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CHAPITRE PREMIER

HISTOIRE EXTÉRIEURE DE l'ÉGLISE. — SA VICTOIRE DAJSS l'eMPIRE ROMAIN ET SA PROPAGATION AU DEHORS.

§ ^'^ t.'Eg-lîse sous les empereurs païens. — Chute du pagpauisiue. — Constaiiliu et ses fils.

Constantin le Grand.

4. Constantin, élevé dans le paganisme, était probablement adonné au néoplatonisme et au culte d'Apollon. Devenu favorable aux chrétiens par suite des impressions qu'il en avait reçues, car il avait admiré leur fermeté, il fut affermi dans ces sentiments par sa pieuse mère, sainte Hélène. Nonseulement il ne croyait pas que le christianisme fût une menace pour son autorité, il comprenait encore l'impossibilité de l'extirper et il espérait y trouver des ressources qui l'aideraient puissamment à exécuter ses plans et à raffermir sur ses bases l'empire vermoulu et chancelant. A mesure qu'il constatait les effets avantageux de ses premiers édits, qu'il se familiarisait avec les chrétiens et surtout avec les évêques, il montrait plus de penchant pour la nouvelle religion. Il avait commencé par la mettre sur le même pied que le paganisme ; il songea bientôt à en faire la religion de l'État. Il procéda d'abord avec une extrême réserve et crut opportun de ne pas rompre de suite en visière avec le paganisme. Il garda, ne fût-ce que pour exercer son contrôle sur le sacerdoce païen, le titre du grand-pontife (pontifex maximus), observa encore certains usages du paganisme, tout en accordant aux chrétiens de nombreuses faveurs et en manifestant hautement pom' eux sa prédilection.

En Orient, au contraire, Licinius mettait toute sa confiance dans les païens et s'épuisait en vexation contre les fidèles; il les éloignait des emplois publics, limitait l'exercice de leur

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culte, et les faisait même ouvertement persécuter. La lutte qui éclata entre les deux souverains fut une véritable guerre de religion. Licinius, qui s'occupait de divination et se faisait promettre la victoire par des oracles, avait contre lui Constantin, qui portait le signe du Christ sur ses étendards et se faisait entourer d'évêques sur le champ de bataille : c'est de lui que les chrétiens orientaux attendaient leur délivrance. Cette fois encore, en 323, Constantin vainquit près de Byzance ; un an après, Licinius perdait à la fois l'empire et la vie, et Constantin régnait seul désormais dans tout l'empire romain. Les emblèmes du paganisme disparurent alors de ses monnaies et il se déclara ouvertement pour le christianisme, tout en différant jusqu'à la fin de sa vie de se faire baptiser, sous prétexte de recevoir le baptême dans le Jourdain.

En 323, Constantin manifesta le désir et l'espoir que tous ses sujets renonceraient à la superstition païenne et accepteraient la doctrine du seul vrai Dieu. Il confia à des chrétiens les emplois civils les plus importants, fit élever ses fils dans le christianisme, chargea Lactance de l'éducation de son fils Crispus, construisit plusieurs magnifiques éghses, qu'il dota de riches revenus, et s'employa de son mieux à la conversion des païens, dont plusieurs se rendirent à son appel, souvent pour des motifs tout profanes.

L'empire romain sous Constantin.

2. Sous Constantin, lempire romain se rajeunit; de nouvelles charges furent établies à la cour, la législation s'imprégna d'éléments chrétiens , et l'administration des provinces fut soumise à de nouveaux règlements. Constantin partagea l'empire en quatre préfectures, comprenant chacune plusieurs diocèses : 1° la province d'Orient, qui embrassait la Thrace, TAsie- Mineure, le Cappadoce et le Pont, la Syrie et l'Egypte ; 2° la province d'illyrie, avec la Macédoine et la ûacie; 3° la province d'Itahe, avec Rome, l'Italie, l'Illyrie occidentale et l'Afrique ; A" la province des Gaules, avec l'Espagne et la Grande-Bretagne. Au lieu de Rome , dont la noblesse était encore très-attachée au paganisme, Constantin choisit pour résidence impériale Byzance, située sur les rives étincclanles du Bosphore; il l'appela Con.'^tantinople et voulut

en faire une nouvelle Rome égale à l'ancienne par la somptuosité de ses édifices , par ses galeries , sa pompe et sa magnificence, mais une ville absolument chrétienne, parée de splendides églises et habitée surtout par des chrétiens.

Le 11 mai 330, la nouvelle capitale fut solennellement inaugurée. Cette translation de la résidence impériale eut d'importantes conséquences : d'une part, le pontificat romain pouvait se déployer avec plus de Hberté, et, d'autre part, l'ancienne Rome acquérait une rivale puissante. Les empereurs qui résidèrent dans la ville nouvelle ne furent que trop enclins à intervenir dans les disputes religieuses des Orientaux , à s'imprégner de leur esprit, à s'éloigner des Occidentaux, à se familiariser avec le despotisme asiatique et à le mettre au service des partis astucieux, comme le prouva Constantin luimôme à l'égard des ariens.

Mesures de Conâtantin contre les païens.

3. On procéda désormais avec plus de vigueur contre le culte païen, et surtout contre ces sortes de temples qui étaient des sentines de débauche et servaient à tromper le peuple. L'empereur essaya de restreindre au moins le culte des idoles. Il prohiba les sacrifices clandestins ou privés, où le crime pouvait aisément se mêler, et défendit aux gouverneurs de participer aux sacrifices pubhcs. S'il interdit absolument toute espèce de sacrifices, chose contestable, son décret ne fut pas exécuté. Les païens étaient encore beaucoup trop puissants. Cependant ils durent se résigner à voir un grand nombre de leurs temples célèbres les uns fermés, les autres abolis, ceux-là convertis en éghses chrétiennes. Plusieurs statues d'idoles furent enlevées et mises en poudre, tandis que les églises chrétiennes déployaient tout leur éclat et semblaient, au dire des païens, insulter à la ruine des anciens dieux. L'empereur, persuadé que lepaganismeétaitla source détentes les aberrations de l'humanité, se croyait appelé par la Providence à l'extirper insensiblement, bien qu'il ne put ni ne voulût l'abohr en tous lieux par la violence. Les savants de l'école néoplatonienne, les prêtres idolâtres habitués à leurs privilèges, plusieurs anciennes familles de marque, diverses

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classes de la population inférieure étaient encore trop attachés à la religion antique et traditionnelle des Romains.

Qualités et défauts de Constantin.

4. Si remarquable qu'ait été, à bien des égards, le règne de Constantin, il offrait quantité d'inconvénients notables qu'on ne saurait dissimuler : r Constantin demeura jusqu'à la fin de sa vie hors du sein de l'Eglise, et c'est dans sa dernière maladie seulement, à l'âge de soixante-cinq ans, qu'il reçut le baptême des mains d'un évèque arien. 2° Esclave de ses passions, il fit mourir Licinien, fils de Licinius, ainsi que Crispus, son propre fils, vaillant jeune homme issu d'un premier mariage, puis sa seconde femme Fausta, qui, du reste, avait beaucoup contribué à ses actes de barbaries. Colère et ambitieux, cruel envers quelques hommes de mérite, il fut de plus accessible à la flatterie et aux intrigues, principalement dans ses dernières années. 3" Il entrava souvent, à l'instigation des partis hérétiques (les donatistes et les ariens), la hberté de l'Eglise, ce qui était d'autant plus dangereux que ses bienfaits vraiment exceptionnel set inespérés devaient lui gagner le cœur des chrétiens. Dénué de principes stables dans sa politique rehgieuse, il fut souvent tenté de fondre ensemble toutes les religions, et sa conduite hésitante causa, contre ses desseins, de grands dommages au christianisme.

Cependant Constantin n'en a pas moins mérité par ses rares services le nom de Grand et la reconnaissance de l'univers chrétien ; les Grecs vont jusqu'à l'honorer comme un saint. Eusèbe de Césarée Ta exalté au-delà de toute mesure, tandis que d'autres l'ont injustement déprécié. Doué d'une activité prodigieuse, circonspect, grand dans ses entreprises , il fut dans les premiers temps de son règne un prince excellent ; plus tard, il montra moins de retenue et d'équité. A son lit de mort, dans le faubourg d'Ancyrona, près de Nicomédie, il essaya de réparer plusieurs de ses fautes, permit le retour à des hommes qu'il avait injustement exilés, et fit quantité de legs aux Éghses, surtout à l'Église romaine. Il mourut dans d'excellentes dispositions et en se répandant en actions de grâces devant le Seigneur (22 mai 3.37).

ADDITION DU TRADUCTEUR

Opinion de BœUinger sur la donation de Constantin *.

Le Liber 2^ontificalis énumère une multitude d'édifices et de biensfonds dont Constantin aurait fait donation à l'Église romaine en différents pays. Malheureusement, les sources où ces renseignements ont été puisés, et où il est fait un si fréquent emploi des fictions qui se rapportent au temps de Symmaque, suffiraient déjà pour rendre ces donations suspectes. Le soupçon s'accroît quand on remarque qu'un nombre si prodigieux de donations est attribué au seul Constantin, et que le Liber n'en met pas une sur le compte des empei-eurs qui se sont succédé jusqu'à Justin et Juslinien, lesquels n'auraient donné que des vases. D'ailleurs les contemporains gardent à cet égard un silence unanime. Enfin, à en juger par tous les documents, Constantin, quelque libéral qu'il se soit montré envers l'Église, ne lui a jamais donné des biens-fonds, mais seulement des revenus, des subsides en argent. Cependant l'auteur de la Vie du pape Sylvestre, dans le Liber pontificalis, semble attribuer à Constantin tous les fonds de leri'e successivement acquis ou revendiqués par les papes, tels qu'ils existaient de son temps, au septième siècle ou au huitième siècle. Assemani pense, il est vrai, qu'Adrien !<"■ avait encore entre les mains diverses pièces attestant que Constantin avait fait des donations, puisque, dans une lettre adressée en 775 à Charlemagne, il s'en réfère à des documenta de cette sorte qui existeraient aux archives du Vatican. Mais il suffit d'y regarder de près pour se convaincre qu'Adrien ne parle que de donations faites à saint Pierre et à l'Église romaine en Tuscie, à Spolète et ailleurs, par divers empereui's, par des patrices et auti'es personnes pieuses -. Déjà Chrétien Lupus avait fait remarquer que, vers l'an 370, Amniien Marcellin ne connaissait encore qu'une seule source de la richesse des papes : les oÜ'randes des matrones ou des fidèles eu général, par conséquent que l'Église romaine n'était point encore à cette époque en possession de vastes et riches patrimoines ^.

Avant le milieu du huitième siècle, on ne découvre aucun vestige de cet acte devenu si célèbre depuis, par lequel Constantin, immédiatement après son baptême et en reconnaissance d'une guérisou obtenue du pape Sylvestre, aurait accordé à ce pontife et à ses successeurs une

^ Doellinger, Die Papstfabehi.

* Ital. histor. scriptor. illuslr., III, 328. Gfrœrer se trompe lorsqu'il dit {Grég. VU, tom. V, p. G) que Baronius « a publié plusieur.^ documents eu verlu desquels Constantin aurait donné des édifices, des biens-fonds, etc., aux trois principales basiliques de Rome. » Baronius n'a fait autre chose que réimprimer les divers passages du Liber Pontißcalis.

> Syiiod. geu. décret., Bruxel., 167 J, IV, 397.

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multitude de droits religieux et politiques fort étendus, conféré au clergé de Rome de nombreux privilèges honorifiques, et fait au pape lui-même la donation de Rome et de l'Italie. Un double problème se présente donc ici à résoudre : Où et à quelle époque ce document a-t-il été fabriqué?

Nous le possédons à la fois en latin et en grec. Il ne se trouve ni dans les plus anciens manuscrits de la légende du pape Sylvestre, ni dans les premiers exemplaires du Liber pontificaiis; mais il a été plus tard inlercallé dans l'un et l'autre. En tout cas, sa présence dans les plus vieux manuscrits de la Collection du faux Isidore permet de conclure qu'il a été fabriqué avant l'année 8oO.

Baronius avait déjà soutenu que l'histoire de cette donation avait été imaginée par les Grecs et rédigée en langue grecque, qu'elle avait passé de l'Orient à Rome. Bianchi a adopté celte opinion, mais il ne s'appuie que sur cet argument fort peu concluant: qu'on la trouve déjà dans Balsamon ^ Enfin, tout dernièrement, Richter afümait qu'elle avait été probablement inventée en Grèce ^. 11 est aisé d'établir le contraire jusqu'à l'évidence, soit par le texte grec, soit en examinant le fond même de cette pièce.

Dès le début, Constantin parle de ses satrapes, qu'il place avant les sénateurs et les archontes {optimales). Or, de telles locutions n'étaient pas usitées chez les Byzantins, mais à Rome et chez les Occidentaux; on les voit en particulier dans une lettre de Paul 1«^ à Pépin ^, ainsi que dans un écrit de l'empereur Ethelred (et non EoMormanni). Enfin la phrase suivante de l'auteur latin : « L'empereur a choisi saint Pierre et ses successeurs pour être ses puissants protecteurs auprès de Dieu, » a été ou mal comprise ou mal lue par le traducteur grec : car dire que l'empereur a pris saint Pierre et ses successeurs pour qu'ils fussent « ses premiers pères auprès de Dieu » (npw-ro-j; upèç 0cèv TiaTÉpaç), c'est écrire un non sens *.

Est-il croyable ensuite qu'un auteur grec parlant des quatre trônes orientaux, eût placé Constantinople au dernier rang, au lieu de hii assigner le premier? Un tel procédé n'a pu être employé qu'à Rome, où, avant Innocent III, on refusait obstinément de reconnaître les canons des deuxième et quatrième conçues œcuméniques relatifs à l'ordre hiérarchique des sièges patriarcaux. D'autre part, les préjugés

' Délia polestà e polizia délia Chiesa, V, p. 1, 209.

* Droit ecclésiast., 5' édit., p. 77.

' Ducens Spoletinum cum ejus satrnpibus (Ap. Cenni, Monum., I, 134). Il est dit de môme du roi Luitprand qu'il envoya ses chefs et ses satrapes (Lib. Ponlif., édit. Vignoii, 11,63).

♦ L'addition de ce mot grec : defensoras, permet de conclure que l'original latin portait : patrunos el defensores.

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byzantins du traducteur se révèlent en ce que, tout en maintenant ce qui est dit du palais de Latran, qu'il surpasse tous les palais du monde entier, il omet le passage de l'original qui attribue la prééminence à l'Église de Latrau, en l'appelant la « tête et le pivot de toutes les Églises qui sont par tout l'univers. » Un autre endroit non moins caractéristique est celui qui regarde les possessions dont Constantin a fait pi'ésent aux églises de Rome, en Judée, en Asie, en Grèce, en AMque, etc., pour conti'ibuer à « la magnificence du luminaire. » Ce passage-là est omis dans le grec, et l'expression de « souverain-pontife et pape de toute la ville de Rome, » est rendue simplement par ces mots : « Le grand évêque et le pape catholique; » on a évité à dessein le terme grec d'œcuraénique, revendiqué parle patriarche de Constantinople, bien qu'il eût mieux rendu le mot universel que celui de catholique, employé par le traducteur.

Nous rencontrons aussi dans ce document le mot de consules, traduit en grec par consuloi, que les Grecs n'ont jamais employé, que je sache. Sa présence ici ne peut être que le fait d'un traducteur. Le texte gr offre au même endroit une altération manifeste de l'original, et où se trahit la maladresse du traducteur. 11 est dit dans l'original que le clergé romain aura le même privilège que le sénat, que ses membres pourront devenir patrices et consuls, par conséquent parvenir aux plus grandes dignités connues dans l'empire byzantin. Au lieu de cette disposition qui, dans l'état des affaires à cette époque, exprimait, de la part du clergé romain un désir naturel et réalisable, le texte grec fait prendre à l'empei'eur une mesure dont personne ne pouvait espérer sérieusement la réalisation, à savoir que le clergé de Rome aurait la même « élévation et la même grandeur » que le sénat, les patrices, les consuls et autres dignitaires. Enfin, ce qui est dit de Constantin, qu'il aurait tenu l'étrier au pape Sylvestre, et rempli ainsi l'office d'écuyer, indique évidemment, soit par les expressions, soit par le fond de la chose, une production occidentale; car cette coutume était toutà-fait étrangère aux habitudes comme aux idées de l'Orient.

La cérémonie à laquelle il est fait allusion eut lieu pour la première fois en 754, lorsque Pépin donna cette marque d'honneur à Etienne II, qui était venu le trouver*. Elle fut tellement du goût des Romains, qu'ils l'attribuèrent à Constantin, et en firent une sorte de cérémonial et de règlement à l'usage des rois et des empereurs.

Le principal passage de cet acte, l'abandon au pape de Rome et de l'Italie, c'est-à-dire des provinces occidentales, est fidèlement rendu dans le texte que nous a transmis Balsamen ; il manque au contraire

< Vice stratoris usque in aliquautum loci juxta ejus selleram properavll. Vita Sla^han., dans Viguoli, toni. II, p. 101.

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dans d'autres éditions grecques, dans celle de Matthieu Blastarès, par exemple (vers 1333) *, et dans celle qui a été publiée par Boulanger et Fabricus d'après un manuscrit de Paris ^.

Cela s'explique facilement. La prétendue donation avait obtenu chez les Grecs une grande autorité canonique ; on la trouve depuis Balsamon dans une multitude de manuscrits qui font partie de leur droit ecclésiastique ^. Les Grecs, qui avaient d'ailleurs le regard si pénétrant pour découvrir les falsifications des Latins, furent tellement aveuglés dans cette circonstance, qu'ils accueillirent de la meilleure grâce du monde une pièce si visiblement fausse, et ne négligèrent rien pour l'exploiter. Blastarès en est tout enchanté; on ne saurait, dit-il, rien voir de plus pieux et de phis honorable, rien qui mérite davantage d'être proclamé à haute voix. Cette complaisance venait d'un calcul très-simple. Le canon du deuxième concile œcuménique, tenu en 381, ce palladium des prétentions ecclésiastiqiies de Byzance, statue que l'évèque de Constantinople jouira de tous les privilèges de l'évêque de Rome, ou, selon la conclusion qu'on en tira ensuite, que le clergé de la nouvelle Rome aurait les mômes droits que celui de la Rome ancienne. Ainsi (c'est le raisonnement de Balsamon et des clercs de Constantinople) tous les honneurs, distinctions, privilèges que Constantin a répandus d'une main si libérale sur le clergé de l'ancienne Rome, s'appliquent également au clergé et au patriarche de la Rome nouvelle. Plus tard, cette prétention fut encore appuyée sur une loi impériale, également citée par Balsamon^, d'après laquelle Constantinople jouirait des privilèges non-seulement de l'Italie, mais encore de Rome. Les empereurs eux-mêmes acceptèrent les diverses dispositions de ce document, du moins ceux qui concernaient la pi'oportion qui devait exister entre les dignités ecclésiastiques et les dignités civiles; car en i270 nous voyons Michel Paléologue prescrire au patriarche de conférer au diacre Théodore Skutariotes, que lui, empei'eur, avait élevé au rang de gardien de la justice, la charge d'assesseur du patriarche, avec

< Dans Beveridge, Pandectse canonum, t. I, p. 2 et 117. Seulement le traducteur latin a altéré le sens d'une manière ridicule en faisant dire à l'empereur : « 11 a plu que le pape sortît de la ville de Rome et de toutes les provinces et villes occidentales. »

s Biblioth. !/r., édit. nov., VI, p. 699.

5 La plupart sont énumérés dans Biener, De coUectionib. canon. Eccl. grsec, 1827, p. 79. Dans le codex de Vienne, expliqué par Lambecius, Comment., lib. VIII, p. 1019, on voit cette remarque : IIotp£;;£o).£û£ àTiô toù à^twiacoy 7caTfîaGy où Kov<7TavTivo7ï6),£o; y.ypoy $6tiou Ta'jtà. Un homme aussi versé que Pholius dans la littérature et dans l'histoire grecques, no pouvait pas manquer de découvrir non-seulement que cette fable était apocryphe, mais dans quel but elle avait été fabriquée.

* Cf. Tit. I, c. xsxvi, p. 38; tit. VIII, c. i, p. 85 et 89. Ed. Paris, 1620.

06tî HISTOIRE DE l'ÉGLISE.

prééminence sur les évêques, attendu que cela était conforme au rescrit accordé par Constantin au pape Sylvestre '.

La donation était depuis longtemps connue et observée des Grecs, que les Occidentaux l'ignoraient encore. Georges Hamartolus (vers 842) reproduit avec assez de détails les fables de la légende du pape Sylvestre , mais il ne dit mot de la donation ; selon lui , au contraire , l'empereur, après avoir fixé sa résidence à Constantinople, aurait donné l'Occident à ses fils Constance et Constant, et à son neveu Dalmatius. Le premier Byzantin qui mentionne cette pièce, est Balsamon, mort patriarche d'Antioche vers l'année 1180, c'est-à-dire à une époque où depuis longtemps les Grecs ne possédaient plus un pouce de terrain en Italie, et alors que la donation de l'Italie aux papes devait leur sembler bien inoffensive. En ce temps là, les Latins étaient depuis longtemps maîtres de la Syrie, et c'est d'eux, selon toute vraisemblance, que Balsamon a reçu uutre document.

L'histoire de la donation de Constantin a donc été indubitablement forgée en Occident, en Italie, à Rome, et, qui plus est, par un ecclésiastique romain. L'époque de son origine justifie cette conclusion.

Il est plus que vraisemblable que cette époque doit se placer dans les années qui inaugurent le déclin de la puissance des Lombards, par conséquent de 752 à 777 : c'est en cette dernière année que le pape Adrien mentionne la donation de Constantin pour la première fois. Avant ce temps, l'auteur n'aurait guère pu compter sur le succès de son invention. Un vaste empire embrassant l'Italie entière, voilà ce qu'il voulait placer sous la souveraineté du pape, au lieu d'une Italie partagée entre les Italiens et les Grecs, et dans laquelle Rome était exposée aux attaques des uns et aux mauvais traitements des autres. A Rome la domination des Grecs était toujours préférée à celle des Lombards, quelque oppressive qu'elle se montrât parfois. Les papes ne songeaient guère à ruiner la puissance des Byzantins en Italie, quand même leur joug semblait intolérable, notamment sous les deux iconoclastes Léon et Constantin Copronyme. Ils ne le voulaient même pas quand l'occasion s'en présentait. Nous voyons, en outre, de 685 à 741, se succéder dix papes qui furent tous, sans exception, les uns Syriens (Jean V, Sergius, Sisinnius, Constantin, Grégoire III), les autres Grecs (Conon, Jean VI, Jean VII, Zacharie). Ce seul fait montre qu'à Rouie l'influence byzantine prédominait encore exclusivement. Le seul Romain qui se trouva parmi ces papes, Grégoire II, fit précisément tout ce qui était en son pouvoir pour contenir dans les bornes de la soumission les Italiens aigris par la tyrannie de Léon l'iconoclaste, et qui songeaient déjà à se donner un empereur romain de leur propre choix.

' NovellcB conslitut. impera(or, post. Justin., édit. ZacUar., 1857, p. 392.

VICTOIRE DE l'Église dans l'oipire romain. 5G7

Une insurrection ayant éclaté dans le duché de Rome contre Byzance, il la fit aussitôt étouffer par des troupes romaines, et envoya à C.onstantinople la tête du chef de l'insurrection. Tout avantage remporté en Italie par les Lombards aux dépens de la domination grecque, les papes le considéraient comme un malheur qu'ils s'empressaient de détourner. Ils comprenaient sans doute que la possession de l'exarchat, en affermissant la puissance des Lombards et en accroissant leur désir de posséder toute la Péninsule, achèverait de les asservir, eux et les Romains, à cette domination abhorrée. L'aversion qu'inspiraient à Rome les Lombards devait être bien forte pour qu'on continuât d'y préférer l'influence byzantine, car les papes et le clergé romain avaient certainement moins à souffrir des Lombards que des Grecs. N'avaientils pas à supporter de graves empiétements de la part des exarques ambitieux? Il y en eut un entre autres à qui il fallut donner en gage jusqu'aux vases de l'église Saint-Pierre (vers 700). Est-ce que les papes, dès que les susceptibilités des empereurs byzantins étaient en jeu, n'étaient pas mandés à Constantinople pour y rendre compte de leur lumduite, comme le fut Sergius sur les ordres de Justinien 11, et en 709 le pape Constantin', qui alla jusqu'à Nicornédie, en Asie, pour se rendre à l'appel de l'empereur, tandis qu'à Rome l'exarque Jean faisait mettre à mort quati'e ecclésiastiques de distinction? Et pourtant, la mauvaise humeur envers les Lombards continuait de prédominer. Cette haine, selon toute apparence, doit être principalement attribuée à la manière barbare dont les Lombards faisaient la guerre, à leur fureur de tout dévaster et incendier. Ce fut seulement quand l'incmie des Grecs ou leur impuissance à défendre les provinces italiennes contre les Lombards, forcèrent de renoncer aux espérances nourries jusque-là, qu'on se jeta dans les bras robustes des Francs. Cependant en 732 Etienne IV suppliait encore l'empereur grec d'aller avec une armée défendre les Italiens contre les Lombards.

Grégoire II essaya encore, après l'an 728, de former une confédération de villes indépendantes des Grecs comme des Lombards, et dont le Saint-Siège serait le centre. Cette tentative échoua. A Rome, l'idée s'accréditait de plus en plus que l'autorité pontilicale devait être substituée à l'empire chancelant des Grecs et à la domination odieuse dos Lombards, et c'est alors que fut fabriqué le document qui représentait cet état comme normal et comme ayant été voulu par le premier empereur chrétien. La fraude s'est-elle passée avant ou après la donation de Pépin? Il serait difficile de le décider, mais ce fut à coup sûr avant la fondation de l'empire franc en Italie, par conséquent avant 774. Car dès qu'il fut établi, tout espoir de réaliser un État pon-

< Viln Constanlini. tom. II, p. 9, édit. Vignoli.

tifical s'évanouit, et l'invention d'un pareil document n'aurait plus eu de raison d'être. Mais il peut fort bien avoir été fabriqué après la donation de l'exarchat par Pépin, afin de préparer les voies et de fournir une base historique à des prétentions sur toute l'Italie, quand le faible royaume sci'ait abattu. C'est ainsi que, peu de temps après, sous Charlemagne, on a forgé un document ^ qui, dans un latin tout-à-fait barbare et presque inintelligible en certains endroits, met dans la bouche de Pépin un long récit des faits qui se seraient passés entre Pépin, les Grecs, les Lombards et le pape Etienne. Dans cet écrit, Pépin donne au pape à peu près toute l'Italie, y compris la Vénétie et l'istrie, ou bien il lui promet Bénévent et Naples dans le cas où ces pays viendraient à être conquis.

Le faux Isidore, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, a inséré dans son Recueil le document de la donation de Constantin à titre de pièce ancienne, et on le trouve effectivement dans tous les manuscrits connus. Il ne l'a pas fabriqué lui-même, à coup sûr, ainsi que Grégorovius l'a prétendu tout récemment ^. Le contenu comme le but de cette fiction était entièrement inconnu à l'auteur austro-franc des fausses Décrétâtes ; il n'y a d'ailleurs entre l'un et l'autre aucune ressemblance de style. Mais il est impossible, d'un autre côté, que ce document date du dixième siècle seulement , ainsi que l'oratorien Morin a essayé de l'établir. Voici le principal motif qu'il donne de son sentiment : Otton III, dans son acte de donation daté de 999, désigne im diacre nommé Jean et surnommé Doigts-Mutilés, comme l'auteur qui, sous le nom de Constantin, aurait écrit ce document avec des lettres d'or. Or, selon Morin, ce diacre Jean serait celui-là même dont le pape Jean XII se serait servi comme d'instrument, et à qui il aurait fait ensuite couper la main droite en 964. Ce raisonnement n'est pas admissible. On ne donne pas le surnom de Doigts-Mutilés à un homme totalement privé d'une de ses mains. Et d'ailleurs l'acte de la donation de Constantin peut très-bien avoir existé longtemps avant que le diacre, dont parle l'auteur du document d'Otton, l'eût transcrite en lettres d'or pour lui donner plus de crédit.

Il suffit d'analyser le document de la donation de Constantin et de l'examiner avec quelque attention pour se convaincre qu'il a été inventé à Rome entre 7o9 et 774.

Voici les avantages qu'auraient obtenus le pape et le clergé de Rome en vertu de cette donation :

1. Constantin veut élever le siège de Pierre au-dessus même de

•• Dans Fantuzzi, Documenti Ravennali, VI, 263.

» Hist. de la ville de Rome, t. II, p. 400. Cenni a soutenu la môme opinion, et cela, dit-il, « aux applaudissements des savants de notre .'^ge. ^> Monum.) I, 305.

VICTOIRE DE l'église DANS LEMPIRE ROMAIÎ^. 560

l'empire et de son siège terrestre, en lui conférant la puissance et les honneurs impériaux.

2. Le Saint-Siège aura juridiction sur les sièges patriarcaux d'Alexandrie, d'Antioche, de Jérusalem, de Constantinople, et sur toutes les autres églises •.

3. 11 réglera tout ce qui a rapport au culte et à la foi chrétienne ^.

4. Au lieu du diadème que l'empereur devait placer sur la tète du pape, mais que le pape refusait d'accepter, Constantin lui accorde, à lui et à ses successeurs, le phrjjgium (ou la tiare), le lorum qui orne le cou de l'empereur, de même que les autres vêtements en couleur et les insignes de l'empire.

5. Le clergé romain aura le glorieux privilège de faire partie du sénat impérial, afin de pouvoir arriver aux charges de patrice et de consul, et porter les insignes des premiers fonctionnaires impériaux {optimates).

