‹ Histoire de l'église (volume 5)Chapitre 27 sur 34 · LÉTAT CHRÉTIEN EN OCCIDENT · texte numérisé non relu

LÉTAT CHRÉTIEN EN OCCIDENT

d'impression que 2° Charlemagne concluait ce mariage à l'instigation de sa mère et non de son propre mouvement, « matris hortatu, matre suadente, » — Einh., Vita Car. M., cap. xviii ;

3° Que Einhard (loc. cit. : « incertum qua de causa ») n'ait pas su indiquer le motif de la séparation, ce fait est plutôt favorable que contraire à notre sentiment ;

4° Rien n'empêche que d'autres raisons, comme l'impuissance de la princesse (Mon. S. Gall. de gest. Car. M., II, 26), la colère de Carloman au sujet de ce mariage (Andr. Bergom., Cliron., n. 3; Pertz, Script., t. III), la laideur de l'épouse et la fidélité douteuse de son père n'aient contribué à sa résolution ;

5° Il est à croire que Didier imputait surtout au pape le renvoi de sa fille, comme le montre sa lettre contre lui et ses efforts pour aliéner de lui Charlemagne. Civiltà catt., loc. cit., p. 408 et seq. Sur Adelhard, voyez Paschas. Radb., Vita S. Adelh., n. 7.

Adrien 1er.

77. Après la mort d'Etienne IV (février 772), le diacre Adrien, versé dans les affaires et issu d'une famille illustre de Rome, fut élu à l'unanimité. 11 appartenait au parti franc, antilombard. Il s'occupa de réparer les maux causés sous le précédent pontificat par les partisans de Didier, rappela ceux qui avaient été exilés par Paul Aûarte durant la dernière maladie d'Etienne, institua une enquête sur l'assassinat du sécondicier Sergius, et lui fit donner, ainsi qu'à son père, une sépulture honorable eu l'église de Saint-Pierre. Aux ambassadeurs de Didier, qui lui demandaient alliance et amitié, il reprocha les fréquents parjures de leur roi et ses outrages envers l'Église romaine, tout en se montrant disposé à la paix et aux négociations. Il lui envoya effectivement des déléguée" ; mais ils n'étaient pas encore arrivés que Didier s'était déjà emparé de Faenza, Ferrare et Commachio, et pressait Ravenne en ravageant les alentours.

Sollicité par l'archevêque Léon et par le peuple de venir à leur secours, le pape chargea ses légats de se plaindre auprès du roi. Dans la lettre qu'il leur remit pour Didier, il blâmait vivement celui qui, au lieu de remplir sa parole, s'était emparé de villes et de territoires possédés en paix par les trois derniers papes. Le roi répondit qu'il ne livrerait rien si le pape ne voulait pas négocier en personne avec lui. Son dessein était qu'Adrien couronnât les deux fils de Carloman, qui s'étaient réfugiés près de lui avec leur mère, et dont il semblait vouloir

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soutenir les prétentions au royaume de leur père. Si le pdpô y consentait, il devenait l'ennemi de Charlemagne et il serait alors facile d'exciter contre celui-ci, dans l'empire des Francs, un soulèvement en faveur de ses neveux. S'il refusait, Didier aurait un prétexte, non-seulement pour ne pas restituer les territoires enlevés, mais encore pour déclarer une nouvelle guerre au pape et s'emparer de Rome même. Adrien, en homme d'État avisé, pénétra ces artifices; il refusa de conférer en personne avec Didier, malgré les démarches réitérées de ce roi, et se borna à maintenir ses prétentions.

78. Le traître Paul Afiarte avait eu l'adresse de se justifier aux yeux du pape. Chargé, ainsi que le notaire Etienne, de négocier avec Didier, il promit à celui-ci de lui amener le pape, quand il devrait le traîner avec une corde aux pieds. Pendant son absence, on découvrit à Rome qu' Afiarte était l'auteur du meurtre de Sergius, et les grands et le peuple demandèrent qu'il fût traité selon toutes les rigueurs de la justice. Le pape ordonna à Léon, archevêque de Ravenne, de le faire emprisonner à Rimini et de le citer en justice. Afiarte fut pleinement convaincu de ses crimes, d'autant plus qu'on avait envoyé de Rome les actes concernant ses complices. Le pape voulait se contenter de l'exiler, mais l'archevêque Léon le fit mettre à mort par les autorités de Rimini.

Paul écarté, le parti lombard n'avait plus de chef à Rome. Didier procéda alors avec un redoublement de violence ; il s'empara de Sinigaglia, Urbino, Montefeltre, Giibbio, puis de Bléra et d'Otricoli dans la Toscane, et maltraita fort les habitants. Toutes les lettres, toutes les ambassades du pape furent inutiles. Didier demeura intlexible aux prières de Tabbé Probat et des moines du couvent de Farsa, lequel appartenait au territoire des Lombards et avait toujours été favorisé par les rois. Il renouvela sa demande d'une conférence avec le pape. Le pape répondit qu'elle devait être précédée d'une restitution des territoires ravis , qu'ensuite il se prêterait à toute espèce de pourparlers. Au printemps de 773, Didier marcha contre Rome avec une armée, emmenant avec lui la reine Gilberge et ses fils. Les Romains consternés mirent toute leur espérance dans le pape. Adrien envoya par mer un message au roi Charlemagne, en même temps qu'il prenait toutes les mesures pour défendre

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la capitale. Il renforça la garnison de Rome, en tirant des troupes de la Toscane romaine, de la Campanie, du duché de Pérouse et de la partie de la Pentapole non occupée par l'ennemi, fit murer quelques portes et en fortifier d'autres. Tous les ornements et les trésors des églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul furent transportés à Rome, et ces églises furent fermées de manière que le roi n'y put pénétrer qu'en brisant les portes. Puis il dépêcha au roi trois évêqiies pour lui défendre, sous peine d'anathème, de franchir les frontières pontificales sans la permission du Saint-Siège. Didier, interdit et consterné, quitta inopinément Viterbe, où la députation l'avait rencontré, et s'en retourna à Pavie.

79. Les trois ambassadeurs du roi des Francs, qui se rendirent de Rome à Pavie en même temps que les légats d'Adrien, s'étaient convaincus que Didier n'avait pas satisfait aux réclamations de l'Église. Ils n'obtinrent aucun résultat, et il en fut de même d'une nouvelle ambassade chargée d'offrir à Didier une somme d'argent importante, s'il voulait remplir ses précédents engagements. A cette vue , Charlemagne rassembla son armée, passa le Mont- Cenis avec une partie (773), tandis que son oncle Bernard faisait franchir à l'autre le grand Saint-Bernard. Les Lombards s'étaient solidement retranchés dans les gorges des montagnes, et déjà Charlemagne craignait qu'il ne lui fallût rebrousser chemin ; mais il trouva bientôt une issue qui lui permit de tourner les défilés occupés. Les Lombards, frappés de stupeur, désertèrent leur camp. Didier se réfugia dans Pavie, tandis que son fils x\dalgise s'enfermait dans Vérone avec la reine Gilberge, veuve de Carloman, et les deux princes ses enfants.

Les Francs eurent bientôt envahi la plus grande partie de la Haute-Italie. Plusieurs villes occupées par les Lombards, Fermo, Osimo, Ancône, rcnlrèn-nt suus la domination pontificale; les Lombards mêmes du duché de Spolète et de Riéti se mirent sous la protection et la souveraineté de l'Église, et se nommèrent un nouveau duc. Cliarleinagne entreprit le siège (ui règle de Pavie et de Vérone, puissamment fortifiées. Avant la reddition de cette dernière ville, Gilberge essaya avec ses nls de gagner les bonnes grâces de son gendre victorieux. Comme le siège de Pavie traînait en longueur et qu'on était déjà au

sixième mois, Charles résolut de faire venir de France la reine Hildegarde avec les jeunes princes ses enfants, puis, abandonnant l'armée assiégeante, d'aller célébrer la fête de Pâques (2 avril 774) à Rome, qu'il n'avait pas encore visitée. Il traversa, avec une nombreuse escorte, la Toscane, déjà soumise en partie, et le samedi saint il arrivait aux portes de la ville éternelle.

Vita Hadr., in Lib. pontif. Décret, elect. Hadr., ap. Mabiil.; Mus. ital. Lv, cxxxviii; Annal. Lauriss.. Berlin., an. 773; Einhard., Ann. h.a.; Vita Carol., cap. m, vi, ix; Annal, vet. Franc; Regin. Chron.; Chronic; Noval., lib. III, cap. vii-ix, x, xiv; Muratori, loc cit., an. 772-774; Papencordt, p. 97 ; Civiltà catt., loc. cit., p. 694-71 1; vol. VI, p. 414-436, 676-681.

Charlemagne à Rome.

80. Rien de plus brillant que la réception faite par le pape à son patrice, au libérateur de l'Italie, au champion de l'Église. Charlemagne ne voulut entrer dans reiiceintc de la ville qu'avec la permission du pape et sous les garanties qu'il exigerait. Dès le samedi saint, le pontife et le roi se rendirent ensemble de Saint-Pierre au palais de Latran, et, dans les fêtes qui suivirent, Charlemagne assista aux offices solennels. Le pape lui remit les insignes du patriciat avec les cérémonies accoutumées. Charlemagne, avant de s'éloigner de Rome , s'entretint avec le pape des provinces ecclésiastiques de son royaume et de leur administration, et le 6 avril, il confirma solennellement la donation de son père, avec promesse d'y ajouter de nouveaux territoires, notamment le duché de Spolète, déjà soumis à la souveraineté du Saint-Siège, et quelques villes de Toscane. L'acte fut confirmé par la signature des évêques, des abbés, des ducs et des comtes et déposé sur le tombeau de saint Pierre.

Comme plusieurs des domaines concédés n'étaient pas encore en la possession de Charlemagne, il promettait plus qu'il ne pouvait tenir et qu'il ne tint dans la suite, quand les circonstances eurent modifié ses projets. Charlemagne revenait ici aux concessions qui avaient été faites d'abord à Quiercy par Pépin, concessions plus étendues que celles du traité conclu à Pavie après la seconde victoire remportée sur Astolphe, car elles embrassaient l'île de Corse, les duchés de Spolète et de Béiié-

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vent, la Toscane lombarde et l'Istrie. Adrien et Charlemagne devinrent amis intimes; le pape inséra dans la liturgie romaine des prières solennelles pour le roi et lui donna toutes les marques de bienveillance imaginables. Que Charlemagne soit encore retourné à Rome et qu'il ait reçu d'Adrien un privilège qui l'autorisait à nommer le pape et à investir tous les èvêques, défendait, sous peine d'anathème et de confiscation des biens, d'ordonner aucun évèque sans son investiture, c'est là une fable que les lettres subséquentes d'Adrien suffiraient seules à réfuter, puisque le pape y réclame formellement de Charlemagne la pleine liberté des élections épiscopales.

OUVRAGES A COxNSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE N° 80.

Vita Hadr., n. i34 et seq.; Bonizo, ap. Mai, Spic. Rom., VI, 277; Mabill., Mus. ital., II, p. 127, 227, 2o7 ; Hugo Flavin., Chron., lib. I; Pertz, t. VIII; Papencordt, p. 99; Civiltà catt., loc. cit., p. 681-696. Le meilleur moyen de concilier les divers renseignements, c'est d'admettre qu'Adrien se tit confirmer \e pactionis fœJits axureîois conclu à Quiercy, ainsi qu'il est dit dans sa biographie. Il est vrai que ce document a été souvent attaqué (Fantuzzi, Monum. Ravenn., YI, 264-267; Troya, loc. cit., n. 681); mais il s'accorde avec la Vita Hadriani (Migne, t. CXXVIII, p. 1179, n. 318 ; Pertz, Leg. II, 7), et il a pour lui une foule de raisons internes et externes. Civiltà catt., 1860, ser. V, VII, p. 427, not.; 1861, vol. IX, p. 49 et seq. Le récit concorde dans Leo, Chron. Casin., lib. I, cap. yiu; dans Card. Deusdedit, Coll. canon.; Petrus Manlius, Cencius Camerar., in Libro censuum, Chron, Farf. (Murât., Rer. ital. Script., Il, H, p. 640); Bernhard di Guido (Mai, Spic. Rom,, VI, 168). Comp. Pertz, loc. cit.; Héfelé, III, p. 341 (2^ édit., p. 377 etsuiv.).

Th. D. Mock, De donatione a Carolo M. Sedi ap., an. 774 oblata, Monast., 1861, p. 34 et seq., soutient qu'à Quiercy Pépin avait promis au pape l'Exarchat, la Pentapole et Xarni, qui appartenait au duché de Rome; qu'en 774 Charles avait non-seulement confirmé, mais agrandi cette promesse, etil assure en conséquence que la « donatio Caroli » dont parle la Vie du pape Adrien n'est pas identique à celle de Pépin en 754. Mock a été combattu par Abel (Papst Hadr. I und die weltl. Herrschaft des rœm. Stuhles in den Forschungen z. deutschen Gesch., Goett., 1862, I, i^ livrais. Le Privilegium Hadriani pro Carolo se trouve dans Gratien, can. sxii, d. lxui, suivant Sigebert de Gemblours (mort en 1112), et il est déjà mentionné dans le décret de f antipape Léon VIII, de 963 (can. xxnr, d. Lxiii); Gerhooh. Reichersberg, Syntagma, cap. x, p. 249, le tenait pour authentique; Placidus Nonantul. (mort vers 1120), De honore Eccl., cap. ou, cxvi (Pez, Thés. II, 149, 134) le révoque en doute. Son caraclère apocryphe est établi par Baronius, au. 774,

n. 10 et, seq., qui fait de Sigebert son inventeur, de même que Aubert. Mirfcus, Auctar. Aquicin. ad Chron. Sigeb. Gembl. (Pertz, Script., VIII, 393); De Marca, De conc, VIIF, xii, xix, 6; Pagi, an. 714, n, 13 et seq.; Mansi, Conc, XII, 837, 884 et seq.; Natal. Alex., Sœc. VIII, cap. i, an. 9; Thomassin, II, II, cap. xx, n. 4; Cenni, loc. cit., I, 498, 518; Bianchi, t. II, p. 288 et seq.; Berardi, Grotiani can. gen., t. il, part. II, p. 187; Gallade, Diss. ad c. Hadrianus, dist. lxui, Heidelberg, 1735 (Schmidt, The?, jur. eccl., I, p. 232 et seq.); Damberger, Synchron. Gesch., II, p. 433; Héfelé, III, p. Ö79, I; Phillips. K.-R., Ill, § 124, p. 130; V, § 249, p. 763.

