‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 19 sur 89 · AMBASSADE PRÈS D'ACHILLE · texte numérisé non relu

AMBASSADE PRÈS D'ACHILLE

Ulysse , Phénix et Ajax pressent Achille de reprendre les armes et de repousser Hector. Ulysse commence :

« Divin fils de Pelée , recevez nos actions de grâces pour le bon

accueil que vous nous faites ! Nous jouissons de l'abondance des festins, soit dans la tente d'Agamemnon , soit maintenant dans la vôtre : nous ne saurions être reçus avec plus de magnificence. Mais, hélas! ô favori de Jupiter! les plaisirs des festins ne nous touchent plus, une grande calamité est toujours présente à nos esprits consternés ! nous ignorons si notre flotte brillante sera sauvée ou perdue, à moins que vous ne déployiez votre courage invincible. Les Troyens audacieux et leurs alliés , venus de plages reculées, ont assis leur camp près de nos remparts ; ils ont allumé sur tout le rivage un grand nombre de feux , et déclarent que rien ne les empêchera de se précipiter sur nos vaisseaux. Jupiter leur montre des signes favorables en faisant gronder sa foudre. Hector, dans l'ardeur qui l'enflamme, jette de tous côtés des regards furieux; fier de la protection de Jupiter, il ne respecte ni les hommes ni les dieux ; dominé par une rage indomptable, il supplie à haute voix la divine aurore de paraître à l'instant même. Il se promet alors d'arracher de nos poupes élevées les images des dieux , de consumer nos vaisseaux par les flammes dévorantes, et d'immoler, au milieu de l'épaisse fumée, les Grecs épouvantés. Ah ! combien je crains que les dieux n'accomplissent toutes ces menaces , et que nous ne soyons destinés à périr loin de la vaiUante Grèce , sous les murs de Troie ! Mais levez-vous , et si votre cœur est enflammé de courage , sauvez enfin les Grecs accablés par la furie tumultueuse des Troyens. Si vous balancez plus longtemps, vous serez, à l'avenir, pénétré vous-même de douleur, et les maux , portés à leur comble, seront sans remède ; songez donc , avant qu'ils arrivent , à écarter des Grecs celle destinée fatale.

» Cher ami, quelles n'étaient pas les exhortations de Péléc, votre père , le jour qu'il vous envoya de Phthie vers Agamemnon ! Mon fils, disail-il, 3Iinerve et Junon , si telle est leur volonté, te donneront la valeur ; toi , apprends à vaincre un cœur trop supeibe ; la douceur a des charmes souverains ; si tu veux (jue toute rarmé(;,(iue les guerriers jeuiu's et vieux te respectent, ne te laisse point emporter à la funeste colère. Ainsi vous exhortait le vieillard. Vous avez oublié ses avis; mais du moins, dans cet instant, calmez-vous, et bannissez de votre cœur ce courroux qui le consuuu'. Agamemnon, pour vous apaiser, vous fait de magnili(iiii's i>résent.s. Eooutez-nmi, si vous le voulez, et je vous apprendrai tout ce quAgamemnon vient de s'engager à racltrc

entre vos mains.

• II vous donne >^('pl trépieds que n'ont jamais louches les flam-

» mes , dix talents d'or, vingt vases éclatants , douze vaillants cour- » siers qui toujours sortirent vainqueurs de l'arène ; celui qui aurait » tous les prix qu'ils lui ont fait remporter à la course , posséde- » rait les plus riches trésors. Il vous donne encore sept captives » distinguées par leur naissance et par l'industrie de leurs mains; » venues de Lesbos , il les choisit lui-même lorsque vous les em- » menâtes de cette île célèbre que vous avez conquise ; elles sur- » passent en beauté toutes les femmes. Parmi ces captives sera » celle qu'il vous a enlevée , la fille de Brisés. Prince , il atteste » par les serments les plus solennels qu'il a respecté son hon- » neur.

