‹ Histoire de l'église Saint-Bénigne de DijonChapitre 2 sur 148 · Il, c. xxxi et xxxiv. Cf. de Glor. Mart., c. xt.i · texte numérisé non relu

Il, c. xxxi et xxxiv. Cf. de Glor. Mart., c. xt.i

Le deuxième canon du même concile d’Orange indique clairement que l’onction du saint chrême que faisait le prêtre par autorisation de l’évêque était identique à celle de la confirmation.

« Nullum ministrorum qui baptizandi recepit officium, sine chrismate usquam debere progredi, quia inter nos placuit semel chrismari. De eo autem qui in baptismate quacumque necessitate faciente non chrismatus fuerit, in confirmatione sacerdos commonebitur. Nam inter quoslibet clirismatis ipsius nonnisi una benedictio est : non ut præjudicans quidquam, sed ut non necessaria habeatur repetita chrisraatio. » L’obscurité de certaine partie de ce texte a fait proposer des leçons diverses : celle qui est ici adoptée paraît être la leçon exacte. Dans le rit gallican, l’initiation chrétienne, comprenant le baptême et la confirmation, se terminait par l’imposition des mains. Les évêques réunis à Orange semblent : 1° avoir écarté la tradition romaine d’une double onction du saint chrême ;

— 2° avoir établi ou maintenu la division des deux rites du second sacrement, c’est-à-dire de l’onction du saint chrême et de l’imposition des mains, permettant l’onction aux prêtres et se réservant l’imposition des mains sous le nom de confirmation.

Ce qu’on doit penser de la mission de saint Bénigne. — L’exposé qui précède donne toutes les lignes du cadre où puissent trouver place la mission de saint Bénigne et son apostolat. C.est sur ces bases que doivent s’appuyer les raisonnements.

Dans le cycle formé autour du nom de saint Bénigne ne manquent ni les anachronismes, ni les fictions. Dès le début du récit, saint Irénée, martyrisé vers l’an 200, apparaît en songe, le lendemain de sa mort, à saint Polycarpe que l’on présente comme survivant, bien qu’il ait lui-même souffert le martyre près d’un demi-siècle plus tôt. Le dessein de cette apparition est de déterminer saint Polycarpe à envoyer prêcher dans les Gaules plusieurs de ses disciples : saint Bénigne, saint Andoche, etc.

Ni ces anachronismes, ni ces fictions n’empêchent cependant que saint Bénigne ait pu être en rapport avec saint Polycarpe. Ceux qui ont étudié les légendes connaissent un procédé très familier à cette littérature. Il consiste à grouper arbitrairement les faits sous une date mémorable. Dans la passion d’un martyr, l’époque, certaine ou douteuse, assignée à la mort du saint devient le centre où tout se brouille et se confond. Ainsi ces vieux hagiographes procèdent comme l’horticulteur qui ramasse tous les fils d’une plante traînante et les noue négligemment sur le cœur même de la plante. Il faut rompre ce nœud, et chaque chose reprend sa place naturelle, ses proportions exactes.

Nous croyons inutile de reproduire toute l’histoire du cycle bénignien. Le lecteur curieux d’en connaître la suite et les détails trouvera le récit complet en tête des Actes de saint Andoche ou de saint Andéole, et le résumé — commenté toutefois en ce qui concerne l’imperator Aurelianus — dans les premières pages de la Chronique de Saint-Bénigne.

Qu’il suffise donc ici, tenant comp te de l’observation qu’on vient de faire, d’enregistrer, dans leur simplicité et leur véritable ordre chronologique, les données que la légende assemble si maladroitement :

« Comme saint Irénée, saint Bénigne et les

(l) On connaît la célèbre lettre écrite en 177 par les chrétiens de Vienne et de Lyon à ceux d’Asie et de Phrygie, pour leur retracer le courage et les souffrances des martyrs immolés à Lyon à cette époque.

L’Asie et la Phrygie désignent ici sous un nom double la province romaine dite d’Asie. Cette province comprenait tout le versant occidental du plateau de l’Asie Mineure, depuis Cyzique sur la

compagnons de son apostolat étaient Asiates, et vécurent dans leur adolescence, vers l’an 150, à l’école de saint Polycarpe de Smyrne.

» Comme saint Irénée encore, ils vinrent dans les Gaules, envoyés par saint Polycarpe, et s’agrégèrent au clergé de l’église de Lyon.

» La tâche confiée à leur zèle apostolique fut l’évangélisation des Helviens (Vivarais) pour saint Andéole, des Éduens et des Lingons (Bourgogne) pour saint Bénigne, saint Andoche et saint Tliyrse.

» Ils souffrirent le martyre un peu après saint Irénée, au commencement du troisième siècle. »

Telle est, réduite à son expression la plus simple, l’histoire du cycle bénignien.

Ces données sont-elles traditionnelles ou conjecturales ? Le premier auteur qui les a consignées par écrit, bien qu’en les dénaturant, a-t-il suivi sa pure imagination ou bien quelque document graphique , quelque récit populaire ? La critique n’est pas en mesure de dire le dernier mot de la solution de ce problème. Elle ne peut, sagement, ni biffer d’un trait cette page d’hagiologie, ni faire plus que d’accueillir comme possible ce qui concorde avec l’histoire générale. De l’application de ce principe voici le résultat.

D’abord, ni saint Bénigne, ni aucun de ceux du groupe qu’il préside, n’ont reçu de saint Polycarpe la mission officielle d’évangéliser les Gaules. On ne conçoit guère en effet de la part de l’évêque de Smyrne, au milieu du deuxième siècle, une ingérence de cette nature dans les affaires ecclésiastiques d’Occident. C’était aux évêques des Gaules, ou au pape, qu’il appartenait naturellement de préparer et de diriger en ce pays la fondation des nouvelles églises, et saint Innocent, on l’a vu, déclare, dans sa lettre de l’an 416, que le fait s’est normalement accompli partout, il défie de citer une exception : la tradition d’une mission orientale organisée par saint Polycarpe n’existait donc pas alors.

L’église de Lyon, il est vrai, pourrait avoir été fondée par des Asiates. Elle en comptait, à l’origine, un certain nombre parmi ses membres les plus en vue. Elle était en correspondance intime avec les églises d’Asie et de Phrygie (1). En cela

Propontide jusqu’à la côte de Lycie, plus la partie du plateau luimême appelée Phrygie. Le versant qui s’étendait du plateau à la mer était l’Asie proprement dite, contrée très riche, sillonnée par de belles vallées, aboutissant à un littoral découpé par de nombreux et longs golfes, au fond desquels s’élevaient des villes opulentes comme Pergame, Smyrne, Ephèse, etc. , où florissait dès longtemps la civilisation grecque.

cependant rien qui contredise la lettre pontificale. Dos prêtres, un évêque, asiates ou phrygiens, apportant l’Évangile à la cité lyonnaise, ont pu — et même dû — recevoir leur mission du chef de l’église romaine ou de quelque autre évêque habitant les Gaules. Nul document n’attribue à saint Polycarpe l’envoi du premier évêque de Lyon (1).

Aussi bien, d’après les données que l’on interprète — les seules qui nous soient parvenues et que l’on ait à discuter — saint Bénigne et ses frères dans l’apostolat ne se rattachent point à la fondation d’une chrétienté dans la métropole de la Celtique. Ils arrivèrent dans cette ville lorsqu’elle possédait une église organisée et avait un évêque. Ce ne put donc être que pour renforcer le clergé et demander à son chef la tâche qu’il lui plairait de leur confier.

Mais, en définitive, le meilleur moyen de préciser les liens possibles de saint Bénigne avec saint Polycarpe est de se rappeler les liens réels de saint Irénée avec le même pontife.

Ayant dit comment le premier évêque de Lyon, saint Pothin, souffrit la mort dans la persécution de Marc-Aurèle, Grégoire de Tours ajoute : « A ce martyr succéda saint Irénée qui fut envoyé à la même ville par le bienheureux Polycarpe (2). » Un autre document atteste que saint Polycarpe ordonna évêque saint Irénée, et l’envoya en Gaule « occuper le siège épiscopal de Lyon, vacant par la mort de saint Pothin, — addicta ipsi primaria urhe Lugduno ut, bcati Pothini jam demortui loco, ecclesiam Lugdunensem gubernaret (3). » Le même thème, accentué à des degrés divers, revient dans quantité de légendes.

Or les faits exacts sont plus simples. .

Saint Irénée fut véritablement disciple de saint Polycarpe. On le lit, en termes formels et avec détails, dans la lettre que vers 192 il écrivit à Florin. Celui-ci, devenu prêtre de l’église de Rome, s’était mis à professer sur la nature divine une grave erreur. « Votre doctrine n’est pas saine, lui dit saint Irénée. Vous ne l’avez point apprise des saints prêtres qui furent nos devanciers et les disciples des Apôtres. Quand, jeune encore, j’étais dans l’Asie Inférieure près de Polycarpe, je vous ai vu, hôte distingué du

(1) Voir l’abbé Duchesne, Origines du culte chrétien, 1898,

(2) Eist. Fr., 1. I, c. xxvix.

(3) Act. SS., t. V Jun.,p. 340, n° 24.

('0 Euseb., Eist., 1. V, c. 20.

palais, vous efforcer de mériter l’estime de ce saint pontife. Les choses d’alors sont plus présentes à ma mémoire que celles qui sont arrivées récemment, au point que je puis dire l’endroit où le bienheureux Polycarpe venait s’asseoir au milieu de nous pour nous instruire; je vois toujours sa démarche, ses manières, tout son extérieur ; je l’entends adresser ses discours au peuple, je l’entends rappeler les entretiens qu’il avait eus avec saint Jean et avec d’autres disciples du Seigneur... J’ai retenu ses leçons par cœur, et je les repasse continuellement dans mon esprit. Je puis vous assurer devant Dieu ({ue s’il avait entendu enseigner une doctrine telle que la vôtre, il se serait bouché les oreilles et aurait pris la fuite en s’écriant selon sa coutume : Seigneur, à quel temps m’avez-vous réservé! (4) »

D’après son propre témoignage, saint Irénée fut donc disciple de saint Polycarpe, pendant les années de son enfance ou de son adolescence, et l’on voit combien profondes et vivaces furent les impressions qu’il reçut à cette école. Il lit là, probablement, ses débuts dans la cléricature, par l’ exercice du lectorat ; car on avait coutume de conférer cet ordre à de tout jeunes gens, dès leur douzième année environ , tandis que l’on requérait généralement une fois plus d’âge pour ceux d’exorciste, d’acolyte ou de sous-diacre.

Rappelée en 385 par le pape Sirice (5), cette discipline s’observait en effet dans les siècles précédents, comme le prouvent des lettres de saint Cyprien, de l’an 250. On rencontre dans ces lettres ce trait, par exemple. Un jeune chrétien de l’église de Carthage, nommé Aurèle, modèle d’humilité et de candeur, avait confessé deux fois le nom de Jésus-Christ. Saint Cyprien le destina à la prêtrise. Mais il se contenta de l’ordonner d’abord lecteur. « Car, disait-il, bien que le courage et la vertu d’ Aurèle méritassent un rang plus élevé, sa jeunesse demandait qu’il commençât par cette charge, rien n’étant plus juste, d’ailleurs, que de lire publiquement l’Évangile, qui donne à Jésus-Christ ses témoins et ses martyrs, quand on venait de rendre au nom du Christ un glorieux témoignage ; rien n’étant plus convenable' que de passer de l’échalaud à

(5) Quicumque itaque se Ecclesiæ vovit obsequiis a sua int'autia, ante pubertatis annos baptizari etlectorum ministériel debet sociari. Qui... usque ad tricesimum ætatis annum si probabilité! vixerit..., acolytus et subdiaconus esse debebit. — Siric., Epist. ad Eime-

muni .

l’ambon, que d’être donné en spectacle à ses frères après l’avoir été aux gentils, enfin que d’édifier l’assemblée sainte après avoir fait l’admiration de la multitude (1). »

Malgré l’infériorité de leur rang hiérarchique, les lecteurs remplissaient un office important. On les y préparait d’ordinaire avec soin, et avant d’en exercer les fonctions ils subissaient des examens devant l’évêque et les prêtres les plus capables (2). Il y eut d’assez bonne heure dans les grandes églises la « schola lectorum » .