6. Les fonctions de cubicularii, d'ostiarii et à'excubitse seront instituées dans l'Église romaine.

7. Les clercs de Rome se serviront de chevaux couverts de housses blanches, -et, comme le sénat, ils porteront des sandales blanches.

8. Quand un membre du sénat voudra devenir clerc et qu'il aura obtenu l'assentiment du pape, nul n'aura le droit de s'y opposer '.

9. Constantin abandonne au pape Sylvestre et à ses successeurs la souveraineté permanente de Rome, des provinces, des villes et des forteresses de toute l'Italie, ou des provinces occidentales.

A en juger par le développement de ces articles et par le soin avec lequel ils sont traités, il est visible que l'auteur, qui était sans nul doute un ecclésiastique de Rome, s'intéressait beaucoup plus aux détails, à la couleur du costume du pape et des clercs, aux titres et aux distinctions purement honorifiques, qu'à la donation de Rome et de l'Italie, quoique si féconde en conséquences ; elle est reléguée au neuvième article et rédigée en termes fort laconiques.

Remarquons aussi que l'auteur parie seulement de l'Italie, et non de tout l'Occident, c'est-à-dire de la Gaule, de l'Espagne, de la Rretagne, etc., qui à l'époque de Constantin faisaient aussi partie de l'empire romain. L'auteur , ignorant probablement quelle avait été l'étendue de l'empire sous Constantin, et jugeant d'après l'état des choses au huitième siècle, se sert des expressions : l'Italie ou les

' Les Grecs ont omis cet article dans l'édition revue de Blaslarès et dans celle du manuscrit de Paris.

« Cet article manque également aux deux textes cités dans la note précédente.

' Tel est le texte frrec. Le texte latin : Nullus ex omnibus prsesumnt superbe agere, ne donne point un sens satisfaisant.

contrées occidentales, sans doute afin de mieux préciser la portée géographique du mot Italie ot de comprendre aussi sous ce nom rislrie, la Corse et la Sardaigne. Ce n'est que plus tai'd que la particule ou a été remplacée par et. C'est ainsi que pendant longtemps la question a été entendue. Les papes Adrien P' et Léon IX, l'empereur Otton IlL le cardinal Pierre Damien ont toujours restreint la portée de ce document à la seule Italie.

Si l'on examine les autres articles, où sont exposés les vœux des clercs de Rome, dissimulés sous forme de concession, on verra qu'ils concordent parfaitement avec la situation de Rome et de l'Italie au milieu du huitième siècle. L'auteur paraît beaucoup moins préoccupé des institutions de Constanlinople et des degrés de sa hiérarchie, que de ceux de la portion de l'Italie qui alors appartenait encore à l'empire de Byzance. Le sénat, dont le clergé de Rome devait partager quelques-uns des privilèges, n'était pas l'antique sénat de Rome, dissout au sixième siècle pendant les guerres des Goths et des Lombards. Nulle part, depuis la fin du sixième siècle jusqu'au milieu du huitième, il n'est plus question du sénat; il ne reparait qu'en 757, et se compose des personnes notables de la ville de Rome. Depuis lors, en eii'et, on voit ligurer dans les deux principales églises de Rome des sénateurs dont les membres présents reçoivent la communion de la main du pape. 11 y avait à Rome, précisément à l'époque qui nous occupe, une nouvelle noblesse composée soit de l'aristocratie civile et militaire, soit des dignitaires ecclésiastiques. Or, c'est de ces derniers que veut parler l'auteur du document, lorsqu'il dit qu'ils participeront aux plus hautes dignités honorifiques que l'empereur conférait à quelques membres éminents de l'aristocratie civile et militaire.

Les dignités de patrice et de consul, qui devaient également être accessibles au clergé de Rome, étaient en effet le dernier degré où l'ambition put aspirer'. Les patrices , c'est-à-dire les membres du conseil secret de l'empereur, étaient promus à leur charge par la remise solennelle d'un magnifique costume brodé; les gouverneurs mêmes des provinces se trouvaient honorés d'un titre qui était le plus élevé dans tout lempire. A partir de 754, le pape crut aussi pouvoir conférer le titre de patrice, au nom de la république romaine, censée encore existante, et avec l'assentiment du peuple romain. On sait qu'il le donna d'abord à Pépin et à Carloman. Il était considéré comme la plus brillante distinction temporelle après celle d'empereur et de césar, et il n'impliquait encore en théorie aucune participation de la souveraineté impériale. Mais quand la domination grecque cessa dans la haute et moyenne Italie, le patriciat disparut avec elle, et il n'y

' Vignoli, Vita Agalhoni$, t. I, p. 279.

VICTOIRE DE l'église DANS l'eMPIRE ROMAlK. 571

eut plus qu'un seul et unique patriciat romain représentant la prééminence de la population de la ville de Rome.

Les consuls aussi, comme Savigny en a fait la remarque, sont mentionnés pour la première fois vers le milieu du huitième siècle; ils viennent immédiatement après les palrices. Au nombre de ces consuls (et dvccs) se trouvait Théodat, précepteur du pape Adrien !•=', et ensuite primicier de l'Église romaine. Léonin, qui vivait dans le même temps, était à la fois consul et dux, et finit par devenir moine '.

On se fit encore octroyer, sous le nom de Constantin, le droit d'avoir des camériers du pape, des portiers et une garde du corps [ciibicitlarn, ostiarii, cxcubitores). Ici encore nous voyons les faits concorder de tout point avec ceux de l'époque où fut inventé le document. Autrefois il n'y avait en Italie que des camériers impériaux; il faut arriver jusqu'à Etienne IV et Adrien I^', pour rencontrer le premier camérier du pape, Paul Âfiarta, qui était en même temps superista, ou inspecteur du palais. Dans le premier Ordo romain de Mabillon, qui expose la situation de la liturgie de Rome à la fin du huitième siècle et au commencement du neuvième, il est parlé pour la première fois d'un camérier tonsuré, chargé d'apporter les vêtements du pape.

Les portiers (portarii ou ostinrii pro custodiendo pahitio], dont les fonctions sont décrites dans VOrdo romain de Censius (au douzième siècle), figurent au second rang dans les écoles romaines ou dans la domesticité du pape. Quant aux gardes-du-corps {excubitorcs), c'était évidemment les mêmes que ceux qu'on désigna plus tard sous le nom d'adextratores, espèce de garde d'honneur qui accompagnait le pape aux jours de parade et pendant qu'il visitait les églises. On voit qu'j l'auteur de notre document attribue une grande importance au privilège qu'ont les clercs romains de couvrir leurs chevaux de housses blanches : nouvelle particularité entièrement selon le goût et l'esprit de cette époque, qui voyait là une distinction exceptionnelle, réservée aux seuls clercs de Rome. De là ces paroles que Grégoire le Grand écrivait à l'archevêque de Ravenne : Le clergé de Rome ne veut pas absolument tolérer que l'usage des housses {mappidœ) soit concédé aux ecclésiastiques de Ravenne. Le biographe des Souverains-Pontifes ne saurait pardonner au pape Conon d'avoir permis (vers G87) à Constantin, diacre de Siraque, nommé par lui recteur du patrimoine de ce lieu, de s'être servi d'une pareille housse. Enfin, l'intention qu'on attribue à Constantin d'avoir donné à l'Église romaine des propriétés en Orient et en Occident, dans le but d'entretenir les lampes et les bougies allumées dans les églises et sur les tombeaux des apôtres Pierre et Paul, correspond aussi parfaitement aux mœurs et aux idées du

* Vignoli, Vita Hadriani, t. II, p. 262, 210.

huitième siècle. Ainsi, en 761, le pape Paul I'^' écrivait à Pépin que l^^ rui avait entrepris la guerre contre les Lombards en vue de rétablir le luminaire de saint Pierre, dit Cenni (tom. H, p. 18b), ou, comme il est écrit dans le document de la donation constantinienne : Pro concinnatione haninarium possessioncs contuUmus .

Nous sommes donc amenés par l'examen de la forme comme du fond de ce document à placer sou origine^entre les années 750 et 77Ö. Noël- Alexandre, suivi par Cenni, prétend à tort qu'il ne fut pas connu à Rome avant le milieu du neuvième siècle ; car Adrien P' y fait évidemment allusion lorsqu'il dit que l'Église romaine a obtenu la souveraineté « dans les régions de l'Hespérie. » Ces régions ne sont autres que les provinces dont il est parlé dans le document. Ce qui est vrai, c'est que dans le principe on ne s'occupait pas de le faire connaître. Depuis Adrien P'' jusqu'à Léon LK (776-1033), on n'en trouve aucun vestige dans les écrits des papes, et il n'est pas mentionné dans le Liber pontificalis. C'est à partir du faux Isidore, depuis 840, qu'il commence à se répandre hors de l'Italie, et en France plus qu'en Italie peut-être. Luitprand, évèque de Crémone, qui exaltait à Byzance, où il était légat de l'empereur, les donations faites par Constantin à l'Église romaine même en Perse, en Mésopotamie et à Babylone, ne connaissait pas le contenu de notre document, tandis qu'il était adopté par deux hommes fort instruits de leur temps et trés-versés dans la littérature et l'histoire ecclésiastiques, Euée, évèque de Paris, et Hincmar de Reims. Vers 868, Enée s'autorisant de la propre parole de Constantin, représentait aux Grecs que deux souverains, celui de l'empire et celui de l'Église, ne pouvant pas vivre simultanément dans une même ville, ce motif avait décidé Constantin à fixer son séjour à Byzance, à livrer au Saint-Siège le territoire de Rome, avec un grand nombre de provinces diverses, et à conférer au pape l'autorité royale '. Hincmar s'exprime avec plus de réserve. Lui et son contemporain, l'évêque Adon de Vienne, dans sa Chronique (vers 860), ne connaissent point d'autre donation faite par Constantin au pape que celle de la vule de Rome {Epist. III, cap. xui).

En 1034, Léon X, agissant avec une pleine confiance et ne soupçonnant pas même la caducité de ce document, envoyait à Michel Cérulaire de Constantinople le texte presque complet de la donation. Il faisait cela, disait-il, afin de convaincre Michel de l'existence « de l'empire terrestre et céleste, du sacerdoce royal du siège romain, » et afin qu'il ne lui restât aucune raison de soupçonner que ce siège « voulait revendiquer un pouvoir au moyen de fables odieuses et surannées » (Hard., Conc, t. VI, p. 934). Léon IX est de tous les papes

< Lib. adv. Grsec, dans d'Achéry, Specil., t. VIII, p. 111.

VICTOIRE DE L'Éfif-ISE DANS l'eMPIRE ROMAIN. 8l3

le seul qui ait fait connaître ce document au public dans ses principales parties, et mis la critique en mesure de se prononcer. Par un contraste frappant, celui qui fut son conseiller, son guide, puis son successeur, Grégoire VII, n'en fit jamais usage; il ne l'a pas même mentionné dans ses lettres innombrables : silence bien éloquent quand on songe combien il devait être tenté d'employer contre ses nombreux adversaires une l'essource si précieuse. Il n'en fut pas de même de sou ami Pierre Damien. Aux Allemands qui soutenaient le parti de l'antipape Cadalous, créature de l'empereur, il opposait le privilège émané de Coustantin, et n'oubliait pas d'ajouter que ce prince avait également donné aux papes le droit de disposer de l'Italie (Hard., loc. cit., p. H22).

En 1091, l'bistoire du document entre dans une pbase nouvelle, et prend une importance qu'il n'avait pas eue jusque-là. Urbain il l'invoque à l'appui du droit de propriété de l'Église romaine sur la Corse, il reconnaît à Constantin le droit de donner des lies à qui il lui plaît, ot voici sur quel principe il se fonde. Toutes les îles, dit-il, étant de droit public, font par cela même partie du domaine de l'État. 11 est étonnant qu'Urbain n'ait pas préféré s'autoriser de la donation de Cbarlemagne; car la Coi'se est comprise dans les dons que ce souverain doit avoir fait au Saint-Siège ; Léon 111 l'aflirme positivement dans une lettre adressée à cet empereur en 808. Il est vrai qu'à cette époque l'Église n'ayant pas de flotte était incapable de défendre cette propriété contre les Sarrazins qui ne cessaient de la menacer, et que Léon III dut prier l'empereur de prendre pour lui cette île et de la protéger de son bras puissant. Si nous eu croyons un bistorien corse, Limperani, le Saint-Siège fut pendant 189 ans privé de toute autorité sur la Corse. C'est en 1077 seulement que Grégoire VII (Lib. VII, Ep. xii) déclare que les Corses sont prêts à rentrer sous l'obéissance du pape ; et on voit eftectivement, par une lettre d'Urbain llàDalbertde Pise, que cela eut lieu sinon alors, du in oins bientôt après.

Cette idée, que Constantin avait surtout voulu mettre les îles à la disposition des papes, fut le grand argument qu'on chercha désormais à faü'e prévaloir, quoiqu'il n'en soit point question dans le document. Mais nous assistons ici à un progrès nouveau; désormais la donation ne sera plus restreinte à la Corse seulement, elle s'étendra jusqu'aux plages les plus lointaines de l'Occident, jusqu'en Irlande, et le Saint- Siège sera mis eu possession d'une île que les Romains eux-mêmes n'avaient jamais possédée, qu'ils connaissaient à peine. Cette nouvelle interprétation est due au pape Adrien IV, qui agit ainsi « par affection envers les Anglais, » comme s'exprimait plus tard (1316) l'élite des jeunes gens irlandais dans une lettre à Jean XXII. Sur le désir d(j

57 i HISTOIRE DE l'ÉGLISE.

Henri II, roi d'Angleterre, Adrien lui accorda la souveraineté de l'Ile d'Irlande, « laquelle, disait-il, appartient indubitablement, ainsi que toutes les autres îles semblables, à saint Pierre et à l'Église*. » Cette souveraineté ainsi conférée, le roi dut commencer d'abord par la conquérir à la pointe de l'épée, et il n'y réussit tout-à-fait qu'après une lutte de cinq siècles, et encore grâce à une colonisation étrangère. L'Angleterre avait beau dire à l'Irlande : « Autrefois vous apparteniez au Saint-Siège ; or puisqu'il vous a donnée à moi, vous êtes tenue d'accepter ma domination; « les Irlandais, qui n'avaient jamais complètement ignoré leur histoire nationale , savaient bien que ni les empereurs romains ni les papes n'avaient jamais possédé chez eux un pouce de terrain, et ils ne s'expliquaient pas que le pape Adrien put disposer d'eux en faveur des Anglais.

Adrien, il est vrai, ne parle point dans sa bulle de la donation de Constantin; mais son ami intime, Jean de Salisbury, qui avoue luimême lui avoir fait franchir ce pas périlleux ^, déclare que c'est sur la donation du premier empereur chrétien qu'est fondé le droit de Pierre sur toutes ces lies.

L'abbé Gosselin a tenté de prouver [Pouvoir des papes su7' les souverains, t. II, p. 247, édit. Louvain), que par sa bulle le pape Adrien n'avait pas voulu disposer de l'Irlande, mais réclamer une juridiction purement spirituelle, le droit unique d'exiger le denier de saint Pierre. Ses raisons sont faibles et il omet des témoignages décisifs. Il passe sous silence ces paroles d'Adrien : Les Irlandais accepteront et honoreront le roi, qui n'a pas eu jusqu'ici le moindre droit sur leur île, comme leur maître [sicut dominum vmeretur). Il passe sous silence

< M. Geoghcgan, Hist. d'Irlande, t. II, p. 106. Ils disent que jusqu'en 1170 ils ont eu soixante-un rois « qui ne reconnaissaient point de supérieurs dans les choses temporelles. » Adrien, ajoutent-ils, « a agi injustement et au mépris de toute espèce de droit.»

* Ad preces meas illustri régi Anglorum, Henrico II, coucessit et dédit Hiberniam jure ha;redario possidendam, sicut lilterae ipsius testantur in hodiernum diem. Nam omnes insulse, de jure antique et donatione Cunstanlini, qui eam fuudavit et dolavit, dicuntur ad romanam Ecclesiam pertinere [Metaloç]., IV, 42. Edit. Giles, t. Y, p. 2061. On comprend quel dut être plus tard l'embarras des Irlandais en présence de cette bulle. Etienne "White (Äpolog. pro Hibern., Dublin, 1849, p. 184) et Lynch, ou Gratien Lucius [Cambrensis eversns, Dublin, 1856, p. 434) essaient en vain de prouver que la bulle est apocryphe. Lanigan [Hisl. d'Irlande, t. IV, 160) reconnaît son authenticité et critique vertement le pape et sa bulle. Mac-Geoghegan [Hist. de l'Irl., t. I, p. 460, Paris, 1758), sans rappeler que la bulle invoque la donation de Constantin, dit simplement: « Le pape, qui était né sou sujet, lui accorda sans peine sa demande, et la liberté d'une nation entière fut sacrifiée à l'ambition de l'un par la complaisance de l'autre. »

VICTOIRE DE l'église DANS l'eMPIBE ROMAIN. tlo

l'aveu de Jean de Salisbury, qui connaissait mieux que personne les détails de cette affaire et le sens de la bulle suggérée par lui. Enfin, il omet de dire qu'Adrien investit formellement le roi Henri du droit de suzerain par la remise de l'anneau. Contrairement à toutes les habitudes de langage reçues à cette époque, Gosselin veut que ces mots : « Toutes iles appartiennent au droit du bienheureux Pierre et de la sainte Église romaine, » s'entendent de la juridiction purement spirituelle du pape.

Comme le clergé de Rome avait, à tout prendre, parfaitement atteint son but avec sa prétendue donation de Constantin, Naples voulut tenter quelque chose de semblable en faveur de son clergé. Dans une chronique de l'église Sainte-Marie, il est dit que Constantin a fait don au pape Sylvestre, sans parler d'autres propriétés, de tout le royaume de Sicile en-decà et au-delà du Faro, sauf la ville de Naples, qu'il a réservée pour la chambre impériale; qu'ensuite Sylvestre et Constantin étant allés ensemble à Naples, Constantin a fondé quatorze prébendes dans l'église épiscopale, où il entendait souvent la messe, qu'il a enrichi cette église de biens-fonds et autres propriétés, et institué enfin la dignité de cimeliarque.

Cependant, à cette époque même, les Italiens ne se faisaient aucun scrupule de rejeter la donation de Constantin dès qu'elle contrariait les droits et les vues politiques qu'ils voulaient faire prévaloir. En 11 03, une controverse relative à la propriété d'un château avait éclaté entre les religieux du couvent de Farfa, doté par les empereui's de nombreux privilèges, et quelques gentilshommes. Ces derniers en appelèrent aux droits de l'Église romaine, qu'ils appuyaient sur la donation de Constantin. Sans nier directemeiit l'authenticité de cette donation, les religieux prouvèrent longuement par l'histoire qu'elle ne pouvait pas comprendre l'Italie entière, puisque les successeurs de Constantin y avaient constamment possédé et exercé ime souveraineté absolue. Aiusi, concluaient-ils, tout ce que Constantin a donné aux papes en Italie doit se restreindre à des prérogatives spirituelles', A cette époque-là (sous Pascal II), le pape, à Rome même, était si peu considéré comme monaruie temporel, que ces religieux purent affirmer comme un fait notoire, sans. être contredit par les juges romains, que la souveraineté temporelle ne convenait point au pape, attendu que Dieu ne lui avait pas donné les clefs d'un empire terrestre, mais seulement les clefs du royaume des cieux.

Environ quarante ans plus tard commencèrent les grandes querelles politiques et religieuses de l'Italie, les manoeuvres du parti d'Arnold de Bresse, qui voulait confier aux mains de la populace de Rome, grossie

* Ilistorix Farfenses, dans les Monuments de Pertz, tom. XIII, p. 571.

>j70 äisTOiRE DE l'Église.

souvent par l'afflucnce du peuple des campagnes, le droit de disposer de la dignité impériale. Cette populace prétendait représenter les vrais Romains et se donnait pour l'héritière de l'ancien empire. La situation fut encore aggravée par les premières mésintelligences entre Frédéric I'"' et le Saint-Siège. La donation de Constantin allait de nouveau jouer un rôle important. A Rome, la faction d'Arnold ayant failli devenir maîtresse de la ville, le parti adverse invoqua la donation pour démontrer que Rome appartenait au pape. D'autre part, Wetzel, partisan d'Arnold, soutenait en il.o2, dans une lettre à Frédéric, que ce mensonge et cette fable hérétique selon laquelle Constantin aurait livré au pape ses droits impériaux sur la ville de Rome, étaient devenus si éclatants que les ouvriers et les femmes pourraient en remontrer làdessus aux plus savants, et que la honte empêchait le pape et ses cardinaux de se montrer 1. Eugène III, en effet, s'était vu obligé en H 50 de quitter Rome pour la seconde fois, et de séjourner à Segni et à Ferentino jusqu'en décembi-e 1152.

Malgré cette dissidence au sein même de Rome, notre document fut inséré aux nouvelles Collections de droit, sous Grégoire VII, ou immédiatement après lui, sous Urbain II, notamment dans celles d'Anselme de Lucques, du cardinal Deusdedit et dans celle qui porte le nom d'Ives de Chartres. Par contre, on ne le trouve pas encore dans le recueil de Burchard de Worms, rédigé de 1012 à 1023. Une substitution fort remarquable, et qui est due à Anselme, est celle du mot ou remplacé par le mot et, beaucoup plus significatif. « Constantin, dit-il, a concédé au pape, avec la couronne, toute l'autorité royale sur la ville de Rome, sur l'Italie et sur les contrées occidentales. » La conclusion que le clergé de Rome songeait à tirer de ces dernières paroles nous est révélée par Olton de Frisingue. Otton, qui suppose l'authenticité de la donation, après avoir dit que Constantin remit au pape les insignes de l'empire et se i-etira à Byzance, ajoute : Voilà pourquoi l'Église romaine soutient que les empires d'Occident lui ont été donnés en propre par Constantin, et pourquoi elle exige encore aujourd'hui qu'un tribut lui soit payé par ces empires, à l'exception des deux empires francs (c'est-à-dire la France et l'Allemagne). Les partisans de l'empire répondaient : En faisant cela, Constantin n'a pas établi les papes maîtres de l'empire, il les a seulement choisis pour intercesseurs auprès de Dieu, n n'existe point, que je sache, de document où le paiement d'un tribut dans tout l'empire soit basé sur la donation de Constantin, si l'on excepte l'Irlande. Celui de tous les papes qui est ailé le plus loin dans ses exigences, Grégoire VII, ne s'est jamais fondé sur la donation,

' Apud Martène, Âmiph Coll., t. II, p. 336. — Cette pièce, dont on a fait un grand usage, est aussi connue sous le nom de Libeüus de munißcentia Conulantini.

VICTOIRE DE l'Église dans l'empike romain. 577

mais seulement sur les devoirs de vasselage contractés précédemment envers le Saint-Siège. II a aussi essayé, mais en vain, d'obtenir un tribut de la France. Ainsi qu'on le voit par ses lettres [Ep. xxiii, lib. VIII), il avait fait compulser les archives pour y découvrir des documents qui lui permissent de conclure à une subordination féodale des empires et des royaumes particuliers vis-à-vis du Saint-Siège. — Cependant le neuvième canon des Dictatus, lesquels, sans être d'Hildebrand, datent néanmoins de son époque, est évidemment emprunté à la donation. Il y est dit que « le pape peut seul se servir des insignes impériaux. » Assurément, on ne s'est jamais soucié beaucoup de ce détail; jamais les papes n'ont porté la pomme, le sceptre et le glaive de l'empire. Bouiface VIII seul l'a fait une fois, en l'an 300, à l'occasion d'un jubilé. Mais si Constantin avait réellement donné au pape l'Italie et l'Occident, il eût été naturel d'en conclure que l'empire avec toutes ses provinces était un présent des papes, qu'il était, d'après les institutions d'alors, un fief du Saint-Siège, que l'empereur était le vassal et le pape le suzerain. Dans ce cas, on pouvait considérer sinon l'empire, du moins l'Italie, y compris la couronne lombarde, comme un fief du pape.

Depuis la première institution de l'empire d'Occident, en 800, on avait fait un bien long chemin. Le pape, alors, s'était prosterné devant l'empereur couronné, et lui avait rendu hommage {adoratus est) dans la forme usitée sous les anciens empereurs '. Maintenant on voyait au palais de Latran un tableau où l'empereur Lothaire était représenté rendant hommage au pape, et on y lisait une inscription en vers d'après laquelle le roi, après avoir proclamé autrefois les droits de la ville devant les portes de Rome, s'était constitué le vassal du pape et avait reçu de lui la couronne à titre de présent 2. Plusieurs Romains avaient dit en outre que les empereurs d'Allemagne n'avaient régné sur ce pays que par une concession des papes ; de là le mécontentement qui éclata en Allemagne en 1157, lorsque le pape Adrien, dans une lettre à Bai'berousse, parla de béîiéfices qu'il avait accordés à l'empereur, et dit expressément que la couronne impériale était un de ces bénéfices. La cour, ayant pris ce mot dans le sens de fief, Adrien se justifia en disant qu'il ne l'entendait pas dans le sens juridique, mais seulement en ce sens que c'était lui qui avait imposé la couronne à l'empereur : Per hoc vocabulum contulimus, nil aliud intelleximus quam imposuimus. Mais les Allemands, se méfiant du clergé de Rome, persévérèrent dans leurs sentiments d'aigreur, et trouvèrent un interprète hardi et violent dans un homme d'ailleurs très-dévoué au Saint-Siège, le pi'évôt Gerhoch de Reichersperg. Selon lui, l'habitude de l'empereur détenir l'étrier au

' Annales Laurissensis, dans Pertz, tom. I, p. 138. * Radevic, tom. I, 10; Muratori, VI, 748.

ä78 HISTOIRE DE l'ÉGLISE,

pape avait fourni aux Romains l'occasion de faire des tableaux indignes et avilissants, où le roi et l'empereur étaient représentés comme des vassaux du pape ; ce qui n'avait eu d'autre effet que d'aigrir les princes temporels et d'exciter leurs railleries. Si, ajoute cet auteur, en tolérant de telles peintures, les papes ont voulu se poser comme les empereurs des empereurs, et faire de ceux-ci leurs vassaux, ils ont troublé la puissance établie de Dieu et résisté à l'ordre divin.

Quant à l'étendue que le clergé de Rome attribuait à la prétendue donation de Constantin, elle était passablement restreinte, si nous en croyons les écrivains de cette époque et de la suivante. Sicard de Crémone, qui parle longuement du baptême fabuleux de Constantin, dit simplement que cet empereur a donné au pape Sylvestre les droits royaux, et décidé que tous les évèques seraient soumis au pape. Romuald de Salerne n'est pas plus explicite. Abolant se borne à dire que Constantin a accordé un privilège au pape. Un siècle après, l'bistorieu Toloméo de Lucques, si dévoué aux papes, ne cite qu'un trait relatif à la donation : l'empereur aurait accordé à certains clercs de Rome les prérogatives du sénat romain. Bernard Guidonis, biographe des papes, garde à ce sujet un silence absolu, et Amalric Augérii ne mentionne que la souveraineté sur la ville de Rome et la remise des insignes impériaux. L'Espagnol de Tuy (vers 1245) veut au contraire que les papes aient reçu l'autorité sur toute l'Italie ; mais son contemporain le Belge Baudoin , religieux de Ninnove , limite la donation à la seule ville de Rome.

Il y a donc lieu de s'étonner en voyant à quelle opinion s'est rattaché, vers la fin du douzième siècle, un homme qui appartenait en quelque sorte aux deux nations. L'Allemand Gotfried, d'abord secrétaire et chapelain des trois Hohenstaufen Conrad, Frédéric et Henri VI, puis chanoine de Viterbe, s'exprime ainsi dans son Panthéon, dédié à Urbain III en 1186 : Constantin voulant procurer une plus grande paix à rÉghse, se retira à Byzance avec toute sa pompe, accorda au pape les droits royaux, et en vertu de ces droits probablement Rome, l'Italie et la Gaule (c'est la première fois que la Gaule est expressément comprise dans la donation). Puis il laisse « les partisans de l'empire » et les « défenseurs de l'Église » produire tour-à-tour leurs arguments. Les uns, invoquant l'histoire, rappellent comment Constantin a partagé Tempire entre ses trois fils, et citent différents textes connus de la Bible ; les autres répondent que la volonté de Dieu s'est manifestée dans la donation de Constantin, et qu'on ne peut admettre que Dieu ait laissé tomber son Église dans l'erreur d'une possession illégitime. Pour lui, n'osant se prononcer, il abandonne la solution du probl^nic aux pouvoirs établis.

Dans les O^io impemto, écrits vers 12H par Gervais de Tilbury au nom de l'empereur Otton IV, il est dit que Constantin a conféré au pape Sylvestre la puissance royale sur les pays occidentaux, mais qu'il s'est réservé l'empire : or, celui qui donne étant supérieur à celui qui reçoit, il s'ensuit que l'autorité impériale et royale vient immédiatement de Dieu. Dieu est l'auteur de l'empire, et l'empereur est l'auteur de la majesté pontificale.

A tout prendre, cependant, le crédit de notre document s'était accru depuis la fin du douzième siècle ; on y croyait de plus en plus, et on admettait volontiers qu'une si vaste étendue de territoire avait été donnée par Constantin. La donation, qui d'abord ne figurait pas au Décret de Gratien, y fut bientôt introduite à titre de palea; elle pénétra également dans toutes les écoles de droit canon, et les juristes devinrent ainsi ses propagateurs et ses champions les plus efficaces. Désormais aussi on remarque plus de confiance dans le langage des papes. Constantin, disait Innocent 111, « a livré et abandonné à Sylvestre tout le royaume d'Occident. » Grégoire IX tira des conséquences qui surpassaient tout ce qui s'était jamais vu; il disait à Frédéric II, le plus habile et le plus redoutable adversaire que le Saint-Siège eût jamais rencontré : Constantin a abandonné pour toujours, avec les insignes impériaux, Rome, son duché et l'empire à la sollicitude des papes. Plus tard, ajoutait-il, sans rien perdre de la substance de leur juridiction, les papes ont érigé le tribunal de l'empire et l'ont confié aux Allemands : de là la coutume qu'ils ont de sanctionner la puissance du glaive dans la cérémonie du couronnement des empereurs.

