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Histoire de l'église Saint-Bénigne de Dijon

Le saint qui a donné son nom aux établissements et aux monuments étudiés dans ce volume, appartient à l’obscure période de nos origines chrétiennes. Apôtre, comme on aime aie nommer, il n’eut pas le rôle éclatant de ces hommes apostoliques qui ont tracé dans l’histoire un sillon ineffaçable. Il fut du nombre de ces évangéli saleu rs plus humbles, disséminés loin de la ville épiscopale, dont quelques-uns doivent à leur fin illustrée par le martyre d’avoir survécu dans le souvenir des peuples et dans la liturgie. A ceux qui ont eu cette survivance, la légende, d’ordinaire, s’est chargée de faire une auréole trop radieuse. Cet honneur n’a pas été' épargné à saint Bénigne. Rien d’étonnanl, dès lors, que ce qui nous a été transmis sur l’ apôtre-martyr de Dijon paraisse discutable. On va exposer dans cette «introduction les solutions les plus plausibles de cette question délicate et complexe.

Les plus anciens documents que l’on possède sur saint Bénigne datent du sixième siècle. Ce sont : les Actes de son martyre, autrement dit sa Légende, apportée vers l’année 515 à saint Grégoire., évêque de Langres, et rédigée probablement à là même époque ; — 2° le chapitre LI du Livre de la Gloire des Martyrs, ouvrage composé par saint Grégoire de Tours un peu avant 588 ; — 3° une mention au martyrologe hiéronymien, dans la recension gallicane arrêtée à Auxerre vers 595 ; — 4° un groupe de légendes formé entre 515 et 615 environ, et comprenant, avec les Actes de saint Bénigne, ceux des martyrs de Langres, Autun, Saulieu, Viviers.

Abordant l’étude de ces textes, c’est par celui de Grégoire de Tours que l’on commencera, en traçant d’abord le cadre de l’événement qui s’y

(I) Voici la traduction des testes de Grégoire de Tours qui font connaître les rapports de son bisaïeul avec Dijon :

Hisi. Fr., 1. HT, c. xrx. — « Langres avait alors pour évêque

trouve raconté, et qui s’est accompli au temps de saint Grégoire de Langres, bisaïeul de l’auteur.

L’Évêque saint Grégoire. — Saint Grégoire de Langres naquit à Autun vers l’an 450. Il gouverna d’abord sa ville natale en qualité de comte ou préfet, durant l’espace de quarante ans. Veuf, il venait de se retirer dans la solitude, lorsque, en 506, la Cité de Langres l’élut pour évêque.

Dans l’exercice de sa première charge il avait, montré une justice rigoureuse et inflexible. Ce trait de caractère est relevé par son arrière-petitfils, et par Fortunat, à qui l’on doit une épitaphe du saint, contenant ces deux vers :

« Arbiter ante ferox, clehinc pins ipse sacerclos,

Quos. doniu.it judex patris amore fovet.

— D’abord juge sévère, il dompta les peuples par la justice; ensuite pontife compatissant, il les gagna par l’amour paternel. »

Le castrum de Dijon fut la résidence préférée, du nouvel évêque, qui suivit en cela l’exemple de quelques-uns de ses prédécesseurs, notamment de saint Urbain et de saint Aproncule. C’est ce tpii nous a valu la description de ce castrum par Grégoire de Tours. La maison épiscopale, pour le dire en passant, était située à l’intérieur des murs, attenante au baptistère, devenu plus tard, croit-on, l’église Saint-Vincent, et voisine de! l’église Saint-Étienne, où se célébrait l’office pontifical. Il y eut, dans la suite, Une autre maison épiscopale, dite Hôtel de Langres. Celleci, donnée aux évêques en 1424, était à l’opposé de la première et occupait, dans l’intérieur du vieux castrum , remplacement des bâtiments qui bordent le côté occidental de la place d’ Armes. Elle devint le couvent des Jacobines (1).

saint Grégoire. On me saura gré de donner, à propos de ce pontife, la description, «le Dijon, où il résidait habituellement.

. Dijon est un castrum ceint de murailles très solides. Il est bâti

A l’ouest de V enceinte fortifiée, au delà du lit naturel du torrent de Su/on, s’étendait, du temps de saint Grégoire, un vaste cimetière (planche I). Lorsque ce pontife le visita, son attention dut être attirée par les édifices qu’on y avait bâtis, et par plusieurs tombes qui étaient l’objet des hommages du peuple. Dans la partie antérieure s’élevait la basilique de Saint-Jean, où reposait l’évêque saint Urbain, mort depuis environ un demi-siècle. A peu de distance, au nord-ouest, une autre petite basilique gardait le tombeau de sainte Paschasie. Tout près de cet édicule, au fond d’une crypte en ruine, un grand sarcophage

au milieu d’une plaine riante et fertile. Les terres sont si fécondes qu’il suffit de les labourer une fois avant les semailles, pour avoir une abondante récolte. Au midi, coule la rivière d’Ouche qui est très poissonneuse. Du nord vient une autre petite rivière, qui entre par ime porte, passe sous un pont, et sort par une autre porte, déversant le trop plein de ses eaux dans les fossés où elle circule paisiblement. Devant la porte, elle fait tourner des moulins avec une étonnante rapidité. L’enceinte a quatre portes qui regardent les quatre points cardinaux ; elle est aimée de trente-trois tours ; le mur est construit en pierres de taille jusqu’à vingt pieds, au-dessus en petites pierres ; la hauteur totale est de trente pieds, l’épaisseur de quinze; .T’ignore pourquoi Dijon n’a pas reçu le rang de civitns. Il existe aux environs des sources précieuses. Du côté de l’occident sont des montagnes très fertiles, couvertes de vignes, qui fournissent aux habitants un si généreux Falerne qu’ils dédaignent le vin d’Ascalon.

» Les anciens disent que ce castrum a été bâti par l’empereur Aurélien. »

Vitœ Patrwn, c. vii. — « Saint Grégoire demeurait ordinairement à Dijon. Comme sa maison était attenante au baptistère, qui renfermait des reliques d’un grand nombre de saints, il se levait la nuit afin d’y aller prier. Il le faisait en évitant d’être aperçu » de ses clercs, qui avaient leurs lits près de sa chambre. — Sur ce détail, explicatif, ef. Hist. Fr., 1. VI, c. xxxvi. — « La porte du baptistère s’ouvrait mystérieusement à son approche, puis, sous le regard de Dieu seul, il récitait avec attention l’office divin. Après avoir longtemps agi de la sorte, à l’insu de tout le monde, il fut enfin découvert par un diacre. Celui-ci se mit alors à suivre de loin et secrètement le saint évêque, pour observer ce qu’il faisait. Voici ce qu’il a raconté. Le saint, arrivé à la porte du baptistère, y frappait de la main, et la porte s’ouvrait sans que l’on vît paraître personne. Lorsqu’il était entré, le silence régnait d’abord pendant longtemps; ensuite retentissait très haut la divine psalmodie, on eût dit un concert de voix nombreuses, et le chant se prolongeait durant trois heures, sinon davantage. Pour ma part, je crois que les grands saints dont il y avait là des reliques apparaissaient au serviteur de Dieu, et qu’ensemble ils louaient le Seigneur. L’office étant achevé, l’évêque revenait à son lit, et se recouchait, en prenant soin encore de n’être point remarqué. A l’heure due, les réglementaires se dirigeaient vers la porte du baptistère, qu’ils trouvaient fermée ; ils l'ouvraient avec leur clef, sonnaient la cloche, et le saint évêque, se levant avec tout le monde, allait recommencer l’office divin...

» Saint Grégoire, étant à Langres pour la fête de l’Epiphanie, fut atteint de la fièvre, et au bout de quelques jours il quitta ce monde pour s’en aller à Jésus- Christ... Ses restes furent transportés à Dijon où, suivant ses ordres, il devait être inhumé... En arrivant on se rendit à l’église qui est à l’intérieur des murs (Saint-Étienne), et, le cinquième jour, les évêques étant réunis,' le corps fut porté de l’église à la basilique de Saint-Jean. »

Le lecteur consultera utilement la planche I, dressée pour faciliter l’intelligence de ces textes.

était particulièrement vénéré : c’était celui de saint Bénigne (1).

La crypte voyait accourir les rustici, dit Grégoire de Tours. Il nomme ainsi les gens du peuple, qu’ils habitent la campagne, un castrum, une civitas, peu importe (2). Dès lors, toute une partie de la population dijonnaise venait s’agenouiller devant le grand sarcophage. Elle y venait avec plus d’assiduité et plus d’enthousiasme qu’elle ne faisait pour saint Urbain et sainte Paschasie. Évidemment — ce qui arriva en est la preuve manifeste — on se préoccupait de faire rendre au saint les honneurs liturgiques, et

On a souvent confondu, par erreur, la basilique de Saint- Jean, simple chapelle de cimetière au sixième siècle, avec le baptistère qui joignait la maison épiscopale. Suivant Grégoire de Tours, le baptistère était un autre édifice que Saint-Jean. Du reste, l’enceinte fortifiée renfermait évidemment l’habitation où demeuraient ensemble l’évêque et son clergé. (Cf. Hist. Fr., 1. II, c. xxm.) — La basilique de Saint-Jean existe toujours comme église paroissiale ; l’église de Saint-Étienne, abandonnée pendant la Révolution, est devenue successivement une halle au blé, un magasin, une Bourse de commerce (1897) ; celle de Saint-Vincent, l’ancien baptistère du sixième siècle, fut démolie vers 1750, mais a laissé son vocable à une cour qui en était voisine.

La planche I indique assez exactement la plantation du castrum. Cette forteresse couvrait une superficie d’environ dix hectares. On l’avait construite sur la rive gauche de Suzon, qui fut canalisé pour être introduit dans la place. L’entrée et la sortie du canal furent aménagées avec les travaux des portes, au nord et au midi. On a découvert à l’intérieur de l’enceinte, non loin de la porte septentrionale, les traces d’un cours d’eau, un aqueduc et le coursier d’un moulin. En effet, outre les moulins extérieurs, il dut y en avoir un dans le castrum, à Dijon comme en d’autres lieux fortifiés, comme dans ce castellum rhénan, par exemple, que Fortunat décrit, et où, dit-il,

Ducitur in rigidis sinuosa ccinalibus unda Ecc qua fert populo hic inola rapta cibum.

Personne ne se méprendra sur le sens de ces mots de la légende de la planche I : « Tours existantes ». Ces tours existent telles que les ont faites les réparations successives et les démolitions modernes : ce qui doit y rester de construction romaine ne serait rendu visible que par de nouvelles fouilles.

Les Mémoires de la Commission des Antiquités de la Côte-d’Or contiennent de nombreux renseignements sur le castrum de Dijon. Voir la table du tome X. Voir aussi le Catalogue du Musée de la Commission. On trouvera d’ailleurs à la suite de cette introduction une étude sommaire des origines de Dijon et du castrum.

(1) Grégoire de Tours, dans le Livre de la Gloire des Confesseurs, ch. xlii et xliii, mentionne encore deux autres tombes : celle des saints époux Hilaire et Quiète, et celle de sainte Floride, religieuse. Ces tombes se trouvaient, de son temps, dans un même édifice, voisin de la basilique de Sainte-Paschasie et de celle de Saint-Bénigne. Etait-ce un édifice particulier ou l’église Saint-Jean ? Rien ne l’indique avec clarté, ni chez le vieil historien, ni ailleurs. Seulement l’on ne voit pas un mot, dans les anciens écrits, qui rattache à Saint-Jean aucune de ces trois sépultures.

Du reste, on ne saurait préciser la date de la mort des trois saints. Cette date ne doit pas être antérieure à l’épiscopat de saint Grégoire de Langres, pour saint Hilaire et son épouse. L’est-elle pour sainte Floride ? Question insoluble.

(2) Le mot « rusticus » fut longtemps synonyme de « plebeius ». Cf. R. Glab., Hist. , 1. II, H ; 1. IV, 3.

d’obtenir la construction d'une basilique sur son tombeau .

Le vigilant pontife qui prenait en main le gouvernement de l’église de Langres fut bientôt instruit des vœux du peuple. Lui-même se sentit pressé de contrôler un culte dont sa nouvelle dignité l’établissait juge, en ce temps. Ainsi fut introduite la cause de canonisation de saint Bénigne. On disait alors vinclicatio (1).

Histoire de l’institution du culte de saint Bénigne, d’après Grégoire de Tours. — C’est au milieu des incidents soulevés par cette question que nous porte Grégoire de Tours.

« Bénigne, dit-il (2), qui rendit témoignage à Notre-Seigneur Jésus-Christ, souffrit le martyre à. Dijon. Comme on avait pris un grand sarcophage pour l’ensevelir après son martyre, les gens de notre époque et surtout le saint évoque Grégoire pensaient que ce sarcophage contenait les restes d’un païen. Le peuple cependant vénérait le tombeau, et les grâces sollicitées étaient promptement obtenues. Un homme qui avait reçu ainsi de nombreux bienfaits, apporta un cierge au sépulcre du saint et, l’ayant allumé, s’en retourna chez lui. Après son départ, un enfant qui l’avait vu, descendit dans la crypte pour éteindre le cierge et l’emporter. A peine était-il descendu qu’un énorme serpent vint d’un autre côté et s’enroula autour du cierge. L’enfant saisi d’effroi remonta aussitôt. Deux ou trois fois

(1) Le mot « vindicatio » était usité pour désigner l’autorisation d’honorer un martyr.

Celui de « canonisation », appliqué à cette époque, ne peut avoir pleinement le même sens qu’au jourd’hui. Car, ordinairement, c’était un évêque qui jugeait la cause, et le culte n’était pas institué pour l’Église universelle, mais pour une ou plusieurs églises particulières. Aussi Benoît XIV regarde-t-il cette canonisation en usage dans les onze premiers siècles chrétiens comme équivalente à une simple béatification. Parmi les saints promus de la sorte aux honneurs liturgiques beaucoup ont vu leur culte se généraliser assez pour être légitimement réputé universel : ils sont devenus par hi. équivalemment canonisés, « æquipollenter canonisati ». Les autres sont demeurés équivalemment béatifiés, « æquipollenter beatifieati », mais du moins, dans les pays oîi on les vénère, ils restent en pleine possession des titres et honneurs qu’ils reçoivent de temps immémorial. — A propos de’ saint Bénigne, on remarquera que son culte a pris avec le temps une extension considérable. Son nom, dit le P. Van Hoof, — Act. SS., 1. 1 Nov., p. 134,— est devenu célèbre dans presque toute l’Église latine : « Magnum est ac celeberrimum Benigni martyris nomen, cujus inclyta lama gloriæ per universam fere latini oris Ecclesiam inde a remotissimis seculis sparsa, majori in dies luce resplendere pergit. Cujus utinam tam certa esset rerum gestarum historia quam sanctitatis an. martyrii corona. »

(2) De Gl. Martyr., ni. — Benignus autem ac doininici nominis testis apud Divionense eastrum martyrio consummatus est. Et quia in magno sarcophago post martyrium conditus fuit, putabant nostri temporis homines et præsertiin beatus Gregorius episcopus

il renouvela sa tentative, mais toujours en vain, car le serpent ne s’en allait pas. On avait beau raconter au saint évêque ces choses et autres semblables, il ne se laissait point convaincre et n’en défendait que plus fort de prier devant le sarcophage.

)) A la fin le martyr de Dieu apparaît "au -saint confesseur et lui dit : Que faites-vous ? Non content de me laisser dans l’abandon, vous méprisez même ceux qui m’honorent. Cessez d’agir ainsi, je vous prie, et hâtez-vous d’élever un oratoire sur mon tombeau. — Vivement ému de cette vision, l’évêque se rend au sépulcre du martyr et, dans une longue prière mêlée de larmes, il implore le pardon de sa faute. Puis, comme en effet la crypte anciennement bâtie tombait en ruine, le bienheureux pontife donna ordre d’en relever les murs, et y fit construire une voûte d’une structure élégante. Mais, je ne sais pourquoi, le saint tombeau se trouva dehors. L’évêque, voulant le replacer dans la crypte, convoqua, pour accomplir ce pieux devoir, des abbés et d’autres religieux. Or, en présence de cette assemblée, le saint martyr accorda aux peuples <3 1 à l’évêque qui le glorifiait la faveur d’un grand miracle; Le sarcophage, comme on l’a dit plus haut, était grand et lourd, au point qu’en ce moment trois paires de bœufs n’auraient pas suffi à le traîner. Voyant qu’on n’avançait pas, qu’on ne savait comment le descendre, saint Grégoire fit allumer les cierges et entonner les

ibialiquem position fuisse gentilem. Nam rustici vota inibi dissolvebant et quæ petebant velociter impetrabant. Ad hoc evgo beati sepulcrum quidam, dum exindo multa bénéficia perciperet, eereum delulit; quo accenso, domurn rediit. Puerulus enim parvulus hæc observans, illoabeuntc, descendit ad tumulum, utardentem eereum extingueret et auferret. Quo descendente, ecce serpens miras magnitudinis, de alia parte veniens, eereum circumcingit. Puer autem timens sursum rediit, et bis aut tertio eereum anferre pintans, obsistente angue non potuit. Talia et lus similia beato pontiftei nunliata, nullo modo credebat, sed magis ne ibidem adorarent fortiter testabatur.