Saint Irénée ne peut guère avoir reçu que h' lectoral de la main de saint Polycarpe, dont le martyre est fixé par différents calculs en 166 ou 155. On ne connaît ni la date ni l’occasion de sa venue dans les Gaules. Il était membre du clergé de Lyon au temps de saint Pothin, qui, suivant saint Jérôme, lui conféra la prêtrise. Après la mort de ce pontife, l'une des glorieuses victimes de la persécution de 177, il fut choisi pour lui succéder et promu à la dignité épiscopale (3).

Lors donc que saint Polycarpe aurait contribué au départ de saint Irénée pour l’Occident, il ne donna cependant à son disciple aucune mission officielle ou juridique à l’égard de quelque contrée que ce soit, et si les hagi'ographes ont parlé d’une telle mission, c’est en vertu de la loi d’enchérissement qui atteint la littérature populaire.

Or la légende n’a pas fait pour saint Bénigne moins que pour saint Irénée; il est à craindre qu’elle n’ait fait plus.

La seule hypothèse vraisemblable est que saint Bénigne a pu connaître saint Polycarpe et recevoir de lui la doctrine de la foi, peut-être aussi l’ordre de lecteur. Deux remarques fortifient cette vraisemblance. Il est présumable d’abord que, parmi les Asiates appartenant au clergé lyonnais, plusieurs, outre saint Irénée, avaient entendu « le docteur de l’Asie, le père des chrétiens », comme les païens eux-mêmes qualifiaient l’évêque de Snryrne (4). Et d’autre part, entre les martyrs des Gaules que les hagiograplies honorent de ce privilège, saint Bénigne et ses

(1) Merebatur talis (Aurelius) clericæ ordinationis ulteriores gradus et incrementa majora, non de annis suis sed de méritas æstimandus ; sed intérim placuit ut ab oflicio lectionis incipiat ; quia et nihil magis congruit voci quæ Dominum gloriosa prædicatione confessa est, quam celebrandis divinis lectionibus personare ; post verba sublimia quæ Ghristi martyrium prolocuta sunt, Evangelium Christi legere unde martyres fiunt; ad pulpitum post catastam venire, illic fuisse conspicuum gentiura multitudini, hic a fratribus

frères dans l’apostolat sont dans les meilleures conditions pour en avoir joui en effet.

Mais quelle dut être, à proprement parler, la mission d’un prêtre martyrisé à Dijon, au commencement du troisième siècle?

Emanant de l’évêque de Lyon, voire de saint Irénée, elle consistait sans doute à régir et à développer des chrétientés naissantes, dans le pays situé à l’ouest de la Saône, chez les Eduens et les Lingons. Telle il faut la considérer, en ramenant la légende à des proportions exactes. Ce n’en était pas moins un véritable apostolat. En effet, aux deuxième et troisième siècles, le territoire de la future Bourgogne ne comptait qu’un petit nombre de c'hrétiens disséminés qui dans une grande cité, comme Autun ; qui dans un oppidum, une riche villa ; qui dans une halte où stationnait quelque détachement d’une légion, appartenant à l’armée du limes trcuisrhenanus . Saint. Irénée, si « zélé pour le Testament de Jésus-Christ (5), » n’aura point omis d’attaquer le paganisme dans une contrée voisine de son siège épiscopal, et comprise dans le ressort de sa juridiction. En affirmant le fait à sa manière, sous le voile d’apparitions fictives et autres embellissements, la légende n’est en défaut que pour la forme. Malheureusement l’histoire de cette évangélisation est impossible à faire, les événements qui l’ont marquée ayant de bonne heure sombré dans l’oubli. Force est donc de ne voir que le fait général sous une vague silhouette, et, avec le légendaire de saint Bénigne, de se représenter le saint prêchant, baptisant, donnant l’onction du saint chrême : c’étaient, on l’a noté plus haut, les fonctions des prêtres vivant éloignés de l’évêque et surtout envoyés en mission. En temps de liberté, la demeure d’un fervent néophyte, une 'crypte au sein d’un cimetière offraient un asile sûr à la petite communauté chrétienne. Mais, au jour de la persécution, la prudence conseillait de se dissimuler, et l’apôtre était contraint de fuir, entraîné à l’écart par des frères qui veillaient sur sa vie, et le guidaient vers quelque villa hospitalière. Pour saint Bénigne tel dut être Epagny, où néan-

conspici, illic auditum esse cum miraculé circumstantis -populi, hic cum gaudio fraternitatis audiri. — Cypr., Epist. 33 ou 38, selou les éditions.

(•2) Ibid., Epist. 24 ou 29, sel. les éd.

(3) Hieron., Catalof/., c. 35. — Euseb., Hist., 1. V, c. 4.

(4) Euseb., Hist., 1. IV, c. 15.

(5) Euseb., Hist., 1 V, c. 4.

moins, la délation aidant, il fut découvert et arrêté (1).

Les deux mots qu’on vient de lire suffisent donc, faute de document, à retracer la mission et l’apostolat de saint Bénigne. Ce qu’on ajouterait ne pourrait être qu’un développement oratoire sans portée dans une étude critique.

Recherches sur la date du martyre. — Arrivons au problème de la date du martyre.

La légende place le martyre des quatre apôtres du cycle bénignien peu après celui de saint Irénée, mort pendant la persécution de Sévère. Saint Andéole aurait succombé le premier, sous Sévère ; saint Bénigne, saint Andoche et saint Thyrse seraient des victimes de « l’imperator Aurelianus, successeur immédiat de ce prince. »

C’est le thème développé dans les passions appartenant au cycle, et l’on peut être sûr qu’il n’y avait pas de données contradictoires dans des rédactions plus anciennes et indépendantes, certaines ou présumables. Autrement en effet il serait resté de ces données quelque trace, vu la manière des compilateurs qui s’appliquaient à combiner dans une seule histoire des passions détachées. Ces auteurs ont ajouté, amplifié, mais en gardant les données primordiales, sans nul souci des anachronismes que leurs additions pouvaient produire.

Le nom d’Aurelianus attribué au successeur de Sévère est pour nous un vice ou une énigme. Car Sévère laissa l’empire à ses deux fils Caracalla et Géta, dont le premier, bientôt devenu seul maître du pouvoir par un fratricide, régna sous les noms de Marcus Aurelius Antoninus. Son nom véritable était Bassianus, et Caracalla n’était qu’un sobriquet. Les autres noms lui avaient ôté imposés par son père, qui voulut, en vertu d’une adoption fictive et posthume, rattacher sa dynastie à celle des Antonins.

(I) Dans l’histoire du cycle, saint Bénigne se rend à Autun avec saint Andoche et saint Thyrse. Les trois apôtres sont reçus chez le sénateur Fauste, dont ils baptisent le jeune fils, Symphorien. Saint Bénigne fait l’immersion et saint Andoche lève l’enfant de la piscine, il est son parrain. — A noter que le nom latin « Andochius » dérive du grec « Andocheus », signifiant « répondant, parrain ».

L’épisode du baptême figurait-il dans l’édition primitive des Actes de saint Symphorien? Il est difficile de répondre. Des deux recensions qui nous restent, une seule contient ce récit, et ne paraît pas exempte de remaniements. L’autre ne s’accuse pas nettement comme un texte primitif, et pourrait être l’abrégé d’une rédaction plus développée.

Quoi qu’il en soit, les Actes lus au septième siècle pour la fête du martyr d’Autun renfermaient certainement ledit épisode, puisqu’il est rappelé par allusion dans la préface, « Contestatio, Immolatio » , de la messe propre de ce saint, en usage à cette époque. Cette messe

Qu’est-ce donc que l’ Aurelianus de la légende?

Serait-ce vraiment Caracalla, dont le nom Aurelius aurait varié, pour une raison ou une au tre ?

N’est-ce point plutôt Aurélien qui tint l’empire de 270 à 275? L’homonymie est complète. Aurélien signa un édit de persécution. Enfin des hagiographes qui ont retardé d’un demi-siècle la mort de saint Polycarpe, ont pu avancer d’autant et plus le règne de cet empereur.

N’est-ce pas Marc-Aurèle ? L’affirmative a été soutenue depuis Surius (seizième siècle) par ceux qui ont ajouté foi à une mission grecque organisée par saint Polycarpe à destination des Gaules. Se basant sur cette mission, faisant valoir la quasi-homonymie des noms Marcus Aurelius et Aurelianus, on a accusé Marc-Aurèle du massacre de saint Bénigne- et de ses frères dans l’apostolat. Il est certain en effet que l’empereur philosophe, malgré sa louable sagesse, a permis de frapper les chrétiens. Dans l’affaire de Lyon spécialement, consulté par le gouverneur sur le sort que méritaient les martyrs incarcérés, il répondit d’appliquer la loi trajane, qui condamnait à mort ceux qui refusaient d’apostasier.

Aurelianus n’est pas Marc-Aurèle. — Ecartons de suite le nom de Marc-Aurèle. L’opinion qui l’accepte est définitivement tombée à la suite de trop violentes discussions. Elle ne repose ni sur la légende, ni sur l’histoire.

D'abord, ce n’est pas Marc-Aurèle que vise la légende ou le courant de tradition dont elle s’inspire, car, autrement, on lirait un nom sans équivoque, celui que Marc-Aurèle reçoit dans l’hagiographie ancienne , Marcus Antoninus ou Marcus Antoninus Verus. Nos légendaires n’ignoraient point ce nom, qui resta attaché à des martyria célèbres, à , ceux par exemple de saint Polycarpe et de saint Pothin. Ces auteurs,

u été publiée par Mabillon, Liturg. Gallican., 1. III. Elle est tirée du Missale gothicum, apographe du huitième siècle commençant. Les Actes se lisaient avant l’Evangile, à la suite ou à la place de la leçon « apostolique » . On sait que dans le rit gallican persévéra longtemps l’usage, à la messe, de faire précéder l’Evangile de deux leçons, la première tirée de l’Ancien Testament et dite « prophétique », la seconde tirée des Épîtres, Actes des Apôtres, Apocalypse, et dite « apostolique ».

Voici le passage intéressant de la préface de la messe gallicane de saint Symphorien :

« Dignum et justum est... nos tibi in honore beati martyris tui Sinfuriani laudum hostias immolare, Domine Deus æterne... qui beatos patres Andochium Benignumque secutus ad martyrii flagrantiam electus pervenit ad palmam... »

On remarquera que saint Bénigne est nommé après saint Andoche. Cela s’observe également dans la passion de ce dernier saint.

il est vrai, font vivre saint Polycarpe jusqu’au temps de Sévère et de « son successeur Aurelianus. » N’importe, s’ils avaient eu à dater son martyre, ils eussent donné quand même la date traditionnelle, « su b Marco Antonino ». C’est ce que fait, sans hésiter, en dépit des contradictions où il tombe, l’auteur de la Passih 6a de saint Bénigne.

En second lieu, l’histoire consultée, rien n’autorise à penser que Marc-Aurèle ait jamais paru dans les Gaules. Y serait- il venu, qu’on ne pourrait lui imputer le rôle du persécuteur de nos légendes, en réduisant ce rôle tant qu’on voudra.

Quant à placer, par hypothèse, nos martyria sous ce prince, quel motif a-t-on de le faire, si la tradition d’une mission organisée par saint Polycarpe n’a pas de fondement?

Aurelianus n’est pas Aurélien. — L’opinion qui voit Aurélien dans Y « Aurelianus imperator » est au moins plus spécieuse. Cependant la légende et l’histoire rendent un témoignage peu favorable à cette explication.

Pour avoir le vrai mot de la légende sur Ce personnage énigmatique, on ne doit point se cantonner dans les limites du cycle bénignien ; il faut encore étudier toutes les pièces hagiographiques où intervient l’ Aurelianus, soit comme juge, soit comme prince régnant. Ces pièces sont nombreuses, mais, pour chaque martyrium, les plus anciennes méritent seules de fixer l’attention, parce que seules elles contiennent assez intactes les données primordiales, et que les éditions postérieures ne sont certainement pas ce qu’on appellerait aujourd’hui des éditions corrigées.

Or, cette étude générale étant terminée, on trouve pour résultat un Aurelianus qui fut le plus acharné des persécu teurs, mais, en somme, d’une physionomie complètement indécise. Par ses ordres, et souvent en sa présence, le sangchrétien fut répandu en Orient, en Italie, dans les Gaules. Ici ce fut la région de l’est qui eut à souffrir. On compta des martyrs à Besançon, Langres, Dijon, Autun, Saulieu, Auxerre, Troyes, Sens, et le nombre en fut considérable dans ces deux dernières cités ou sur leur territoire. Il faut

(I) C'est ce que fait particulièrement la légende sénonaise.

