DECADENCE DE L'ELOQUENCE GRECQUE
La grande éloquence disparaît avec la liberté. — Démétrius de Phalère chef d'une nouvelle école. — Ses imitateurs le surpassent dans ses défauts. — Éloquence asiatique. — Dion Chrysostôme. — Lougin et Denys d'Halicarnasse combattent la corruption du goût. — L'éloquence se réfugie dans les écrits philosophiques et historiques : Lucien, Plutarque, Polybe, Josèphe. — Thémistius et Libanius, sophistes célèbres.
La Grèce , vaincue par Philippe et asservie par Alexandre , fut contrainte de rester dans le repos et de vivre sous le sceptre d'un monarque absolu. L'éloquence de la tribune, privée des aliments qui constituent sa force , s'éteignit insensiblement ; elle ne jeta plus que par intervalle quelques faibles lueurs , et finit par disparaître.
Cependant la vivacité du génie des Grecs , leur amour pour le talent de la parole , cette richesse d'imagination qui caractérise éminemment ce peuple et l'élève au-dessus de tous les autres , ne lui permettaient pas de rester dans l'inaction. Tous les esprits se tournèrent vers le grand homme qui avait surpris et forcé leur admiration. Le vainqueur de la Grèce, devenu celui delà Perse et de l'Egypte , méditant la conquête de l'Inde et celle du monde entier, devint l'objet de l'enthousiasme universel. Chacun voulut le voir, tous aspirèrent à l'honneur de le servir, de partager ses périls et sa gloire , de transmettre à la postérité le souvenir de ses exploits. Une foule d'historiens parut, et s'empressa de raconter les grands événements qui venaient d'éclore , d'en célébrer le héros.
Bientôt des pays nouvellement découverts, des mœurs bizarres, des productions singuhèrcs et inconnues jusqu'alors , allumèrent
DÉMÉTRIUS DE PH\LÈRE. d 75
la curiosité du peuple le plus curieux qui ait jamais cxislé. On ne parla plus que de l'Inde et de ses habitants. On entreprit de fréquents voyages dans les contrées les plus éloignées. La vanité des Grecs et leur amour pour le merveilleux trouvèrent de quoi se satisfaire par des récits exagérés. Avide de toute sorte de gloire , Alexandre protégea les sciences et les arts qui pouvaient immortaliser son nom. Le talent de la parole , qui ne trouvait plus que des occasions rares de se produire , fut remplacé par celui d'écrire. Les esprits , plus calmes et plus réfléchis, se livrèrent à la méditation. On voulut analyser ce qu'on s'était contenté de sentir ; le goût de l'observation fut substitué à la passion de créer. Il y eut peu d'orateurs , mais un grand nombre de grammairiens , de critiques , de rhéteurs, et l'on apprit à devenir éloquent, lorsqu'en effet on commençait à ne plus l'être.
Démûtrins ûc Phalèrc (UF siècle).
Le plus élégant et le dernier des orateurs attiques qui aient survécu à la liberté de leur patrie, fut, au jugement de Cicéron même , Démétrius de Phalère , Athénien , fils de Planostrate et disciple de Théophraste. Sa naissance était peu relevée, mais la nature l'avait comblé de toutes les grâces et de tous les talents. Une très-belle physionomie , un esprit brillant, une élocution facile, secondée d'une voix sonore , lui gagnaient tous les cœurs. Elevé dans la philosophie des péripatéticiens , formé à l'éloquence par les principes d'Aristotc, à peine il parut à la tribune qu'il charma les Athéniens jusqu'à l'enthousiasme ; son crédit et leur bienveillance s'accrurent à mesure que les talents de l'orateur se développèrent.
Cassandre , roi de Macédoine , devenu maître de la Grèce , dans le dessein de s'attacher les Athéniens , voulut confier le gouvernement à l'un de leurs concitoyens , et ne crut pas devoir en choisir un autre que Démétrius. Celui-ci n'employa d'abord son autorité que pour le bonheur de sa patrie : il s'efforça de lui rendre ses anciennes lois et ses anciens usages. Les Athéniens voulant lui témoigner leur reconnaissance et surpasser tous les honneurs qu'ils avaient rendus jusque-là à leurs grands hommes , lui élevèrent trois cent soixante statues d'airain. Les unes le représentaient à cheval, d'autres porté sur un char attelé de chevaux , et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que ces statues furent toutes achevées en moins de trois cents jours.
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Mais, enivre par une longue prospérité , ses mœurs devinrent dissolues : il se plongea dans les plus sales voluptés. Son gouvernement despotique fut semblable en plusieurs points à celui de Périclès , et plus brillant que solide. Une foule nombreuse d'ennemis, que lui avaient créée ses succès et l'éclat de ses talents, s'agita sourdement. Leur haine et leurs jalousies , longtemps comprimées par la crainte, éclatèrent enfin lorsque Démétrius, fils d'Anligône , s'empara d'Athènes. Les changements apportés par ce prince dans le gouvernement , devinrent le signal d'une sédition qui éclata contre notre orateur. Les trois cent soixante statues qu'on lui avait dressées furent renversées en un seul jour. On vendit les unes à l'encan , on brisa les autres , on en précipita plusieurs dans la mer, quelques-unes furent fondues et converties en vases réservés aux plus ignobles usages. Une seule échappa à cette destruction générale, et fut conservée dans la citadelle , par ordre du prince Démétrius. A peine put-il échapper lui-même à la fureur de ses ennemis et se sauver à Thèbes sous une escorte que lui donna le vainqueur, pénétré d'estime pour ses talents.
Démétrius se retira en Egypte , auprès du roi Ptolémée Lagus , qui commençait à former la riche bibliothèque d'Alexandrie. Là, dans le sein des Muses, oubliant sa grandeur passée, Démétrius charma ses malheurs par l'étude et la philosophie. Il composa un grandnombre d'ouvrages, dont aucun n'est parvenu jusqu'à nous. Le roi l'honorait d'une amitié particulière et le consultait en différentes occasions. Démétrius l'exhortait souvent à lire les ouvrages des philosophes qui ont écrit sur la royauté et sur les devoirs des souverains. Vous y trouverez , lui disait-il , des avis que les courtisans n'osent jamais donner aux princes. 11 lui conseilla aussi de laisser son empire aux enfants qu'il avait eus d'Eurydice , sa première femme; mais Ptolémée ayant institué pour successeur le Philadelphe , qu'il avait eu de Bérénice , dès que celui-ci fut monté sur le trône, Démétrius lui devint suspect : il le fit garder à vue. Alors banni de la cour, dévoré de chagrins, il se retira dans la Haute-Egypte , où il se donna la mort en se faisant piquer par un aspic.
Le caractère de l'éloquence de Démétrius tenait beaucoup du genre tempéré ; il avait peu de véhémence , mais sa logique était subtile, son style fleuri, son élocution douce : « on y reconnaissait un disciple de Théophraste , » dit Cicéron. Le même auteur, dans le traité de Claris oratoribus , dit que « l'éloquence de Démétrius était douce, insinuante, mais d'une douceur qui charmait les esprits sans les énerver. Il fut le premier qui fit fléchir l'éloquence et la