On alla plus loin. Après la déposition de Frédéric au concile de Lyon, Innocent IV disait en 1245 : C'est une erreur de croire que Constantin soit le premier qui a conféré au Saint-Siège l'autorité temporelle : Jésus-Christ lui-même a donné à Pierre et à ses successeurs les deux puissances sacerdotale et royale, les rênes des deux empires terrestre et céleste; Constantin n'a fait que restituer à son possesseur légitime un pouvoir illégitimement retenu K

Cependant im siècle devait s'écouler encore avant qu'il se présentât des théologiens pour donner à cette doctrine nouvelle une forme régulière et l'entourer de tout l'appareil de la scolastique. Sous l'empire des événements qui se succédèrent à la fin du treizième siècle, et sous l'influence de l'esprit que Martin IV et Boniface VIII introduisirent dans leur gouvernement, la donation de Constantin fut diversement utilisée. Le dominicain de Lucca, auteur des deux derniers livres du De regimine principum, dont saint Thomas avait composé les deux

' Cod. Epist. Vatican., 4,967, 49 ; Cod. Vindebon., f. 83. Raumer, en son Iliatoire de Hohenslaufen, IV, 178, donne le texte latin.

premiers, alla plus loin que ses devanciers. Interprétant la donation dans le sens d'une résignation formelle, et y rattachant d'autres faits historiques, iL en conclut que l'autorité des princes tirait toute sa vertu et son efficacité du pouvoir spirituel des papes. On ne se tint pas là. Peu de temps après, Gilles Colonna, nommé par le pape archevêque de Bourges, tira franchement les conséquences dans un ouvrage dédié à son protecteur *. La même voie fut suivie vers le milieu de ce siècle par deux théologiens de la cour pontificale, Agostino Trionfo et Alvaro Pelayo, deux franciscains, l'un italien, l'autre espagnol.

Voici cette théorie réduite à sa plus simple expression : Le Christ est le souverain de toute la terre ; avant de remonter au ciel, il déposa son autorité entre les mains de ses vicaires, saint Pierre et ses successeurs. Ainsi, toute la plénitude de la puissance temporelle et spirituelle, l'ensemble de tous les droits et de toutes les prérogatives est concentré dans les mains du pape. Tout monarque, quelque puissant qu'il soit, n'en possède que ce qu'il plaît au pape de lui conférer. Trionfo ne craint pas de dire que si un empereur tel que Constantin a donné à Sylvestre des propriétés temporelles, ce n'est là qu'une restitution de ce qui avait été injustement ou tyranniquement enlevé.

Cette théorie fut d'abord imaginée dans le dessein de faire face aux objections élevées contre la donation de Constantin; car il ne manquait pas de voix pour affirmer que Constantin n'avait pu faire un acte si funeste à l'empire, qu'un souverain ne pouvait pas lacérer son royaume, sans se mettre en contradiction absolue avec les devoirs de sa charge.

Dans un mémoire adressé à Philippe le Bel sur la bulle de Boniface YIU, Dubois, avocat de Coutances, déclare que la donation a été dès le principe juridiquement invalide; que c'est là l'opinion unanime des jurisconsultes, et qu'une très-longue prescription peut seule lui donner dans l'état actuel une consistance légale {Hist. du Différend, preuves, p. 46).

^ Dans le cas où l'ouvrage De utraque poteslale, qui se trouve dans la Monarchia de Goldast, t. II, émanerait de Gilles, il s'ensuivrait que Gilles aurait, dans l'intérêt de Philippe le Bel, soutenu des principes tout opposés. Mais comme il était du nombre des prélats qui allèrent, contre le gré de Philippe, au concile convoqué à Rome par Boniface et qui furent punis de la confiscation, il est à peu près certain que cet écrit n'est pas de lui. Daus un ouvrage authentique et encore inédit, résumé par Ch. Jourdain, sous le titre de : Un ouvrage inédit de Gilles de Rome, Paris, 1838, Gilles dit formeUement : « Patet quod omnia temporalia sunt » sub dominio Ecclesiae coUocata, etsi non de facto, quoniam multi forte » huic juri rebellantur, de jure tarnen et ex debito temporalia sumuio » Pontifici sunt subjecta, a quo jure et a quo debito nullatenus possuut » absolvi, » p. 13.

VICTOIRE DE l'Église dans l'empire romain. 581

En ce même temps, le dominicain Jean Quidoi't, maître de la faculté théologique de Paris, mort en 1306, rejetait également la donation dans son livre Sur la puissance royale et pontificale. Selon l'avis des jurisconsultes, disait-il, l'empereur (étant toujours Auguste) n'a pas la droit de diminuer l'empire, mais seulement de l'augmenter; cette mutilation d'un État dont il n'est qu'administrateur, peut être rejetée comme invalide par chacun de ses successeurs.

Depuis que la bonne harmonie entre la papauté et l'empire avait été troublée, et que les conflits entre les deux puissances se succédaient par la force même des choses ; depuis que le passage de la papauté aux mains des Français empêchait le rétablissement des relation régulières, c'est-à-dire depuis la mort de Frédéric I" jusqu'à celle de Louis de Bavière (1200-1346), la donation de Constantin fut souvent débattue dans les mémoires et les apologies qui avaient trait à la querelle du temps. Les défenseurs du parti impérial, s'appuyant sur l'opinion générale des jurisconsultes, se bornaient à la déclarer invaUde. Quant au franciscain Marsile de Padoue, l'un des plus habiles et des plus pénétrants défenseurs de l'autorité impériale, il ne sait pas au juste ce qu'il doit penser de cette affaire. Quelques-uns prétendent, dit-il, que Constantin a fait ce privilège au pape. Mais il croit que le document n'étant ni assez clair ni assez compréhensif, ou bien, qu'étant tombé en désuétude ou n'ayant jamais été vaHde, on avait imaginé du côté des papes la nouvelle théorie selon laquelle la puissance universelle, tant spirituelle que temporelle, découle immédiatement de Jésus-Chxùst (Defensor pacis, p. 101). Le même auteur trouva dans l'acte même de Constantin une arme pour combattre la primauté du Saint-Siège ; car il s'en autorisa pour conclure que la primauté spirituelle du pape sur tous les évêques et sur toutes les Églises ne reposait que sur une concession de l'empereur; c'est-à-dire sur un droit purement humain, droit transitoire, par conséquent, et invalide en ces sortes de matières, Marsile sut tirer un grand parti de cet argument (loc. cit., p. 202).

Relativement à l'étendue des territoires compris dons la donation, la même incertitude régnait aux treizième et quatorzième siècles que précédemment. La décrétale du pape Nicolas III ne parle que des alentours de Rome [In Sexto, i, 6, 7). Dans la formule du serment qu'Henri VU dut prononcer, en 1308, avant son couronnement, Clément V lui fit promettre de conserver et protéger tous les droits que les empereurs, et Constantin le premier, avaient consentis vis-à-vis de l'Église romaine ; mais il ne disait point en quoi consistaient ces droits [Clémentine, 9, de jur. ej.). En 1327, Jean XXII, dans sa réfutation de Marsile de Padoue, ne fait que mentionner en passant l'abandon par Constantin du siège des empereurs au pape Sylvestre : il cite Iq

texte de la donation. Le plus ancien commentateur de Dante, ou du moins celui qui vient immédiatement après, le commentateur de VOltimo Commenta, qui écrivait en 1333, dit vaguement que Constantin a livré au pape Sylvestre « toutes les dignités de l'empire. »

L'auteur d'un commentaire sur Dante écrit en 1375 croyait simplement que tout ce que le pape avait possédé jusqu'à ce jour était dû à la munificence de Constantin; tandis que plus tard Guiniforto delli Bargigi restreignait cette munificence au « patrimoine de la Toscane, dans le voisinage de Rome, n

Au quatorzième siècle, nous voyons de nouveau Rodolphe ou Pandofe, chanoine de Sienne, et originaire de Rome, selon toute probabilité, donner la plus grande étendue à la donation : selon lui, elle comprenait « Rome, l'Italie et tous les empires d'Occident. » Nicolas de Clémenges hii-même n'hésite pas à dire que Constantin a donné à l'Église romaine l'empire d'Occident, et élevé les cardinaux à la dignité de sénateurs.

Les Français, dit Dœllinger, cherchèrent à se mettre en garde contre les conséquences qu'on tirait ou qu'on pouvait tirer d'une donation qui s'étendait à l'Occident tout entier. Jacques Almain, théolo'gien de Paris, s'appliqua à démontrer, d'abord que Constantin n'avait pas pu transférer l'empire au pape sans le consentement du peuple, et, en tout cas, que la Gaule ne pouvait être comprise dans cette translation, attendu que les Romains n'en avaient jamais été les maîtres légitimes, et que le peuple gaulois n'avait jamais accepté librement la domination romaine. Au surplus, concluait Almain, c'est le sentiment général des docteurs que Constantin n'a pas réellement abdiqué l'empire.

Au quatorzième siècle. Lupoid de Bamberg s'occupait encore longuement de la donation dans son livre de l'Empire romain, dédié à Baudoin, archevêque de Trêves (1307-1354). Il examine la question de savoir si le roi de Rome devait prêter au Saint-Siège le serment de vassal. Pour lui, il ne s'agit de rien moins que de résoudre ce grand problème : Le pape était-il le suzerain de l'empire germanique, et jouissait-il du domaine direct, tandis que l'empereur n'aurait eu que le domaine utile ? Nous retrouvons ici les diverses opinions émises sur la validité ou l'invalidité de la donation. Suivant Lupoid, le sentiment de tous les canonistes serait que la donation est valide et irrévocable : d'où il s'ensuivrait que tous les empires se seraient trouvés vis-à-vis du pape dans la même condition que l'empire germanique. Quant à ce qui le concerne personnellement, Lupoid est assez pénétrant pour comprendre combien ce fait est dénué de caractère historique ; il n'ignore pas qu'avant comme après Constantin les empereurs ont régné sur l'Occident, et d'ailleurs il a trouvé dans les ouvrages de droit

ecclésiastique des textes où il n'est question que de la donation de la ville de Rome. Cependant il n'a pas le courage, tant était fort à cette époque le préjugé en faveur de la donation, de prononcer un jugement définitif.

Au point de vue du droit, la question continua d'être controversée. On avait peine à s'expliquer comment un empereur électif, car on croyait que les anciens empereurs de Rome étaient électifs comme les empereurs d'Allemagne, avait pu faire don de la moitié de l'empire. Dans un écrit qui semble inédit et qui fut sans doute composé du temps de Louis de Bavière, à l'occasion de ses différends, l'auteur se demande si l'empereur, en vertu de son élection et immédiatement après, a pu administrer tout l'empire, ou s'il a eu besoin de l'autorisation du pape? A s'en tenir à la donation de Constantin, dit l'auteur, la juridiction de l'empereur dépendait sans doute tout entière de la confirmation du pape, quoique les diverses parties qui composent l'empire ne soient pas tellement indépendantes qu'elles puissent être aliénées sans l'assentiment des princes, des barons et des hauts dignitaires.

Vers la fin du quinzième siècle nous voyons encore un curé de Strasbourg, Jean Hug de Schlestad, se faire l'apologiste de la donation, dans son Charriot de l'Église et de l'Empire romain. Accursius, dit-il, a prétendu que le don était invalide, parce qu'il le trouvait excessif; mais le glossateur du décret de Gratien a démontré sa force immuable d'après la Clémentine (celle où la donation est intercalée dans le serment de l'empereur).

Les recueils de droit germanique ont singulièrement étendu la portée de l'acte de Constantin, en soutenant que cet empereur avait donné au pape Sylvestre le droit d'imposer des amendes s'élevant jusqu'à soixante schellings, afin de contraindre par l'argent ceux qui refusaient de se corriger par motif de conscience. C'est là une invention de couleur tout allemande et inconnue des peuples romains. En Allemagne, les juges ecclésiastiques avaient coutume d'imposer des amendes pécuniaires pour une foule de délits qui étaient du ressort des juges civils, abus qu'Alexandre III essaya vainement de supprimer en J^80. Or, comme on avait besoin d'un titre légal pour justifier cette coutume irrégulière, et qu'on n'en trouvait point, on s'appuya cette fois encore sur la donation de Constantin,

Dans les idées du peuple et des laïques en général, la donation de Constantin avait encore une signification bien autrement importante. Pendant toute la dernière période du moyen âge, nous trouvons à cet égard deux tendances directement contraires : les uns demandent que l'Église soit dotée de richesses considérables, et que le nombre des clercs vivant de fondations religieuses s'accroisse de plus en plus. Les

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autres, dont les idées se révèlent dès le douzième siècle, trouvent que les grandes propriétés, les riches revenus sont une calamité, la source de presque tous les abus qui affligentrÉglise, la cause de la décadence morale des ecclésiastiques. Cette opinion prévalut insensiblement et faillit prendre des proportions menaçantes pour le clergé; on se souvint que dans l'origine les ecclésiastiques avaient vécu dans la pauvreté, qu'ils n'avaient été sustentés que par les dons volontaires des fidèles, qu'ils étaient demeurés pauvres en principe, jusqu'à ce que Constantin fût venu mettre un terme à leur dénûment par ses donations, dont Rome fut le point de départ. On se dit que la conduite du pape Sylvestre, qui avait accepté ce don, avait été imitée avec empressement par le clergé, et que depuis lors l'amour du lucre, la passion des richesses s'était enracinée chez lui et n'en pouvait plus être extirpée. L'opulence ecclésiastique fut de plus en plus considérée comme le grand obstacle de toutes les réformes religieuses. Les sectaires qui depuis le milieu du douzième siècle avaient envahi l'Italie, l'Allemagne et la France, s'emparèrent de cette idée et l'accréditèrent dans le public.

L'accueil universel fait à la prétendue donation de Constantin s'explique par les goûts et les besoins de la multitude à cette époque. Le moyen âge, avec son penchant à personnifier un ordre de choses qui ne s'était formé que dans la longue suite des siècles, se figura qu'il était né spontanément; ne pouvant s'expliquer comment l'Église, de pauvre qu'elle avait été auparavant, était devenue riche, il crut que la transition avait été instantanée ; que l'Église, dénuée de tout la veille, était arrivée subitement à cet état d'opulence par l'effet de la libéralité d'un empereur. Des hommes mêmes qui marchaient à la tête de leur siècle ne pensaient pas autrement, et tâchaient de calmer la douleur qu'ils ressentaient à la vue des malheurs de l'Église, des vices du clergé, des luttes incessantes entre l'autorité temporelle et l'autorité spirituelle, en déplorant la munificence de Constantin, inspirée par des intentions pures, mais funeste dans ses effets. Ainsi s'exprimaient deux auteurs contemporains, dont les appréciations ont beaucoup de ressemblance. « Ah ! Constantin ! s'écrie Dante, de quels maux fut la source, non ta conversion, mais la dot que reçut de toi le premier pape opulent! » {Enfer, xix.) Ottokar de Horneck accuse Constantin d'avoir remplacé chez les prêtres l'étole par le glaive, qu'ils ne s'entendent pas à manier, et d'avoir brisé la puissance de l'empire. »

L'idée qu'avec la donation impériale la corruption était entrée dans l'Église, prit, grâce à l'esprit légendaire de cette époque, les proportions d'un événement. Un ange, disait-on, avait fait entendre ces paroles du haut du ciel : « Malheur 1 malheur ! aujourd'hui on a versé

VICTOIRE DE l'église DANS LEMPIRE ROMAI.V. 585

du poison à l'Église. » Cette légende se trouve déjà dans Walther von der Vogelweide, au commencement du treizième siècle, ainsi que dans Kœnigshofen, chroniqueur de Strasbourg. « Une voix, dit ce dernier, se fit entendre sur toute la ville de Rome et prononça ces paroles : « Aujourd'hui, le fiel et le poison ont été répandus dans la » sainte chrétienté; et sachez que c'est encore là une source et un » principe de division entre les papes et les empereurs. » C'est également la vue des calamités engendrées par les querelles de Louis de Bavière avec les papes français qui arrachait cette plainte au franciscain Jean de Winterthur : « On voit maintenant très-clairement combien l'ange a eu raison de dire que par ce riche cadeau, par cette grasso donation, faite à bon dessein, mais si funeste dans ses conséquences, Constantin a versé du poison à l'Église. »

Les théologiens eux-mêmes admettaient sans difficulté l'intervention miraculeuse; Jean de Paris y voyait une preuve que la donation avait déplu à Dieu. Un siècle plus tard, Dietrich Vrie, augustin d'Osnabruck, adoptait le même sentiment, tout en se montrant moins sévère. « Il est vrai, disait-il, qu'autrefois on a donné du poison à l'Église; mais ce poison ne s'est trouvé que dans l'abus de la donation; en soi les )ichesse3 ne sont point un malheur pour l'Église. » Le mot de l'ange eut une telle fortune, qu'il finit par passer en proverbe jusque dans la bouche du peuple. [Œuvres de Gerson, t. II, p. 1159.)

On crut d'abord que cet ange de malheur était un ange déchu ; car le premier qui raconte ce prodige, Girald de Cambrai (vers 1180), lequel a été copié par les autres chroniqueurs, si nous en croyons Pekock, évêque de Chichester (1430), met les paroles de l'ange dans la bouche de « l'antique ennemi. » Quoi qu'il en soit, cet ange de ténèbres ne tarda pas à être transformé en ange de lumière.

Les sectaires des douzième et treizième siècles, surtout les cathares et les vaudois, partirent de ce principe qu'en soi c'était un mal pour l'Église de posséder des biens, et qu'on était repréhensible de lui donner autre chose que des dons momentanés destinés à l'entretien du clergé. Selon eux, la ruine complète de l'Église datait du jour où elle avait été enrichie par Constantin. L'Église, disaient-ils, a existé jusqu'au pape Sylvestre; mais à partir de lui, elle est tombée, jusqu'au jour où les pauvres de Lyon sont venus la relever de ses ruines. L'Église en cessant d'être pauvre a cessé d'exister. Le pape Sylvestre est ce roi puissant, astucieux, entreprenant, prédit par Daniel, vni, 24, qui devait perdre le peuple des saints ; il est l'antechrist, l'homme de péché, l'enfant de perdition annoncé par saint Paul. Valdez, au contraire, le fondateur des pauvres de Lyon, c'est l'Élie qui, selon la parole du Christ, Matth., xvii, H, doit venir restaurer toutes choses.

Dans la suite, cependant, les vaudois trouvèrent qu'une Église qui,

après avoir été anéantie pendant huit siècles, depuis Sylvestre jusqu'à Valdez, aurait été ensuite tirée du néant, serait une absurdité; ils raisonnèrent autrement. Notre secte ou notre Église, dirent-ils, n'a pas commencé avec Valdez; elle remonte au pape Sylvestre; mais depuis ce pape tous les prêtres et tous ceux qui les ont suivis ont été damnés. Le nom de Leonenses (de Lyon) donna naissance à la légende que voici :

Du temps de Constantin, disait-on, un homme pieux appelé Lyon, et disciple du pape Sylvestre, se sépara de ce pape devenu riche, afin de servir le Seigneur dans la pauvreté volontaire (Apud Marlene, Thesaur., v, 1779.)

Cette opinion, que la pauvreté complète des ecclésiastiques était une des conditions vitales de l'Église, par conséquent que la décadence religieuse venait de Constantin et du pape Sylvestre, était tellement enracinée, elle répondait si bien à l'état des esprits, qu'elle reparaissait continuellement. Nous la trouvons encore au commencement du quatorzième siècle, chez les dulcinistes et les frères apostoliques, qui prétendaient aussi réaliser la pureté idéale de l'Église primitive. C'est Sylvestre, assuraient-ils, qui a de nouveau ouvert à Satan les portes de la société humaine et de l'Église. Dulcin, dans son premier écrit adressé à la chrétienté, ne voit dans le pape Sylvestre rien moins que l'ange de Pergame, « qui habite où est le trône de Satan. » {Apoc, II, 13.)

L'Anglais Wiclefï, ce précurseur du protestantisme, partageait pleinement cette manière de voir. Constantin, selon lui, en accablant ainsi l'Église de richesses temporelles, s'était fait à lui-même et avait fait au clergé un tort considérable. Dans son Trialogue, la donation de Constantin apparaît comme la mère de l'antechrist, et c'est à elle qu'il attribue la chute de l'empire romain.

Cependant les jours de la donation étaient comptés. En 1443, Énéas Silvio de Piccolomini (plus tard le pape Pie II), alors secrétaire de Frédéric III, recommandait à ce prince la convocation d'un concile où l'on résoudrait, entre autres problèmes, celui de la donation constantinienne, « qui troublait tant de cervelles. » Pour lui, on voit manifestement qu'il ne la croyait pas authentique, car il affii-mait qu'on n'eu trouve point de traces ni dans les anciens historiens, ni dans Damase, c'est-à-dire dans le Livre des papes. Il voulait que le concile décidât que cette histoire était apocryphe, et il laissait entrevoir la pensée que Frédéric pourrait revendiquer comme bien de l'Empire une partie des pays compris dans la donation, et trouverait dans la péninsule une base solide pour sa puissance impériale encore problématique.

Vers la même époque, au miheu du quinzième siècle, Réginald

VICTOIRE DE L ÉGLISE DANS L EMPIRE ROMAlX. 587

Pekock, évêque de Chichester, le cardinal Cusa et Lorenzo Valla se chargèrent d'établir par des preuves historiques que la donation de Constantin n'était qu'une invention. Cusa, il est vrai, hésite encore et n'ose trop se prononcer; mais on admire l'exactitude de Pekock et sa profonde connaissance des sources historiques.

A Paris, où la scolastique tenait encore le sceptre, on était loin, môme un demi-siècle plus tard, d'en être arrivé là, comme le montre Almain. Quant à Valla, il dépassait de beaucoup Pekock et Cusa; pour lui, il s'agissait de démontrer que le pape n'avait pas le droit de posséder Rome et les États de l'ÉgUse, qu'il était « vicaire du Christ et non de César. » Son écrit était plutôt une œuvre de littérature, une déclamation de rhéteur, — lui-même le tenait pour son chefd'œuvre, — qu'une étude d'histoire calme et sévère. Valla cependant n'en fut pas moins appelé au service de Nicolas V à une époque où son travail était très-répandu et avait produit une grande sensation, et il reçut de ce pape, ainsi que de Calixte III, de nombreuses faveurs. Quant aux juristes, ils continuèrent pendant un siècle de suivre les anciens errements et de croire à cette fiction historique. Antonin, archevêque de Florence, tout en se rappelant que le texte de la donation n'existait pas dans les anciens manuscrits du Décret de Gratien, disait : Les légistes contestent la valeur juridique de la donation; mais les canonistes et les théologiens l'admettent. Il croyait que la souveraineté universelle du Saint-Siège est d'institution divine, et il ne voyait dans le don de Constantin qu'un acte de restitution. Mais il ne manquait pas de légistes pour défendre le contraire, notamment Bartolo, à qui on rendit de son temps des honneurs presque divins, suivant le témoignage de Tiraboschi. Bartolo toutefois laissait plutôt deviner son opinion qu'il ne l'énonçait. Songez, disait-il, que nous sommes sur les terres de l'Église, et vous comprendrez pourquoi je soutiens que la donation est valide. »

Bien différend était le langage de N. Tudeschi, considéré comme le premier canoniste de son temps : « Nier la donation, disait-il, c'est être suspect d'hérésie. » Le cai'dinal Parisius et Albertin, évêque espagnol, étaient du même avis. « Prétendre que la donation est invahde, disait Albertin, c'est friser l'hérésie ; mais soutenir qu'elle n'a pas eu lieu, c'est encore bien pis. » C'était aussi le sentiment de Rosellus et de Gomez. Il faut être bien impudent, disait le cardinal Albano, pour ne pas se ranger au « consentement unanime de tant et de si illustres Pères, » et, ajoutait Pierre Ignée, « pour contredire toute l'académie des canonistes et des légistes, » sans parler de la légion des théologiens. — Mais tout ce beau zèle s'éteignit comme par enchantement dès que le cardinal Baronius se fut prononcé contre l'authenticité de la donation.

Eus., Vita Const.,1. MV; Hist. eccl.,X, 8 et seq.; Socr., I, 3, 18; Soz., I, 8; V, 5; Eumen., in Panegyr., an. 310, cap. xxi; Eutrop., X, 7 ; Zosim., II, 29; Vict., Epist. xli, 15; Liban., Or. pro templis; Theod., Hist. eccl., V, 21. Lois de 319 (Cod. Tlieod., IX, xvi, 1, 2), de 321 (ibid., X, X, 1 ; XVI, X, 1. Cf. seq.). — Gusta, Vita di C. M. Foligno, 1786; Martini, Ueber die Dinführung der christl. Religion als Staatsreligion im rœruischen Reiche durch K. Const., Munich, 1813; Manso, Leben Const. d. Gr., Breslau, 1817; Kist, De commutatione, quam Const. auctore ehr. soc. subiit, Traj. ad Rhen., 1818; Hug, Denkschr. z. Ehrenrettung Const. (Ztfchr. f. die Geistlichkeit des Erzbisth. Freiburg, 1829, ill); Heinichen, Excurs. I in vitam. Const., in ed. Euseb. Caes.; Arendt, Ueber Const. d. Gr. u. sein Verhœltnits z. Christenthum (Tub. theol. Q.-Schr., 1834, IH); Arth. Beugnot, Hist. de la destruction du paganisme en Occident, Paris, 1835, 2 vol.; Ghastel, Histoire de la destruction du paganisme dans l'empire d'Orient, Paris, 1850; Burkhard!, Die Zeit. Const. d. Gr., Basel, 1853 (très-exclusif et hostile à l'Église); Lasaulx, Der Untergang des Hellenismus und die Einziehung seiner Tempelgiiter, Munich, 1854; Alb. de Broglie, l'Église et l'empire romain au quatrième siècle, Paris, 1856, 1 vol.; Nève, Constantin et Théodose devant les ÉgHses orientales, Louvain et Bruxelles, 1857.

Sur les constructions de l'empereur, Ciampini, De sacr. œdificiis a Const. M. exstructis, Rome, 1693, in-fol.; Unger, Bauten Const. d. Gr. am hl. Grabe, Gœttingue, 1866; Schegg, Die Bauten Const. über das hl. Grabe, Gœttingue, 1867. Sur la ville de Constantinople, voyez Hammer, Coustantinopel, t. I. Mon ouvrage, Photius, t. I, p. 3 et suiv.

Les fils de Constantin.

5. Les trois fils de Constantin, dont aucun ne fut témoin de la mort de leur père (Constance assista à son inhumation dans l'église des Apôtres à Constantinople), se partagèrent l'empire conformément à ses dernières volontés, Constantin II obtint l'Occident, la préfecture des Gaules ; Constant, les préfectures d'Italie et d'Illyrie; Constance , l'Orient. Plusieurs parents furent écartées par la violence, et les trois frères ne s'entendirent pas entre eux. En 340 , Constantin II perdit la couronne et la vie près d'Aquilée, dans un combat avec son frère Constant, qui régna désormais sur tout l'Occident. Les deux empereurs publièrent en 3-41 une loi sévère contre les sacrifices païens ; ils voulaient, disaient-ils, mettre un terme à la superstition, détruire la folie des sacrifices et faire exécuter rigoureusement la loi de leur père. De savants chrétiens, tels que Materne (Julius Firmicus) engagèrent les

VICTOIRE DE l'Église dans l'empire romain, b8y

empereurs à déployer plus de sévérité contre le culte immoral et corrupteur des idoles, qui comptait toujours un grand nombre de partisans.

Constant fut tué sur la frontière de l'Espagne par les soldats de l'usurpateur Magnence; Constance, à son tour, défit ce dernier près de Mursa et régna seul de 350 à 361. En 353, il ordonna sous peine de mort la fermeture des temples et l'abolition des sacrifices, et menaça de peines rigides les fonctionnaires négligents. Ces prescriptions rigides furent renouvelées dans la suite, sans être partout observées. La persécution ranima les forces du paganisme expirant. Tandis que l'empereur faisait renverser les temples ou les donnait aux chrétiens, il ne s'opposait point à ce que les plus célèbres des hautes écoles, et par conséquent tout ce qui constituait à peu près l'instruction des classes élevées, restassent aux mains des sophistes païens et desphilosophesneoplatoniciens.il continuait également, par la même inconséquence, de nommer les prêtres du paganisme. En 357, il défendit de passer au judaïsme.

Comme Constance s'immisçait beaucoup plus encore que son père dans les affaires religieuses et qu'il essayait d'assurer la prépondérance de l'arianisme, il s'attira tout à la fois l'aversion des catholiques et la haine des païens. Dans ses guerres avec les Perses, il fut presque toujours malheureux. La couronne impériale lui fut disputée par plusieurs rivaux: Magnence, dans les Gaules et l'Italie ; Bertranion, en lllyrie ; Népotien, à Rome. Lui-même n'avait point deflls. Ses plus proches parents étaient les neveux de Constantin le Grand, Gallus et Julien, fils de Constance, qui avaient été épargnés dans le meurtre de leur père, Gallus à cause d'une maladie réputée mortelle, Julien à raison de son jeune âge. Constantin créa César son cousin Gallus, puis il le fit mettre à mort sur un soupçon de haute trahison. Julien, le plus jeune des frères, fut soumis à une étroite surveillance ; cependant Constance le fit César et l'envoya en Gaule contre lesbarbares. Julien y remporta une victoire et fut proclamé Auguste par son armée. Craignant pour sa vie et pour son empire. Constance se fit baptiser par levèque arien Euzoius et se prépara à marcher contre Julien. 11 mourut en route d'une attaque

d'apoplexie, entre la Cappadoce et la Cilicie, aux sources du Mopsus (3 nov. 361), dans la 45' année de sa vie et dans la 24 ''de son règne.