> Tous ces dons , vous les recevrez dès cet instant. Si les dieux » nous permettent de saccager la ville fameuse de Priam , quand » nous ferons le partage des dépouilles , vous chargerez vos vais- » seaux d'or et d'airain, et vous choisirez vous-même vingt Troyen-

> nés, qui ne le céderont en beauté qu'à l'épouse de Ménélas. Mais » si nous retournons dans Argos , Agamemnon vous nommera son

> gendre ; il veut qu'on vous honore autant qu'Oreste , ce fils uni- » que qu'il Itut élever au sein de l'abondance. Des trois filles qu'il a » dans son palais , Chrysothémis , Laodice et Iphigénie , vous » choisirez celle qui vous plaira davantage. Loin d'exiger de vous » les dons accoutumés, il la dotera d'immenses richesses, telles » que jamais père n'en combla sa fille. Il vous mettra en posses- » sion de sept villes florissantes, Cardamyle, Enope, la verte Hira, » Phérès , si renommée , Antée , avec ses creux vallons , la superbe » OEpéa, et Pédase couronnée de vignobles. Toutes ces villes sont B situées au bord de la mer, près du territoire sablonneux de » Pylos , et habitées par des peuples qui , possédant de nombreux » troupeaux , vous offriront, comme à une divinité, les plus lio- » norablcs présents , et, soumis à votre sceptre, vous paieront avec » joie de riches tributs.

» Voilà ce qu'Agamemnon fera pour vous si vous renoncez à » votre colère. Que si ce prince vous devient tous les jours plus » odieux, et que vous méprisiez ses présents, ayez au moins pitié » de tous les Grecs, qui sont réduits à la dernière extrémité, et qui » vous honoreront comme leur divinité tutélairc. Non-seulement » vous les empêcherez de périr, mais vous leur acquerrez une » gloire immortelle ; car vous allez faire tomber sous vos coups le » terrible Hector, qui vient exercer ses fureurs jusque sous vos » yeux, et dit hautement que de tous les Grecs apportés par nos » vaisseaux sur ce rivage , il n'en est pas un seul qui lui soit com- » parable. »

HOMÉHE. Ul

1 Achille lui répond : « Divin fils de Laërte, fertile en ruses, afin que vous cessiez de venir tour à tour m'assiéi^er et troubler mon repos, il faut vous dire avec franchise ce que j'ai résolu, et dont rien ne pourra m'obliger à me départir : Je hais autant que les portes des enfers celui dont le cœur n'est pas d'accord avec la bouche. Ni Agamemnon , fils d'Atrée , ni les autres Grecs ne parviendront à me fléchir. Ils ne savent aucun gré à celui qui soutient les assauts de l'ennemi et lui livre d'éternels combats; un même sort attend le guerrier qui fuit les périls et celui qui les affronte; le lâche et le vaillant obtiennent les mêmes honneurs. Qu'on ait langui dans l'indolence ou qu'on ait signalé sa valeur, on est confondu sous la même tombe. Je ne suis honoré d'aucune distinction particulière pour m'ètre agité de tant de soins, pour avoir sans cesse exposé ma vie dans les batailles. Comme l'oiseau porte à ses petits encore nus la nourriture qu'il a saisie , et souffre lui-même la Aum et la fatigue, que de nuits j'ai passées sans fermer la paupière! que de jours écoulés dans le sang et dans le carnage en combattant contre de braves guerriers pour les femmes de nos chefs! J'ai ravage douze villes avec les secours de ma flotte ; j'en ai ravagé onze dans les fertiles campagnes de Troie ; j'ai rassemblé de toutes ces villes le plus riche butin; j'ai tout donné au fils d'Atrée, qui, assis tranquillement près des vaisseaux, en retenait la partie la plus considérable, et distribuait le reste aux chefs et aux rois. Cependant il ne leur enlève pas ses dons; moi seul, de tous les Grecs, il me dépouille; il me ravit ma compagne chérie. Eh bien! qu'il la garde et s'enivre auprès d'elle de ses doux transports!

» Mais pourquoi les Grecs ont-ils déclaré la guerre aux Troyens? pour (piel intérêt Agamemnon a-t-il conduit ici une armée? n'estce pas pour venger l'enlèvement d'Hélène? n'y a-t-il donc dans la race humaine que les seuls Atrides qui chérissent leurs femmes? Tout homme sage a pour la sienne des égards et de la tendresse : j'aimais celle-ci du fond de mon cœur, quoicprolle ne fût que ma captive; mais puis(|u'il m'enlève aujourd'hui celte réccunpensc, et qu'il m'a tronqjé, (piil ne teiUe pas de me fléchir: je le coimais trop bien , il ne me persuadera pas.