Tandem aliquando Dei martyr beato se confessori révélât, et dicit : Quid, inquit, agis, non solumquodtu tlespicis, verum etiam honorantes me spernis? Ne facias, quæso, sed tegmen super me vélocités præpara. — De qua ille visione concussus beatum sepulerum adit, ibique diutissime pro ignorantia cum lletu veniam deprecatur. (Le mot « ignorantia » dans le vocabulaire de G. de T. est synonyme de « peccatum ». Cf. Vit. Patr., c. x, 1.)

Et quia crypta ilia quæ ab antiquis inibi transvoluta fueratdiruta erat, rursum eam beatus pontifex reædificavit, eleganti transvolvens opéré. Sed sanetmn sepulcrum, nescio qua causa faciente, foris evenit. Quod ille intus transferre cupiens, convocavit ad hoc opus et obsequium abbates atque alios religiosos viros ; in quo conventu grande miraculum beatus martyr et populis et suo prsestitit confessori. Erat quippe validum, ut supra diximus, illud sarcophagum, ut talc in isto tempore nec tria paria boum trahere possint. Cumque diutissime morarentur, nec invenirent qualiter ipsum intus inferrent, sanctus Gregorius, illuminatis cereis, cum grandi psallentio

psaumes, puis, prenant le sarcophage du martyr par la tête et deux prêtres le prenant par les pieds, ils le soulevèrent et le descendirent sans difficulté dans la crypte, où ils le placèrent à l’endroit qui leur plut : ce qui ne fut pas un médiocre prodige pour la foule émerveillée.

» Peu d’années après, des gens qui étaient allés en Italie rapportèrent au bienheureux confesseur l’histoire de la passion de saint Bénigne. Cependant le saint martyr continuait à se manifester aux peuples par beaucoup de miracles. C’est alors que saint Grégoire fit bâtir sur la crypte une grande basilique.

» A côté se trouve une autre basilique, dans laquelle est honorée, sainte Paschasie. Or, au moment où l’on construisait celle de saint Bénigne, les ouvriers virent sortir de cette église voisine une femme d’un grand âge, vêtue d’une robe noire, ayant la tête blanche comme un cygne, et un air vénérable. Elle leur parla ainsi : Courage, mes amis, achevez votre pieuse besogne, élevez vite les étages de cet édifice : il est juste de mener avec célérité une oeuvre dirigée par un tel architecte. Car, si la faiblesse de vos yeux ne s’y opposait, vous verriez présider à vos travaux saint Bénigne lui-même. — Après avoir dit ces paroles, elle rentra dans la basilique d’où elle était sortie, et personne depuis ne la revit plus. On crut à une apparition de sainte Paschasie.

)> La surface de la pierre où les pieds de saint Bénigne furent scellés dans du plomb fondu, a été percée de petits creux, et beaucoup de personnes y versent du vin ou de la bière, qu’elles appliquent ensuite sur leurs paupières enflam¬

mées ou sur n’importe quelles plaies. Grâce à ce médicament, le mal est promptement guéri. J’en ai fait moi-même l’incontestable expérience, car, ayant un jour les yeux fort malades, dès que je les eus baignés dans cette liqueur sanctifiée, - la douleur cessa à l’instant.

» Quand l’Auvergne commençait à être atteinte de la peste inguinaire, qui fut chassée par les prières de l’évêque saint Gall, on vit tout à coup les murs des maisons et des églises se couvrir de signes et de caractères lugubres (vers l’an 545). Alors, pendant une nuit, ma mère, crut voir en songe que le vin que nous avions dans nos caves s’était changé en sang. Déjà elle se lamentait : Malheur à moi, s’écriait-elle, car ma maison est désignée au fléau ! — Mais un homme lui dit : Savez-vous bien qu’après-demain, qui sera le jour des calendes de novembre, on célébrera la passion du martyr Bénigne. — Je le sais, ditelle. — Allez donc, répliqua-t-il, et veillez toute la nuit en son honneur, faites dire des messes : ainsi vous serez préservée. — A son réveil, elle fît ce qui lui avait été ordonné, et notre maison resta intacte au milieu des maisons voisines marquées des signes funestes (1). »

Valeur du texte de Grégoire de Tours.

Conformément au but avoué de l’auteur, ce récit n’est qu’un Livre des miracles ajouté aux Actes de saint Bénigne. En vertu même de son programme, Grégoire de Tours omet des détails d’un autre ordre qu’il y aurait intérêt à connaître. De là des obscurités et des lacunes qui ne cesseront d’offrir matière à discussion. Ici, d’ailleurs,

apprehensum a capite martyria sarcophagum, et duo presbyteri ad pedes moventes illud, in cryptam habilissime detulerunt, et ubi ipsis fuit placitum composuemnt : quod non minimum populis spectaculum fuit.

Post paucos autem annos ab euntibus in Italiam passionis ejus historiam allatam beatus confessor accepit. Sed et deinceps sanctus martyr multis se virtutibus manifestavit in populis. Nec moratus, super cryptam illam basilicam magnam jussit ædificari.

In proximo autem est et alia basilica in qua Paschasia quædam religiosa veneratur. Nam visum est eo tempore structoribus quamdam anum egressam fuisse ab ipsa basilica, nigra veste, cygneo capite vultuque decoro, quæ sic affata est structores : Eia, dilectissimi, perficite opus bonum ; eleventur machinæ quibus erigitur liæc structura, et merito acceleratur quæ talem liabet exsecutorem. Nam, si permitteretur ut vestrorum oculorum acies comtemplaretur, nempe videretis vobis operantibus sanctum præire Benignum. — Hæc effata, basilicam de qua egressafuerat ingrediens, nulli ultra comparait. Autumabant enim ejus temporis hommes beatam ibi apparaisse Paschasiam.

Super lapidem vero ilium in quo cum plumbo remisso pedes ejus confixi fuerunt, factis loculis, vinum aut siceram multi infundunt : unde si aut oculi lippitudine gravati, aut quælibet vulnera fuerint peruncta, protinus fugata infirmitate sanantur, quod ego evidënter

expertussum. Nam cum mihi nimia lippitudine oculi gravarentur, ex hoc sacrato unguine tactus, dolore protinus carui.

Cum autem ad Arvernam regionem lues illainguinaria adveniret, quæ sancti Galli episcopi oratione depulsa est (voir Hist. Fr., 1. IV, c. v), et in subita contemplatione parietes domorum atque ecclesiarum signarentur atque caraxarentur, matri meæ apparuit in visu noctis quasi vinum quod in apothecis nostris habebatur, sanguis esset effectus. Cui lamentanti ac dicenti : Væ mihi, quia signata est plagæ domus mea, ait ei vir quidam : Nosti, inquit, quod post pridie, quod erit in kalendis novembris, passio Benigni martyris celebrabitur ? — Novi, ait. — Vade, inquit, et vigila totam noctem in honore, ac revoca missas, et liberaberis a plaga. — Expergefacta autem a sonmo, implevit quæ sibi fuerant imperata, signatisque vicinorum domibus domus nostra inviolata permansit.

(I) Grégoire de Tours n’indique pas le lieu où se célébrait la fête de saint Bénigne. Il semble qu’il n’entend pas ici Dijon, mais plutôt une localité de l’Auvergne, à proximité de la demeure de ses parents.

Ce pouvait être Riom, où le culte du saint martyr exista de très bonne heure (Act. SS., 11 jun.), avec celui de saint Polycarpe (Greg. Turon., de Gl. Martyr., c. lxxxvi). Saint-Bénigne fut le vocable anciennement porté par une église de Riom que l’on identifie avec l’église actuelle de Saint-Amable.

comme en tous les écrits du naïf historieü, une large part doit être faite à la légende. Malgré ces réserves, le chapitre qu’on a lu nous transmet quelques renseignements précieux.

Mais il ne faut pas laisser d’équivoque sur la valeur exacte du texte de Grégoire de Tours. Ce texte, on le voit, n’a qu’une valeur restreinte. En conséquence, une argumentation basée sur un tel document doit, pour être concluante, s’appuyer moins sur la teneur du texte que sur les faits qu’il permet de constater ou de restituer (1).

Le récit du vieil historien fournit plusieurs données sur la promotion du culte de saint Bénigne. En les éclairant par les circonstances connues d’ailleurs, et en s’inspirant des remarques qui précèdent, on arrive à quelques solutions intéressantes assez probables.

Premiers cimetières chrétiens. — Rappelons l’origine des cimetières chrétiens.

Jusqu’au milieu du troisième siècle, l’Église bénéficia du droit commun qui garantissait la liberté et l’inviolabilité des sépultures. Les areæ funéraires devaient, suivant les règlements, se trouver, à quelque distance des groupes d’habitations, et hors des murs d’enceinte, s’il s’agissait d’une ville fermée ou d’un castrum. Elles pouvaient constituer un. domaine privé appartenant soit à une famille, soit à une corporation. Une loi, édictée d’abord pour la ville de Rome, étendue ensuite par Sévère à tout l’empire, permettait de s’associer et de se cotiser pour avoir une area commune. Grâce à cette disposition légale, les cimetières chrétiens se multiplièrent facilement. On les établissait de préférence près de la tombe d’un martyr « afin, suivant l’expression de saint Ambroise, que la vertu du sang versé pour le Christ se communiquât aux tombes voisines, et purifiât les morts qui y reposaient,

. ut sacri sanguinis humor

Finitimas pénétrons abluat exuvias. »

Les areæ chrétiennes ne restèrent pas unique-

(1) Touchant la valeur liistorique des écrits de Grégoire de Tours, voir, Bibl. clés Hautes Etudes , 8e fascicule, Paris, 1872, étude critique par G. Monod. — Cf. Kurth, Sources cle l'hist. de Clovis.

(2) Nous n’entendons pas nier absolument qu’il y ait jamais eu d’inhumation païenne dans le cimetière dit de Saint-Bénigne, nous disons que rien, dans le passé ou le présent, n’y atteste aucune trace de pareille sépulture.

Récemment encore, dans l'intervalle de 1885 à 1893, plusieurs points de ce cimetière furent défoncés, à une profondeur considérable. Or les sépultures retrouvées n’offraient aucun signe de paganisme. Il s’est rencontré, aux bas étages, des auges funéraires ; aux rangs supérieurs, de simples fosses entourées de quelques lits de

ment des champs de sépultures ; on y construisit des cryptes, des basiliques, des logements pour les gardiens : elles devinrent ainsi des lieux d’assemblée. Cet usage motiva, à partir de Valérien, l’interdiction ou la confiscation des areæ, chaque fois que le glaive était tiré contre l’Église.

Outre les cimetières de destination exclusivement chrétienne, il y en eut d’autres, qui étaient mixtes. Les découvertes archéologiques et d’anciens textes prouvent l’existence de semblables cimetières dans la Gaule. Ainsi, pendant la période d’évangélisation, les habitants de certaines localités étaient probablement tous enterrés dans le même lieu, malgré la différence de culte, sauf des mesures prises pour éviter une promiscuité complète ; ou bien, après l’abolition du paganisme, d’anciens champs funéraires furent sanctifiés et utilisés par les chrétiens.

Quelle a été l’origine du cimetière où se trouvait, au commencement du sixième siècle, le tombeau de saint Bénigne? Les chrétiens possédaient-ils là, dès l’époque de la mort du martyr, une area dans laquelle ils auront déposé ses restes ? Ou bien le saint fut-il enseveli le premier en cet endroit, et l’area établie pour lui reçutelle ensuite les corps des fidèles? L’une ou l’autre de ces deux hypothèses paraît devoir être adoptéq. Du moins rien n’indique que le terrain où reposait saint Bénigne ait d’abord été affecté aux sépultures mixtes, puis uniquement aux sépultures chrétiennes. Jamais, autant que l’on sache, n’est sortie de ce cimetière la moindre épave appartenant au paganisme. Ce sont les quartiers situés à l’est du castrum et traversés parla grande voie romaine qui ont livré, sur un long parcours, des débris funéraires d’origine païenne (2).

État de la sépulture de saint Bénigne vers l’an 500. — La sépulture de saint Bénigne était encore dans son état primitif au moment où l’évêque saint Grégoire s’occupa de reconnaître les reliques. Ala vérité, la crypte, bâtie dès le jour

laves, et parfois juxtaposées de façon à figurer comme un casier. On a extrait d’un ou deux sarcophages de petites fioles en verre. Dans les terres remuées furent recueillis, entre autres monnaies, un grand bronze d’Antonin, et un autre grand bronze d’Antonin et de Marc-Aurèle, celui-ci « revêtu de cette patine verte que les numismates nomment patine de rivière. » On sait que le cours d’eau de Renne, qui passait jadis par l’abbaye, s’écoulait à travers le cimetière dans la direction du midi, en contournant le chevet de l’église Saint-Philibert. — Mèm. de la Comm. des Ant., t. X, p. lxx, et t. XII, pp. xcii, civ.

Les deux bronzes trouvés dans le cimetière de Saint-Bénigne ne suffisent pas à lui faire attribuer le caractère de cimetière mixte.

de la mort du martyr ou peu après, était en ruine, mais le tombeau n’avait point disparu sous les décombres. C’était un de ces grands sarcophages rectangulaires, sans caractère confessionnel, dont se servirent indifféremment les chrétiens et les païens, pendant la période du troisième au cinquième siècle. L’évêque, en le considérant, ne fut point rassuré, et, loin d’accéder promptement aux vœux du peuple, il fit des difficultés, qui se prolongèrent.

Grégoire de Tours donne pour unique raison de ces difficultés les conditions de la sépulture. Il pose (in fait la notoriété du saint et de son martyre. D’après lui, le doute de l’évêque venait donc de la forme et de la disposition du tombeau, mais non d’un silence absolu sur la personne du saint et sur ses titres aux honneurs liturgiques.

Néanmoins des critiques éminents présument que le motif du refus de l’évêque était l’absence de toute tradition concernant le saint lui-même.

Cette impression est-elle fondée ? Doit-on nécessairement la partager ? H ne le semble pas.

Discussion du texte de Grégoire de Tours. — Toute la question se réduit à bien lire entre les lignes, à saisir la réalité qui se cache sous la légende.

Dans l’hypothèse où il' ne serait resté qu’un vague souvenir de la sainteté du mort inhumé dans la crypte, force est d’admettre que Grégoire de Tours a ignoré la circonstance d’un oubli si profond. Car apprenait-il qu’un saint fût complètement oublié, le candide historien n’avait garde de le taire : on s’en convainc par maints passages de ses livres. Ici, du reste, il avait toute raison de noter ce détail, pour motiver l’attitude de son bisaïeul.

Ainsi ce n’est pas à Grégoire qu’il faut demander compte du silence gardé sur cet oubli hypothétique, c’est à la tradition orale recueillie par lui à Dijon ou dans sa famille. En d’autres ternies, ce ne peut être que dans la formation même ou la transmission du récit populaire, que le fait de l’oubli prétendu ait été omis ou supprimé. Or ceci est contraire au génie de la littérature éclose sur les lèvres du peuple. Car cette littérature aime surtout à forcer les nuances afin de ménager les contrastes, à épaissir les ombres afin de donner plus d’éclat au coup de lumière, et c’était ici le cas, puisqu’une apparition est racontée.