Au tome II de Septembre des Ad. SS., se lisent les Actes de saint Sanction, l’un des martyrs de Sens (6 sept.).

Dans un long prologue, l’hagiographe, qui écrivait au huitième ou neuvième siècle, résume les passions qu’il avait sous la main. II

ajouter Valence dans le Midi. Parmi les martyrs des Gaules victimes de la persécution aurélienne, quelques, noms dominent tous les autres : saint Symphorien d’ Autun, saint Bénigne de Dijon, saint Patrocle (vulgairement saint Parres) de Troyes, sainte Colombe de Sens. Mais le vainqueur de Tétricus n’est clairement désigné nulle part, ni dans les Actes de saint Symphorien écrits vers 450, ni dans ceux de saint Bénigne (v. 515), ni dans ceux de saint Patrocle (v. 540), ni dans ceux de sainte Colombe (date inconnue), ni dans aucune autre passion. Nous parlons des textes anciens, non des plus récents, où — c’était inévitable — se glissèrent quelques traits empruntés à l’ Aurélien historique. Ainsi, dans ces anciens textes, la bataille de Châlons-sur-Marne, ce « clades cathalaunica » rappelé par le rhéteur Eumène d’ Autun, et qui fut l’exploit saillant d’ Aurélien dans les Gaules, n’est jamais mentionnée ni formellement, ni par allusion. Aucune autre particularité n’y est relevée, où l’on reconnaisse le signalement certain de cet empereur. Hormis le nom, et le fait d’avoir promulgué des édits, rien qui lui convienne. Ce fait, d’ailleurs, n’est souvent qu’un lieu commun dont tout légendaire orne le début de son récit. Et le nom d’ Aurelianus, voire d’ Aurelianus imperator, est loin, en Hagiographie, de désigner toujours Aurélien, même , croyons-nous , dans la pensée des auteurs.

- L’on surprend, en effet, relativement à ce nom, des métamorphoses comme celle-ci. Le préfet de Rome de l’an 309, Aurelius Hermogenes, doit être le juge Aurelius qui condamna saint Basilides (12 juin) ; or son nom s’est transformé sous la plume des hagiographes, et a donné l’ Aurelianus imperator. Dans la passion des saints Eventius, Théodule et Alexandre (3 mai) figure un comte Aurélien, inconnu en histoire, que Trajan aurait envoyé d’Isaurie à Rome comme agent de persécution, et qui aurait continué d’exercer ce rôle sous Hadrien. Il est également devenu l’imperator Aurelianus, et nos légendaires de Bourgogne ou de Champagne l’identifient sans scrupule avec celui qui préside aux martyria de leur pays (1). On doit admettre en principe qu’il y eut souvent et de très bonne

présente saint Sanctien, sainte Colombe et d’autres chrétiens encore, « s’enfuyant d’Espagne où sévissait la persécution et se réfugiant dans la ville de Sens. Là les attendait la couronne du martyre. Ils la reçurent sous Aurélien, prince très cruel, qui régna seul sur tout l’empire romain. En effet — poursuit l’hagiograplie — l’inique em-

heure d’autres méprises ou exagérations du même genre. Elles se sont produites, non seulement dans les écrits, mais dans la tradition orale. Il y eut aussi, dans les écrits, des substitutions, mais elles datent surtout des temps modernes. C’est ainsi que, dans nos éditions vulgaires des Actes de saint Bénigne, Marc- Aurèle remplace l’ Aurelianus des textes originaux. Enfin — par suite de la difficulté d’interpréter les abréviations d’écriture, et en vertu d’une certaine latitude autorisée anciennement — les copistes ont quelquefois varié les désinences des noms propres, employant un peu arbitrairement les brèves ou les longues, -tus ou -tonus, -us ou -inus.

pereur Sévère, qui fit mourir le bienheureux sous-diacre Andéole, transmit sa double succession de persécuteur et d’empereur à cet Aurélien dont la méchanceté fut extrême. Celui-ci donc, ennemi juré des chrétiens, passa d’Italie dans les Gaules. » Aussitôt — nous abrégeons — il fait couler le sang de saint Sympb.orien, des saints Jumeaux, de saint Bénigne « que ce monstre sanguinaire immola dans le castrum de Dijon bâti par son ordre, » de saint Andoche et de saint Thyrse. Après quoi, arrivant à Troyes dans l’accès de la même fureur, il condamne saint Patrocle et saint Savinien. Parvenu à Auxerre, il envoie une partie de son escorte dans la forêt de Puisaye, afin de massacrer saint Prisque et ceux qui l’accompagnaient. l'Infin ayant atteint le territoire de Sens, il fait périr saint Sidroin sur les bords de l’Yonne, et se rend jusque dans la cité elle-même, où saint Sanctien, sainte Colombe, etc., sont frappés à leur tour.

Personne — pour le dire en passant — qui n’aperçoive combien cet arrangement est factice. Ce n’est pas le plus suivi. Un autre eut un meilleur succès. Il conduit Aurelianus directement à Sens et fait de cette ville le foyer de la persécution. On peut voir à ce sujet les deuxièmes Actes de saint Svmphorien (22 août), ceux de saint Andoche (24 septembre), et les premiers de saint Patrocle (21 janvier).

Ayant terminé son prologue, l’hagiographe donne du martyre de saint Sanctien une relation détaillée sur laquelle il n’y a pas à s’arrêter.

Mais à la suite de cette relation venait un appendice que le P. Stilting n’a pas cru devoir publier, et qu’il résume en deux mots, jugeant « inutile d’étaler pareilles inepties sous les yeux de ses lecteurs ».

Ce passage inédit, conservé dans la bibliothèque des Bollandistes à Bruxelles, nous a été obligeamment communiqué par le R. P. de Smedt. Il n’est pas sans intérêt de le produire dans notre travail. Caron y trouve une preuve très nette de l’identification de 1’ « Aurelianus cornes » avec 1’ « Aurelianus imperator », et l’on y remarque de plus comment l’ Aurélien de l’histoire est difficile à reconnaître dans celui de la légende. Ainsi une vague allusion à la mort prompte et tragique de l’ Aurelianus imperator pouvait faire croire que nos légendaires avaient en vue l’attentat de Cœnophrurium. Et cependant le châtiment providentiel visé par l’hagiographe sénonais est tout autre chose, bien qu’il ait paru désigner Aurélien par ce trait : « prince qui régna seul sur tout l’empire romain. »

Le texte des Actes mêmes de saint Sanctien finit par ces mots : « Acta sunt hæc in civitate Senonensi sub Aureliano sceleratissimo Romanorum principe » — et voici l’appendice :

« Patrata ergô nece sanctorum martvrum in Galliis Aurelianus imperator ut supra taxatum (ou textum) est, rediens Romam et temulentus sanguine martyrum et madidus cruore ipsorum, adjiciens ad cumulum suæ damnationis peccatum super peccatum, Alexandrum papam et sanctos sacerdotes Eventium et Theodulum, et Hermem præfectum urbis gladio trucidavit. Sed divina ultio Dei, quamvis lento gradu procédât vindicare sanguinem sanctorum

Il n’y a donc pas certitude, en général et spécialement pour nos passions bourguignonnes ou champenoises, que la légende, à ses débuts, ait vu Aurélien dans le -personnage, unique ou multiple, mis en scène sous le nom de ce prince. Elle a vu plutôt un type de sa création ; nous reviendrons sur ce point.

Par conséquent, la légende elle-même ne fournit pas grande raison d’identifier Aurélien avec l’Aurelianus imperator, qu’elle fait contemporain, ou à peu près, de Sévère et de saint Irénée (1).

De l’histoire on ne tire pas meilleur parti. Aurélien, soldat toute sa vie, fut proclamé empereur en 270. Il parvenait au trône après

suorum, sustinuit spatio aliquantuli temporis hujus iniquissimi acta imperatoris; nam post eximiam necem omnium horum martyrum, cum his, id est, Alexandro, Eventio et Theodulo et Hermeti insultaret quasi Victor, illis mortuis, vox facta est de cœlo ad eum dicens : Aureliane, istis quibus exultas (insultas) apparatus est paradisus deliciarum, tibi autem apparatus tartarus et infernus. — Ad hæc verba tremor comprit Aurelianum et cœpit ad Severinam uxorem suam dicere : Venit ad me quidam juvenis cum virga ferrea ignita, et jactavit eam ante pedes dicens : ITabe, Aureliane, quod egisti ; et ex illalioratotus contremui et in febre sum devolutus, et quod faciam nescio. Ora pro me, domina Severina, Dominum tuum ut indulgent mihi. — Severina dixit ei : Ego vadam et per me sepeliam eos, ne et mihi similiter contingat. — Vadens autem sepelivit eos, et festinans rediit, et invenit Aurelianum loquentem aliéna et candentem febribus ac sibi miserias omnes reputantem. Oui Severina dicebat : Noluisti audire vocem meam, ecce tu mala morte morieris, et me viduam derelinques. — Qui mox expiravit masticans linguamsuam.

» Duorum severissimorum potius tyrannorum quam imperatorum exitus coæquari ex parte complacitum est, Darii regis Persarum et Aureliani imperatoris Romanorum. Uterque etenim horum semper sanguine humano sitibundus incanduit; Aurelianus plus tamen christianorum. Qui Roma progrediens, usque Senonas pervagatus Sanctianum nostrum martyrem cum sociis ferro peremit, et beatam Oolumbam virginem simili.... » (Ici finit la page, et la suivante n'a pas èlè retrouvée .)

On peut confronter ce document avec la fin des Actes de saint Alexandre, Aet. SS., t. I de Mai, p. 379. Voir aussi, dans le même ouvrage, t. I d’Avril, p. xxi ; t. II d’ Avril, p. xlii ; t. III d’Août, p. 452, n° 24. Voir enfin, dans le Bréviaire romain, Offic. pro aliqrib. loc., le onze mai : ici le nom de la matrone romaine qui ensevelit les martyrs est Severa.

L’empereur Aurélien eut pour épouse Ulpia Severina. Mais on induirait vainement de cette coïncidence que nos premiers légendaires voyaient ce prince dans leur Aurelianus.

(1) On a pu voir, dans la note précédente, comment le légendaire sénonais, au huitième ou neuvième siècle, plaçait le règne d’Aurelianus immédiatement après celui de Sévère. L’agencement qu’il donne à sa théorie de martyrs permet de distinguer deux cycles différents, qui ont fini par se fondre ensemble, à cause du voisinage. Le premier, le cycle bénignien, est connu du lecteur. L’autre sera justement appelé cycle sénonais pour un double motif : les martyrs groupés appartiennent à la province ecclésiastique de Sens, et l’Aurelianus qui les met à mort a son quartier général dans cette métropole. On sait que les Lyonnaises IIIe (Tours) et IVe (Sens) furent créées dans l’intervalle de 369-385. La Lyonnaise IIe (Rouen) remonte à 297 environ.

A l’origine, chacun des deux cycles avait son Aurelianus particulier. Celui du cycle sénonais ne devait avoir aucun rang marqué dans la succession des empereurs. Peut-être même n était-il pas

avoir exercé, dit Vopiscus, beaucoup de commandements supérieurs, plusieurs tribunats, près de quarante lieutenances. A la tête des légions du Rhin, il s’était signalé vers 257, et avait mérité d’être surnommé par Valérien Galliarum restitutor. Il eut un règne de courte durée, pendant lequel il fut presque toujours en armes, refoulant l’invasion, domptant la révolte, rétablissant, avec l’unité de l’empire, l’ordre et la sécurité dans toutes les provinces. Durant son principat, il vint deux fois en Gaule, la première, dans l’hiver de 273-274, pour mettre fin, par la victoire de Châlons-sur-Marne, à l’empire galloromain indépendant, qui comptait treize années d’existence ; la seconde, dans l’automne de 274, pour réprimer une nouvelle tentative de révolte, qui eut son siège dans la ville ou la province de Lyon. Après avoir châtié les rebelles, visité probablement la frontière rhénane, il gagna le cours du Danube, qu’il descendit jusqu’en Thrace. Le quartier impérial était là au début de l’année 275.

« imperator » mais plutôt « presses » : cela est assez transparent, au moins dans la Passio 1" de saint Patrocle de Tioves. — Plus tard, on le confondit avec Aurélien, mais la fusion s’étant opérée, la donnée de l’Auvelianus succédant à Sévère passa du cycle bénignien dans le cycle sénonais, et réciproquement la donnée de l’Aurelianus ayant son quartier général à Sens, passa du cycle sénonais dans le cycle bénignien.

