EURIPIDE
CLYTEMNESTRE
Ouoi ! seul contre une armée !
^ ACHILLE
Voyez ces braves qui m'accompagnent.
CLYTEMNESTRE
Que les dieux secondent votre courage!
ACfflLLE.
• N'en doutez pas, ils me seconderont.
CLYTEMNESTRE
Ma flUe ne mourra donc pas ?
ACHILLE
Non , tant que je vivrai.
CLYTEMNESTRE
Ne va-t-on pas l'enlever à sa mère?
ACHILLE
Oui ; Ulysse va paraître à la tête de ses satellites,
CLYTEMN'ESTRE.
Qui? le petit-fils de Sisyphe?
ACHILLE
Lui-même.
CLYTEMNESTRE
De son propre mouvement , ou envoyé par l'armée ?
ACHILLE
L'armée l'a choisi ; mais il a brigué son choix.
CLYTEMNESlIlE.
Choisi pour un assassinat! Quel emploi !
ACHILLE
Mais il me trouvera, le barbare!
CLYTEMNESTRE
Quoi! il oserait m'arracher ma fille!
ACHILLE
Lui ! il la traînerait dans le camp par sa blonde chevelure.
CLYTEMNESTRE
Et que faut-il alors que je fasse?
ACHILLE
Serrer votre fille dans vos bras.
CLYTEMNESTRE
Et pourrai-je , par-là , l'empêcher d'être immolée !
ACHILLE , en portaot la main ï son épée.
Ce glaive en décidera.
IPHIGÉNIE
Écoutez-moi l'un et l'autre : je vous vois, ô ma mère! transportée d'une vaine colère contre votre époux. La résistance est impossible : pourquoi tenlcr d'inutiles efforts ? Et vous, généreux étranger, mon cœur sent tout le prix de vos services ; mais je ne dois pas exposer sans fruit des jours aussi précieux que les vôtres. Redoutez, ma tendre mère, le courroux de l'armée ; cédez au sort. Voici le dessein que les dieux m'inspirent : j'ai rôsoln de mourir; mais je veux mourir avec gloire, et imposer silence à la calomnie. Daignez, ô ma mère! peser avec moi les motifs qui m'animent. Dans ce moment, la Grèce tout entière me regarde; elle attend de moi le départ do ses vaisseaux, la destruction des Plirygiens,la punition éclatante d'un infâme ravis-
seur, rcxcinplc d'une vengeance mémorable , qui doit à jamais épouvanter les Barbares , et mettre nos plus illustres familles à l'abri de leurs attentats. Ma mort affranchit ma patrie de ces indignes craintes, et mon nom volera de bouche en bouche : l'honneur d'avoir délivré la Grèce immortalisera ma mémoire. Loin de moi un attachement honteux à lu vie! Vous ne m'avez pas fait naître pour vous seule, mais pour tous les Grecs. Quoi! cette foule de guerriers , cette foule de héros prêts à s'élancer sur les mers , pour venger la patrie, et qui n'aspirent qu'à l'honneur de mourir en combattant ses ennemis, seront tous arrêtés par une fille pusillanime ! Je serais confondue, accablée d'un tel reproche ! D'ailleurs nous convient-il de souffrir qu'un guerrier, qu'Achille brave toute l'armée , et périsse pour une femme? Ma vie ne serait-elle pas achetée trop cher au prix du sang d'un homme tel que lui! Si Diane veut me prendre pour victime; mortelle, puis-je résister à une déesse? Je me donne à la Grèce : immolez-moi, guerriers ; puis courez renverser Troie, ses ruines seront les monuments éternels de ma gloire ; ce seront là mes enfants , mon hymen , mon triomphe. Songez, ô ma mère! qu'il appartient aux Grecs de donner des lois aux Barbares , et non pas aux Barbares de commander aux Grecs : les Barbares naissent esclaves, mais les Grecs sont libres.
LE CHCEUR.
Jeune Iphigénie , que ton cœur est noble et généreux ! Mais la fortune n'en est pas moins cruelle , ni la déesse moins impitoyable pour toi !
ACHILLE
Fille d'Agamemnon, j'aurais regardé comme une faveur des dieux de pouvoir unir mon sort au vôtre ! Heureuse la Grèce d'avoir produit une aussi rare vertu! Heureuse vous-même de faire à la Grèce un si beau sacrifice ! Vous venez de parler d'une manière digne de vous, digne de la patrie. Au lieu de lutter inutilement contre les dieux , vous avez su vous faire de la nécessité un titre à la gloire; et, quand je considère la générosité de votre caractère, je sens augmenter dans mon cœur le désir d'être votre époux. Quelle noblesse de sentiments ! Quelle grandeur d'âme ! Mais réfléchissez encore : je veux vous servir, je veux vous attacher à ma destinée. Oui; je le jure par Thétis, je brûle de combattre pour vous contre les Grecs, de vous arracher de leurs mains ! Quelle douleur pour moi, s'il faut vous abandonner et vous perdre! Songez-y bien, la mort est le plus grand des maux.
IPHIGÉME.
Vous m'avez entendue : c'est mon cœur qui a parlé, sans détour et sans feinte. Que la fatale beauté d'Hélène allume le flambeau de la guerre et fasse couler le sang ; pour moi , ô illustre étranger ! je vous supplie , je vous cenjure de ne faire périr personne, et de ne pas périr vous-même pour me défendre. Laissez-moi sauver la Grèce , si je puis.
ACHILLE
Dévouement magnanime ! Je n'y résiste plus ; je respecte et j'admire votre résolution; et qui pourrait la combattre? Mais s'il arrive que votre cœur balance, je vous en préviens, et retenez bien ce que je vous dis : je cours à l'autel; vous m'y verrez armé pour votre défense, prêt à vous dérober à la mort; et peut-être acccptercz-vous mon secours quand vous verrez le glaive approcher de votre sein. Comptez que je ne vous laisserai point périr victime de votre imprudence. Je vole au temple avec l'élite de mes guerriers, et c'est là que je vous attends.
HÉRODOTE. il9