Euseb., In proœmio vitae Const. Socr., I, 39 et seq.; II, 5, 25, 32, 4ö; III, 1 et seq.; Sozom., II, 34; III, 2; IV, 7; V, 1 et seq.; Theod., I, 33 ; II, 4; III, 1.— Lois de 341 (Cod. Theod., XVI, x, 2, 3); 353 (ib., lib. IV. Cf. lib. V, VI, an. 353-356); 357 (ibid., tit. viii, lib. VII, 9); 358 (ibid., XII, 1, 46). — Jul. Firm, Maternus, De errore profanar. religionum, Vindob., 1867; Corp. Script, eccl. lat., vol. II, p. 77 et seq.; Th. Rüdiger, De statu et conditione paganor. sub. imperat. christ, post Constantin., Vratislav., 1825; Tzschirner, etc. (ci-dessus I, § 80). Lübker, Fall, des Heidenth., Schwerin, 1856.

La réaction païenne sous Julien. — Julien.

6. L'avènement de Julien ranima les espérances de la faction païenne, et ce prince mit en effet tout en œuvre pour les remplir et extirper le christianisme qu'il avait apostasie. Sa désertion de l'Église chrétienne s'explique à la fois et par l'éducation qu'il avait reçue et par les tristes expériences de sa jeunesse, et par ses vues ambitieuses, qu'entretenaient avec soin les savants du paganisme, et par les circonstances extérieures où il vécut, et enfin par la trempe de son caractère. Sa mère Basilina était morte peu de temps après sa naissance, et son père, nous l'avons vu, avait été, ainsi que d'autres parents, assassiné par ordre de Constance. Il fut élevé nonseulement par des étrangers, mais par des païens fanatiques, surtout par l'eunuque Mardonius, issu de la famille de sa mère, qui cherchait à l'enthousiasmer pour les dieux d'Homère et d'Hésiode et à aigrir le ressentiment qu'il gardait des injures infligées à sa famille par des empereurs chrétiens. L'empereur Constance l'avait fait élever chrétiennement dans une campagne solitaire, à Macellon, en Cappadoce.

A l'âge de vingt ans, tandis que son frère Gallus étudiait à Éphèse, Julien fréquenta l'école de Constantinople sous la direction de son pédagogue, l'astucieux Mardonius : ses premiers maîtres furent le grammairien Nicoclès et le sophiste Ecébolius. Le bruit s'étant répandu dans le peuple qu'il était déjà capable de régner. Constance s'en émut et l'envoya (351) en Nicomédie auprès de l'évêque arien Eusèbe, chargé de continuer son

Victoire de l'église dans l'empire romain. 391

éducation. Constance lui défendit d'assister aux leçons du sophiste Libanius, qui s'y trouvait alors. Julien s'en dédommagea en lisant furtivement ses écrits et en se liant avec Maxime d'Éphèse, philosophe néoplatonicien. Il n'en devint que plus hostile au christianisme et plus impatient de régner. Comme il redoutait Constance, il affecta les dehors d'un chrétien , s'affubla du costume des moines et se fit nommer lecteur de l'ÉgUse d'Antioche ; car l'empereur, qui voulait l'écarter du gouvernement, l'avait destiné à l'état ecclésiastique. Son frère Gallus, qui le visita en Nicomédie après qu'il eut été nommé César, l'exhorta à se montrer constamment fidèle à la religion chrétienne, ainsi qu'il faisait lui-même ; mais il ne produisit sur lui aucune impression.

Gallus ayant été assassiné en 354, Julien fut, par ordre de Constance, surveillé plus étroitement que jamais ; mais il échappa à ses gardiens. L'impératrice Eusébie découvrit sa retraite et s'employa en sa faveur avec tant de succès qu'il obtint la permission d'étudier la philosophie à Athènes. Il y eut pour condisciples saint Basile et saint Grégoire de Nazianze, qui devinrent plus tard deux évèques célèbres. Julien se pavanait fièrement sous le manteau de philosophe, et comme l'empereur n'avait point d'enfant mâles, tous les sectateurs du paganisme avaient les yeux fixés sur celui qu'ils considéraient comme l'héritier présomptif de la couronne. Lui-même ne négligeait rien pour leur complaire, et se moquait en leur présence des chrétiens divisés entre eux. Rentré dans la ville impériale, il réussit par ses flatteries hypocrites à gagner les bonnes grâces de Constance, qui le nomma César en 337 et l'honora du commandement dans une expédition contre les Francs et les Germains.

En Gaule, Julien se fit aimer des soldats, tout en cherchant à énerver par la boisson et les plaisirs les membres de son conseil de guerre, afin de pouvoir se plaindre de leur mollesse auprès de Constance. Sa proclamation comme Auguste était depuis longtemps préparée ; il ne fit rien pour s'y opposer, et il partit de la Gaule pour aller combattre Constance. Il avait demandé un signe à Jupiter; ce signe lui fut défavorable. Il avait déclaré naguère, en présence de l'empereur qui demandait des troupes contre les Parthes, que

la Gaule ne pouvait se passer d'une armée ; il fit sortir son armée de la Gaule et marcha contre son légitime souverain, dont la mort seule prévint une guerre civile.

Juliani Op., éd. Petav., 1583; éd. Spanhem, Lips., 1696, t. II,in-fol. Lettres de Julien dans Muratori, Anecd. gr., p. 326 et seq.; Jul., Ep., acced. fragmenta breviora, Mogunt., 1828; Op., éd. Hertlein, Lips., vol. II, 1876; Am. Marcellini, Bist., lib. XVI-XXV; Liban., Oral, parent. Eunap.; Vit« Sophist.; Zosim., III, 9; Greg. Naz,, Or. contra Julian., I et II (éd. Maur., Or., iv, 5); Soor., III, 1 et seq.; Soz., VI et seq., 16 ; Theod., UI, 2 et seq.; Tillemont, Mémoires, t. VII, p. 322 et suiv.; De la Bletterie, Vie de l'empereur Julien, Amst., 1735; Gard. Gerdil, Gonsidérations sur Julien (Op., X, p. 57 et seq., ed. Rom.); Stolberg, part. XI, p. 316 et suiv.; Katerkamp, II, p. 257 et suiv.; Néander, Kaiser Julian u. sein Zeitalter, Leipzig, 1812; Jondot, Histoire de Julien, Paris, 1817; UUmann, Greg. v. Naz., Darmstadt, 1825; Van Herwerden, De Juliano imp. relig. chr. hoste eodemque vindice, Lugd. Batav., 1827; Wiggers, Julian der Abtrünnige (lllgens Ztschr. f. bist, tbeol., vol. VII, p. 115 et suiv,); Straus, Der Romantiker auf dem Throne, Mannh., 1847. — Civiltà cattolica, 1853, ser. II, vol. ü, n. 75, p. 241 et seq.; Auer, Kaiser JuUan der Abtrünnige im Kampfe mit den Kirchenvoetern seiner Zeit, Vienne, 1855 ; A. Broglie, loc. cit. (§ 1), vol. III, IV; C. SeVnisch, Julian, Breslau, 1862; Lübker, K. Julians Kampf u. Ende, Hamb., 1864; Mücke, Fl. Glaud. Juhan, Gotha, 1869.

Julien empereur.

7. Cette fois, Julien jeta son masque de chrétien, rétablit les fêtes païennes, releva les statues des dieux et se donna pour mission de rendre à l'ancien culte des Romains son premier éclat. Le nouvel empereur fit son entrée dans Constantinople le ti décembre 361. Le christianisme, qu'il ne connaissait que par les ariens et qu'il n'avait jamais jugé avec impartialité, devint l'objet de tous ses sarcasmes, tandis qu'il s'apitoyait sur les persécutions qu'avait subies le paganisme et lui donnait toutes les marques de respect. Il essaya de le relever sur les bases du néoplatonisme, en y mêlant quelques éléments chrétiens , excellent moyen d'affaibUr l'influence morale du christianisme. Le génie païen tressaillit d'un vie nouvelle et ramassa toutes ses forces ; mais c'étaient là les accès désespérés d'un moribond, les dernières lueurs d'une flamme qui s'éteint,

Julien essaya de restituer l'ordre de choses qui existait

VICTOIRE DE l'église DANS l'eMPIRE ROMAIN. 593

SOUS Dioclétien, abolit dans l'armée les emblèmes du christianisme (le labarum), enleva aux églises et aux clercs leurs privilèges, redemanda même les donations qui leur avaient été faites sur les biens des temples et des communes, éloigna autant qu'il le put les catholiques des emplois publics, et, sous divers prétextes, fit emprisonner et mettre à la torture des chrétiens notables. Tandis qu'il lâchait les rênes à la fureur longtemps contenue et au fanatisme des gentils, qu'il les laissait assouvir leur rage contre les chrétiens, surtout à Alexandrie et à Bostra; tandis que les préfets pouvaient mettre les fidèles à mort au gré de leurs caprices, comme fit Apronianus à Rome, lui-même faisait éclater son ressentiment personnel en se débarrassant de ceux qui passaient pour l'avoir offensé ou tourné en dérision.

Tout lui servait de moyen, ses lettres comme ses édits, pour se railler des fidèles, qu'il traitait de galiléens et d'impies. Il leur défendit d'enseigner les lettres, afin de les condamner à l'ignorance et de les vouer au ridicule. Les païens euxmêmes trouvaient ces procédés excessifs et méprisables ; plusieurs prêtres chrétiens essayèrent par différents travaux de suppléer à l'absence de la littérature classique et de rendre cette privation moins onéreuse à leurs frères, lis prouvaient assez par là qu'ils n'en étaient pas les ennemis. Les galiléens, au dire de l'empereur, devaient se contenter de leur Matthieu et de leur Luc ; ils n'avaient rien à voir dans les auteurs classiques.

Julien, changeant ensuite de tactique, promit la même tolérance à tous les partis chrétiens, catholiques, donatistes, ariens, nova tiens, etc., espérant que dans leurs luttes réciproques ils finiraient pas s'entredévorer. Ce fut dans ce dessein qu'il rappela les évêques et les prêtres exilés, tout en continuant par tous les moyens possibles de les rendre odieux et méprisables. Il réussit à faire apostasier plusieurs chrétiens de nom. Il combattit la religion de la croix, qu'il haïssait sans la comprendre, dans une multitude de lettres, d'édits, de discours, d'hymnes, de traités et de satires; il se moqua des empereurs chrétiens ses prédécesseurs, accabla de ses railleries les habitants d'Antioche et attaqua le christianisme dans un ouvrage en huit livres.

ü\)i . IIISIUIKK DE l'ÉGLIS£.

« Aussitôt, dit saint Chrjsostome, que Julien eut publié son édit pour le rétablissement de l'idolâtrie, on vit accourir, de toutes les parties du monde, les magiciens , les enchanteurs, les devins, les augures, et tous ceux qui faisaient métier d'imposture ou d'illusion; de sorte que tout le palais se trouvait plein de gens sans honneur et de vagabonds. Ceux qui depuis longtemps étaient réduits à la dernière misère; ceux qui, pour leurs sorcelleries et maléfices, avaient langui dans les prisons et dans les minières ; ceux qui traînaient à peine une misérable vie dans les emplois les plus bas et les plus honteux; tous ces gens, érigés en prêtres et en pontifes, se trouvaient en un instant comblés d'honneurs. L'empereur, laissant là les généraux et les magistrats, et ne daignant pas seulement leur parler, menait avec lui par toute la ville des jeunes gens perdus de débauches et des courtisanes qui ne faisaient que sortir des lieux infâmes de leurs prostitutions. Le cheval de l'empereur et ses gardes ne le suivaient que de fort loin, pendant que cette troupe infâme environnait sa personne et paraissait avec le premier rang d'honneur au milieu des places publiques, disant et faisant tout ce qu'on peut attendre de gens de cette profession. »

Julien disait du christianisme, imitant le « Veni, vidi, vici « de César : « Legi, intellexi, condemnavi » (àvéyvwv, lymw, xaTc'yvwv); à quoi les évêques auraient répondu : « Legisti, sed non intellexisti; si enira intellexisses, non damnasses. » (Sozom., V, 18.) La ruse qu'employait Julien pour persécuter et extirper les chrétiens (Naz., Or., iv, u. 62-65, p. 106 et s.) faisait dire à Grégoire de Nazianze (Or. xxxii in S. Äthan., n. 32, p. 407) que sa persécution avait été la plus cruelle de toutes (cf. Or., XLii, n. 3, p. 730). Selon lui (Or. iv, n. 93, p. 127), Julien trouvait que c'était une bagatelle quand un païen tuait dix chrétiens de sa main. A Antioche, Juventinus et Maxime furent martyrisés par ses ordres. Theod., III, H ; Chrys., Or. in sanct. Mart. Juv. et Max. (Migne, t. L, p. 571-578). Le préfet Salluste, ayant fait endurer d'affreux supplices au jeune Théodore, cela déplut à l'empereur, qui tolérait d'ailleurs tant de cruautés. Theod., loc. cit., m, 7. Rome vit mourir Jean et Paul (Tillemont, VII, 350), Dafrose. Bibiane, Démétrie (Sur. d. 2 dec). Sur l'exclusion des chrétiens de l'enseignement (cf. Julian., Ep. xxu), Ammien Marcellin disait, xxii, 10 : <( lUud autem erat iuclemens, obruendum perenni silentio, quod arcebat docere magistros rhetoricos et grammaticos ritus christiani cultores. » Cf. xxv, 4, où les mêmes paroles sont répétées, avec ces mot? : « ni transissent ad numinum cultum. » August., De civitate Dei, XVill, 52; Nazianz., Or.. XLiii (al. 20), n. H, p. 778, etc. Voyez mon article dans Wûizb. kath. "NVochenschr., 1833, I, p. 312 et suiv. Sur le rappel des évèques exilés,

VICTOIRE DE 1/ÉGI.lSE DANS l'eMI'IRE ROMALV, 595

Am. Marcell., xx, o; Soz., V, 3; Chrys., De S. Babyla (Migne, t. L, p. SC8).

Persécution du christianisme sous Julien.

8. Non-seulement on rouvrit les anciens temples et réclama aux chrétiens ceux qui leur avaient été concédés, mais on en érigea de nouveau où le culte fut célébré avec une pompe inouïe jusque-là. L'empereur, en sa qualité de grand-pontife, s'y montrait fort affairé. Il ne laissa pas toutefois de faire de nombreux emprunts aux institutions chrétiennes, afin de relever le paganisme expirant, rendant ainsi à l'objet de ses dédains un hommage involontaire. Dans une lettre adressée au païen Arsace, qui remplissait les fonctions de grand-pontife dans la Gaule, il traçait sur la conduite des prêtres des prescriptions imitées des canons chrétiens ; il leur interdisait la fréquentation des théâtres et des auberges, ainsi que toute spéculation déshonnête. Chose inouïe jusqu'alors, il obligea les prêtres païens de s'adonner à la prédication, d'enseigner le néoplatonisme et d'expliquer les mythes dans un sens allégorique et idéal. Il essaya aussi d'introduire le chant dans les offices divins, d'organiser une discipline pénitentiaire, d'instituer même une sorte de monachisme païen. Il voulut créer une hiérarchie dont les membres seraient reliés entre eux par des lettres de communion et de recommandation. L'empereur, chef suprême de l'ordre hiérarchique, n'oubliait pas de s'attribuer le droit d'excommunier ses sujets, car il lui fallait à toutes forces opposer une Église païenne à l'Église chrétienne. Tertullien, s'il eût vécu de son temps, aurait dit : « Le diable est le singe de Dieu et du christianisme. »

Il fit construire en outre, aux frais de l'État, des établissements-de bienfaisance, surtout des hospices pour les voyageurs , afin que la charité des galiléens ne fût pas plus longtemps un sujet de confusion pour les partisans des dieux'. Mais en vain essaya-t-il de ranimer le zèle des prêtres

' Jetons les yeux, disait-il à ses pontifes, sur les moyens par lesquels la secte impie des galiléens s"est multipliée, c'est-à-dire sur cette humanité envers les étrangers, sur ce soin d'ensevelir les morts, sur cette sainteté de vie qu'ils affectent. Je suis d'avis que nous mettions tout cela en pratique...

Exhortez chaque prêtre di's dieux à ne point assister aux spectacles, à

idolâtres et de la multitude ; en vain déploya-t-il toutes ses ressources d'écrivain, de législateur et de grand-pontife : l'enthousiasme religieux des gentils était à jamais éteint, et Julien, pendant la courte durée de son règne, ne put donner qu'une apparence de vie au cadavre glacé du polythéisme. Les temples demeurèrent déserts et les prêtres vicieux ; les païens eux-mêmes se moquaient des boucheries décorées du nom des sacrifices, des superstitions ridicules et de la vanité puérile de leur empereur. Julien possédait du reste toutes les qualités d'un souverain habile ; il restreignit le luxe de la cour, se montra infatigable au travail et ne négligea rien pour réaliser son plan favori, la restauration du paganisme.

Naz., Or. iv, n. 56 et seq.; Socr., III, 12; Soz., V, m, 6; Am. Marcell., lib. XXI, i ; XXV, 4; Prudent., Apotheos., vers. 450 et seq.; Julian.,

Ep. XLIX.

Julien veut rétablir le temple de Jérusalem.

9. Juhen, qui essayait d'effacer en lui le sceau du baptême par des sacrifices, des invocations et surtout du sang, favorisait les juifs en haine des chrétiens ; il leur ordonna, afin de confondre la prophétie de Jésus-Christ, de rebâtir le temple de Jérusalem. Les juifs accoururent de toutes les parties de la terre, fournirent de riches offrandes, apportèrent des matériaux et reçurent de l'État tous les secours nécessaires; mais un tremblement de terre accompagné de flammes ardentes qui s'échappaient du sol, meurtrit ou tua les ouvriers : il fallut arrêter là, sans espoir de l'achever, une œuvre si laborieusement entreprise. On dit aussi qu'une croix apparut dans le ciel pour marquer le triomple de l'Église. Ce triomphe était d'autant plus éclatant que les païens et les juifs ne con-

ne point boire dans les cabarets, à n'exercer aucun art sordide ou infâme. Honorez ceux qui suivront ces avis, et chassez ceux qui ne s'y conformeront pas.

Établissez dans chaque \'ille plusieurs hôpitaux, où les étrangers seront reçus avec bonté, et non-seulement ceux de notre religion, mais

aussi les autres qui sont dans l'indigence Il serait sans doute bien

honteux que, tandis qu'on ne voit aucun juif mendier, tandis que les impies galiléens nourrissent non-seulement leurs pauvres, mais encore les nôtres, nous laissassions manquer des secours nécessaires ceux de notre religion qui sont dans la misère. (Note du trad.J

vir.TüiRE DE l'Église dans lempiue romain. ."jOT

testaient pas ce fait, quelque explication qu'ils en pussent donner. Quant à l'attribuer à une explosion de l'air inflammable renfeiTïié dans les voûtes du temple, cela n'était guère possible. Les chrétiens contemporains pouvaient l'invoquer publiquement dans toute l'étendue de l'empire sans trouver un seul contradicteur.

ADDITION DU TRADUCTEUR

Le texte d'Ammien Marcellin, que je vais citer, a fort embarrassé Gibbon et avant lui Voltaire; un miracle affirmé par un païen était en effet une chose fâcheuse : il a donc fallu avoir recours à la physique, (c Julien, dit judicieusement l'abbé de la Bletterie, et les philosophes de sa cour mirent sans doute en œuvre ce qu'ils savaient de physique pour dérober à la divinité un prodige si éclatant. La nature sert la religion si à propos qu'on déviait au moins la soupçonner de collusion, M. Guizot, dans son excellente édition française de l'ouvrage de Gibbon, indique aussi quelques lois de la physique par lesquelles on pourrait expliquer jusqu'à un certain point l'apparition des feux qui chassèrent les ouvriers de Julien.

M. Tourlet, par un calcul chronologique, établit que le phénomène arrivé à Jérusalem ne fut que le même tremblement de terre qui menaça Constantinople et dévasta Nicée et Nicomédie pendant le troisième consulat de Julien, en 362. Je suis trop ignorant pour disputer rien aux faits et n'ai pas assez d'autorité pour les interpréter ou les combattre. Je les rapporte comme je les trouve. Sozomène, Rufin, Socrate, Théodoret, Philostorge, saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostome et saint Ambroise confirment le récit d'Ammien Marcellin. Julien lui-même avoue qu'il avait voulu rétablir le temple : Temi'lam illud taiito intervullo a ruinis excitare volueriin. En creusant les fondements du temple nouveau, on acheva de détruire les fondements de l'ancien temple et l'on confirma les oracles de Daniel et de Jésus- Christ par la chose même qu'on faisait pour les convaincre d'imposture.

« Au rapport de Philostorge (lih. VII, cap. iv), un ouvrier travaillant aux fondements du temple trouva sous une voûte, au haut d'une colonne environnée d'eau, l'Évangile de saint Jean. Rien de plus positif que le texte d'Ammien, le voici : Ambitiosum qvondam apiid Hierosolymum temphim, quod post multa et interneciva certamina. obsidente Vespasiano posteaque Tito, segre est expugnatum, instaurare sumptibus cogitabat immodicis; negotiumque maturandum Alypio dederat Antiochensi, qui oliin Britaiinias curaverat pro prxfcctis. Cum itaque rei idem fortitcr instaret Alypius. juvaretque provinciœ rector metuendi globi flammarum prope fundamenia crebris asstdtibus erumpentes, fecere

59âi kisTomii de l'èglisk.

locum, exustis aliquoties opcrantibus, inaccessunit hocque modo elemento deslinatius repelîente, cessavit incœpium^

Ainsi se trouvaient déjoués les plans de ce jeune et vaniteux souverain ; mais il n'en devint que plus acharné contre les chrétiens. Sa fureur se déchaîna surtout contre Antioche, qui dut enlever les reliques du martyr Babylas pour faire place à l'Apollon de Daphné , lequel reçut pour tout hommage, et d'un seul prêtre païen, le sacrifice d'une oie.

Tandis qu'on transférait les restes du martyr, les chrétiens chantaient ces paroles du Psalmiste : « Qu'ils soient confondus tous ceux qui adorent des images taillées '. » Julien lui-même, passant devant une maison de la ville, fut condamné à eutendre la diaconesse PubUa chanter avec plusieurs vierges : « Les idoles des païens sont de l'or et de l'argent, l'ouvrage de la main des hommes ! Puissent leur ressembler ceux qui les fabriquent et quiconque met en elles sa confiance^! » L'empereur leur ayant commandé de se taire, elles entonnèrent le psaume lxvh : « Que Dieu se lève et que ses ennemis soient dispersés! » Cette matrone, déjà fort avancée en âge, fut mise à la torture par ordre de Julien. Les fidèles en général payèrent chèrement leur noble courage. Un vieillard aveugle, l'évêque Maris de Chalcédoine, le traita d'impie et d'apostat. <( Penses-tu, lui dit l'empereur, que le Dieu des galiléens te guérira? — Je rends grâce à Dieu, répondit le vieillard, de m'avoir ôté la vue, afin que je ne voie point ton visage. » Julien, qui ne voulait pas lui accorder la gloire du martyre, le laissa en paix et ajourna sa vengeance,

Sur l'effacement du baptême : Naz., loc. cit., n. 52, p. 101 ; Soz., V, 2. Reconstruction du temple juif. Am. Marcellin., Jib. XXIII, 1 ; Julian., Ep. xxv; Fragm., p. 295, éd. Spanh.; Rabbi Gedalja dans le Schalscheleth bakkabba, f. 89, 2; Naz., Or. 5, n. 4, p. 149; Chrys., Hom. contra Jud., et quod Chr. sit Dens, n. 16; in S. Babyl., n. 22; Expos, in Ps. ex, n. 4, 5; Hom. iv in Matib., n. 1; Hom. xi.i in Act., n. 3 (Migne, t. XLVIII, p. 833; t. L, p. 368; t. LV, p. 285 et s.; t. LVII, p. 40 et seq.; t. LX, p. 291); Ambros., Ep. xxix ad Theod.; Socr., III, 20; Soz., V, 22; Theod., III, 15 (al. 20); Rufin, X, 37; Philost., Hist. eccl., VII, 914 (Migne, t. LXV, p. 546, 532); Niceph., X, 32, 33; Dieringer, System der gœttl. Thaten, I, p. 380 et suiv. — Événements d'An-

1 Chateaubriand, Études historiques. — ' Ps. xcvi, 7. •— ' Ps. cxni, 118.

vimoiRE DE l'Église dans l'empire uuôiaix. üOO

liüche, Theod., III, 6, 14 (al. 9, 17); Chrys., Hom. in S. Babyl., loc. cil.; Philost., loc. cit., cap. vm, xiij Maris de Chalcédoine, Socr., III, 12.

Mort de Jtilien.

10. Bientôt après, Julien dut se préparer à une expédition contre les Perses. Comme il lui fallait de l'argent, il imposa de lourdes amendes à quiconque refusait de sacrifier. La rage des païens contre les fidèles ne connut plus de bornes, et on assure que des aruspices allèrent jusqu'à tuer des enfants enlevés à leurs parents chrétiens. Aveuglé par son orgueil, qu'alimentaient encore les oracles et les devins; persuadé que l'àme du grand Alexandre avait passé en lui, Julien avait honteusement congédié les ambassadeurs de la Perse, et, une fois la guerre commencée, repoussé toutes les propositions de paix. Il mourut l'an 363, après un règne de trois ans, à la suite d'une blessure qu'il avait reçue, et réduit à s'écrier, en rendant le dernier soupir : « Gahléen, tu as vaincu! » Le « Fils dédaigné du charpentier » avait effectivement terrassé ce redoutable enfant des hommes ; l'Église respirait de nouveau, délivrée d'une foule de membres gangrenés, illustrée par de nouveaux héros, éprouvée cette fois encore au feu de la persécution, pleinement justifiée contre les prétentions d'un tyran dont les infamies, mises au service de la superstition, ne furent pleinement dévoilées au monde qu'après sa mort.

Theod., III, 20; Soz., VI, 2; Socr., III, 21; Naz., Or. xxi, n. 33, p. 407 et seq.; Or. v, n. 13, p. löo; Or. iv, n. 92, p. 126. Cf. Theod., m, 21, 22.

Particularités du règne de Julien.

11. Le règne de Juhen est surtout remarquable en ce que cet empereur essaya de faire passer les chrétiens pour des révoltés et des rebelles. Pareil à ceux qui mêlent le poison à la nourriture afin de tuer plus sûrement, il essaya d'identifier le respect dû à l'empereur avec le culte des faux dieux, et de confondre leur adoration avec les lois de l'État. C'est ce que Grégoire de Nazianze' relève surtout contre lui, et

' Oral. IV, cap. lxxxi.

GOO HISTOIRE DE l'ÉGUSE.

c'est en cela que Julien a été le modèle et le précurseur des législateurs « tolérants et libéraux » des siècles à venir. Les images de l'empereur devaient figurer sur la même ligne que celles des fausses divinités, et les chrétiens se voyaient dans l'alternative ou de paraître apostasier le christianisme s'ils honoraient la statue de l'empereur, ou, s'ils refusaient, de passer pour ses ennemis et d'être coupables de lèse-majesté. Les plus clairvoyants démêlèrent ce piège et expièrent cruellement leur pénétration ; les uns perdirent la liberté et la vie, sous prétexte d'avoir méprisé l'empereur, tandis qu'en réalité, dit Grégoire de Nazianze, ils s'exposaient aux plus graves dangers pour servir leur véritable souverain et rester fidèles à leur religion.

Quant aux gens inexpérimentés, plusieurs tombèrent dans le piège de Julien. Cette conduite, indigne d'un grand prince, suffirait seule pour imprimer à son nom une fiétrissure indélébile. N'était-ce pas une chose révoltante que de placer devant un simple soldat, en présence de l'empereur, de l'or, de l'encens et du feu, et d'entendre la foule presser ce soldat de brûler l'encens en l'honneur du souverain, afin de recevoir ensuite l'or de ses mains généreuses, mais en exposant le salut de son àme. « Quelles myriades de Perses, quels arcs, quelles frondes, quelles armes, quels appareils de guerre, quels béliers auraient pu produire chez ces vaillants soldats ce qu'a pu faire une seule main, une seule heure et une seule proposition infâme ' ? »

Lorsque, plus tard, dans un festin, les camarades de ces mêmes guerriers, leur voyant faire le signe de la croix, leur demandaient comment ils pouvaient invoquer encore Jésus- Christ après l'avoir renié, et que ces guerriers apprenaient que l'acte solennel qu'ils avaient fait devant l'empereur était une apostasie, ils quittaient à l'instant la table et, transportés d'une juste fureur, ils couraient à travers les rues, protestant qu'ils étaient chrétiens et n'avaient jamais entendu rompre leurs vœux, que c'était leur main et non leur cœur qui avait péché et trompé l'empereur, et ils étaient prêts à laver dans leur sang cet affront. Ils jetaient l'or en présence de l'em-

' Orat. IV, cap. lxxxiii.