» Qu'il vous consulte , vous, Ulysse , et les autres chefs , sur les moyens d'écarter des vaisseaux les flaunues enru'uiies. Sans moi, n'a-l-il pas déjà fail de grands travaux? n"a-t-il pas élc\éuncnuiraille, creusé un fossé large, profond? ne l'a-t-il pas bordé de pieux? ctccpendant il ne peut se garantir des coups de riioniicidc Hector! Tant (pic j'ai paru à la tète des Grecs, ce guerrier n'a ose coni-

» battre loin de ses remparts : il ne s'avançait que jusqu'à la porte

> Scée, et s'arrêtait sous le hêtre; là, seul, il m'attendit une

> fois, et ne se déroba qu'avec peine à ma fureur; mais j'ai résolu ï de ne plus attaquer le divin Hector. Demain, quand j'aurai sacri- 8 fié à Jupiter et à tous les dieux, et lancé mes vaisseaux à la mer,

> vous verrez, si vous le voulez et si vous y prenez quelque intérêt, » ma flotte, remplie d'ardents rameurs, fendre l'Hellespont dès les » premiers rayons de l'aurore ; et, si Neptune m'accorde une heu- » reuse navigation, j'aborde dans trois jours aux fertiles bords de

> Phthic. J'y trouverai les richesses que j'abandonnai pour suivre » aveuglément une fatale destinée; j'y apporterai d'autres richesses ï acquises par ma valeur sur cette rive , de l'or , du cuivre , du fer » brillant, et des captives distinguées. Quant à celle qu'il me donna, » le superbe Atride me l'a ravie par le plus sanglant outrage. Rapï portez-lui ma réponse sans l'affaiblir , et en présence de l'armée , 3> afin que les autres Grecs soient indignés contre lui , et se défient B des pièges où son éternelle impudence espère encore attirer plu-

> sieurs d'entre eux. Quoiqu'il ait dépouillé toute honte, il n'oserait

> me regarder en face. Je n'aurai plus de part ni à ses conseils ni à » ses entreprises; il m'a trompé; je suis victime de son injustice; » il ne me surprendra plus par ses discours. Qu'il se contente de ï m'avoir trompé une fois , et qu'il coure à sa perte sans m'im- » portuncr davantage ; car Jupiter lui a ravi l'usage de la raison.

» Je déteste ses présents, et j'ai le dernier mépris pour sa per-

> sonne. Dût-il me donner dix et même vingt fois plus qu'il ne » possède; dùt-il joindre de nouvelles richesses et m'offrir tous les » trésors d'Orchomède, et tout ce que Thèbes, en Egypte, renferme i de plus rare et de plus précieux, Thèbes aux cent portes, dont î chacune s'ouvre à deux cents guerriers avec leurs chars ; dût-il

> me donner autant d'or qu'il y a de sable et de poussière , Aga- » memnon ne vaincra pas mon cœur, et je ne me rendrai point » qu'il n'ait subi toute la peine que mérite un si cruel outrage.

» Je n'épouserai jamais la fille d'Atride, quand même elle dispu- » terait à la blonde Vénus le prix de la beauté, ou qu'elle égalerait » en industrie la sage Minerve. Qu'il cherche , parmi les Grecs , » pour cette alliance, quelque prince plus digne de lui, et qui soit î plus puissant que moi. Si les dieux me conservent et me ramènent » dans ma patrie , Pelée ne tardera pas à me choisir lui-même une » épouse. Il est dans la Grèce et à Phlhie un grand nombre de » princesses dont les pères gouvernent avec autant de valeur que

> de prudence ; c'est là que mon cœur, passionné pour la gloire, » me sollicite d'aller former de légitimes nœuds, pour y couler des

» jours fortunés avec une femme vertueuse, dans la tranquille pos- » session des biens de mes pères. Aujourd'hui le prix de la vie 1 l'emporte à mes yeux , et sur toutes les richesses dont l'opulente » Troie jouissait avant que les Grecs abordassent à ce rivage , et sur » tous les trésors que contient, au sein des rochers de Delphes, » le temple d'Apollon. On peut reconquérir des troupeaux, des

> trépieds et des coursiers à la crinière d'or ; mais il n'est pas en

> notre pouvoir de ressaisir notre âme et de la contraindre à ranimer » notre corps, quand une fois elle en est sortie avec le dernier » soupir.

