CHAPITRE H
4559 comme les visites domiciliaires qu'elle fit faire , les confiscations qu'elle ordonna et les supplices qu'elle fit subir à plusieurs gentilshommes , à la tête desquels se trouvait Anne du Bourg, indignèrent toute la noblesse du royaume , elle se tourna presque en masse vers le protestantisme, et lui donna par son appui des forces imposantes. Ces progrès rapides permirent aux habitants de Nîmes qui en faisaient profession d'organiser leur Eglise , qui n'avait pas eu encore de pasteurs légalement chargés de la conduire.
Le premier qui y fut introduit sous ce titre arriva de Genève le 29 septembre 1559 , et se nommait Guillaume Mauget. On peut donc le regarder à juste titre comme le fondateur de l'Eglise réformée de Nîmes.
Le nombre de ses adhérents ne faisant que s'accroître de jour en jour, Pierre de La Serre fut envoyé pour collègue à Mauget par les Pères de Genève; ils commencèrent d'abord à évangéliser en secret , de nuit , parce qu'une déclaration du roi , du 4 septembre , portait que les maisons où se feraient des conventicules et assemblées illicites seraient rasées et démolies , et que la peine de mort fut réservée , par Fédit du 9 novembre suivant , aux provocateurs de ces assemblées ; mais après la réunion du second synode national , qui 4560 eut lieu à Poitiers le 10 mars 1560, et surtout après l'édit d'abolition en faveur des gens qui avaient été trouvés en armes aux environs d'Amboise , lors de la conjuration qui avait échoué le 16 du même mois par suite de l'indiscrétion de
HISTOIRE DE l'ÊGUSE EÊFORIIÊE DE NIXES.
enaudie, pourvu qu'ils se retirassent immédiate- ^^ eut dans leurs maisons , amnistie que Jean de ^3enneterre , sénéchal de Beaucaire , apporta à 'Nîmes, les religionnaires de cette ville s'enhardirent tellement , qu'ils choisirent la maison de Guillaume Raymond , dit Maranes , pour tenir des réunions publiques d'adoration et de prières.
Ils s'y assemblèrent tous les jours de la semaine sainte, et le dimanche, 13 avril, ils y célébrèrent pour la première fois le sacrement de la sainte cène.
Le 20 mars suivant, un édifice public leur étant indispensable , ils s'emparèrent de l'église de Saint- Etienne-de-Capduel , qui était attenante à la Maison- Carrée. Lorsque le comte de Joyeuse, qui commandait le Languedoc en l'absence du connétable de Montmorency , en fut informé , il voulut à l'instant même sévir avec rigueur contre les délinquants ; il s'adressa dans ce but aux officiers du présidial; mais comme il découvrit des indices du penchant que la majorité d'entre eux avaient pour la Réforme , il crut prudent et sage de s'adoucir lui-même et de se contenter , après avoir fait sortir les étrangers de la ville , de donner aux magistrats et aux consuls les ordres nécessaires pour empêcher le renouvellement de telles entreprises (1).
Mais , trois semaines après , la lettre que le roi écrivit de Romorantin en Sologne au présidial de Nîmes , par laquelle il donnait une amnistie géné-
(1) Hist. gén, du Languedoc, t. V, p. 163.
GHAPITBB II. 17
^^ raie à tous les religionnaires,* ayant été publiée à son de trompe le 7 juin , ceux-ci recommencèrent les exercices publics de leur culte dans les maisons particulières avec un concours d'auditeurs si considérable qu'il en résulta du désordre. Les magistrats, l'ayant regardé comme une rébellion, voulurent la faire cesser par des arrestations ; ils s'adressèrent , pour en obtenir le droit , au vicomte de Joyeuse, qui, lorsqu'il eut connu l'état des esprits, en fut si alarmé, qu'il jugea urgent de demander au connétable de Montmorency l'envoi de quatre cents hommes d'armes avec sept cents hommes de pied, parce que la force, selon son avis, était le seul moyen d'arranger des affaires qu'il regardait, sans cela, comme désespérées et perdues. Sa demande fut accueillie , et le comte de Villars reçut ordre de conduire les soldats à Beaucaîre. Lorsqu'il y fut arrivé, il menaça les habitants de Nîmes de se rendre au milieu d'eux pour les châtier avec rigueur , s'ils ne mettaient aussitôt un terme aux troubles qui avaient éclaté dans l'enceinte de leur ville.