VICTOIRE DE LEGUSE DANS l'e.MI'IRE I'.OMAÎN. (jOl

pereur et disaient : « Nous n'avons pas reçu de présents, mais une sentence de mort ; nous ne sommes pas appelés à l'honneur, mais condamnés à la honte. Soyez, 6 empereur, favorable à vos soldats; immolez-nous pour le Christ, que nous voulons seul servir. Rendez-nous le feu pour le feu, et en retour de la cendre que nous avons brûlée là, réduiseznous en cendres. Coupez ces mains criminelles que nous avons tendues, ces pieds qui nous ont conduits à notre perte. Réservez l'honneur de votre or à ceux qui ne regretteront pas de l'avoir reçu. Pour nous, le Christ nous suffit et il remplace tout le reste. » Tels sont les sentiments chrétiens qui se manifestaient dans l'armée et qui éclatèrent encore après la mort de Julien.

ADDITION DU TRADUCTEUR

Peinture de Julien l'Apostat par saint Grégoire de Nazianze. Quand Julien fut relégué à Athènes par Constance, saint Basile et saint Grégoire de Nazianze s'y trouvaient. Voici le portrait que ce dernier nous a laissé de TApostat :

« Il était de médiocre taille, le cou épais, les épaules larges, qu'il haussait et remuait souvent, aussi bien que la tête. Ses pieds n'étaient point fermes ni sa démarche assurée. Ses yeux étaient vifs, mais égarés et tournoyants; le regard, furieux; le nez, dédaigneux et insolent; la lèvre d'en bas, pendante; la barbe, hérissée et pointue; il faisait des grimaces ridicules et des signes de tète sans sujet, riait sans mesure et avec de grands éclats; s'arrêtait en parlant et reprenait haleine; faisait des questions impertinentes et des réponses embarrassées l'une dans l'autre, qui n'avaient rien de ferme et de méthodique. » Tiliemont, peignant les derniers moments de Julien, se borne à dire : « Il mourut dans la disgrâce de Dieu et des hommes. » Julien lui-même, dans le Misopogon, semble confirmer la justesse du tableau de saint Grégoire :

« La nature, comme je le présume, n'a pas donné beaucoup d'agrémeut à mon visage; et moi, morose et bizarre, je lui ait ajouté cette longue barbe pour lui inlliger une peine à cause de son air disgracieux. Dans cette barbe, je laisse errer des insectes, discurrentes in ea pedicidos, comme d'autres bêtes dans une forêt. Je ne puis boire ni manger à mon aise, car je craindrais de brouter imprudemment mes poils avec mon pain... Vous dites qu'on pourrait tresser des cordes avec ma barbe : je consens de tout mon cœur que vous y arrachiez les brins; prenez garde seulement que leur rudesse n'écorche vos mains molles f t délicates.

002 HISTOIRE DE L toUSZ.

« N'allez pas vous figurer que vos moqueries me désolent; elles me plaisent, car enfin si mon menton est comme celui d'un bouc, je pourrais en le rasant le rendre semblable à celui d'un beau garçon ou d'une jeune fille sur qui la nature a répandu sa grâce et sa beauté. Mais vous autres, de vie efféminée et de mœurs puériles, vous voulez, jusque dans la vieillesse, ressembler à vos enfants; ce n'est pas, comme chez moi, aux joues, mais à votre front ridé, que l'homme se fait reconnaître.

» Cette barbe démesurée ne me suffit pas: ma tête est sale; rarement je la fais tondre; je coupe mes ongles rarement, et j'ai les doigts noircis par ma plume.

» Voulez vous connaître mes imperfections secrètes? ma poitrine est horrible et velue comme celle du lion, roi des animaux. Je n'ai jamais voulu la peler, tant mes habitudes sont brutes et abjectes. Je n'ai jamais poli aucune partie de mon corps : franchement, je vous dirais tout, quand j'aurais même un poireau, comme Cimon ^ »

OUVRAGES A CONSULTER SUR LE N° il.

Naz., Or. iv, n. 81 et seq.; Theod., III, 13 (al. 16, s. 17).

Nouvelles mesures des empereurs contre les païens.

Jovieu, Valentinien et Valens, Gratien et Valcntînîen II, Théodose.

-12. Avec Julien s'éteignit la famille de Constantin. Lorsque Jovien, caractère doux et réservé, fut proclamé empereur par l'armée, il dit aux soldats : « Je ne puis régner sur vous, car je suis chrétien ; » la majorité répondit : « Nous aussi, nous le sommes! » Jovien accepta, puis il alla cerner les Perses et les contraignit de demander la paix, .qu'il leur accorda pour vingt-cinq ans. Quoique zélé chrétien, il usa cependant de tolérance envers le paganisme, ne défendit que la magie et restitua aux fidèles plusieurs privilèges que leur avait enlevés Julien. Quelques mois après, cet excellent prince était enlevé par la mort (36i).

Les soldats choisirent ensuite un Pannonien fort expérimenté dans la guerre, Valentinien, qui trente jours plus tard • associa à l'empire son frère Valens et lui abandonna l'Orient. Valentinien I" (364-373), qui était lui-même catholique, n'usa point de coaction en matière religieuse ; son frère Valens, un arien, accorda aux juifs et aux païens la liberté complète de religion; les catholiques seuls furent exceptés. Cependant, il poursuivit les partisans de Julien, surtout les prêtres des

^ Chateaubriand, Études historiques.

VICTOIRE DE l/ÉGI.lSE DANS l'e.MCIRE ROMAIÎÎ. CÔ3

idoles, les rhéteurs et les sophistes, et laissa les autres païens en repos. Il fut cruel et parjure envers l'usurpateur Procope. Une loi sévère fut édictée par ces deux empereurs contre les mystères nocturnes et les sacrifices d'animaux ; mais elle fut ensuite abolie pour la Grèce. Dans les villes, les rangs des païens s'éclaircissaient de jour en jour; la plupart vivaient à la campagne et dans des bourgades éloignées {pagani, paganisnms).

Valentinien I" eut pour successeurs en Occident ses fils (îratien (375-383) et Yalentinien II (375-392). Ce dernier ne fut d'abord empereur que de nom, car il n'avait que quatre ans. Devenu seul souverain après la mort de Valens en 378, Gratien associa à l'empire Théodose, excellent capitaine espagnol, qui règua en Orient depuis 379. Tant que dura la guerre avec les peuples barbares, surtout avec les Goths, les païens furent généralement épargnés; toutefois Gratien déposa le costume de grand-pontife, fit enlever du sénat romain l'autel do la Victoire et retira aux prêtres païens et aux vestales les subsides qu'ils recevaient de l'État. Après le meurtre de Gratien (383), l'usurpateur Maxime s'affermit dans la Gaule, d'où il menaça Valentinien II, alors sous la tutelle de sa mère Justine; il fut vaincu en 388 par Théodose, qui assura provisoirement l'autorité du jeune Valentinien en Occident. Des païens influents de Rome, surtout le préfet Symmaque, travaillèrent en vain, par des écrits et des ambassades, à faire supprimer les ordonnances de Gratien. Saint Ambroise, évéque de Milan, contribua beaucoup à leur maintien.

Socr., m, 22, 24 et seq.; Soz., VI, 3; Theod., IV, 1,4; llufin, XI, 1; Themist., Or. ad Jov.; Or. v, p. 83. — Am. Marcellin., xxvi, 10 et seq., xïx, 9 ; Theod., IV, 3, H et seq.; Socr., IV, 5, 8 et seq.; Soz., VI, 9; Naz., Or. xliii in laud. Basil., Zosim., IV, 3, 8; Cod. Theod., IX, 16, 7. Le nom de pa;/«ni "est employé officiellement, 368, Cod. xvi, 2, 18, et plus loin, lib. XI, ibid., an. 412. Aug., Retr., II, 43 : «Deorum falsonim cullores, quos usiiato nomine paganos vocamus. » Cf. De op. monach., cap. II ; Oros., Praîf. hist. : « Qui alieni a civitate Dei ex locorum agrestium compitis et pagis iiagani vocantur sive gentiles. » C. Mar. Victorin., in Gai., lib. Il (Maï, V. Scr. N. C, III, II, p. 129) : « Graeci, quos paganos vocant. » De homousio recipiendo, cap. i : « Graeci, quos Hellenas vel paganos vocant, inultos deos dicunt; » dans Tert., De cor.

(i04 HISTOIRE DE L ÉGLISE.

mi!., cap. xi : « Fidelis paganus, » et : « Apud hune (Jesum) tam miles est paganus fidelis, quam paganus est miles infidelis. » Autrefois le c< paganus, = non militans, » àiï6),£[j.o;, ne combattait pas. Cf. Plin, 1. VII, ep. XXV ; lib. X, ep. xvni. — A ceux qui objectaient qu'il y avait encore maintenant des villes adonnées à l'ancienne idolâtrie et à la superstition, saint Chrysostome (De S. Babyla, Migne, t. L, p. 544) répondait qu'elles étaient peu nombreuses, qu'il fallait l'attribuer à l'influence des citoyens riches qui séduisaient les pauvres, à l'immoralité, à la multitude des divertissements de nuit et de jour, et aux nombreuses occasions qui portaient au vice. — Sur Gratien, Zosim., IV, 36; Auson. Grat., Act. ad Grat., cap. x, xii; Theod., V, i, 12 et seq.; Cod. Theod., XVI, 10, 20; J. A. Bosi^us, De ponliücatu max. imp. praecipue christ. (Greevii, Thés. ant. rom., V, 270); Civiltà cattolica, 1833, sér. II, vol. IX, p. 263 et seq., 313 et seq. — A. Symmachi Epist. et orat., éd. Mog., 1608, éd. (Parei) Francof., 1642. Contre Symmaque, Ep. x, 34, 36, 61, voyez saint Ambroise, Ep. xvu, xviii ; Prudent., Lib. II cont. Symm.; Schmieder, Des Symmachus Gründe und des Ambrosius Gegengründe, Halle, 1790. — Villemain, De Symmaque et de saint Ambroise (Mélanges, II, 36 et seq.)

13. En Orient, Théodose, catholique décidé, avait pris de sévères mesures pour aboHr le paganisme. 11 enleva le droit de tester et d'hériter à ceux qui désertaient l'Église pour se faire païens, et défendit toute apostasie de cette nature (381 et 383). Il interdit d'offrir des sacrifices en vue de découvrir l'avenir. Plusieurs temples pa'iens furent renversés à l'instigation de quelques moines animés d'un excès de zèle, ou convertis par les évèques en temples chrétiens. L'apologie de Libanius demeura sans succès; en 386, la fermeture des temples fut prescrite en Asie et en Egypte, et en 391 la visite des temples interdite. La même année, le magnifique Sérapeion d'Alexandrie fut détruit par Théophile de ce nom, à la suite d'une insurrection sanglante des païens. En 392, le culte des idoles fut entièrement aboli et menacé des peines infligées aux criminels de lèse-majesté. Cette même année. Théodose devint seul empereur, car Yalentinien II fut assassiné à l'âge de vingt ans par les partisans d'Arbogaste, général des troupes franques.

Les païens de Rome eurent un dernier triomphe, lorsque Eugène, revêtu de la pourpre par Arbogasle et proclamé empereur, rétablit les insignes militaires du paganisme, sous Nicomaque Flavien. et restaura le culte des idoles. Le-

VICTOIRE DE l'Église dans l'empire romain. 605

victoires de Théodose mirent un terme à ce triomphe éphémère. Théodose le Grand entra dans Rome en 39 i, et dans un discours énergique exhorta le Sénat à répudier pour jamais le culte infâme des idoles. Plusieurs princes se convertirent, et ce fut à dater de Théodose que le christianisme devint la religion de l'État dans l'empire romain.

Si l'on excepte quelques éclats de colère, Théodose fut une âme nohle et généreuse, un vaillant capitaine et un grand législateur. En 39a, quand il fut au ht de mort, il exhorta ses trois fils, entre lesquels il partagea l'empire, à vivre en parfaits chrétiens, les assurant que la piété leur vaudrait la paix, que la guerre finirait bientôt par la défaite de l'ennemi et qu'ils seraient véritablement victorieux.

ADDITION DU TRA.DUCTEUR

Conversion de Rome.

« Vous eussiez vu les pères conscrits, dit Prudence, ces brillantes lumières du monde, se livrer à des transports, ce conseil de vieux Gâtons tressaillir eu i-evètant le manteau de la piété, plus éclatant que la toge romaine, et en déposant les insignes du pontificat païen. Le sénat entier, à l'exception de quelques-uns de ses membres restés sur la roche Tarpéienne, se précipite dans les temples purs des nazaréens; la tribu d'Évandre, les descendants d'Énée, accourent aux fontaines sacrées des apôtres. Le premier qui présenta sa tête fut le noble Anitius... Ainsi le raconte l'auguste cité de Rome. L'héritier du nom et de la race divine des Olybres saisit, dans son palais orné de trophées, les fastes de sa maison, les faisceaux de Brutus, pour les déposer aux portes du temple du glorieux martyr, pour abaisser devant Jésus la hache d'Ausonie.

» La foi vive et prompte des Paulus et des Bassus les a livrés subitement au Christ. Nommerai-je les Gracques, si populaires? Dirai-je les consulaires qui, brisant les images des dieux, se sont voués avec leurs licteurs à l'obéissance et au service du Crucifié tout puissant? Je pourrais compter plus de six cents maisons de race antique rangées sous ses étendards.

» Jetez les yeux sur cette enceinte : à peine y trouverez vous quelques esprits perdus dans les rêveries païennes, attachés à leur culte absurde, se plaisant à demeurer dans les ténèbres, à fermer les yeux à la splendeur du jour : ^

Vis pauca invenies gentilibus obsita nugis Ingénia, obtritos aegre retinentia cultus,

Et quibus exactas placeat servare tenebras, Splendentemque die medio non cernere diem ^

Fléchier, Ilist. de Théodose le Grand, nouvelle édition, Paris, 1776; Stuffken, Diss. de Tlieod. M. in rem chr. meritis, Lugd. Bat., 1828). Lois de Théod., Cod. Th., XVI, vu, 12; x, 7; x, 12-15; v, 19, 43. Cf. lib. Il Cod. Just., I, 11, de pag. et sacr. — Socr., V, 16; Soz., VII, 13; Theod., V, 20 et seq., 26; Rufin, XI, 19, 22 et seq.; .4mbros., Ep. xv; Hier., Ep. vu; Zosim., V, 23.

Marcelle, évèque d'Apamée, fut brûlé par les païens, lors de la destruction d'un temple à Aulon. Vn concile d'Antioche (388) défendit à ses fils de venger sa mort. Soz., loc. cit.; Theod., V, 21. Sur les païens de Rome sous Eugène, voyez le poème trouvé à Paris par Delisle; Rossi, Bull, di archeol. crist., 1868, p. 49 et seq.; cf. Soor., V, 25. Saint Augustin (De civit. Dei, V, 25 et suiv.) confirme les paroles que Théodose mourant adressa à ses fils (Theod., V, 25); il montre par l'exemple de Constantin et de Théodose que Dieu envoie de grandes prospérités teriestres aux princes vraiment chrétiens. De Théodose, il loue surtout sa sollicitude pour Valentinien II, son amour pour ses ennemis, la sagesse de ses lois, l'humilité de sa pénitence à Milan, son dévouement inaltérable à l'Église (« cujus Ecclesiœ se membrum esse magis quam in terris regnare gaudebat, » V, xxvi, 1).

Les fils de Théodose 1er. Derniers restes du paganisme.

1 i. Des deux fils de Théodose, Honorius régna en Occident (395-423), sous la direction de Stilicon ; Arcade (395-408) et après lui son fils Théodose régnèrent en Orient (408-450). Ces princes marchèrent sur les traces du grand Théodose. Les païens demeurèrent exclus des emplois publics et l'œuvre de la destruction des temples suivit son coui's. Tandis que les pa'iens se repaissaient de prétendues prophéties et assuraient que le christianisme ne durerait que 365 ans, ils étaient condamnés à le voir de jour en jour plus prospère, pendant qu'on réduisait en poudre leurs sanctuaires et leurs idoles, suivant ce que firent à Carthage les comtes Gaudence et Jovius. Il fut décidé plus tard qu'on conserverait les temples encore debout, quand ils seraient remarquables par leur valeur artistique. Les troubles, les combats occasionnés par l'invasion des peuples barbares profitèrent souvent aux païens, qui les expliquaient par la colère de leurs dieux; la détresse où Ton était alors obli-

' Aurel. Prudent., Contra Symmachum^ prœfedum iirbis.

VICTOIRE DE L ÉGLISE DANS LE.MPIRE ROMAIN. COl

geail de les épargner. Plusieurs parties de l'empire tombèrent dans un grand abandon, et les lois impériales ne furent point partout observées.

Théodose II disait, il est vrai, en 423, qu'il doutait qu'il y eût encore des païens dans son empire, mais il ne faut pas prendre ces expressions à la lettre ; seulement leur nombre était sensiblement diminué. Quant à l'empire romain d'Orient, les faits suivants attestent suffisamment que le paganisme n'y était pas tout-à-fait aboli : 1° il subsistait encore clandestinement en plusieurs endroits, quelquefois sous la forme de sectes chrétiennes, tels que les hypsistaires (adorateurs du Dieu suprême), en Cappadoce, qui avaient accepté des coutumes juives et se rapprochaient des Africains adorateurs du ciel (cœlicolœ) et des messaliens (euphémites); 2° l'école néoplatonicienne d'Athènes ne fut fermée qu'en 529, par ordre de l'empereur Justinien ; 3" on découvrit encore sous cet empereur, à Constantinople même, plusieurs païens et des vestiges de leur culte; 4" les mainottes, dans le Péloponèse, ne furent convertis qu'au neuvième siècle; 5° en Mésopotamxie, les arraniens demeurèrent païens et firent preuve d'une grande opiniâtreté. Lorsque le calife Mamun les menaça de mort, en 830, s'ils refusaient d'embrasser un des cultes tolérés, ils se déclarèrent sabéens (ancêtres babyloniens des mendaïtes), mais ils restèrent adonnés au culte des étoiles et continuèrent leurs sacrifices barbares. Les lois pénales édictées contre ceux qui retournaient au paganisme, contre les usages païens, les sacrifices et les augm'es furent conservées non-seulement dans le code de Théodose II, mais encore dans celui de Justinien, qui menaça de mort quiconque sacrifierait aux idoles ; puis dans les collections subséquentes du droit, même dans les basiliques du dixième siècle, et l'Église fit des règlements sur les pratiques encore subsistantes du paganisme.

Lib. m Cod. Just., 1, M (Arcad. et Hon.) : « Volumus publicorum operum ornamenta servari. » Païens en Afrique, August., De civ. Dei, XVIII, 54, 1. Loi de 423, Cod. Theod., XVI, x, 22. Cf. Valentin, III, 425; ibid., V, 63. C'est du règne de Théodose II que date la légende selon laquelle sept jeunes gens s'élaut endormis du temps de Dèce (250) se réveillèrent deux siècles après et constatèrent avec étonnement le triuniphe de la crui.x. Greg. Tur., De glor. mart., Paris, 1640, p. 2to,

Ueineccius, De septem dormientibus, Lip?., 1702; Sanct. septem dormi ent. hist. Rom., 17 il.

Les hypsistaires , adorateurs du 0£Ô; Ü'^iitto:, ou û'iavio-tai, 04"*^°'» avaient une doctrine mêlée de parsisme et de judaïsme; ils tenaient de celui-ci les lois sur le? aliments et le sabbat. Grégoire de Nazianze, père du célèbre théologien, avait appartenu à cette secte. Greg. Naz., Or. xviH, n. 5, p. 333, où il est dit qu'ils honoraient tô T^ûp xai t« W/va. Selon Grégoire de Nvsse, lib. II Contra Eunom. (Migne, t. XLV, p. 484), ils appelaient Dieu ü<]''<^'^°? ou TiavToy.pàTwp, mais non père. Voy. Clémencet, in Nazianz., loc. cit., p. 328; Bœhmer, De hypsist., Berol., 1824; UUmann, De hyps., Heidelb., 1823, et ses remarques dans Heidelb. Jahrb., 1824; Bœhmer, Einige Bemerkgn. zu den Ansichten über die Hyps., Hambourg, 1826; Néander, I, p. 810, n. 5. D'après ce dernier, les cœ/icote d'Afrique, contre lesquels Honorius publia des lois (408 et 409, Cod. Theod., XVI, v, 43; viii, 19), provenaient des prosélytes juifs de la porte, et leur baptême était probablement le baptême des prosélytes juifs (comp. lib. XII Cod. Just., I, 9; Basil., I, 42; Schmidt, Hist. cœlicol., 1704. On cite également les abélouiens d'Afrique (DiDib!; 2X de piSy 2K, totyip \i<\n<Tzoç, ou, selon saint Augustin, De hser., cap. lxxxvi, d'Abel, d'après Bochart, Geogr. S., II, 16, de l'arabe theabbala, S^ND, « ab uxore se continere »). Ils s'abstenaient de l'usage du mariage, Aug., loc. cit.; Aug., Praedeslin.; Fabric, Cod. pseudepigr. V. T., p. 134 et seq., ed. vet. En Phènicie, il y avait Ôcoteoeï;, issus peut-être d'un ancien système religieux qui subordonnait le sabéisme au monothéisme, si toutefois ils ne provenaient pas d'un éclectisme plus récent. Saint Cyrille, lib. III, De adorât. (Migne, t. LXVHI, p. 282), leur assigne une position mitoyenne entre les juifs et les païens. Selon saint Épiphane, Hœres., lxxv, 1 et seq., il y avait des euphémites païens qui, tout en admettant des dieux, ne recevaient dans leurs « proseuques » que lecpantocrator, » et s'y réunissaient, \i.tià TioÀxr,; l-jyywyiaç xai oiTwv. Ils subordonnaient leur polythéisme au monothéisme. Ce que nous savons d'eux convient tout-à-fait, sauf l'élément judaïque, aux hypsistaires.

2. L'école d'Athènes avait parmi ses célébrilés : Plutarque, Cyrien, Hiéracles, Proclus, Marin, Isidore, Amélius, Olympiodoi'e, etc. Sur la fin de l'école néoplatonicienne, voy. Schule, Agath., II, 30; J. Malala, Chron., IL p. 63, 82, éd. Yen., 1733. Theophan., Chronogr., p. 153; Procop., Hist. arc, cap. xxvi, p. 377, éd. Yen. — Sur Proclus (412-423), sur Damasius, auteur des quatre livres IlEpi uapacio^wv (Phot., cod. 130) et de la Vie d'Isidore (Ibid., cod. 242, où l'on trouve aussi des renseignements sur d'autres philosophes , par exemple sur Théodore d'Ésine), Isidore et Simplicius, voy. Néander, I, 432-455.

3. Le monophysite Jean d'Éphèse, « chef des païens, » fut autorisé par Justinien à convertir des païens. Assemani, Bibl. Orient., II, p. 83; Schœnfelder, Die K. G. des Job. v. Eph. (A 20). Sous Tibère

VICTOIRE DE l'église DANS LEMPIRE ROMAIN. 609

(378-582), Anatole d'Antiocbe fut mis à mort à Constantinople pour cause d'idolâtrie. Evag., V, 18; Baron., 580, n. 2 et seq.

4. Mainottes, Const., Porphyrog., De admin. imper., cap. l, p. 221; Fallmereyer, Gesch. der Halbinsel Morea, I, p. 223, 230.

3. HaiTaniens, Procop., De hello pers., II, 13; Hottinger, Hist. or., éd. 2, p. 252, 273, et autres sources dans Dœllinger, Heidenth., p. 403.

6. Cod. Justin., I, il, 7 et seq.; Phot., Nomocan., IX, 25 (Pitra, II, p. 552 et seq., où sont aussi indiqués les passages des basiliques).

Restes du paganisme en Occident.

15. Il en fut de même en Occident. Plusieurs païens se maintinrent dans les îles de Sardaigne et de Corse, tandis qu'un grand nombre de chrétiens retombèrent dans lidolàtrie, ce qui détermina Grégoire le Grand (594) à envoyer des missionnaires aux apostats (barbarazini) de Sardaigne. En 597, ce pape félicitait un évèque de Corse, nommé Pierre, des succès qu'il avait obtenus dans son île auprès des païens. Sur le Mont-Cassin, dans la basse Italie, on continua de sacrifier dans un temple d'Apollon jusqu'au moment où saint Benoît le transforma en une chapelle dédiée à saint Martin. A Rome, dans le sixième siècle, on voyait encore, outre le Panthéon, qui fut changé en église chrétienne l'an 610, un temple de Janus et un temple de la Fortune. Les combats de gladiateurs y furent abolis en 404, les lupercales en 405, par le pape Gélase, qui était encore obligé de combattre cette assertion du sénateur Audromaque et de plusieurs Romains, que la destruction de ces temples amenait des maladies et surtout la peste.

Déjà l'empire romain avait succombé en Occident (476) et l'Italie voyait affluer chez elle des populations très-diverses d'origine. Ces étrangers acceptèrent la plupart les mœurs des indigènes et embrassèrent peu à peu le christianisme. Cependant, ici comme ailleurs, les coutumes païennes continuèrent encore longtemps de prédominer parmi les nouveaux convertis. L'aucien paganisme classique, incapable de reconquérir sa première puissance, succombait à sa faiblesse intrinsèque, à son immoralité et à sa superstition. Comment résister du reste à l'activité d'une foule d'évèques et de docteurs ', à la

* Il faut reconnaître aussi que la conduite de plusieurs fidèles était pour les païens un sujet de scandale.

HIO HISTÜIRK DE LÉGLlSr:.

destruction des temples, à la disparition des prêtres des idoles, à la rigueur des lois, fortifiée encore par les privilèges dont jouissaient les fidèles ? Du côté des chrétiens, plusieurs actes de violence furent commis, tel que le meurtre d'Hypalie, femme philosophe d'Alexandrie. Sans ces excès de zèle, la victoire des chrétiens sur le paganisme eût été beaucoup plus consolante.

Les plus éclairés d'entre les docteurs de l'Église, saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostome, saint Augustin, protestaient contre ces abus et en détournaient les fidèles. L"Église n'obtint jamais de plus beaux triomphes que lorsque les siens ne deshonorèrent pas leur victoire par la cruauté envers les vaincus. Il faut avouer, au surplus, et cette remarque est de saint Chrysostome, que jamais empereur chrétien ne lança contre les gentils des décrets aussi cruels et tyranniques que ceux que les sectateurs des démons édictèrent contre les fidèles ; jamais on ne leur rendit la pareille. La chute du paganisme était inévitable dès qu'on permettrait seulement au christianisme de respirer et de se mouvoir sans entraves; les efforts de quelques hommes, mêmes appuyés de la force intellectuelle et de la force physique, ne pouvaient rien contre la vertu de Dieu : le résultat général restait le même. Malgré les mesures de coercition employées dans la suite par quelques empereiu^s, il demeure toujours vrai que lÉglise n"a triomphé que par la force divine qui résidait en elle.

Corse et Sardaigne, Greg. Magn., lib. IV, ep. sxiii et seq.; lib. VIII, I (éd. Bened., H, TOI, 803). P. Martini, Storia eccl. di Sardegna, Cagliari, 1839, I, p. 134 et seq.; Rohrbacher, édit. allem., IX, p. 432-439. Mont-Cassin, Greg. Magn., lib. II; Dial., lib. VIII, ep. xvm, ad Syn. Temples d'idoles à Rome, Procop., De hello goth., I, 25, 28; Paul, diac, Hist. Long., IV, 37. — Lupercales, Gelas., Tract. \i adv. An dromach., Thiel ^A lö, a\ I. p. 098-007. Les usages païens chez les convertis, Salvian., De gubern. Dei, il, 8. Hypatie, Socr., VII, 14 et seq. Nobles sentiments envers les païens vaincus, Naz., Or., v, n. 33 et seq., 36, p. 169 et seq.; Chrys., De S. Bah. (Migne, t. L, p. 337); Aug., Serm. xxiv, 62. Voy. Néander, p. 130.

Polémistes païens et apologistes chrétiens. — Julien.

16. La lutte entre les deux religions, au quatrième siècle, allait décider de la vie ou de la mort. Aussi, malgré sa déca-

Victoire de l'église dans l'empire romain. 6li

dence, le paganisme entra-t-il en campagne armé de toutes ses forces. Cette fois l'attaque partit des chrétiens : l'orgueil que le paganisme puisait dans le sentiment de son ancienne grandeur l'empêchait de se défendre contre les chrétiens qu'il haïssait ; il chercha donc autant qu'il put à garder son attitude offensive. Julien dépensa toutes les ressources de son génie à glorifier l'ancien culte des dieux et à représenter le christianisme comme une invention misérable, composée de lambeaux arrachés aux juifs et aux païens, en même temps qu'il l'accusait de conspirer contre l'empire. Il s'attaqua d'abord à l'Ancien Testament, fondement du Nouveau : c'était, à l'entendre, un ramassis de mythes touchant l'origine du monde et la création de l'homme, sur lesquelles Platon avait répandu de tout autres lumières ; il enseignait de Dieu des choses toutà-fait indignes de lui, l'anthropomorphisme; il était convaincu d'ignorance, de partialité, d'impuissance et d'injustice; sa législation n'avait rien de comparable à celle des Grecs et ses travaux rien de commun avec les œuvres des poètes et des philosophes grecs.

Il fut encore plus violent contre le Nouveau Testament : Jésus n'a rien produit de grand, rien fait d'extraordinaire ; c'est l'evangéliste Jean qui l'a divinisé. Aux œuvres de ce Jésus mort sur une croix, l'antiquité oppose des travaux d'une tout autre valeur : la brillante littérature des Grecs, la souveraineté universelle de Rome, le déploiement d'un culte grandiose. Sa doctrine n'a rien de pratique, elle est dangereuse à l'État et antisociale ; si tous les hommes la suivaient, il n'y aurait plus ni marchand, ni cités, ni peuple, ni économie nationale '. La vie des chrétiens a toujours été immorale et insensée ; les chrétiens nouveaux se sont faits les persécuteurs des païens orthodoxes et des hérétiques, ce que le Christ et Paul ne leur avaient sans doute point commandé, car ils ne pouvaient espérer que leurs sectateurs deviendraient jamais puissants. Le témoignage de Paul suffirait seul pour montrer combien les premiers chrétiens étaient corrompus. On ne peut appliquer à Jésus les prédictions de l'Ancien Testament' qu'en faisant violence au texte. Les généalogies de Matthieu et de

^ Matth., XIX, 21. — * DeuL, xviii, 18; Gen., XLix, 10.

t'.l'i HISTOIRE DE L ÉGIJSÈ.