» Tliétis, ma mère, m'a dit que les Parques me laissaient le choix i de deux routes pour arriver au trépas. Si je demeure ici et que je » combatte autour des murailles de Troie , je perds tout espoir de » retour, mais je remporte une gloire immortelle; si je rentre dans

> mes foyers , privé de tant de gloire , je dois jouir d'une longue » suite de jours, et ne pas arriver en peu d'instants au terme de » ma carrière.

» Jcxhorte tous les autres Grecs à m'imiter , à voguer vers leur » patrie; jamais vous ne trouverez la fatale journée d'Ilion; le bras » de Jupiter, armé d'un tonnerre, protège cette ville, et ses guer- » ricrs sont remplis d'une nouvelle audace.

> Allez donc, et, comme il convient à de fidèles députés , portez

> ma réponse aux princes de la Grèce ; qu'ils inventent un moyen

> plus sûr de sauver les Grecs et leurs vaisseaux assiégés , car celui

> qu'ils viennent d'employer ne leur a j)as réussi : ma colère est » indexible. Quant à Phénix, qu'il |)asse cette nuit dans ma tente;

> demain , il me suivra dans ma patrie sur mon navire , s'il y » consent , car je ne l'emmènerai point malgré lui. >

> Il dit , et tous demeurent dans un profond silence, consternés de son discours ; car il avait exprimé son refus dans les termes les plus énergiques. Mais Phénix , animé par le danger où était l'armée, rompit le silence, et dit, le visage baigné de pleurs:

€ Si lu as résolu de partir, divin Achille; si lu refuses abso- » lument d'écnrter de nos vaisseaux la llaminc ennemie, p;u"ce (jue » la colère domine dans ton âme, couuncnt pourrai-jc, mon cher » fils , demeurer ici , éloigné de toi ? Le res[)ectalilc Pelée m'or- » donna de te suivre le jour où il t'envoya de Phthie sin- les pas

> d'Agamemnon. Jeune encore, lu n'avais point d'expérience dans » lart périlleux de la guerre, ni dans l'int de parler, «pii tloinie • aux hommes tant de renonnuée; il voulut que je partisse aNcc U»i ' pour être ton guide, soit tpi'il fallût délibérei' ou ccnuballre. Jr

» ne voudrais donc pas, ô mon cher fds! être abandonne de toi, » quand même un dieu me prometterait de me décharger du poids » accablant des années, et de me rendre une florissante jeunesse , j> telle que je la possédais lorsque je quittai la Grèce , fuyant le » courroux de mon père Amyntor.

ï La cause de notre désunion et de mes malheurs était une belle » femme, qu'il aimait au mépris de ma mère, son épouse. Ma

> mère, tombant à mes pieds , ne cessait de m'exciter à le prévenir, » et à gagner le cœur de cette rivale, afin de lui inspirer de l'éloi- » gnement pour ce vieillard. J'obéis à ma mère, et je réussis. Mon » père s'en étant aperçu , s'emporta aux plus horribles imprécations ï contre moi. Il invoqua les terribles Furies, les conjurant que je » ne pusse faire asseoir sur ses genoux un fils né de mon sang. ï Ces formidables déesses, avec le dieu des enfers et la cruelle » Proserpine , ont exaucé ses imprécations.

» Je ne pus alors me résoudre à rester dans la maison d'un père

> irrité : une foule d'amis , de parents , m'environnaient et cher- » chaient, par des prières et par des festins , à me retenir dans le » palais ; ils égorgeaient les agneaux gras et les vigoureux taureaux,

> étendaient la chair succulente du sanglier sur les flammes de Vulï cain , et faisaient couler le vin à longs flots. On me retint ainsi » neuf jours entiers, pendant lesquels on se relevait pour me garder ï à vue ; le palais était éclairé toute la nuit ; on faisait des feux sous » les portiques et dans le vestibule qui menait à mon appartement. » Mais enfin, lorsque la dixième nuit eut amené ses noires ombres, » je rompis les barrières des portes, et, trompant la vigilance de j> ceux qui me gardaient, et des femmes de la maison , je m'élançai » facilement sur les muraifles de la cour. Je m'éloignai de ces lieux; » fugitif, je traversai les vastes contrées de la Grèce, et, entrant sur » les terres des Phthiotes, couvertes de blés et de troupeaux, j'arri- » vai chez le roi Pelée. Il me reçut avec bonté , m'aima comme un

