PLUTARQUE
L'autre aventure est plus sérieuse : le dénouement en est trèsmornl , et peut se joindre à tant d'exemples du même genre, qui prouvent (jue la Providence se sert des moyens les plus inattendus pour conduire les criminels à se trahir eux-mêmes et à devenir les instruments de leur perte.
« A Lacédémone on trouva un jour que le temple de Pallas venait d'être pillé , et (pie les voleurs y avaient laissé une bouteille récemment vidée. On s'assemble sur le lieu et l'on s'épuise en conjectures sur celle bouteille. < Si vous le voulez, dit un de ceux qui » étaient présents, je vous dirai bien, moi, ce que j'en pense. Je » crois que les sacrilèges n'ont osé s'exposer à un si grand péril » qu'après avoir , à tout événement, avalé de la ciguë, et qu'ils ont » apporté du vin pom' en boire tout de suite, dans le cas où ils au- > raient fait leur coup sans cire vus, attendu que le vin est un an- » lidote contre la ciguë , et en détruit l'efTet ; au lieu que , s'ils » avaient été pris , la ciguë aurait agi assez à tem[)S pour les déro- » ber aux tortures et au supplice. » Cette explication parut trop ingénieuse et trop circonstanciée pour n'être qu'une conjecture , et l'on conclut que celui qui venait de parler n'avait rien deviné, mais savait tout. Chacun l'interroge : * Qui es-tu? d'où tiens- » tu ce que lu viens de dire cl de qui es-tu connu ici? > On le presse , et il finit par avouer cpi'il est un des auteurs du sacrilège. Ainsi la tentation de parler et de montrer de l'esprit le conduisit au supplice. »
Après avoir donne des exemples de la démangeaison de parler, il en donne aussi de l'exactitude à se taire. Le plus singulier est celui d'un cscla\e (jui sut la porter jusqu'à conlondre son maitre, et tourner contre lui ses ordres d'une manière très-piquante.
« Le rhéteur Tison, ne pouvant soulTi-ir d'être inteirompu dans ses pensées, a\ail dt-lcndu à ses esclaves de lui parler jamais san5 être interrogés. Oucbpie temps après , il fait apprêter un festin splcndide pour traiter un de ses amis, Clodius, qui venait d'être nonmié à une magistrature , et il l'envoie priera sotiper. A l'heure mnr(]uéi> les autres convives arriNcnt tous, et Clodius seul se fait attendre. Pison envoie coup sur coup au-devant de lui poiu' voir s'il venait, elle faire hâter. Cependant l'heine se passe, la nuit vient, et l'on se met ù table, t N'es-tu pas allé inviter Clodius de » ma part? dit Pison à son esclave. — Oui. — Pom-cpioi donc ne » vient-il juis? - C'est qii'il a dit qu'il ne pou^ail pas \enir. — » Kl p()iir(]uoi ne me l'as-lu pas dit? — C'est que vous ne me Tn- » \e/ |)as ilemaiidé. » Le maitre resta Ki bouche rlose ; mais
aussi cet esclave était Romain, un esclave grec n'en ferait jamais autant. i>
Plutarque distingue trois manières de répondre : la réponse de nécessité, la réponse de politesse, la réponse de babil; et c'est un des endroits où il peint très-comiquement celui des Athéniens.
« Socrate y est-il? » L'esclave de mauvaise humeur dira-: « Il n'y est pas ; » ou même , s'il se pique de laconisme , il dira simplement : « Non ; » comme les Lacédémoniens qui , recevant de Philippe une grande lettre pour les engager à le laisser entrer dans leur ville , lui envoyèrent en réponse une grande pancarte où il n'y avait que ce monosyllabe : NON. Si l'esclave est plus poli, il dira : « Socrate n'y est pas, il est allé chez son banquier; j et s'il veut montrer de la courtoisie, il ajoutera : « parce qu'il y atï tend des hôtes qui lui arrivent. » Mais l'Athénien jaseur dira : « Socrate est chez le banquier, où il attend des hôtes d'îonie , sur » la recommandation d'Alcibiade, qui lui a écrit de Milet, où il j> est auprès de Tissapherne; oui, Tissapherne, le satrape du î grand roi , auparavant l'ami et l'allié des Lacédémoniens ; mais 3> Alcibiade l'a retourné , et à présent il est tout Athénien ; car i Alcibiade meurt d'envie de revenir, etc. 2> Et il lui récitera de suite tout ce que nous voyons dans le huitième livre de Thucydide; il inondera son homme d'un déluge de paroles et ne le laissera pas aller que Milet ne soit pris et Alcibiade exilé une seconde fois. »
Le trait qui suit pourra également égayer le lecteur.
