‹ Histoire de l'église [microforme] (volume 3)Chapitre 113 sur 178 · FORTE · texte numérisé non relu

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contraires à ses opinions. ]1 répondit que ce n'étoient là que des paroles un peu libres, échappées en parlant en confiance de quelques personnes et de quelques affaires publiques. Mais ce procès fameux, tel qu'on le voit imprimé, à la confusion de quelques hommes dépourvus de pudeur au point de nier ce qu'avoua Quesnel même, est le titre irréfragable sur quoi la postérité plus généralement de jour en jour portera le jugement dont il n'est point d'appel.

Le père Gerberon et l'aflidé Brigode furent plus mal servis que le père Quesnel. Brigade subit une prison de six mois, au bout desquels il étoit si réduit, qu'il présenta une supplique, où , après avoir confessé à son archevêque qu'il s'employoit depuis plusieurs années, tant à l'impression qu'à la distribution des livres du parti, il en demandoit humblement pardon, et témoignoit espérer de son pasteur, qu'à l'exemple de Dieu dont il tenoit la place, il suivroit plutôt les mouvements de la miséricorde que ceux de la justice. Il finissoit par ces mots : J'ai la confiance que celui qui a commencé en moi l'ouvrage de ma conversion, l'affermira jusqu'au jour du Seigneur, et qu'avec le secours de la grâce, je ne donnerai plus aucun sujet de plainte contre moi. Qui n'eût pas cru sincères ces beaux témoignages de repentir? M. de Malines lui rendit la liberté, à condition qu'il feroit une confession claire et nette de sa foi; qu'il donneroit cinquante florins en aumônes à quelques pauvres communautés ; et qu'il se retireroit ensuite dans un monastère de chartreux, pour y vaquer aux exercices de la piété pendant quinze jours; qu'il y feroit une confession générale, et qu'il ne remettroit jamais le pied dans le diocèse de Malines. Le pénitent promit tout, et n exécuta rien.

Comme le père Gerberon étoit incapable de dissimuler ses sentiments, il demeura prisonnier , et l’on suivit son procès avec toute la maturité que demandoit le nombre et la nature des griefs ; ce qui fit traîner l'affaire jusqu'au 24 novembre de l'année suivante 1704. Religieux bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, d'abord il s'étoit sauvé du monastère de Corbie, sur le point d'y être arrêté prisonnier, dès l'an 1682, pour différents libelles qu'il avoit publiés en faveur de l'hérésie à la mode. 11 se réfugia d'abord en Hollande, et se fit natura-

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DE L'EGLISE. (AN 1703.) 311 liser à Rotterdam, sous le nom d'Augustin Kergré. Depuis ce temps-là , il erra dans les Provinces-Unies, et dans toute la Belgique, qu'il inonda d'écrits erronés sur les matières de la grâce. Le jansénisme n'a point eu de plus ardent ni de plus laborieux défenseur; et il en auroit pu occuper la chaire pontificale, si sa droiture, inflexible à certains égards, avoit convenu au chef d'un parti qui ne se soutient que par le déguisement : mais la franchise bizarre du père Gerberon, qui ne se fit pas scrupule, dans l'Histoire générale du jansénisme, d’altérer les faits les plus notoires, abhorroit tout palliatif à l'égard de ses opinions. Il ne publioit point d'écrits où il n’enseignât à découvert la doctrine des cinq propositions, comme on le peut voir dans presque tout ce qui est sorti de sa plume. Partout il soutient sans détour, que Jésus-Christ n'est mort que pour les prédestinés ; que toute grâce médicinale est efficace par elle-même ; qu'il n’est point de grâce suffisante avec laquelle ceux qui restent dans le péché pourroient se convertir s'ils vouloient!.