C’est ainsi que la Passio 2a de saint Symphorien, et l’unique qui soit publiée de saint Andoche, deux pièces du septième ou huitième siècle, manifestement apparentées à celles du cycle sénonais, identifient les deux Aurelianus.

L’auteur de la passion publiée de saint Andoche, ou un autre hagiographe dont il a pu emprunter le travail, a commenté par le récit de l’apparition de saint Irénée à saint Polvcarpe et autres développements de ce genre, une donnée plus ancienne, où l’ Aurelianus du cycle bénignien apparaît dans son indépendance. Cette donnée se trouve dans un très mauvais document, la passion langroise des Jumeaux (septième siècle commençant). Elle peut provenir néanmoins des rédactions primitives des Actes de saint Bénigne et de saint Andoche, ou des éditions qui parurent pour la formation du cycle.

Voici le texte :

« Denique sanctus Polycarpus Epliesi urbis episcopus (les anciens ont souvent confondu Smvrne avec Ephèse, parfois désignée aussi sous le nom de Smvrne et sous d’autres encore) doctrina beatissimi Joannis apostoli et evangelistæ perfecte instructus, Spiritu Sancto repletus, fideiducatucupiensChristi militiam ampliare, perdiversas mundi partes suos dirigebat discipulos, verbum Domini nostri J.-C. gentibus fiducialiter prædicare. Audiens itaque Aurelianum imperatorem post discessum Severi impii persécutons crudelissimain denuo resuscitasse persecutionem, et quod malo pejor princeps principi successisset in regno (c’est dans les mêmes termes à peu près que l’avènement du fils de Sévère est raconté dans les écrits authentiques), et Galliarum provincias coram se suisque præsidibus (lacune) ac generaliter in cuncto populo sibi subdito promulgasse edictum et decrevisse ut diversis omnes omnino punirentur suppliciis Christiani, beatus Polycarpus sanctos Dei sacerdotes, id est, Andochium et Benignum presbyteros et Thyrsum diaconum illuc prædicationis causa destinavit. . . Qui viri très. . . naviculam ascendentes. . . ad Massiliensium littora celerius pervenerunt ; egressique ad terras, Dei angelo præcedente, Æduam civitatem ingrediuntur... »

En janvier ou mars, Aurélien fut tué par trahison, à Cœnophrurium, non loin de Byzance. Sa mort fut suivie d’un interrègne de six mois.

Fort peu de temps avant l’attentat, il avait signé un édit de persécution.

A propos de cette persécution, voici tous les renseignements que fournit l’histoire.

Sur la requête des catholiques, Aurélien, au commencement de son règne, fit évincer de l’église d’Antioche l’hérétique Paul de Samosate. Ayant rappelé ce fait, indice des dispositions favorables qu’avait alors l’empereur à l’égard des chrétiens, Eusèbe continue de la sorte son récit : « Mais par la suite il n’eut plus pour nous les mêmes sentiments, et il écouta les conseils de ceux qui réclamaient la persécution. D’abord des bruits menaçants se répandirent de toute part. Ensuite la chose fut résolue, les édits furent rédigés ; mais au moment, pour ainsi dire, où l’empereur y apposait sa signature, la vengeance divine éclata, et arrêta le bras prêt à nous frapper (1). »

Ce texte doit être d’origine autunoise plutôt que langroise, car saint Andoche est nommé avant saint Bénigne, ce qui est une caractéristique déjà observée dans les pièces liturgiques de l’église d’Autun.

Il faut rapprocher du même texte les passions des saints Ferréole, prêtre, et Ferrution, diacre, de Besançon — et des- saints Félix, prêtre, Fortunat et Achillée, diacres, de Valence. Ces deux passions sont à peu près contemporaines de celles de saint Bénigne et de saint Andoche. M. l’abbé Duchesne présume qu’elles sont toutes les quatre, plus la deuxième de saint Symphorien et la passion langroise des Jumeaux, l’œuvre d’un même auteur. Cependant cette dernière présente des divergences notables, sous le rapport des données elles-mêmes. Nous avons déjà signalé une différence de style entre les Actes de saint Bénigne et ceux de saint Andoche. L’identité des lieux communs dans plusieurs de ces pièces n’entraîne pas nécessairement l’identité d’auteur. Mieux vaut donc se borner à dire que ces passions existaient toutes vers le milieu du sixième siècle, soit encore indépendantes, soit déjà groupées. — Celles des martyrs de Besançon et de Valence — présentés comme disciples de saint Irénée et orientaux — forment un cycle spécial, qu’on ne voit nulle part relié aux deux autres, bénignien et sénonais.

L’intérêt du rapprochement dont nous parlons est de faire remarquer dans les passions de Besançon et de Valence cette énigmatique donnée de l’Aurelianus succédant à Sévère. Il y a même ici un trait plus piquant : le nom de l’imperator ou princeps, écrit Aurelianus dans le texte de Besançon, paraît avoir été écrit Aureli us dans le texte de Valence. Et il s’agit bien du même prince, comme le prouve la confrontation des deux documents ; et ce prince succède à Sévère, comme le donnent clairement à entendre ces paroles du dus Cornélius qui condamne les martyrs de Valence :

« Numquid, post Severi principis severam laudabilemque Lugdunensium trucidationem, in his locis christianitatis aliqua indicia remanserunt, quæ et sacrilege numina despiciant, et audacter principum décréta contemnunt? »

Voir Ad. SS., au 23 avril, t. III Apr., p. 99, pour les martyrs de Valence, et au 16 juin, t. III .Tun., p. 7, pour les martyrs de Besançon.

(1) Cet extrait du livre VII de ï Histoire d’Eusèbe est conforme au suivant, tiré de sa Chronique : «c Aurélien, se disposant à persécuter les chrétiens, en est empêché (ou détourné) par un coup

Lactance s’exprime comme Eusèbe : « Aurélien, dit-il, provoqua la colère de Dieu par sa cruauté envers les chrétiens. Mais il n’eut pas le temps d’exécuter les desseins qu’il avait formés ; la mort le surprit dans le premier accès de sa fureur. Ses édits sanguinaires n’étaient point encore parvenus aux provinces éloignées que déjà il gisait lui-même baigné dans son sang, à Cœnophrurium, forteresse de la Thrace (d). »

A ces textes s’ajoute que le pape saint Félix, mort à la fin de décembre 274, a pu mériter son titre de martyr d’une manière matérielle et non seulement morale.

En fait de documents historiques, on ne possède rien de plus concernant la persécution d’ Aurélien. Elle fut nécessairement courte et ne fit pas beaucoup de victimes.

Pour nos martyria en particulier, on les placerait avec peu de vraisemblance à cette époque. Si l’empereur, à son passage en Gaule, pendant l’automne de 274, eût déjà tiré le glaive contre les chrétiens, préludant à la persécution légale qu’il allait reprendre à son arrivée en Thrace, les coups portés auraient visé plus haut; l’église de Lyon et son évoque n’eussent pas été épargnés. Aurélien ne faisait pas les choses à demi, mais il frappait au cœur ou à la tête ceux qu’il voulait abattre. Comment du reste attribuer à sa haute et dévorante activité, même après les avoir réduits d’une façon très considérable, les faits que la légende raconte? Pareils faits sont d’un persécuteur attardé, d’un homme absorbé par le menu des détails. — De même, si, après l’attentat de Cœnophrurium et durant l’interrègne, les édits avaient eu des effets sanglants jusque dans les provinces transalpines, l’attaque, dans la Lyonnaise, aurait eu pour centre d’opération Lyon et non pas Sens, comme le dit la légende. Car, à cette époque, Lyon était encore l’unique métropole de tout le pays situé entre la Loire et la Seine jusqu’à l’océan. Les subdivisions de ce vaste territoire ne commencèrent que sous Dioclétien, vers 297. Il est vrai, d’Auguste à Dioclétien, la Gaule entière, moins la Narbonnaise, se trouva plusieurs fois dans

de foudre providentiel. Une conspiration s’étant formée contre lui dans son entourage, il fut trahi et assassiné à Cœnophrurium, entre Héraclée et Byzance. » La Chronique de saint Jérôme reproduit ce texte, avec un léger commentaire : « Lorsque Aurélien eut décrété la persécution contre nous, un jour qu’il marchait entouré des officiers de sa garde, la foudre tomba à côté de lui, et peu apres il fut tué entre Constantinople et Héraclée, à Cœnophrurium, sur l’ancienne voie. » — Eusèbe, dans YOratio Constantini, est

la main d’un seul chef. On en vit un exemple sous Valérien. Cet empereur envoya dans ce pays son fils, Gallien, avec une souveraineté nominale, qu’il dut exercer sous la direction de Postume, établi « transrhenani limitis dux et Galliæ præses (2). » Et dans ce cas, le quartier général du gouverneur était à Cologne. Mais Aurélien, ayant restauré l’unité de l’empire, naguère détruite en Gaule par ce même Postume, jugea prudent de ne confier à personne des pouvoirs aussi étendus. Du Rhin à la Loire, il laissa les quatre gouverneurs réguliers, préposés chacun à l’une des quatre provinces, Lyonnaise (Lyon), Belgique (Trêves), Basse - Germanie (Cologne), Germanie-Haute (Mayence). Par conséquent, la persécution de 275, pour atteindre Autun, Troyes, Auxerre, Sens, devait partir de Lyon, et comment alors cet intense foyer de christianisme n’aurait-il pas fourni, ainsi que sous Marc-Aurèle et sous Sévère, son contingent de martyrs ? — Enfin, si à la rigueur Aurélien put être un agent de persécution quand, avant son principal, vers 257 ou plus tôt, il mérita le titre de restaurateur des Gaules en refoulant au delà du Rhin les hordes barbares, on n’a du moins rien de positif, en histoire, pour affirmer le fait.

Ces raisonnements, d’ailleurs, ne nous sont pas personnels. Tous les critiques en hagiologie cherchent vainement dans la Gaule les victimes de la persécution d’ Aurélien. Avec Tillemont, ils attendent la lumière sur ce point.

Une remarque digne d’attention doit être jointe aux précédentes. Nos premiers historiens nationaux, Sulpice-Sévère et Grégoire de Tours, ne mentionnent ni l’un ni l’autre la persécution d’ Aurélien. Cependant ils la connaissaient par la Chronique d’Eusèbe et autres documents de ce genre. Grégoire avait même entre mains les passions de saint Symphorien, de saint Bénigne, de saintPatrocle, des saints Ferréole et Ferrution (Besançon). Quelle est la cause de ce silence? Peut-être, pour le second de ces historiens, l’énigme qui nous arrête nous-mêmes. En tout cas, ce silence n’est pas fait pour donner du poids

resté d’accord, malgré l’emphase oratoire, avec la donnée de ses livres historiques. Voici, traduction latine, le passage de YOratio (c. xxiv) qui concerne Aurélien : « Tu item, Aureliane, fax omnium vitiorum, quam præsenti et perspicua divini numinis vindicta, dum furore percitus Thraciam percurreres, in inedio vue publicæ cæsus, sidcos aggeris publici impio sanguine complevisti ! »

(1) Lactance, de Mortib. persecutor., c. vi.

(?) Trebell. Poil., Trigint. tyrann., IL

à l’opinion qui a voulu voir Aurélien dans le persécuteur de nos martyrs (1).

AuRELIANUS n’est PAS SUREMENT CARACALLA.

Aurélien étant écar té, comme Marc-Aurèle, de la liste des persécuteurs sérieusement identifiables avec l’Aurelianus légendaire, reste Caracalla.

Le fils aîné de Sévère répond assurément mieux que tout autre empereur aux données de la légende, et par la date de son règne, et par sa nature cruelle et dissolue. Nouveau Néron, il n’aima ni n’épargna personne, et jouissait de s’entendre appeler « le monstre d’Ausonie ». Ses outrages aux mœurs étaient aussi fameux que ses attentats à la vie de ses sujets et de ses proches.

Dès la dixième année de son âge, en 198, il reçut le titre d’auguste, et son nom dut figurer dans les rescrits de la persécution édictée, vers l’an 200, pendant le séjour de Sévère en Syrie. Alors, pour la première fois dans l’ histoire des persécutions, les poursuites contre les chrétiens, ceux principalement qui faisaientdu prosélytisme, devinrent générales et partout effectives. On ne laissa plus les gouverneurs libres de tolérer ou de combattre l’apostolat évangélique, au gré de leurs appréciations personnelles ; ils durent se

(1) Les notices mises à la suite des noms des saints du cycle bénignien dans les martyrologes de Bède, Eaban Maur, Adon, Usuard (huitième, neuvième siècle) ne peuvent être assimilées aux documents historiques ; elles ne sont qu’un écho de la légende. D’ailleurs elles n’apprennent qu’une chose : les passions consultées par ces compilateurs ne différaient pas des nôtres ; si elles étaient datées, c’était d’Aurelianus. Le martyrologe d’ Usuard substitue à. ce nom celui d’Aureliüs, dans la notice de saint Symphorien. Quel empereur a-t-on voulu désigner par ce changement? Assez probablement, l’un des Aurelius successeurs de Sévère.