« Le sénat romain délibérait depuis plusieurs jours sur une affaire qu'on traitait avec le plus grand secret , et qui paraissait enveloppée d'un profond mystère. La femme d'un sénateur, laquelle pour être d'ailleurs très-vertueuse, n'en était pas moins femme, . priait son mari avec les plus vives instances de lui révéler l'objet de la délibération ; protestant , avec les plus terribles serments , qu'elle n'en parlerait à personne, et se plaignant, les larmes aux yeux , de ce que son mari avait si peu de confiance en elle. Le sénateur, voulant convaincre sa femme de sa folie à promettre plus qu'elle ne pouvait tenir : « Eh bien ! lui dit-il , il faut donc vous » céder. Je me rends. Apprenez le plus effrayant de tous les pro- » diges : les prêtres ont rapporté au sénat qu'on avait vu voler dans » les airs une alouette qui avait une tête d'or et une lance. Nous » sommes occupes à délibérer sur ce prodige avec les prêtres , pour » savoir s'il est heureux ou funeste ; mais, je vous en prie , n'en » parlez à personne. »
PLL'TARQIE. '2()[
» Le sénateur sort ensuite pour aller sur la place publiipie. La femme, à la vue de la pi-cmière servante qui entre tlaiis sa chambre, se met à se frapper le sein, à s'arracher les cheveux. € Grands dieux! quelle calamité! s'écric-t-elle,o malheureux mari! » o malheureuse patrie! hélas! qu'allons-nous devenir? > Elle voulait, par ses lamentations, piquer la curiosité de sa siT\ante, cl l'engager à lui demander le sujet de ses plaintes. Celle-ci lui ayant en eiret demandé le motif de sa douleur, elle lui répète tout ce que son mari venait de lui dire , en lui recommandant le secret, cl terminant son récit par le refrain ordinaire aux indiscrets : « Gardez-vous bien d'en parler. »
» La n()u\elle, ayant circulé de bouche en bouche, arrive sur. la place publique avant celui qui en était l'inventeur. 11 rencontre quebpi'un de sa connais'^ance, qui lui demande s'il ne fail que d'arriver sur la place [lublicpic. « Je ne fais que d'arri- » ver, répondit le sénateur.- - Kl» bien! rc[)rcnd l'autre, savcz- » vous la nouvelle ? — (juoi donc? dit le sénateur, (luelle nouvelle? » — La voici , dit l'autre : on a vu voler dans les airs une alouette
> qui avait une tète d'or et une lance. Les chefs du gouvernc-
> ment vont convocpier le sénat sur ce prodige. » Le sénateur de rire aussitôt: < Ah! ma fennne , s'écrie- 1- il , il faut que vous » n'ayez pas perdu de temps pour que ma nouvelle soit arrivée
> avant moi sur la place publicpie. > Il court aussitôt tranquilliser les chefs du gouvernement sur ce bruit, (pii alarmait toute la ville.
» Voulant ensuite punir sa fennne de son indiscrétion, il rentre chez lui a\ec l'air d'im homme désespéré : « Je suis perdu, s'é- » crie-t-il, el c'est vous, iennne, qui êtes la cause de ina perte. » (-'est de ma mai-^on qn'e'»t sorti le fatal secret (pii s'e>t divulgué
> dans toutt; la ville. Me voilà (d)ligé de fuir loin de ma jiatrie, » cl cela, parce que vous n'avez pu contenir votre langue. » La femme nie aussitôt qu'elle ait trahi le secret, « el d'ailleurs, dil-
> elle à son mari , pourcpioi m'accuscz-vous plutôt (jue les trois » «'cnls sénateius (pii s;i\iiient la chose aussi bien «pie vous? — » l'A comment , répondit le mari , les trois cenl> sé-naleurs auraienl- » ils pu le (lire, puis(|uc c'esl moi qui ai forgé cette nou\ellc » pour me débarrasser de vos im|i()rtunilés , et pour éprouver » votre discrétion? »
« (l'est ainsi cpie ce sage sénateur mit sa lennue à rc|ireuve , sans courir aucim risque, en lui faisant une fausse conlidencc ; de la même manière que pour s'assurer ([u'un vase ne fuit pas, on y verse, non du \in ou de Thuile . mais de l'eau. »
Plutarque intéresse également lorsqu'il raconte des événements sérieux. Donnons pour exemple l'entrevue de Véturie et de Coriolan dans le camp des Volsques, sujet qui a aussi été traité par Denys d'Halicarnasse et par Tite-Live.