Luc se contredisent, ou plutôt tous les livres sacrés des chrétiens fourmillent de contradictions. Ils n'ont jamais rendu personne meilleur et plus habile. Tout est ridicule chez eux : leur culte des martyrs et des tombeaux, comme leur culte de la croix, leur invocation à la loi mosaïque, qu'ils n'observent point, leur vaine prétention de s'affranchir du péché par le baptême, leur foi aveugle aux simagrées qu'on fait sur eux. Outre son grand ouvrage contre les chrétiens, Julien composa un pamphlet (^C«5öre5j contre Constantin 1" et Constance, où il les attaquait à la fois dans leur zèle religieux et dans leur vie privée, blasphémait contre le baptême et la pénitence des chrétiens ; puis un autre (Misopogon) contre les habitants d'Antioche, qui se montraient pleins de ferveur et s'étaient raillés du philosophe impérial.

OUTRAGES A CONSULTER ET REMARQUES CRITIQUES SUR LE N" i6.

Polémistes païens : Kellnex- (I, 80); Werner, Gesch. der apol. u. pol. Lit., I, 223 et suiv. Attaques de Julien dans Cyrill. Alex., Adv. Julian, libri X (Migne, t. LXXVI, p. 489-1038, Fragm. ex Maio, p. 1058-1064). Les Parallèles de Jean Damascène citent encore de Cyrille, lib. XI, XII, XV-XIX. Nous n'avons donc pas tout son ouvrage (voy. surtout lib. II, p. 560). Saint Jérôme en eile quelque chose, de même Photius, Amphil., q. c, p. 616 et suiv., éd. Paris, (q. c, p. 168, éd. Athen.). Sur le reproche tiré de Matth., xix, H. L'ouvrage cité ici de Photius et celui de Philippe Sidetes (Socr., VU, 37) sont également perdus.

Jamblique et autres.

47. La lutte fut surtout continuée par les philosophes néoplatoniciens. D'après Jamblique (I, 85), qui s'adonnait à la théurgie, — l'art de se mettre en commerce avec les dieux par les artifices de la magie, de recevoir d'eux des forces et des connaissances supérieures, — plusieurs autres s'appliquaient à idéaliser le paganisme et à représenter quelques-uns de ses plus éminents personnages comme des êtres accrédités de Dieu, comme des natures remplies de la divinité, suivant ce que Jamblique faisait pour Pythagore. Le livre Sur les jny stères des Égyptiens, que quelques-uns attribuent à Jamblique lui-même, se plaçait au même point de vue que Lucien.

Le sarcastique Lucien trouva un imitateur zélé dans l'auteur dn dialogue Philopatris, qui se moque de la Trinité chrétienne, du baptême, de saint Paul, de l'état religieux et de la

VICTOIRE DE l'Église dans j/empiiîe romain. 613

vie des fidèles. Les néoplatoniciens étaient les organes des païens lettrés de leur temps ; ils avaient abdiqué l'ancien et grossier polythéisme et essayé de concilier l'unité du Dieu suprême avec la multitude des dieux et des héros, qui servaient de divinités intermédiaires ; à faire disparaître, par l'interprétation allégorique, ce qu'il y avait de choquant dans les mythes, à transformer enfin la morale dans le sens chrétien, en rejetant une partie du fatalisme.

Un double mouvement se remarquait parmi eux : les uns étaient radicalement hostiles au christianisme, tel que Proclus, qui niait que le monde eût été tiré du néant, les rhéteurs Libanius et Himérius, les historiens Eunapius et Zosime, qui combattaient en partie les fidèles de leur temps et leur dureté envers les païens, et en partie la doctrine chrétienne ellemême , comme la plupart des philosophes d'Alexandrie , d'Athènes et de l'Asie-Mineure. Les autres, au contraire, se posant en conciliateurs , essayaient de supprimer les différences qui séparaient les doctrines néoplatoniciennes des doctrines chrétiennes et de trouver une voie mitoyenne. C'étaient proprement les syncrétistes. On peut ranger dans cette classe l'orateur Thémistius [vers 390), le philosophe Chalcidius, l'historien Ammien Marcellin, Procope de Césarée, qui enseignait sous Julien. Procope (mort après 008), qui haïssait et méprisait cordialement l'empereur Justinien, tout en le flattant, n'était qu'un sceptique; il soutenait les opinions les plus contradictoires et professait un déisme nuancé de christianisme. A part la toute-puissance et la sagesse, il ne savait rien de certain sur la nature et les attributs de Dieu. On peut signaler aussi chez plusieurs auteurs chrétiens une tendance syncrélique, principalement en Orient, dans le cours du cinquième et du sixième siècle, mais sans nul dessein de s'écarter de la foi chrétienne.

Jamblich., Hepi xwv àyaXiJwxTwv; Jean Philopon. (Phot., cod. 21o) écrivit contre cet ouvrage. Op. de myst. ^gypt., éd. Gale, Oxon., 1768; Luciani Philopatris Op., t. IX, p. 237 et seq., ed. Bipont. Cf. Gessner, De œtate et auctore Dial. Luc. qui Philopatris inscribitur, Disp., éd. 3, Gœtting., 17i8. Selon Niebuhr (Prfcf., t. XI, Corp. histor. Byz. Scr., éd. Bonn., p. ix), et C.-B. Hafe (in Leon. diao. Hist., cf. Migne, Patr. gr., 1. CXVII;

(314 HisToini: de l église.

voy. Néandcr, 1, p. 4öG, n. i), le Dialogue n'aurait été composé que vers 1)69. Kellner réfute ce sentiment. Marin a écrit la Vie de Proclus. Ses 18 Épichérèraes contre les chrétiens sont réfutés par Jean Philopon, De œlernit. mundi libri XVIII, éd. gr., Venet., 1535, lat. vert., J.Mahatius, éd. Lugd., 1557; Simplicii ÙTrojx.vrifia'ra, éd. Aid., Venet., 1526; Comm. in Epicteti Encliir., éd. Schweighœuser. — Hierocl. jun., de provid. et de fato; Phot., Cod. 214, 251, ed. Loud,, 1673, vol. II; De aureis Pythag. vers., Rom., 1475; Paris., 1583; Berol., 1853. — Libauii orat., éd. Reiske, Altenb., 1791-97, vol. IV. Cf. Phot., cod. 90. — Himerii Soph., orat.; Phot., cod. 165, 243; Eunap., Vit. philosoph. et sophist., éd. Boissonade, Amst., 1822; Chron. hist. Cf. Phot., cod. 77; Mai, Excerpt. N., col. 2, p. 277 et seq.; Corp. hist. Byz. Scr., Bonn., 1829. Zosimi Hist. Cf. Phot., cod. 98, ed. in Corp. hist. Byz., Bonn., 1837. Voy. Kellner, p. 294 et suiv.; Themist., Orat., éd. Hard., Paris, 1684, in-fol. Cf. Phot., cod. 74. — Chalcid., Com. in Platonis Timeeum, ap. Fabric; Op. S. Hippol., t. II. Cf. Bibl. lat., t. I, p. 566; Mosheim, Animadv. in Cudworth. Syst. intellect., p. 732 et seq. — Am. Marcellin, Rer. gest, libri qui supersunt ex rec. Valesio-Gronov., Lips., 1793 (lib. XIV- XXXI). Il parle avec respect, quelquefois avec admiration, des chrétiens et de leurs institutions; mais il justifie les augures, les auspices et les dieux, tout en cherchant à les transformer en les idéalisant. Sur Procope, voyez F. Dahn, Pi'ok. v. Caesarea, Berhn, 1863, surtout p. 269 et suiv., 275 et suiv. Dans TAsie-Mineure, au temps de Julien, les platoniciens avaient à Pergame une école où enseignaient Edesius, Chrysanthhis, Eusèbe, Maxime. Sur les syncrétistes, voyez cidessus, § 289.

Idées des polémistes païens.

18. Yoici les principales idées que les savants du paganisme faisaient valoir à lappui de leur doctrine : 1° La diversité des formes religieuses a été voulue de Dieu et est nécessaire à la prospérité même de la vraie religion. Plusieurs chemins conduisent à la vérité; et, du reste, comme on ne peut jamais atteindre à une certitude parfaite dans les choses de la divinité, le mieux est de s'en tenir à la religion de ses pères. Quant au philosophe, il convient quïl se mette au-dessus de toutes ces formes (Symmaque, Proclus). 2° Le christianisme est intolérant à regard des autres religions comme à l'égard de la science ; ses partisans se déchaînent contre les non-chrétiens et contre leurs temples, ce qui est contraire à l'esprit de lern- maître et de ses apôtres, qui ont interdit la coaction dans les choses de la foi (Libanius). 3° Ils transgressent eux-mêmes les lois de leur propre religion et mènent souvent une vie immorale ;

leur conduite en rend témoignage. A° Ils sont responsables de la chute de l'empire romain, à qui les dieux ont retiré leur faveur depuis que le Christ est adoré. Les calamités, qui n'ont fait que s'accroître, démontrent suffisamment que la doctrine du Christ a été funeste à l'empire (Eunapius et Zosime). 5° Il est impossible qu'un Dieu tel que le Christ, qui est apparu sous la forme d'esclave et des milliers de siècles seulement après la fondation des plus anciens États, qui n'a opéré que dans un coin de la terre et qui de plus a été crucifié, soit le Dieu véritable.

6° Le culte qu'on rend aux divinités et aux héros est beaucoup plus digne et plus décent que le culte immoral des martyrs et le respect qu'on témoigne à leurs reliques. 7° L'antique religion des dieux est aussi une révélation divine ; elle aussi a ses oracles, ses écritures divinement inspirées, ses voyants remplis de l'esprit de Dieu, ses sages et ses réformateurs, et leur morale embrasse tout ce qu'il y a de vrai dans le christianisme (Hiéroclès, Simplicius, Eunapius). — Une loi de Yalentinien 111 et de Théodose II (449) ordonnait que tous les écrits hostiles au christianisme fussent livrés aux flammes; elle n'a pas empêché que plusieurs se soient conservés.

Raisons des païens tirées soit de leurs ouvrages, soit des apologies des chrétiens. Voyez Salluste, T^ept ^^wv -/.al x6(7(x.ou. — Loi de 449, Cod. Just., 1, I, 3.

Les apologistes chrétiens.

19. A côté de ces tentatives pour défendre et restaurer le paganisme, les apologistes chrétiens déployèrent une remarquable activité. Après Lactance et Materne, saint Ambroise de Milan combattit surtout le paganisme dans ses lettres. Il s'élève contre cette assertion mensongère que l'homme doit découvrir la vérité par lui-même; il démontre que l'homme est aussi incapable de l'acquérir par ses propres forces que de se donner l'existence, qu'il doit recevoir l'une et l'autre de Dieu. Un poète chrétien, Prudence, dans ses deux livres contre Symmaque, écrits en vers hexamètres, dépeignit les origines honteuses et l'histoire de l'idolâtrie. C'est une sorte d'épopée sous forme narrative et didactique.

Vers la fin du quatrième siècle, les païens attribuaient gé-

GI6 niSTüIUE DE L EGLISE.

néralement les désastres et les souffrances de l'empire romain à l'abandon des dieux indigènes et aux luttes dirigées contre eux; un prêtre espagnol, Orose, écrivit contre eux, sur la demande du grand évéque Augustin, son histoire du monde en sept livres, conçue principalement au point de vue apologétique. Augustin lui-même composa son magnifique ouvrage de la Cité de Dieu, commencé en 413 et achevé en 427. Il y démontre l'inanité des plaintes des païens et les véritables causes de la chute de l'ancien empire, puis l'inconsistance, la fragilité de la religion comme de la philosophie païenne (livre I-X). A cette partie apologétique et polémique succède la partie dogmatique et philosophique (livre XI-XXII), où il compare la cité de Dieu avec la cité du monde, les étudie dans leurs origines et leurs progrès (livre XV-XVIII), dans leur terme et leur dénouement final (livre XIX-XXII).

A une érudition variée, Augustin joint une marche rigoureusement méthodique et une imitation heureuse des anciens. 11 rend un juste hommage au bien naturel qu'il rencontre même chez les païens, surtout à la vertu civile des vieux Romains, que Dieu récompensa par des biens terrestres ; il révèle une connaissance profonde de la religion et de l'histoire.

ADDITION DU TRADUCTEUR

La Cité de Dieu de saint Augustin et la philosophie '.

On aurait de la peine à citer un seul des innombrables écrits de saint Augustin où ne se montre par quelque endroit l'alliance entre la foi du chrétien et la raison du pliilosoplie ; mais nulle part il n'a pris soin de la consacrer avec autant de force, de grandeur' et d'éclat que dans le livre qui passe à bon droit pour le dernier mot de son génie, la célèbre Cité de Dieu. Il y a de tout dans ce monument grandiose et irrégulier; mais quiconque se placera au vrai centre de perspective ne manquera pas d'y reconnaître l'œuvre suprême où saint Augustin, après toute une carrière vouée à i-éunir les esprits et à pacifier les âmes, entreprit d'accomplir pour jamais l'union de la philosophie spirituahste avec le dogme chrétien. Voilà ce qui fait la grandeur de la Cité de Dieu. On y a signalé avec raison le premier essai en grand d'une philosophie de l'histoire ; elle est à nos yeux quelque chose de plus : c'est toute une philosophie du christianisme.

< Saisset, dans la préface de sa traduction de la Cilé de Dieu [4 vol. in-18, bibliothèque Charpentier).

VICTOIUE DE l'église DANS l'eMPIRE ROMAIN. Gl7

Si l'on voulait donner un titi'e exact à la Cité de iJieu, il faudrait l'appeler, de l'aveu de saint Augustin lui-môme •, le Livre des deux Cités. Le sujet de l'ouvrage, en efTet, c'est la lutte de la cité de Dieu contre la cité du diable, on, pour parler en termes profanes, c'est ce combat du bien contre le mal qui fait le fond de la vie humaine et de toutes choses.

Pourquoi cette lutte? où en est l'origine? comment poursuit-elle son cours à travers les âges? à quel terme doit-elle aboutir? Voilà les problèmes dont le genre humain demande la solution à la religion et à la philosophie.

Un premier principe sur lequel tombent d'accord la philosophie de Platon et la religion du Christ, c'est que par-delà les oppositions de ce monde changeant, au-dessus des vicissitudes du temps et des limitations de l'espace, avant l'humanité, avant la nature, avant toute existence finie, il y a l'Être éternel, immuable, source unicpie de tous les êtres. Dieu.

Dieu est un et triple tout ensemble. La raison de quelques sages avait soupçonné cette trinité mystérieuse; l'Évangile la consacre, la théologie la définit, l'Église l'enseigne à tous les hommes.

Dieu est donc Père, Fils et saint-Esprit, c'est-à-dire qu'il est tout à la fois l'être, l'intelligence et l'amour; mais, sous cette variété de la nature divine, quand la raison cherche à saisir ce qui en fait l'unité, l'essence, et, pour ainsi parler, le dernier fond, elle trouve que Dieu, c'est le bien.

L'idée du bien est donc la première des idées, comme Dieu est le premier des êtres. Or elle n'explique pas seulement l'essence de Dieu et le développement intérieur de ses puissances; elle explique aussi son opération extérieure, qui est la création.

Dieu, en effet, est fécond et actif, bien qu'il n'agisse pas à la manière des hommes, qui épuisent dans le cercle d'un étroit espace et dans le cours d'une durée bientôt disparue l'etfort inégal de leur unparfaite activité; il agit selon ce qu'il est. Éternel et immense, sa puissance créatrice est indépendante de l'espace et du temps; du sein de son éternité et de son immensité immobiles naissent, par sa volonté, le temps, l'espace, avec tous les êtres destinés à les remplir. Mais pourquoi Dieu veut-il être fécond et créateur? car il est parfait en soi et se suffit pleinement à soi-même ; pourquoi donc sort-il de soi et fait-il être ce qui n'était point? A cette question, le christianisme et

^« Et ces vingt-deux livres (dit saint Augustin dans ses Rétractations,. bien qu'ils traitent également des deux cités, empruntent cependant leur nom de la meilleure et sont appelés de préférence livres de la Cité de Dieu. » (Livre II, ch. XLni.J

()18 HISTOIRE riE L ÉGLISE.

Platon, la Genèse cl le Tiinée font la même réponse : Dieu crée, parce qu'il est bon.

De toute éternité les types de tous les êtres possibles sont présents au regard de Dieu, car ils sont compris dans sa sagesse, dans ce Verbe incréé qu'il engendre éternellement et qui est la splendeur de sa propre essence. C'est là que Dieu se contemple soi-même, et, avec soi, tous les êtres idéalement enfermés dans les profondeurs de sa puissance infinie. Avant de vouloir et de faire le monde, il l'a donc pensé, et comme il a vu que cet ouvrage était bon, étant bon luimême, il lui a donné l'existence et la vie.

Mais ici s'élève de nouveau, plus obscur et plus pressant que jamais, l'inévitable problème : d'où vient le mal? car si Dieu, premier et unique principe de toutes choses, est par essence le bien, s'il n'entre en action que par bonté, si enfin il n'a créé l'univers qu'après l'avoir conçu comme digne de lui, c'est-à-dire comme bon, il semble impossible que le mal se rencontre en cette manifestation excellente d'un principe excellent.

Et cependant, le mal est dans le monde. Ne pouvant y avoir été mis par le Créateur, il faut qu'il vienne de la créature. Or, si nous essayons d'embrasser du regard l'ensemble des êtres qui peuplent l'univers, nous voyons qu'au-dessous de l'homme toutes les natures sont invariablement bonnes, quoiqu'à des degrés difi'érents. Les plus humbles de toutes, celles qui sont privées non-seulement d'intelUgence, mais de sentiment et de vie, contribuent toutefois par leur grandeur et leur simplicité immobiles à la beauté de la création. D'autres, avec le don de l'existence, ont celui de l'activité. Elles sortent d'un germe, s'épanouissent, communiquent la vie sans le savoir et sans le sentir,' comme elles l'ont reçue, et périssent pour renaître sous des formes nouvelles dans une évolution sans fin. A ces aspects si riches de l'existence, joignez un attribut plus admirable encore, le sentiment : voilà un nouvel ordre de natures qui s'élèvent par degré du sentiment à l'intelligence, et, depuis le chétif vermisseau jusqu'au lion superbe, font paraître de plus en plus la puissance du Créateur. Mais où elle éclate enfin tout entière, c'est dans ces natures supérieures faites pour entrer en partage avec le Verbe divin de son attribut le plus essentiel, la raison. Ici encore le bien a été départi à des degrés inégaux : l'âme humaine est formée à l'image de Dieu; mais l'étincelle de raison qui l'éclairé est emprisonnée dans des organes corporels. Il est d'autres natures où brille en traits plus purs encore l'image du Créateur : ce sont les anges. Affranchis de toute entrave du corps et des sens, bien qu'ils aient le pouvoir de se manifester sous des formes visibles, ces r-tres supérieurs ne sont que hmiiére, beauté, inteUigence, amour : il

VICIOIRE DE l'église DANS l'eMI'IRE ROMAIN. G!0

n'y a au-dessus d'eux que la perfocliou infinie el iaconiniunicHble de Dieu.

Telle est la hiérarchie magnifique dont l'univers nous présente le spectacle, et, tant que ces natures, si diversement bomies, mais toujours bonnes dans leur espèce et à leur rang, garderont la pureté de leur origine, il est clair qu'on chercherait vainement en elle la premièx-e source du mal. Où est donc le mot de l'énigme? le voici : la créature raisonnable, ange ou homme, a reçu de Dieu la liberté.

Comme les autres anges, Satan a été créé bon : il était donc à l'origine pur, innocent et heureux; mais il était libre, et il est tombé. Chute irréparable, qui a préparé toutes les autres!

L'état naturel de la créature angélique, c'est d'être unie et comme attachée à Dieu, car quelle peut être la vie d'un être formé de raison et d'amour, sinon de contempler la vérité, la beauté, le bien, et de trouver dans cette contemplation une parfaite félicité ? Satan a goûté ce bonheur, et il pouvait en jouir toujours. 11 le pouvait, il ne l'a pas voulu. Pourquoi cela? C'est que Satan s'est regardé avec complaisance; enivré de sa beauté, il s'est cru l'égal de Dieu, et a voulu se rendre indépendant de son principe pour être à lui-même son principe et son dieu.

L'amour de soi l'a conduit à l'orgueil, et l'orgueil à la révolte. Le voilà séparé de Dieu, c'est-à-dire des sources mêmes de l'être et de la vie, gardant encore quelques restes de sa grandeur première, mais corrompu dans le fond de sa volonté, orgueilleux, plein d'envie et de haine, méchant et malheureux.

Satan n'est pas tombé seul; il a enti'ainé dans sa chute tous ceux d'entre les anges qui ont mieux aimé comme lui s'adorer eux-mêmes que de rester unis à Dieu : « Tandis que les uns, attachés au bien qui leur est commun à tous, lequel n'est autre que Dieu même, se maintiennent dans sa vérité, dans son éternité, dans sa charité, les autres, trop charmés de leur propre puissance, comme s'ils étaient à euxmêmes leur propre bien, de la hauteur du bien suprême et universel, source unique de la béatitude, sont tombés dans leur bien particulier, et, remplaçant par une élévation fastueuse la gloire eminente de l'éternité, par une vanité pleine d'astuce la sohde vérité, par l'esprit de faction qui divise la charité qui unit, ils sont devenus supei'bes, fallacieux, rongés d'envie. Quelle est donc la cause de la béatitude des premiers? Leur union avec Dieu. Et celle au contraire de la misère des autres ? Leur séparation d'avec Dieu. »

Telle est l'origine du mal dans le monde, et ici commencent les deux cités : d'une part, la cité du ciel, cité de la lumière, de l'amour, de Ihannoni«', de la pureté, de la félicité éternelle ; de l'autre, la cité de

l'enfei-, cité des ténèbres, de la haine, de la discorde, de l'impureté et de l'éternelle réprobation. C'est entre ces deux cités que toute créature raisonnable et libre est appelée à faire un choix. Quel sera celui de l'homme ?

Inférieur à l'ange, l'homme, ainsi que l'ange, a été créé bon. Son âme est, à la vérité, enfermée dans un corps; mais, au sortir des mains de Dieu, cette âme est innocente, ce corps est docile, et l'assemblage de ces deux natures forme un tout harmonieux. Comment l'harmonie a-t-elle fait place à la discorde, et d'où vient cette lutte de la chair contre l'esprit, qui est désormais l'inévitable condition de la vie humaine ? C'est que l'homme est libre, et il n'a perdu la paix et le bonheur que parce qu'il l'a voulu. L'amour de soi et l'orgueil ont parlé à son cœur. Épris de lui-même, au lieu de trouver sa grandeur dans son union la plus étroite avec Dieu, il l'a cherchée dans une folle indépendance ; il s'est révolté. Dès lors, le désordre est devenu la loi de son être, et la corruption du premier couple humain a perverti l'espèce tout entière. Voilà la chair en révolte contre l'esprit, voilà l'esprit divisé contre lui-même; voilà l'homme condamné à la douleur, aax besoins, au travail, à la décadence et à la mort; mais la mort corporelle, avec ses angoisses et ses déchirements, ne serait que le prélude d'une mort tout autrement redoutable, la mort de l'âme, je veux dire l'arrêt qui pour jamais la sépare de Dieu, si les lois de la justice éternelle n'avaient un contre-poids dans les trésors de l'éternelle bonté.

Au-dessus de nos misères, de nos fautes et de nos combats, veille et agit la Providence. Elle ne livre rien au hasard. En faisant à l'homme le don sublime de la liberté, elle en a prévu les écarts, et la même Sagesse qui permettait le mal disposait toutes choses pour en faire sortir un plus grand bien. La chute de l'humanité n'est pas irréparable; Dieu lui tient en réserve un sauveur; mais ce n'est pas la main d'un homme qui peut accomplir un tel ouvrage. L'humanité, sous le poids de ses fautes, est tombée dans un abîme aux profondeurs infinies; il faut une puissance infinie pour l'en faire sortir. Quel sera le Sauveur toutpuissant qui, par une intervention mystérieuse, renouera le lien entre l'homme et Dieu, si ce n'est Dieu lui-même ? Ce miracle de l'amour s'est accompli : la sagesse éternelle est descendue parmi les hommes, le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous. Homme et Dieu tout ensemble, il est la voie du salut qui ramène à Dieu l'homme régénéré.

L'incarnation future du Christ, c'est la suprême raison d'être du genre humain, et c'est aussi le flambeau qui éclaire l'histoire entière de .ses destinées. Parmi les révolutions des empires, la Providence divine, qui dirige, selon se? desseins, le cour? des choses humaines, s'y

VICTOIRE DE l'Église dans l empire romalv. 6âi

propose uu unique objet, c'est de pi^éparer, de poursuivre et cousommer le règne du Christ. D"un regard immobile, elle suit le torrent qui emporte les générations humaines, et, dans cette confusion et ces ténèbres de la cité de la terre, elle recueille siècle par siècle les membres futurs de la cité du ciel, ces glorieux élus destinés à se réimir avec les anges fidèles au jour où toute lutte cessera, où toute vicissitude des siècles sera épuisée, et où le Juge des vivants et des morts ayant rendu à chacun suivant ses œuvres, toutes les créatures prendront la place, le rang et la condition qu'elles ne doivent plus quitter.

La destinée terrestre du genre humain se partage en deux époques : l'une qui prépare l'avènement de l'Homme-Dieu, l'autre qui en développe les effets. Avant le Christ, parmi les superstitions qui couvrent l'univers, et pendant que les peuples se disputent en de sanglants combats la possession des biens de la terre, de ces biens que Dieu livre tourà-tour en partage aux bons et aux méchants, selon les conseils impénétrables de sa Providence, qui fait luire son soleil et tomber sa pluie sur les justes et sur les injustes, un seul peuple, choisi de Dieu, garde le dépôt de la vérité. Mais, outre que les mystèi'es de l'avenir ne lui sont connus que sous les voiles de la parole des prophètes, au sein même de cette nation privilégiée éclate la lutte des deux cités. L'immolation d'Abel en est le premier symbole, et cette victime innocente annonce une victime plus pure encore dont le sang est d'un incomparable prix. Figuré par la suite des saints patriarches, annoncé par les prophètes, pressenti sur la face du monde entier par la sagesse des philosophes et par l'inspiration des poètes, l'Homme-Dieu parait enfin; il passe en faisant du bien, sème la parole de la vie, souffre, meurt, et, du haut de sa croix, appelle et embrasse le genre humain.

Cependant le gigantesque empire, qui avait vaincu et remplacé tous les empii'es, chancelle à son tour. La dépravation des mœurs continue ce que les guerres civiles avaient commencé ; les barbares vont faire le reste. Au milieu de ces ruines et de ces bouleversements s'avance l'Église. Formée, à l'origine, de quelques hommes ignorants et grossiers, perdus dans un coin obscur de l'univers, elle s'accroît rapidement et se propage parmi les peuples. L'hérésie ne sert qu'à aff'ermir ses dogmes et la persécution à centupler ses confesseurs. Ce qu'avait semé la parole de ses apôtres, le sang de ses martyrs le fertilise. L'empire la proscrivait, elle envahit l'empire; elle intimide, étonne, subjugue les barbares eux-mêmes, et tandis que Rome succombe sous les coups d'Alaric, tandis qu'à la suite de ce prodigieux désastre un long gémissement retentit dans tout l'univers, les enfants du Christ regardent d'un œil calme cette cité céleste où sont appelés également les Juifs et les gentils, les Grecs et les Latins, les Romains et les barbares; car que

(^i-2 HISTOIRE DE L ÉGLISE.

sont devant Dieu les différences de race, de langue, de nation ? Le genre humain est un, et « la Providence divine, qui conduit admirablement toutes choses, gouverne la suite des générations humaines, depuis Adam jusqu'cà la fin des siècles, c(»mme un seul homme qui, de l'enfance à la vieillesse, fournit sa carrière dans le temps en passant par tous les Ages *. »

Voilà l'origine, le progrès et le terme des deux cités dont saint Augustin a entrepris de raconter les destinées. Cette philosophie de l'histoire, fondée sur toute une philosophie du dogme chrétien, remplit de ses développements douze livres de la Cité de Dieu. Au devant de ce }najestueux édifice, saint Augustin a placé une sorte de péristyle qui, par l'étendue de ses proportions et la largeur de ses lignes, est à lui seul un monument du plus grand caractère : ce sont les dix premiers livres, destinés à confondre les païens et à convertir les philosophes.

Salvien, prêtre de Marseille (mort en 484), justifia, dans les sept livres du Gouvernement de Dieu, le dogme de la Providence et la doctrine chrétienne en général, en démontrant que les calamités de l'empire romain devaient être attribuées à l'immoralité des derniers Romains, de même que les maux endurés par les chrétiens pendant l'émigration des peuples étaient imputables à leur décadence.