La notice concernant saint Bénigne n’est pas d’une rédaction uniforme dans ces martyrologes. Pour celui de Bède. qui a fourni la base des autres, le texte de l’édition bollandienne contient les noms de l’Aurelianus imperator et du comte Terentius ; le texte de l’édition de Cologne, ce dernier nom seulement. L’absence du premier nom dans les manuscrits suivis pour l’édition de Cologne est-elle une suppression due au conflit reconnu entre la date d’ Aurélien et celle de saint Polyearpe? Ou bien vient-elle de ce que le martyrologiste eut entre mains un texte de la passion de saint Bénigne où ne figurait pas l’Aurelianus ? La seconde hypothèse est la plus probable, la première étant infirmée par le maintien du conflit en question dans d’autres notices, par exemple dans celle de saint Andoche.

(2) Tertull., Lib. ad Scapulam. — « Vexatur hoc nomen, sed gladio tenus, sicut et a primordio mandatum est animadverti in hujusmodi. » Cap. iv. — Le Livre à Scapula fut écrit après la mort de Sévère, comme le prouve ce passage : « Ipse etiam Severus pater Antonini christianorum memor fuit. Nam et Proculum christianum qui Torpacion cognominabatur, Evliodi procuratorem, qui eum per oleum aliquando curaverat, requisivit et in palatio suo habuit usque ad morte m ejus ; quem et Antoninus optime noverat lacté christiano educatus. » Cette manière de parler donne à entendre que le chef de l’empire était alors Antonin Caracalla. — Tertullien

mettre en campagne, épier la propagande et frapper rigoureusement les infracteurs. Il y eut de nombreuses victimes. Toutefois l’Église ne se vit point interdire l’usage légal des cimetières, comme cela arriva plus tard sous Valérien. Les fidèles conservèrent la faculté d’enterrer leurs morts, leurs martyrs mêmes, dans les areæ qu’ils possédaient. Mais ils eurent plus de peine à y tenir leurs assemblées, où se faisait l’enrôlement et l’initiation : on venait les y surprendre et arrêter leurs chefs.

Lorsque Sévère mourut, le 4 février 211, ses .'■dits n’étaient point abrogés. Une sorte de recrudescence de la persécution eut lieu dans les premières années de Caracalla, au moins pour l’Afrique. Car, en ce pays ù cette époque, Tertnllien reproche aux magistrats de poursuivre les chrétiens, avec le même acharnement que le jour, cependant très éloigné, où la chancellerie impériale avait expédié l’ordre de sévir contre eux (2). On voit, en Italie, Caracalla condamner luimême ù de cruels supplices un évêque de la campagne romaine, saint Alexandre, qu’il jugea dans la villa de Baccano, où il était venu se livrer au plaisir de la chasse et inspecter des constructions (3). C’était pendant l’automne de 211.

Avant la fin del’année suivante (212), le farouche

rappelle ici au proconsul que Sévère, à certaines heures, eut des ménagements pour ceux de sa religion ; que Caracalla a bien connu le chrétien Proculus, hôte du palais impérial jusqu’à sa mort. Il jette en passant ce mot : Antonin a sucé le lait chrétien. En effet Caracalla, né à Lyon en 188, avait reçu de son père, alors gouverneur de la Lyonnaise, une nourrice chrétienne. Mais pouvait-il s’en souvenir, avec sa nature basse et méchante ? Il avait tué son père nourricier, l’affranchi Évode nommé dans ce texte, au lendemain de la mort de Sévère. On dirait que Tertullien, discrètement, ait voulu inspirer à Scapula, pour son indigne maître, tout le mépris que celui-ci méritait.

(3) Voir Açt. SS., t. VI de Sept., p. 230; P. Allard, Hist. des Persécutions, t. Il, p. 159; Mariano Armellini, Chronichetta mensuale, 1875, p. 91 ; de Rossi, Bulletino di archeologia christiana , 1875, p. 148. — Avant la découverte de la villa impériale de Baccano, à environ vingt milles de Rome, en Toscane, on ne savait avec qui identifier l’ Antonin de la légende de saint Alexandre. On songeait à Marc-Aurèle. Mais on a pu lire sur les conduits de plomb de la villa le nom du second fils de Sévère, Septimius péta. D’autre part la villa est appelée dans les Actes « prætorium Fusci », et Annius Fuscus est le nom du père de Pescennius Niger (Spart. Ni g. I) que Sévère mit à mort et dont il confisqua les biens. Ainsi l’ Antonin qui fit décapiter saint Alexandre est l’un des fils de Sévère, mais plutôt Caracalla, d’après les données de la légende, à laquelle les découvertes modernes assurent une valeur qu’on hésitait auparavant à lui reconnaître. « Bien que la rédaction ait en beaucoup de points, dit M. de Rossi, une saveur fort différente de ce qu’on devrait attendre d’un écrivain contemporain, cependant les détails particuliers mentionnés dans ce texte qu’aujourd’hui nous reconnaissons vrais et exacts, nous persuadent qu’un fond d’histoire véritable et de renseignements transmis par des témoins oculaires ont fourni la matière au tissu des Actes publiés par les Bollandistes. »

et turbulent empereur se rendit en Gaule, et il y passa l’hiver. En arrivant, il fit mettre à mort le proconsul de la Narbonnaise. Il porta ensuite le trouble dans la Lyonnaise et les autres provinces, vexant les gouverneurs, maltraitant les gens, violant les droits des peuples, rançonnant tous les citoyens romains dont il avait accru le nombre par la constitution Antonine. Ses faveurs étaient toutes réservées aux soldats, dont il se servait comme d’espions près de ses autres sujets. Après avoir regagné Rome au printemps de 213, il en sortit de nouveau en automne, reparut dans la Gaule, et employa l’hiver de 213-214 à guerroyer contre les Allemands sur les bords du Rhin. Pendant l’année 214, il se dirigea vers l’Orient, en suivant le cours du Danube. Il avait quitté la Gaule pour ne plus la revoir, y laissant une mémoire honnie et exécrée : tel est le témoignage de ses biographes. Le 8 avril 217, il fut tué en Mésopotamie, à la suite d’un complot tramé par un de ses préfets du prétoire, Macrin, qui lui succéda.

Evidemment, toute l’histoire de Caracalla se prête beaucoup à une identification avec l’Aurelianus.

Rien de certain cependant. Car, en premier lieu, au point de vue de la légende, vainement l’Aurelianus succède-t-il à Sévère, vainement sa cruauté sans bornes et les mœurs dissolues qu’on lui reproche quelquefois rappellent-elles le trop célèbre Caracalla, du moment qu’il n’est jamais dit fils de Sévère, jamais nommé Antonin ou Aurèle- Antonin, on ne tient pas la preuve que nos légendaires aient songé à ce prince. En second lieu, au point de vue historique, Caracalla, sans doute, était homme à jouer le rôle de l’empereur des Actes de saint Bénigne, ses violences dans les Gaules ont pu s’exercer parfois contre les chrétiens, mais ce n’est qu’une présomption, et il ne serait pas possible de lui attribuer un grand nombre de nos- martyria.

Aurelianus est un nom générique. — Après avoir éliminé les systèmes par lesquels on a expliqué jusqu’ici l’énigme dont on cherche encore le mot, nous en proposerons un autre mieux fondé.

Aurelianus pare trop fréquemment la scène des martyria — surtout, en Gaule, dans la région comprise entre Besançon et Sens — ; sa personne et son histoire restent trop indécises dans

les documents qui nous livrent le premier courant de tradition ou d’opinion, pour qu’il n’y ait point là un de ces noms génériques s’appliquant, d’une manière immédiate, à un type légendaire. C’est un nom comme celui deChrocus, en Bourgogne et ailleurs, pour les martyrs du temps des invasions ; comme ceux de Ricciovare dans le Nord, de Dacien en Espagne, d’Anulinus dans la Haute-Italie et l’Afrique, pour les victimes, certaines ou présumées, du règne de Maximien et Dioclétien. Ces noms tombent juste, médiatement, une fois ou deux, et à faux le plus souvent.

Il y aura eii chez nous, pendant le troisième siècle, quelque persécuteur qui, sous le nom mis en vogue, sévit contre les chrétiens, mais dans des proportions bien inférieures à celles que prétend la légende. Ce persécuteur devint rapidement, dans les récits populaires, un type auquel l’individualité réelle a cédé sa place, devant lequel elle s’est entièrement effacée. Très probablement, ce n’était qu’un gouverneur, ou un légat de celui-ci, ou encore un officier de l’armée. Mais son nom d’ Aurelianus ne pouvait manquer de lui valoir dans la légende la dignité impériale. Non pas qu’on l’ait confondu, au moins toujours, avec Aurélien ; c’est plutôt la similitude de nom qui l’a fait revêtir de la pourpre. Nous ne doutons pas que, dans la révision qui sera faite un jour par les derniers Bollandistes des immenses travaux de leurs devanciers, plus d’un persécuteur couronné ne perde enfin son diadème. Tel sera le sort de l’ Aurelianus.

Pour nos hagiographes, le personnage qu’ils visent n’est précisément ni Aurélien, ni Antonin Caracalla, encore moins Marc- Aurèle, pas davantage un lieutenant impérial pris dans le domaine historique. C’est Aurelianus, imperator indécis, flottant, composite, qui* se réfère au troisième siècle, plutôt dans la première moitié pour le cycle bénignien, plutôt dans la seconde pour le cycle Sénonais (1).

Tel est le persécuteur qui défraye toutes nos passions, sans en excepter une. Le type légendaire était né, en effet, ou il naquit lorsque l’on commença à les rédiger (v. 450). Plus sûrement il était déjà né. Car, dès le quatrième siècle, les tombeaux saints de la région attirèrent un concours de fidèles, auquel prenaient part les païens eux-mêmes. On se mit alors à élever ou à rétablir sur les corps des martyrs de petits édifices

(I) Voir la note 1, p. 33, où sont expliqués les rapports des deux cycles légendaires ici rappelés.

« crypta, cellula, parvulum oratorium », disent les vieux textes. Ces humbles monuments furent, en général, respectés des Barbares. Par ce moyen les saints du pays se trouvèrent signalés aux peuples, qui prirent l’habitude de les honorer, et de les invoquer dans la maladie ou toute autre épreuve. Plusieurs tombeaux, il est vrai, devinrent peu à peu moins fréquentés. Ce fut surtout le résultat de deux causes : d’une part, le renouvellement des habitants ; d’autre part, l’érection d’églises ou basiliques en l’honneur de saints plus illustres, comme le Précurseur, les Apôtres, le Protomartyr. Néanmoins l’abandon des cryptes ou chapelles où reposaient les saints du pays, fut loin d’être aussi complet que l’insinue la légende. Le retard apporté par diverses causes à l’institution des fêtes liturgiques n’empêcha point la dévotion populaire de continuer à se manifester. Au cinquième siècle, sans nul doute, on se rendait isolément ou par petits groupes, à la grotte des saints Ferréol et Ferrution (Besançon), à l’église des saints Jumeaux (Langres), à la crypte de saint Bénigne (Dijon), à la petite chapelle de saint Symphorien puis à sa basilique (Autùn), au sanctuaire de saint Andoche (Saulieu), à l’oratoire de saint Patrocle (Troves), aux basiliques sépulcrales d’Auxerre, de Sens, etc. Or il est impossible que ce mouvement de foi et de piété n’ait pas donné lieu à quelques récits populaires sur les saints. Les fidèles en avaient besoin. Les évêques exigeaient des renseignements avant d’établir les fêtes, comme on le leur demandait. On fit donc des recherches de toute manière, « opinione, lectione, » suivant les termes de Grégoire de Tours. Dans ces circonstances, la légende s’empara des dernières traditions orales, des résultats des découvertes, des conjectures émises par les plus sagaces ou les plus hardis. Un ou deux types d’Aurelianus se formèrent, dans le rayon de Besançon à Sens ; et quand les hagiologues de l’époque durent, pour chaque martyr, retrouver des Actes ou en créer, le type régionnaire s’offrit naturellement à eux. Les uns le mirent en scène à la place d’un persécuteur inconnu, les autres datèrent de son nom des martyria d’époque incertaine. Puis, une fois quelques passions rédigées, la vogue d’Aurelianus fut complète.