Aussi bien, que l’on veuille ausculter, pour ainsi dire, le récit, que l’on pénètre jusqu’à

famé. A ce prix, on aura une bonne exégèse des sous-entendus. Un avantage au moins des écrits naïfs ou légendaires est de révéler, d’une manière transparente, l’état psychologique des personnages mis en scène, et d’aider de la sorte à ressaisir la vraie situation. Or quelque chose ressort ici d’une façon manifeste : on se préoccupait, parmi le peuple, d’obtenir la reconnaissance du tombeau, et l’on réclamait, pour l’abriter dignement, la construction d’une église. Mais, s’agissant d’un saint inconnu, le besoin d’apprendre quel il était devait se faire sentir chez plusieurs et principalement chez l'évêque. Cependant, fait étrange en l’hypothèse, cette sollicitude ne s’accuse chez personne, et le saint lui-même n’a point souci de se faire connaître, il se borne à formuler avec plus d’autorité les deux revendications poursuivies à son sujet : tout est là. Ne tient-on pas dans ce fait, dans l’absence du moindre mot trahissant quelque préoccupation relative à la personne du saint, un sérieux indice que saint Bénigne était une individualité connue, et que ce début du récit de Grégoire de Tours : « Saint Bénigne souffrit le martyre à Dijon », dérive, non d’une assertion hasardée par l’auteur des Actes, mais d’une tradition que cet auteur et Grégoire relaient tous deux ?

Et à ce propos il convient de faire immédiatement une remarque importante, dont la critique hagiologique ne s’inspire pas assez. Lors même que les traditions, rapportées par Grégoire de Tours ou par d’autres auteurs, présentent les saints comme entièrement oubliés durant un laps de temps puis connus par révélation, il est fort à croire, en général, que l’oubli réel n’était pas absolu, et < pie des données qu’on a crues révélées étaient plutôt les derniers restes de la tradition orale. Le vrai sens critique conseillera toujours d’appliquer ce principe, également éloigné de l’esprit systématique et de cette crédulité dangereuse qui s’attache à un surnaturel suspect, et néglige le naturel certain.

Pour revenir au sujet, d’autres remarques portent à conclure nettement que saint Bénigne était réputé martyr, et que l’évêque permit de l’honorer comme tel, du jour où il céda au vœu de la foule.

Il y eut deux phases distinctes dans les honneurs rendus par saint Grégoire à saint Bénigne. La première comprend b autorisation de culte, attestée d’une manière non équivoque par le rétablissement de la crypte et par la translation des

reliques. La deuxième se distingue par un plein épanouissement du culte et la construction d’une grande basilique. Ce fut pendant la seconde phase que parurent les Actes. Mais, dans la première, un véritable oratoire, avec autel, fut élevé sur le tombeau ; la translation des reliques s’accomplit avec éclat, et, à pareil jour, la messe dut être célébrée en rhonneu-r du saint. (Cf. de GL Martyr., xlvii ; de Gl, Con/ess., xvm et lxxx ; de Mtrac. S. Juliani , 1. Il, c. xxxiv ; de Mirac. S. Martini, 1. I, c. vr.) Il est peu probable que saint Grégoire se soit résigné à rendre ces honneurs à un saint sans nom, sans qualification, et l’on verra tout à l’heure que le titre de martyr est le seul qui ait pu être attribué à saint Bénigne. En tout cas il y eut adoption ou emploi d’un titre liturgique pour désigner le saint. Or, supposé que ce titre eût été celui de « confessor » ou « Dei famulus », et qu’au bout de quelques années, les Actes y eussent fait ajouter celui de « martyr », le culte de saint Bénigne aurait, de la sorte, subi rapidement une évolution importante, qui se fût gravée dansjes souvenirs et que l’on n’eût point passée sous silence. (Cf. de Gl. Martyr., lvi.) Le récit laisse voir, à la vérité, que les Actes contribuèrent au progrès du culte, mais non qu’ils en aient fait régler ou modifier la forme.

Ce qui dénote surtout l’existence de la tradition du martyre de saint Bénigne, ce sont les assiduités du peuple à la crypte et la préférence donnée au grand sarcophage sur les tombeaux saints des basiliques voisines, c’est le zèle déployé pour obtenir l’institution du culte liturgique de saint Bénigne, sans que l’on témoignât le même intérêt ni pour sainte Paschasie, ni pour saint Urbain, qui n’obtinrent pareil honneur que plusieurs siècles après. Pour mériter cette préférence et provoquer ces démarches, il fallait plus que les prodiges, peu éclatants, rapportés par Grégoire de Tours; il fallait que le saint eût, aux yeux du peuple, un caractère précis et concret. Lequel alors, sinon celui de martyr? Saint Bénigne, certainement, ne passait pas pour évêque : le rédacteur des Actes n’eût pas manqué de profiter de cette donnée. Prêtre seulement, eût-il excité autant d’enthousiasme — à côté de l’évêque saint Urbain — à moins d’être très bien connu, et dans ce cas, en aurait-on fait un martyr trois ou quatre ans plus tard ? Une aussi prompte transformation a-t-elle quelque vraisemblance?

Enfin l’ensemble des conditions de la sépul¬

ture favorisait la permanence des souvenirs. Le lieu était situé à peu de distance de Dijon et très fréquenté, puisque c’était un cimetière depuis fort longtemps, peut-être même dès l’époque de la mort du saint. Aux quatrième et cinquième siècles, on y avait élevé plusieurs basiliques. Le tombeau lui-même était désigné à l’attention et à la vénération des chrétiens par la crypte ab antiqtds inibi transvoluta. Il n’avait pas été enfoui sous terre, et constamment on avait vu paraître au-dessus du sol sa masse imposante. C’est donc positivement probable, la tradition de culte que saint Grégoire trouva en vigueur parmi les gens du peuple, se renouait, à travers d’inévitables vicissitudes ou intermittences, aux premiers hommages que le saint avait reçus. Dès lors on savait, on disait quelque chose du saint, parmi ceux qui venaient l’invoquer, et certainement aussi parmi les clercs, qui ne pouvaient être tous et totalement étrangers aux dévotes manifestations des fidèles. On parlait d’un saint et non d’une sainte. Il restait donc quelques souvenirs. Autour de cette tombe, en un mot, ne s’était pas fait le silence absolu ; seulement, la tradition avait pu s’altérer, et c’est là pour l’historien la vraie difficulté.

D’après ces raisonnements critiques, il est permis de suivre Grégoire de Tours dans l’énoncé du motif des résistances de T évêque.

Selon cette opinion fort probable, voici les faits restitués avec leurs principales circonstances.

Histoire réelle de l’institution du culte de saint Bénigne. — Saint Grégoire de Langres avait sans doute vu, dans les cimetières d’Autun, des tombes païennes et des tombes chrétiennes mêlées ensemble, ou du moins fort rapprochées. (De Gl. Confess., lxxiii.) Il y avait alors plus d’un exemple d’une telle promiscuité. On était à peine assuré que les sépulcres placés même dans des chapelles attenantes aux basiliques, fussent toujours des monuments chrétiens. Témoin la remarque de Grégoire de Tours à propos de sarcophages renfermés dans une dépendance de la basilique de saint Vénérand, à Clermont : a Nul doute, dit-il, que des chrétiens n’y soient ensevelis, car les sculptures dont ils sont ornés représentent les miracles de Jésus-Christ et des apôtres. » (Ibid., xxxv.) Tout le monde connaît le fait de saint Martin détruisant un oratoire élevé sur les restes d’un faux martyr.

Ainsi s’explique que l’évêque ait conçu des

craintes à la vue du tombeau vulgairement vénéré comme celui de saint Bénigne martyr, et que, soutenu d’une partie des habitants de Dijon, c’est-à-dire de quelques membres de son conseil, de plusieurs cives honorati, il ait . suspendu son jugement, et essayé d’abord, en interdisant l’accès de la crypte, de refroidir l’enthousiasme du peuple. Celui-ci, blessé des doutes de l’évêque comme d’une sorte d’impiété, franchit facilement les bornes de la discrétion. Le pontife, de son côté, n’était pas déshabitué de cette procédure rigoureuse qui l’avait fait redouter, comme juge, à Autun. Une certaine sévérité de caractère dut en effet lui rester, jusqu’au déclin de sa vie. Car, au jour de ses funérailles, quand le cortège passa devant les prisons du castrum, les détenus crièrent, implorant leur délivrance : « Ayez pitié de nous, ô bon maître, et si vous ne nous avez point fait grâce pendant que vous étiez sur la terre, faites-nous grâce maintenant que vous régnez au ciel (1). »

Il s’éleva donc un conflit entre l’évêque et le peuple. Nécessairement une information eut lieu, et 1(3 caractère de l’évêque atteste qu’elle fut sérieuse.

Grégoire de Tours, dont l’attention est toute aux prodiges, ne dit rien de l’enquête faite par son bisaïeul, ni des résultats qu’elle fournit. On est obligé de s’en rendre compte par analogie, en observant ce qui s’est passé, en pareilles circonstances, pour d’autres tombeaux. La découverte de celui des saints Servais et Prêtais, à Milan, servira d’exemple. Ce fut saint Ambroise qui, vers l’an 386, retrouva les corps de ces martyrs. L’événement serait mal connu par les rela-

(I) Saint Grégoire, en interdisant l’accès de la crypte, ne faisait que suivre les canons des conciles : il était prescrit d’éloigner les fidèles des cimetières et des tombeaux des hérétiques, à plus forte raison de ceux qui semblaient appartenir à des païens. « Non concedendum esse ut in cœmeteria vel in ea quæ dicuntur martyria quorumvis hæreticorum abeant... orationis vel venerationis gratia. » Conc. Laodic., can: 9 (quatrième siècle).

Au surplus, comment préciser historiquement le degré et la forme de l’opposition de l’évêque ? La légende, en règle générale, ne retient des choses que ce qui fait du bruit, et l’écho qu’elle nous tn apporte est, même trop sonore ; dans sa teneur, elle ne jette pas sur les événements un jour normal et plein. Ici, en particulier, ce qui dut mettre la foule en émoi, ce fut l’idée publiquement émise, surtout par l’évêque, que le tombeau du saint pouvait être le tombeau d’un païen; ce fut la ferme ténacité du pontife maintenant ses mesures prohibitives, jusqu’à ce qu’il eût la preuve de l’authenticité de ce tombeau. Et c’est là tout ce que le récit populaire a conservé. Mais cela donne-t-il la vraie physionomie du fait ?

Relativement aux cives honorati , formant les classes privilégiées d’alors : armée, clergé, magistrature, on remarquera qu’à Dijon, quelle que fût l’importance de ce castrum, ils ne pouvaient être fort nombreux. La masse de la population comprenait des curiales ou tributaires, représentant notre bourgeoisie moderne, et du

liions dues à d’au fcr.es que saint Ambroise luimême, car ces relations se limitent aux faits surnaturels, et les commentent plus ou moins. Heureusement le saint évêque a tout retracé de sa main, dans une de ses lettres (2).

Les deux martyrs reposaient dans un même sépulcre caché sous terre, au sein de la basilique des saints Naboret Félix, et aucun signe, depuis longtemps, ne rappelait plus leur présence. Saint Ambroise attribue à une grâce d’en haut la découverte qu’il fit de leurs corps, sans toutefois préciser la nature de cette grâce. Quand les fouilles exécutées par ses soins eurent mis au jour le sépulcre, ce pontife ne se borna point à constater des miracles, il eut recours à tous les moyens d’information. La sépulture et les ossements furent soigneusement examinés ; les anci» in nés traditions furent réveillées. En considérant le tombeau, on reconnut à des indices sûrs le genre de mort qu’avaient subi lès saints. Des vieillards se ressouvinrent d’avoir entendu invoquer leurs noms, et lu une inscription consacrant leur mémoirç. En un mot, il y eut un ensemble de faits surnaturels et de preuves matérielles ou morales, qui garantirent l’authenticité des reliques et firent suffisamment connaître les saints.

Ainsi, sauf une marche plus lente, dut se résoudre à Dijon la question soulevée à propos du tombeau de saint Bénigne. La conclqsion des débats, plus encore que leur origine, est incomplètement, disons mieux, inexactement expliquée. Ce n’est pas sur la foi d’une littérature légendaire malgré le nom qui la couvre, que l’on pourrait accepter la vision racontée comme l’unique raison

menu peuple. Celui-ci était même, au point (le vue numérique, l’élément prépondérant, car, dans tout l'empire romain, le système cl’impôts en vigueur depuis Dioclétien avait réduit de beaucoup la classe des curiales.

Saint Grégoire, politiquement parlant, jouissait à Langres et à Dijon d’une autorité peu inférieure à celle qu’il avait exercée à Autun. Les évêques à cette époque étaient investis, par la confiance des peuples, d’une sorte de magistrature extralégale mais réelle. Cette situation leur valait de fait une quasi-compétence civile et judiciaire qui les mettait moralement de pair, sinon toujours d’accord, avec les comtes. D’ailleurs la consécration officielle d’une ingérence due à la marche des idées et des événements s’accomplit au sixième siècle.

Le premier magistrat de Dijon portait probablement déjà le titre de comte. On le voit par les Actes de saint Bénigne qui, écrits vers 515, suivent la terminologie de cette époque; et par Grégoire de Tours, qui appelle ce magistrat « judex » (Vit. Patr., c. vu, n° 3), nom qu’il fait synonyme de « cornes ». Voir aussi Hist. Fr., 1. III, c. xxxv, l’expression « Divionense territorium », autorisant la même conclusion.

(2) S. Ambr. Opéra, ed. Ben., t. Il, col. 874, Epist. XXII. Art. SS., t. III Junii, p. 817 et seq.

décisive qui ait fait fléchir l’évêque. D’autant plus qu’en ce genre d’écrit, merveilles et présages sont trop souvent fictifs ou exagérés (1). Le désaveu que s’est donné saint Grégoire, dut tenir en partie à des preuves convaincantes, tirées de l’ordre naturel. Si l’évêque craignit sérieusement d’être en face du tombeau d’un païen, il n’omit point d’ouvrir ce tombeau, afin de voir s’il n’y trouverait rien de cette vaisselle caractéristique dont le paganisme eut souvent soin de munir ses morts. Le corps d’un martyr pouvait d’autre part se reconnaître à quelques signes. Il fallut s’assurer de la présence des reliques, et, si elles n’étaient contenues dans un second cercueil en bois, les y déposer. Grégoire de Tours parle d’un déplacement du sarcophage. La crypte fut rebâtie. N’est-ce pas au cours de ces opérations successives que l’on aurait découvert la pierre du scellement ? Car c’était l’usage d’enterrer près des martyrs quelque instrument de leur supplice.

On le voit, beaucoup de détails nous échappent qu’il faudrait connaître pour bien juger. Il n’est donc pas possible de prononcer en connaissance de cause que l’évêque n’eut que des faits surnaturels pour moyens d’information, et qu’il ne trouva ni tradition, ni aucune donnée matérielle ou morale parmi les faits ordinaires. Et si l’on tient compte de l’ensemble des observations précédentes, il est difficile, au contraire, de ne pas admettre le sentiment opposé.

En définitive, saint Grégoire, dûment convaincu, autorisa le culte traditionnel rendu au saint et au tombeau. Il rebâtit la crypte, en fit un véritable oratoire, et transféra les reliques avec les solennités accoutumées.

Ainsi se termina la première phase de la promotion du culte de saint Bénigne.

( I) A propos des saints Gervais et Protais, dont il vient d’être parlé, on peut voir de Gl. Martyr., c. xlvii, comment les choses se dénaturent dans les récits populaires reproduits par Grégoire de Tours. Saint Ambroise dit dans sa lettre que le tombeau de ces martyrs contenait encore de leur sang, sanguinis plurimum. Suivant l’usage, on teignit de ce sang des linges, qui furent distribués et répandus au loin. Or, d’après ce qu’on lit dans Grégoire de Tours, le sang qui servit à teindre les linges en question aurait une origine toute merveilleuse et assez bizarre.

(2) Le mot de Grégoire de Tours relatif à l’origine des Actes de saint Bénigne n’a pas toujours été compris. Voici le texte : « Post paucos autem annos ab euntibus in Italiam passionis ejus historiam allatam beatus confessor accepit .» Avec Tillemont, avec Mabillon (Annal. O. S. B., tom. I, p. 107), il faut traduire euntibus in Italiam par « qui étaient allés en Italie ». On a longtemps cru, en effet, qu’à la mort des martyrs leurs Actes avaient presque toujours été rédigés et envoyés à Rome. Grégoire de Tours ne parie de l’Italie que pour cette raison. Cette traduction est d’ailleurs conforme aux règles grammaticales suivies par l’auteur. Le participe présent

Il importe de bien noter trois faits appartenant à cette phase, et par là même antérieurs à l’apparition des Actes :

1° Incontestablement, saint Grégoire de Langres reconnut saint Bénigne digne des honneurs liturgiques.

2° Très probablement, pour ne pas dire plus, ce fut comme martyr qu’il permit de l’honorer.

3° Certainement, ceux qui réclamaient l’autorisation de culte regardaient le saint comme martyr.