> père aime son fils unique , né dans sa vieillesse et au milieu de » biens immenses ; il me combla de richesses , me soumit un peuple » nombreux , et , m'établissant aux bornes du territoire de Phthie, » il me fit roi des Dolopes. Quelque grand que vous soyez, divin » Achille , je puis dire que mes soins vous ont rendu tel que vous » êtes. Je vous aimais avec tendresse ; vous vouliez être toujours » conduit par moi dans les festins ; et , dans votre palais , vous ne ^ vouliez prendre de nourriture qu'étant assis sur mes genoux : » c'était ma main qui , après avoir partagé les aliments , vous les » présentait , et portait la coupe à vos lèvres. Je me souviens que » souvent, dans ces jours d'une pénible enfance, vous rejetiez le

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vin de votre bouche sur mon sein cl sur mes vêtements. Je supportais tout, et rien ne me rebutait, dans la pensée que , puis- (juc les dieux m'avaient refusé la douceur d'être père , je vous adopterais [)our mon (ils, (li\in rejeton de l'élée, et (jue vous me garantiriez un jour de l'atteinte cruelle de linlortune.

> Achille , domptez donc votre colère. Il ne vous convient point d'avoir un co'ur impitoyable. Les dieux mêmes , qui nous sont supérieurs par la vertu , par le rang et la puissance , se laissent (lécliir ; les lioinmcs qui sont cou|)aliles envers eux de (juchpie offense , détournent leur courroux en leur adressant, avec dhumblcs j)rières, de l'encens , des vœux, des libations cl des sacrifices.

» Les Prières sont fdles du grand Jupiter; boiteuses, ridées, jetant de côté un regard timi(l<', elles marchent sur les pas de l'Injure. L'Injure altièrc, d'un pied ferme et léger, les devance de bien loin , et promène sur toute la terre ses violences cl ses outrages. Les Prières la suivent pour réparer les maux (pTelle a faits. Celui qui écoute et qui respecte ces filles de Jupiter en reçoit les plus grands bienfaits; elles l'écoutent à leur tour quand il les imjjlorc. Mais quand on les rebute , quand on les repousse avec dureté, elles s'adressent à Jujjiler, et le supplient de commander à riujiu'e de s'attacher aux pas de leur superbe conteuq)teur, et de i^mir ses refn>;.

» Rendez à ces filles de Juiiilei- llionueur (pii leur appartient ; les honneurs ont un giaml pouNoii- sur les grands courages pour les désarmer.

» Si Atride ne vous condilait pas de distinctions et de présents; s'il ne l'iiisiiit p;)-; un long déliiil de ceux (ju'il vous destine encore; s'il était inllexible dans son courrou\j je ne vous exhorterais point , malgré l'extrémité où les Grecs sont livrés, à oublier vos ressentiments, et à nous secourir ; mais jiuiscpie. dans le lenq»s même (pi'il vous enrichit des dons les plus honorables . il \ous en promet d'autres pour ra\enir ; puiscpi'il vous fait solliciter par les plus illustres chefs de l'armée , (pii sont les plus chei-s anii^ «juc vous ayez parmi les Grecs, ne dédaignez point leurs démarrlies et leui-s prières. On n'a pu, jusqu'à ce moment, blàuu'r^otre courroux : désormais il n'est plus légitime. .Nous sa\ons qu(*lle a clé la gloire des héros du vieil Age : si quelqu'un d'eux se livrait à une colère véhéujcnle , il se laissait lléchir par des présents, et cédait à des parole» de soumission.

» Uélléchissez, mon (ils, l'i ce ipie je \iens de \t>us dire, et qti'un dieu ennemi des Grecs ne vous retienne point ici; il serait

ï trop tard de venir au secours de nos vaisseaux quand la flamme j» les aura dévores. Recevez donc nos présents ; venez , les Grecs » vous honoreront comme une divinité lutélaire. Mais si, après avoir » rejeté nos présents , vous vous décidez ensuite à venir combattre, » vous aurez beau procurer la victoire , ce triomphe sera moins

> honorable pour vous. »

ï Le vaillant Achille lui répond : « Phénix , mon cher père , vieil- » lard vénérable et chéri de Jupiter, je n'ai que faire des honneurs » dont vous me parlez , et je me trouve assez honoré par les seules ï faveurs du maître des dieux : c'est à lui que je m'abandonne ; » il me retiendra, s'il veut, sur ce rivage, tant qu'il me restera un I souffle de vie , et quelque force pour me soutenir.