Telle est, à coup sûr, la meilleure interprétation de l’Aurelianus. C’est un nom générique, sous lequel se présente, au premier plan, un type légendaire, un nom qui n’équivaut pointa une date

précise, mais reporte vaguement au troisième siècle. Nos hagiographies paraissent avoir surtout connu trois persécutions locales : celle de Lyon, sous Marc-Antonin (Marc-Aurèle) ; une autre, de Lyon encore, sous Sévère ; la troisième, sévissant de Besançon à Sens, sous l’imperator Aurelianus. La première est historique, et la date en est déterminée (177). La deuxième est attestée par des traditions que l’on ne peut révoquer en doute ; elle eût lieu entre les années 197 et 211. La troisième est plus ou moins une fiction légendaire, et ses victimes doivent être réparties, semble-t-il, dans le cours entier du troisième siècle, sinon en deçà.

Genèse du type légendaire. — Reste à expliquer la genèse du type constaté.

Il y a deux explications.

L’une suppose que, le rédacteur des Actes de saint Symphorien ayant, à raison ou à tort, daté d’ Aurélien la passion de ce martyr, les hagiographies suivants ont pris cette donnée et créé le type par leurs combinaisons ou leurs fictions. Ce type n’aurait donc qu’une existence purement littéraire ; il ne correspondrait à rien de réel, sinon peut-être à ce fait : que le martyr d’Autun serait mort sous le principat d’ Aurélien (270- 275). Et ainsi il n’y aurait pas lieu de penser qu’un persécuteur nommé Aurelianus fût intervenu en personne, comme nous l’avons dit, dans un seul de nos martyria.

L’autre explication présume l’existence réelle d’un ou deux Aurelianus, juges de quelques-uns de nos martyrs au troisième siècle, mais différents de l’empereur Aurélien. L’idée d’une individualité double vient de la section des légendes en plusieurs cycles, et des divergences que l’on observe entre le tableau qui fait le fond du cycle bénignien et le •tableau parallèle du cycle sénonais. Ici l’évangélisation est avancée; là, très peu, et les chrétientés viennent d’être dévastées par une persécution à peine éteinte. De même l’ Aurelianus bénignien succède à Sévère, tandis que l’Aurelianus sénonais, originairement, n’a pas de rang marqué dans la série des empereurs, et a l’air d’un præses plutôt que d’un imperator.

Cette seconde explication nous attire davan- • tage. Elle est en effet plus conforme au cours ordinaire des choses. Il y a disproportion entre* le grand développement donné par la légende à la persécution aurélienne, les fréquentes interventions personnelles du persécuteur, d’une

part, et, d’autre part, le germe qu’a pu fournir une pièce hagiographique telle que la Possio la de saint Symphorien, où Aurelianus n’est cité que comme prince régnant. Enfin, cette passion elle-même peut avoir été écrite sous l’influencé de la ‘donnée légendaire : il faut alors à cette donnée trouver une explication, et la plus naturelle est l’intervention véritable, dans quelques martyria, d’un Aurelianus ou Aurelius, unique ou multiple (1).

Ancienne et constante opinion sur l’époque DU MARTYRE DE SAINT BÉNIGNE. — A Ce Compte, quelle peut avoir été l'époque du martyre de saint Bénigne ?

En se plaçant sur le terrain purement historique, il n’y a rien à dire.

Mais, en restant sur celui de l’interprétation de la légende, voici ce qu’on entrevoit.

Nos plus anciens hagiographes paraissent fixer la mort de saint Bénigne au commencement du troisième siècle.

En effet, une date est assez exactement donnée par ces vieux auteurs, celle du martyre de saint Irénée. Ils savaient que cet événement fut un épisode de la persécution de Sévère. Tout leur écart était de confondre, avec les massacres politiques de Lyon (197), les rigueurs exercées dans la même ville contre les chrétiens, quelques années plus tard seulement. Or, dans leur hagio-

(I) Les Actes de saint Symphorien, qualifiés sincères et classés les premiers, pourraient n’être que l’abrégé d’une des rédactions plus développées, restées presque toutes inédites. On ne juge bien de l’âge des pièces de ce genre qu’après avoir confronté ensemble un assez grand nombre d’éditions : ce qui n’est pas possible, dans le cas présent, à moins d’une, nouvelle recherche des anciens manuscrits. Hadrien de Valois ( Notit . Gallicir., p. 172) témoigne avoir rencontré une passion de saint Symphorien rappelant la construction du castrum de Dijon par Aurélien. « Hæc in venio, dit-il : Eo quod Divionem castrum quod ipse construi jusserat expeteret (Aurelianus imperator), ad Àugustudinensem dirigit urbem TTeraclium quemdam profani spiritus consularem. » C’était évidemment l’un des textes remaniés pour la formation des cycles : le passage rapporté prouve que le rédacteur avait suivi l’arrangement qui eut le plus de vogue, et qui fait de Sens le foyer de la persécution aurélienne. Mais, vu la grande et rapide diffusion du culte de saint Symphorien, il y eut des transcriptions nombreuses des anciens textes, et il importerait de les connaître. Plus on lit les « Actes sincères » de ce martyr, plus on y soupçonne la touche d’une main qui aurait çà et là supprimé quelque chose.

En tout cas, ces Actes ou ceux dont ils dérivent, datant d’environ 450, sont d’une assez basse époque pour que la légende d’une violente persécution locale, «sub Aureliano imperatore, » ait pu naître avant leur rédaction. Cette légende y règne en plein, et sans ombre de concordance avec le martyrium raconté. Le vent de la persécution souffle, dit-on, avec fureur; dans les murs d’Autun réside — en mission extraordinaire nécessairement — le consulaire Héraclius, qui recherche et punit les chrétiens. Cependant un seul trouve la mort, au-devant de laquelle d’ailleurs son héroïsme l’a conduit.

logie, tout gravite autour de. cette date. Une survivance est prêtée à saint Polycarpe pour qu’il puisse l’atteindre. Aurelianus paraît dans le même temps. Mais, remarquons-le, l’apparition d’ Aurelianus ne crée pas, comme celle de saint Polycarpe, un anachronisme certain. Car, si ce nom n’est pas purement générique, et dès lors sans portée ; s’il appartient à un persécuteur réel, élément du type qui s’est formé, ce persécuteur, historiquement parlant, n’est pas Aurélien, et l’insistance des hagiographes à le donner pour successeur à Sévère laisse place tout au moins à l’hypothèse que ce soit un subalterne des princes syriens, élevé par la légende à la dignité de ces princes et rangé dans leur dynastie. Il est sûr que les rédacteurs de nos passions n’ont point, par un calcul intéressé, rapproché les principats de Sévère et d’ Aurélien, en supprimant frauduleusement les règnes intermédiaires : ces naïfs auteurs ignoraient pareilles habiletés. Leur vraie pensée sur l’ Aurelianus a été exposée précédemment : ils envisageaient le type éclos dans les imaginations, mais l’individualité qui en était l’origine leur échappait. On peut même aller plus loin. Encore que quelques-uns d’entre eux eussent identifié fi Aurélien légendaire avec fi Aurélien historique, que celui-ci fût devenu — ce qui ne paraît pas — l’objectif visé par eux, et qu’enfin, par ignorance ou distraction, ils eussent cousu son règne à celui de Sévère, ils n’auraient

Une composition certainement due au rédacteur des Actes est l’édit impérial rapporté par lui. Si l’on veut un exemple de la teneur et des clauses d’un édit authentique, voici la lettre 80 de saint Cyprien, relative à l’édit de 258.

« Quæ autem suntin veroita sehabent: Rescripsisse Valerianum ad senatum ut episcopi et presbyteri et diacones in continenti animadvertantur ; senatores vero et viri egregii et équités romani, dignitate amissa, etiam bonis spolientur, et, si ademptis facultatibus christiani esse perseveraverint, capite quoquemulctentur ; matronæ ademptis bonis in exilium relegentur ; cæsariani quicumque, vel prias confessi fuerant vel nunc confessi fuerint, confiscentur, et vincti in cæsarianas possessions descripti mittantur. Subjecit etiam Valerianus imperator orationi suæ exemplum litterarum quas ad præsides provinciarum de nobis fècit. »

Nous expliquons et traduisons :

Saint Cyprien avait envoyé des exprès à Rome pour s’informer des progrès de la persécution. Il en obtint ces renseignements : « L’empereur Valérien a adressé au Sénat un rescrit contenant les prescriptions suivantes : les évêques, les prêtres et les diacres seront punis de mort sans délai ; les sénateurs et tous les hommes d’un rang élevé, les chevaliers romains, seront privés de leur dignité et de leurs biens, et s’ils persistent à rester chrétiens, ils seront décapités ; les dames romaines subiront la perte de leurs biens et l’exil ; tous les affranchis impériaux qui se sont déclarés ou se déclareront chrétiens seront dépouillés de leurs biens au profit du fisc, mis aux fers et envoyés dans les terres du domaine. Valérien a joint à ce rescrit copie des lettres qu’il a envoyées aux gouverneurs des provinces contre les chrétiens. »

pas pour autant fait descendre saint Polycarpe et saint Irénée jusqu’en 270-275 ; ils auraient plutôt fait remonter au temps des princes syriens l’empereur dont ces deux dates inscrivent le règne : en cela eût consisté leur méprise ; c’est ce qui semble plus certain, après confrontation de tous leurs écrits.

Il est donc fort probable que la date ferme, considérée par nos hagiographes, est celle du martyre de saint Irénée, et que ces auteurs oui voulu dire : saint Bénigne est mort peu après saint Irénée.

Une objection surgit. Les Actes de saint Bénigne — nous l’avons observé dans une note — peuvent avoir existé d'abord à l’état isolé de simple passion liturgique, par conséquent sans le début où saint Irénée intervient. Mais, en admettant cette hypothèse plausible, il reste néanmoins que le nom de saint Polycarpe a dû — plus sûrement que celui d’Aurelianus (1) — figurer dans la rédaction première des Actes de saint Bénigne, ainsi que dans ceux de saint Andoche et dans ceux de saint Andéole. Telle est en effet la principale raison d’être de notre cycle de légendes. De même qu’on a réuni les martyrs de Besançon et de Valence, disciples de saint Irénée ; de même on a groupé les disciples de saint Polycarpe : d’abord saint Bénigne, saint Andoche et saint Thyrse, puis , saint Andéole. Saint Symphorien et les Trois Jumeaux furent adjoints au cycle bénignien, comme les plus

(1) On a vu aussi, dans une des notes précédentes, que toute une filiation de martyrologes omet le nom d’Aurelianus à propos de saint Bénigne.

(2) S’il suffisait de la perpétuité d’une tradition pour en garantir la valeur, on pourrait affirmer sans crainte que saint Bénigne est mort au commencement du troisième siècle, sous les princes syriens. Jamais, dans l’abbaye gardienne du tombeau du martyr, on ne voit se manifester ou du moins prévaloir d’autre opinion. Quelques variations se produisent à raison des efforts tentés pour expliquer PAurelianus. Mais ce n’est ni avec Marc-Aurèle, ni avec Aurélien que l’on identifie ce personnage, c’est avec un empereur de la dynastie de Sévère, tantôt Caracalla, tantôt Élagabal. Hugues de Flavigny, qui fit un long séjour à Saint-Bénigne et y rédigea en grande partie sa Chronique, marque, il est vrai, à la date d’Aurélien (pour lui 276) la mort du martyr de Dijon. Mais qu’il se soit ici inspiré d’un document local, rien ne l'indique.

Le fait de la perpétuité signalée ne saurait être méconnu. « A Sévère succède Aurelianus, à un méchant prince un prince plus méchant, » écrit le clerc de Langres (seconde passion des Jumeaux, septième siècle commençant). Ensuite le rédacteur — en première ou deuxième main — des Actes de saint Andoche (septième, huitième siècle) répète à peu près ces mots, et sa pensée s’arrête bien au temps des princes syriens, car il met nos martyrs en relation avec Zacharie, le véritable successeur de saint Irénée sur le siè^e épiscopal de Lyon. Or il y a là un écho des primitives traditions de l’abbaye. Les auteurs de la passion versifiée de saint Bénigne et de la Chronique du monastère — documents à peu prés contemporains, dixième, onzième siècle — déclarent que le « relator

illustres néophytes des apôtres du pays éduen et lingon, d’après F histoire ou la légende.

