‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 46 sur 89 · LE PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

LE PHILOSOPHE

« Le philosophe, dès son jeune âge, ignore le chemin de la tribune publique; il est étranger aux cours judiciaires, au sénat, à toutes les assemblées civiles; il n'écoute, il ne lit aucun décret, aucune loi ; les factions et les brigues, les réunions , les repas , les festins égayés par les jeunes chanteuses, il n'a jamais vu l'ombre d'aucun de ces plaisirs ; enfin le bien ou le mal qui se passe dans la ville, les bruits sur tel homme, telle femme, telle maison, ne lui sont pas plus connus que les grains de sable du rivage. Mais il ne sait pas même qu'il ne sait rien de tout cela : n'allez pas croire qu'il vive ainsi par vanité. Non , il est étranger parmi vous ; son corps est ici , mais son âme , pour qui toutes choses ne sont fien , errant , comme dit Pindare ,

Et sous la terre, et par delà les cicux,

traverse l'immensité , plane au-dessus des astres; et, impatiente d'étudier la nature de chaque monde , ne se repose jamais au voisinage de sa prison.

» Thaïes, occupé des astres, et ne regardant que le ciel, tomba dans un puits ; et l'on raconte qu'une petite esclave de Thrace lui avait dit avec malice : « Tu veux voir dans le ciel , et tu ne vois pas à

> les pieds ! » Voilà l'histoire du philosophe : il ignore ce que fait son voisin, il ignore presque si c'est un homme; mais il cherche ce que c'est que l'homme, ce que l'homme doit faire ou penser, et il s'immole lui-même au désir de le savoir.

î En effet, qu'il paraisse dans la société, qu'il soit ohligé surtout, devant un tribunal ou ailleurs, de parler des objets qui sont à ses pieds et sous ses yeux , il fait rire non-seulement les femmes de Thrace, mais tout le peuple, et il trouve, comme Thaïes, des abîmes et des écueils à chaque pas. Il s'expose donc à ce qui déshonore le plus , à passer pour un sot. Faut-il blâmer quelqu'un ? il s'abstient d'en parler, parce qu'il ne sait pas le mal qu'on en peut dire, et qu'il n'y a jamais songé; il se tait, et on le trouve ridicule. Quand on loue devant lui certains personnages dont on exalte le mérite, il rit ouvertement et de bonne foi de ces éloges, et on le croit fou. Vantez-lui le bonheur d'un t}Tan , d'un roi : — N'est-^ ce pas, dira-t-il, comme un pâtre, comme un chevrier, qu'on trouverait heureux de tirer beaucoup de ses troupeaux? Seulement, les troupeaux que les monarques ont à conduire et à traire sont plus rebelles et plus dangereux. Mais en quoi les princes ressemblent-ils encore aux pasteurs des champs? c'est qu'ils n'ont pas plus qu'eux le temps de s'instruire : leurs palais s'élevant dans les citadelles , comme les bergeries sur les montagnes. Essayez de lui parler des immenses richesses d'un homme qui possède dix mille arpents ou beaucoup plus : combien c'est peu de chose pour notre philosophe, qui d'un seul coup d'œil embrasse toute la terre !

» Si, par hasard, les admirateurs de la noblesse viennent à célébrer un homme dont les sept derniers aïeux ont été riches : — Quelle aveugle louange ! s'écrie-t-il, et qu'il faut avoir les yeux faibles, qu'il faut être ignorant, pour ne pas considérer ensemble tous les siècles, pour ne pas voir que chacun de nous a eu des milliers innombrables d'aïeux, et qu'une perpétuelle succession de riches et de pauvres , de rois et d'esclaves , de Grecs et de Barbares, a formé notre famille ! Ces nobles , fiers de vingt-cinq ancêtres , et qui veulent descendre d'Hercule, fils d'Amphitryon, font encore un bien petit calcul ; et je ris en moi-même, dit le sage , de ce qu'était peut-être , au gré de la fortune , le vingt-cinquième ancêtre d'Amphitryon , et le cinquantième du noble d'aujourd'hui ; je ris de ceux qui ne savent pas employer leur raison , et repousser loin d'eux une si folle vanité.