» Je n'ai qu'une chose à vous dire , et rclcnez-la bien : c'est que » je trouve mauvais que vous veniez ici m'attendrir par vos lar- » mes , en faveur du fils d'Atrée. Cessez de prendre son parti , si » vous ne voulez pas que l'amitié que je vous poi'te se change en ï véritable haine ; vous ne devez avoir d'autres intérêts que les » miens, et vous êtes obligé d'offenser qui m'offense. Venez régner » avec moi, et partager ma gloire. Que ces ambassadeurs portent » ma réponse aux Grecs ; et vous, couchez cette nuit dans ma tente; ï demain nous délibérerons si nous devons partir ou rester. »

» Il dit, et d'un coup d'oeil il fit signe à Patrocle de faire dresser un lit pour Phénix, afin que les ambassadeurs prissent aussitôt leur congé ; mais le divin fils de Télamon prit la parole , et s'adressant à Ulysse :

« Sage fils de Laërte, retirons-nous, je ne crois pas que tous ces

> discours nous conduisent à notre but. Hâtons-nous de porter une I réponse aux Grecs, dùt-elle ne point leur être agréable; assis dans ï le conseil , ils l'attendent depuis longtemps. Mais Achille porte en » lui un cœur superbe et farouche. Quelle insensibilité ! il ne fait » aucun cas de la tendresse de ses amis , ni des honneurs par les- » quels nous l'avons distingué des autres guerriers. Cruel ! il n'est

> pas rare qu'un homme accepte le prix du sang, qu'il pardonne le j meurtre de son frère, ou même de son fils ; le meurtrier, après t avoir sacrifié une partie de ses richesses , demeure avec lui dans

> la même ville ; l'offensé calme les mouvements alticrs d'une Ame » irritée, et s'apaise. Quant à toi, Achille, les dieux ont mis dans » ton sein un cœur inflexible et barbare; et c'est une seule captive » qui allume tant de haine ! 3Iais nous t'en offrons sept de la plus » rare beauté, et avec elles beaucoup d'autres présents. Achille

» prends des senlimciUs plus doux ; respecte du moins ce toit hos- » pUalier. Nous sommes venus du milieu de l'armée sous ta tente, s et nous desirons plus qu'aucun des Grecs de te conserver notre » estime et notre amitié. >

* Achille lui répond : « Divin fds deTélamon, magnanime Ajax, » je trouve que vous m'avez parlé avec beaucoup de raison et de

> justice, mais je ne puis modérer ma colère; elle se rallume toutes » les fois que je me ressouviens de celui qui m'a déshonoré aux » yeux des Grecs, et qui m'a traité comme le dernier des hommes, » comme un vagabond , objet de mépris pour tout le monde.

» Allez, et pour toute réponse, dites aux Grecs que je ne prendrai

> les armes, et ne paraîtrai dans les combats qu'au moment où le » fils de Priam, le divin Hector, après avoir couvert de morts tout » ce rivage , et mis la flotte en feu , viendra menacer les tentes » et les vaisseaux des Thcssaliens; je saurai bien alors, quelque fu- » rieux qu'il soit, mettre un freina son audace. » (Chant ix.)

RoUin fait sur ces discours les réflexions suivantes :

Il n'y a nul genre d'éloquence dont les poèmes d'Homère ne fournissent des modèles parfaits.

Les harangues d'Ulysse , de Phénix et d'Ajax , qui furent députés par l'armée vers Achille, pour l'engager à reprendre les armes et à repousser Hector, qui était près de brûler la flotte grecque, pourraient suffire seules pour montrer combien Homère réussit à peindre les différents caractères de ceux qu'il fait |)ai'ler.

Ulysse parle le premier. On sait le portrait qu'en fait ailleui*s Homère. Dans le conseil et dans les délibérations publiques , il paraissait d'abord embarrassé et timide , les yeux fixes et baissés , sans geste et sans mouvement , et il ne donnait pas l'idée d'un grand orateur. Mais quand il s'était animé, ce n'était [)lus le même homme ; semblable à un torrent qui tombe avec impétuosité du haut d'un rocher, il entraînait tous les esprits par la force de son éloquence.