La Chron. Casaur., de Jean de Berardo, composée vers 1182 seulement, a été utilisée par Sigebert.

Cette fable a également contre elle le diplôme d. d. de Pavie, 16 juillet 774 (Bouquet, Recueil., V, 723) et la présence de Charles dans le voisinage de Worms le 1^"^ septembre (Annal. Lambec, Murât., Script., II, II, 103; Ann. Lauresh.; Mabill., Ann. 0. S. B., lib. XXIV, n. 49). Il se peut très-bien que le faux privilège date du règne de l'empereur Otton I^ï". Cf. Bernheim, Das unœchte Décret Hadrians I im Zusammenhang mit den untechten Decreten Leo's Vlll aïs Documente dos Investiturstreits (Forschungen z. deutscheu Gesch., 1873, t. XV, p. 618 et s.).

81. Bien que plusieurs villes eussent fait retour à l'État ecclésiastique, quelques généraux retenaient encore un certaifi nombre de territoires et pillaient des villes pontificales, tel que Réginald, duc de Chiusi. Le duc de Bénéveut chancelait dans sa fidélité ; les Lombards duminaieiit encore à Bénéveut sous le duc Arichis, et, alliés aux Grecs de Sicile, menaçaient le sud des Étals de l'Église. Le fier Léon, archevêque de Ravenne, essaya de fonder dans ce territoire appartenant au pape une principauté indépendante et de gagner Charlemagne, sous les drapeaux duquel il s'insurgea contre Adrien et chassa ses fonctionnaires. Ce prélat, qui se nommait lui-même « archevêque, primat et exarque d'Italie, « organisa une insurrection en règle. Charlemagne, dont le pape invoqua l'appui contre ce rebelle, usa d'abord de ménagements ; peut-être avait-il fait autrefuis une promesse vague que l'archevêque interprétait à son gré. Ce fut en 776 seulement qu'on le contraignit à se soumettre. Il mourut en 777.

Pour lîiettre un terme aux désordres, Charlemagne se rendit à Pavie en 780, et de là, en 781, une seconde fois à Rome pour la fête de Pâques. Il y fit couronner roi des Lombards son fils Carloman, appelé désormais Pépiu, et son fils Louis roi d'Aqui-

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taine ; il céda au pape différents territoires dans la Sabine et dans la Toscane lombarde. La même chose eut lieu eu 787, dans un troisième voyage, lorsque Charlemagne domp'a, lo diic de Bétiéveiit. Une plus grande tranqnillité régna désormais; la ville do Capoue se soumit au pape, mais Bénévent conserva ses ducs vassaux. En 792, pendant une grande inondation, Adrien parcourut lui-même sur des barques les rues de Rome, pour porter au peuple des consolations spirituelles et des secours matériels. 11 restaura les murs et les tours de la ville, et sut toujours mêler la douceur d'un père à l'autorité d'un souverain. Il mourut le 25 décembre 795, profondément regretté du peuple, ainsi que de Charlemagne, qui le célébra dans une épitaphe en distiques latins.

Einh., Vila CaroL; Cod. Carol., Epist. xlix, lii-lv, lviii, lx, lxxxvi, Lxxxvni, xc, xcn; Fasli Carol., ap. Mai, Spic, VI, 185; Pagi, an. 781, n. 1 ; 787, n. 6; 788, n. 4; 793, n. 9. Combat contre Ravenne, Civiità catt., 1865, n. 36i, p. 433 et seq. Epitaphe d'Adrien F"" dans Bunsen, Beschreibung Roms, II, I, p. 85. .Sur l'ensemble, voyez Papencordt, p. 99-102.

Léon III.

82. Léon III fut nommé successeur d'Adrien à l'unanimité des suffrages et consacré le dimanche suivant (795-816). Il envoya à Charlemagne, comme au protecteur de l'Église, un drapeau avec des rehques tirées des chaînes de saint Pierre , et le pria de lui adresser des délégués pour recevoir en sou nom le serment de fidélité des Romains, ('harlemagne dépêcha l'abbé Engilbert, chargé de riches présents et avec la mission de s'entendre avec le pape sur les devoirs du patriciat. Léon régna pacifitjuement jusqu'au 25 avril 799. Ce jour-là une faction iiostile, commandée par Pascal et Campule, parents du pape défunt, le surprit pendant qu'il se rendait de Latran à Saint- Laurent in Lucina, le maltraita, et, après plusieurs tentatives pour lui crever les yeux, le fit jeter dans une prison. Délivré par ses partisans, Léon III fut conduit à Spolète par le duc de cette ville, taudis qu'à Rome les insurgés pillaient les maisons de ses partisans. De Spolète, Léon se rendit avec une suite nombreuse à Paderborn, auprès de Charlemagne, qui le reçut avec une grande pompe, et, après l'avoir assuré de son appui, Im fit

reconduire par les archevêques de Cologne et de Salzbourg, par quatre évêques et trois comtes. Léon III rentra solennellement à Rome, le 29 novembre 799. Les ambassadeurs francs mirent alors les rebelles en jugement et les envoyèrent prisonniers à Charlemagne. Ce prince alla lui-même à Rome en novembre 800, et y reçut le plus brillant accueil. Les adversaires du Saint- Siège avaient èlevè contre le pape de nombreuses accusations, surtout en ce qui regardait sa conduite ; mais les évêques francs déclarèrent qu'il ne leur appartenait pas de juger le Siège apostolique, que tous étaient jugés par lui, tandis que lui n'était jugé par personne. Le pape monta sur l'ambon et, en présence du roi, du clergé et du peuple, jura sur le livre des saints Évangiles qu'il n'avait commis ni fait commettre aucun des crimes qu'on lui imputait. Aussitôt ce serment prononcé, le clergé, le roi et le peuple entonnèrent des chants d'actions de grâces.

Vita Leon. III, in Lib. pont.; Alcuin., Ep. xi, xni et seq., cv, cviii, cix; Mansi, XIII, 932, 1042, 1043; Papencordt, p. 103-103; Héfelé, III, p. 687-689 (2« éd., p. 738 et suiv.). Les « claves confessionis S. Pétri » ne sont pas les clefs de la Confession de saint Pierre (Papencordt, p. 104), mais une sorte de reliques que les papes firent faire avec de l'or et de la poussière de fer, tirée des chaînes de l'apôtre (Dœllinger, Lehrb., I, p. 409); Greg. M., lib. VI, Ep. vi ad Childeb. reg. : « Claves S. Pétri, in quibus de vinculis catenarum ejus inclusum est, excellentiae vestrae direximus, quae collo vestro suspensse a malis vos omnibus tueantur. »

La souveraineté du pape.

83. On a souvent répété que Pépin et Charlemagne, en leur qualité de patrices de Rome, étaient proprement les souverains de l'État ecclésiastique. Cette affirmation est contredite par le sens même de ce mot comme par le témoignage des faits. Toutes les négociations avec les princes grecs, lombards et francs, depuis la dissolution de l'empire d'Occident, ce sont les papes qui les conduisaient; ils nommaient et destituaient les juges et les fonctionnaires , exerçaient les pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif. Sans doute les patrices avaient aussi une juridiction, mais elle était extraordinaire et subordonnée à celle du pape, dont ils exécutaient les ordres, ainsi que l'exigeait leur charge de protecteurs. La population devait aussi fidélité au

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patrice, mais seulement en seconde ligne ; elle était « sujette du pape et du patrice, » en ce sens que le premier était son chef et que le second était tenu de défendre, de sauvegarder les droits temporels du Saint-Siège. Les patrices et leurs délégués n'intervenaient d'ordinaire que sur le désir formel du pape ; ils veillaient à l'exécution des donations qu'ils avaient faites et protégeaient par les armes le territoire de l'Église. Quelquefois ils se constituaient les intercesseurs des coupables auprès du pape.

Dans ces époques de transition, souvent les pouvoirs n'étaient pas rigoureusement délimités ; mais les lettres des papes comme celles des rois francs attestent évidemment que les papes pouvaient appeler Rome, Ravenne et les autres villes leurs propres villes, car elles étaient pleinement soumises à leur autorité. Les patrices n'intervenaient point dans les élections pontificales, et ils ne retiraient pas d'avantages temporels de ces fonctions honorifiques, dont ils se chargeaient par motif de religion ; il leur suffisait que le peuple et le roi des Francs vécussent en bonne intelligence, qu'ils eussent les mêmes amis et les mêmes ennemis ; ils avaient leur part du respect qu'on rendait partout à saint Pierre et à son siège.

Papencordt, op. cit., p. 134 el suiv.; Civiltà catt., 1864 et seq., V, IX, p. 22 et seq., 293 et seq.; vol. X, p. 180 et seq.; VI, I, p. 174 et seq.; (avec rapport à Goldast, de Marca , Muratori , etc. Le patriciat institué par les papes différait de celui qu'accordaient les empereurs romains d'Orient; il s'appelait tutela, defensio, patrocinium, patronatus, et ses prérogatives correspondaient à ces titres. Bonizo (ap. Watteinch, Vitse rom. pont., l, 727) explique le patriciat par le patrocinium militum, demandé autrefois par les empereurs grecs, et il dit que les généi'aux de l'empire étaient appelés patrices, velut patres urbis. Le patriciat est inexactement décrit par Savigny, Gesch. des rœm. Rechts im M. -A., I, p. 360; Palma, Prselect. Hist. eccl., t. II, part. Il, p. 59 et seq.; Gregorovius, II, p. 503 et suiv. Témoignages en faveur de la souveraineté pontificale :

1 ° L'établissement Ae,s judices. Cod. Carol., Ep. lu et seq., lxxv ; Muratori, Script., II, I, p. 346; Troya, loc. cit., n. 958;

2° La demande faite par Charlemagne au pape de lui accorder pour Aix-la-Chapelle des colonnes et des mosaïques prises dans l'ancien palais impérial (Cod. Carol., Ep. lxvii);

3° L'exm'cice du droit de baltre monnaie (monnaies d'Adrien I«', Mozzoni, Tavole Sec. VIII, p. 9ri;;

4° La supposition des Romains que le pape possédait le « droit du glaive » dans le procès contre Atiarte;

5° Le silence des Capitulaires sur Rome et son territoire (par exemple dans Capit. Longob., 782, cap. x; Capit. gen., 783, cap. x\i); tandis que les papes s'attribuaient et exerçaient le pouvoir législatif (Cod. Carol., Ep. xcinj;

6° La nécesssité d'obtenir la permission du pape pour ceux qui demandaient l'appui du patrice, « aut pro salutationis causa aut quaerendi justitiam » (Ep. xcviii);

7° La résistance énergique des papes aux tentatives que faisaient les fonctionnaires francs pour exercer les droits de souveraineté dans les États de l'Église, et les plaintes qu'ils adressaient aux rois à ce sujet (Ep. Lxxi);

8° L'absence de toute mtervention royale lors de l'élévation violente de Constantin, de la défaite du parti franc allié à Christophe, etc.

Dans l'Exarchat, le pouvoir du pape n'est appelé patriciat qu'une seule fois « palriciatus S. Pétri » ;Hadr., Ep. xcvin ad Carol., al. 83, t. I, p. 321, éd. Cenni , et dans ce cas Adrien veut simplement relever ce que le pape et le roi se doivent réciproquement. Il emploie ce terme dans un sens analogue et métaphorique. Voyez aus^i Papencordt, p. 138; Bianchi, part. I, lib. V, § 2, n. 7, 9; Phillips, K.-R., III, § 119, p. 49-oi.

Le pape, chef de la république romaine.

8i. Il est vrai que le pape était aussi le chef de l'État, de la « répuidique » romaine ; mais les gouverneurs et la milice, le sénat et le peuple n'avaient qu'une part accessoire dans toutes les affaires de la souveraineté proprement dite ; ils se reconnaissaient gouvernés par le pape ; c'était lui qui conférait la dignitt^ de patrice ; le peuple se contentait d'approuver. Or, cette dignité, le pape ne pouvait pas l'accorder comme chef de la ville, mais seulement comme chef de l'Église, dont les pa triées étaient les protecteurs. L'Église romaine était en Occident la seule chose qui subsistât de l'ancien empire romain, et quand fut consommée la séparation avec les empereurs grecs, elle fut complètement identifiée avec les intérêts de Rome : ce qui appartenait à la chose publique était désigné comme appartenant à saint Pierre. « Cette république, » disait le pape Adrien en parlant des territoires soumis au Saint-Siège.

Ainsi, les dignités, les emplois des villes devinrent accessoires avec le temps, tandis que les dignités du palais, qui avaient

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leur centre à Latran, figuraient en première ligne. C'est dans le palais du pape, palatium lateranense, qu'on administrait ordinaireuient la justice, qu'on acquittait les impôts et les amendes ; c'est là aussi qu'était l'école où l'on préparait le clergé aux différentes fonctions ecclésiastiques et civiles.

Contre, Bossuet, part. I, lib. II, cap. xxxvji, t. I, p. 256 et seq., ed. Mog.; Blanchi, loc. cit.; Papencordt, p. 135. Les Romains disaient d'Étienne et de Paul I''^ : « Fovens nos et sakibriter gubernans, sicut rêvera rationales sibi a Deo commissas oves. » Sur les termes de res'^ublica et Ecclesia romana, Papencordt, p. 137. Etienne, Ep. vu Cod. Carol., p. 73, 75, joint ces mots : « B. Petro sanctfeque Dei Ecclesiae vel reipublicae Romanorum, » à ceux-ci : « Cunctus noster populus reipnblicse Romanorum, » comme dans ces passages : « Hœc nostra romana civitas (Ep. lviii), civitas nostra Senogalliensis (Ep. xl), civitates nostrae Campanise (Ep. lxi), in omnibus partibus, quœ sub ditione S. Rom. Ecclesiae existant (Ep. lxxïviii), nostri homines, nostri unes » (Ep. Lxvii, Lxxxv, xcviii). Le peuple romain est « populus peculiaris et familiaris S. Dei Ecclesiae » (Ep. xviii, xxxvn, xxxvni), « Ecclesiae romanse subjaccns » (Ep. xxxv), « grex specialis S. Pétri » (Ep. x). En 757, les Romains se disaient « tirmi ac fidèles servi S. Dei Ecclesiœ et D. N. Pauli summi pontilicis » (Ep. xv).

