ÉLOQUENCE DES HISTORIENS
Parmi les historiens grecs qui se sont signales par leur éloquence, nous avons déjà nommé les plus célèbres, Hérodote, Thucydide et Xénophon ; nous parlerons de ce dernier à l'article des philosophes.
Hérodote (484 — 406).
Hérodote d'Halicarnassc, ville de Carie, naquit vers l'an 484, d'une famille distinguée qui avait produit plusieurs écrivains célèbres. La lecture des historiens qui l'avaient précédé , fit germer de bonne heure en lui le désir de la gloire, et pour laisser un ,nom à la postérité en s'immortalisant par quelque gi'and ouvrage , il conçut le dessein d'écrire une histoire uniy.Êi!sellfi. Guidé par le goût des voyages et l'ardeur de s'instruire , il parcourut toute la Grèce, la Perse, l'Assyrie, l'Egypte; il fît même, dans cette contrée, un assez long séjour, eut des conférences particulières avec les prêtres des différentes villes , seuls dépositaires en ce pays du trésor des connaissances humaines. De retour de ses voyages, Hérodote trouva sa patrie asservie au tyran Lygdamis , dont la cruauté avait déjà fait périr une partie de sa famille. H alla chercher un asile à Samos, où il s'occupa d'abord à mettre en ordre les riches matériaux qu'il avait rapportés, et à tracer le plan de son histoire. Mais bientôt le désir d'affranchir son pays le ramena dans Ilalicarnasse, à la tète d'un corps de mécontents. H attaqua et renversa le tyran. Au lieu de la reconnaissance qu'il avait droit d'attendre de ses concitoyens, il n'éprouva de leur part que la plus noire ingratitude. Une faction aristocratique s'empara du gouvernement, et le força de s'exiler. H se rendit aux jeux olympiques, que l'on célébrait alors, cl il y lut à tous les Grecs assemblés cette histoire , entreprise , comme il le déclara lui-même , pour immortaliser les actions éclatantes des Grecs et leurs victoires sur les Barbares, et dans laquelle^4iap un art ignoré jusqu'à lui, il fondit l'histoire de toutes les nations connues. La lecture de ce bel ouvrage excita les plus vifs applaudissements, et les grâces de^sûn style firent donner le nom .djineJlusiLAjîbacun des neîif livres qui le composent.
Néanmoins Hérodote employa encore douze années à perlet-
Jionncr son histoire. Il en fit une nouvelle lecture aux Athéniens durant la fête des grandes Panathénées , et il obtint de ce peuple délicat la gloire et la réputation du premier historien et de l'écrivain Je plus fleuri de la Grèce.
En effet, il est difficile de porter plus loin la douceur, le charme et la pureté du langage ionique, dans lequel Hérodote a écrit, et dont il est devenu le modèle. Mais ce qui l'élève de beaucoup audessus de ses prédécesseurs , c'est l'art avec lequel il a conduit son ouvrage, c'est l'enchaînement des faits, ce sont les transitions heureuses qui lient un sujet à un autre, et surtout cette prodi-. gieusc variété, produite par de fréquentes digressions, qui font ressembler son histoire à un long poème, enrichi de nombreux épisodes , fruits d'une imagination brillante.
Si nous considérons Hérodote comme orateur, à ce titre , il mérite un rang distingué parmi les écrivains qui ont composé des discours. Celui qu'il met dans la bouche de Xerxès , délibérant sur la guerre à déclarer aux Grecs, étincelle de tant de beautés, est V rempli d'une politique si profonde et réunit tant de vigueur et de grâces , que Denys d'Halicarnasse ne balance point à le comparer à ce qu'Isocrate a écrit de plus harmonieux , à ce que Démosthènc a composé de plus profond.
On peut encore mettre au nombre des plus beaux exemples de l'éloquence d'Hérodote , dans le genre délibératif , les discours des trois seigneurs persans, Otanes, Mégabyse et Darius, sur la forme à donner au gouvernement de la Perse. Chaque orateur y développe , avec un art infini , les raisonnements les plus propres à faire adopter le parti qu'il propose.
Hérodote , plus que tout autre écrivain de cet âge , montre j^* l'élégance et l'harmonie de son style, les progrès que l'éloquence historique avait faits chez les Grecs. Au lieu de cette manière décousue , de cette phrase écourtée et sans forme qu'Aristote et Démétrius de Phalère reprochent aux premiers historiens , on sent dans l'histoire d'Hérodote la plénitude et la grâce ; tout y est lié avec art ; les ])ériodcs^ommencent à s'arrondir; le style prend de la dignité, \arie ses mouvements, s'élève avec noblesse, ou garde, quand il le faut, une simplicité majestueuse. La narration est toujours claire, vive, animée ; et si l'on a reproché un peu de prolixité à cet écrivain, c'est qu'on n'a pas fait assez d'attention à l'abondance prodigieuse des objets dont il est environné, et qui retardent sa marche malgré lui. On pourrait plutôt s'étonner qu'il ait renfermé tant de matières en neuf livres. Les digressions dont il coupe son récit, l'abregcnt,en y jctanFâc la variété, et délassent agréablement le lecteur.