Ici , ayant affaire à un homme difficile et intraitable , il emploie des manières plus douces , plus insinuantes , jjIus touciianles ; il commence par décrire l'extrémité funeste où sont réduits les Grecs; il pique la jalousie d'Achille en rapportant les beincux succès et les fières menaces d'Hector , son rival; il lui représente le regret éternel qu'il aura , lorsque le mal sera sans remède , d'avoir laissé ainsi périr les Grecs sous ses yeux. N'osant pas lui reprocher luin)ème les excès furieux de sa colère, il empnmtc. par un ail mer-

\eilleux la voix du père d'Achille , et le fait ressouvenir de ce que Pelée lui avai't dit en l'envoyant à l'armée : « Que les dieux donnent la victoire, mais que la modération dépend de l'homme (c'était le sentiment des païens) ; que, sans cette vertu, la valeur n'est qu'une férocité ; qu'on ne peut être ni aimé des dieux , ni agréable aux hommes , sans un fonds de douceur et d'humanité , qui fait compatir aux malheurs des autres. » Il étale ensuite avec pompe tous les présents et toutes les satisfactions par lesquelles Agamemnon consent de réparer l'injure qu'il lui a faite. Que si sa personne et ses présents lui sont odieux , qu'il jette du moins un regard de pitié sur tous les autres Grecs près de périr. Enfin , il finit son discours par où il avait commencé ; et, piquant de nouveau la jalousie d'Achille contre Hector : « Le voilà , dit-il , tout près de vous comme un furieux , et il a l'insolence de croire que les vaisseaux de la Grèce n'ont amené sur ces bords aucun homme qui mérite de lui être comparé. »

Il est aisé de comprendre combien de telles raisons , revêtues de tout l'éclat des expressions poétiques , doivent avoir de grâce et de force.

Phénix harangue d'une manière toute différente ; c'était un bon vieillard qui avait pris soin d'Achille pendant son enfance , et il lui parle avec la tendresse d'un père et l'autorité d'un maître ; il le fait ressouvenir de toutes les peines qu'il a essuyées en le nourrissant et en l'élevant ; il lui donne d'admirables avis sur la nécessité de réprimer sa colère, et de se laisser fléchir, à l'exemple des dieux , qu'on apaise par des sacrifices et par des présents. Il mêle à tout cela beaucoup d'histoires assez longues , qui pourraient paraître ennuyeuses et traînantes, si l'on ne se souvenait que le caractère des vieillards est d'aimer à parler du temps passé , et de raconter les aventures et les exploits de leur jeunesse.

Les réponses d'Achille à ces deux premiers discours sont pleines des traits les plus sublimes ; mais je les laisse pour passer à la harangue du troisième député.

Ajax était d'un caractère prompt, impétueux, plein de feu; aussi sa harangue est courte , mais vive et pleine de cette noble fierté qui lui était naturelle. Il n'adresse pas d'abord son discours à Achille, comme ne songeant point à persuader un homme si inflexible et si intraitable, en quoi il y a un art qu'on ne peut trop admirer.

« Retirons-nous, dit-il à Ulysse; car je vois bien que nos discours seront sans effet, etc. j

Achille reçut fort bien le discours d'Ajax; mais, demeurant

toujours inflexible, il déclara qu'il ne prendrait les armes que lorsqu'lleclor, après avoir couvert de morts tout le rivage et mis la flotte en feu, approcherait de sa tente et de son navire. i C'est là, dit-il, que je l'attends; et quelque furieux qu'il soit, je saurai bien arrêter sa fougue. >

Les réflexions de Rollin sont pleines de justesse et de goût ; nous nous permettrons toutefois d'y ajouter une observation importante sur l'effet des trois discours.

Quelque intraitable que soit Achille, les discoure des députe^ ont produit une certaine impression sur son esprit , et cette impression est graduée avec beaucoup d'art.

Il est d'abord insensible au discours d'Ulysse , et lui répond qu'il est prêt à partir dt's le lendemain.

Après le discours do Phénix, il n'est plus si déterminé à partir; il dit seulement qu'il délibérera avec Phénix s'il doit partir ou rester.