Les fonctionnaires du palais.

85. Les sept fonctionnaires du palais, appelés 7Wo?/ce5/3â!/«/i></, étaient les plus considérables. A la tête des notaires, qui formaient un collège distinct, se trouvait le primicier, chef de la chancellerie pontificale, espèce de secrétaire d'État, qui exerçait une grande autorité. C'était lui qui, pendant la vacance du siège, administrait les affaires, de concert avec l'archiprêtre et l'archidiacre. Son aide et substitut se nommait sécondicier et le remplaçait dans une foule d'affaires importantes, car le primicier était souvent occupé dans les conciles et assistait le pape. La troisième fonction était remplie par l'arcarius ou trésorier; le quatrième, par le sacellaire, chargé de la solde des fonctionnaires et de la milice, de la distribution des aumônes et des dons. Le protoscriniaiio on primoscrinius était le directeur des archives. Le primicier dos défenseurs, qui occupait aussi un rang éminent dans les fonctions ecclésiastiques, était le chef des avocats <lans les affaires des églises et des pauvres ; ii.— uiST. DE l'église. 47

738 tlISTOîRE DE l'ÉGI-ISE,

il exerçait aussi l'office des juges. Le nomenclateur ou adminiculatcur remettait au pape les suppliques qu'on hu prôsontait pendant les processions, s'occupait de les faire agréer, intercédait pour les captifs, les pauvres et les veuves, convoquait ceux que le pape invitait à sa table, servait d'introducteur dans les audiences et dans les conciles.

La plupart de ces emplois, qui existaient depuis le sixième siècle, se développèrent avec le temps. Saint Patère était sécondicier sons Grégoire le Grand ; le pape Agathon remplit lui-même pendant quelque temps la charge de trésorier ; Grégoire Il fut sacellaire avant d'être pape. Plusieurs de ces charges étaient réunies sur une seule tête; ainsi Sergius, avant d'être sécondicier, avait été, sous Etienne IV, sacellaire et nomenclateur. Les proches d'Adrien 1", qui se conjurèrent contre Léon III, remplissaient ces hautes fonctions; Pascal occupait celle de primicier, Campule celle de sacellaire. A côté de ces charges, celle de supériste, qui fut remplie par Paul Afiarte, subsista pendant longtemps. Le supériste était à la tête du personnel du palais et le chef des camériers, cubictilarii ; il fut plus tard comte palatin de Latran.

Le vicedome administrait la fortune du pape et surveillait le palais de Latran. Cette fonction, qui existait déjà sous le pape Vigile, était tellement estimée que sous Zacharie elle fut remphe par une évêque nommé Benoît. Le vestiaire était chargé des objets précieux et des vêtements pontificaux du pape ; il avait des coadjnteurs. 11 y eut aussi de bonne heure, depuis Léon III, au moins un bibliothécaire de l'Église romaine, fonction qui plus tard (vers 850) fut remplie par un évêque d'Ostie. Enfin, les papes choisissaient aussi des conseillers parmi leurs notaires, défenseurs, diacres et autres fonctionnaires, ou ils en conféraient le titre à des personnes particulières; nous voyons déjà sous Sergius I" un Boniface porler le nom de « conseiller du Siège apostolique. »

Lib. diurn. rom. Pont., cap. li, tit. 1, 5, 6, 7; Lib. ponlif. (passim), Galletli, Del priniicero délia Sede S. e di altri ufliziali, Roma, 1776; Papencordt, p. 146, 148 et suiv.; Reumont, II, p. 145 et suiv.; Civiltà call., 20 sett. 1862, p. 656, note 2; 1863, vol. 5, p. 702, n. 2. — Phillips, K. R., VI, §§ 298 et suiv., p. 343 et suiv., est très-exact sur ce point.

l'état c.hbétifn en occident. 739

Les auxiliaires du pape en général et les cardinaux.

86. Ces dignitaires n'étaient pas tons prêtres, bien que la plupart fussent dans la cléiicature. Souvent des laïques mariés remplissaient les plus hautes fonctions, surtout celle de primicier des notaires, qui était recherchée même par des ducs, tels que Théodat et Eustache (602); elle fut encore conférée plus tard à des laïques mariés. Grégoire le Grand, dans un concile tenu à Rome en 595 (can. n), statua que le personnel destiné au service du pape ne serait plus choisi parmi les laïques, mais dans le clergé et les moines. Cos fonctions demeurèrent effectivement entre les mains du clergé, tandis que celles qui regardaient surtout Tadministration des choses extérieures pouvaient être rempHes par des laïques ou par des clercs subalternes : nous assistons à l'origine des préiatures.

Quant à la souveraineté temporelle du Saint-Siège, elle n'exigea pas non plus de notables modifications, parce qu'elle ne se développa que progressivement. Dans plusieurs cités, comme à Ravenne, les évêqucs étaient chargés de l'administration. Les principaux conseillers du pape furent de temps immémorial les évêques du voisinage, notamment ceux d'Ostie, Porto, Albano, Silva Candida, Velletri, Gahii, Prénesie, Tibur, Nomentnm, Anagni, Népi, Ségni, Lavicum; puis les prêtres et les diacres des principales églises, qui formèrent peu à peu le collège des cardinaux. En 769 déjà, nous trouvons sept cardiuaux-évèques, et le nom même de cardinal est mentionné dès le septième siècle. Comme le droit romain alors en vigueur ne fournissait point de règle particulière pour l'administration des affaires temporelles, elles étaient gérées absolument de la même manière que les affaires spirituelles. Ou le pape décidait luimême avec le conseil des évêques et des cardinaux-prêtres, ou il en déléguait quelques-uns pour informer et prononcer sur les questions de droit. Quelquefois il ne les chargeait que de l'information et se réservait le jugement.

On Iruuve encore plus tard des primiciers laïques, par exemple sous Jean X, Sergiiis (Muratori, AnI. liai., V, 769); sous Benoît VIII, Jean (Val Cod. lat., 7039). Sur les ih-ôques suburbicaires et les évêques du centre de l'Italie, voyez Phillips, VI, §§ 274-283, p. 130-220; sur les

7iO HISTOIRE DE l'ÉGUSE.

cardinaux, ibid., §§ 263 et suiv., p. 39 et suiv,; V, II, p. 457 et suiv. Le nom de « cardinales, » dans Lib. dinrn., cap. ii, tit. 8, dans plusieurs « Ordines Rom., » dans Zacharie, F;^ m ad Pipi!;., ■\.p. i, iv ; Léon IV, in Conc. rom., 833, etc. « Cardinalis » esL souvent opposé à « visitator » ou « delogatns, » et implique un « droit propre, » fondé sur un titre permanent. Dans Gelas., Fr. ep. v, p. 485, éd. ThieL, l'évéque Célestin est chargé de consacrer le diacre Julien pour l'église de Saint-Éleuthère, et l'antenr ajoute : « Sciturus eum visitatoris te nomine, non cardinalis créasse pontificis; » dans Fr. vi, p. 486, il est dit à l'évèqne Sabinus, appelé à ordonner diacre le défenseur Quartus : « Noverit dilectio tua, hoc se delegantibus Nobis exseqni visitatoris oflicio, non potestate proprii sacerdotis. » Ici, « proprius sacerdos » a probablement le même sens que ci-dessus « pontifex cardinalis. »

Grégoire II fut prié par les Napolitains « d'élever à la dignité d'episcopus cardinalis » l'évêque Paul de Népi, qui leur avait été envoyé comme visiteur (lib. II, Ep. ix, éd. Bened., II, 374). Le pape établit un visiteur à Népi, lib. Il, Ep. vi, ix, x, xv, xxvi; ibid., p. 338, 372 et seq. A « ecclesia in qua prius ordinatus es, » Grégoire (lib. Il, Ep. XXXVII) oppose « ecclesia in qua a nobis incai'dinatus es. » Mais les situations différaient souvent. Les évoques dont on avait renversé les cathédrales étaient appelés à d'autres, auxquelles ils étaient « incardinés; » mais ils pouvaient rentrer dans leur première position dès que les raisons de l'incardination disparaissaient. Un tel évèque, « episcopus cardinalis, » était distinct de l'évêque propre ; il était comme transféré jusqu'au rétablissement de son évêcbé, et distinct du visiteur, établi transitoirement dans un diocèse vacant pour rétablir les affaires. Le Liber diurnus, cap. m, tit. 10, contient une formule pour cette espèce d'incardination.

On appelait cardinal : 1" un clerc d'un ordre supérieur établi dans une cathédrale par des voies régulières; 2° un incardiné reçu d'un diocèse étranger. Ce titre existait dans toutes les églises épiscopales ; mais il était plus fréquent dans l'Église romaine et se prenait dans un sens éminent, parce que cette Église est le gond, « cardo, » le centre et le foyer, « vei-tex, » de toutes les autres Églises. Zachar. P. (Hard., III, 1889; Mansi, XII, 326) porte « presbyteri cardinales = proprii curiones. » Forme dans laquelle se traitaient les affaires, Papencordt, p.. 149.

Étendue des Etats de l'Église.

87. Les États de l'Eglise comprenaient alori les ferritoires .suivants : 1° le duché de Rome, qui depuis 705 environ fut régi par des ducs envoyés par les empereurs; il formait deux parties : a. à gauche du Tibre, la Campanie romaine, qui s'étendait vers le sud jusqu'à Terracine (les Grecs possédèrent cette ville, régie par un duc de Naples. jusqu'en 777; lo pape Adrien,

LEI Al CHKÉTIEN EN OCCIDENT. 74i

pour recouvrer le territoire des alentours de Naples, la fit occuper, et, sur le refus de rendre ce territoire, la garda), avec les villes de Tivoli, Ségni, Anagni, Velletri et Patrico;<^. à droite du Tibre, la Toscane romaine, avec Porto, Cività-Vecchia, Gère, Maturano, Otricoli, Todi, Narni, Améria, Pérouse, Bléra, Sutri et Népi ; 2" l'exarchat de Ravenne et la Pentapole, Bologne, Imola, Faenza, Conca, Sinigaglia, Forli, Forlimpopoli, Céséna, Bobio jusqu'à Sarsine et Serre, Forum-Livii, Montefeltre, Saint- Marin et autres localités données par Pépin et Charlemagne; 3° quantité de villes et de places dans la Toscane lombarde, comme Suana, Tuscana, Viterbe, Orviéto, etc., que Charlemagne y ajouta après 782. De plus, les papes avaient déjà des droits sur les duchés de Spolète et de Bénévent ; mais ils ne reçurent de l'un et de l'autre que quelques villes; de Bénévent, en 787 : Sora, Arpino, Area, Aquin, Teano, Capoue. Plusieurs autres domaines promis au papes, telle que l'île de Corse, ne leur furent donnés que plus tard. Adrien négocia aussi avec Charlemagne à propos de la Sicile, où les papes possédaient duu.x grands patrimoines, celui de Syracuse et celui de Palermo, avec droit de rendre la justice et d'administrer librement. Quand les Grecs les eurent confisqués, les papes ne cessèrent point de les réclamer. Un jour, en 800, l'idée vint à Charlemagne de reprendre l'île occupée par les Grecs et les Arabes; il y était parfaitement autorisé, soit comme protecteur du Saint-Siège, qui avait perdu ses possessions, soit par les intrigues et les vexations des patrices de Sicile et des ducs de Naples. Les Grecs tâchèrent de prévenir ce danger en envoyant des ambassades, et Charlemagne était trop occupé ailleurs pour pouvoir exécuter ce dessein. S'il est vrai, d'après un document dont l'authenticité a été souvent attaquée, que son fds Louis promit au Saint-Siège la Sicile en même temps que la Sardaigne, il avait certainement le droit de conhrmer ce qui était déjà un droit pour le pape, mais il n'était guère en mesure de le faire. Louis II, neveu de Charlemagne, songeait encore à la conquête de la Sicile, et d'autres princes après lui la promirent au Saint-Siège si Dieu la mettait entre leurs mains. Les États de l'Église étaient bornés à l'est par la mer Adriatique, à l'ouest par la mer Tyrrhénéenne. Au nord et au sud, les frontières étaient moins précises; cependant le Pô était généralement

742 HlSTOlllE DE LEGLISE.

considéré comme la limite du nord et le fleuve Liri comme la limite du sud.

Papencordt, p. 88, 129 et suiv.; Reumont, II, p. loO; Héfelé, III, p. 577 (2« éd.y, Civiltà calt., 1861, IV, IX, p. i6-68; 186Ö, VI, IV, p. 271 et seq.; Terracine, Cod. Car., Ep. lîiv, lxxiii, lxxxvi; Federigi, Duchi di Caeta, p. 162; Papencordt, p. 130. Palrinioines de Rome en Sicile, Zaccaria (II, § 218\ cap. 3, §§ 4-6; Saint Borgia, Brève istoria del dominio délia Sede ap. nelle due Sicilie, Roma, 1789, IIb. 1, n. 4-8; üjfesa del dominio temp. délia Sede ap. nelle due Sic, Roma, 1791, cap. I. Cf. ci-dessus, § 67. Réclamations des papes. Cod. Carol., Ep. xi; Hadr., Ep. ad Constant, et Iren.; Mansi, XII, 1076; Baron., an. 783, n. 32, Ep. ad Car.; Baron., 794, n. 30; Mansi, XIII, 808; Nicol. I ad Mich. III; Mansi, XV, 162. Plans de Charles contre la Sicile, Theophan. (Migne, Pafr. gr., t. CV, p. 9o6); Muratori, R. J. Scr., I, 170; Amari, loc. cit., lib. I, cap. vm. Le diplôme de Louis le Pieux (Deusdedit, Coll. canon., cap. CLm, p. 333 et seq.; Leo Ost., Chron. Cas., I, 18; Cratien, cap. xxx, d. 63 ; Mansi, XIV, 381 et seq.; Pertz, Leg. II, p. 7 et seq.; Theiner, Cod. Dipl., I, p. 2) est rejeté par Pagi, an. 817, n. 1 ; Vit. pap., p. 21 ; Muratori, Ann., an. 818; C. "SV. F. Walch, Censura diplomatis, quod Ludov. P. Paschali concessisse fertur, Lips., 1749, in-4°; Pertz, loc. cit., p. 9, et par la plupart des modernes; mais il est encore bien déf(?ndu par Cenni, t. II, p. 83-133 ; Phillips, K.-R, V, § 249, p. 771-773; Gfrœrer, Greg. VII, t. V, p. 82 et suiv. Voyez aussi Civiltà catL, 1866, VI, IV, p. 290 et seq., vol. VI, p. 523 et seq., Schrœdl (ci-dessus § 10], p. 171-174.