La crypte rétablie par l’évêque devint, un lieu de plus en plus fréquenté. Bientôt se fit sentir un besoin nouveau. Les gens du peuple, dit Grégoire de Tours, vénéraient plus volontiers les martyrs, quand on avait à lire une passion . Celle de saint Bénigne n’avait peut-être jamais été écrite. Du moins Dijon ne la possédait pas. Afin d’offrir à la dévotion populaire l’aliment qu’elle désirait, quelqu’un rédigea des Actes, et ils furent remis à l’évêque. Grégoire de Tours a entendu dire qu’on les avait rapportés d’Italie (2). Est-ce sous l’indication d’une telle provenance que son bisaïeul les reçut en effet ? D’où venaientils en réalité ? Ces questions sont insolubles, et d’ailleurs d’un médiocre intérêt, puisqu’il suffit de lire les Actes de saint Bénigne pour se convaincre de leur tardive rédaction.

Avant de parler de ce document, achevons d’étudier le texte de Grégoire de Tours.

La reconnaissance Mnoentio.) des reliques de saint Bénigne et leur translation avaient eu lieu dans les premiers temps de l’épiscopat de saint Grégoire, vers 511 (3). Quelques années après, par conséquent vers 515, parurent les Actes. Leur divulgation attira une plus grande affluence au tombeau. Les miracles et les grâces de toute

a ici le sens de l’aoriste grec, où l’idée du passé est souvent déterminée, soit par la construction de la phrase, soit simplement par la succession des faits. Les écrits de Grégoire de Tours offrent beaucoup d’exemples d’un tel emploi. Qu’il suffise d’en citer deux : Hist. Fr., 1. III, c. xv : « Media autem nocte a convivio surgentibus et quieti datis » ; surgentibus équivaut clairement à « s’étant levé » ; — Ibid., 1. VII, c. xxiii : afin de se défaire d’un juif usurier, un certain Injuriosus l’attira en sa maison, lui disant : « Si ad domum nostram veneris, etc., et le récit continue : Eo quoque eunte, ab Injurioso suscipitur et convivio collocatur, etc. » ; eunte signifie sans aucun doute « étant allé ». Cf. ibid., 1. IX, c. vu.

Cette note n’a qu’un but philologique, elle tend à fixer une traduction sur laquelle plusieurs se sont trompés.

On ignore de quel lieu les Actes de saint Bénigne sont sortis.

(3) La Chronique de Saint-Bénigne, en indiquant une date que les calculs modernes ramènent à l’année 51 1 environ, ajoute : « Octavo kl. decembris — 24 novembre. » Ce jour est celui de la translation des reliques.

Voir la Chron. de Saint-Bénigne dans les Analecta Divion., p. 9.

sorte qui s’y multiplièrent, grossirent encore la foule des pèlerins. Témoin de ces résultats, saint Grégoire fît alors bâtir une grande basilique. 11 plaça le chœur du nouvel édifice sur la crypte qu’il avait restaurée auparavant, et laissa cette crypte ouverte aux fidèles, afin que chacun pût y descendre pour vénérer la tombe ou confession du martyr.

Enfin, ayant construit un monastère, il y établit des religieux sous la direction d’un saint prêtre du pays, nommé Eustade, et ce fut le commencement de la célèbre abbaye de Saint- Bénigne.

La fondation de l’église et du monastère élevés par saint Grégoire en l’honneur du martyr de Dijon, date de la seconde moitié de l’épiscopat de ce pontife. Elle se place entre les années 520-

Grégoire de Tours mentionne « l’anniversaire de la passion de saint Bénigne, célébré le 1er novembre, )) mais il ne précise point l’époque à laquelle son bisaïeul institua cette fête (1).

Malgré la défiance d’abord témoignée par une partie de la population, il y eut un empressement unanime à vénérer le tombeau après la reconnaissance des reliques, et surtout après la construction de l’église. Les élans de la foi à cette époque, les faveurs extraordinaires qui en étaient le prix, l’attrait exercé par les tombes sacrées ne

(I) Ce n’est pas un fait bien exceptionnel que cette promotion graduelle et lento du culte de saint Bénigne. Il s’est produit pour beaucoup de martyrs des Gaules, qui n’eurent pendant longtemps qu’un culte populaire.

Le premier hommage rendu aux saints parmi nous fut l’érection, sur leurs tombeaux, de petites cellce appelées basiliques ou cryptes selon qu’elles étaient construites à niveau du sol ou au-dessous. Quelques martyrs reçurent cet honneur dès le jour même de la cleposilio. Mais la prudence obligea, en général, de dissimuler les tombes sacrées au lieu de les laisser en évidence, surtout lorsque les persécuteurs se mirent à confisquer les cimetières. Après le triomphe du Christianisme, l’usage d’élever des chapelles sur les corps des saints s'exerça librement, on en bâtit sur ceux qui n’en avaient pas, on restaura les anciennes.

Ces petits édifices étaient l’œuvre soit du clergé, soit des simples fidèles agissant sous la surveillance ecclésiastique. Quand l’évêque érigeait lui-même ou du moins bénissait ces chapelles, le culte des saints qu’elles glorifiaient était de la sorte approuvé. Mais les cellæ primitives n’eurent pas toutes cette origine ni probablement cette bénédiction.

Quels que fussent d’ailleurs, au point de vue canonique, et les chapelles basilicales et le culte dont les saints y étaient l’objet, ce culte garda un caractère plutôt privé, tant que les fêtes annuelles ne furent pas instituées. Les fidèles venaient s’agenouiller près des tombeaux, apportaient quelque offrande, laissaient en se retirant un cierge allumé. S’ils connaissaient l’anniversaire de la passion d’un martyr, ce jour occasionnait une plus grande affluence. Mais à tout cela manquait l’éclat des cérémonies liturgiques et souvent même une approbation directe : ce n’était qu’un culte populaire, autorisé ou toléré.

permettent pas d’en douter. A Dijon, comme ailleurs, on vit les chrétiens s’assembler avec joie pour solenniser le jour de la mort du martyr (2), et à part cet anniversaire se rendre fréquemment à la basilique.

Saint Jean Chrysosfcome rappelle, en maints passages de ses écrits (3), avec quelle ardente dévotion on visitait les églises et les oratoires dépositaires des sépulcres ou des châsses des martyrs. Lui-même, étant à Antioche, le fit souvent avec l’évêque Flavien. « Les reliques, ditil, sont regardées comme la sûreté des villes, elles les protègent mieux que les plus épaisses murailles. Prenez les martyrs pour vos protecteurs, aimez à lire le récit de leurs combats, baisez leurs châsses et leurs tombeaux, emportez de l'huile sainte de leurs temples. » — Parlant aux habitants d’Antioche de leur évêque saint Ignace martyrisé à Rome, mais dont les reliques leur avaient été rendues : « N’allons pas à lui, disait-il, seulement le jour de sa fête, mais tous les jours, afin de recueillir par son crédit une abondante moisson de biens spirituels. » — Théodore! constate que les villes et les bourgades se partageaient les corps des martyrs, et que l’on attendait du ciel, par l’entremise de ces bienheureux, le salut de l’âme et la santé du corps, la garde et la défense des cités. Il rappelle qu’on suspendait dans leurs temples, en lémoi-

L’ usage de célébrée l’anniversaire de la passion des martyrs, très répandu au troisième siècle, ne s’introduisit cependant en Gaule, d’une manière générale, qu’après l’édit de Milan (3 Ci). Jusqu’à cette époque, la rareté des sièges épiscopaux parmi nous priva les saints du pays des juges qui devaient examiner leur cause, instaurer ou développer leur culte.

Encore faut-il ajouter que ce n’est pas dans une heure rapide d’élan universel, mais successivement, au gré d’initiatives particulières, plutôt lentes que promptes, que s’acheva ici l’évolution du culte des saints de chaque localité. La dernière phase ne s’accomplit guère qu’au moment où l’on substitua une « grande basilique » à l’oratoire primitif. Alors on établit ordinairement deux fêtes : l’anniversaire de la passion ou de la mort du saint — s’il n’était déjà célébré dans le petit oratoire — et l’anniversaire de la dédicace de la basilique uni souvent à celui de la translation des reliques. Alors aussi l’authenticité des tombeaux fut vérifiée, les ossements sacrés furent visités sinon transférés, et maint évêque révisa les titres d’un culte en vigueur, avant de lui donner, par l’institution des fêtes liturgiques, une solennelle et dernière approbation.

Le culte de saint Bénigne subit toutes ces phases, et, durant la période d’attente, il paraît avoir été tel que pour les plus anciens martyrs : une crypte avait été bâtie sur le tombeau, probablement dès le jour de l’inhumation ; saint Grégoire y trouva le peuple agenouillé, et rien 11 indique que la vénération des fidèles ait alors ôté de fraîche date.

(2) S. Greg. Nys., Vit. Thaumat. : Per anniversarium circuli ambitum congregari lætabantur (populi) in honorem martyrum ferias «agentes.

(3) Homil. de Bros.,— de Martyrib., — de Martyrib. Ægypt., — de Iynat.

gnage des guérisons obtenues, des dons en or ou en argent, représentant des yeux, (les mains, des pieds. « Ces temples eux-mêmes, dit-il, attirent les regards par de belles et vastes proportions, par la variété et la richesse des ornements. Ce n’est point une fois, deux fois, cinq fois que nous y allons chaque année, mais nous y tenons des assemblées fréquentes ; souvent même nous nous y rendons tous les jours pour offrir à Dieu un tribut de louanges en l’honneur des martyrs (1). » — Les écrivains d’Occident, et Grégoire de Tours plus que tout autre, relèvent pour leur pays une foule de détails semblables.

On voit donc, par ce qui se passait dans l’Église entière, comment saint Bénigne dut être honoré à Dijon, à partir du commencement du sixième siècle.

Ce mouvement général de foi et de dévotion (Mil les plus heureuses conséquences ; il contribua beaucoup à la ruine totale de l’idolâtrie, en faisant de chaque tombeau saint un foyer de civilisation chrétienne en même temps qu'une source de grâces surnaturelles. Tel fut le bienfait que Dijon recueillit du culte rendu à son martyr.

Actes de saint Bénigne. — Les Actes de saint Bénigne ont subi, comme la plupart des pièces de ce genre; de fréquentes retouches. Il en existe des recensions nombreuses, dont six sont publiées dans le recueil des Bollandistes ou Acta Sanctorum, sans compter une septième passion écrite en vers (2). Parmi ces six passions, les deux dernières sont des amplifications évidentes ; la troisième est un abrégé de la quatrième ; la seconde, un abrégé quelconque fait pour adapter la légende du martyr de Dijon à un autre saint, son homonyme (3) ; la première peut n’être également qu’un abrégé de la quatrième. La Passio 4n est donc probablement la plus ancienne des recensions qui nous restent. Elle est

(I) Théodoret, de Martyrib ., Serin. 8 ad calcem.

(•2) AcL. SS., t. I Nov., i>. 134 et seq., etsupp., ante p. I*.

(3) AcL. SS., 21 jan. et 28 jun.

(/,) Le P. Van Tloof incline à regarder la Passio 1“ comme la plus ancienne, mais nous n’osons suivre cette opinion. Car, en confrontant cette passion avec la troisième qui a été obtenue par contractio ou résumé, on se demande si l une et l’autre ne sont pas dues au même procédé.

La traduction des Actes est de M. l’abbé Didier, aucien vicaire de Saint-Bénigne, devenu supérieur du petit séminaire.

(5) Natalis sancti Benigni martyris. — Intempore illo Aurelianus ad castrum cui nomen est Divioni, ubi tune temporis novos construxerat muros, ad videndum eos advenit, et cum fuisset ingressus, ait : Bene muros constructos video ; ædiücate nunc templum Juvi, Mereurio atque Saturno, et ne permittatis ullum qui

d’ailleurs la plus répandue, et les autres n’en diffèrent pas- considérablement, sauf la sixième.

Nous donnons la traduction de cette passion avec le texte latin en note. Ce texte est emprunté aux Bollandistes. Le P. Van Iloof l’a publié d’après quinze manuscrits de diverse provenance, parmi lesquels il s’en trouve du dixième siècle, du neuvième, peut-être même du huitième. Pour une plus grande clarté, nous avons fait passer dans le texte quelques-unes des variantes laissées dans les notes par l’éditeur bollandiste (4).

« En ce lemps-là (5) Aurelianus vint au castrum de Dijon pour inspecter les nouveaux murs qu’il y avait fait construire. Dès son arrivée, il s’exprima ainsi : Les murs sont achevés, c’est bien; il faut maintenant, dans leur enceinte, élever un temple à Jupiter, à Mercure et à Saturne, et éloigner rigoureusement d’ici les chrétiens : leur superstition maudite ne tarderait pas à pervertir le peuple. — A ces paroles, le comte Térence, gouverneur de la place, répondit : Nous ne savons pas même ici, invincible empereur, ce que c’est qu’un chrétien ; mais je connais un étranger, a la tête- rase, dont l'extérieur diffère du nôtre, ainsi que le genre de vie. Il s’élève contre le culte de nos dieux, purifie le peuple dans l’eau et lui fait des onctions avec du baume. Il opère des prodiges aux yeux de la multitude étonnée, parle d’un Dieu nouveau, et à ceux qui croient à ce Dieu, il promet une autre vie après la mort. — D’après ce récit, s’écrie Aurelianus, l’étranger dont tu parles est un chrétien. Fais-le donc rechercher et garrotter, et qu’on l’amène en ma présence. Car, si nous le laissions libre, il abolirait bien vite le culte de nos dieux et attirerait ainsi sur tout l’empire d’irréparables malheurs. Nos dieux, personne ne l’ignore, détestent ces impies, et leurs lois ne s’accorderont jamais avec la loi des chrétiens. A la seule vue du

sc legis christianæ esse adiirmat in isüs locis residere, uo eoruni vana religione noster populus depravetur.

Audiens autem hæc Terentius, cornes loci illias, ait : Christianus quis sit, invictissinae inaperator, non nov j mus ; sed vidi quemdam honiinem peregrinum, capite tonso ; habitus ejus differt ab habitu nostro, et vita illius immutata; deorum cæremonias réfutât; populum nostrum abluit aqua et balsamo Unit; signa nnüta in populo facit ; novum deum patriæ nostræ désignât. Post mortern, aliam vitarn in deo suo credentibus æternam promittit.

Audiens hæc Aurelianus ait : Quantum audio, hune quem dicis, christianum esse désignas. Inquirite eum et ligatum in conspectu meo perducite ; quia si eum dimiserimus, magnum malum patriæ nostræ accrescet, et deorum nostrorum despectio sublevabitur. Quia noveritis quod diis nostris non placet ista conversatio, nec miscetur lex ilia ehristianorum legibus deorum nostrorum; sed cum diis

Crucifix, nos dieux frémissent d’indignation et de dépit.

» Fidèle exécuteur de ces ordres, Térence envoya à la recherche de saint Bénigne, que l’on découvrit dans la villa d’Epagny (à 10 kilomètres nord de Dijon, à 4 kilomètres ouest de la grande voie romaine), où il annonçait au peuple la parole de Dieu. Aussitôt des soldats s’emparèrent de lui, le battirent de verges et l’amenèrent enchaîné devant Aurelianus. Dès qu’il l’eut en sa présence, Aurelianus lui dit : Adorateur de la croix, propagateur d’un culte odieux, si tu persistes à te. déclarer partisan du Christ et à vouloir prêcher sa doctrine, sache que je serai pour toi un juge inexorable et sans pitié : je ne me contenterai ni de vaines paroles, ni de réponses évasives. Obéis à nos lois, sacrifie aux dieux immortels, ou tu périras misérablement dans les supplices, car ton Christ ne pourra te soustraire à ma juste rigueur. — Le Christ, répondit saint Bénigne, le Christ a dit, et sa parole mérite tous les respects : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent point perdre l’âme. — De quel pays es-tu, dit Aurelianus, et quel est ton nom? — Saint Bénigne répondit : C’est de l’Orient que je suis venu avec mes frères, que tu as déjà fait mourir. Le bienheureux Polycarpe nous a envoyés pour annoncer aux païens le nom du Christ et sa parole incorruptible, et puisse le Christ, cette lumière descendue du ciel qui éclaire tout homme venant en ce monde, briller à tous les yeux ! — Si tu veux m’obéir, reprit Aurelianus avec douceur, je te ferai grand prêtre de nos dieux, je te comblerai de richesses, tu occuperas le premier rang dans mon palais. — Loup ravisseur, que ton or et ton argent périssent avec toi, répondit saint Bénigne, je méprise tes honneurs, tes

nostris ostensum fuerit signum illius crucifixi, statim tabescunt et fremunt dentibus, nec patiuntiu’ signum illius intueri.

