‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 45 sur 89 · LE POETE · texte numérisé non relu

LE POETE

« Cette pierre qu'Euripide nomme magnétique et le peuple héracléenne , a non-seulement le pouvoir d'attirer les anneaux de fer, mais celui de communiquer sa force aux anneaux mêmes , qui peuvent, comme elle, en attirer d'autres ; et souvent on voit une longue chaîne , composée d'anneaux suspendus , à qui l'aimant seul donne la vertu qui les soutient. C'est ainsi que la muse élève les poëtes jusqu'à l'enthousiasme ; les poètes à leur tour le font descendre jusqu'à nous, et il se forme une chaîne d'inspirations. Ainsi , les chantres épiques ne doivent pas à l'art , mais à une flamme céleste , à un dieu , les belles créations de leur génie. Ainsi, les maîtres de la lyre, tels que ces corybantes, toujours hors d'eux-mêmes quand ils célèbrent leurs danses religieuses , ne chantent pas de sang-froid leurs odes sublimes ; il faut que l'harmonie, que le rhythme les soulève; il faut qu'une divinité les possède; je crois voir des bacchantes qui, cédant à une sainte manie , vont puiser le lait et le miel dans les fleuves : le charme cesse avec leur délire.

» Les poëtes lyriques ne nous trompent pas lorsqu'ils nous disent tout ce que l'imagination leur fait voir, lorsqu'ils décrivent ces jardins des Muses , ces fontaines de miel , ces riches vallons où , semblables à des abeilles , ils recueillent leurs vers en voltigeant sur les fleurs. Oui, le poète est chose légère, volage, sacrée ; il ne chantera jamais sans un transport divin , sans une douce fureur. Loin de lui la froide raison ; dès qu'il veut lui obéir, il n'a plus de vers , il n'a plus d'oracles.

» Une preuve qu'ils ne doivent point à l'art les nombreuses beautés qui nous charment dans leurs ouvrages , comme celles que vous admirez dans Homère , c'est que tous les genres ne conviennent pas à leur génie, et qu'une invincible destinée ne les fait grands poètes que dans les sujets où leur muse les entraîne. L'un chante avec honneur des dithyrambes , l'autre des hymnes , celui-ci des vers pour la danse , celui-là des vers épiques , d'autres enfin des iambcs; et chacun d'eux n'a qu'une gloire, parce que ce n'est pas l'art , mais une force divine qui l'inspire. S'ils devaient à l'art un succès , l'art saurait bien leur en procurer d'autres. Un dieu

seul, le dieu qui subjugue leur esprit, les prend pour ses ministres, ses oracles, ses prophètes ; il veut, en leur étant le sens, nous apprendre qu'ils ne sont pas les auteurs de tant de merveilles , mais qu'il nous les adresse lui-même et se fait entendre par leur voix. » Tvnnidius de Chalcis n'avait pas un seul poème qu'on daignât retenir, et il a fait ce Pœan que tout le monde chante, le plus beau peut-être des hymnes sacrés , et , comme il le dit luimême , l'heureux ouvrage des Muses. Exemple mémorable , où il nous est prouve d'en haut , pour qu'on n'en doute plus , que ces magnifiques poèmes n'ont rien d'humain ni de mortel , que tout y est surnaturel et céleste, et que ces hommes ne sont que les interprèles d'un dieu qui les maîtrise. C'est dans cette vue que la Divinité, sur la lyre du plus faible poëte, a fait retentir les plus beaux chants qu'elle ait inspirés.

ï Et toi , Rapsode , qui nous récites les vers du disciple des dieux , n'es-tu pas l'interprète de leur interprète ? Dis-moi , Ion , et réponds clairement à ce que je te demande, lorsque ta voix fidèle ravit ceux qui t' écoutent, lorsque tu chantes Ulysse qui, se précipitant sur le seuil , apparaît aux prétendants et répand son carquois à ses pieds, ou Achille , vainqueur d'Hector, ou les pleurs d'Andromaquc , ou les infortunes d'Hécube et de Priam , la raison vaincue ne eède-t-elle pas à l'enthousiasme, et ne crois-tu pas assister à ce que lu racontes? ne vois-tu pas Ithaque, les murs d'ilion , et tous ces lieux où tes chants te conduisent?

» — Il est vrai , je ne peux le dissimuler, aux endroits touchants mes yeux se remplissent de larmes; aux scènes terribles, menaçantes , mes cheveux se hérissent d'horreur et mon cœur palpite dans mon sein. — Eh bien! où est donc la raison d"un homme qui, tout brillant di; pourpre , ceint d'une couronne d'or, sans être insulté ni dépouillé , pleure au milieu des cérémonies et des fêles, tremble, frissonne, environné de vingt mille défenseurs?

T> Que dis-je? loi. Ion, cl les autres Rapsodes, ne communiquez-vous pas la même illusion à la foule des auditeurs? — Oui, sans doute , car du haut de mon théâtre je les vois pleurer, lancer des regards terribles, frémir au récit de ce qu'ils entendent. — Tu vois donc que l'auditeur est le dernier anneau de celte chaîne , image de Tinspiration poétique ; l'acteur ou le Rapsode est l'anneau du milieu; le premier, est le poêle luimême. Le dieu, faisant ainsi passer jusqu'à nous sa puissance, entraîne où il veut l'esprit des hommes ; c'est à lui , comme à l'aimant, qu'est suspendue une longue chaîne de danseurs, de chanteurs, de choristes, attachés obliquement aux anneaux qui

tiennent directement à la muse. Chaque poëte tient à une muse et nous disons qu'il en est possédé; nous pouvons le dire, car il est son esclave. Plusieurs, sans remonter jusqu'à la muse, s'en tiennent au premier anneau dont la vertu les élève ; quelques-uns s'attachent à Orphée , d'autres à Musée , la plupart à Homère , surtout les Rapsodes. 0 toi, Ion, qui fais ton dieu d'Homère, quand on chante les vers d'un autre poëte , tu sommeilles, l'inspiration ne te vient pas ! mais à peine les vers d'Homère ont-ils frappé tes oreilles, tu te ranimes, ton imagination tressaille , Homère te donne l'éloquence ! l\ n'y a point d'art ici , point d'étude, tu répètes des mots inspirés. Vois-tu les modernes corybantes? comme ils saisissent avidement l'air consacré au dieu qui les possède ! Gestes , paroles , rien ne leur manque pour le chanter : aucun autre air ne les éveille. C'est toi , Ion, c'est là ton esprit capricieux, éloquent avec Homère, muet sans lui. Mais pourquoi tour-à-lour abondant et stérile ? Je te l'ai dit , l'art n'y peut rien , ta science est toute divine : tu es l'éloquent interprète d'Homère. » [Ion ou de la Poésie.)

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