Restauration de l'empire d'Occident. - Couronnement de Charlemagne.

88. Tandis que Charlemagne assistait à l'office solennel de Noël dans l'église du prince des apôtres et était agenouillé devant l'autel, le pape Léon III lui mit de sa maiu la couronne impériale sur la tête, et tout le peuple de Rome s'écria : « A Cluirles, Auguste, couroiuié de la main de Dieu, grand et pacifique empereur des Rüinaiiis, vie et victoire! » Le pape lui donna ensuite ronclion sainte ainsi qu'au roi Pépin, sou fus (mort en 811), et, la cérémonie terminée, lui fit de riches présents. Déjà précédemment le Saint-Siège avait songé à cette exaltation de son puissant protecteur, car le pape Adi'ien disait on 772 que le monde verrait eu Charles un nouveau Constantin, et en 778 il exprimait le désir que Dieu le rendît victorieux de (ouïes les nations barbares; déjà des iiégocjatious avaient eu

l.ÉiAl CHKÉTIEX EN OCGIDEMT. ' 743

lieu à ce sujet avec Charleraagne lui- même. Quant au refus, à la surprise de ce prince, dont parlent ses biographes, on peut les attribuer soit à son étonnement d'une cérémonie à laquelle il ne s'attendait pas ce jour-là, soit à la majesté de l'acte même ou à toute autre cause. Quoi qu'il en soit, il est certain que ce fut le pape qui lui conféra cette dignité, car le jour même du couronnement, Léon 111 attribua à son propre fait l'exaltation de Charlemagne à la dignité d'Auguste, de même que les chroniqueurs l'imputent à sa résolution et à celle de ses conseillers. 11 ne paraît pas non plus que l'idée première en soit venue à Charlemagne lui-même, mais au Saint-Siège. Le pape agit surtout comme chef de l'Église et comme prince de ce qui subsistait de l'empire, et non pas au nom du peuple de Rome, qui n'y participa que par ses acclamations, pour attester que l'acte était consommé et pour exprimer sa joie. Le sénat de Rome n'avait plus d'influence, et le langage équivoque de quelques chroniqueurs subséquents, contredits par d'autres plus anciens, plus nombreux et plus décisifs, ne saurait établir que cette promotion soit l'ouvrage des grands et du peuple. On ne peut pas dire enfin que Charlemagne posséda son titre impérial par droit de conquête, ni qu'il se l'attribua luimême ; car il était généralement reconnu, même dans la suite, que celui-là seul possédait la pleine dignité impériale qui avait été oint et couronné par le pape. On distinguait rigoureusement entre la royauté (recjymm) et l'empire (imperium).

Vita Leon. III ; Einhard., aiin. h. a.; Vita Car. M. (Pertz, II, 457 et seq.) Annal. Lambec. et autres dans Pertz, I, 120, 188, 259, 352, 417, 502; II, 743; V, 101 ; VI, 169; Leo III, Ep. (Jaffé, n. 1913, p. 217 et seq.), 25 déc. 800 : « Quem (Car.) auctore Deo in defensionem et provectum universalis Ecclesise Augustum hodie sacravimus. » Ann., dans Pertz, I, 14, 15, 17, 80, 93, 111 ; II, 223, 240, 309, 328; III, 40, 117, 122, 145; INatal. Alex., Hist. eccl., seec, IX et X ; diss. H, t. VI, p. 397 ; Blanchi, t. Il, lib. V, § 4, n. 1 et seq., p. 178 et seq.; Maraachi, Ant., IV, 242 et seq.; Dœllinger, Lekrb., I, 410; Phillips, K.-R., III, § 122; p. 92 et suiv.; Deutsch. Gesch., Il, § 47, p. 253 et suiv. Mon ouvrage, Kath. Kirche, p. 151 et suiv. — Hadr. I Ep., Mansi, XII, 819, 776; Jaffé, Reg., n. 1854, 1857, p. 207 et seq. Qu'il y ait eu des négociations préalables, quoi qu'en dise Einhard (Vita Car., cap. xxviii), nous le savons et par la Chronique du diacre Jean (Murât., Rer. ital. script., II, I,

741 HISTOIRF, DE l'ÉGLISE.

p. 312), et par les déclarations d'Alcuin avant le couronnement (Ep. crir, coll. 18S. Voyez Lorentz, Leben Ale, p. 233-236). U est vrai que la chronologie d'Alcuin est contestable et que le diacre Jean offre peu de garanties. L'opinion de Dœllinger (Kaiserthum Caris d. Gr., dans Mûnch. hist. Taschenbuch, 1868, p. 301-416) a contre elle les plus forts arguments. Voyez Schrœdl, op. cit., p. 166 et suiv. Sur la nécessité du couronnement et de l'onction papale, voyez Ludov. II, Ep. ad Basil. Maced.; Baronius, an. 871, n. 50 et seq.; Pertz , V, 321 et seq. Sur la différence entre « regnum » et « imperium, » voyez Eugen. Lombard,, Regale sacerdotium, lib. I, § 5, p. 148; J.-B. Rigantius in Regul. cancell. ap., t. II, p. 226 ; Reg. xvii, n. 9 ; Blanchi, loc. cit., §§ 3 et seq., p. 164 et seq., 167 et seq.; Hist. -pol, Bl.; 1833, t. XXXI, p, 663 et suiv.

Idée de l'empire.

89. L'acte du 25 décembre 800 n'était pas une vaine cérémonie, mais un fait important et qui entraînait les plus graves conséquences; c'était la base sur laquelle les siècles suivants allaient édifier, le point de départ d'un nouvel ordre de choses, ménagé par la Providence divine à la suite d'événements considérables. Comme les empereurs de Constantinople. n'avaient perdu ni leur autorité ni leur titre, cet acte était moins une translation de l'empire des Grecs aux Francs (il pouvait tout au plus signifier que la puissance impériale exercée ou revendiquée jusque-là en Occident par les empereurs grecs passait maintenant aux rois des Francs), qu'une rénovation do l'empire romain d'Occident tombé en 476, de «l'empire occidental. » éteint depuis trois cent vingt -quatre ans, mais une rénovation, qui impliquait un rajeunissement, une sorte de création politique d'un ordre particulier.

Cet empire, dans la pensée du pape qui donnait la couronne, comme dans la pensée de l'empereur qui la recevait et dans celle de tous les contemporains d'Occident, cet empire signifiait et devait réaliser deux choses : 1° une souveraine protection sur toute la chrétienté ; 2° une prééminence au moins de rang sur tous les autres princes chrétiens en ce qui regardait la défense de l'Église et les intérêts générau.x de la chrétienté. La restauration de l'empire élait justifiée sous ce double point do vue. {" L'empire de Byzance était souvent la proie du premier aventurier heureux ou de quelque soldat grossier. Ses chefs. — contrairement h leur mission avouée par eux-mêmes, —

l/ÉTAT CHMÉI1P:> EN OCCJDLKT. <4o

avaient plus souvent opprimé, foulé aux pieds l'Église, qu'ils ne l'avaient secourue et protégée; ils avaient traité et exploité les territoires d'Italie comme des provinces conquises et absolument étrangères, et non comme des parties constitutives de l'empire, investies des mêmes droits que lui, et, à la fin, ils s'étaient montrés radicalement impuissants à les protéger et à les défendre; en face de l'invasion des Lombards, ils avaient abdiqué et perdu à Rome leur crédit impérial par leur inactivité et leur insouciance, bien qu'on s'y efforçât longtemps encore de reconnaître leur suprématie, en insérant leurs noms et les années de leur règne dans les actes publics, en mettant leur effigie sur les monnaies et en honorant leurs statues.

Le trône de Constantinople était alors occupé par une femmo tyrannique, Irène, qui précipita du trône et aveugla son propre fils Constantin YI. Les relations avec l'empire grec, déjà relâchées sous le règne d'empereurs hérétiques, ne pouvaient subsister plus longtemps. Irène eut pour successeur le despote Nicéphore, qui fut honteusement assassiné par les barbares. L'Italie et l'Occident ne pouvaient rester à jamais enchaînés à ces usurpateurs de l'Orient, où du reste il n'était pas question de légitimité. 2" Charlemagne était le plus puissant des princes d'Occident et l'emportait sur tous les rois chrétiens. Patrice et protecteur do l'Eglise romaine, cette dignité renfermait déjà, sous un nom moins éclatant, le principal des devoirs de l'empire, dont elle était une préparation. Le tuteur de l'Église devait être en même temps le prolecteur de toute l'Église catholique, et comme l'Église avait pour mission de conquérir le monde entier, l'idée de l'empire impliquait non-seulement la prédominance sur tous les autres princes, mais encore la notion d'un empire universel, iinpei^ium rmmdi, telle que l'ancienne Rome l'avait réalisée. Cette prédominance, l'empire devait la faire servir à la propagation du christianisme même parmi les peuples païens; il devait en un mot veiller au maintien et à la prospérité de l'Église. Sa dignité n'était plus subordonnée à celle des empereurs d'Orient, elle était au même niveau.

Rome seule semblait digne du nom d'empereur ; de là vient que les souverains grecs se nommaient aussi empereurs romains et donnaient à leur résidence le titre de Rome nouvelle. L'ancienne Rome, nipinteuant affranchie du joug de la Rome

moderne, déployait avec succès son activité dans l'Occident germanique, à qui un magnifique avenir était réservé; elle voyait les besoins de ses peuples et visait depuis longtemps à réaliser le royaume de Dieu sur la terre. Grande et sublime idée, que le nouvel empereur, formé par la Cité de Dieu de saint Augustin, et profondément religieux, embrassa avec enthousiasme. 3** Ce couronnement de l'empereur semblait seul résoudre pacifiquement les longs différends qui avaient existé entre Rome et les Germains; car dans le principe il s'était moins agi de renverser l'ancien empire du monde que de faire entrer les tribus allemandes dans la grande alliance politique des peuples civilisés ; moins de renverser l'ancienne civilisation que de propager toutes les richesses intellectuelles que Rome renfermait dans son sein et cultivait. La marche de l'émigration des peuples germains en devint plus calme, l'édifice politique des Germains prit de la consistance et reçut enfin sa clef de voûte et son couronnement.

.1. N. Neller, Diss. de rom. Imperii idea (Schmidt, Thés. jnr. eccl., m, 328 et seq.); Ficker, Das deutsche Kaiserreich, Inasbr., d861 ; Nihues, Gesch. der Verhaeltn. zw. Kseiserth. u. Papstth., Munster, i863, I, 543 etsuiv., 588; Hœiler, Kaiserth, u. Papslth., Prague, 1862, p. 1 et suiv. — Sur la prétendue trauslation, Otto Fris., Chron., V, 31 ; Bellarm., De translat. imp. a Grœcis ad Francos, adv. Flac. Illyr., lib. m, Antw., 1589. Cette expression dans Innoc. III, Reg., Epist. lxf, Lïii, p. 1063 et seq., ed. Migne; Contra Venerabilem I, 6, de elect. Cf. Phillips, K.-R., 111, § 127, p. 195. — Le texte, d'après Giesebreciit, Gesch. der deutschen Kaiserzeit., 3^ éd., t. I, p. 120, 123 et suiv.

90. Les monnaies, les inscriptions, les sceaux attestèrent que l'empire d'Occident était placé sur des bases nouvelles. Charlemagne reconnut dans l'acte du pape un dessein providentiel et se nomma « empereur couronné par la grâce de Dieu. » Déjà précédemment appelé à défendre l'Église, il s'y voyait maintenant doublement obligé. Le pape, au surplus, n'avait fait que se conformer aux exigences de la situation. De même que le père de Charlemagne avait été proclamé roi parce qu'il exerçait déjà la puissance royale dans toute son étendue, Charlemagne fut proclamé le premier prince d'Occident et investi du titre le plus envié dans l'uni \ors, parce que sa position répondait à ce

l'état chrétien en occident. 747

titre. L'empereur devait être non un conquérant de territoires, mais un guido moral, le président du conseil des rois et leur modèle dans la défense de l'Église, le médiateur et le gardien do la paix parmi les peuples, le héraut du christianisme, le chef temporel d'une alliance fraternelle entre les peuples chrétiens, comme le pape était son chef spirituel. Nul roi, nul souverain n'était dépouillé de son autorité, pas même l'impératrice grecque ou ses successeurs, avec lesquels Charlemagne chercha à nouer des alliances de famille.

Cependant, l'orgueil des Grecs fut profondément humilié d'un acte qui rendait le pape complètement indépendant de Byzance ainsi que des Lombards, et entraînait do si grandes conséquences; car Byzance ne voulait point entendre parler d'un souverain pourvu des mêmes droits que son propre monarque. Aussi, malgré quelques rapprochements isolés et des négooiatioijs passagères, la cour de Byzance refusa pendant des siècles de reconnaître un empire autonome en Occident. Dans l'empire des Francs, on essaya de jiistilier l'acte du pape en rappelant la puissance qui lui avait été accordée par Constantin, et telle paraît avoir été la cause qui a donné naissance à l'acte de donation qu'on attribue à cet empereur.

Monnaies, sceaux, voyez Pagi, an. 800; G. ab Eckarl, Fmnc. Orient., II, p. 7. Charlemagne se disait « divino nutu coi'onatus, a Deo coionatus» (Baluze, Capit., t. I, p. 247, 341, 345), mais il considérait les empereurs romains d'Orient comme ses frères, et distinguait un « empire d'Occident » et un « empire d'Orient » (Op. Alcuin., II, 361). Einliart parle de la mauvaise humeur que son couronnement excita chez les Byzantins (Vita Car., cap. xvi, xxviii). Sur le refus de Constantinople de reconnaître Je nouvel empire, j'ai résumé les faits les plus importants (dans Photius, t. II, p. 170 et suiv.].