Une ingénuité si contraire à la politique du parti, Jui attira souvent des reproches de la part de ceux qui ne tenoient pas moins que lui à cette doctrine, mais qui souhaitoient qu'on la proposât avec plus d'art et d’ambiguité, qu'on lui donnât au moins quelque air de thomisme. Quelques-uns vouloient même qu'on écrivit contre lui, afin de persuader au public que tous les augustiniens ne pensoient pas de la sorte. Le bénédictin n'en devint pas plus réservé. Convaincu que c'étoit retenir la vérité captive dans l'injustice, que de l'exprimer en des termes ambigus, et susceptibles de tous les sens qu'on voudroit leur donner , il continua de présenter le jansénisme à nu, publia même que les thomistes ne connoissoient pas la doctrine de saint Augustin. Il ne fut content ni d'Arnaud qu'il accusoit d'avoir molli sur la fin de ses jours, ni de Quesnel qu'il parut jalouser. Voici comment il parle de celui-ci dans une & ses lettres: : S'il se voit avec complaisance le chef d’une nouvelle bande, ceux qui croient aimer plus sincèrement la vérité, et à

1 La Vérité cathol. Vict. La confiance Chrét. Adumbrata. Eccl. Rom. ete, — Lettre du 19 décembre 1700.

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312 (Aw 1703.) HISTOIRE qui Dieu a donné quelques connoissances, seroient bien marris de s’y cnrôler.

Cependant on cachoit avec soin ces différends au public, où la mésintelhgence des premières têtes da parti ne pouvoit que le couvrir d'opprobre, comme il est arrivé enfin, quand la saisie de ses renseignements les plus secrets a produit au grand jour tous ces mystères d'iniquité. Quesnel poussa même la politique jusqu'à parler du père Gerberon, lorsqu'il fut condamné, comme d'un théologien exact et profond qui n’avoit rien publié que de très-catholique sur la grâce : fourbe inconséquent et gauche qui se prenoit dans ses propres paroles, puisqu’en approuvant les sentiments théologiques du père Gerberon, qui professoit sans détour le plus cru jansénisme, il démontroit tout ce qu'il a dit lui-même par la suite, pour persuader que des visionnaires peuvent seuls apercevoir dans ses Réflexions morales le fantôme du jansénisme,

L'archevêque de Malines, informé par un bref des intentions du pape, et assuré de la protection tant du roi très-chrétien que de sa Majesté catholique, donna ordre à ses officiers de pousser le procès. L'intrépide bénédictin ne voulut point d'autre avocat que lui-même pour plaider sa cause, demanda pour toute faveur qu'on le jugeât sans délai, et se montra prêt à subir toutes les peines qu'on voudroit lui imposer. Il subit plusieurs interrogatoires, où il ne put nier qu'il eût enseigné hautement les nouveautés proscrites, surtout depuis qu'il avoit mis bas le froc, ni d'avoir déchiré de tout son pouvoir la réputation des papes, des princes et de tous les ennemis de la nouveauté. Enfin le 2{ de novembre 1704, on porta la sentence, qui ne put encore lui être prononcée que huit jours après. ]l y étoit condamné à faire profession de foi, à signer le formulaire, à abjurer la doctrine des cinq propositions, pour être ensuite renvoyé à son monastère, où ses supérieurs veille roient à sa conduite, et le tiendroient enfermé jusqu'à ce qu'il eût pleinement satisfait pour la doctrine.

Voilà toute la rigueur de la sentence de Malines, dont les patrons du coupable, ou de ses erreurs, ont si injurieusement exagéré la violence. S'il essuya d’autres humiliations, il ne put s'en prendre qu'à l’opiniâtreté avec laquelle il refusa d'abord

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DE L EGLISE. (AN 1704.) 313 de se rétracter en aucun article, et de souscrire sans restriction le formulaire. Après ce refus, Sa Majesté très-chrétienne le redemanda comme son sujet, et le fit enfermer d’abord dans la citadelle d'Amiens, puis au château de Vincennes. La solitude, et toute la gêne qui accompagne la perte de la liberté, ne purent, durant six années, fléchir ce vieillard octogénaire. On ne doutoit presque plus qu’il ne mourût impénitent, hérétique, et nommément excommunié , lorsque par une grâce, si rare surtout parmi ces préconiseurs désespérants de la grâce, il se sentit tout changé. Le Seigneur eut une pitié particulière pour une âme foncièrement droite, dont l'égarement étoit moins l'effet de la dépravation que des préventions qu'on lui avoit données, et de la fermentation sans cesse fomentée dans son imagination brûlante. Il demanda avec empressement à signer et signa le formulaire, sans aucune restriction, le 10 d’avril 1710 rétracta la doctrine de tous ses livres, et témoigna la plus vive douleur du long attachement qu'il avoit eu pour les erreurs condamnées. On le mit aussitôt en liberté, et dix jours après, rendu à ses frères dans l’abbaye de Saint-Germain-des-