Le conseil consulaire , épouvanté par ces sévères menaces , s'assembla aussitôt , supplia les officiers de justice de défendre toute réunion illicite, sous peine , soit pour ceux qui prêteraient leur maison pour la tenir , soit pour ceux qui y assisteraient , d'être poursuivis comme infracteurs de la paix et du repos public. Malgré ces mesures, Villars arriva avec ses soldats, s'empara du château royal et comprima le peuple par le terreur. A son approche , tous les Nîmois qiïi s'étaient compromis pri-
18 nisToiRB DE l'église réformée de niubs.
rent la fuite; à leur tête se trouvèrent naturelle- ^* ment les deux pasteurs.
Mauget se retira à Montpellier, où il jeta les fondements d'une Eglise évangélique, qu'il laissa plus tard sous la direction spirituelle de Claude Fremy, de Jean Chassanion et de François Maupeau (1).
La lutte était engagée, les réformés se préparèrent à la résistance , leur énergie ne fit même que s'accroître au sein de l'oppression; ayant â leur tête Louis de Bourbon , prince de Condé , ils travaillèrent si ouvertement à se fortifier derrière leurs murailles , que Bernard Sabattier , procureur général au parlement de Toulouse , épouvanté par ces apprêts formidables, écrivit au cardinal de Lorraine : « Les assemblées croissent à Nîmes de jour en jour; je crains quelque sédition prochaine , s'il ne plaît à Dieu, au roi et à vous , Monseigneur, d'y remédier (2). »
Le remède que Charles de Guise jugea nécessaire d'appliquer au mal fut de convoquer les princes à Orléans , ville désignée pour la tenue des Etats-Généraux. Condé y arriva le 48 octobre; mais il fut aussitôt arrêté et traduit devant une commission militaire. « Ce fut en vain que sa femme sollicita sa grâce du roi; que son frère, le roi de Navarre, s'humilia devant le cardinal de Lorraine ; que le prisonnier lui-même réclama le jugement par ses pairs , c'est-à-dire par le parlement. 11 fut
(1) Bêze, Hist, des Egl. réf., t. I, p. 137 et 557.
(2) Dom Vaissette , Hist, gén. du Languedoc,
GHAPITRB II. 19
560 condamné à mort, et le roi, excité par les Guises, ordonna son exécution. » Il aurait subi sa peine si le chancelier de L'Hospital n'eût refusé de signer l'arrêt et retardé ainsi le moment fatal (1). Dans l'intervalle , François II , qu'une maladie de langueur consumait depuis longtemps, mourut le 5 décembre, et sa mort apporta un heureux changement au sort du prince de Condé, qui, le 13 mars de Tannée suivante, obtint des lettres d'abolition qui le réintégrèrent dans tous ses droits, titres et honneurs.
Comme le duc d'Orléans, qui succéda à son frère souâ le nom de Charles IX, n'était âgé que de dix ans, sa mère, Catherine de Médicis, fut nommée régente du royaume. Elle le conduisit, lé 43 décembre, aux Etats-Généraux pour les présider. Le chancelier de L'Hospital ouvrit la session par un discours dans lequel il insista sur l'emploi des mesures de douceur à l'égard des hérétiques, et quoique l'orateur du clergé prononçât à son tour contre eux une philippique violente , Coligny sut si bien prendre la défense de ses coreligionnaires , que la régente et la cour penchèrent de leur côté. Dès ce moment, les protestants qui avaient quitté Nîmes pour se soustraire aux vexations de Villars, y rentrèrent; de ce nombre fut le
(3) Drion, Chronologie de VEgU prot, t. 1, p. 74.
pasteur Mauget. Les poursuites du parlement de ^^^^ Toulouse cessèrent, le calme régna partout, et François de Montcalm, seigneur de Saint-Véran, qui arriva de la cour, rassura tellement les réformés qu'ils se mirent à l'œuvre pour donner à leur Eglise une administration régulière et légale.