Audiens autem hæc Terentius, cornes loci illius, inquiri jussit sanetum Benignum. Qui inventum eum in villa cui nomen est Spaniaco, ubi verbum Dei gentibus prædicabat, viuctuin ac cæsum in conspectu Aureliani- exhiberi præcepit. Quo viso, Aurelianus ait : Crucicola signifer, christianælegis si te profiteris esse doetorem, habes m me tuum persecutorem. Si modo interrogalionibus meis non satisfeceris lenocinio sermonis, nec argumentis verborum, sed antiquæ legis sacrificia diis offerre nolueris, diversis te pœnis interimi præcipiam, et te non eripiet de rnanibus meis Christi tui auxilium.

Ad hæc sanctus Benignus respondit : Sacratissima Christi vox est, cum dicit : Nolite timere eos qui occidunt corpus, animam autem non possunt occidere. — Aurelianus ait : Ex qua regione es et quod nomen tibi est ? — Sanctus Benignus respondit : Ab Oriente, venimus ego et fratresmei, quos tu jam occidisti, a sancto Polvcarpo missi ut verbum Dei et nomen Christi, quod est incorruptum, omnibus adnuntiaremus, et lux quæ illuminât omnem hominem, id est Christus e cœlo missus, omnibus perpatescat.

Aurelianus ait : Si sermonibusmeis præbeas famulatum, magnum

dignités, je maudis ton sacerdoce, car tout cela mène à l’éternelle damnation. Jamais tu ne me sépareras de mon unique Maître, le Christ, la parole de paix et de vie, la lumière incréée, la perle inestimable dont rien ne saurait ternir le radieux éclat. Il a été envoyé du Ciel par son Père, dont il est le Verbe, engendré de sa propre substance ; il s’est manifesté aux hommes ; et, à tous ceux qui croient en Lui, il a promis la vie éternelle. C’est Lui qui viendra juger les vivants et les morts : en ce jour de sa justice, il dévoilera ta folie, qui te fait persécu ter ses fidèles serviteurs. A ce moment terrible, tu apprendras, bon gré, mal gré, que celui-là même que tu blasphèmes est ton Dieu, le Dieu unique et véritable, le seul qui règne en maître souverain sur toutes les créatures.

» Aurelianus entendant ces paroles donna l’ordre de flageller Bénigne et, si ce jour-là même il ne sacrifiait aux dieux, de le torturer de mille manières. Térence s’empara aussitôt de Bénigne, tira tous ses membres dans tous les sens avec des poulies, et déchira son corps par de cruels coups de verges. Au milieu de ses souffrances, le courageux athlète s’écriait : Je vous rends grâces, ô Seigneur Jésus, de ce que vous m’avez jugé digne de souffrir ainsi pour votre nom : accordez-moi, ô mon glorieux roi, la force de supporter jusqu’à la fin les tourments que l’injuste césar me réserve ! Dieu éternel, envoyez votre ange pour me fortifier, afin que je remporte le prix du combat ! — Après ce supplice, saint Bénigne fut jeté en prison. Durant la nuit, il reçut la visite d’un ange qui le réconforta et le guérit, si bien que son corps ne portait plus aucune trace des plaies qu’il avait reçues.

te sacerdotem deorum meoruna constituant et remuneratum ex ærario publico primum te in meo palatio esse jubebo. — Sanctus Benignus respondit : Aurum et argentan tuum tecum sit in perditione, lupe rapax. Primatum aut sacerdotium a te promissum non accipio, quia interitus æternus est et damnatio plenissima. Nam me non mutabis a Christo meo, cui ego servio, qui est verbum pacis et vitæ, lux inenarrabilis et margarita splendens, qui est a Pâtre missus, verbo editus, credentibus adnuntiatus, qui in se credentibus vitam dabit æternam. Ipse est qui*venturus est judicare vivos et mortuos, qui et tuam detegere habetinsaniam, quam contra Christi servos exerces. Nam scias quem negas, velis nolis, deum esse tuum et omnium gentium.

Audiens hæc Aurelianus nervis durissimis eum cædi præcepit, dicens : Nisi hodie sacrificaverit, diversis eum tormentis affligite. — Qui cum traditus Terentio comiti fuisset, ad trocleas extensus est, et cum cæderetur, ait : Gratias tibi ago, Domine Jesu Christe, quod propter nomen tuum hæc pati merui. Præsta, ïtex gloriæ, ut sustineam omnem pœnam quam iniquissimus cæsar me ]oati præcipit ; conforta me, Deus æterne, per angelum tuum, et ne me ab hoc stadio removeri permittas.

» Le lendemain, Aurelianus le fit de nouveau comparaître devant lui, et lui dit : Bénigne, veuxtu, oui ou non, sacrifier aux dieux? — Non, répondit courageusement le soldat du Christ, non, je ne sacrifierai point. Reconnais plutôt, ô malheureux, que tes dieux ne sont rien, puisque la seule image de Jésus, notre Maître, suffit à les faire tomber en poussière. Et comment en serait-il autrement ? Ils ne voient point, n’entendent point; ils sont incapables de se mouvoir et de marcher. Qu’ils deviennent semblables à ces fausses divinités, ceux qui les fabriquent et qui mettent en elles leur confiance ! Comment donc pourraientelles te venir en aide, quand elles sont impuissantes à se secourir elles-mêmes ? — Furieux de cette insulte, Aurelianus ordonne alors de conduire Bénigne à un temple auquel il se rend luimême, et de lui introduire violemment dans la bouche, pour le forcer à en manger, des viandes offertes aux idoles ; car, dit-il, s’il prend part ainsi aux sacrifices, il ne tiendra plus contre nous de pareils discours ; nos dieux le gagneront à leur cause. — A son arrivée dans le temple, saint Bénigne traça le signe de la croix en face des idoles, et tenant son regard et son cœur fixés au ciel, il fit tout haut cette prière : « Seigneur Jésus, créateur du monde, vainqueur du démon, éternelle lumière, exaucez-moi ; daignez couvrir de honte et de confusion ceux qui adorent ces idoles et qui mettent leur confiance dans ces vains simulacres ; montrez-leur que vous seul êtes le Dieu éternel ! — Aussitôt toutes les divinités de pierre et de bois se brisèrent, et disparurent en un instant comme un tourbillon de fumée. Transporté de joie, saint ; Bénigne s’écria: Je vous rends grâces, Seigneur Jésus, de m’a-

Secl cum fuisset cæsus, carcere mancipatus, angelo confortante ita pristinæ redditus est sanitati, quasi nec unam plagam corporis accepisset. Allera igitur die, suis eum jussit aspectibus præsentari, et ait : Benigne, sacrificas diis, annon ? — Ranctus Benignus respondit : Non sacrifico. Agnosce, miser, quod dii tui nihilsunt; qui, si signum auctoris nostri Jcsu Ghristi viderint, statim tabescent; sunt enim idola surda et muta, neque vident, neque audiunt, neque gressus liabent ; et similes illis fiant qui faciunt ea et omnes qui confidunt in eis. Tibi quomodo subvenient, qui sibi ipsis subvenire non possunt ?

Tune iratus cæsar ad fanum quoddam eum adduci præcepit, et sic ipse veniens carnem de sacrificiis invitum in os illius suis conspectibus ut manducaret mitti jussit, dicens : Si de sacrificiis deorum manducaverit, contra nos postea talia non loquetur, sed dii nostri ipsum sibi suis servitiis adsument. — Quo exhibito, facto signo crucis e contra, corda sursum suspensa, oculis in cœlum elevatis, ait : Jesu Christe, erector mundi, destructor dæmonum, lus æterna, aspice in hac hora ut confundantur omnes qui adorant sculptilia et gloriantur in simulacris suis, ut sciant quia tu es Deus æternus. — Et cum hoc disisset, statim omnia idola manufacta sicut fumus evanuerunt. Tune sanctus Benignus gaudio magno

voir préservé des souillures de l’idolâtrie. — Puis, s’adressant à Aurelianus : Vois donc, lui dit-il, ô malheureux, ce que sont devenues les images de tes dieux ; comment, au signe de la croix, elles se sont évanouies ; reconnais enfin Celui qui a fait de rien le ciel et la terre. — Et toi, Bénigne, reprit Aurelianus, puisque nos dieux ont consenti à faire selon tes désirs, reconnais plutôt leur indulgence, adore-les et tu seras élevé par nous au faîte des grandeurs. — Décidément, repartit saint Bénigne, ta folie t’aveugle, et ton cœur est endurci, puisque tu refuses de voir la puissance du Christ, qui vient de réduire tes idoles en poussière ; je te l’ai déjà dit, suppôt de Satan, juge criminel, meurtrier de l’innocence, je ne me prosternerai pas devant tes dieux, je n’adore pas les démons.

)) Au comble de l’exaspération, le très méchant empereur donna l’ordre que Bénigne fût de nouveau jeté en prison, puis il ajouta : Prenez une large pierre, creusée en forme d’auge, et, dans l’ouverture, scellez-lui les pieds avec du plomb fondu ; enfoncez sous ses ongles des alênes brûlantes ; ne lui donnez aucune nourriture ni aucun rafraîchissement, et, pendant six jours, tenez-le enfermé avec douze chiens affamés et furieux, qui finiront bien par le dévorer. A la porte de la prison, mettez des soldats qui fassent bonne garde. Cet ordre cruel fut exécuté : des alênes lui furent enfoncées très profondément dans les mains ; ses pieds furent fixés dans une auge avec du plomb fondu, et des chiens furieux devinrent ses compagnons de captivité. Dans le trajet pour se rendre au cachot, saint Bénigne avait continué de prêcher le vrai Dieu : Comtes et tribuns, fils bien-aimés, disait-il, croyez

repletus ait : Gratias tibi ago, Domine Jesu Christe, quod de sacrificiis immundis me pollui non permittis. — Et ad Aurelianum ait : Agnosce, miser, quid fuerint factæ species deorum tuorum, quomodo ante signum salutis evanuerunt. Agnosce, infelix, creatorem cœli ac terræ. — Aurelianus ait : Et tu agnosce, Benigne, quod dii nostri tuarn cupiunt faccre voluntatem ; si tu illis velis præbere adsensum, magnum te in conspectu nostro videbis. — Sanctus Benignus respondit : Vere saxeum habes cor, nec oculis vides quanta sit virtus Christi, qui deos tuos sic comminuit. Jam dixi tibi, diabole, auctor criminum, animarum innocentium parricida, quod diis tuis non servio, et imagines dæmonum nonadoro.

Tune iniquissimus cæsar carcere eum retrudi præcepit, dicens : Exhibete saxum grande in quo pedes ejus implumbate, et in digitos manuum ejus calentes subulas in longo configite, et sex diebus illi nullus vel aquam præbeat. Includite cum eodem canes ferocissimos duodecim esurientes, ut a canibus diripiatur ; carcerem autem ipsum a militibus custodiri præcipite. — Qua jussione impleta, subulas acutissimas in manibus ejus transfixerunt, et in lapide plumbo remisso pedes ejus adstrinxerunt, et canes cum eodem incluserunt. Sed cum ad carcerem secundurn imperium iniquissimi cæsaris duceretur, ait : Audite me, filioli, comités et tribuni, crédité

JS —

en Jésus-Christ, notre commun Rédempteur : il est notre salut < J; notre espérance ; croyez en Lui et vos péchés seront pardonnes. Il est la lumière du monde ; par Lui les morts reviennent à la vie ; les faibles retrouvent la force ; sa gloire remplit les cieux et sa miséricorde s'étend sur toute la terre !

)) Pendant les six jours qu’il demeura enfermé, il ne cessa de prier, et un ange descendit du ciel qui le fortifia et adoucit ses souffrances. Les chiens, devenus doux comme des agneaux, ne lui firent aucun mal ; ils ne touchèrent pas meme aux bords de son vêtement. Le même ange du Seigneur fit tomber les alênes de ses doigts, dégagea ses pieds et lui offrit en nourriture un pain céleste, en lui disant : Prends cette nourriture, ô le bien-aimé du Christ! — Et il reçut ce pain, et il en mangea, rendant grâces à Dieu. Enfin, le sixième jour, Aurelianus fit dire aux gardes : Ouvrez la prison, et voyez si les chiens l'ont dévoré. — La porte s’ouvrit; saint Bénigne était là, debout et plein de vie ; il ne portait sur tout le corps aucune trace de ses nombreuses blessures. Ou courut l’annoncer à Aurelianus, qui s’écria : Qu’on lui brise la tête avec une barre de fer, et qu’un soldat l’achève avec sa lance ! qu’il cesse enfin de nous insulter, nous et nos dieux ! — Ainsi fut-il fait. A cet instant, une colombe blanche comme la neige apparut aux yeux des chrétiens, s’élevant de la prison et prenant son vol vers le ciel : c’était l’âme du martyr qui gagnait les demeures éternelles. En même temps, ceux qui étaient présents respirèrent un air embaumé des plus suaves parfums, et éprouvèrent un saisissement qui leur faisait croire qu’ils se trouvaient en paradis.

» Au départ de l’inique Aurelianus, la bienheureuse Léonille vint pendant la nuit au lieu du supplice, embauma le corps du saint martyr, et le déposa dans un tombeau, non loin de la pri-

Jesu Ohristo, redemptori nostro ; quia ipse spes et salus credcntium in se est, ut deleantur peccata vestra. Ipse est lux mundi hujus, cujus odore reviviscunt mortui, cujus taetu confortantur infirmi, cujus gloria implet cœlos, cujus misericoi'dia replet terrain.

Reclususque sanctus Benignus in carcere per sex dies, orationi vacans, angelo confortante, et canes mitigati nec fimbriam vestimenti ejus contigerunt. Angélus autem Domini ipsi alimentum, id est, panem cœlestem præbuit, et discussis subulis de manibus ejus et plumbo de pedibus ejus, ait : Accipe, dilectissiuie Christo ; et accepto pane, gratias agens Deo, manducavit.

Sexto igitur die Aurelianus cæsar ait ministris suis : Aperite custodiam, et videte si a canibus sit direptus an non. Apertaitaque custodia, invenerunt eum ita illæsum et tam integrum ut neque una plaga corporis ejus appareret. Qua re nuntiata, ait iniquissiraus :

son. De nombreux et éclatant^ prodiges' s’accomplissent à ce tombeau.

» C’est ainsi que saint Bénigne a souffert la mort pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent honneur et puissance, louange et gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

» Ce fut le jour des calendes de novembre. »

Age des Actes de saint Bénigne et des Actes de saint Symphorien. — Les amplifications que la Passio 4a peut contenir par rapport au document apporté à saint Grégoire de Langres, ont très peu modifié ce document; il équivalait donc au texte qui précède. Or, de l’aveu de tous les critiques, ce récit anonyme présente des signes certains de rédaction tardive. Chacun, d’ailleurs, portera le même jugement, s’il veut confronter les Actes de saint Bénigne avec d’autres Actes rédigés au moment de la mort des martyrs ou après un intervalle peu considérable. L’hagiographie contemporaine des événements qu’elle raconte, est d’un tout autre caractère que celle du martyr de Dijon.

On doit par conséquent s’en tenir à l’opinion déjà plusieurs fois émise au cours de ce travail : les Actes de saint Bénigne furent composés après l’institution du culte liturgique du martyr, vers 515, et c’est pour répondre aux exigences de ce culte et pour le développer qu’on les écrivit.

Menu1 fait s’était, passé un demi-siècle auparavant, dans la ville d’Autun, à propos de saint Symphorfen. Bien que la passion de ce saint ait trouvé place dans les Acta since/u de Ruinart, il est certain qu’elle est, comme la passion de saint Bénigne, une pièce tardive, dressée en vue de la liturgie. La rédaction en paraît contemporaine de l’érection (vers 450) de la basilique de Saint- Symphorien par le prêtre Euphrone, qui devint ensuite évêque d’Autun. On y trouve un style plus apprêté et plus emphatique que dans les Actes de saint Bénigne, mais, en revanche, une

Vecte ferreo collum ejus in ipso carcere contundite, et lancea militis vitam ejus crudeliter flnire facite, ut ne ipse nobis aut diis nostris injuriam amplius inférât.