Les Grecs réservaient exclusivement à leur empereur le titre do paffùéa TÜ>v 'PwjjLaîwv; les autres princes étaient äp/ovra; ou priya; (reges). Ludov. II, Ep. ad Basil.; Baron., an 871, n. oO et seq.; Luitprand, Leg., p. 344, 363, éd. Bonn. Michel II appelait Louis, tils de Charles, « roi des Francs et des Lombards, et leur prétendu « empereur. » (Baronius, 82 't, n. 18 et suiv.; Pertz, I, 212. Quelquefois les Grecs donnaient aux empereurs d'Occident le titre d'empereurs, mais non « d'empereurs romains. »Théophaue lui-même, p. 770, n'appelle jamais Charlemagne que ßa(ii>£a TÖ)v ^fdcyywv. — Sur la donation de (>unstautiu, voyez Zaccaria, De reb. ad Hist. eccl. pertin., Eulgin., 1871, II, p. 71 et seq., diss. x; Gos-

selin, t. I, p. 230 et suiv., 242 et suiv.; II, 420 et suiv.; mon ouvrage : Kath. Kirche, p. 360-371 ; la Civiltà catt., et ses « Eclaircissements sur les Pabstfabeln de Dœllinger, » en allemand, Mayence, 1866, p. 21. Dœllinger soutient au même endroit, mais sans preuve, qu'Adrien I*» a fait allusion à la donation. Il est très-vraisemblable, par contre, que le document fut rédigé dans le royaume des Francs, surtout en vue des Grecs.

Relations entre le pape et l'empereur.

9i. Comme les autres souverains, le pape, jusque-là indépendant, resta maître des États de l'Église. Par la restauration de l'empire d'Occident, qui était entièrement son ouvrage, il n'entendait nullement se donner et donner à ses successeurs un maître. Aussi le voyons-nous plus tard exercer librement son autorité temporelle et se borner à, invoquer l'appui de l'empereur comme protecteur du patrimoine de saint Pierre. Léon II! défendit les droits des fonctionnaires nommés par lui contre les empiètemeuts de quelques envoyés de l'empereur, et marqua rigoureusement les limites qui séparaient les États de l'Église du domaine impérial. Il prit de son propre chef des mesures contre les incursions des Arabes et pour la sécurité de ses États. Seulement, au milieu des partis qui existaient alors, le pape avait besoin d'un puissant concours, et l'empereur le lui prêta. Pour le faire valoir, l'empereur jouissait d'une juridiction particulière, comme autrefois le patrice; aussi les Romains étaient-ils obligés de lui prêter le serment de fidélité non moins qu'au pape; à lui, comme à son protecteur et à son avocat; au pape, comme à son souverain. Et de même que l'empereur avait un certain droit de suprématie sur tous les autres princes, sans préjudice de leur souveraineté, il l'avait aussi sur le pape comme juge temporel, encore que le pape fût son père spirituel. Le pape, fondateur de cette nouvelle puissance, devait montrer aux princes, par son exemple, qu'il était le premier à la reconnaître.

Le pape et l'empereur se devaient un mutuel concours et dépendaient l'un de l'autre. L'empereur figurait sur les monnaies romaines et dans les actes publics, et ses envoyés exerçaient la juridiction en son nom. Cette dépendance réciproque du pape et de l'empereur se révèle : 1° dans le serment d'hommage, de soumission et de respect qu'ils se prêtaient l'un h

l'état chrétien en occident. TiO

l'autre et qui n'avait rien de commun avec le seniieul des vassaux et des sujets; 2" dans la nécessité pour l'empereur (îc recevoir sa dignité du pape par le couronnement, et, pour le pape élu, celle d'être reconnu par l'empereur; '^^ Jaus les hommages ou l'adoration mutuelle qu'ils se rendaient dans le principe.

En ces temps primitifs, tout se réglait par des conventions à l'amiable, et non par une distinction minutieuse des droits réciproques. Cette manière d'agir pouvait amener dans la suite et amena effectivement, nous le verrons, des contestations entre les deux chefs de la chrétienté. Entre Léon III et Charlemagne il n'y eut que de simples malentendus, bientôt dissipés. En 806, lorsque l'empereur publia son acte de partage, dans lequel il disposait de l'Italie « jusqu'aux frontières de saint Pierre, » le pape y donna son consentement, comme aussi lorsqu'il associa à l'empire et désigna empereur sou fus Louis. Celui-ci, après la mort de son père, crut que le pape, en usant de son droit de majesté pour condamner à mort les auteurs d'une conspiration contre sa vie, avait attenté à ses droits de protecteur do l'Éghse; mais il se montra pleinement satisfait après les explications des légats du pape, et plus tard, lorsque des insurgés eurent envahis les domaines pontificaux, il fit soumettre les uns par le duc de Spolèle et on emmena les autres prisonniers en France. Le secours d'une puissante armée était indispensable aux États du pape encore récents et déchirés par les partis, et c'était là pour l'empereur la source d'une grande influence.

Conséquences immédiates de cette situation de l'Église. On ne saurait nier que la position civile et politique où la hiérarchie venait de se placer n'entraînât plus d'une fâcheuse conséquence. Absorbés par les affaires de l'État, les évèques oublièrent souvent tes obligations de leur ministère spirituel, et, en travaillant hors de leur sphère, ils rencontrèrent de nombreuses occasions de distractions ; leurs forces morales n'étant plus, comme autrefois, concentrées tout entières sur le terrain des choses saintes et divines, ils se familiarisèrent avec des mœurs peu compatibles avec la vie sacerdotale. Par leur présence souvent prolongée dans les cours et dans les assemblées du royaume, ils contractèrent des habitudes de luxe qui devaient amener bien des inconvénients. La prédication, l'administration de

750 HISTOIRE DR l/ÉGLÎSE.

pénitence et des autres sacrements, la charge pastorale n'étaient plus l'objet des soins assidus qu'elles réclament. On essaya par diverses mesures de remédier à ces abus, ou du moins d'en adoucir les conséquences. On institua les archidiacres. Hadd ou Hetti , évèque de Strasbourg vers 774, fut le pr(jniier qui divisa son diocèse en sept archidiaconés, et confia à chaque archidiacre une partie de l'administration du diocèse , précisément parce qu'il ne pouvait plus comme auparavant consacrer ses soins aux intérêts religieux. Les archiprêtrcs, analogues aux doyens de nos jours, furent créés dans la même époque. L'archiprétre était chargé de surveiller les ecclésiastiques, de dénoncer à l'évêque leurs infractions à la discipline, etc. Précédemment, nous avons vu dans les églises épiscopales des archidiacres et des archiprêtres; maintenant, ce sont les diocèses mêmes qui vont être partagés d'une manière analogue. Leur étendue progressive obligeait les évèques à se donner de pareils aides et à augmenter leur nombre. C'était remédier à l'impuissance où les évêques se trouvaient réduits en raison de leurs rapports avec l'État, quoique l'activité pei'sonneJle soit toujours la plus excellente et la plus utile.

Il n'est pas rare maintenant de rencontrer des évêques conduisant des armées au combat. Comme vassaux des rois, ils étaient obligés au ban de l'armée, car le ban se recrutait sui' les domaines du fisc. En Espagne, depuis le roi Wamba, sous les Visigoths, il fut établi par une loi formelle que chaque possesseur de terre fiscale, chaque seigneur de l'empire, laïque ou clerc, serait personnellement astreint au ban de l'armée. Toute négligence était punie de la confiscation des biens, de l'exil, de l'infamie. Celte institution fut parmi les Visigoths une cause essentielle de décadence pour l'Église aussi bien que pour l'État. Chez les Francs aussi nous rencontrons souvent des évêques dominés par la passion de la guerre. Cependant, et sous Charlemagne la loi le déclarait positivement, il était loisible aux évêques de se faire remplacer. Mais on vit plus d'un prélat belliqueux préférer se mettre luimême à la tête du contingent que sa qualité de vassal l'obligeait de fournir. Or, rien ne devait être plus difficile que de concilier les devoirs de l'épiscopat avec les habitudes des camps.

De là uoe infinité d'abus que nous ne pouvons que déplorer. Nous avons expliijue du reste la nécessité qu'il y avait alors pour les chefs de la hiérarchie de prendre ce rôle au sein de la société générale; de deux maux il fallait préférer le moindre. Par cela même que les évêques étaient membres des États de l'empire et associés à ses conseils, la législation civile, l'administration publique s'imprégnaient de plus en plus de l'esprit chrétien, et à cette époque un tel résultat no pouvait être obtenu que par ce moyeu; les laïques étaient trop incultes pour se plier d'eux-mêmes aux exigences de l'esprit chrétien.

l/ÉTAT CHRÉTIF.N EN Ot.ClüK.NT. *,M

Les évêqiies seuls pouvaient et devaiont traonr la ligne de conduite qu'il fallait tenir.

Un autre efiet de cette institulioü lut d'assurer la sécurité des prêtres et surtout des évèques. Selon une ancienne coutiirrîo prrmaine, qui pénétra ensuite dans les lois des barbares [leges barbaroi~um), notamment dans celles des Francs, des Alémans, des Thuringiens, des Bavarois, etc., la peine de mort n'était décrétée que pour les délits politiques; pour les autres, tels auc, le meurtre, les blessures, il n'y avait qu'ime simple compensation ou composition, comme on disait alors : il fallait payer une amende [fredum). Chacun était taxé selon son état. Quand on avait tué, mutilé, offensé un duc, un comte, un homme libre, ou n'importe qui, on payait une somme proportionnée à sa condition : c'était là le châtiment civil. La peine ecclésiastique était naturellement différente. Les archevêques étaient placés au même rang que les ducs, les évèques au même rang que les comtes. On n'avait point alors d'autres moyens de répression. Sans eux, on aurait vu parmi ces peuples barbares les actes de violence les plus grossiers éclater contre le clergé. Avec le caractère de lepoque et l'état des esprits, c'était presque l'unique moyen de faire compi'cndre à l'homme sa valeur morale et intellectuelle. Parmi les Francs, les Alemans, et, en général, parmi tous les peuples d'aloi's, la naissance décidait seule de la position sociale: on se souciait peu de la valeur personnelle de l'homme. L'Église, sans mépriser la naissance, estime surtout la renaissance, et son principe est que tous les hommes sont égaux devant Dieu. Aussi nul n'était exclu de l'état ecclésiastique. Fils d'un duc ou d'un comte, d'un homme libre ou d'un esclave, il suffisait d'avoir les qualités morales et intellectuelles, les vertus qui conviennent à un prêtre. C'était là l'essentiel. Une fois dans le sacerdoce, on était l'égal d'un homme libre par cela seul qu'on était prêtre. Un esclave de naissance, devenu archevêque ou évèque, était l'égal d'un duc ou d'un comte. Ainsi se propageaient, dans ces temps grossiers, les idées de valeur morale, intellectuelle, intrinsèque, qui, sans cette institution, seraient difficilement parvenues à se faire jour au milieu de si épaisses ténèbres.

Les conséquences décisives de cet ordre de choses se révélèrent éous plusieurs rapports, et premièrement dans l'élection des évèques. On sait que dans les temps anciens le droit d'élection était exercé par le clergé et par le peuple ; personne autre, même sous les empereurs romains, n'y intervenait ; les villes importantes, les grandes capitales faisaient seules exception. Cette absence d'intervention vient de ce que l'Église et l'État n'était point encore unis par des liens aussi étroits. Maintenant que les évèques sont devenus les vassaux de l'empire, le haut rang qu'ils occupent dans l'État ne permet plus au roi d'être indiffé-

15^ HISTOIRE DE l'ÉGLISK.

rent sur les qualités du titulaire. De là, dès les premiers temps de la conversion des Francs, cette tendance des rois à accaparer le droit de nomination aux évêchés, lequel ne tarda pas en eflfet à tomber dans leurs mains, puis dans celles des maires du palais, quand ceux-ci eurent usurpé l'autorité royale. Aous avons encore de cette époque des formules qui rappellent ce que nous nommerions de nos jours le style des affaires ecclésiastiques. Le moine Marcnlphe , qui fut peut-être abbé de Bourges, les a publiées vers 6C0. On y voit aussi des formules pour l'élection des évêques. Quand un évêque était mort, le roi en était informé, aiin qu'il lui choisît un successeur; le clergé et le peuple exerçaient encore un droit apparent, en nommant celui qui leur était envoyé ou désigné par le roi; mais souvent ces simples apparences d'élection canonique n'étaient pas même observées. Il en était à peu près de même chez les Visigoths d'Espagne. Les évêques étaient élus par le métropolitain et les évêques de la province avec l'assentiment du clergé et du peuple; mais comme le roi devait confirmer l'élu, il lui arrivait souvent de ne confirmer que celui qu'il avait eu en vue et choisi d'avance.

Les évêques essayèrent plusieurs fois, surtout dans le royaume des Francs, de reconquérir l'ancienne liberté de l'élection canonique. Nous en avons un exemple dans le cinquième concile de Paris, tenu en 614. Le roi, à l'approbation duquel les décrets furent présentés, l'accorda pour les canons qui revendiquaient la liberté des élections, mais il se réserva de confirmer l'élu; il n'excepta que le cas où il voudrait récompenser une personne particulièrement méritante. (Héfelé, Histoire des conciles, III, 64.) Cette réserve rendait la concession illusoire.

De semblables essais furent tentés sous Chai'les Martel et Pépin; mais il fut répondu aux évêques qu'il y avait toujours à la cour des évêques et des abbés qu'on consTiltail dans les élections, par conséquent que la nomination venait de l'Église et non du roi.

Sous Charlemagne, le pape Adrien I" demanda lui-même le rétablissement de la liberté d'élection. Dans un capitulaire de 803, Charles rétablit l'influence de l'Église, mais au fond c'était toujours lui qui nommait les évêques. O ne fut qu'en 816, sous Louis le Pieux, que la liberté absolue de l'élection canoni(jue fut restituée, mais sans succès, comme nous le verrons plus tard. Si l'on juge sainement la situation, on ne saura pas mauvais gré aux rois de s'être placés à un tout autre point de vue que ne faisait jadis l'empereur de Rome. Les évêques auraient dû se plaindre, non pas qu'on leur eût enlevé le droit de libre nomination, mais qu'on leur eût donné des domninei qui faisaient d'eux des vassaux du roi, des seigneurs de l'empire, ^lalheureusement, nous ne trouvons aucune réclamation à ce sujet, et les évêques ne pouvaient se plaindre des entraves apportées à la liberté des élec-

l.ÉTAT CHRÉTIEN EN OCCIDENT. 753

lions. Tout dépendait désormais de la bonne volonté des rois; et do, fait, nous trouvons souvent que les rois francs et anglais faisaient de meilleurs choix que ceux qu'on aurait pu espérer d'une libre élection. Sous Pépin et sous Charlemagne, par exemple, il n'est guère croyable que de libres élections eussent donné des hommes aussi distingués que ceux que nous voyons sous ces princes. La valeur personnelle du roi, de même qu'en d'autres cas la valeur personnelle de ceux qui étaient investis du droit d'élection, jouait un rôle essentiel.

