Saintes, Krit. Gesch. des Rationalismus in Deutschland ; en all. par Ficker, Leipzig, l8o4; die symbolischen Bücher der protest. Kirche in Widerspruch mit Schrift und Vernunft, Leipzig, 1846. Dorner, Gesch. der prolest. Theol.,p. 673 et suiv ; Coccejus, Summa doctrinae de fœdere et Testam. Dei, Lugd. Bat., 1648; Alberti, Cartesius et Coccejus descripti et refutati, ib., 1678, in-4°.
Pufendorf . — Leibuitz. — "WoU.
268. Samuel Pufendorf, à la fois juriste, philosophe et historien (1632-169-4), exerça une t-Tande influence. Se rattachant à Grotius et à Hobbes, il n'admettait pas qu'il y eût envers Dieu des obligations fondées en droit naturel, il subordonnait complètement le domaine spirituel au domaine temporel et refusait à l'Église toute espèce d'indépendance. Godef.-Guillaume Leibuitz (1646-1716), qui se signala dans la plupart des connaissances humaines, le combattit sur plusieurs points; il essaya par sa théorie des monades de supplanter le cartésianisme et le spinozisme, se rapprocha souvent de la doctrine catholique, mais n'arriva jamais à faire le pas décisif. Sa philosophie avait un caractère par trop individuel pour trouver une vogue générale; elle n'eut que fort peu d'action sur la théologie protestante et fut beaucoup mieux appréciée dans les cercles cathohques.
La philosophie de son disciple Christian Wolf (1679-1754) eut infiniment plus de vogue, car elle excitait Tesprit à de plus profondes recherches. Elle suscita une école rigoureusement mathématique, mais elle n'arrêta point l'invasion des doctrines nouvelles, qu'on proclamait publiquement en Angleterre et en
France. Elle donnait à la religion naturelle la prédominance sur les dogmes du christianisme, tout en s'appuyant encore sur des idées chrétiennes, qu'elle dénaturait en des points essentiels : que Dieu soit le bien suprême de l'homme, c'était là pour Wolf une assertion absolument incompréhensible. Dieu, selon lui, n'était ni le modèle ni la fin des actes de l'homme. Vers 1721, une dispute ayant éclaté entre Wolf et la faculté théologique de Halle, il perdit sa place et fut banni des États prussiens. Les universités d'Iéna, de Tubingue et d'Upsal se prononcèrent contre lui. Les théologiens luthériens détestaient la spéculation; pour eux, il n'y avait pas de théologie sans nouvelle naissance. Wolf devait enseigner à Marbourg ; mais là encore les professeurs s'élevèrent contre lui, surtout Buddée, et ses livres furent sévèrement interdits en d727 comme infectés de rationalisme. Mais quand la cour de Prusse changea de dispositions (1733), Wolf put retourner à Halle, et on recommanda même en 1739 l'étude de sa doctrine aux candidats de théologie. Wolf fut élevé à de grands honneurs, devint baron de l'Empire, et mourut en 1754, très estimé même dans les pays catholiques.
Sur Pufendorf, vor. Schrœckh, VI, p. 42, 62 et suiv.; VII, p. 640; VIII, p. 37, 219. De lui : Elementa jurisprudentiœ univ., Hag. Com., 1660 ; de Jure naturse el gentium, Lund., 1672 ; de Officio hominis et civis, ib., 1773 ; de Rebus Suevicis, Traj. ad Rhen,, 1676; de Rebus a Carolo Gust. gestis, Norimb., 1696, 2 vol. Œuvres de Leibnitz, éd. Onno Klopp. Voy. ci-dessus, § 201. Schrœckh, VI, p. 85, 90, 93 ; Guhrauer Gottfr. Wilh. Frhr. v. Leibnitz, Breslau, 1842, 2 part.; Ritter, Gesch der Philos., l. VIII ; Tholuck, Verm. Schriften, F, p. 3H et »uiv.; Stau denmaier, Leibn. über gœttl. Offenbarung (Tüb. Quartaischr.. 1836) Mùnst, die Specul. Theologie Leibn. (ibid., 1849). —Wolf, Theologia naturalis, Lips., 1736, 2 vol.; Schrœckh, VI, p. 100, 102, 126 ; VIII, p. 28, 101 et suiv.; Werner, p. 157.
Les wolfiens.
269. Plusieurs partisans de Wolf essayèrent de mettre le système du maître au service de la dogmatique orthodoxe et de donner à leurs doctrines un but mathématique : nous avons nommé J.-G. Ganz, de Tubingue (mort en 1753); Reinbeck, de Berhn (mort en 1746) ; Ribov, de Gœttingua (mort en 1774);
J.-E. Schubert, de Helmstsedt ; Jacq.-Sigism. Bauragarten, de Halle (mort en 1755); Jacques Carpov, de Weimar(inortenl767). Mais trop souvent, sous les apparences de la science, on ne faisait que s'amuser avec des formules de logique vides de sens, on ne demandait aux élèves que de réciter machinalement ce qu'ils avaient entendu ; la dogmatique s'en allait en fumée et ime grande confusion régnait dans les esprits.
Ces inconvénients furent relevés par J.-G. Tœlluer (1759), et en 1769 l'école de Wolf avait à peu près perdu son influence sur les dogmatistes luthériens. Plusieurs wolflens avaient en outre expressément combattu les piétistes, qui faisaient peu de cas des doctrines positives et dédaignaient les livres symboliques; Godef. Arnold traitait même ces hvres de funestes, parce qu'ils nuisaient à la liberté chrétienne et aidaient à la restauration du papisme. Une autre catégorie de wolflens s'eft'orçait au contraire de restituer les droits de la raison et du libre arbitre contre la doctrine des réformateurs.
De cette fraction de l'école de Wolf sortit la philosophie « populaire », fondée et cultivée par Reimarus (mort en 1768), Mendelssohn (mort en d78o), Jérusalem (mort en 1789), Garve (mort eu 1792), G. -S. Steinbart, Eberhard, etc. Le but était de faire prévaloir la « saine raison humaine » en écartant toutes les formules d'école. Les dogmes chrétiens y intervenaient rarement ; ils étaient même relégués à l'arrière-plan dans plusieurs ouvrages dogmatiques, tels que ceux de Jean-David Michaelis (1760) et Crusius (1768). Tout, même le théisme, était réduit en hypothèse, par exemple, dans Garve. Ces hommes voulaient se faire passer pour de vrais philosophes, et ils furent la plupart considérés comme tels, jusqu'à ce que l'école de Kant les eût totalement évincés.
Hagenbach, Vorles. über Gesch. des Protest., V, p. 124 et suiv,; Scbrœck, Vil, p. 28 et suiv., 40; K. A. Menzel, Neuere Gesch. der Deutschen, XLl, i, p. 239 et suiv.; Denzinger, Relig. Erkenutnisz, I, p. i34 et suiv.
Attaques contre la Bible.