Quo facto, columba nivea de carcere ipso a christianis ascendisse visa est usque ad nubes, et pretiosa anima qualiter ascendit ad cœlum fuit ostensum. Tantusque odor suavitatis et metus in loco ilio refulsit ut æstimarent se paradisi odoribus collocari ; discessoque exinde Aureliano iniquo, Leonilla beatissima, nocte veniens, sanctum corpus aromatibus condivit, et non longe a carcere recondivit in sepuicro ; qui se virtutibus multis manifesta probatione semper perclaruit. Martvrizavit autem pro nomine Domini nostri Jesu Christi, cujus honor et potestas, laus et gloria in cuncta secula seeulorum. Amen. Passus est sub die kalendarum novembrium.

composition plus sobre et mieux ordonnée. Quelques hagiologues ont pensé que c’était; le remaniement d’un document antérieur. Plus probablement, les traditions orales lurent fixées alors par écrit, et la main qui se chargea de ce travail pour Autun, était mieux exercée que celle qui fît pareille œuvre pour Dijon.

But et caractères de ce genre de document. — L’étude de ces passions et de beaucoup d’autres du même genre fait voir comment et dans quelle intention elles furent rédigées. Destinées à être lues publiquement, afin d’édifier et d’instruire, elles devaient répondre à ce double but. Il fallait d’abord un récit dramatique, des dialogues animés, une peinture saisissante des tourments, même des marques sensibles de l'intervention divine, fréquentes en effet dans les martyria. Ainsi le fait réel était reconstitué, et l’auditoire suivait la lecture avec un pieux intérêt. D’autre part, aux réponses inspirées par lesquelles les martyrs professaient leur foi et flétrissaient l’idolâtrie, devait se joindre le sommaire des vérités fondamen tales du Christianisme. L’enseignement de la doctrine se mêlait de la sorte à l’édification. Tout cela était basé sur l’antique méthode catéchistique, où l’on exposait en même temps l’histôire de la religion avec les dogmes et les préceptes.

Tel était donc le programme à remplir par l’hagiographe qui, aux cinquième et sixième siècles, entreprenait d’écrire les Actes d’un saint mort sous les persécutions impériales. De quels éléments pouvait-il disposer? D’une tradition orale plus ou moins vague, des données fournies par l’examen de la sépulture et des reliques, parfois aussi de quelques documents graphiques : fastes des églises, archives des palais, inscriptions. Nécessairement il fallait compléter par conjecture, assimilation, analogie. C'était au risque certain d’enfreindre les lois de l’histoire, car le récit se construisait tout d’une pièce, sans démarcation entre l’appoint de vraisemblances et la somme de réalités, et, de plus, la crédulité de l’époque, le manque de discernement commun à tous les temps devaient donner lieu à de nombreuses méprises.

Il est inutile d’insister sur les anachronismes,

(1) Voir le début des passions de saint Andéolc, de saint Andoche et des saints Jumeaux.

(2) Ces saintes reliques ne furent point dispersées pendant la Révolution, et on les vénère encore dans l’église de Saint-Geosmes.

les confusions et autres vices trop connus de l’hagiographie légendaire. Mais, en appréciant la responsabilité des auteurs, on ne doit oublier ni les circonstances où ils écrivaient, ni le besoin permanent de l’esprit humain de faire revivre en détail le passé, ni enfin la facilité avec laquelle nous-mêmes, aujourd’hui, dans le désir de rectifier ces vieilles légendes, nous supprimons une erreur pour la remplacer par une autre.

Si de tels récits ont trouvé bon accueil dans la liturgie, ils n’ont jamais été présentés ni regardés comme exempts d’erreur au point de vue de l’histoire, non seulement par l’Eglise, mais encore par tout esprit éclairé. Il semble qu’on leur ait appliqué à cet égard la mesure de faveur, et aussi de réserve, que trouvent dans le lieu saint les verrières et les bas-reliefs où peintres et sculpteurs représentent un thème historique, en donnant libre carrière à leur imagination.

Le cycle bénignien. — Après cela, c’est une tâche ardue de déterminer la part (pii revient à la tradition dans les Actes de saint Bénigne.

Il s’ajoute même aux difficultés générales une difficulté toute particulière, tenant à ce que ces Actes font partie d’un ensemble de légendes dit le cycle bénignien. Cette série hagiologique comprend, avec la passion de saint Bénigne, celle des martyrs de Saulieu, saint Andoche et saint Thyrse, — celle du martyr du Vivarais, saint Andéole, — celle du martyr d’ Autun, saint Symphorien, — celle des martyrs dits de Langres, les trois Jumeaux. Saint Andoche, saint Thyrse et saint Andéole sont donnés à saint Bénigne pour compatriotes et pour frères dans l’apostolat. Saint Symphorien et les saints Jumeaux sont présentés comme ses fils spirituels (1).

Le cycle bénignien, malheureusement, est défectueux. Quant aux saints Jumeaux, par exemple, l’erreur est manifeste.

Erreur sur les saints Jumeaux. — Au bourg de Saint-Geosmes près de la ville de Langres, on possède, depuis le quatrième ou le cinquième siècle, les reliques de ces martyrs et celles de quatre autres saints immolés avec eux : sainte Léonille leur aïeule, saint Turbori et saint Néon, enfin sainte Junille (2). Sur ces sept martyrs il

Voici le résumé du procès-verbal de la visite qu’eu a faite Parisis :

« Le 17 janvier 1836, l’évêque de Langres, accompagné de MM. Bavoillot, Barillot, Donadei et Favrel, ses vicaires généraux,

existe, dans notre région et en langue latine, deux légendes opposées. Une les déclare de Cappadoce, nés et morts en ce pays, et donne pour théâtre à quelques-uns des événements racontés le subarbium Nas ans ce cioitatis et un viens Or battis. L’autre transporte tout dans la cité de Langres, introduit saint Bénigne, et parle du suburbium Lingonieœ civitatis et du viens Urbains aujourd’hui Saint-Geosmes.

Or, certainement, la légende qui adjuge les Jumeaux à la Cappadoce est antérieure à la légende qui les a naturalisés Lingons, et celle-ci n’est qu’une altération de la première. En sorte qu’il s’agit réellement de martyrs de Cappadoce dont les reliques furent apportées à Langres de très bonne heure. Le fait de l’antériorité de la légende cappadocienne est relevé par tous les critiques, et palpable pour tout esprit attentif. L’introduction de saint Bénigne n’a eu heu — c’est d’une évidence absolue — que dans l’un des derniers remaniements du texte primitif.

Il est curieux de suivre ici pas à pas l’évolution légendaire. Le plus ancien récit, traduction de la légende grecque apportée de Cappadoce, a une forme narrative (1). Un trait entre autres le caractérise : les Jumeaux meurent avant d’être baptisés, et c’est leur généreuse confession, c’est le bûcher où ils expirent qui suppléent le sacrement.

A ce premier récit, du cinquième siècle probablement, une seconde ou troisième main en substitua un autre, presque identique pour le fond, mais d’une forme oratoire, où la relation de chaque événement considérable se terminait par une phrase exclamative. C’est ainsi que, ayant rappelé le miracle des saints Jumeaux épargnés par les flammes, l’auteur ajouta : « O beatus

se transporta à Saint-Geosmes. La châsse placée au-dessus du maître-autel ayant été. ouverte, on trouva cinq sacs de soie contenant beaucoup d’ossements. M. Durand- Carrelet, médecin, chargé de visiter les ossements, attribua les uns à des sujets de douze à seize ans, d’autres à un sujet de trente à trente-cinq ans, d’autres à des sujets de cinquante à cinquante-cinq ans, d’autres enfin à un sujet de plus de soixante ans. Il reconnut que ces ossements appartiennent à des sujets ayant vécu dans un temps très reculé, et qu’ils n’ont jamais été en contact immédiat avec la terre. En rapprochant ces notions de ce que l’on savait par la tradition et par l’histoire ecclésiastique du diocèse, on a conclu que les reliques des sujets de douze à seize ans, renfermées dans le sac n° 1, devaient être celles des trois saints Jumeaux, Speusippe, Eleusippe et Méleusippe; les reliques d’un sujet de trente à trente-cinq ans, celles de sainte Junille ; les reliques des sujets de cinquante à cinquante-cinq ans, celles des saints Turbon et Néon ; les reliques du sujet de soixante ans, celles de sainte Léonille. L’authenticité de ces reliques fut de nouveau attestée. » — L'Ami de la Religion , t. 88 ou liv. de janvier 1836, p. 196. Voir aussi l’abbé Caillet, Vies des saints du dioc. de Langres, Langres, 1873, pp. 21-22.

ignis qui lantum originale purgavit peccatum et nullum in sanctorum membris diminutionis incendio intulit detrimentum ! — Feu bienheureux qui enleva seulement aux martyrs la tache originelle, et ne porta nulle atteinte à leurs membres (2). » Peut-être, en cette seconde ou troisième retouche , les Jumeaux devinrent-ils Lingons.

Enfin saint Bénigne fut introduit dans une des recensions oratoires, et d’une façon excessivement naïve. Lorsque sainte Léonille parle à ses petits-fils, le correcteur a soin de glisser dans la phrase « cum sancto Benigno ». Ainsi : « Beata Leonilla dixit adeos una cum sancto Benigno .» Ceci se répète équivalemment cinq fois, et d’ailleurs sans que jamais soit citée une seule parole de saint Bénigne, tandis que les discours de sainte Léonille sont longs ; sans que jamais non plus les Jumeaux s’adressent, dans leurs interrogations ou leurs réponses, à autre que leur aïeule. Une distraction finale met le comble à tant de simplicité : l’auteur fait baptiser les Jumeaux par saint Bénigne, mais ne songe point à effacer l’exclamation qui le trahit : « O beatus ignis qui tantum originale ‘purgavit peccatum, etc. »

Devant ces faits littéraires échouent les efforts tentés pour maintenir une origine lingonne aux martyrs vénérés à Saint-Geosmes. Aucun document, aucune découverte n’ont pu même contrebalancer le poids des observations qui précèdent (3). Telle qu’elle existe dans le cycle bénignien, la légende des saints Jumeaux est donc gravement altérée par un fait sans doute inconscient : illusion ou méprise (4).

A ce propos il y a lieu de formuler des regrets, mais non de laisser sa foi se troubler. Des notices

(t) Ad. SS., t. Il Jan., p. 73 et seq., et Analed. Boll.

(2) Il n’est pas possible d’attribuer cette glose à celui qui, comme on va le dire, supposa le baptême des Jumeaux par saint Bénigne.

(3) La fête de 1’ « Adinventio sanctorum corporum Geminorum vel dedicatio basilicæ » (Ad. SS., t. II Jan., p. 80) se réfère à la reconnaissance des reliques des saints Jumeaux et à l’institution de leur culte liturgique avec les suites ordinaires, entre autres la construction d’une basilique en leur honneur ; mais elle ne présuppose point la découverte de corps saints dans leur sépulture primitive.

Le nom de Marty ra donné à un endroit du cimetière de Saint- Geosmes, marqué anciennement, dit-on, par une chapelle, et où les Jumeaux auraient reposé d’abord, s’explique par l’usage d’appeler martyrium, aussi bien que basilica ou memoria, tout édifice renfermant le corps de quelque martyr, même transféré. Martyrarius désignait le gardien de l’oratoire d’un martyr. (G. de T.)

(4) Si le bourg de Saint-Geosmes s’est appelé primitivement Urbatus, il fut aisé de le confondre avec le viens Orbatus de la légende cappadocienne, et cette première confusion en aura amené d’autres.

hagiologigues, tissues d’éléments purement humains pour l’histoire, ne pouvaient, sans un miracle permanent, être à l’abri de semblables infortunes. Il suffit que la doctrine y soit saine.

La légende de saint Bénigne contient des FAITS RÉELS OU CONNUS PAR TRADITION. — En

résumé, les attaches de saint Bénigne avec les Jumeaux sont imaginaires.

Celles qu’on lui prête avec d’autres martyrs ne sont pas prouvées.

Ainsi les Actes de saint Bénigne ne retirent du cycle où ils entrent que plus de défaveur aux yeux de la critique. Ils peuvent en effet avoir été composés en vue de ce cycle, au moment de sa formation : rien ne révèle clairement pour eux, comme pour les Actes des Jumeaux, de saint Symphorien et de saint Andéole, l’existence d’une rédaction antérieure et indépendante (1).

Malgré cela, il y a lieu encore de chercher les faits réels ou connus par tradition que ce document renferme. Car d’après l’étude précédente du texte de Grégoire de Tours, le martyr de Dijon ne paraît pas avoir été tout à fait inconnu, quand on institua son culte. Et cette conclusion ressort

(1) Cependant, pour être exact, il faut ajouter que rien de péremptoire non plus n’exclut l’hypothèse d’une rédaction primitive liée, moyennant retouche, aux passions que l’on a groupées ensemble.

En effet il est malaisé de voir à quelle époque s’effectua ce groupement, et si ce fut d’une manière brusque ou lente, au gré des légendaires ou de l’opinion. Sûrement c’était un fait accompli au commencement du septième siècle, lorsqu’un clerc de Langres envoyait à saint Céraune, évêque de Paris, une copie de la dernière édition des Actes des Jumeaux. Mais jusqu’où remonte, dans le cours du sixième siècle, la naissance de ce cycle ?

La passion cappadocienne des Jumeaux est de toutes la plus ancienne. Vient ensuite celle de saint Symphorien, vers 450, puis celle de saint Bénigne, vers 515. Si la date de 515 ou une date antérieure pouvait être assignée aux deux autres légendes, et surtout à celle des saints Andoche, Thvrse et Félix leur hôte, la question serait à peu près résolue, le cycle bénignien daterait, en principe, du lendemain de la « vindicatio » du martyr de Dijon. Car, pour l’hagiologie d’alors, la formation de ce cycle résulta, logiquement, de l’existence simultanée d’Actes concernant des martyrs présentés comme disciples de saint Polycarpe, et honorés dans la même contrée.

A la vérité, les Actes de saint Andoche et ceux de saint Bénigne ont une certaine parenté littéraire. Mais pas au point que l’on doive attribuer la rédaction des uns et des autres au même auteur. Car les anciens liagiographes, en général, inséraient dans leur narration des textes empruntés à la sainte Écriture, aux passions déjà publiées, et, probablement, à des recueils de lieux communs : en sorte que l’exacte similitude de tels passages, de telles expressions ne prouve pas nécessairement une origine identique. De plus, dans le cas particulier, on saisit quelque différence entre le style d’une passion et le style de l’autre : celui de la légende de saint Bénigne a moins de pléthore, il est plus haché et moins coulant. Les deux légendes n’étant pas de la même main, peuvent être d’époque différente.

Or l’état dans lequel nous sont parvenues ces pièces, les inter-

également de l'examen intrinsèque des Actes eux-mêmes. Selon les Actes, en effet, saint Bénigne expira le crâne brisé par une barre de fer. Or, vers l’an mille, l’abbé Guillaume et ses religieux constatèrent sur le chef du saint la trace de cette blessure : ce fut pour eux une preuve de l’authenticité des reliques (2). D’où vient donc qu’en ce point le légendaire est exact? Ne tenaitil pas cette donnée soit de la tradition, soit du résultat de la visite des ossements sacrés? D’autre part le supplice du scellement des pieds n’est-il pas réel aussi, puisque Grégoire de Tours atteste la possession de la pierre qui en fut l’instrument ? Rien n’oblige à voir dans cette pierre que Dijon vénérait, une relique représentative introduite après lecture des Actes. Enfin, ces mêmes Actes présentent un village éloigné de Dijon comme le lieu d’arrestation du martyr, et la prison où il fut incarcéré comme le théâtre de ses derniers supplices : deux particularités qui, à cause de leur précision et du peu de ressources qu’elles offrent à un légendaire, ami du bruit et de l’éclat, ne semblent point avoir été imaginées à plaisir. Ces remarques font présumer que la légende de saint Bénigne n’est pas une simple

poiations qu’elles ont subies pour s’ajuster au cycle ou autrement, ne permettent pas d’adjuger avec certitude l’antériorité à l’une plutôt qu’à l’autre.

La seule conclusion rigoureuse est celle-ci :

1° Il n’est pas improbable que les Actes de saint Bénigne aient joui quelque temps d’une existence indépendante, et que ce soit leur entrée dans le cycle qui leur ait valu de regrettables additions. Voici peut-être un indice de leur existence temporaire à l’état isolé. On s’étonne de la façon dont est formulée l’une des premières réponses du martyr à son juge : « De quel pays es-tu, et quel est ton nom? » demande celui-ci. — « Nous sommes venus d’Orient, dit saint Bénigne, mes frères que tu as déjà fait mourir et moi. Saint Polycarpe nous a envoyés... Ab oriente venimus ego et fratres mei quos tu jam occidisti, a sancto Polycarpo missi... » Et il ne se nomme pas. Cette réponse se réfère aux arrangements du cycle, qui seront expliqués plus loin. N’a-t-elle pas été substituée à cette autre, plus naturelle assurément : « Ab oriente veni, missus a sancto Polycarpo... Benignus vocor. » N’aurait-on pas ici la leçon originelle ?