« Coriolan était assis sur son tribunal, environné de tous ses officiers. La vue de ces femmes le surprit d'abord; mais lorsqu'il eut reconnu son épouse, qui marchait à leur tête, il voulut soutenir son caractère d'obstination et d'inflexibilité. Bientôt, vaincu par sa tendresse , et n'étant plus maître de son émotion , il n'a pas le courage de l'attendre sur son tribunal ; il descend avec précipitation , s'élance au devant d'elle , se jette à son cou, et la lient longtemps embrassée. Prenant ensuite sur son sein son épouse et ses enfants, il leur prodigue les plus tendres caresses, les baigne de ses larmes, et s'abandonne au sentiment de la nature, comme à un torrent qu'il ne saurait contenir, et qui l'entraîne malgré lui.
» Quand il eut rassasié , pour ainsi dire , sa tendresse , et qu'il vit que sa mère voulait parler, il se fit entourer par des officiers volsques, et écouta Volumnie ^, qui prit la parole en ces termes :
4 Tu vois, mon fils , à notre habillement et à la pâleur de notre » visage, quelle vie solitaire et triste nous avons menée depuis » ton exil. Tu peux juger maintenant que nous sommes les plus
> malheureuses de toutes les femmes; ce qu'il nous était le plus
> doux de contempler, la fortune en a fait pour nous l'objet le » plus terrible , en nous montrant , à moi , mon fils , et à elle , » son époux, assiégeant les murs de notre patrie.
> Cette consolation si puissante, que les hommes trouvent dans » toutes leurs infortunes, d'adresser aux dieux leurs prières, est » ce qui nous jette dans la plus grande perplexité : nous ne pou- » vous demander à la fois , et la victoire pour Rome , et ta propre » conservation. Les plus horribles malédictions que nos ennemis » puissent prononcer contre nous seraient renfermées dans nos » prières : c'est une nécessité pour ta femme et pour tes enfants » d'être privés de toi ou de leur patrie.
» Pour moi, je n'attendrai pas que la fortune termine, de mon » vivant, cette guerre. Si je ne puis te persuader de faire cesser » les maux qui en sont la suite , en nous rendant la paix et l'union,
> et d'être le bienfaiteur des deux peuples , plutôt que le fléau de
> l'un d'entre eux ; ne doute pas , mon fils , que tu ne doives te
« Plutarque diffère iri des autres historiens , qui donnent le nom de Vétuiie '» la mers de Coriolan.
PLiTAnyiE. i03
» préparer à n'approcher de Rome qu'après avoir passé sur le » corps de celle à qui lu dois la vie. Dois-je attendre le jour où » je verrai les Romains triompher de mon lils, ou mon (ils irioui- » phcr de sa jjalric ?
» Te demander de sauver Rome , en perdant les Volsepies , ce
> sérail le proposer une alternative trop pénible; il n'est ni hon- » néte de détruire ses concitoyens, ni juste de trahir ceux qui 1 ont mis en nous leur confiance.
» Ce que nous venons te demander, c'est de nous délivrer des » maux que nous souffrons, et ce bienfait, également salutaire » pour les deux peuples, sera plus glorieux pour les Volsques,
> qui, par leur victoire, paraîtront nous donner et s'assurer à » eux-mêmes les plus grands de tous les biens , une paix et une
> amitié réciproques. Si nous les obtenons , c'est à toi surtout » que nous en serons redevables; s'ils nous sont refusés, tu auras » à soutenir les reproches des deux nations.