ADDITION DU TRADUCTEUR

Les Romains, au dire de Salvien, sont dignes de tous les châtiments; il les assimile aux barbares. Voici la peinture qu'il fait de la Septimanie : « Vignes, prairies émaillées de fleurs, vergers, campagnes cultivées, forêts, arbres fruitiers, tout s'y trouve. Les habitants de cette province ne devraient-ils pas remplir leurs devoirs envers un Dieu si libéral pour eux? Eh bien, le peuple le plus heureux des Gaules en est aussi le plus déréglé : In omnibus quippe Galliis sicut divitiis primi fuere, sic vitîis. La gourmandise et l'impureté dominent partout. Les riches méprisent la religion et la bienséance; la foi du mariage n'est plus un frein, la femme légitime se trouve confondue avec les concubines. Les maîtres se servent de leur autorité pour contraindre les esclaves à se rendre à leurs désirs. L'abomination règne dans les lieux où les filles n'ont plus la liberté d'être chastes. Ou trouve des Romains qui se livi'ent à tous les désordres, non dans leui's maisons, mais au milieu des ennemis et dans les fers des barbares.

» Les villes sont remplies de lieux imfâmes, et ces lieux ne sont pas moins fréquentés par les femmes de qualité que par celles d'une basse

^ La phrase que nous citons textuellement est cachée dans un petit écrit de saint Augustin Intitulé : De qusestionibus octoginla tribus, q. lviii.

VICTOIUE DK L ÉGLISE DANS l'eMI'IRE RuMAl.V. Oi23

condition : elles regardent ce libertinage comme nn des privilèges de leur naissance et ne se piquent pas moins de surpasser les autres femmes en impureté qu'en noblesse.

)) Il n'y a plus personne pour qui la prospérité d'autrui ne soit un supplice. Les citoyens se proscrivent les uns les autres : les villes et les bourgs sont en proie à une foule de petits tyrans, juges et publicains. Les pauvres sont dépouillés, les veuves et les orphelins opprimés. Des Romains vont chercher chez les barbares une Immanité et un abri qu'ils ne trouvent plus chez les Romains; d'autres, réduits au désespoir, se soulèvent et vivent de vols et de brigandage; on leur donne le nom de Bagaudes; on leur fait un crime de leur malheur; et pourtant ne sont-ce pas les proscriptions, les rapines, les concussions des magistrats qui ont plongé ces infortunés dans un pareil désordre? Les petits propriétaires, qui n'ont pas fui, se jettent entre les bras des riches pour en être secourus et leur livrent leurs héi'itages. Heureux ceux qui peuvent reprendre à ferme les biens qu'ils ont donnés! Mais il n'y tiennent pas longtemps; de malheur en malheur, de l'état de colon où ils se sont réduits volontairement, ils deviennent esclaves. »

Salvien avait auparavant composé un autre ouvrage Contre l'avarice, divisé en quatre livres, et dédié à l'Église universelle. La liberté avec laquelle il y parle, lui fit cacher son nom sous celui de Timothée. 11 en apporte d'autres raisons dans une lettre écrite à Saionius, et semble vouloir se faire un mérite de modestie de ce qui paraît n'avoir été qu'un effet de sa prudence. Dans le premier Uvre, il déplore d'abord la corruption générale répandue dans tout le christianisme ; il dit à l'Église que sa fécondité l'a affaiblie, que la foi est diminuée à proportion qu'elle s'est répandue. « Qu'est devenue, lui dit-il, cette beauté qui faisait votre gloire, lorsque tous les fidèles n'étaient qu'un cœur et qu'une âme, et que person7ie ne s'attribuait en propre ce qu'il possédait? 0 douleur! vous n'en conservez plus que la parure, vous n'en avez plus la réaUté, »

Il réfute ensuite les prétextes dont on se sert pour excuser l'avarice, et surtout celui qu'apportent les pères, qui n'amassent, disent-ils, que pour leurs enfants. Il montre que Dieu ne nous a donné que l'usao-e et l'administration des richesses, pour nous fournir l'occasion de faire de bonnes œuvres; qu'on doit s'en servir pour expier ses péchés par l'aumône; qu'à la vérité il y aurait de la témérité à promettre le pardon à ceux qui diffèrent leur pénitence à l'heure de la mort; mais aussi qu'il y aurait de la cruauté à les détourner de tenter ce dernier remède; qu'ainsi le pécheur ne pouvant alors faire autre chose, il doit du moins offrir à Dieu ses biens avec larmes et componction. « Que

C>>i HISTOIRE DE LÉGLISE.

fera-t-il à ce dernier moment? Aura-t-il recours aux jeûnes ? S'armerat-il du cilice? Se couvrira-t-il de cendres, pour expier les molles délices des plaisirs criminels? Se condamnera-t-il à de longues souffrances et à des macérations volontaires? Tous ces remèdes des péchés lui sont inutiles dans l'état où il est; il ne lui reste que celui que Daniel conseilla au roi de Babylone, de racheter ses péchés par l'aumône. » L'auteur avertit cependant que ce serait une folle présomption de commettre des péchés dans l'espérance de les expier ensuite par l'aumône, et de se flatter qu'on sera sauvé, non parce qu'on est bon, mais parce qu'on est riche.

Dans le second livre, Salvien fait voir que l'obligation de l'aumône s'étend aussi aux justes, ne fût-ce que pour témoigner à Dieu leur reconnaissance des bienfaits qu'ils en ont reçus. « De même, dit-il, que Jésus-Christ a soutfert pour tous, il a souffert pour chacun en particulier. Il s'est donné tout entier pour tous en général, et pour chacun en particulier. » 11 dit du sacrement de l'autel : « Les Juifs ont mangé la manne, et nous mangeons le Christ. Les Juifs ont mangé la chair des oiseaux, et nous mangeons le corps de Dieu. Les Juifs ont mangé un pain fait de la rosée du ciel, et nous mangeons le Dieu du ciel. « Les plus artificieuses chicanes, et la mauvaise foi la plus marquée, c'est-à-dire celle de l'hérésie, pourraient-elles éluder ou affaiblir ce témoignage de la foi de nos pères ?

Salvien montre que les veuves chrétiennes, les vierges consacrées à Dieu et particulièrement les religieux, sont obligés à se détacher des biens de la terre, et à en faire l'aumône; parce que s'ils croient n'avoii' pas de péchés à racheter, ils ont du moins le ciel à acheter. Il ne s'explique pas avec moins de force sur les obligations des ecclésiastiques. « Tout ce que j'ai dit des autres, ajoute-t-il, convient aux évêques et aux prêtres, puisqu'ils doivent l'exemple à tous, et qu'ils sont obligés de les surpasser autant en piété qu'ils les surpassent en dignité. Car rien n'est plus honteux que d'être sans mérite dans un haut rang. Et qu'est-ce qu'une dignité dans une personne indigne, sinon un habit précieux dans la boue? »

Dans les deux livres suivants, Salvien combat ceux qui dans leurs testaments oublient les pauvres, sous prétexte qu'ils ont des enfants; ce qui lui parait cependant en quelque sorte excusable. Mais il déclame avec force contre ceux qui laissent leurs biens à des étrangers, ou à des pei'sonnes riches. Il se plaint de ce que les pères ne laissent pas à leurs enfants religieux une portion de leurs biens égale à celle de leurs autres enfants. « Qu'en ont-il besoin, dites-vous? Je réponds : ils en ont besoin pour s'acquitter des devoirs de la religion, pour secourir la religion des biens des religieux; ils en ont besoin pour donner et

VICTOIRE DE l'église DANS l'eMPIRE ROMAIN. 625

distribuera ceux qui n'ont rien... Pères inhumains! pourquoi leur imposez-vous la nécessité d'être pauvres? Laissez ce soin à la religion, à laquelle vous les avez confiés. 11 est plus à propos qu'ils soient pauvres de leur propre volonté : laissez-leur le pouvoir de choisir la pauvreté par dévotion. Pourquoi les exclure du droit que leur donne la nature et le sang ? ;>

Après avoir dit dans la pi*éface, qu'il n'est pas de ces auteurs qui ne cherchent que la gloire de bien écrire, moins curieux du profit des lecteurs que de leurs applaudissements, il établit la Providence dans le premier livre par la raison et par les exemples , et dans le second, il la prouve par le témoignage des saintes Écritures.

En commençant le troisième livre, il se propose cette grande question : Pourquoi, si Dieu gouverne le monde, les barbares sont-ils plus heureux que les chiétiens, et les méchants souvent dans la prospérité et dans la grandeur, tandis que les gens de bien languissent dans l'aflliction et dans le mépris? Salvien emploie les six derniers livres à satisfaire à cette objection. Il dit d'abord qu'il pourrait se contenter de répondre : « Je suis homme; je ne connais pas les secrets de Dieu, je n'ose les sonder; je ne sais point pourquoi Dieu fait cela : il me suffit de montrer qu'il le fait. » 11 dit en particulier aux chrétiens qu'ils ne devraient point chercher d'autre raison de leurs souffrances que celle qu'en donne l'Apôtre, en disant que c'est liour souffrir que nous sommes en ce monde.

Il dévoile les fausses vertus et les vices énormes de la plupart des chrétiens de son temps, et il fait voir avec une éloquence digne du sujet, que toutes les calamités publiques étaient de justes châtiments des péchés qui régnaient alors. Pour le démontrer, il parcourt les conditions et les provinces, et il fait partout une vive peinture des désordres auxquels on s'abandonnait.

On objectait que les chrétiens étaient encore meilleurs que les nations idolâtres qui les avaient subjugués : il répond que les péchés ont un caractère particulier de malice dans une profession aussi sainte que le christianisme ; et en reconnaissant que les peuples dont Dieu s'était servi pour punir les chrétiens étaient sujets à des grands vices, il peint ainsi leur caractère : « Les Saxons, dit-il, sont cruels, les Français perfides,les Gépides inhumains, les Huns impudiques; mais sont-ils aussi coupables dans leurs désordres que nous le sommes? L'impudicité des Huns est-elle aussi criminelle que la nôtre? La perfidie dans les Français est-elle aussi coupable que dans nous ? L'ivrognerie d'un Allemand est-elle aussi honteuse que celle d'un chrétien ' ? »

Il montre ensuite que les mœurs des barbares hérétiques qui avaient

^ Salvien, De (jubern. Dei, lib. XII, lib. VII, lib. V, lib. X, cap. v. 1. — HIST. DE l'église. 40

046 HISTOIRE DE LÉGLISE.

ravagé l'empire étaient beaucoup plus régulières que celles des Romains. (Il nomme ainsi les peuples soumis à l'empire romain.) Il loue particuliprenient la chasteté des Goths et des Vandales, qui avaient horreur des impudicités qui régnaient surtout en Afrique et dans l'Aquitaine. « Rougissons et confondons-nous, s'écrie-t-il : parmi les Goths il n'y a d'impudiques que les Romains ; et parmi les Vandales, les Romains même ne le sont plus. Ces barbares, par leur zèle pour la chasteté, par la sévérité de leur discipline, ont fait un miracle inouï et incroyable : ils ont rendu chastes les Romains , c'est-à-dire les Gaulois et les Africains. Ayons honte de notre conduite : il n'y a presque pas de villes parmi nous, excepté celles où sont les barbares, où il n'y ait des lieux dévoués à l'impudicité. Et nous sommes surpris qu'étant si vicieux, nous soyons si misérables! Nous trouvons étrange que ceux qui ont nos crimes en horreur possèdent nos biens! Ne cherchons pas d'autres causes de nos malheurs : ce n'est ni notre faiblesse, ni la force de nos ennemis qui leur a assuré la victoire ; ce sont nos vices, et nos vices seuls qui nous ont vaincus. »

Parcourant les désordres des différents États, Salvien n'épargne ni les ecclésiastiques, ni les religieux. « Ils ont changé d'habits, dit-il, mais ils ne changent pas de mœurs. Vous diriez qu'ils n'ont pas tant fait pénitence de leurs péchés, qu'ils ne font ensuite pénitence de leur pénitence même, et qu'ils n'ont pas tant de regret d'avoir mal vécu, qu'ils n'en ont après d'avoir promis qu'ils vivraient bien. Ils savent dans leur conscience que je dis la vérité, surtout ceux qui, après avoir fait profession d'une vie pénitente, acquièrent plus de biens qu'ils n'en avaient auparavaiat... Que prétendez-vous ? Vous chassez de leurs héritages vos voisins et vos proches; vovlez-vous, comme dit le prophète, habiter seuls sur la terre ? C'est ce que vous ne pourrez jamais obtenir. Car quelque vastes que soient vos domaines, vous aurez toujours un voisin. »

Salvien est surtout éloquent contre les spectacles. « Quelle est notre folie, dit-il! Les divertissements n'ont de quoi nous plaire qu'autant qu'ils sont une offense et une offense griève du Seigneur. Car il y a comme une apostasie de la foi dans les spectacles. Nous avons promis au baptême de renoncer au démon, à ses pompes et à ses œuvres. Or les spectacles sont les œuvres du démon : le démon y préside. Retourner aux spectacles, c'est donc abandonner en quelque sorte la foi de Jésus- Christ... Je vous le demande cependant : s'il arrive qu'il y ait des spectacles un jour de fête, où trouve-t-on plus de chrétiens? Est-ce dans l'Église, ou au théâtre? Où court-on avec plus d'empressement? Est-ce pour entendre les paroles de Jésus-Christ, ou celle d'un comédien? Hélas! nous abandonnons Jésus-Christ sur nos autels, pour aller repaitre nos yeux adultères d'un spectacle impur ! »

Ouvrages a consulter et remarques critiques sur le n° 19. Ambros., Ep. xvn, xviii; Prudent., 1. II oont. Symm.: Gall., t. VIII;

VICTOIRE DK l'Église dans l'empire romain. 627

éd. Areval., Rome, d788 et s.; ed.Obbarii,Tub., 184b; Oros., Hist. adv. pag.; Migne, Patr. lat., l. XXXI; Aug., De civ. Dei, éd. Par., d6ö6; Lips., 1825, 1863; Colon., 1852, in-8°, vol. 11. En allemand par Silbert, Vienne, 1827, 2 vol. Voyez Bsehr, Gesch. der rœm. Lit., 6 vol.; Suppl., § il9, p. 266; Reinkens, Die Geschichtsphilos. des hl. Aug., SchafThouse, 1866; Salvian., De gubern. Dei, Op., éd. Baluz., Paris., 1684; Migne,

t. LUI.

Apologistes grecs.

20. Les Grecs aussi se montrèrent très-actifs sur ce terrain. L'historien ecclésiastique Eusèbe de Césarée ne réfuta pas seulement les ouvrages d'Hiéroclès et de Porphyre, il composa encore deux grands ouvrages qui se complètent mutuellement. Dans sa Préparation évangélique, il montre le néant du polythéisme et des systèmes religieux des païens, et leur oppose la beauté et la sublimité du christianisme. Dans la Démonstration évangélique, tirée de l'Ancien Testament, surtout des prophètes, il achève sa démonstration et relève la supériorité du christianisme sur le judaïsme.

Nous devons aussi à saint Athanase d'Alexandrie une apologie contre les païens, écrite probablement dans ses jeunes années; puis un savant traité sur l'incarnation du Verbe. Les deux ÂpoUinaires de Laodicée écrivirent contre los païens, surtout contre Porphyre. Saint Grégoire de Nazianze combattit dans de vigoureux discours l'empereur Julien, dont le grand ouvrage fut longuement réfuté dans la suite par Cyrille d'Alexandrie (mort en 444). Le docte Théodoret, évêque de Cyr, sur l'Euphrate (né en 393, mort en 458), composa vers 430, pour la défense du christianisme, douze livres qu'il intitula : GuérisoH des maladies spirituelles des païens, et un autre ouvrage apologétique sur la Providence, qui comprenait dix discours. A cette objection, souvent répétée alors, que la reUgion chrétienne devait son succès à l'appui des empereurs, Théodoret répond en alléguant les persécutions suscitées par les empereurs païens ; ces persécutions, dit-il, n'ont pas empêché les progrès de la foi, mise par eux au ban de l'empire. Il mentionne également les persécutions violentes qui sévissaient alors dans le royaume de Perse.

Diverses objections de détail donnèrent lieu à des dissertations particulières. Dans un dialogue entre un philosophe païen, Apollonius, et un chrétien nommé Zachée, on réfutait

628 HISTOIRE DE l'ÉGLISL.

cette objection que les chrétiens pouvaient d'autant moins attaquer le culte rendu aux images par les païens, que plusieurs d'entre eux entouraient des mêmes hommages les statues des empereurs. La plupart de ces écrits témoignent d'une modération réfléchie et font parfaitement ressortir l'inconsistance des objections avancées par les adversaires. Quand ces derniers parlaient de la vie peu édifiante de plusieurs chrétiens de nom, ils fermaient les yeux sur la vie irréprochable de tant de saints personnages, surtout des moines et des ermites; ils remarquaient avec soin les actes de violence accomplis par quelques-uns, mais ils se taisaient sur les œuvres de charité et de commisération accomplies par un si grand nombre, sur tant de conversion opérées par la seule force de la persuasion, par exemple celle de saint Martin de Tours. Les hérésies, les contestations intestines qu'on rencontre chez les chrétiens dès les premiers siècles, ne justifiaient pas plus la désertion de la foi que leurs désordres moraux, et jamais les moyens n'ont manqué aux hommes de bonne volonté pour démêler la vraie de la fausse doctrine.

Ce qui atteste surtout la modération et la prudence de l'Église catholique, c'est qu'elle a toujours rendu hommage, quelque part qu'elle la rencontrât, à la vertu naturelle, à ce qui constitue le fond général de la nature humaine; elle ne s'est pas émue du reproche que lui ont fait quelques zélateurs étroits, d'avoir altéré l'essence du christianisme en y mêlant des éléments profanes. Le christianisme n'a pas bouleversé l'ordre naturel de la création, il n'a pas détruit ses lois et ses principes ; il s'est borné à les purifier et à les ennoblir. La grâce ne supprimait point la nature, et c'est en transfigurant tout ce qui appartient au patrimoine général de l'humanité qu'elle devait agir efficacement sur la société humaine jusqu'à la consommation des siècles.

Euseb., Contra Porphyr, (perdu); Contra Hierocl., éd. Par., 1628, in-fol.; Ev. prsepar., 13 livr., éd. Oxon., 1843 ; Migne, Patr. gr., t. XXI; Ev. demonstr., 20 livr., dont il ne reste que 10, incomplets, avec un fragment du livre W". Ed. Gaisdorf, Oxon., 1832; éd. Dindorf., Lips,, 1867 ; Migne, t. XXII; Hœnel, Comm. de Eus. Cœs. rel. chr. defens., Çœtt., 1844; Stein (A. 19), p. 93 et suiv.; Äthan., Aôyo; xa-à 'EX),r,vu)v, et

l'église hors de j/empire romain. 629

De incarnat. Verbi, Op., éd. Par., 1698, t. I; Migne, t. XXV, p. 1 et s. Sur les apollinaristes, Hier., Catal., c. civ. — Naz., Or., 4, 5 (al. 3, 4); Cyrill., Contra Jul. (ci-dessus § 16); Theod., 'EXXyivixwv ôepaTteuTix-?! TiaOï]- (là-roùv, éd. Gaisford, Oxon., 1839; Migne, t. LXXXIII, p. 783 et seq. (ibid., p. Ö55 et seq., ^pl Ttpovoîa;); Consultatio Zachtei christ, et Apollonii phil., libri 111 ; d'Achéry, Spic, t. I, p. 1-41 ; Gallandi, IX, p. 203 et seq. Conversion de saint Martin, Sulpic. Sever., Vita S. Mart., c. xi et seq., p. 121 et seq., ed. Halm. Sur cette assertion de plusieurs protestants (Neander, I, 114; Ebrard, K. u. Dogm.-Gesch., I, p. 119 et s.; Baur, Die christl. K. vom 4-6 Jahrb., p. 271 et suiv.) que le paganisme aurait pénétré dans l'Église, voy. Hist. polit, lilœtter, 1834, t. XXXIV, p. 273 et suiv.

§ 2. L'Ég'Ilse hors de Teniplre romain.

Les Perses et les Arméniens. — Les Perses.

21. La Perse avait depuis longtemps plusieurs églises chrétiennes placées sous la métropole de Séleucie-Ctésiphon. Les chrétiens étaient surtout nombreux parmi la population syrienne des provinces de la Perse antérieure. Un évêque de Perse assista en 325 au concile de Nicée, et plus tard Constantin le Grand recommanda les chrétiens de ce pays à la bienveillance de leur roi Sapor II (309-381). Peu de temps après la mort de cet empereur (vers 342), une persécution violente s'y déchaîna contre les fidèles. Les causes provenaient en partie de la haine religieuse des adorateurs du feu et des excitations des juifs, et en partie de la jalousie politique : on soupçonnait les chrétiens indigènes d incliner vers l'empire romain. Cette haine ne fit que s'accroître quand la Perse dut livrer bataille à Constantin. Dès le début de la guerre, Sapor II fit emprisonner et mettre à la torture une foule de chrétiens, condamner à mort l'archevêque de Séleucie, Simon Barsaboé, avec cent ecclésiastiques. Terrible fut la persécution contre tous les fidèles, mais principalement contre les clercs, les religieux et les nonnes. Sozomène compte 16,000 martyrs. Un vieux fonctionnaire de la cour, Guhsciatazades, qui avait d'abord apostasie, demanda pour toute grâce qu'on fît connaître en public qu'il était mis à mort non comme traître, mais comme chrétien. Cet acte raffermit le courage de plusieurs. On chargeait ordinairement les chrétiens apostats d'être les bourreaux de ceux qui demeuraient inflexibles.

(VM) HlÖlOlRE DE L ÉGLISE.

Les premiers successeurs de Siméon, Sciadustes et Barbascemin, furent également martyrisés avec un grand nombre de vierges et de prêtres. L'Église de Séleucie resta vingt ans sans évêques. Les chrétiens étaient sommés d'adorer le soleil et d'accepter la religion du « roi des rois, » sinon ils expiaient leur « folie » par les plus cruels supplices. La plupart firent preuve d'un admirable héroïsme, et leurs rangs étaient déjà fort éclaircis lorsque Sapor II, dans les dernières années de son règne (379-381), tempéra ses précédentes rigueurs.

Le roi Jezdedscherd I" (Isdegerdes) fut d'abord favorable aux chrétiens ; il leur permit même d'exercer librement leur religion et de bâtir des églises, grâce à l'intervention de Marutas, excellent évêque de Tagriten Mésopotamie, qui négocia en son nom avec l'empereur Théodose II et lui dévoila les artifices des magiciens. Malheureusement, le zèle impétueux d'Abdas, évêque de Susa, qui, en 418, mit le feu à un temple dédié à Ormuzd (Pyreion) et refusa de le rebâtir, déchaîna une nouvelle tempête et amena la ruine presque complète de l'Église en Perse. Abdas et un très-grand nombre de chrétiens avec lui furent mis à mort.

Bahram Y (en grec : Baranès, -428-438) fut encore plus cruel que son prédécesseur. Par ses ordres plusieurs chrétiens, entre autres le célèbre martyr Jacques (Sarug, le mutilé) furent sciés en morceaux. Cette persécution dura trente ans et fit de nombreux martyrs. L'intervention de l'empereur Theodose II n'amena qu'un répit de courte durée. Plusieurs Perses s'étaient réfugiés sur le territoire oriental de l'empire romain ; l'empereur ayant refusé de les livrer , la guerre commença en 422. Elle fut terminée en 427, après une victoire remportée par des troupes romaines orientales. Dans cette guerre, Acace, évêque d'x\mide, en Mésopotamie, sacrifia ses vases d'égUse les plus précieux pour racheter 7,000 prisonniers perses, qu'il rendit à leur patrie. Cet acte magnanime adoucit le roi. Cependant la persécution ne cessa pas entièrement, même sous Jezdedscherd II (jusqu'en 450), et plusieurs chrétiens rendirent encore par l'effusion de leur sang témoignage à Jésus Christ.

En ce temps-là (465), plusieurs hérétiques du parti de Nestorius. poursuivis dans l'empire romain oriental, se réfugièrent

l'église hors de l'empire romain. 631

en Perse ; comme ils n'étaient point suspects d'attachement aux empereurs de Byzance, ils furent bien accueillis et acquirent bientôt une grande influence. Les nestoriens s'en servirent pour discréditer les catholiques et provoquer contre eux les éclats de la plus violente colère. Cette situation était d'autant plus désavantageuse aux catholiques que les guerres, un moment interrompues, se renouvelaient sans cesse avec la Rome orientale, principalement sous l'empereur Justinien (o27-o6o), et que la puissance persane, après avoir essuyé des défaites, restait toujours en mesure d'avancer.

Chosroès I", contemporain de Justinien, était comme lui un despote dans toute la force du terme. Il assiégea Édesse, dont les habitants se vantaient d'avoir reçu de Jésus-Christ la promesse que leur ville ne serait pas prise d'assaut; mais il dut se contenter d'une rançon en argent. Dans sa quatrième attaque, il voulut se venger du Dieu des chrétiens et menaça d'emmener tous les Édessiensen esclavage en Perse; cette fois encore il ne put obtenir qu'une somme d'argent. Les Perses enlevèrent aux églises, notamment à celle d'Apamée, en Syrie, leurs objets précieux. En 614-, Chosroès II réussit à s'emparer de Jérusalem, vexa cruellement les chrétiens de Palestine et emmena avec lui la croix du Sauveur, qui avait été découverte par Hélène, mère de Constantin. Elle ne fut recouvrée que plus tard par l'empereur Héraclius, qui la ramena en triomphe à Jérusalem, où elle fut solennellement érigée (629).

Eus., Vila Const., III, 7; IV, 9-13 ; Theod., I, 24; V, 38 (al. 39); Soz., II, 9-14; Socr., VII, 18-21 ; Cyrill. Scythop., Vita S. Euthym.; Analecta gr., Paris., 1688, I, 19; Assemani, Bibl. or., Rom., 1726, t. I, p. 1 et seq. (il place le supplice de l'archevêque Siméon en 330). Stephan. Evod. Assemani, Acta marlyrum Or. et Occid., Rom., 1748 et seq.; Zingerle, Aechte Acten der Märtyrer des Morgenl. A. d, Syr., Innsbr., 1836, 2« part.; Uhlmann, Die Verfolgungen in Persien i. 4 u. 3 Jahrb. (Niedners Zlschr., 1861, p. 1-362). Sur Nisibe, voy. Am. Marcellin., xx, 7; Theod., II, 26 (al. 30). Sur les conciles d'Édesse et de Nisibe, voyez Theod. Lect., II, v, 49 (Migne, t. LXXXVI, p. 183, 209). Sur les luttes sous Justinien, Procop., De bello pers., surtout II, xi, 27.

Le nestorianisme en Perse.

22. L'invasion du nestorianisme jeta les chrétiens de Perse, depuis longtemps très-affaibhs, dans le plus extrême danger.

632 HISTOIRE ÜE L ÉGLISE.

En 4.80, les catholiques placés sous Babuée, grand métropolitain de Séleucie, s'élevèrent contre les nestoriens, qui avaient pour métropolitain Barsumas de Nisibe. Les deux partis tinrent des synodes et s'excommunièrent mutuellement. Les nestoriens reprochaient à Babuée de laisser entrer des femmes dans le baptistère et de leur permettre d'assister à l'acte du baptême ; ils toléraient le mariage des prêtres et des moines, ne défendaient que la bigamie réelle et le mariage avec la belle-sœur ou la belle-mère. En 485, Babuée fut mis à mort par suite des soupçons que Barsumas avait fait planer sur lui, et Acace devint son successeur. Barsumas, protégé par le roi Phérocès (-461-488), aida puissamment à la propagation du nestorianisme par sa traduction persane des écrits de Théodore deMopsueste. Les nestoriens de Perse, qui se faisaient appeler chrétiens chaldéens, admettaient souvent deux hypostases en Jésus- Christ, mais sous une seule image (prosopon), et croyaient qu'il n'y avait en Jésus-Christ d'autre union que celle de la volonté et de l'inclination.

L'école d'Édesse, supprimée par Zenon en 489, fut transférée à Nisibe, où elle fut pendant quelque temps très-florissante. On prétend qu'au commencement du septième siècle, sous son "chef Hanan, elle comptait 800 élèves. Les nestoriens de Perse déployaient aussi une grande activité dans les missions ; mais ils étaient souvent divisés entre eux et la discipline ecclésiastique laissait fort à désirer.

Acace, successeur de Babuée, ayant exilé le calomniateur Barsumas, il s'ensuivit un schisme, qui continua même après la mort de ce dernier (489). Acace eut pour successeur un laïque marié, Babée II (vers 498), qui essaya de réconcilier les partis. Bans un synode tenu en 499 il fut déclaré à plusieurs reprises que les prêtres, même les moines et les évêques, pourraient se marier une fois ; on statua que les conciles provinciaux seraient régulièrement célébrés au moins une fois par an, et les conciles patriarcaux tous les quatre ans; que le siège de Séleucie-Ctésiphon serait érigé en siège patriarcal. Il était occupé par CathoHcus (JaceUch), qui présidait à vingt -trois métropoles. Ce Babée, appuyé par le roi, opprima ce qui restait encore de communautés cathohques. Toute relation cessa avec le siège d'Antioche et

l'église hors de l'empire kojiain. G33

avec l'empire romain, et la conversion même du patriarche Sahaduna, qui en 628 avait été envoyé à Constanlinople, n'eut aucune influence. En 631, lorsque la puissance persane fut abattue par les Arabes, les nestoriens surent également se concilier la faveur des califes.

Prétendu concile de Séleucie, 410. Héfelé, Concil,, II, 00. Conciles de 485 et suiv.; Assem., Bibl. or., III, II, p. clxxvu et seq.; III, I, p. 429; Héfelé, II, 590, o96, 610. — Assem., De catliolicis s. patr. Chaldaeorum et Nestor., Rom., 1775; Pichler, Gesch. der kirchl. Trennung, II, p. 427; Abulphar., ap. Assem., Bibl. or., III, I, p. 391 et seq.; III, II, p. 79, 924 et seq.; Diss. de Nestor. Ebedjesu, ap. Mai, Nov. Coll., t. X, Parmi les martyrs convertis par Siméon, évêque de Beth-Arsam (510- 525), on cite principalement trois mages. Assemani, loc. cit., p. 341.