Prés, il ratifia de son propre mouvement tout ce qu’il avoit fait

à Vincennes. Il étoit temps qu’il se reconnût. À une obstination de plus de cinquante ans, enfin désavouée, il ne survécut pas dix mois entiers, étant mort le 20 janvier 1711, non sans des remords cruels, surtout à cause du grand nombre d'âmes qu'il avoit égarées, mais en même temps avec une ferme confiance dans les miséricordes du Seigneur, et avec une vivacité de repentir qui en peut expier le délai.

Dans l’année où le père Gerberon subit à Malines l'humiliation qui lui fut si salutaire, mourut à Paris, le 12 avrili704, le célèbre évêque de Meaux, dont le nom seul fait mieux l'éloge que tout ce que pourroit produire toute autre plume que la sienne. C'est aux ouvrages immortels de Bossuet qu'il est réservé de représenter à nos derniers neveux la force et la hauteur de son génie, qui éclate surtout dans ses Oraisons funèbres, dans les Avertissements aux protestants, dans l'Histoire des Variations, et dans le discours sur l'Histoire universelle, chef-d'œuvres qui n’eurent point de modèles, et qui désespéreront à jamais les imitateurs. Mais eût-on pu croire, avant la

décadence d'une secte réduite à voler aux catholiques les grands hommes qui ne naissent plus dans son sein, eût-on pu croire que Bossuet, si fort au-dessus du panégyrique, eût besoin d’apologie, et sur la grave matière de la foi, lui qui fut jusqu'à la fin de sa carrière le fléau de toute espèce de secte et d'erreur:?

Au reste, cette apologie n’est pas une œuvre difficile. Il ne s'agit que d'exposer l'histoire de la calomnie, pour en faire retumber la honte sur ses auteurs 2. Quand les Réflexions morales de Quesnel commencèrent à donner du scandale, c’est-à-dire, aussitôt qu'elles eurent acquis quelque publicité, M. de Noailles, passé du siége de Châlons sur celui de la capitale où se faisoit le plus grand bruit, chargea quelques théologiens de revoir l'ouvrage qui occasionoit ces troubles parmi les personnes considérables par leur rang, aussi-bien que par leur capacité. On parla d’abord de le corriger. On crut mieux faire ensuite de rechercher l'approbation de M. de Meaux. Rien n'étoit plus capable de fermer la bouche à tous les critiques, que le suffrage d'un juge regardé depuis long-temps comme une des plus grandes lumières de l'Eglise, déclaré généralement contre tous les novateurs, et de plus ami particulier de l'évêque de Chartres, M. Godet, le prélat de France qui étoit le plus hautement opposé au jansénisme. Ses liaisons, trèsparticulières aussi avec M. de Noailles, ne laissoient pas douter qu'il ne donnât son approbation, s'il y avoit quelque moyen de concilier ce bon office avec son honneur et sa conscience.

Cependant M. de Meaux , avant de rien promettre, exigea qu'on lui promit au contraire de mettre six-vingts cartons, bien désignés, à un livre si justement suspect : on le lui promit. Là-dessus, il essaya s'il ne pourroit pas donner un air de vérité à un assez grand nombre d’autres propositions, et les rappeler au sens catholique. Pendant qu'il s'occupoit de ce travail, on

1 Ceux qui n'approuvent pas en tout ce grand homme , n'ont blämé en lui que sa conduite dans ses rapports avoc Fénélon , et la part qu'il prit à la celèbre déclaration de 1682. Pour cunnoître entièrement Bussuet , il faut lire l'élégante et savante Histoire de ce prélat, composée par le cardinal de Bausset , édition de Bosançon 1830. ( Continuation de l'Hist. de l'égl. gail. )

3 Mém. chron, et dugmat. 1. 1V, p. 275 et suiv.

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