» Dans celle guerre, dont l'événement est douteux, il y a du » moins cela de certain , que si tu es vainqueur, tu seras le fléau » de ta patrie; si tu es vaincu , on dira que, pour satisfaire ton » ressentiment , tu as plongé dans les plus grandes calamités les » bienfaiteurs et tes amis. »
» Coriolan avait écouté le discours de Volumnie sans proférer un seul mot. Lorsqu'elle eut fini de parler, il fut longtemps sans rien réj)ondre; alors Volunniie, reprenant la jiarole : « Pourquoi, » mon lils, dit-elle, gardes-tu le silence; est-il donc beau de tout » donner ù la colère et au ressentiment? et ne l'cst-il pas d'ac- » corder quelque chose à une mère , qui te prie pour de si grands » intérêts? l'^st-il d'ini grand homme de conserver le souvenir » des maux (pion lui a faits? et n'est-il d'un gi-and hoiuinc , ni » d'un honnue vertueux de i-econnaitre et d'honorer les bienfaits
> de ceux qui nous ont donne le jour? Mais pour ({ui In rccon- » naissance est-elle un devoir plus ([ue pour toi , qui dans ta » cruauté pousses si loin l'ingratitude?
» Dailleuis, n'es-tu pas assez vengé déjà de ta patrie, tandis
> que tu n'as donné encore à ta mère aucun témoignage de ta » reconnaissance? et ne devais-je pas, quand menu* la nécessité » serait moins pressante, obtenir de ta piété filiale des demandes » si justes et si raisonnables? Si je ne puis rien gagner sur toi, » puinipioi ménagerai-je encore ma dernière es[iérance (ma vie)? »
» tn disant ces mots, elle se jette à ses pieds, avec sa fennnc et ses enfants : « Que faites-vous, ma mère? s'ccrio Coriolan. » En même temps il I;i relève , et lui serrant la main : « Vous avcr
204 ÉLOQUENCE GUECQUE.
» vaincu , lui dit-il , et cette victoire est aussi heureuse pour votre » patrie que funeste pour moi. Je me relire vaincu par vous seule. »
« Denys d'IIalicarnasse, Tite-Live et Plutarque, dit Rollin, ont tous les trois fait parler Véturie , et rien n'est plus propre à former le goût que de comparer les discours de ces écrivains célèbres, et de voir comment ils ont traité un sujet difficile , et qui demandait beaucoup d'art. Chaque discours a son caractère particulier.
» Celui de Tite-Live est d'une énergique brièveté : Véturie parle le langage d'une mère romaine, offensée de la honte que fait rejaillir sur elle la conduite injuste et violente d'un fils armé contre sa patrie. Elle n'a point recours aux prières ni aux larmes ; elle ne se jette pas aux pieds de son fils, comme dans Denys d'Halicarnasse et Plutarque ; et, en effet, cet abaissement ne convenait guère à la fierté qu'elle déploie au commencement de son discours. Peut-être les deux autres historiens ont-ils un peu trop oublié le caractère des femmes romaines.
» Le discours de Denys d'Halicarnasse est d'un genre plus simple et plus doux. Véturie emploie les prières et les instances les plus vives pour fléchir son fils ; elle lui présente les motifs les plus propres à le toucher et à l'attendrir. Comme son fils l'avait interrompue dès le commencement pour lui exposer tout ce qu'il devait aux Volsques et les serments qu'il leur avait faits de ne jamais les abandonner, elle répond victorieusement à ses objections; elle lui prouve que ce qu'elle lui demande n'a rien de contraire à ses serments : il a fait assez pour les Volsques , en les amenant vainqueurs jusqu'aux portes de Rome. Elle appuie sur les motifs de religion , sur les bienfaits qu'il a reçus de sa mère depuis son enfance, sur le désespoir où elle sera réduite par son refus ; elle réunit enfin tout ce que la tendresse maternelle peut inspirer de plus touchant, pour désarmer la colère de son fils, et le ramener à des sentiments pacifiques; mais on peut lui reprocher trop de longueur, et une répétition des mêmes idées.
» Plutarque semble avoir composé son discours du double caractère des deux précédents. Plus étendu que Tite-Live, mais beaucoup moins que Denys d'Halicarnasse , il a toute la douceur de celui-ci , sans rien avoir de cette prolixité qui en affaiblit l'impression ; moins serré et moins fort que le premier, il est plus insinuant , plus pathétique, et sait allier, avec la dignité de caractère qui convient à une femme romaine , les affections vives d'une mère, qui, malgré les torts de son fils, conserve pour lui toute sa tendresse. » (Histoire ancienne.)
ÉLOyiENCE (iRECQLE. iiOr»
Lucien (120 — 180).