2° Il n’est pas improbable non plus que les Actes de saint Andoche aient commencé de même par exister à l’état indépendant. On ne doit point l’oublier, ces passions furent composées pour la liturgie, suivant le besoin particulier de chaque église, au fur et à mesure de l’instauration du culte des saints.

(2) Le fait est rapporté par Raoul Glaber dans la Vita Giiillelmi, et son témoignage n’est pas ici récusable. En effet, comme il l’atteste lui-même (Eist., 1. V, c. x, n° 4), il vécut quelque temps au monastère de Saint-Bénigne, sous l’abbé Guillaume, et puisa par conséquent les renseignements à leur source. Rien de plus naturel d’ailleurs que la vérification dont il parle. Ainsi, en la même église Saint-Bénigne, le 23 juillet 1841, furent vérifiés et reconnus les restes de Jean sans Peur. Les médecins constatèrent sur le crâne « une longue et profonde division opérée par un instrument tranchant, » trace évidente du coup de hache porté par Tanneguy-Duchâtel. (Mèm. cle la Comm. des Antiq., I in-4°, pp. 389 et 417.)

fiction. Les traditions populaires, les opinions courantes dont le rédacteur aura tiré parti n’ont sans doute qu’un degré inférieur d’autorité. Néanmoins cela doit être recueilli pour être confronté un jour, s’il est possible, avec quelque document nouveau. Dans ce récit, d’ailleurs, ont dû trouver place les constatations faites par l’évêque.

Il est donc utile d’extraire des Actes de saint Bénigne ce qui paraît plus sûr ; en d’autres termes, de ressaisir, sous les décors de la vieille et naïve hagiographie, les réalités qu’ils enveloppent.

Trois points admissibles. — En conséquence, voici ce que l’on peut admettre comme un legs de la tradition, ou comme un résultat de l’enquête épiscopale.

1° Le nom Benignus, qu’il soit propre ou approprié, par traduction ou autrement.

Si l’hagiographe en effet s’était trouvé libre de dénommer à son gré un apôtre sorti de l’Asie proconsulaire, le nom qu’il eût choisi serait plus significatif. Ce n’est point que, parmi les disciples de saint Polycarpe, aucun n’ait pu s’appeler Benignus, puisque saint Irénée nous en fait connaître un qui s’appelait Florinus, nom aussi latin que le précédent. Mais il est invraisemblable que le légendaire ait lui-même avisé ce nom (1).

2° Le fait du martyre et les principaux tourments.

Toutes les réflexions critiques qu’on a lues motivent assez cette assertion, sans qu’il y ait besoin d’insister.

3° La qualité de prêtre missionnaire.

Car, si saint Bénigne n’eût passé vulgairement pour étranger, on l’eût volontiers cru du pays, comme on fit d’ailleurs des Jumeaux. Plus probablement donc le peuple dijonnais voyait dans son martyr un missionnaire victime du zèle apostolique. Et d’autre part, l’hagiographe, ayant à déterminer lui-même à quel rang hiérarchique appartenait ce missionnaire, l’aurait supposé évêque plutôt que simple prêtre. La mesure gardée est l’indice d’une donnée traditionnelle.

Vient naturellement la question du vrai caractère sacré de saint Bénigne.

Il est certain qu’au moment de l’institution de son culte ce martyr n’était pas regardé comme évêque. Ni le rédacteur des Actes, ni Grégoire

(1) On doit remarquer que le fait d’avoir été auditeur de saint Polycarpe n’entraîne pas nécessairement celui d’être Asiate.

de Tours ne lui donnent ce titre. Il est formellement appelé presbyte/' dans le martyrologe hié— ronymien, où il fut inscrit vers l’an 595, en même temps que beaucoup d’autres saints des Gaules. La mention le concernant est ainsi formulée :

« Kl. novemb... Et Lingonicæ civitatis Castro Divi'ono Benigni presbiteri etmartyris (2). »

Point de variantes, dans aucun codex, pour les mots <( presbyteri et martyris )). Les légendes du cycle bénignien désignent elles-mêmes le saint sous le nom de « presbyter ».

Or, sans nul doute, appliqué à saint Bénigne, ce nom grec latinisé a, dans tous les documents cités, passions et martyrologe, le sens restreint que lui conserve aujourd’hui la langue ecclésiastique : il veut dire prêtre. Assurément il n’avait pas encore perdu au sixième siècle son acception plus large, « ancien », qui le faisait synonyme de « senior », et le rendit usuel pour nommer indistinctement tout ministre saint de l’un des deux degrés supérieurs, soit le « sacerdos priini ordinis » ou évêque, soit le « sacerdos secundi ordinis » ou prêtre. Grégoire de Tours l’employait ainsi quelquefois, et appelait ses prêtres « compresbyteri nostri ». Mais il n’en est pas moins vrai que saint Bénigne, reconnu -évêque, porterait, dans le martyrologe, le titre d’« episcopus » ; et aurait reçu de temps en temps de la part des légendaires la même qualification, ou les équivalents « autistes, pontifex, præsul ».

Saint Bénigne prêtre : telle est donc la donnée primordiale, consacrée d ailleurs, d’une façon permanente, par la liturgie : jamais l’abbaye de Saint- Bénigne n’a honoré son patron comme martyr-pontife.

Probablement traditionnelle, on l’a vu, irrevisable désormais, cette donnée doit être maintenue.

Au cours du moyen âge, la légende et la sculpture ont représenté le martyr de Dijon sous les traits et avec les attributs d’un évêque. Mais y a-t-il là autre chose que de l’ amplification, un caprice de l’art, un égarement de l’enthousiasme populaire ?

De nos jours quelques auteurs, frappés de l’idée que le même saint aurait pu avoir été le chef d’une mission partie d’Orient, tendent à le revêtir de la dignité épiscopale. Il faut le dire et on va le constater, telle que l’hagiographie la

(') Voir la dernière édition du martyrologe hiéronymien Ad. SS. t. II Nov., pars prior.

présente, la mission de saint Bénigne n’est point dans les vraisemblances historiques; il faut la réduire à quelque chose de plus simple, et en dehors de là il ne reste que l’hypothèse gratuite.

Deux questions très obscures. — On vient de parler de mission. En effet, outre les trois points dégagés des Actes étudiés en ce moment, il en est d’autres de proportions plus vastes et dont l’éclaircissement intéresserait l’histoire générale. Ce sont les points relatifs à la mission de saint Bénigne et à l’époque de son martyre. Mais, là-dessus, s’il est facile de dire ce qui ne fut pas, il est difficile de dire ce qui dut être.

On ne saurait suivre et vérifier les deux faits mis à l’étude sans connaître exactement la situation au sein de laquelle ils se sont produits.

Ainsi, à propos de la mission de saint Bénigne, il faut rappeler comment l’Évangile pénétra en Gaule, et quelle fut dans ce pays l’organisation primitive des églises, au triple point de vue de la circonscription territoriale, du personnel administratif, et de la répartition des pouvoirs. L’exposé sommaire de ces détails sera utile.

Evangélisation des Gaules. — L’ardeur à communiquer la doctrine qu’ils venaient d’embrasser fut unanime chez les premiers chrétiens. Tous se mirent à l’œuvre : apôtres, évoques, prêtres, diacres, ministres quelconques, laïques eux-mêmes. Le livre des Actes le montre clairement, et Origène pouvait écrire au commencement du troisième siècle : « Les chrétiens s’empressent de propager leur religion, selon leur pouvoir, dans tout l’univers. On en rencontre qui se sont voués à parcourir cités, bourgades, villas, afin d’en enseigner partout la pratique exacte et fervente (1). »

Ceux qui faisaient le négoce profitaient de leurs voyages pour répandre la connaissance de Jésus- Christ. Ils suscitaient des néophytes dans leur clientèle. Parfois même, se fixant sur le sol étranger, ils y portaient le premier germe d’une chrétienté. Or la Gaule était en constantes relations commerciales avec Rome et avec l’Orient, qui lui envoyaient une foule de voyageurs. Ce fut certainement à ces relations qu’elle dut, pour

(1) Contr. Cels., I. III.

(2) Præsertim cum sit manitestum in omnem Italiam, Galliam, Hispanias, Africain atque Siciliam, insulasque interjacentes, nulluni instituisse ecclesias nisi eos quos venerabilis apostolus Petrus aut ejus successores constitueront sacerdotes. Aut legant si in his pro-

une part, l’introduction du Christianisme dans son sein.

Mais, au-dessus de la propagande privée, il y eut l’évangélisation officielle. En Gaule, elle fut l’œuvre des missionnaires envoyés par les apôtres ou leurs successeurs.

On a fort peu de documents sur les missions des premiers siècles,

Voici toutefois un texte du pape Innocent Ier qui, pour les contrées d’Occident, éclaire un point de la question :

En sa lettre — de l’année 416 — à Decentius, évêque d’Eugubium, dans l’Ombrie, ce pape déclare que les évêques (d’Occident) doivent s’en tenir aux institutions en vigueur dans l’Église romaine. « Car il est manifeste, dit-il, que dans toute l’Italie, la Gaule, les Espagnes, l’Afrique et la Sicile, ainsi que dans les îles adjacentes, personne n’a institué d’églises, sinon ceux que l’apôtre saint Pierre ou ses successeurs ont établis évêques. Qu’ils lisent les monuments, ou du moins qu’ils s’informent si jamais on y a lu qu’un autre apôtre ait prêché la foi dans ces provinces. Que s’ils ne lisent rien de semblable, parce qu’en effet rien de semblable ne se trouve nulle part, qu’ils suivent donc, comme ils y sont obligés, les règles de l’Église romaine dont il n’est pas douteux que leurs églises particulières ne tirent leur origine (2). »

C’est donc de Rome que le pape saint Innocent fait procéder tout entière l’évangélisation de l’Occident, et son assertion n’est démentie par aucune donnée historique.

De Rome, en conséquence, reçurent leur mission, par voie directe ou indirecte, tous ceux qui prêchèrent le Christianisme dans les Gaules.

Quand un groupe de prédicateurs était envoyé par le pape, il y avait à la tête un évêque. Mais beaucoup de missions furent moins solennelles, et confiées à de simples prêtres par leur évêque particulier. Ces prêtres furent sans doute revêtus de pouvoirs apostoliques, et exercèrent dès lors toutes les fonctions du sacerdoce, moins l’ordination et la bénédiction des saintes huiles.

Organisation des églises. — Les églises constituées ou évêchés se multiplièrent lentement

vinciis alius apostolorum invenitur aut legitur docuisse. Quod si non legunt, quia nusquam inveniunt, oportet eos hoc sequi quod Ecclesia romana custodit, a qua eos principium accepisse non dubium est.

sur le sol gaulois. Tandis qu’en Orient et dans l’Italie centrale des localités très rapprochées devinrent de bonne heure des chefs-lieux ecclésiastiques, chaque évêché ayant en ce cas un périmètre restreint, et ne renfermant que quelques paroisses secondaires autour de la principale, ce fut l’inverse dans le pays transalpin, au moins pour la Lyonnaise, l’Aquitaine et la Belgique. Ici, durant un temps assez long, peu de sièges épiscopaux, une circonscription territoriale très étendue, et quantité de chrétientés éparses, situées parfois à une longue distance de la mèreéglise. Ce second système d’organisation s’explique dans les Trois Provinces par une raison qui sera développée plus loin.

C’est toujours une question de savoir si, primitivement, les églises locales furent administrées, sous la haute direction des Apôtres, par un collège dont tous les membres étaient évêques, c’est-à-dire, auraient eu la plénitude du sacerdoce, et une juridiction limitée uniquement par les droits réservés à l’apôtre de la région. A supposer que cet état de choses ait jamais existé, il fut exceptionnel et transitoire. Le maintien de l’unité exigea vite le fonctionnement complet et régulier de la hiérarchie divinement instituée. Aussi, dès les temps apostoliques, un évêque — ou apôtre, les premiers évêques portèrent ce nom (1) — fut placé à la tête de chaque église constituée, entouré d’un conseil de prêtres et d’autres ministres, et le gouvernement de toutes les paroisses urbaines ou rurales fut centralisé dans ses mains.

Les églises des Gaules furent toutes fondées sous le régime de l’épiscopat unitaire.

Ce régime ne pouvait comporter des presbyteri élevés au suprême degré du sacerdoce. A moins qu’il ne s’agît d’évêques qui, pour une raison ou une autre, n’ayant pas pris possession de leur siège ou s’en trouvant privés, rentraient, sous le rapport de la juridiction, dans les rangs des prêtres, « in presbyterii ordine » : ils continuaient à exercer les fonctions de leur ordre, mais sous la dépendance de l’évêque du lieu, qui leur confiait, par exemple, la charge de visiteurs, « perio-

(1) Tliéodoret, Comm. in c. ni epist. I ad Timoth.

(2) Voir P. de Smedt, l'Organisation des ègl.ses chrétiennes jusqu'au milieu du troisième siècle, 11. des Q. H., oct. 1888, ou Congrès internat., t. II du compte rendu paru en 1889.

(3) Les autres ministres, sous-diacres, acolytes, exorcistes, portiers, que l’on regarde généralement, avec les lecteurs, comme étant d’institution ecclésiastique, apparurent moins tôt et d’une façon moins régulière dans les églises des premiers siècles. Les sous-

deutæ, circumcursatores ». Les conciles d’Ancyre (314), deNicée(325), d’Antioche (341), deLaodicée (quatrième siècle), visent des situations semblables, qui ne devaient être alors ni récentes, ni limitées aux provinces d’Orient. Il y eut aussi les chorévêques — coadjuteurs ou même vicaires généraux — habitant un bourg du diocèse. Plusieurs d’entre eux avaient reçu l’ordination épiscopale. Mais il n’est point parlé des chorévêques en Occident avant le cinquième siècle.

L’épiscopat unitaire fonctionnant, le clergé de la mère-église comprenait, primitivement, l’évêque, trois prêtres, trois diacres, un lecteur (2). Tel était le minimum moyen. Car le personnel des rangs inférieurs augmentait ou diminuait, selon l’importance des villes. Les églises de la cité différentes de celle de l’évêque et les églises de la campagne avaient à leur tête un prêtre ou un diacre, quelquefois l’un et l’autre. De petites chapelles étaient confiées à un lecteur (3).

Institution des églises entre la Narbonnaise et le Rhin. — C’est dans ces conditions que s’organisèrent les anciennes églises des Gaules. Mais à quelle époque cette organisation s’accomplit-elle pour les Trois Provinces, et même, afin de rester dans le cadre d’une étude locale, pour le territoire compris entre la basse vallée du Rhône et le Rhin ?

Toute recherche faite, tout débat épuisé, on se sent porté à donner raison à Sulpice Sévère, quand il affirme que l’évangélisation fut relativement tardive en deçà des Alpes. Cela du moins paraît juste pour toute la région située en dehors de la Narbonnaise. En effet, le zèle apostolique eut à vaincre des obstacles particuliers dans cette région. Quand le Christianisme parut, la conquête des Trois Provinces par Jules César ne remontait pas à un siècle. Malgré l’activité déployée pour faire pénétrer la civilisation romaine chez des peuples de moeurs encore si primitives, le but ne fut atteint complètement qu’à la fin de l’époque des Flaviens (l’an 96). Jusquelà le pays resta, en général, physiquement moins ouvert, et il fut troublé par la révolte ; d’autre

diacres, toutefois, n’étaient point rares en Occident au troisième siècle, et la règle s’établissait de ne parvenir aux ordres supérieurs qu’après avoir exercé successivement les ordres inférieurs. Le pape saint Caïus, vers 283, défend d’élever à l’épiscopat quiconque n’a pas été précédemment ostiarius, lector, exorcista, sequens (acolyte), subdiaconus, diaconus, presbyter. Et vers 252, le pape saint Corneille mentionne aussi tous ces degrés à leur rang respectif.

part, les efforts tentés par Rome pour imposer aux Gaulois sa religion laissèrent moins d’accès à celle de Jésus-Christ, et le druidisme, refoulé dans le Nord, comme dans l’Ouest, opposait une seconde barrière difficile à rompre. Pendant cette période, des prédicateurs de l’Évangile parcoururent, en entier peut-être, ce vaste territoire, mais probablement sans y établir aucun siège épiscopal fixe.