A côté de cette loi qui entamait la vie religieuse jusque dans ses dernières profondeurs, il faut citer l'ascendant que les rois exercèrent sur les conciles. Partout où Tévêque paraissait, il paraissait comme vassal du roi; aussi le roi s'intéressait-il vivement à ce qui avait lieu dans ces assemblées. Autrefois, c'étaient les empereurs qui convoquaient les conciles universels et qui leur donnaient la sanction civile, après qu'ils avaient reçu la sanction religieuse. Maintenant, c'est le roi qui convoque les conciles nationaux et provinciaux , et leurs décrets ne peuvent être publiés avant d'avoir obtenu sa confirmation. On a voulu nier ce fait, parce qu'on ne pouvait pas le concilier avec la liberté de l'Église. Le fait en lui-même n'est pas contestable. Souvent ce sont les rois qui proposent aux évèques les sujets sur lesquels ils devront déhbérer. Mais il faut dire aussi que les décrets véritablement opportuns ne trouvaient jamais d'obstacles chez les rois francs, surtout chez les Carlovingiens, princes pieux et tout dévoués au bien de lÉglise. Dans une foule de cas les évèques n'auraient pas pu se rassembler pour délibérer sur les intérêts de l'Église si les rois ne les y avaient point invités. On lit souvent en tête de ces conciles que tels évèques se sont réunis sur l'ordre du roi, que le roi a désiré qu'on discutât sur tel objet, que telles résolutions ont été prises et envoyées au roi. Pour que les décrets portassent de meilleurs fruits, il arrivait souvent, et en particulier sous Charlemagne et Louis le Pieux, que les évèques recevaient longtemps d'avance les sujets de leurs délibérations, afin de pouvoir les méditer à loisir. Ils étaient ensuite convoqués sur divers points de l'empire pour formuler en décrets synodaux les résultats de leurs méditations. L'empereur, à qui toutes les résolutions étaient envoyées, choisissait ce qui lui semblait préférable et le publiait en forme de capitulaire. Les conciles de Mayence (813), de Reims, etc., sous Charlemagne, et surtout les grands conciles de 829 sous Louis le Pieux, sont très-remarquables sous ce rapport. Une autre observation que nous devons faire ici et qui aidera à comprendre ce qu'on vient de lire, c'est que si les rois, dans ces temps barbares, n'avaient pas procédé de la sorte, toutes les ordonnances synodales eussent été sans résultat. L'application des décrets était confiée aux missi dominici, on commissaires royaux, qui visitaient les diverses provinces et allaient II, — HIST. DE l'iÏGUSE. 48

7a4 HISTOIRE DE j/ÉfeuSE.

jusqu'à s'enquérir si les évêques vivaient selon les canons, s'ils exécutaient les décrets anciens et nouveaux, si tout était en ordre dans leurs diocèses. Cette commission royale, composée ordinairement d'un clerc et d'un laïque (un duc et un archevêque, un comte et un évêque), rendait compte du résultat de ses visites. Nous avons encore plusieurs ordonnances adressées à des évoques par Charlemagne et par les évêques de sa cour : ce sont comme des bulletins où l'empereur exprime toui'-à-tour son mécontentement et sa satisfaction. Gette institution, on ne peut le nier, rendit de grands services à l'Église. On a voulu de nps jours recourir à des mesures analogues, sans songer que ces relations entre les rois et l'Église ont aujourd'hui complètement disparu. Charlemagne a entrepris des expéditions contre les mahomélans et les Avares; il a fondé, avec son père, le patrimoine de saint Pierre; il s'est montré partout le champion du christianisme et de l'Église : on pouvait lui accorder toute confiance, parce qu'il la méritait. Celui qui veut marcher sur les traces de Charlemagne ne doit pas se borner à l'imitation de ceux de ses actes qui lui sourient le plus, il faut encore qu'il accepte ceux qui l'incommodent; c'est à cette condition seulement qu'il se formera une juste idée des rapports de Charlemagne avec l'Église et l'État. Dans ces temps naïfs et sincères, où toutes choses n'étaient pas pesées avec une exactitude minutieuse, examinées au dedans et au dehors, où l'Église n'était point soupçonnée de desseins secrets, on se traitait avec beaucoup plus d'ouverture et de franchise. Les ordres du pouvoir civil, ceux du pouvoir ecclésiastique surtout étaient reçus avec une pleine confiance, et les pouvoirs euxmêmes traitaient les aft'aires avec un loyal abandon, au lieu de cette précision rigoureuse et tracassière qu'on remarque de nos jours. Aiösi, pour bien apprécier l'époque et la situation de Charlemagne, il faut avoir égard à toutes les relations et à toutes les circonstances de ce temps. 11 faut, de plus, éviter la maladx'esse de nier ou de supprimer des faits, comme, par exemple, la haute influence que Charles et son père ont exercée sur les affaires ecclésiastiques. Cette influence, ils l'ont acquise par leurs mérites, et les mérites veulent être reconnus.

11 est encore un point sur lequel je veux insister, parce qu'il caractérise la naïveté de cette époque. Comme il y avait alors un grand nombre d'évèques ignorants et incultes, Charlemagne envoyait souvent aux évêques de tout son royaume des sujets théologiques à traiter, afin de s'assurer de leurs connaissances et de les animer à l'étude. Nous avons encore de ces programmes. Charlemagne les renvoyait quelquefois aux évêques, notamment à l'évèque Leidrad de Lyon, avec des remarques^ indiquant que le travail était insuffisant, que tel point aurait dû être traité avec plus de soin.

Voici encore un des caractères les plus saillants de la hiérarchie

l.ViTAT ClfRÉTIEN EN OCCIDENT. 755

telle qu'elle était constituée chez les peuples germains. Le clergé était investi de toute la confiance des rois, et il la méritait, à tout prendre, soit par la dignité de ses mœurs, soit par la maturité de son esprit; il remplissait même, à côté des juges laïques, un rôle particulier. Déjà Reccarède, roi d«s Visigoths d'Espagne, avait statué que les juges paraîtraient devant les synodes des évéques pour y ôtre instruits de leurs devoirs et de la manière dont ils devraient administrer la justice. Les évêques furent obligés de surveiller eux-mêmes l'administration de la justice, d'en informer l'empereur dans certains cas particuliers, et d'excommunier un juge qui ne voudrait point s'amender. L'autorité royale, souvent trop faible pour atteindre des juges iniques et généralement incapables, avait besoin du secours de l'Église. Plusieurs conciles furent convoqués en France par ordre du roi pour obliger en conscience les évêques de veiller à ce que les pauvres, les innocents, les orphelins ne fussent point opprimés. Quand cela arriverait, ils devraient en informer le roi, et, après avoir épuisé tout remède, excommunier le juge. Nous avons de Clotaire II une constitution où il est dit que pendant son absence les sentences définitives seront portées parles évêques. Ils tenaient la place du roi. Charlemagne ordonna par un édit que toute affaire civile, même quand elle était déjà pendante devant les tribunaux laïques, devait (pouvait?) être soumise au jugement de l'évêque par l'une ou l'autre des parties. Cette influence du clergé sur l'administration de la justice, fort défectueuse alors, est un des plus grands services qu'il rendit à cette époque. Il faudrait entrer dans des détails infinis pour établir par des faits particuliers en quoi consistait le bienfait de cette influence. — Les mesures adoptées sur ce point par les premiers empereurs romains et chrétiens furent agrandies par les chefs des nouveaux empires, conformément au rôle que la société religieuse remplissait vis-à-vis de l'État. Les évêques étaient à la fois conseillers et seigneurs; de là la part qu'on leur accordait dans les affaires civiles, et dont l'État retira souvent de grands avantages.

Quant à la juridiction des clercs, il était naturel que dans les affaires ecclésiastiques le clergé ne dépendit que de l'Église; mais, même en matière civile, les rois et les empereurs laissaient la décision aux tribunaux ecclésiastiques. Dans les affaires criminelles des ecclésiastiques, il est à croire que les lois varièrent avec le temps. La cour épiscopale examinait d'abord l'affaire et chargeait le bras séculier de la punition du coupable. Quelques lois cependant exceptaient les plus grands crimes, d'autres y comprenaient même ceux-là et réservaient l'enquête préliminaire et l'exécution au tribunal épiscopal. D'autres lois pubUées sous Charlemagne statuaient que les crimes des ecclésiastiques seraient soumis à la fois h un tribunal eccl«';siastiquo et à un

T'iO HISTOIRE h¥. l'ÉGLISF.

tribunal civil. Ces privilèges, considérables à coup sûr, que le pouvoir civil accordait au clergé, avaient pour but d'épargner son honneur, même quand il était coupable, et de ne point aflfaiblir son influence sur le développement moral et intellectuel du peuple.

C'est principalement sous les Carlovingiens , mais aussi avant et après eux, que nous trouvons ces sortes de synodes mixtes où se réunissaient les évèques (les abbés), les grands du royaume, les ducs, les comtes, etc. C'étaient proprement des assemblées du royaume, car la qualification de synodes ne leur convient qu'en partie. Elles se divisaient en trois chambres, dont la première était formée par les laïques, la seconde et la troisième par les archevêques, les évêques et les abbés. Les laïques délibéraient sur les questions temporelles; mais tandis que les évêques participaient à leurs délibérations, il n'en était pas de même des laïques par rapport aux évêques. Les abbés portaient des décrets sur les affaires monastiques. On se tromperait donc si l'on croyait que dans ces réunions mixtes les seigneurs temporels se mêlaient aux délibérations ecclésiastiques; mais il est parfaitement vrai que les évêques prenaient part aux débats sur les affaires civiles '.

Droits de souveraineté des papes, Cenni, Mon., II, p. 50-52, 60, 62, 72-75; Jaffé, p. 220. Léon III adhéra au diplôme de Diedenhofen (Baluz., Capit., I, 437; Pertz, Leg., I, 141); Einh., Ann., an. 806; Jaffé, p. 218. Voyez Gosselin, I, 312 et suiv. Brouillerie avec Louis le Pieux, 814-812, Einh., Ann. h. a.; Annal. Lauresh. Astron.; Cenni, II, 89; Pertz, I, 202; II, 619; Papencordt, p. 134. Voyez Bianchi, Phillips, Dcellinger, etc.

Les forces de l'empire.

92. Les forces et les appuis du nouvel empire étaient : 1" 1,'Église, dont Charlemagne voulait être « le défenseur soumis et l'humble auxiliaire, » en même temps qu'il trouvait eu elle une sauvegarde. Dans cette grande diversité de tribus et de peuples, l'universalité de l'empire ne pouvait se légitimer qu'en se rattachant à un autre empire déjà universellement reconnu ; l'Église seule pouvait lui donner aux yeux des peuples une plus haute consécration. Il fallait que sa base fût rigoureusement religieuse, catholique, et voilà pourquoi le nouvel empire reçut le nom de « saint empire romain. » Il fallait de plus qu'il fût universel, et il ne pouvait le devenir qu'en s'appuyant sur l'Église, sur Rome, qui était « la tête du monde. » Plus

' Mcehier, Mélanges et Hist. ecclésiastique.

LETAT CIIRLTILN EN OCCIDENT. lOi

rempcrcur aidait à l'agrandissement du domaine de l'Église, plus sa puissance devait s'accroître, comme aussi plus il se rattachait à son chef, plus son autorité personnelle s'enracinait profondément dans le cœur des peuples chrétiens. Aussi Charlemagne voulait que le Siège apostolique, auquel il témoignait son zèle et sa soumission, fût vénéré de tous ses sujets et qu'on portât humblement son joug, même quand on le trouverait pesant. Il mit sous la protection de saint Pierre une partie du pays conquis sur les Saxons et permit au Saint-Siège d'en tirer une redevance ; il édicta plusieurs lois sur la demande et les instances du pape et des évêques. Il combla d'honneur les prélats, qu'il aimait à réunir autour de sa personne, leur fit de riches présents et leur confia les plus importants emplois. Sa dignité, consacrée par l'Église aux yeux du clergé et du peuple, jointe à l'amitié personnelle du pape et à ses propres travaux, lui donnaient une autorité prépondérante. L'alliance intime des deux pouvoirs temporel et spirituel parut dans tout son éclat, et chacun contribua au succès de l'autre.

Giesebrecht, loc. cit., I, 128 et s. Cliarlemagne se nomme :« Dévolus S. Ecclesiee defensor humilisque adjutor, » Preef. lib. I Capit. (Baluz., I, 475; Pertz, IN, 33). Alcuin remarque aussi (Op., I, 184) que la protection de l'Église était le premier devoir de l'empereur. Charles voyait dans le clergé son principal appui : « Per quem (clerum) omne pollet Imperium » (Cap. Longob., 813, cap. ii ; Peilz, I, 191). Preuves de son dévouement au Saint-Siège :

1° Eiuh., Vita Car., cap. xxvii ; — 2" Cap. de honoranda Sede apost. fBaluz., I, 25Ö ; Waller, Corp. jur. Germ., II, 133);

3° Obligation pour une partie de la Saxe de payer le tribut à saint Pierre. Non-seulement Grégoire VII (lib. VIII, Ep. xxni) mentionne, d'après un volume de documents déposé aux archives de Rome, qu'on percevait un impôt sous Charlemagne, et qu'une partie de la Saxe fut offerte au Saint-Siège; mais il est avéré que dans ce pays conquis, la première église fut donnée à saint Pierre. Baluz., Cap., I, p. 243. Cf. Bossuet, Defens., lib. 1, sect. i, cap. xii, p. MO. Si le diplôme reproduit par Baronius (an. 788, n. 8 et seq.), d'après Cranz, est rejeté par Waitz et d'autres, il est admis et historiquement justifié par Pagi, Mabillon, Baluze, Lecoiute et Bœhmer. Léon III (Ep. m; Migne, t. Cil, p. 1028) et Luitprand (Leg. ad Graac, n. 17) se prononcent en sa faveur. Ce tribut, du reste, ne fondait pas encore un rapport de vasselagc FUanclii, t. I, lib. II, § 13, n. 1, p. 339 et seq.