» Le philosophe devient donc la risée du vulgaire, qui tantôt l'accuse d'orgueil , tantôt se plaît à voir tous les jours ses chutes et ses erreurs.

166 ÉLOQUENCK GRECQUE.

» Mais lorsque le philosophe, à son tour, élève au-dessus de la terre un de ses juges, et qu'il le décide à sortir un moment de ces questions : Quel tort vous fais-je ? Quel tort me faites-vous ? pour examiner le juste et l'injuste , en rechercher la nature et les différences ; lorsqu'il ne s'agit plus de savoir si tel souverain , si tel homme riche est heureux , mais de raisonner en général sur la souveraineté, sur le bonheur ou le malheur de l'homme, de les définir, de trouver les moyens qui sont en nous pour fuir l'un et obtenir l'autre ; lorsqu'il faut que de tels mystères se dévoilent à ce faible esprit , qui tout à l'heure triomphait de connaître si bien la justice du monde : alors la sagesse est vengée; l'ignorant, saisi d'un vertige soudain , étourdi de se voir à cette hauteur inaccoutumée, inquiet, balbutiant, parlant comme un Barbare, est un objet de risée, non pour des servantes de Thrace, ni pour ceux dont l'ignorance égale la sienne , mais pour quiconque ne fut pas élevé comme un esclave.

» Voilà donc deux hommes bien différents : l'un, nourri dans la liberté et dans la méditation, et que nous appelons philosophe, toujours exposé, mais sans honte pour lui, à la dérision et au mépris du peuple, parce qu'il ne sait pas remplir des ministères serviles, faire un bagage, assaisonner un mets ou une flatterie ; l'autre , ardent et prompt à s'acquitter des devoirs de l'esclavage, mais incapable de s'habiller avec grâce en homme libre et d'apprendre la langue sacrée, pour chanter cette véritable vie , qui fait le bonheur des dieux et des hommes.

» Si tous les hommes , ô Socrate ! étaient aussi persuadés que je le suis de ce que vous dites , il y aurait plus de calme et moins de mal sur la terre !

» — Oui ; mais d'un côté, il est impossible de détruire le mal, puisque la nécessité veut qu'il existe toujours quelque chose de contraire au bien ; et de l'autre , le mal ne peut habiter parmi les dieux. Il faut donc qu'il vienne errer autour de ces lieux et de la nature mortelle : voilà pourquoi nous devons nous empresser de quitter ce séjour pour l'autre. Généreux transfuges, ressemblons à Dieu autant qu'il est permis à l'homme : on lui ressemble par la justice, la prudence, la sainteté. Oh! combien il sera difficile de persuader au peuple que , si l'on doit fuir le vice et pratiquer la vertu , ce n'est pas , comme il le croit, pour éviter le blâme et mériter la louange ! Cette raison est aussi frivole que toutes les fables; voici la vérité : Dieu ne peut être injuste, puisqu'il est la justice même; et rien ne lui ressemble que le plus juste des hommes. De là dépend notre vraie grandeur, ou notre bassesse et notre néant.

AniSTOTE. 167

Connaître et imiter Dieu, c'est la science, la vertu réelle ; l'ignorer, c'est n'avoir ni science ni vertu.

j> Que sont, après cela, ce qu'on nomme les qualités humaines, sinon, dans les gouvernements, un poids qui nous opprime; dans les arts, des talents mercenaires ? Ainsi , quand nous verrons un homme coupable outrager les choses saintes , gardons-nous d'admirer en lui la fierté ou l'audace : ils prennent ces reproches pour un éloge, et se croient, non de méprisables mortels, vil fardeau de la terre , mais des héros pour régner. Soyons vrais, et disons que plus ils se croient grands, moins ils le sont; car ils ignorent ce qu'ils devraient le mieux savoir, leur châtiment. Ce n'est pas celui qu'ils s'imaginent peut-être , les supplices, la mort : non, le méchant peut s'y soustraire , et je parle d'un châtiment inévitable. Quel est ce châtiment? C'est de ne pas voir, les insensés , que des deux conditions humaines , vivre heureusement avec Dieu , ou misérablement sans Dieu, ils ont choisi la pire , et qu'ils s'éloignent tous les jours, par leurs crimes , du céleste modèle : la vie qu'ils ont préférée les en punit. Ose-t-on leur dire que, s'ils persévèrent, après leur mort ils seront exclus du lieu où le mal n'entre pas, et qu'ici, durant toute leur vie coupable, ils n'auront que le mal pour société? Fiers, audacieux, ils traitent ces discours de folie. Et cependant, s'il leur arrive jamais, dans un entretien privé sur ce qu'ils méprisent , de vouloir résister quelque temps avec confiance et ne point fuir lâchement , leurs discours leur déplaisent à euxmêmes ; toute cette éloquence tombe et languit : ces ennemis de Dieu sont des enfants. » (Théétèie.)