Or compter saint Bénigne parmi les disciples de saint Polycarpe .c’était, pour nos anciens hagiographes, le faire contemporain de saint Irénée et placer sa mort sous Sévère ou ses successeurs.

La donnée de l’hagiologie primitive paraît doncêtre celle-ci : saint Bénigne souffrit le martyre au commencement du troisième siècle (2).

Vraisemblances en faveur de cette opinion. — Cette donnée serait-elle traditionnelle ou conjecturale?

On n’a que la supputation des vraisemblances pour s’aider à porter un jugement à cet égard.

Voici les vraisemblances qui apparaissent.

Les apôtres de la future Bourgogne, dit la légende, étaient orientaux et disciples de saint Polycarpe. — H y a là, dans une mesure, quelque fond de vraisemblance, car les deux grandes cités de Lyon et d’Autun comptaient des Asiates ou Grecs parmi leurs habitants ; et l’église de Lyon, à ses débuts, était en relation intime avec celles d’Asie et de Phrygie.

Nos missionnaires avaient leur centre ecclésiastique à Lyon. — C’est conforme à l’histoire des églises de la Gaule aux deuxième et troisième siècles.

Au temps de saint Irénée, les chrétientés des E chiens, des Lingons et des Séquanes étaient

historicus » a confondu les noms et les époques, qu’il s’est trompé en plaçant immédiatement après Sévère l’imperator Aurelianus, et que, vu la durée probable de l’apostolat de saint Bénigne, il s’agit d’Élagabal, appelé indifféremment, disent-ils, Aurelius ou Aurelianus. Et, certainement, ni l’un ni l’autre ne visent d’aucune façon Aurélien. La fin tragique du persécuteur, que la passion en vers rappelle ainsi :

Tanto peracto scelere,

Cœsar cliscedit concile Pœnas daturus proxime Justo Dei examine,

n’est pas l’attentat de Ccenophrurium, rien n’autorise à le croire : c’est plutôt la fin d’Élagabal historiquement connue, ou le châtiment providentiel qui frappa le comte Aurelianus dont nous avons parlé (voir précédemment, p. 32-33, note 1). Une note écrite vers l’an 1500, au bas d’un folio d’un martyrologe de Saint-Bénigne, porte que le saint est mort « sub Aureliano imperatore anno incarnation is Domini 220. » (Bibl. de Troves, ms. 210, kl. nov.) Enfin, les Bénédictins de Saint-Maur, en 1668, faisaient graver dans la crypte de Saint-Bénigne une inscription rappelant que le saint avait souffert « imperatoris Caracalla; jussu... anno reparatæ salutis CCXV. » L’office propre du saint martyr publié en 1709, texte et traduction, porte dans la traduction des leçons « Marc-Aurèle », mais dans le texte latin « Aurelius » sans plus de précision ; c’est toujours la donnée primordiale. Le nom de Marcus Aurelius ne paraît dans les leçons de saint Bénigne qu’en 1753. Mais encore c’est au Proprium Divionense édité par Mer Claude Bouhier, et non au bréviaire de l’abbaye.

régies par de simples prêtres. — Conformité encore avec l’histoire.

Ces prêtres exerçaient néanmoins un véritable apostolat parmi des populations en majeure partie païennes. — Assertion exacte.

D’après Grégoire de Tours, d’une part, on avait enseveli saint Bénigne dans un grand sarcophage, qui était disposé d’une manière apparente, et l’on avait bâti une crypte sur ce tombeau . D’après les Actes, d’autre part, le l'ait se serait accompli au commencement du troisième siècle. — Concordance avec les données historiques : la pleine liberté des sépultures exista jusqu’à Valérien (257).

Saint Bénigne fut jugé par un Aurelianus successeur de Sévère. — Au temps de Caracalla paraît un Aurelianus, haut personnage, ayant achevé son cursus honorum, sénateur, consul, pourvu de grands biens (1). Lorsque Caracalla eut été assassiné et que Macrin lui succéda, les soldats réclamèrent du nouvel empereur la mort de cet Aurelianus. Celui-ci avait encouru la haine des légionnaires ou des prétoriens, dans les commandements qu’il avait exercés. Macrin se refusa d!abord à l’exécution demandée, puis, redoutant l’influence d’ Aurelianus et craignant d’être dénoncé par lui comme auteur du meurtre de Caracalla, il finit par le sacrifier au ressentiment de l’armée. La mort d’Aurelianus causa de l’émoi dans Rome, parmi les sénateurs : elle doit dater de la fin de l’année 217. Aurait-on là le juge de saint Bénigne? On ne peut que poser ce point d’interrogation. D’ailleurs beaucoup de magistrats ou officiers romains sont restés inconnus en histoire, et plusieurs, à toute époque, ont pu s’appeler Aurelianus ou Aurelius. Ce dernier nom, plus fréquent que le premier, se rencontre aussi sous Caracalla : Macrin eut parmi ses complices les deux frères Aurelius, surnommés l’un Némésien, l’autre Apollinaire; chacun d’eux était tribun d’une cohorte prétorienne. Caracalla lui-même aurait

(1) Dion Cassius, ffist. rom., éd. Gros etBoissée, Paris, Firmin- Didot, 1870, tom. X, pp. 428, 452.

(2) Il y a maints exemples résultant des usages onomastiques, des habitudes graphiques, ou enfin d’une erreur de lecture, qui attestent un facile échange entre Aurelius et Aurelianus, comme entre tous jes noms propres qui ne diffèrent que par une variation de désinence. Voici pour Caracalla deux remarques en ce sens, non sans intérêt.

Les Romains avaient coutume de graver sur les édifices publics les noms des princes régnants, et celui du procurateur « curans et dedicans ». Or plusieurs inscriptions de ce genre portant les noms de Sévère et de son fils Aurèle-Antonin (Caracalla), ont été. déchiffrées, par les premiers qui les ont découvertes, de façon à donner Aurelianus pour Aurelius. Lecture fautive, occa-

pu présider au jugement de saint Bénigne, pendant son voyage en Gaule, à la fin de l’année 212. Son nom Aurelius se prête à une transformation en Aurelianus. De fait le successeur de Sévère est nommé Aurelius dans les Actes des martyrs de Valence, et Aurelianus dans les Actes des martyrs de Besançon (2).

Mais toutes ces vraisemblances subsistentelles, du moment que la légende identifie le meurtrier de saint Bénigne avec Aurélien, fondateur des remparts de Dijon ? — N’importe où Grégoire de Tours ait puisé la donnée de l’imperator Aurelianus construisant fe castrum Divionense, il y a là, sans nul doute, autre chose qu’une fiction ; c’est une tradition orale, basée sur quelque réalité. D’autre part, rien n’explique mieux la persistance de cette tradition que le synchronisme de la fondation d’une forteresse à Dijon et du martyre de saint Bénigne. Mais ce synchronisme est-il historique? N’est-il pas le résultat d’une conjecture, ou d’une confusion entre deux homonymes, princes ou légats ? Quoi qu’il en soit, en l’admettant comme réel, on ne peut établir que le fondateur du castrum soit Aurélien, plutôt que cet Aurelius ou Aurelianus qui est devenu dans les traditions un type légendaire. Or ce personnage reste trop dans l’ombre, son époque est trop indécise pour que le synchronisme rappelé crée un conflit avec les données précédentes, et fasse évanouir les vraisemblances constatées.

A ces observations et raisonnements nous ajouterons une page d’histoire.

Sous Sévère et sous Caracalla des travaux considérables furent exécutés dans tout l’empire : tracé de nouvelles routes, réfection des anciennes, construction de castella et d’oppida, érection de temples, etc. Des inscriptions commémoratives de ces travaux se sont déjà retrouvées en très grand nombre. Il n’est pas de règne qui nous ait laissé plus de pierres écrites que ceux de ces deux empereurs.

sionnéc par les abréviations et par cette disposition du texte assez fréquente :

. . PRO SALVTE

m. Avrellian

Tonini .

(Orelli, t. I, n*» 923; Bull, ùpigraph. de la Gaule, t. III, 1883, pp. 145 et 215.— De même, nous l’avons dit plus haut, les transcripteurs usaient jadis d’une certaine latitude pour l’emploi des finales -ius ou -ianus dans les noms propres. L’auteur de la passion versifiée de saint Bénigne prend toute liberté à cet égard. Aussi le rédacteur de la Chronique observe à bon droit que le juge du martyr s’appelait, dans les documents, Aurelianus et Aurelius.

Fait indubitable, au temps des princes syriens, des détachements des légions étaient établis en permanence dans quelques-unes des stations échelonnées sur la voie romaine, entre Chalon et Langres, notamment à Tilchâlel, distant de Dijon de 25 kilomètres. Deux inscriptions sortant de cette bourgade nous l’attestent. Elles mentionnent deux soldats en activité de service. L’un était contemporain de Septime Sévère ou de Caracalla, comme l’indiquent ces mots : « miles legionis VIII Antoniniann Aug. )), le surnom d’Antoniniana n’ayant été en usage que sous ces deux princes, peut-être même sous le second seulement. L’autre soldat servait en l’année 226, époque d’Alexandre Sévère : il appartenait à la légion XXII Primigenia. Une inscription dijonnaise porte le nom d’un vétéran de la m'ême légion, mais elle n’est point datée (1).

Caracalla, entouré de ses prétoriens, parcourut pendant deux automnes consécutifs, en *212 et 213, la voie qui conduisait de Lyon aux bords du Rhin, par Chalon et Langres. Il se faisait précéder, assez à l’avance, d’une partie de ses troupes, sur les routes qu’il devait suivre. La tache de cette avant-garde était de tout disposer pour le passage de l’empereur. « Il nous fallait, dit Dion Cassius, lui préparer à nos frais, des demeures de toute sorte et des gîtes somptueux, même pour les plus courts voyages. Dans les villes où l’on supposait qu’il resterait quelque temps, c’étaient des cirques, des amphithéâtres que nous devions construire. Il faisait détruire ensuite la plupart des édifices élevés pour le recevoir. »

Dans le premier de ses deux voyages en Gaule, Caracalla commit tant de violences^ que sa cruauté devint proverbiale.

Pour le second, qui se termina par une guerre d’escarmouches contre les Allemands et les Cattes, peuples voisins de Mayence, voici des traits que raconte Dion Cassius. « Pendant son expédition contre les Allemands, Antonin ne

(1) Lejay, Inscriptions antiq. de la Côte-d'Or, Biblioth. des Hautes Études, 1889.

(2) Nous n’avons pas énuméré toutes les coïncidences. Celle-ci peut être notée encore. L’Aurelianus de saint Bénigne ressemble singulièrement à l’ Antonin de saint Alexandre de Baccano (voir précédemment, p. 36, note 3). L’attention donnée par le prince à des constructions, son culte fervent des idoles, l’espionnage recommandé et mis à profit, un même genre de procédure, la même série de supplices infligés, l’édification d’une crypte pour ensevelir le saint : autant de traits qui rapprochent les deux martyria. Il y a même à Baccano un Cornelianus qui fait songer au Cornélius de Valence. Mais cela n’est-il pas fortuit ? — Autre observation : Adon

rencontrait pas un site propre à être habité sans répéter cette prescription : Que l’on construise ici une forteresse ; que l’on bâtisse une ville ! Il donna aussi à certaines localités des surnoms empruntés à ses noms. La patience avec laquelle on souffrit tous ses caprices lui inspira les dernières audaces, et il traita comme ses plus redoutables ennemis ceux qu’il était venu, disait-il, secourir. Il convoqua leur jeunesse, sous prétexte de l’incorporer parmi les troupes mercenaires, la fît tout entière entourer à un signal qu’il donna en élevant son bouclier, tailla en pièces ce qu’il put, et se saisit de ceux qui prirent la fuite au moyen de cavaliers lancés dans toutes les directions. »

Sous Septime Sévère et plus encore sous son fils, la haute influence appartenait aux hommes d’armes ; le soldat était tout ; dressé à l’espionnage, à la délation, il épousait avec zèle les ressentiments et les soupçons du prince. Celui-ci centralisait tous les services autour de sa personne, et composait sa suite d’un grand nombre de fonctionnaires et de comités très puissants.

On voit par ces détails que le cadre historique où la légende semble placer le martyre de saint Bénigne, se prête fort bien aux scènes et aux circonstances qui sont rapportées.