Mauget convoqua les chefs de famille, le 456 23 mars 1561, dans la maison de Jean Maurin, serrurier, pour organiser un consistoire. II fut composé d'anciens ou surveillants et de diacres , sous la présidence d'un pasteur. Les premiers membres qui furent appelés par le suffrage de leurs frères à composer ce corps religieux se nommaient : Guillaume Mauget , pasteur et modérateur; — Pierre de La Jonquières, Pierre Fournier, Pierre Mal trait et Etienne. Georges, diacres; — Pierre Chabot, Louis Bousquier, Arnaud Alizot, Jean Bertrand, Jac^ues^Nicolas , Pierre Malmazet, Domerguç oncle, Robert Aymès, Etienne Ranchon et Antoine Sigalon, anciens ou surveillants.
Le samedi suivant, 30 mars, eut lieu la première réunion officielle du consistoire , dans laquelle il se constitua complètement. Il commença par établir des réunions religieuses dans des mai- ,sons particulières de chaque quartier, où elles devaient se tenir tous les jours de la semaine, sous la direction des diacres qui devaient* y faire la prière, y lire des portions de l'Ecriture-Sainte et y catéchiser tous ceux qui se préparaient à s'approcher pour la première fois du sacrement de la sainte cène , et le dimanche ces associations
CHAPITBB II. 21
4564 partielles durent se réunir toutes ensemble dans un local spacieux choisi dans ce but pour y entendre la prédication du pasteur. Ce jour-là encore s'ouvrit un registre de délibérations , sur la première page duquel on lit : Registre de VEsglise réformée de Nismes, Que tout soist faist au nom de Dieu. Amen (4) !
lies Etats-Généraux d'Orléans ayant refusé aux religionnaires du royaume l'autorisation de bâtir des temples, ceux du Languedoc envoyèrent deux députés aux Etats de leur province assemblés à Montpellier pour la réclamer avec de nouvelles instances. Pierre Chabot, avocat au présidial de Nîmes et ancien du consistoire, porta la parole. Il parla avec énergie contre l'ignorance et la corruption du clergé, et présenta trente-cinq pétitions €Ouvertes de trente-six mille signatures, qui demandaient qu'on fît retomber sur les prêtres les charges de la province et qu'on accordât des églises aux protestants. Les Etats furent scandalisés de cette audacieuse requête, et la crainte d'une émeute les empêcha SQule de faire arrêter Chabot
(i) Le recueil des actes de TËglise de Nimes, contÎDué jusqu*au H septembre 1685, c'est-à-dire pendant cent quatre-vingt quatre ans, est composé de douze épais volumes en parfait état de conservation. Il y manque cependant le premier registre de 1561 à 1583 et celui de 1653 à 1763. Mais les documents que fournit Ménard, soit dans son Histoire de Nîmes, soit surtout dans ses pièces justificatives, permettent de combler cette lacune. Ces registres disparurent à la révocation de Tédit de Nantes , mais ils furent retrouvés dans une cachette lorsqu'on rebâtit la Êiçade de Thôpital général , et furent rendus au consistoire , avec d'autres papiers importants, par un arrêté du préfet, en 1812 , M. Vincent- Saint-Laurent étant alors secrétaire général de la préfecture.
S2 HISTOIRE DE l'ÊGLISB HÉFORMÉE DE NIBIES.
comme perturbateur du repos public; ils durent se <564 contenter de rejeter sa demande à la majorité de trente-sept voix contre vingt et une (1).
Ce refus ne découragea pas le consistoire de Nîmes , parce qu'il était prévu : Ce qui le prouve , c'est que le 46 avril il prit une de ses délibérations les plus importantes, celle d'établir une proposition de théologie ou une école dans laquelle les aspirants au saint ministère feraient des études analogues à leur future vocation. Cet établissement avait pour but de satisfaire les besoins religieux qui se manifestaient de toutes parts; les pasteurs manquaient partout, et, selon le témoignage de Théodore de Bèze (2), il y avait déjà dans le royaume 2,150 Eglises organisées. Le Languedoc seul en comptait 72. Il fallait donc nécessairement aider Genève à les faire desservir par des ministres régulièrement consacrés par l'imposition des mains, selon l'usage apostolique.