7o8 HIöTOIKK DK J.'ÉGLISE.

y3. 2" L'UMIÉ DK LÉGISLATION DANS TOUTKS LES PARTIKS DU

uoYAUME, teile qu'elle est consignée dans les capitulaires, servit à l'affermissement du nouvel empire romain. La législation de Charlemagne se rattachait étroitement aux canons de l'Église, car l'empereur était persuadé que sans un fondement religieux nulle législation ne peut avoir la force et la durée nécessaire, que toute loi humaine doit reposer sur la loi naturelle et sur la divine, émaner d'une puissance établie de Dieu et dirigée par lui. Il s'agissait de favoriser le bien temporel des sujets sans préjudice de leur salut éternel. Les comtes et les évêques devaient se surveiller les uns les autres, et les premiers honorer les seconds. Tantôt Charlemagne publiait des capitulaires qu'il présentait aux évêques pour être discutés et confirmés eu concile, comme il avait fait n'étant encore que roi par le capitulairo d'Aix-la-Chapelle en 789 ; tantôt il appelait les évêques à délibérer dans des conciles et donnait force de lois à leurs décrets, suivant ce qui eut lieu dans les conciles réformateurs de 813, convoqués à peu près dans le même temps à Arles, Reims, Tours, Chalon-sur-Saône et Mayence. 11 résuma, dans la diète d'Aix-la-Chapelle, les décrets de ces conciles en un capitulaire qu'il publia comme loi de l'empire. Déjà précédemment Charlemagne avait demandé (789), qu'on ne lui imputât pas à présomption s'il empiétait par ses mesures dans le domaine ecclésiastique, d'autant plus que le roi Josias (qui du reste le surpassait do beaucoup par la piété) avait agi de la sorte et ramené, par ses exhortations et ses châtiments, son peuple au vrai culte de Dieu. Plus tard on dut lui savoir d'autant plus de gré des mesures qu'il prenait dans les choses ecclésiastiques, qu'il agissait avec les plus loyales intentions, avec une profonde intelligence des besoins et toujours après avoir consulté les chefs do l'Église ; lui seul du reste était assez puissant pour accomplir de salutaires réformes et il pouvait être assuré du consentement du pape.

OUVRAGES A CeiNSULTER EX IlEUAnQUES CRIflQUES SUK LE N" 93.

Capitulaires d'Angésis, abbé de Fontenelle, 827, en quatre livres (analyse dans Ceillier, Histoire des auteurs, XVIII, 380 et seq.). Les additions (livre V-VII) de Benoit Lévite, de Mayence, furent entreprises à l'instigation de l'archevêque Ottgaire, mais seulement achevées après sa mort (SiT), M.insi, Couc, t. XV. Voyez ibid., p. 496, oOO, 537. 64Ö :

l'é'iat chrétien kn occident. 759

Capit. II, 6, \'l, 23; VI, 249. Sur les relalions des grands avec les évêques, concile d'Aix-la-Chapelle, 789,Mansi, XIII, App., p. .344; Pertz, Leg., I, 53. Cinq grands conciles réformateurs, Mansi, XIV, öö et seq., App., 344; Pertz, loc. cit., p. 187 et seq.; Héfelé, III, 664 ot suiv,, 756 et suiv,, 2« éd.

94. L'empire trouvait un autre appui : 3" dans la nation des Francs et dans leurs institltiovs civiles. Parmi les éléments divers dont se composait ce vaste empire, il était fort difficile d'établir l'unité d'organisation. Il fallait, de plus, ménager autant que possible les lois et les coutumes de chaque province ; de là vient que les lois des Frisons, des Thuringiens et des Saxons furent, en 802, rédigées par écrit à Aix-la-Chapelle. Déjà le système féodal envahissait tous les domaines de l'empire franc, et de puissants vassaux de la couronne exerçaient une grande influence. En 788, Charlemagne déposa Thassilo, duc de Bavière, qui depuis longtemps travaillait à se rendre indépendant ; il abolit les anciens duchés et établit des comtes à la place des ducs et des margraves sur les frontières menacées. Pour surveiller dans leurs charges les comtes des districts, qui joignaient à l'administration de la justice et de la police les affaires financières et militaires, il utilisa l'ancienne institution des commissaires, missi dominici. Chaque province devait en avoir deux, l'un ecclésiastique, l'autre laïque; ils étalant chargés, avec les sous-commissaires, de parcourir leur district quatre fois par an. Ils avaient des pouvoirs très-étendus.

Pour établir l'unité d'action, on assemblait deux fois dans l'année la diète de l'empire, partagée en deux chambres, l'une ecclésiastique, l'autre civile. Ces deux chambres traitaient séparément leurs affaires respectives, et discutaient en commun les affaires mixtes. Les anciennes institutions furent maintenues, mais imprégnées d'un esprit nouveau et plus exactement observées. L'essentiel, du reste, était accompli par l'activité personnelle d'un souverain plein de vigueur, capable de contenir un empire composé d'éléments si divers, d'y conserver l'ordre et la bonne harmonie.

Lois des Saxons, etc., Pertz, Leg., t. Il; affaires féodales, ducs et comtes, Zœplf, Deutsche Rcchtsgescli., II, 63 et suiv., 207 et suiv.; Thassilo, Harlzh.. Conc. Gerni., I, 2if, 2Ö9, 262; Bintorim. Deiilrchc

7()ü HISTOIRE DE l'église.

Coiif., II, 39, 44; Dainbcrger, Synchron. Gesch., II, 4(>1 , 474, 478, 486 et suiv.; « Missi dominici » et diètes de Tempire, Zœpfl, op. cit., 213, '217, 221. Sur les premiers, Fr. de Roye, Tract, de Missis domiuicis in Capit. reg. Franc, éd. Baluz., lib. 1, p. l et seq.; Murât., Diss. de Missis reg., ibid,, t. II, p. vi et seq., extrait de : Antiq. Ital. med. sévi, I, p. 4Ö3 et seq.; Thomassin, II, lll, cap. xcn, n. I et seq.; Phillips, Deutsche Gesch., 11, 403 et suiv.

95. 4** L'empire trouvait une autre force dans l'union des esprits siu' le terrain de la science et des arts, qui avaient des écoles spéciales, dans la direction des forces éparses vers un but commun et propre à exciter l'émulation. Très-épris lui-même de la science, Charlemagne s'efforça d'élever le niveau intellectuel de son peuple, et comme le clergé était seul capable de faire refleurir les lettres, il le déchargea d'abord de tout autre souci, et lui fournit ensuite les moyens de s'instruire. Dès 787, il invita par une lettre circulaire tous les évêques et abbés à ériger dans chaque cathédrale et chaque monastère des écoles où l'on enseignerait les sept arts libéraux et expliquerait l'Écriture sainte. Malheureusement, les Francs manquaient encore d'hommes savants, et il fallut s'en procurer ailleurs. L'Angleterre et l'Italie étaient alors les principaux centres de culture. L'Angleterre possédait le Vénérable Bède (mort en 735), l'auteur le plus considérable de son temps et le maître de plusieurs hommes célèbres, notamment d'Egbert, archevêque d'York (mort en 767). Ce dernier, ainsi qu'Elbert, eut pour disciple Flaccus Alcuin, à la fois orateur, poète, philosophe et théologien (mort en 80i). Mandé à la cour de Charlemagne, qui avait fait sa connaissance, Alcuin y résida à dater de 79:2. 11 reçut de l'empereur l'abbaye de Saint-Martin de Tours, où il fonda une école. A la cour, il établit une académie du palais. Un grand nombre de savants furent ses disciples.

Alcuin fut suivi en France par l'Anglais Frédégise, profond théologien. II y vint aussi des Irlandais, lesquels avaient été précédés par Féargil (Virgile), évèquede Salzbourg depuis 750. De l'Italie Charlemagne appela Pierre de Pise (mort en 799), qui lui enseigna la grammaire ; Paul Warnefried, surnommé le Diacre, historien des Lombards et professeur de langue grec(]ue (mort en 799); Paul, patriarche d'Aquilée (mort eu soi). Charlemagne parlait couramment le latin et s'essayait à

l'état chrétien en occident. 761

composer des vers dans cette langue; il lisait les ouvrages des Pères et il apprit encore , dans un âge avancé , les éléments de la langue grecque. Souvent il posait des questions aux savants de sa cour et leur demandait d'y répondre par écrit ; il provoquait aussi dans les laïques le goût des hautes études. En 788, il fit composer par Paul Warnefried un homiliaire destiné à servir de modèle et de guide aux prédicateurs peu instruits. La plupart des évêques secondèrent ses efforts, et le nombre des écoles alla sans cesse en augmentant. En dehors de Tours, il y avait des écoles florissantes à Lyon , où les archevêques Leidrad et Agobard se montraient très-actifs ; à Orléans (dont l'évêque Théodulphe, mort en 821, savant et poète, fonda des écoles populaires); à Reims, Toulouse, Aniane, Saint-Germain d'Auxerre, Corbie, Saint-Gall, Reichnau, Fulde, Ilirsau et Utrecth.

OUVRAGES A CONSl'LTEB SUB LE N° 95.

J. Launojus, De scholis celebribus a Carolo M. ... instauralis, Paris., 1672; Haml)., 1717; J. D. Kœliler, De bibliotheca Caroli M., Altdorf, 1727; .1. xM. Unold, De societale litterarum a Carolo M. inslituta, Jen., 1752, ia-4°; Thomassin, II, 1, cap. xcvi-c; Mabillon, De slud. monast., in-4°, 3 vol., Venet., 1745; Tiraboscbi, Storia délia Letter., III, 173 et seq.; Schulte, De Cur. M. in lilter. studia mentis, Monast., 1826; Bœhr, De litt, studiis a Carolo M. rcvocatis ac schola palatiaa instaurata, Heidelb., 1836, et Gesch. der rœm. Lit. im Carol. Zeitalter, Carlsruhe, 1840; Braun, 0. S. B., De pristinis Benedictinorum scholis, Monach., 18i5 (programme); CEbelce, De academia Caroli M. Aquisgr., 1847; Haase, De medii eevi studiis philolog., Vratisl., 1856 (programme); Phillips, Cari. d. Gr. im Kreise der Gelehrten (Almanach der Akad. d. Wiss., Vienne, 1856); Léon Maître, les Écoles épiscopales et monastiques de l'Occident depuis Charlemagne jusqu'à Philippe-Auguste, Paris, 1866; Caroli M. Cunst. de scholis, Baluz., I, p. 147 et seq.; Perlz, Mon., 111, 34, 52 ; Walter, Corp. jur. Germ., II, 56; Charles Werner, Beda der Ehrw. u. seine Zeit, Vienne, 1875, et Alcuin u. sein Jahrb., Paderb., 1876 (Lorenlz, Alcuins Leben, Halle, 1829, bien supérieur); Alcuini Op., éd. Frohen., Ratisb., 1766, 1777; Migne, Patr. lat., t. C, CI; Paul Diac, ibid., t. XCV; de Bethmaun, PauL Diak. Leben u. die Schriften (Pertz, Archiv, f. œlt. deutsche Geschichtskunde, X, 247 et suiv.); Abel, Paul. Diak. u. die übrigen Geschichtsschr. d. Longob. (Geschichtsschr. deutsch. Vorzeit., Berlin, 18t9); Paulin. Aquil. (mort en 804), Migne, t. XCIX. — Uomiliarium Caroli M., éd. Spir., 1482; Basil., 1493. Voyez Ranke, Zur Gesch. des Homiliar. Carls d. Gr. (Studien u, Kritiken, 18Ö3, p. 382 et suiv.). Voyez encore en général Tritheni., De script, cccle^., Francof., 1601, p". 2.52; Migne, t. XCVU, XCVIIL

Éducation des savants.

96. Dans ces écoles, — les monastères avaient à la fois des internes (scolares) et des externes, — on enseignait surtout les sept arts libéraux : la grammaire, la rhétorique et la dialectique (trivium), puis l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique avec la poésie (quadrivium) . Les Occidentaux s'étaient familiarisés avec la philosophie grecque par les ouvrages de Cicéron, de saint Augustin, de Boèce et de Cassiodore ; ils enseignaient la dialectique d'après Aristote, comme faisaient les Grecs; Alcuin, auteur d'un ouvrage sur la dialectique, la traitait de la même manière que saint Jean Damascène chez les Orientaux. La philosophie, selon lui, embrasse à la fois le trivium et le quadrivium, et se divise en philosophie naturelle, en philosophie morale et en philosophie rationnelle (physique, éthique et logique). II range dans la première les sciences du quadrivium, et dans la troisième la rhétorique et la dialectique. La philosophie morale, il la divise d'après les quatre vertus théologales; il partage encore la philosophie en théorique et en pratique, absolument comme Jean Damascène. Il cite comme les cinq espèces de la dialectique l'isagoge ou introduction, que l'on traitait d'après Porphyre et dans laquelle on expliquait les cinq notions universelles (les universaux : la genre, l'espèce, la différence, les accidents et le propre), puis la doctrine des catégories (la substance et les neuf accidents), les formules des syllogismes et des définitions, la topique {arcjumentorum sedes seu fontes) et la théorie de l'interprétation (Perihermeneia).

Alcuin, tout absorbé qu'il fût dans les spéculations arides de la dialectique, ne négligeait point l'art de bien écrire; il essaya de purger la langue de ses plus grossiers barbarismes, tâclie difficile en présence des codes de lois et de la langue officielle usitée dans ce temps Sur la grammaire, on possédait d'anciens traités et on en composa de nouveaux. Un ouvrage sur la métrique, par saint Aldhclm, révèle beaucoup de lecture, mais peu d'élégance; il était très-répandu. Cicéron et Quintilieii demeurèrent les maîtres pour la rhétorique; on Usait beaucoup en général les auteurs classiques. Les mathématiques étaient cultivées surtout parce qu'elles permettaient do calculer la fête

l'état CHUÉTIEN EN OCCIDENT. 763

de Pâques et d'établir le calendrier ecclésiastique. Mais ou les employait aussi comme exercice mental.