Lucien, le plus spirituel peut-être et le pins original de tous les écrivains grecs, était né à Saniosate, en Syrie. Il est diUicilc de fixer avec précision l'époque où il a vécu. 11 appartenait à une famille obscure et peu favorisée de la fortune. Après avoir appris , dans une école publi([ue, les premiers éléments des lettres, il fut mis en apprentissage chez son oncle maternel, un des meilleurs sculpteurs de Samosale. Dès le premiei- jour, il eut le malheur de briser, d'un coup trop fort, une table de marbre qu'on lui avait donnée à dégrossir. Son oncle, qui n'était pas d'un caractère patient, le fiajjpa rudement, et Lucien , découragé, abandonna des travaux peu faits pour son génie. C'était aux lettres que la nature l'appelait, et il suivit sa vocation.
Il embrassa d'abord la profession d'avocat , et plaida dans les tribunaux d'Anlioche. A un homme d'esprit et de talent, lebaircau n'offrait pas ahjrs beaucoup de moyens de s'enrichir. L'éloquence, appliquée aux déclamations et aux improvisations sophistiques, ouvrait des routes bien plus courtes et plus sûres cà la fortune et à la considération. Les sophistes parcouraient les grandes villes ; ils annonçaient un discours, comme aiijoui'dhui un uuisicien voyageur annonce un concert, et les cui-icux accouraient de toutes parts, pour entendre et voir le discoureur. Lucien, après avoir renoncé au barreau, visita l'Asie, la Grèce et la (laule, s'arrètant pour réciter des discours, pour iuq)roviser sur les (piestions (pii lui étai«'nt proposées, et levant sur ses auditeurs des tributs assez considérables.
Après un sijour de plusieurs années dans la Gaule, il voulut voir l'Italie , et s'arrêta (|uelque temps à Home , dont il a peint la corruption avec énergie dans son \igrinus. Le recueil de ses œuvres contient un assez grand nombre de déclamations et de petits morceaux de littérature sopbis(i(pie (jui ne pcu\cnt apj)artenir (ju'à cette épocpie de sa \ie, tels (pie les deux Phalaris, le Tyrannicide, le Médecin déshérité par son père (sujet traité aussi par SénècpiclcUhéleur), les Dipsades, /eitxis, les Cygnes , Hésiode, Hérodote y les Hains d'I/ippias, liacchus. Hercule , le Scythe, l'Eloge de la Patrie j l'Eloge de la Mouche.
On ne peut nier qu'il ne se trouve dans toutes ces compositions de l'esprit et de la facilité. Le langage en est correct et d'une élégance soutenue. Toutefois, si Lucien n'eût pas exercé sa pbnnc sur d'autres sujets, sa place en littérature, même dans cette lillé-
rature de rhéteur, serait fort au-dessous de Dion Chrysostôrae et de Libanius. Il sentit lui-même qu'il ne s'élèverait pas beaucoup au-dessus de la foule , s'il n'entrait dans des routes nouvelles. Il revit donc, dans la maturité de l'âge, la terre classique de la Grèce ; il vécut plusieurs années dans Athènes , avec le vieux philosophe Démonax, auquel il donne les vertus d'un vrai sage, et fut témoin de l'action fanatique du cynique Pérégrinus, apostat du christianisme, espèce de fou qui se brûla publiquement aux jeux olympiques, l'an 165. C'est à cette époque qu'il renonça complètement à l'art frivole des rhéteurs. Il voulut obtenir des succès moins passagers et plus honorables , en éclairant les hommes sur leurs superstitions absurdes, sur leur folle admiration pour une foule de charlatans parés du nom de philosophes , sur le honteux esclavage qu'ils se laissaient imposer par les riches et les grands. Mais il faut avouer qu'en se moquant, avec l'originalité la plus piquante et la gaîté la plus communicative, des vices et des ridicules dont ses yeux étaient blessés, il a souvent passé toutes les bornes; qu'en attaquant les superstitions, il attaque aussi les idées religieuses , fondement de la morale ; que les coups qu'il porte aux hypocrites de philosophie tombent quelquefois sur des hommes estimables; que son pyrrhonisme est porté à l'extrême; enfin, qu'en peignant les mauvaises mœurs , il est souventlicencieux et obscène. En le reconnaissant pour un écrivain ingénieux et amusant , il est nécessaire d'ajouter que toutes ses