La première idée du consistoire fut d'attacher seulement au collège des Arts , un ministre qui professerait les sciences théologiques; toutefois, avant de prendre cette résolution , il voulut connaître l'opinion de Guillaume Tuflfan qui s'en trouvait alors le principal. Celui-ci , dans un mémoire en forme de lettre , .prouva que ce projet était irréalisable , et proposa de charger l'un des pasteurs de
(1) Achille GamoQ, Guerres civiles du haut Vivarais, — C'est de ce Pierre Chabot ou Chabaud qu'est descendue la famille Ghabaud-Latour, si connue à Nîmes , et dont un des membres a fait partie du consistoire depuis 1803 jusqu'à 1832.
(2) Préface de son Histoire ecclésiastique.
GHAPITRB II. 23
B6< faire une leçon publique de théologie dans un auditoire spécial, et de n'admettre à ce cours que les écoliers qui, après un examen suffisant, auraient été trouvés à la fois capables et dignes d'y assister (1).
Ces conseils furent suivis, puisqu'on établit l'école de théologie dans le local de l'Ecole- Vieille, situé dans la rue de ce nom qui avoisinait le château du roi , en lui donnant Mauget pour professeur. Quatre membres du consistoire se firent les premiers inscrire au .nombre des proposants ; ce furent : Pierre Chabot , Pierre de La Jonquières , Pierre Maltrait et Etienne Georges; bientôt après Guillaume Roques , sieu]r3e~tllausonne , se joignit à eux.
Les doubles fonctions de pasteur et de professeur dont Mauget se trouva chargé furent au-dessus de ses forces , et son dévouement ne suffit pas pour les remplir. Au moment où il faiblissait sous le poids de son fardeau, un ministre du saint Evangile , nommé Jean Mutonis , ancien jacobin de Grasse , en Provence , arriva à Nîmes sans y être ofQciellement appelé par le consistoire. Il était aumônier de la femme de Charles de Crussol, née Jeanne de Genouillac-d' Acier , qui, à cette époque , montrait un. grand zèle pour la Réforme et qui résidait dans son château de Charmes en
(1) Ménard, vol. IV, p. 298.
Vivarais. Ce pasteur, voyant Tembarras de Mau- *8 get, se mit à prêcher, à bénir les mariages et à baptiser les enfants sans autorisation. Le peuple, enthousiasmé de son zèle et de ses talents oratoires , lui donna la préférence sur Mauget qu'il laissa à peu près seul. Ce dernier , se voyant méconnu , en éprouva un vif chagrin; il porta plainte au consistoire, mais elle n'eut pas Técho qu'il en attendait. Déjà deux partis s'étaient formés dans l'Eglise : l'un, trouvant que Mauget n'avait pas assez de promptitude dans ses actions ni d'animation dans ses discours , demandait hautement Mutonis pour ministre ordinaire ; l'autre le récusait pour ne pas décourager, par une telle ingratitude , un pasteur, homme savant et pieux , ferme et incorruptible. Les esprits s'irritèrent, une contestation publique éclata, et de la rue elle pénétra jusque dans le sein du consistoire. Les membres de ce corps n'ayant pas pu s'entendre sur la question en litige tombèrent pourtant d'accord de la soumettre au colloque, dont la circonscription avait, il est vrai , été déjà fixée , mais qui ne s'était pas encore réuni.
Il se tint donc à Nîmes , pour la première fois , le .20 mai , chez Arnaud Âlizot , sous la présidence de Chevalier, pasteur à Alais. Jean Grignan , pasteur à Sommières , Robert Maillard , pasteur à Uzès, Elîe du Bosquet, pasteur à Aiguesmortes , y assistèrent accompagnés chacun d'un laïque. L'assemblée , après avoir installé l'école de théologie , s'occupa sérieusement du différend pour la pacification duquel elle avait été convoquée. Elle enlen-