Au deuxième siècle, la voie est frayée, le Christianisme s’organise dans toute la Gaule. Les premières églises de ce pays qui apparaissent dans l’histoire (177) sont celles de Vienne (Narbonnaise) et de Lyon (Celtique). Eusèbe les appelle les églises les plus en vue à cette époque : elles n’étaient donc pas seules à exister. Leur fondation est antérieure à l’an 150 (1).

Parmi celles qui approchent de cette date, il paraît nécessaire d’en placer quelques-unes surla rive gauche du Rhin, dans la Germanie administrative et dans la Belgique. Car saint Irénée (177-202), voulant prouver contre les novateurs l’unité de la foi catholique, atteste « la tradition des églises qui sont en Germanie et chez les Ibères, chez les Celtes et en Orient, etc. (2) » Du regard, il parcourt l’univers à grands traits, allant des bords du Rhin à l’Espagne, de la Gaule à l’Asie, et partout, dit-il, se retrouve dans sa pureté la doctrine qu’ont enseignée les apôtres ou leurs disciples. Il résulte de ce texte qu’il y avait jusque dans la Gaule septentrionale, à la fin du deuxième siècle, des églises ayant leur tradition particulière, étant plus par conséquent que de simples essaims de l’église de Lyon. Tel est le sens naturel et logique. Tertullien dit la même chose, bien que sous des termes plus vagues, quand, vers 200-208, il met au nombre des peuples où le Christianisme a fait des conquêtes « les races diverses des Gaules et même les Bretons. » En effet, vu l’état de civilisation de la Gaule entière au début du troisième siècle, il est peu vraisemblable que toutes les chrétientés du Nord fussent à cette époque sans im-

(t) Il est possible que des églises importantes, fondées par un évêque, soient ensuite longtemps restées sans autres pasteurs que des prêtres et des diacres. La nécessité des circonstances les rattachait alors à quelque évêché voisin. Suivant l’opinion de M. l’abbé Duchesne, telle était encore la situation de l’église de Vienne par rapporta celle de Lyon, au temps de saint Irénée et même un peu plus tard.

(2) Advers. Heures., 1. I. — Dès la fin du règne d’Auguste, la partie de la Belgique située sur la rive gauche du Rhin porta le nom de Germanie, et fut divisée en Germanie inférieure ou seconde et Germanie supérieure ou première. Celle-ci, au temps de saint

portance et sans autonomie, et que Lyon marquât la plus haute latitude de l’organisation ecclésiastique.

Ces conclusions, il est vrai, ne trouvent dans les listes des évêques pas beaucoup d’appui, mais pas de contradiction péremptoire non plus. Pour la région sur laquelle l’attention est fixée — rive gauche du Rhin — on a seulement deux catalogues de bonne note : celui des évêques de Metz et celui des évêques de Trêves (3). Le catalogue de Metz permet — par hypothèse — de regagner, pour les origines de cette église, le temps de saint Irénée, car il n’est en retard que de deux ou trois noms sur le catalogue de Lyon, que l’on croit exact également. Celui de Trêves ne paraît faire remonter l’établissement du siège épiscopal de cette métropole que vers l’an 250. Il faudrait la longévité exceptionnelle d’un évêque et quelque vacance prolongée du siège, pour atteindre la fin du deuxième siècle.

Mais on voit par l’exemple de Metz que les premières églises n’ont pas toujours été établies dans les chefs-lieux administratifs des provinces. Ces chefs-lieux, surtout dans les deux Germanies qui étaient de grands commandements militaires, offraient des milieux moins favorables à l’établissement du siège épiscopal. En conséquence, les évêques les abordèrent avec hésitation ; leur siège fut quelque temps sans fixité, celui qu’ils adoptèrent put être abandonné et transféré dans la métropole, devenue plus accessible et plus populeuse (4). Ainsi les catalogues épiscopaux de Trêves, de Cologne, en donnant les noms des évêques attachés à ces villes, omettraient ceux des évêques qui errèrent précédemment dans la région. Néanmoins il y aurait eu de la sorte, dans la Gaule septentrionale, au temps de saint Irénée, des églises ayant leur gouvernement propre, leur enseignement traditionnel : il n’eût manqué à plusieurs, pour l’organisation complète, qu’un siège épiscopal fixe et définitif.

Une telle conjecture est autorisée par le fait qu’à la fin du deuxième siècle et au commence-

Irénée, comprenait les Lingons et les Séquanes. Etat de choses qui persévéra au moins jusqu’à Dioclétien.

(3) L’abbé Duchesne, Mémoire sur l'origine des diocèses épiscopaux dans l'ancienne Gaule, publié dans les Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France, 5e série, tome X.

Metz et Trêves étaient dans la Belgique. Mais, au point de vue ethnographique, et à raison du rayonnement de la circonscription de ces églises, laquelle devait s’étendre sur les deux Germanies, saint Irénée a pu désigner Metz et Trêves par ces termes : « les églises qui sont en Germanie ».

(4) Dès les premiers temps des évêchés furent transférés.

ment du troisième, sous Septime-Sévère et ses deux fils, on vit dans l’empire romain beaucoup de villes se fonder ou s’accroître en population. Tertullien l’atteste, avec son habituelle éloquence, dans son livre Du Manteau : « Combien de villes doivent leur fondation, ou leur agrandissement, ou leur délivrance, à la triple majesté du gouvernement actuel ! Dieu favorise tant d’ Augustes régnant de concert (1). » Or, dans la Gaule, c’était surtout la partie septentrionale (Belgique et Germanies) qui devait être le théâtre des constructions nouvelles. César a noté l’éloignement particulier des peuples de ces contrées pour la civilisation romaine, qui s’v est épanouie en effet d’une manière plus lente (2). Et, au début du troisième siècle positivement, Dion Cassius montre Caracalla pendant une de ses expéditions sur le Rhin, semble-t-il, occupé à faire bâtir des villes et des bourgs dans tous les lieux qu’il jugeait favorables (3). De plus les bornes milliaires portant les noms de Sévère et de Caracalla, que l’on a découvertes en assez grand nombre dans le nord de la Gaule, prouvent que des travaux y furent exécutés sous le règne de ces empereurs.

Au-dessous de Metz, chez les Lingons, les Séquanes et les Éduens, on dut se sentir moins pressé d’instituer des évêchés, car les rapports continuels avec Lyon et la proximité relative de cette grande métropole permettaient à son évêque de régir les chrétientés établies parmi ces peuples. Les Lingons et les Séquanes se rattachaient, d’ailleurs, ethnographiquement à la Celtique ou Lyonnaise, bien qu’une disposition administrative les en eût distraits pour les ranger dans la Germanie supérieure.

La liste épiscopale de Langres est classée parmi les bons catalogues. Celles de Besançon et d’Autun sont défectueuses. Mais, à tenir compte de ces listes et de tous les autres documents, il n’est pas possible de reporter les origines de l’évêché de Langres jusqu’à Constantin, ni celles des évêchés d’Autun et de Besançon bien avant dans le troisième siècle. Chalon et Mâcon n’ont eu des évêques qu’après Langres.

(1) Quantum reformavit orbis seculum istud ! quantum urbium aut produxit, aut auxit, aut reddidit præsentis imperii triplex virtus! Deo tôt Augustis in unum favente, quot census transcripti, quot populi rêpurgati, quot ordines illustrati, quot barbari exclusi! De Pallio , c. 2. — On sait que Septime-Sévère associa à l’empire ses deux fils Aurèle-Antonin, surnommé Caracalla, et Géta.

(2) Cæs., de Bell. Gall., 1. 1, c. i : A cultu atque humanitate Provinciæ longissime absunt (Belgæ), minimeque ad eos mercatores sæpe commeant.

Discipline ecclésiastique primitive. — Reste à dire un mot de la discipline primitive, à rappeler quelles fonctions sacerdotales étaient réservées à l’évêque, quelles autres lui étaient communes avec les prêtres, et dans quelles limites ces derniers remplissaient les leurs.

Si l’on excepte l’ordination, que l’évêque eut toujours le privilège de célébrer, les fonctions sacerdotales paraissent avoir été d’abord communes (4) aux pontifes et aux prêtres. Ceux-ci pouvaient enseigner, dire la messe, baptiser, oindre, etc. Il existe à cet égard des témoignages formels, par exemple ce texte de saint Jérôme : « A part l’ordination, que fait l’évêque que ne fasse également le prêtre ? (5) » — et cet autre de saint Jean Chrysostome : « L’Apôtre demande les mêmes qualités dans le prêtre que dans l’évêque, parce qu’en effet il y a peu de différence entre leur dignité respective. Les prêtres sont chargés d’enseigner et président à l’église, ils ne le cèdent à l’évêque que pour l’ordination (6). » Ces docteurs, en parlant ainsi, visent non seulement leur propre temps, mais encore l’époque qui les précéda.

En pratique néanmoins, dans l’église où il résidait, l’évêque exerçait l’iiniversalité des fonctions pastorales, malgré les pouvoirs réels des prêtres ses assesseurs. Ceux-ci, en fait d’enseignement, se bornaient à instruire les catéchumènes et à les préparer au baptême. Pour le saint sacrifice, ils ne l’offraient pas autrement qu’avec l’évêque, qu’ils assistaient et auquel ils formaient comme une couronne d’honneur. Le baptême solennel était conféré par l’évêque, à des dates réglées, les prêtres l’assistant, comme pour la messe (7), et faisant par ses ordres les onctions baptismales, quelquefois même l’immersion.

Ce n’est qu’en l’absence du pontife qu’un simple prêtre présidait à l’autel ou dans l’administration des sacrements.

Mais les prêtres placés à la tête d’une église située en dehors de la ville épiscopale j à distance ou à proximité, remplissaient eux-mêmes, sans l’évêque, les fonctions de pasteur, prêchant, disant la messe, baptisant.

(3) Dion, Hist. rom., texte grec et trad. fr. par Gros et Boissée, t. X, p. 360.

(4) Ce terme n’exclut pas la distinction entre le ministre ordinaire et le ministre extraordinaire des sacrements.

(5) Epist. 146.

(6) Hom. 1 1 in epist. I ad Timotli.

(7) Voir l’abbé Duchesne, Origines du culte chrétien, 1898; P. de Smedt, l'Organisation des êgl. chr., R. des Q. H., oct. 1888.

A propos de la confirmation, il est besoin d’une explication particulière. L’évêque est le ministre ordinaire de ce sacrement, et le prêtre n’en est que le ministre extraordinaire. Dans l’Église grecque règne encore aujourd’hui, consentie par le pape, la coutume établie dans les premiers siècles que de simples prêtres confirment ceux qu’ils baptisent en l’absence de l’évêque, car, suivant l’antique usage, les grecs ne séparent point le baptême de la confirmation. En Occident on trouve dès l’origine une autre règle. « Chez nous, écrivait en 256 saint Cyprien, évêque de Carthage, ceux qui ont été baptisés sont présentés ensuite aux prélats. Nous prions pour eux en leur imposant les mains : ainsi ils reçoivent le Saint- Esprit, et, marqués du sceau du Seigneur, deviennent parfaits chrétiens (1). » Sans nul doute, la confirmation fut exclusivement donnée par l’évêque dans l’église de Rome et dans ses

(1) Nunc quoque apud nos geritur ut qui in ecciesia baptizantur præpositis ecclesiæ offerantur, et per nostram orationem ac manus impositionem Spiritum Sanctum consequantur, etsignaculodominico consummentur. — Epist. 7'1.

(2) Voici quelques testes, choisis parmi les plus explicites, concernant ce sujet :

Le vingtième canon du premier concile de Tolède (400) contient ce règlement : « Bien que ce soit l’usage presque général de ne jioint faire le saint chrême sans l’évêque, comme en plusieurs endroits cependant on signale des prêtres qui le font eux-mêmes, il est statué qu’à partir de ce jour l’évêque seul jouira de ce droit avec charge de. faire distribuer dans son diocèse le chrême qu’il aura bénit... Il est également statué que le diacre n’oindra pas du saint chrême les baptisés, mais le prêtre pourra le faire en l’absence de l’évêque, et même en sa présence, si l’évêque le lui commande. — Quamvis pene ubique custodiaturutabsque episcopo chrismanemo conficiat, tamen quia in aliquibus locis vel provinciis presbyteri dicuntur chrisma conficere, placuit ex hac die nullum alium nisi episcopum chrisma facere et per dicecesim destinare... Statutum vero est diaconum non chrismare, sed presbyterum, absente episcopo ; præsente vero, si ab ipso fuerit præceptum. » — Il ne s’agit pas ici de l’onction prescrite dans le rituel comme devant être faite au sommet de la tête du baptisé. Cette onction, qui est restée attachée aux cérémonies du baptême, n’était alors en usage qu’à Rome et dans les églises fidèles à son rit : elle était faite par les prêtres assistant l’évêque, mais suivie d’une autre faite sur le front par l’évêque lui-même. Le concile parle de l’onction qui se faisait sur le front, la seule pratiquée à cette époque en Espagne et en Gaule. Dans le sacram entai re de Bobbio (rit gallican), la rubrique marque une seule onction à donner au néophyte sorti de l’eau, et en ces termes : « Suffundis chrisma in fronte ejus. » Orig. du (mile chrétien , p. 313-344. Or cette onction sur le front est le rite de la confirmation.

Le cinquième canon du concile de Riez (439) reconnaît formellement au prêtre, en certain cas, le droit de confirmer les néophytes,

« confirmandi neophytos jus habebit. »

Le premier canon du concile d’Orange (441), auquel prit part saint Eucher, évêque de Lyon, permet au prêtre, à défaut de l’évêque, de confirmer les hérétiques en danger de mort qui désirent être reçus dans l’Église catholique, ? Hæreticos in mortis discrimine positos, si catholici esse desiderant, si desit episcopus, a presbyteris cum chrismate et benedictione consignait placuit. » — On sait que le baptême des hérétiques, étant regardé comme valide, n’était point réitéré. Mais les Pères du concile de Nicée (325) avaient

églises liliales les plus voisines. Cette règle s’étendit plus tard à l’Eglise latine entière.

Mais en Gaule, en Espagne, en Sardaigne, il y eut primitivement des usages différents, et ces usages n’étaient point abolis à la fin du sixième siècle. Ici, comme en Orient, les évêques laissaient les prêtres administrer la confirmation immédiatement après le baptême, et même en d’autres circonstances. Ils les autorisaient à en accomplir soit les cérémonies intégrales, soit au moins le rite communément tenu pour essentiel, c’est-à-dire à faire l’onction du saint chrême sur le front (2).

On ne saurait cependant dire à quelle époque remonte cette coutume antérieurement au quatrième siècle, ni si elle fut introduite dès le deuxième par les missionnaires orientaux qui prêchèrent en Gaule. La chose est simplement possible.

prescrit de confirmer les novatiens, et Théodoret (1. III Hœreticar. Fabular. 5) apprend qn’en effet ces hérétiques n’oignaient pas du saint chrême ceux qu’ils baptisaient. « His quos baptizant (novatiani) sanctissimum chrisma non præbent. Quapropter eos qui ex hac hæresi eorpori ecclesiæ conjunguntur, laudatissimi Patres inungi pra;ceperunt. » Les novatiens avaient dû trouver des imitateurs dans les ariens et autres sectaires, ou du moins on ne croyait pas que ceux-ci, malgré la validité reconnue à leur baptême, eussent reçu le Saint- Esprit : « Nec Sanctum Spiritum eos habere ex illo baptismate arbitramur, » dit le pape saint Innocent (vers 415), ad Alexandr.

— Aussi, précédemment, le pape saint Sirice (385) avait écrit à un évêque d’Espagne de ne pas rebaptiser les ariens qui se convertissaient, mais de les confirmer. « Quos (arianos) nos cum novatianis aliisque liæreticis, sicut est in synodo (Nicæna.) constitutum, per invocationem solam septiformis Spiritus, episcopalis manus impositione, catholicorum conventui sociamus, quod etiam totus Oriens Oecidensque custodit. » — C’est ainsi que Lantilde, sœur de Clovis, d’abord arienne, fut admise dans l’Église catholique par saint Remi, en 496 ; ainsi encore que Gondebaud demandait à saint A vit de l’y admettre, mais secrètement. « Rex... baptizatus est... delibutusque sacro chrismate cum signaculo crucis Christi... Conversa soror ejus Lantechildis... chrismata est. — Cum autem cognovisset (Gundobaldus) assertiones hæreticorum nihil esse, a sancto Avito episcopo Viennensi... clam ut chrismaretur expetiit. » Greg. Tur. Hist.Fr.,

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