productions ne conviennent pas à tous les âges, et qu'il pourrait arriver qu'étant lu sans précaution par des esprits trop jeunes et mal préparés, il fit sur eux des impressions plus dangereuses que les maux dont il pourrait les guérir. Parmi les ouvrages de ce moraliste enjoué, de ce philosophe satirique, on a toujours mis au premier rang les Dialogues des Dieux et des Morts, Timon, Jupiter tragique, Jupiter confondu. Char on, les Ressuscites, l'Assemblée des Dieux, Menippe , le Coq, les Lapythes, les Vœux, les Sectes à l'encan. Il faut citer aussi, parmi les productions les plus spirituelles de Lucien , les Dialogues sur les Courtisannes, où les mœurs de cette classe de femmes sont décrites d'un pinceau fidèle et naïf. Ce sont autant de petites scènes de comédie pleines de naturel et de vérité. Aristophane les eût avouées, tant elles sont ingénieuses et piquantes, et aussi tant elles sont immodestes; la décence n'est pas moins violée dans le Conte de l'Ane, qu'Apulée a développé en neuf livres fort longs et dans une prose laborieusement élégante , où il a moins semé les fleurs que les épines du vieux langage des comiques latins. Un autre roman de Lucien est X Histoire véritable , long tissu d'aven-
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turcs incroyables , de voyages imaginaires dans des mors |)lcincs de merveilles, et mêmejus(iuo dans les astres. Dans celte débauche d'esprit et d'iiiiaginalion, il a^ait en vue de tourner en ridicule les impostures que Clésias et lambule avaient racontées sérieusement, et décorées du nom d'Histoire. Mais la plaisanterie, beaucoup trop longue, finit par devenir ennuyeuse. Il a mieux attaqué les faux historiens dans son Traité de ta manière d'écrire Vhistoire. Il y donne les meilleurs préceptes sur les qualités qu'on exige de l'historien et sur la manière dont il doit remplir la fonction grave qu'il s'impose. Ce traité s'adresse au talent des gens de lettres; un autre s'adresse à leur caraclèi-c et à leurs mœurs : c'est celui des Littérateur» à la solde des Grands , production pleine de nobles sentiments et d'excellents conseils. Il distingue néanmoins le salaire légitime attiiché à d'utiles fonctions , du salaire déshonorant, payé à quehpies gens de lettres par les grands , dont ils sont les parasites, les boudons et les flatteurs.
Lucien fut fixé en Egypte par la place importante qu'il y olttint dans l'administration. A l'Age de cinquante ans, et dans tout l'éclat de sa célébrité, il avait reparu à Samosate; mais il ne pouvait pas habiter longtemps une ville aussi étrangère aux Muscs. Aussi le voit-on voyager sans cesse dans la Cappadocc et la Paphlagonie, emmenant avec lui son vieux père et sa famille, jusqu'au moment où les faveurs de remjjereur Connnode vinrent le trouver. Il avait publié dès lors tous ses ou\ rages.
On ne peut guère douter qu'il ne se soit glissé dans les œuvres de Lucien quelques productions qui lui sont étrangères. On ne trouve rien dans Y Alcyon ni dans le Charidème qui soit digne du talent de notre auteur. Plusieui-s criti(jues Acident lui oter V Eloge de Démosthène ; mais si cet ouvrage a (pu'icpu's défauts, il offre néanmoins des beautés vériud)les. Le cadre en est neuf et ingénieux ; les dernières pages, qui contiennent la mort de l'orateur, sontlrèspalhéli(pies. € La |)remière moitié de cet éloge, dit Thomas, a cet agrément qui caractérise pres(juc tous les nu\ la^es de Lucien ; la dernière est pleine de grandeur : (îlle est digut- des plus beaux temps de la (îrèce. On dirait que Lucien a pris le ton de Démosthène pour le louer. >
Nous ne parlerons pas du Philopatris et du Pérégrinus, remplis de blasphèmes contre la i-eligion chii'tiemu'. Son poème biu-lescjuc en riionneur de la Goutte donne lieu de croire (juil était sujet à cette maladie, (letle pièce tragi-comi<jue n'est pas le seul oun rage en vers qu'il ait compose. On trouve dans V Anthologie beaucoup d'épigrammes (pii portent son nom, et dont ipielques-unes sont fort jolies. Dans ce nombre , il y en a une sur la Goutte.