Après le discours d'Ajax, il ne parle plus de partir; il paraît disposé à prendre les armes, mais seulement lorsqu'il verra Hector et les Troyens approcher de ses vaisseaux. Homère a voulu montrer par là qu'une éloquence fougueuse et guerrière réussit mieux auprès d'un guerrier violent el emporté, qu'une éloquence artificieuse ou remplie de mouvements pathétiques. Donys dllalicarnasse dit fort bien, en parlant de ce discours d'Ajax : « Cv\m des trois députés qui prie le plus, et avec le plus de liberté, celui (pii presse le plus, c'est Ajax. »

l'ItlAM AUX riEDS DACHII.LE.

« Alors Priam descend de son char ; et , laissant Idéus pour garder les coursiers et les mules, le vieillard va droit à la demeure du grand Achille; il le voit au milieu de sa tente. La foule de ses coni|>agn(ins était assise dans réloignemenl ; seuls, le bra\e Automédoii et Alcime, rejeton de Mai-s , se tenaient près du bt'ros pour le ser>ir : il venait de terminer son rc|)as; la table n'était pas encore enlevée. Priam entre sans être aperçu; il s'approche, presse les genoux d'Achille, et baise humblement ces mains terribles, homiridcs, (pii l'ouï pri\é de tant de i'iU. biir-s(|irun meurtrier, poui-suivi par les lois, fuit sa terre natale, cl ipi'atleignant une >ille étrangère, il parait tout à coup «laus un [lalais où il cherche un asile, les ossistunts sont frappés de stupeur; ainsi le fds de Priée s'étonne à la vue du mdile Priam ; ainsi les speclalem-s deuieurcnl uiuels, et se regardent l'un laulre , loi"S(pie le \ieillard, rompant le silence, implore le héros en ces lennes :

« Souviens-toi de ton p'èrc, ô Achille ! semblable aux dieux; il est » courbe, comme moi , sous le poids des années, et, comme moi, il ■» touche au dernier terme de la vieillesse. Peut-être, en ce moment » même, est-il accable par de puissants voisins , et n'a-t-il personne i> qui puisse le dérober à des périls imminents ; cependant, lorsqu'il » apprend que tu vis, son cœur s'ouvre à l'espérance et à la joie , il » se flatte chaque jour de voir revenir son cher fds de devant Troie ; i mais moi , le plus infortune des hommes , j'ai eu pour fils un » grand nombre de héros dans cette ville superbe , hélas ! et il ne » m'en reste plus un seul pour soulager ma douleur. J'en comptais » cinquante quand les Grecs abordèrent sur ces rives; dix-neuf » étaient sortis du même sein; les autres, dans mon palais, durent s la naissance à des captives : la plupart ont servi de victimes à l'inj> satiable Mars. Il y en avait un qui , seul , défendait ses frères » et Troie. Tu viens de le tuer, combattant pour sa patrie

> Hector. C'est pour le racheter que je viens auprès des vaisseaux I des Grecs ; reçois les dons les plus précieux, rends-moi les mal-

> heureux restes de mon fils. Achille, au nom des dieux, laisse » la pitié pénétrer dans ton âme , souviens-toi de ton père. Hélas ! » c'est moi qui suis le plus malheureux; j'ai pu (ce que n'a fait

> aucun mortel) , approcher de mes lèvres les mains de celui qui » versa le sang de mes fils. » (Chant xxiv.)

t Que de beautés dans cette prière, dit Chateaubriand, quelle scène étalée aux yeux du lecteur ! La nuit , la tente d'Achille , ce héros pleurant Patrocle auprès du fidèle Automédon , Priam apparaissant au milieu des ombres , et se précipitant aux pieds du fils de Pelée ! Là, sont arrêtés, dans les ténèbres, les chars qui apportent les présents du souverain de Troie; et à quelque distance, les restes défigurés du généreux Hector sont abandonnés , sans honneur , sur le rivage de l'IIellespont.

» Étudiez le discours de Priam : vous verrez que le second mot prononcé par l'infortuné monarque , est celui de père ; la seconde pensée, dans le même vers, est un éloge pour l'orgueilleux Achille: i Achille, semblable aux dieux. » Priam doit se faire une grande violence pour parler ainsi au meurtrier d'Hector : il y a une profonde connaissance du cœur humain dans tout cela.

» Le souvenir le plus tendre que l'on pût offrir au fils de Pelée , après lui avoir rappelé son père , était sans doute l'âge de ce même père. Jusque-là Priam n'a pas encore osé dire un mot de lui-même ; mais soudain se présente un rapport qu'il saisit avec une simplicité touchante : « Comme moi , dit-il , il touche au dernier terme de la

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