Les arts libéraux servaient aux clercs de préparation à la science sacrée, qui consistait dans l'étude de l'Écriture sainte et des saints Pères, dont le plus aimé et le plus fécond était saint Augustin. Pour les questions pratiques, on suivait surtout Grégoire le Grand. Dans le domaine surnaturel, la théologie, ainsi que l'affirmait Alcuin, occupait le même rang que la logique sur le terrain des vérités naturelles. Les questions de foi passaient pour les premières et les plus importantes. Dans l'étude de l'Ecriture sainte, on joignait à l'explication littérale l'interprétation allégorique et mystique. Au monastère de Saint-Michel de Verdun, sur la Meuse, l'abbé Smaragde, connu pour ses travaux ascétiques, composa un commentaire sur les Épîtres et les Évangiles des dimanches et des fêtes, extrait des Pères gfecs et latins.

Sur extemi et interni, Alcuin., Ep. l; Conc. Aquisgr., 817, cap. xlv; Ziegelbauer, Hist. lit. 0. S. B., I, 190; Héfelé, Tub. Q.-Schr., 1838, II, p. 207 et s.; Catholique, 1857, 1" oct.; Daniel, S. J., Classische Studieu, traduit par Gaiszer, Tiib., 18oö (p. 65 sur le Trivium et lo Quadrivium). Anciens vers mnémoniques : « Gram loquilur, Dia verba docet, Rhe verba colorât, Jli/s canit, Ar numerat, Geo pondérât, As colit astra. •> Déjà le Romain M.-T. Varron avait composé un ouvrage encyclopédique, « novem libri disciplinarum, » dimt les trois premiers livres roulaient sur la grammaire, la dialectique et la rhétorique: les auti'es, sur la géométrie, l'arithmétique, l'astrologie, la musique, la médecine et l'architecture. L'Africain M.-Féhx Capella (De nuptiis Philologiœ et Mercurii, de septem artibus liberalibus libri IX, éd. Kopp., Francof., 1836; éd. Eissenhardt, Lips., 1866) donna une exposition des sciences et ces arts, dans un genre fantastique, pjuisée aux anciennes traditions. Les sept arts libéraux y sont mentionnés (Daniel, loc. cit., p. 63 et suiv.; Ruckgaber, Hdb. der Univ. -Gesch., Schaffhouse, 1853, I, I, p. 472, 474). Saint Augustin adopta cette manière de voir dans plusieurs de ses écrits, par exemple dans De ordine. De doctr. christ., et c'est exactement d'après elle que Cassiodore enseignait le Trivium dans son école. Alcuin. Dialect., ap. Canis.-Dasn., Lect. ant., Il, I, p. 488- 505. Cf. Damasc. Dialect. (Migne, Patr. gr., t. XCIV, p. 529 et seq.). Mon ouvrage : Photius, I, 328 et suiv.; Adhelm., ap. Mai, Auct. class., t. V. Voyez Daniel, p. 59; Smaragdi Postula in Ev. et Ep., in div, offîc. per anni circulum legenda, Argent., lö.')6; Migne, Pair, lat.. t. Cil,

76i HISTOIRE DE l'ÉGLISE.

p. 1-Ö9i; ibid., Diadema monach. Comment, in Reg. S. Bened. Via regia, Epist. el al., p. "oOi-flSO.

97. Charlemagne ne cultivait pas seulement la langue latine, mais encore la langue vulgaire; il s'intéressait surtout à la langue allemande. Amateur de la poésie populaire, il fit recueillir les légendes et les poésies anciennes. Il y joignait l'étude des autres arts, particulièrement de la musique, et il fit venir de Rome des hommes spéciaux pour enseigner le chant ecclésiastique. Pierre se rendit à Metz, Romain à Saint- Gall, et des écoles célèbres de chant furent établies dans ces deux endroits, de même qu'à Einsiedeln, à Fulde, à Trêves, à Mayence, etc.

Les orgues commencèrent à être en usage; les empereurs grecs Constantin V (757) et Constantin VI (787) en avaient envoyé à Pépin et à Charlemagne, et il est certain qu'en 822, sous le fils de Charlemagne, on s'en servait déjà dans l'église d'Aix-la-Chapelle. Le chant grégorien rentrait dans les matières prescrites pour l'enseignement des jeunes clercs. Le chant populaire allemand commence avec ce qu'on appelle les laïs (de Kyrie, eleison, ou leisen, appeler). L'usage de ce dernier chant paraît avoir été réprouvé par plusieurs, qui ne voulaient admettre que les trois langues sacrées, l'hébreu, le grec et le latin. L'architecture aussi prit son essor. Charlemagne fit construire la célèbre cathédrale d'Aix-la-Chapelle, sa ville favorite. C'est un édifice octogone, qui se rapproche du style romanobyzantin. Il y employa des marbres tirés de Rome et de Ravenne. Des peintres italiens ornèrent de tableaux les églises ainsi que les palais de l'empereur : c'était partout un élan prodigieux. Charlemagne fut le premier qui fit entrer les Germains, déjà préparés par saint Roniface, dans les rangs des peuples civilisés, avec lesquels ils allaient bientôt rivaliser, sinon sur tous les points, au moins sur un très-grand nombre.

Sollicitude de Charlemagne pour la langue allemande, Einhard, Vita Car., n. 29. Chantres d'Italie, Mon. Engol., addit. ad Annal. Lauriss., an. 787 ; Pertz, I, 171 ; Varin, des Altérations de la Liturgie grégorienne en France avant le treizième siècle, Paris, 1852; M. Gerberl, De cantu ßt musica sacra, I, 268 el seq.; Ans. Schubiger, 0. S. B., Die Sœnger-

l'état chrétien en occidkxt. 76r»

schule St. Gallensv.8 bis 12Jahrh., Ensied., 1859. Sur les orgues, voy. Müller, Sendschr. v. Orgeln, Dresde, 1718; Chrysander, Hist. Nachrichten von Kirchenorgeln, Nurnb., 17Ö5 ; Guericke, K.-G., II, p. 64, n. 1; p. 69, n. 3. Tertullien (De an., cap. xiv) attribue l'invention des orgues hydrauliques à Archimède (mort en 212 avant Jésus-Christ); Vitruve et Pline, à Ctésibius d'Alexandrie (120 avant Jésus-Christ). Néron s'occupa de ce genre de musique (Sueton., in Ner., cap. xl). Il y eut aussi de bonne heure des orgues pneumatiques (Aug., in Ps. lvi; Cassiod., in Ps. cl). Les orgues à douze touches seulement, qu'on abaissait à coups de poing, étaient nombreuses. Sur l'orgue apporté de Constantinople, Einh., Ann., an. 757; Binterim, Denkw., IV, I, 145 et suiv. — Ferd. WolfT, Ueber die Lais, Heidelb., 1841; Antony, Lehrb. des Gregor. Kirchengesangs, Nürnberg, 1829; Koberstein- Bartsch, Die deutsche Nationalliteratur, Leipzig, 1872, p. 346. Ceux qui n'admettaient que les trois langues sacrées se nommaient trilingues. Conc. Francof., 791, cap. lu; Capit. Francof., cap. r.. Mon ouvrage, Photius, III, 206 et suiv., 748. Prescriptions sur l'étude du chant ecclésiastique latin, Conc. Aquisgr., 789, can. lxxix, et an. 802 (Héfelé, III, 627, 693, T« édit.).

Travaux de Charlemagne.

98. Charlemagne, à la fois grand guerrier, grand homme d'État et grand législateur, était parfaitement au courant des lois de l'Église. En 774, le pape Adrien lui avait fait présent d'un recueil de canons augmenté par Denis le Petit. Ce recueil fut généralement usité dans son empire. Dans les conciles, Charlemagne occupait presque toujours la présidence honoraire, comme faisaient du reste les empereurs d'Orient, et il en confirmait les décrets afm de les transformer en lois de l'État. Toujours soucieux de ne pas troubler l'ordre ecclésiastique existant, il avait toléré quelque temps que des clercs combattissent dans son armée; sur les représentations du Saint- Siège et le conseil de ses amis, il se prononça résolument contre cet usage, et ne voulut avoir auprès de ses troupes que des évêques et des prêtres qui rempliraient leur ministère sacré.

Il avait rédigé à Aix-la-Chapelle un décret sur la procédure à suivre contre les clercs accusés, lorsqu'il apprit que le pape Grégoire avait déjà pris des mesures analogues. 11 déclara à la prochaine diète de Worms que cette affaire était hors de sa compétence et qu'il l'abandonnait à l'autorité ecclésiastique. Dans ses institutions, il se conformait scrupuleusement aux lois de l'Église, dont il consultait la collection des canons ainsi que

le Sacrementaire de saint Grégoire. Dans les questions de mariage, la discipline romaine prévalut insensiblement ; le divorce, qui dans les premiers temps n'était pas traité selon toute la rigueur ecclésiastique, fut soumis à des règles plus sévères, et l'on exigea impérieusement que les mariages fussent bénits par le prêtre. Charlemagne montra un zèle ardent pour l'amélioration du clergé, car il n'ignorait pas combien ce point était essentiel. Il savait aussi que sans le clergé il échouerait dans le dessein gigantesque qu'il avait conçu de fonder une monarchie universelle, semblable à l'ancienne monarchie romaine, mais imprégnée de l'esprit chrétien. Son livre favori était la Cité de Dieu de saint Augustin. Convaincu qu'il était investi d'une mission religieuse, il parvint, grâce à son énergie, à répandre parmi ses peuples la civilisation chrétienne, à jeter les bases d'une meilleure législation et à fonder partout l'ordre et la sécurité.

Codex Hadriani, voyez Cenni, I, 299; Coustant, Ep. rom. Pont., prœf., n. 128, p. 108; Rudolph, Nova comment, de codice can., quem Hadr. I Carolo M. dono dédit, Erlang., 1777; Phillips, K.-R., IV, § 171, p. 42 et suiv. Participation des clercs à la guerre, Capit., lib. VII, cap. xci, cm, cxxiii, cxli, cxlii; cf. lib. VI, lxi, cclxxxv, ccclxxi; Mansi, XV, 623, 661, 701. Relations de Charlemagne avec l'Eglise, Dœllinger, II, p. 11 et suiv.; Mœhler, Cari d. Gr. u. s. Bischœfe (Tüb. Q.-Schr., 1824, p. 367-427); Hist.-pol. Bl., t. I, p. 406 et suiv.; Braun, Carolo M. imperante quse inter Eccl. et imperiura ratio intercesserit, Frib., 1863. Discours de Charles, en 802, Pertz, Mon., III, 53 et seq.; Walter, Fontes jur. eccl., p. 46 et seq. Nouveau mariage de la pai'tie innocente en cas de divorce. Cap., 757, cap. viii; an. 752, cap. m, ix. Le concile de Vermerie, 753, tout en protestant contre quelques dispositions du roi Pépin, entrait encore trop dans ses vues. Le conçue de Paris, 829, lib. III, cap. u, se comporta mieux; celui de Compiègne, 757, cap. ix, XI, s'était également relâché de l'ancienne rigueur ecclésiastique (Phillips, Histoire allemande, II, p. 337). Parmi les sources, il faut citer encore, outre les Capitulaires et les lettres de Charles, sa Vie, par Einhard, (mort en 844), Monach, Sangall. de gestis Caroli M. et Poeta Saxo de gest. Car. Voyez aussi Phillips, Deutsche Gesch., II, p. 32 et suiv., 359 et suiv.; Stolberg-Kerz, t. XXV, p. 455 et suiv.; Sporschil, Cari d. Gr., Braunschw., 1846; Giesebrecht, Gesch. der deutschen Kaiserzeit, 1, p, 121 et suiv.; Alberdingk-Thijm, Carl. d. Gr., édition allemande, Munster, 1868.

i.Ï;tat chrétifn en occident. 767

Mort de Charlemagne.

99. Charlemagne était lui-même d'une activité exceptionnelle, modéré dans le boire et le manger, afifectueux et condescendant envers ses subalternes, profondément attaché à ses enfants. Sa conduite comme époux mérite seule des reproches. L'aîné de ses fils, Pépin, qui s'était révolté pour avoir été exclu du partage de l'empire (il n'était pas légitime), fut d'abord condamné à mort, puis enfermé dans un couvent. Parmi les fils légitimes que lui donna Hildegarde, princesse souabe, après qu'il eut renvoyé la princesse lombarde, les deux mieux doués, Charles et Pépin, moururent avant lui (810 et 811), de sorte que le partage du royaume, résolu en 806, ne put être réalisé, et Louis, le troisième de ses fils, devint l'unique héritier. Charlemagne l'associa à l'empire en 813 et l'exhorta à garder fidèlement les commandements de Dieu et à remplir avec soin ses devoirs. De ses autres femmes légitimes, Fastrade, franque d'origine, et Luitgarde de Germanie (morte en 800), il n'eut point de descendants mâles, mais bien de trois concubines, ou, selon d'autres, de trois femmes illégitimes qu'il épousa plus tard.

Parvenu à la soixante-douzième année de son âge et après un règne prospère de quarante-sept ans, Charles, muni des sacrements des mourants, expira à Aix-la-Chapelle le 28 janvier 814. Son corps fut déposé dans la magnifique église qu'il avait construite dans cette ville en l'honneur de la Mère de Dieu. On le revêtit de ses habits impériaux, on lui mit la pannetière d'or qu'il portait comme pèlerin dans ses voyages à Rome, et on l'assit dans son tombeau sur un siège d'or, avec le livre des Évangiles entre les mains et sur les genoux. Il a été glorifié par le peuple dans une multitude de légendes. Plusieurs le considéraient non-seulement comme un grand homme, — il l'était incontestablement, — mais comme un saint. Il n'a été canonisé que par l'antipape Pascal, sur la demande de Frédéric Barberousso. Il ne figure pas au Bréviaire romain et l'Église universelle n'a pas reconnu sa canonisation ; on permit seulement de célébrer son culte à Aix-la-Chapelle, en le rangeant parmi les bienheureux.

768 HISTOIRE DR l'kGLISE.

Femmes et fils de Charlemagne, Ruckgaber, II, p. 233 et suiv. Charlemagne honoré par le peuple, Cantu, Allg. Weltgesch., par Brühl, t. V, p. Lxiv; Officium S. Car., ap. Canis., Lect. ant., III, lï, p. 205 et seq., ed. Basnage; Walch, Hist. canonisât. Caroh M., len., 17bO; Moser, Osnabrück, Gesch., I, 320.

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