Conclusion. — Que conclure maintenant?

Rien, car la légende est une base trop fragile.

Ou plutôt nous conclurons qu’il faut réserver son jugement. Il se peut que tant de coïncidences ne soient pas vaines (2). Quelques traditions devaient exister au sujet des saints du pays. Pourquoi, à Saulieu, saint Andoehe et saint Thvrse sont-ils présentés comme missionnaires, et saint Félix comme habitant de la localité? D’où vient que Grégoire de Tours appelle saint Valérien de Tournus parent de saint Marcel de Chalon, « et sanguine et agone propinquus » ? Que signifient ces particularités que nous avons soulignées, en étudiant les Actes < le saint Bénigne ?

nous a conservé de la passion de saint Alexandre (au 26 novembre, anniversaire d’une translation, Migne, P. L., t. 123) un résumé qui la défigure entièrement, et qui avait mis Tillemont en complète défiance. L’édition publiée par les Bollandistes (21 septembre) n’est pas indemne de remaniements, mais elle offre des détails qui font revenir du jugement de Tillemont. Enfin des découvertes récentes à Baccano ont prouvé le fond de vérité contenu dans la légende. Or la passion de saint Bénigne et les autres du cycle sont des éditions de seconde ou troisième main. Ne faut-il pas, en les appréciant, s’inspirer quelque peu de l’expérience faite au sujet des Actes de saint Alexandre?

Tous les souvenirs n’étaient pas éteints. Il n’y a pas à tenir compte de l’arrangement des cycles, et il est regrettable que notre hagiographie primitive nous parvienne avec les déformations qu’elle a subies dans des combinaisons plus que hasardées. Néanmoins, c’est agir sagement, c’est faire œuvre de critique, que de conserver ces vieux documents, si défectueux qu’ils soient, dans ce qu’ils offrent de vraisemblable, et d’attendre que le jour se lève sur ces ténèbres, grâce à une inscription qui surgira du sol. Alors peutêtre aura-t-on le mot de l’énigme.

Fausse inscription grecque. — Une inscription grecque, rappelant les deux persécuteurs de saint Bénigne, l’empereur Aurelius ou Aurelianus et le comte Terentius, a beaucoup fait parler d’elle, aux dix-septième et dix-huitième siècles. Le P. Van Hoof y est naturellement revenu en traitant de saint Bénigne^ dans les Acta Sanctorum. Mais la pierre qui lui fut montrée, n’est point celle qui portait l’inscription. Il y eut en effet deux pierres sculptées, d’un dessin symétrique, les personnages étant tournés en sens inverse. Celle qu’a vue le P. Van Hoof et qui est encastrée dans le mur d’un hôtel de la rue Chabot-Charny, voisin de la place Saint-Étienne, n’a jamais reçu d’inscription. L’autre, disparue depuis longtemps, portait un texte grec, lu par plusieurs archéologues, et ainsi relevé :

T fi M1TPA rENITH O Aï' PEA . TOC

T O TEPEINTIi! T II H P ET H

Cette seconde pierre provenait de démolitions des murs du castrum exécutées au quinzième siècle, et se voyait dans l’hôtel delà rue Jeannin, n° 1, successivement possédé par les familles Fremyot, Dumay et Dutartre. Elle finit par être employée dans des constructions, vers le milieu du dix-huitième siècle. Plusieurs dessins en ont été publiés. Un dessin original par Dubois est conservé à la Bibliothèque de Dijon, ms. 4061 2 3. M. Mallard (rue Longepierre) possède les dessins de chaque pierre séparément.

D’après les renseignements découverts à ce sujet, l’inscription grecque n’est autre chose que

(1) Voir Ad. SS., Ier nov. ; — Cabin. de M. Mallard, rue Longepierre, Dijon ; — Arch. delà Côte-d’Or, Statistique du dèp. de la Côte-d'Or, registre ms. par Vaillant, I, pp. 568 et suiv. ; *— Bibl. de Dijon, ms. 406 1 et 406 2 Legouz de Gerland, Dissertât, sur l'orig. de Dijon, 1771, p. 100.

(2) De Caumont, Cours d'antiquités, t. II, pp. 345-347, 355.

(3) Sur la tour du Petit-Saint-Bénigne, voir Bulletin d'hist. et

le jeu d’un amateur, et ne peut être antérieure au seizième siècle. Comme le personnage sculpté était un archer vêtu d’une tunique et de braies, à la façon du dieu Mithra, quelqu’un aura voulu adapter à cette divinité l’image représentée. Alors fut gravé le texte grec, et l’on sculpta en même temps les attributs de Mithra, un serpent, un lituus , un bonnet phrygien. Un éclat de la pierre, qui se sera détaché avant ou après le travail du lapicide, empêchait de reconnaître si l’auteur de cet amusement avait adopté le nom d’Aurelius ou celui d’Aurelianus (1).

Tour du Petit- Saint-Bénigne. — La tradition déclare que c’est dans la Tour du Petit- Saint-Bénigne , rue Amiral-Roussin, n° 23, que le martyr de Dijon fut incarcéré. Cette tour fait partie des fortifications construites au quatrième siècle ou au troisième. Elle devint avant 1185 une chapelle de Saint-Bénigne, dite aussi chapelle du Vicomte, parce qu’elle se trouvait dans les bâtiments de la vicomté. Mais on ignore l’époque exacte de l’érection de ce petit sanctuaire, maintenant délaissé, et l’initiative à laquelle il est dû. Quoi qu’il en soit, ce semble être, au plus, un monument commémoratif ou représentatif. Si le choix du vocable tient à quelque souvenir populaire, plus précis que celui de l’incarcération de saint Bénigne dans le castrum Divionense, ce souvenir a pu être que l’emplacement de la maison du vicomte désignait vaguement celui de la prison du martyr. Il est possible en effet que cette maison ait d’abord été l’habitation du comte, et qu’elle' ait remplacé le prœtorium romain (2). Des faits analogues se présument en plusieurs villes. On conçoit, dans ce cas, comment serait venue l’idée de dédier à saint Bénigne la chapelle érigée en un tel logis. La tour offrit naturellement son abside. Ainsi, à Autan, une tour des remparts forma le sanctuaire de l’église Saint-André; ainsi, à Dijon, deux autres tours du castrum devinrent des chapelles à Saint-Étienne. De plus, c’était, l’usage de placer les prisons dans les tours, et celles de la maison du vicomte ont pu avoir cette destination (3).

Les propriétaires du Petit-Saint-Bénigne en-

d'arclièol. religieuses du dioc. de Dijon, livr. de mai-juin 188 ! ; — Mèm. de l’Académie de Dijon, séance de 1810, pp. 43 et suiv. ; séance de 1813, pp. 66 et suiv.; Archiv. de la Côte-d’Or, G, liasse 227, et reg. 134, fol. 178; it. H, Commanderie de la Madeleine.

La tour du Petit-Saint-Bénigne, vendue par les héritiers des vicomtes à Jean Bonnot, fut cédée par celui-ci aux Religieux

tourent ce lieu de respect, et en accordent volontiers l’accès aux pèlerins.

Légende de saint Bénigne interprétée par l’i-iistoire. — Si quelqu’un veut se représenter le martyre de saint Bénigne en s’en tenant au cadre de la légende interprété d’après l’histoire, voici un arrangement vraisemblable.

La seconde ou la troisième année de Caracalla, quand ce prince parcourait, avec les cohortes prétoriennes, la route tracée à moins d’un kilomètre de Dijon, cet oppidum déjà florissant attira l’attention soit de l’empereur lui-même, soit d’un officier de l’armée. Il y eut séjour, ordre donné d’élever quelque ouvrage militaire, surveillance des travaux mis en construction. C’était l’époque où le zèle de saint Bénigne multipliait à Dijon les néophytes. Des païens irrités dénoncèrent l’apôtre, qui dut aussitôt s’éloigner. Il fut traqué, saisi dans la villa d’Épagny, et traduit devant le juge de passage, dont l’autorité, d’un degré supérieur, effaçait celle du magistrat local. La procédure habituelle eut son cours : interrogatoire, torture, emprisonnement. Un jour, on voulut ébranler la constance du martyr, en le conduisant à un temple. Les temples n’étaient point rares à Dijon, et ils ne manquaient pas de splendeur, comme l’attestent les somptueux débris retrouvés dans la muraille du castrum. L’inébranlable fermeté du martyr aiguisa la cruauté de son juge. Celui-ci le fit enfermer dans un cachot avec une meute de chiens. Le fait n’a rien qui surprenne : les chefs des établissements for-

Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, dont l’établissement était sous le vocable de la Madeleine. Cette tour, certainement cylindrique du côté extérieur de l’enceinte (midi), a dû être rectangulaire du côté opposé; elle l’est du moins depuis 1755, époque à laquelle le commandeur Claude Languet « a fait réparer à neuf la meilleure partie de ladite tour du costé de septentrion. » Elle renfermait trois étages voûtés, que l’on retrouve encore, modifiés plus ou moins. Jj’étage du milieu, maintenant un hangar, formait la chapelle proprement dite, « dans laquelle — dit l’inventaire de 1728 — on descend par cinq ou six marches de pierre que ledit sieur Commandeur (Claude Languet) afait poser à neuf. » La porte s’ouvrait sur une petite cour, au nord, et un unique vitrail, du même côté, éclairait la chapelle. « Sous ladite chapelle — ajoute l’inventaire de 1 702 — est un souterrain, où l’on dit que saint Bénigne a été martyrisé. Dans ledit souterrain existe encore un autel en pierre, ledit souterrain interdit... Au-dessus de ladite chapelle... une chambre voûtée, la voûte en bon état; les quatre petites croisées ne sont garnies ni de châssis, ni de vitres, ni de volets. » Trois de ces fenêtres donnant au midi sont visibles encore de la cour de 1! hôtel n° 15 de la rue Charrue. La quatrième, qui donnait sans doute au nord, a été

tifiés nourrissaient dans les tours des chiens très ardents et d’un odorat subtil, afin d’être avertis par leurs aboiements de l’approche de l’ennemi (1). Enfin, avant de se remettre en route, le persécuteur ordonna d’achever l’héroïque patient dans sa prison. Des soldats exécutèrent cet arrêt. Non contents de transpercer saint Bénigne de leurs lances, ils saisirent une barre de fer, lui en assénèrent un coup violent derrière la tête, et aussitôt la victime expira. Durant les supplices qui s’étaient succédé, le saint, insensible à ses maux, n’avait cessé de prêcher Jésus- Christ à tous ceux qui l’entouraient.

Les chrétiens, ayant obtenu les restes de l’apôtre, bâtirent une petite crypte, y placèrent un sarcophage de fortes dimensions, mais d’un travail vulgaire et sans aucun emblème; puis, la déposition eut lieu selon le rite du temps : le corps, lavé, oint d’aromates, enveloppé d’un linceul, renfermé peut-être dans un cercueil, fut mis au sépulcre, les fidèles tenant des flambeaux et psalmodiant.

Ce tombeau, c’était l’Évangile prenant possession du pays, et jetant ses racines aux profondeurs du sol.

L’humble chapelle qui l’abritait devait grandir avec les âges, et élever un jour son faîte audessus de tous les monuments de Dijon.

Une courte notice sur les origines de Dijon complétera utilement l’Introduction à l’Histoire de l’église Saint-Bénigne.

démolie avec tout le pan de mur où elle était percée. L’autel du souterrain est encore à sa place.

On ne peut guère faire remonter au sixième siècle la tradition plaçant en ce lieu le martyre de saint Bénigne, à raison du silence gardé à cet égard par le rédacteur des Actes et par Grégoire de Tours. L’hagiographe eût rappelé ce détail topique. Grégoire aurait eu à raconter quelque trait de la vénération populaire pour un lieu si propre à émouvoir la piété des fidèles.

Il y a là, semble-t-il, une tradition née du besoin, trop communément éprouvé, de préciser et de localiser outre mesure certains laits connus plus vaguement.

La première mention que l’on trouve de la chapelle est d’environ 1185. Jean II, archevêque de Lyon, écrit à Guillaume II, abbé de Gîteaux et à A., archidiacre de Dijon, à propos de la chapelle du vicomte et de l’église des lépreux (la Maladière, au nord de Dijon), dont les chanoines de Saint-Étienne se plaignaient d’avoir été dépouillés.

(1) Végèce, 1. IV, ch. 26. — « Illud quoque usus invenit ut acerrimos ac sagacissimos canes in turribus nutriant, qui adventum hostium odore præsentiant latratuque testentur. »

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