Aristote (384 — 322).

Aristotc, né à Stagire, en Macédoine, 584 ans avant J.-C, vint, jeune encore, à Athènes et fut pendant vingt années le disciple de Platon. Il acquit bientôt une grande célébrité, ce qui porta Philippe à le choisir pour le précepteur de son fils. La lettre qu'il lui adressa fait honneur au prince et au philosophe.

< Philippe , roi de Macédoine , à Aristotc , salut :

» Apprenez qu'il m'est né un fds; je remercie les dieux, non » pas tant de me l'avoir donné , que de l'avoir fait naître du temps » d'Aristote. J'espère que vous en ferez un successeur digne de » moi, et un roi digne de la Macédoine. »

Nous ne connaissons point les détails de cette éducation ; mais à voir les grandes qualités qu'Alexandre déploya dans les premières années de son règne, l'empire qu'il conserva sur ses passions tant qu'il ne fut pas corrompu par ses flatteurs , enfin le goût éclairé qu'il montra toujours pour les sciences, les lettres et les arts, on peut croire que le philosophe n'avait point prodigué à son royal élève d'inutiles leçons.

Aristote ne suivit point Alexandre dans ses expéditions lointaines. Il revint à Athèjies , et y ouvrit une école de philosophie dans le Lycée , gymnase peu éloigné de la ville. 11 s'y rendait deux fois par jour. Le matin était destiné à ses disciples, et il leur expliquait ce que les sciences offrent de plus difficile. Le soir il admettait tous ceux qui désiraient l'entendre, se mettait à la portée de tout le monde , et dissertait sur les connaissances qui sont d'un usage plus habituel dans le cours ordinaire de la vie. Il fut. le fondateur d'une sorte de philosophie qui prit le nom de péripatéticienne , parce qu'il donnait ses leçons en se promenant.

Après la mort d'Alexandre , il se retira à Chalcis , dans l'Eubée , avec la plus grande partie de ses disciples. Il mourut de maladie peu de temps après , 322 ans avant J.-C.

La doctrine d' Aristote a éprouvé de nombreuses vicissitudes. Condamnée par un grand nombre de docteurs chrétiens des premiers siècles , elle reprit faveur chez les Arabes , et , dans le moyen âge , ils l'introduisirent en Europe, où elle devint l'objet d'un culte superstitieux. Descartes réussit à la discréditer; alors on donna dans un excès contraire, et les écrilsd' Aristote tombèrent dans l'oubli.

Il est pourtant reconnu que sa Poétique et sa Rhétorique contiennent, sur tous les genres d'écrire, les règles les plus saines. Sa Morale offre une analyse délicate de tous les penchants du cœur, et une distinction fine de toutes les vertus et de tous les vices. Dans sa Logique, il développe avec une rare sagacité la marche et les ressorts du raisonnement; il lui trace la route propre à l'empêcher de s'égarer, et poursuit, dans tous leurs détours, les sophismcs les plus spécieux. L'histoire naturelle lui doit aussi beaucoup; on peut dire qu'il a créé cette science. Aristote fut incontestablement l'homme le plus savant de l'antiquité grecque.

Son mérite, c'est d'avoir fondé l'école de l'expérience , et battu en ruine celle de la spéculation et de l'hypothèse ; d'avoir classé toutes les connaissances ; d'avoir fixé par des formules , toutes les découvertes; enfin d'avoir observé et décrit une foule de faits physiques, métaphysiques, logiques, philosophiques, inaperçus avant lui. On a souvent comparé Aristote à Platon : ces deux

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