Les Arméniens.

23. Le peuple arménien fut le premier qui embrassa le christianisme. Il eut pour apôtre Grégoire surnommé l'Illuminateur ( illuminator) , issu de la famille royale des Arsacides. Soustrait dans son enfance au massacre de sa famille par sa nourrice, il fut élevé en Cappadoce et devint l'apôtre de son peuple. Retourné dans son pays (286), il endura une longue captivité, et parvint enfin à convertir et à baptiser le roi Tiridates 111 avec une grande partie de son peuple. Vers 302, Léontius, archevêque de Césarée, le consacra métropolitain de l'Arménie; de là le lien étroit qui s'établit entre ces deux Églises. Des prêtres de l'empire grec appuyèrent le zèle de Grégoire dans l'œuvre des conversions.

En 311, Maximin commença la guerre contre les chrétiens d'Arménie, qui avaient été autrefois les alliés des Romains ; ce peuple valeureux lui fit essuyer plusieurs défaites. Saint Grégoire fonda le couvent d'Aschdisched et passa les dernières années de sa vie dans la solitude. Ses successeurs furent généralement choisis dans sa famille : ce furent ses fils Aristaces (Rostaces) et Rertannes (Yartanes), son neveu Husig (.lusek, Hesychius, qui dans quelque catalogues est précédé de Grégoire II). Des guerres intestines arrêtèrent les progrès de cette jeune Église. Il y eut aussi un assez grand nombre d'apostats; les Perses, qui les encourageaient, essayèrent de plus en plus, à partir de 368, d'assujettir le

63 i HISTOIUE DE l'église.

pays. En 303 et 37:2, lépiscopat arménien prit encore une part considérable aux grandes affaires de l'Église universelle.

Saint Basile de Césarée (mort en 379) visita une grande partie de l'Arménie, rétablit la paix parmi les évèques et essaya d'abolir les abus. Cependant les liens avec l'Occident ne tardèrent pas à se relâcher, et les évèques durent entrer en lutte avec les successeurs hostiles du roi Tiridates. On assure que Isaac le Grand, 390-440 (successeur de Nersès, mort en 389) ne fut pas sacré à Césarée, mais par les évèques du pays. Il fit refleurir l'Église d'Arménie, bien que les troubles politiques ne fussent pas apaisés, et releva la discipline ecclésiastique et l'enseignement.

Saint Mesrop (ou Miesrob) inventa pour les Arméniens un alphabet particulier, et se mit (428) à traduire l'Écriture sainte dans leur langue. Plusieurs concoururent à ce travail. On traduisit également les écrits des Grecs et des Syriens, et bientôt après l'histoire nationale était créée par Moïse de Chorène. Le nestorianisme n'eut point d'accès dans le pays, car les évèques se déclarèrent résolument contre lui dès le début. Lorsque Rabulas d'Édesse et Acace de MéUtène les mirent en garde contre la propagation des écrits de Diodore de Tarse et de Théodore de Mopsueste, également traduits dans leur langue, et favorisés par les évèques de Silicie, un concile d'Arménie chargea les deux prêtres Léontius et Abérius de s'adresser au siège de Constantinople, que saint Chrysostome avait illustré par son exil, ses souffrances et ses services, pour s'informer de la vraie doctrine. Ce fut alors que Proclus (depuis 434) adressa son célèbre Tome aux Arméniens.

Euseb., IX, 8; Soz., II, 8; Agathungeli Acta S. Greg. Illum. (Acta sanct., sept., VIII, 321 et seq.); Moses Choren., Hist. Arm., ed. Le Vaillant de Florival, arm. et franc., Ven., 1841; en allemand par Lauer, Regensb., 1869; Narratio de rebus Armen. (Combélis, Bibl. patr. auctar., II, 261 et seq.); Sam. Aniens., Chron,, éd. Zohrab., Mediol., 1818 (Migne, Patr. gr., t. XIX, p. 661 et seq.); J.-B. Aucher, Vie de tous les saints du calendrier arménien, 12 vol., 1810-14; Saint- Martin, Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, Paris, 1818 et seq., t. Il; Placido Sukias Somal (abbé général des mérhitaristes), Quadro délia storia letteraria di Armenia. Venez., 1829;

l'église hors de lkmpire romain. 63a

Tschamtschean, Hist. arm., Venet., i784-86, in-4°, vol. 3 (en angl., Calcutta, 1827); Le Beau, Histoire du Bas-Empire, revue et augmentée d'après les hist. or., par M. de Saint-Martin, Paris, 1824-34 ; Windischmann, iMittheilungen aus der arm. K.-G. (Tüb. Q.-Schr., 1833, p. 3 et suiv.); Samueljan, Bekehrung Armen., Vienne, 1844, et Tüb. Q.-Schr., 1846, p. 225 et suiv.; Chamich, Hist. of Armenia tr. by Audall, Calcutta', 1827 ; Elisaeus, Hist. of Vartan and of the battle of Arm., by Neumann, Lond., 1836; Victor Langlois, Collection des historiens anciens et modernes de l'Arménie, vol. I, Paris, 1867; vol. II, 1869. Les Ai'méniens subséquents défendent la tradition selon laquelle l'Église d'Arménie aurait été fondée dès le premier siècle, et ils invoquent les apôtres Taddée, Barthélémy et Thomas Pichler, t. II, p. 438. Le document sur l'alliance entre le pape Sylvestre et Grégoire l'Illuminateur, entre Constantin et le roi Tiridates III (Clem. Galanus, Couciliatio Eccl. arm. cum romana ex ipsis Arm. PP. et doctor. Testim., Rom., 16ö9, part. I, p. b30 ; Giov. de Serpos, Compendio storico délia nazione Arm., Venise, 1786, I, p. 200 et seq.) est certainement apocryphe (Denzinger, Tüb. Q.-Schr., 18Ö0, p. 366; Pichler, p. 439). Sur la subordination de l'Arménie ecclésiastique à Césarée, voyez Mos. Chor., II, 77, 88; Le Quien, Or. chr., I, 1355; Thomassin, part. I, lib. I, cap. xvii, n. 5; Neander, 1, p. 469. Isakokis (peut-être Jusek) de la Grande-Arménie, se rendit à Antioche en 963 (Socr., IIL 23). On voit le nom de Josakes en 372 dans Ep. Orient, ad Episc. Ital. et Gall. (Basil., Ep. xcii, al. 69). Parmi les lettres de saint Basile, les suivantes concernent l'Arménie, Ep. xcix ad Terent. Com. (372), cap. iv; Ep. cxx-cxxii, cxxxvii:, ccxxxix, ccxuv (entre 372 et 376). Sur la traduction arménienne de la Bible, Saint- Martin, Mémoires, t. I, p. 7 et seq.; Hug, Einl. in d. N. T., I, p. 398 et suiv., 3^ éd.; Chrys., Ep. iv ad Olymp.; Ep. xxxv, lxvii-lxix; Prodi, Tom. ad Arm.; Migne, t. LXV, p. 836 et seq. Cf. Galan., I, p. 69 et s.; Le Quien, loc, cit., p. 1237.

Persécution des Arméniens.

24. Cependant l'influence des Perses n'avait fait que s'accroître dans le pays, et en 429 la plus grande partie de l'Arménie était devenue une des provinces de l'empire. Diverses tentatives furent faites pour étouffer le christianisme et introduire le parsisme. En 450, le roi Jezdescherd il prescrivit l'adoption de la religion et des usages persans et envoya sept cents mages pour abattre les églises ou les convertir en pyréies. Les chrétiens d'Arménie commencèrent alors pour leur foi un combat dans lequel plusiem's trouvèrent la mort du martyre. Les fidèles furent réduits à la dernière extrémité.

Le patriarche Isaac (Sakak) avait eu pour successeur Mesrop, et celui-ci Joseph, qui ne put trouver nulle part un lieu de repos. Son siège était au pouvoir des Perses. Théodoret de Cyr (mort en 458) envoya dans l'Arménie persane des lettres touchantes ' aux évêques Eulalius et Eusèbe pour les consoler et raffermir leur courage ; c'est à leur constance que les chrétiens durent le libre exercice de leur rehgion. De nouvelles vexations de la part des Perses provoquèrent en 482 et 487 des insurrections nouvelles, et le pays eut beaucoup à souffrir de ces guerres multipliées. Quant au christianisme lui-même, il ne pouvait plus être extirpé.

Pendant ce temps, le concile célébré à Chalcédoine était demeuré ignoré des Arméniens, qui n'avaient pu y participer ; quand ils le connurent, ils y firent opposition. La lettre de Léon le Grand ne leur parvint que dans une version défectueuse, et ils donnèrent créance à cette accusation des monophysites que le concile de Chalcédoine avait renouvelé l'hérésie de Nestorius. Déjà précédemment des moines arméniens avaient combattu, au point de vue des monophysites, Théodore de Mopsueste même en ce qu'il offrait d'irréprochable.

Un concile tenu à Walarschapat sous le patriarche Babgen (491) se déclara contre le concile de Chalcédoine, et la même chose eut lieu en 496 à Dovin (Thevin ou Fegin) sous le patriarche Abraham. Un autre tenu en 527, dans ce dernier lieu, avait rendu trente-huit canons disciplinaires. Les Grecs essayèrent plusieurs fois de ramener les monophysites arméniens à l'unité ecclésiastique. Sous Justin II (565-578) et sous le patriarche Nersès, alors que Vardane (ou Verdane) était à la tête du peuple, la population de la grande Arménie s'était montrée disposée à se soumettre à Byzance ; mais les désastres militaires de l'empereur empêchèrent les effets de ce bon dessein. L'empereur Maurice tint une assemblée d'évêques grecs-arméniens, où la réunion fut résolue, mais les envoyés du patriarche refusèrent leur adhésion. Là dessus, l'empereur déclara, en 600, que les catholiques qui habitaient l'Arménie étaient détachés de l'obédience du patriarche, et

< Epist. Lxxvn, Lxxvm.

l'église hors iiE l'empire romaln. 63t

il leur fit donner un patriarche nommé Jean, avec Avan ou Cotais pour résidence.

La séparation durait depuis seize ans déjà, lorsque Héraclius fit de nouveaux essais de réunion. Dans un concile tenu à Garin (entre 622 et 626), il parvint à gagner le patriarche Esra en faveur de l'union ; mais en 649 les décrets de Chalcédoine lurent de nouveaux accusés de nestorianisme et anathématisés. La même chose se renouvela en 648, en 651 et en 687, bien que le philosophe David se prononçât énergiquement en faveur de ces décrets. A partir de 651, les Ai'méniens tombèrent sous la domination arabe, et les luttes se poursuivirent entre les cahfes et les empereurs d'Orient. Les dispositions variaient suivant les fortunes diverses des deux contendants.

Les Grecs vivaient toujours dans le vain espoir de ramener les hérétiques arméniens. De 637 à 686, le pays fut gouverné par des princes indigènes, tributaires des califes. Depuis 686 jusqu'en 693, les Grecs y obtinrent de grands avantages, à tel point que Sembat ou Simpad expulsa pour quelque temps les Arabes. En 692, le concile in Trullo interdit l'usage qu'avaient les Arméniens de ne point mettre d'eau dans le calice de la messe (can. xxxn), blâma la coutume de ne conférer le sacerdoce qu'aux descendants des familles sacerdotales {can. xxxm), l'établissement de lecteurs non tonsurés, l'usage des œufs et du fromage en carême (can. lvi), la coutume de faire cuire de la viande sur l'autel et d'en donner aux prêtres (can. xcix).

Dulaurier, Histoire des dogmes, Irad. et lit. de l'Église armén., Paris, 1839, p. 28 et suiv.; Pichler, p. 440 et suiv.; HéfeJé, II, p. 697-699 (sur les conciles d'Arménie de 491, 327, 396). Theoph. Byz., ap. Pliot., Bibl., cod. 64; Job. Ephes., Bist, eccl., II, 18 et seq.; 'VI, H, 23, ed. Schœnfelder, p. 60 et seq.; Evagr., V, 7; Sam. An., Chron-, p. 686, éd. Migne ; Maxime, Disp. cum Pyrrho, Mansi, X, 741 et seq.; Héfelé, III, p. 67, 120 et suiv., 294; Weite, dans Freib. Kircben-Lex., I, p. 442 et mon ouvrage Pbotius, I, p. 478-481; Mœbler-Gams, I, p. 519. Sur le philosoplie David, qui provoqua l'étude d'Aristote en Arménie, voyez C.-F. Neumann, Mémoires sur la vie et les ouvrages de David, Paris,

t)38 ll.ISTOIKF. DF l'église.

Autres peuples asiatiques. — Les Ibères et leurs voisins.

25. Le christianisme fut introduit en Ibérie (la Géorgie et la Russie, près du Caucase) sous le règne de Constantin le Grand, vers 326, par une pieuse captive (esclave) nommée Nunie ou Nino, qui se signala par la guérison miraculeuse d'un enfant. Elle guérit également la reine de ce pays et lui fit embrasser la foi. Une autre conversion qui survint bientôt après fut celle du roi Mirée, qui avait ressenti à la chasse le secours du Dieu des chrétiens.

Il fit venir des prêtres de l'empire romain. De l'Ibérie, le christianisme passa en Albanie, puis, au sixième siècle, chez les Laziens (Colchiens) et chez leurs voisins les Abasgiens. Le prince des Lagiens, Tzathus, fut baptisé à Constantinople en 522. Justin I" envoya aux Abasgiens leur compatriote Euphrotas, un eunuque du palais, pour leur défendre de se mutiler ; il y fit bâtir une église sous le vocable de la Mère de Dieu et établit des. prêtres pour évangéliser le pays. Après la mort de saint Maximin (662), saint Etienne produisit beaucoup de fruit parmi les Abasgiens et les Lagiens, qui avaient été autrefois les alliés de Rome et avaient abandonné l'empereur Héraclius au milieu de sa guerre contre les Perses. Ils se montrèrent plus tard très-attachés à la foi catholique. Les disciples de saint Maximin déployèrent une grande activité dans l'Ibérie, dont les princes étaient en relation étroite avec Constantinople, et dont l'un, Zamanarsus, se rendit en personne, sous Justinien I", à Constantinople, avec sa femme et plusieurs de sa suite.

LesTzanes aussi, peuplade adonnée au pillage (situés entre les Lagiens et l'empire romain, aux sources du Phase et de l'Acampsis) se déclarèrent prêts à recevoir le baptême et à entrer dans l'armée impériale. Justinien essaya de les dompter et fit construire chez eux des villes et des bourgs. Moins heureuses furent les tentatives de Gordas, roi des Huns, près de la Crimée, qui avait fait alliance avec l'empereur à Constantinople et reçu le baptême. Son peuple se révolta contre lui, l'assassina et mit à sa place son frère Moager, avec lequel il continua de s'avancer vers le nord.

LÉGLISE HORS L»E LEMPlRE ROMAIN. 639

Socr., 1,20; Soz., II, 7; Theod., I, 23; Ruf., X, 10; Mos., Choren., II, 83; Theoph., Chronogr., p. 108, éd. Mignc, a. m. 5817; Neander,

1, p. 470. — Procop., De hello pers., I, 12; II, 28; De hello goth., IV,

2, 3; Agalh., III, xii, p. 165, éd. Bonn.; Evagr., IV, 22; Théoph., Chronogr., a. m. 6015, 6027, 6047, 6115 (Migne, t. CVIII, p. 393, 476, 504, 645 et seq.); Anast. presh., Ep. ad Theod. Gangr., cap. ix et seq. (Op. S. Max., I, p. Lxix, éd. Combef.); Le Quien, Diss. de Patr. CpL, cap. XIV, § 1, p. 95; Neander, p. 471 ; Dœilinger, Handh. der K.-G., I, II, p. 94; Rohrhacher-Rump, IX, p. 70.

Les Arabes.

26. L'Arabie du sud, sous les Hamjares ou Homérites, fut évangélisée (3o0-3o-4) par l'évêque Théophile de Diu, envoyé par l'empereur Constance. Cet évèque, originaire des Indes orientales et ancien précepteur d'Eusèbe de Nicomédie, évèque arien, remplissait les fonctions d'ambassadeur de l'empire. Plusieurs Arabes se firent baptiser à Jemen, et trois églises furent construites dans la capitale Tapharan, à Aden et à Hormuz. Le roi des Homérites était lui-même chrétien. Il ne paraît pas que l'arianisme y ait longtemps régné. Plus tard nous trouvons les Homérites catholiques. Au quatrième siècle il y avait aussi des évèques catholiques en Arabie, par exemple Tite de Bosra, sous Julien et Valens. La multitude des juifs, l'autorité dont ils jouissaient, la vie nomade des Arabes empêchèrent la christianisation complète de ce pays.

Plusieurs d'entre les moines qui habitaient dans le désert entrèrent en contact avec les hordes nomades et errantes, gagnèrent leur affection et leur estime et en profitèrent pour étendre le christianisme; tel fut saint Hilarion. Vers 372, une princesse sarrazine, Mauvia, lors de la conclusion de la paix avec l'empire romain, reçut pour évèque de son peuple le moine Moïse, qui était en grande vénération. Dans la suite, Siméon le Stylite et le pieux moine Euthyme acquirent une grande influence. Euthyme baptisa le chef d'une tribu alliée à l'empire romain, Aspebéthos, qui prit le nom de Pierre et fut le premier évèque militaire Sarrazin de Pfdestine ; son fils Térébon, guéri par Euthyme, obtint le gouvernement de la tribu.

Les moines du couvent fondé sur le Mont-Cassin se signa-

GiO HISTOIRE DE h'ÉGLlSÈ.

lèrent aussi par leurs travaux. Sons l'empereur Anastase (mort en 518), Almundar, prince de la tribu des Sarrazins, que deux évêques monophysites envoyés par Sévère avaient vainement essayé d'attirer à eux, se convertit. En général, le nombre des catholiques augmenta parmi les Arabes sous ce gouvernement. Le judaïsme fit une réaction, et lesHomérites obtinrent même à Dunaan (Dhu-Nowas) un roi juif, qui depuis 522 persécuta les chrétiens, et en 533 s'empara par trahison de la ville de Negraan, presque entièrement chrétienne; il fit décapiter ou brûler des milliers de fidèles. Plusieurs chrétiens prirent la fuite, et cherchèrent refuge et protection soit auprès du patriarche d'Alexandrie , soit auprès du roi d'Abyssinie, soit à Constantinople. Le roi d'Abyssinie Elesbaan et son général Arétas vinrent au secours de leurs coreligionnaires malheureux; les juifs furent vaincus par Dunaan et pendant plus de soixante-douze ans les Homérites de Jemen furent régis par des princes chrétiens qui dépendaient de l'Ethiopie.

Sous l'empereur Justinien et le roi Abraham, l'évêque Grégentius de Tapharan consigna par écrit les lois des Homérites et eut une discussion avec le juif Herban. Vers 616, l'Arabie tomba presque tout entière sous la domination de Chosroès, roi de Perse. Le nestorianisme, puissamment protégé par ce prince, se répandit alors hors de Perse, et le monophysitisme lui-même se fraya un passage. Les chrétiens, quoique passablement nombreux (le royaume de Hira, au sud-ouest de Babylone, avait aussi des princes chrétiens depuis 580), ne pouvaient pas, au milieu de leurs divisions religieuses, faire une résistance sérieuse à l'irruption puissante du mahométisme, qui du reste s'adaptait au caractère du peuple arabe.

Philost., II, 6; III, 4, sur Théophile ; sur Tite de Bostra, Socr., III, 2b; Soz., m, 14 ; V, 15; Hier., Cat., cap. cii; Ep. lxx, al. lxxxiv ad. Magn. Sur les travaux des moines, Eusebius, in Isa. (Montfaucon, Col. nov. Patr., II, 521); Hier., Vita S. Hilar. (Op., IV, II, p. 82, Mart.); Socr., IV, 36; Soz., VI, 38; Theod., IV, 23 ; Ruf., H, 6; Theod., Hist. rel., c. xxvi ; Sur le Phylarque Aspébéthos, im<yv.oT:oç, twv 7:ap£(xê6).a)v, Vita S. Euthym., cap. xvm et s., xxxvm et s. (Cotel., Mon. Eccl. gr., t. H); Neandcr, p. 472 et s. Sur Almundar, Theod. Lect., H, 35 (Migne, t. LXXXVI, p. 204). Ce que Théodore, cap. Lvm (ibid., p. 212, dit des 'ItJ.|j.tpr.voi (cf. Miceph., XVI, 37), s'applique certainement aux Homérites. Cf. Assem.,

l'église hors de l^èmpire romaix. 641

Bibl. or., HT, U, p. b95?-598; Pococke, Spécimen, hist. arab., p. 72 et seq. Persécution sous Dunaan, Joh., Ep. As., ap. Assem., loc. cit., I 359; Simon, Ep. Pers. ap. Zachar. hist. eccl.; Assem., loc. cit., p. 364. Cf. seq.; Mai, Nov. coll., X, I, 376; Pi'ocop., De hello pers., I, 17, 20; Acta S. Arctœ (Boissonadc, Anecd. gr., t. V, Paris, 1833); Abrah. Echellens, Hist. Ai'ab., p. 171; Rühle v. Lilienstern, Zur Gesch. der Araber Muham, Berl., 1836, cap. iv. Voyez le Coran, Sure 8ö, n. 4. Gregentii Op., Migne, t. LXXXVI, p, 567-784. Sous Justin II, les flomérites étaient encore amis des Grecs, Theoph. Byz., ap. Phot., cod. 64, p. 26. Destinées ultérieures des chi'étiens d'Arabie, Pococke, loc. cit.; Assemani, Bibl. or., III, II, p. 605.

Les Indes orientales et la Chine.

27. Théophile, évêque arien, travailla aussi dans l'île de Diu Socotora, sa patrie (que les anciens nommaient l'île des Dioscorides). Cette île, située à l'entrée du golfe de la mer Arabique, entretenait de grandes relations commerciales. De là, il se rendit dans les Indes orientales, où se trouvaient déjà avant lui des chrétiens, Perses pour la plupart. Cosmas, marchand d'abord, puis moine, surnommé Indicopleustes (naviguant dans ïlnde) à cause de ses voyages sur mer, auteur d'une topographie chrétienne, florissait sous Justinien I" et Justin II; il trouva à Maie (peut-être Malabar), à Taprobane (Ceylon) et à CaUiana (Calcuta) des églises chrétiennes, et même dans ce dernier lieu un évêque. Les chrétiens de l'Inde, appelés aussi chrétiens de saint Thomas, placés sous la dépendance de lÉglise de Perse, selaissèrent séduire à l'hérésie nestorienne. Des communautés chrétiennes se formèrent en Chine à dater du septième siècle. En 636, un prêtre nommé Jaballah ou Olopuen, y apporta, dit-on, le christianisme et le répandit sous la protection de l'empereur, ainsi qu'on le voit par un monument érigé en 781 et découvert près de Si-an-fou en 1625. Son authenticité, souvent soutenue, n'a pas encore été démontrée.

Philost., III, 14; Cosm. Indicopl., Topogr. christ., Migne, t. LXXXVIII; Assem., loc. cit., p. 438; Le Quien, Or. chr., II, p. 1273 et seq. Sur le monument révélé par Athanase Kircher, S. J. Prodrom, copt., Rom., 1636; China illustrata, Rom., 1667, p. 43 et seq.; Renaudot, Deguignes, Abel Rémusat, Mosheim, etc., se sont exprimés d'une manière favorable.Comp. Assem., loc, cit., p. 538; Le Quien, loc. cit., p. 1263 et I. — msT. DE l'église. 41

seq.; Panthier, de l'Authenticité de l'inscription nestorienne di Singan-fou relative à l'introduction de la religion chrét. en Chine dès le septième siècle, Paris, 1837. (Ibid., 1838, le texte, avec traductions latine et française, et fac-similé.)

Conversions en Afrique. — Les Éthiopiens.

28. Le christianisme fut propagé en Abyssinie ou dans l'Ethiopie axumitique (Habesch), sous Constantin le Grand par les deux jeunes hommes Frumence et Édèse, compagnons d'un savant de Tyr, qui faisait des voyages d'exploration dans ce pays. Toute la caravane fut prise et égorgée, à l'exception de ces deux jeunes hommes. Ils furent conduits à la cour royale d'Axum (Auxuma) et captivèrent entièrement la faveur du souverain. Investis d'emplois à la cour et déclarés libres, ils demeurèrent dans le pays même après la mort du roi, sur le désir de sa veuve, qui les pria de gouverner pendant la minorité de son fils Aizana et de faire son éducation. Édèse retourna ensuite à Tyr, où il reçut les ordres. C'est là que Rufln d'Aquilée fit plus tard sa connaissance. Frumence se rendit à Alexandrie et informa le nouvel évèque Athanase des progrès du christianisme ; c'est par ses mains qu'il fut consacré évèque du pays en 328 ou 329.

Frumence résida désormais à Axum, baptiza le roi Aizana et convertit peu à peu une multitude de peuple. L'empereur Constance écrivit au roi Aizana et à son frère Sazana, pour les prier d'envoyer Frumence à Georges, évèque arien d'Alexandrie, afin que ce dernier l'instruisit de la vraie doctrine, et il les mit en garde contre Athanase, qui avait été, disaitil, déposé pour ses crimes. Il songeait soit à attirer l'évèque d' Abyssinie dans le parti des ariens, soit à le rendre suspect auprès du prince et à le renverser. La proposition échoua et l'arianisme ne put pénétrer dans le pays. Sous Élesbaan, les chrétiens d' Abyssinie prêtèrent secours aux Homérites. Cosmas Indicopleustes savait qu'il existait en Abyssinie des églises, des évèques et des moines. Il se forma peu à peu une littérature éthiopienne, qui renfermait, outre des traductions de la Bible (la langue géez), des Pères grecs et des liturgies, un grand nombre d'ouvrages et de canons apocryphes. Comme l'Église d'Ethiopie dépendait d'Alexandrie, qui lui désignait

l'égi.ise hors de l'empire romain. 643

son chef spirituel (Abuna), elle fut comme elle entraînée dans le monophysitisme, et le peuple, ignorant et grossier, fit un mélange confus des usages chrétiens et des usages étrangers. On y célébrait le sabbat (en même temps que le dimanche), observait les lois juives sur les .viandes et la circoncision, foulait aux pieds les lois du mariage et pratiquait la polygamie.

Rufin, X (I), 9; Socr., I, 19; Soz., II, 24; Theod., I, 22; Ep. Const., ap. Äthan.; Apol. ad Const., cap. xxxi (Migne, t. XXV, p. 630 et seq. Comp. Neander, I, p. 473, n. 6). Job Ludolf, Hist. sethiop., libri IV, Francf., i 681 ; Comment, ad hist. cethiop., 1691, in-fol.; Le Quien, loc. cit., p. 642 et s.; Héfelé, Kirchen-Lex., I, 76. — Cosm. Indicopl., Topogr., lib. III (Migne, t. LXXXVIII, p. 169); Niceph., XVII, 32. Littérature éthiopienne, voy. Kaulen, Bonn. th. Lit.-Bl., 1866, p. 173 et suiv. Jean d'Éplièse a donné plusieurs dates, et il a été mis à profit par une multitude de savants grecs, par Théophane et par le patriarche Denis dans sa Chronique. Assem., Bibl. or., I, p. 3Ö9-386. Comp. Maturin Veyssier la Crose, Hist. du christianisme de l'Éthiop. et d'Arni., 1739.

Les Nubiens et autres peuples.

29. Les Nubiens et les Blemmyes acceptèrent le christianisme ou plutôt le monophysitisme sous Justinien P^ Un prêtre d'Alexandrie, Julien, attaché à cette hérésie et favorisé par l'impératrice Théodora, devança l'ambassade envoyé par l'empereur au prince des Nobates, et, quand il repartit deux ans plus tard, il recommanda ceux qu'il avait convertis à l'évêque Théodore de Philée. Peu de temps avant de mourir, le patriarche Théodose, monophysite, nomma un certain Longin évêque des Nubiens. Retenu pendant trois ans par ordre de l'empereur, Longin s'enfuit en 570 avec deux esclaves dans la tribu des Nabatéens, où il séjourna six ans, puis retourna à Alexandrie pour l'élection d'un patriarche (576). Il assista à la consécration du patriarche Théodose, rejeté par plusieurs membres de la secte, et lui resta dévoué malgré la scission qui avait éclaté. Il retourna cependant en Nubie, baptisa en 3801e roi des Alodéens, qui déjà auparavant avait demandé des missionnaires aux Nabatéens, et jouit d'un grand crédit auprès de sa personne. Il convertit aussi quelques julianistes (aphtartodocètes). Ces Nubiens restèrent sous la dépendance des

théodosiens d'Alexandrie; ils employaient la langue liturgique des Grecs. Cependant, les conversions monophysites n'eurent point de consistance, et à la un du dixième siècle il ne restait plus que des ruines des anciennes églises.

Abulpharag, ap. Assem., Bibi. or., II, 330; Eutych., Annal., II, 387; Joh. Eph., Hist. eccl., IV, 6 et s., 49 et s. (p. 141 et s., 180 et s., éd. Schœnfelder); Olympiod., ap. Phot., cod. 80; Mœhler-Gams, I, p. 521 et s. Les Nobates sont aussi mentionnés par Cosnias Indicopleustes, loc. cit. Sur les districts de l'Arménie du Nord (Nuobadia, Alodia, Nakowia, Auxomitis), Le Quien, II, 599, 659; Schœnfelder, p. 185, n. 1.

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